ANTHENOR.

À quelle occasion,
Pouvez vous tesmoigner tant d'alteration,
Le destin qui vous fut autresfois si contraire,
N'a pour vous desormais ny hayne, ny colere,
Et la bonté des Dieux vous l'a rendu si doux,
Que vos prosperitez produisent des jaloux.
Que vous manque-t-il plus pour un bonheur extreme?
L'empereur vous cherit, Luciane vous ayme,
Et ce divin object de vos affections
Respond avec ardeur à vos intentions:
Qui peut donc vous causer cette humeur importune,
Et qui convient si mal avec vostre fortune?
Cher Aristide au moins tirez nous de soucy,
Obligez Anthenor, & Luciane aussi.

ARISTIDE.

Ha! que cette demande est ridicule & vaine!
Pouvez-vous ignorer le sujet de ma peine?
Les traits qui m'ont blessé ne vous touchent-ils pas?
Vostre Compagne, ô Dieux! est proche du trespas,
Et celuy qui pour vous avoit tantost des charmes
L'accompagne à la mort, & vos yeux sont sans larmes.
Ô ciel, qu'un foible effort change nostre destin
S'il ne peut estre ferme & constant un matin!
Quoy donc, brave Genest, & rare Pamphilie,
On vous laisse mourir, de plus on vous oublie!
Et par des laschetez que je ne puis souffrir
On censure mes pleurs quand je vous voids perir,
Mesme on veut que mon front tesmoigne de la joye.
Mais que plutost le Ciel à vos yeux me foudroye,
Et perce de ses traits cét insensible coeur
Qu'on m'impute jamais une telle rigueur.
Non, non, ce coeur est grand, mais il n'est point barbare,
Et le sort des objets de qui l'on nous separe
Est trop infortuné pour ne pas arracher
Des regrets qu'ils pourroient attendre d'un Rocher.

LUCIANE.

Certes ces sentimens ont beaucoup de tendresse,
Et si je ne me trompe encore plus d'adresse,
Puis qu'ils sçavent si bien desguiser en ce jour
D'un masque de pitié ta feinte, & ton amour.
Mais c'est en vain ingrat que ton ame insensée
Presume me cacher le traict qui l'a blessée,
Ton alteration ne me fait que trop voir
La cause de ta flame & de ton desespoir,
Quand par des coups si grands un coeur se sent atteindre
Il est bien malaisé de souffrir & de feindre,
La langue quelquefois peut bien dissimuler,
Mais quand elle se tait, les yeux sçavent parler,
Et le coeur trop pressé des ardeurs de sa flame
Montre par ses souspirs les blessures de l'ame.

ARISTIDE.

C'est ainsi qu'autresfois n'osant vous declarer
L'ardeur qui me faisoit sans cesse souspirer,
Mes yeux & mes transports vous firent reconnoistre
Bien mieux que mes discours que vous l'avez fait naistre.

LUCIANE.

C'est ainsi qu'autrefois tes feintes passions
Trompoient mon innocence, & mes affections:
C'est ainsi qu'autrefois Luciane abusée,
N'estoit à ton esprit qu'un objet de risée,
Cependant que ton coeur autre-part arresté,
Brusloit secretement pour une autre beauté:
Mais enfin aujourd'huy ma raison mieux reglée
Dechire le bandeau qui m'avoit aveuglée,
Et s'il me reste encor quelque feu dans le sein,
J'en conserve l'ardeur pour un autre dessein.
Ayme, ayme desloyal, ayme ta Pamphilie,
Suy mesme apres sa mort la chaine qui te lie,
Et si ta lascheté n'empesche un coup si beau,
Va, malheureux amant la rejoindre au tombeau:
Va, que differes-tu? ne croy plus me surprendre.

ARISTIDE.

Ha! Madame, escoutez.

LUCIANE.

Je ne te puis entendre.
Je n'ay que trop ouy ce langage trompeur
Qui m'avoit cy-devant mis l'amour dans le coeur,
Et qui par les effets d'un trop visible outrage
Y produit à present le despit & la rage.
Mais suy moy, deloyal, tu verras mon projet,
Tu n'as jusques icy regretté qu'un objet,
Tu pourras bien encore en regretter un autre,
Tu sçais le sort de l'un, viens apprendre le nostre,
Et si comme tu dis ton coeur est genereux
Vien par un noble effort les imiter tous deux,
Adieu.