SCENE V.

AGLEZ, OLYMPIE, LUCELLE, VIRGINIE.

AGLEZ.

Chere fille, & femme trop aymable
D'un fils qui me fut cher, autant qu'impitoyable,
Helas avec quel front me puis-je presenter
Devant ces yeux divins que je crains d'irriter,
Si je vous parle encor de cet autre Thesée
Qui vous a comme moy lachement abusée.
Ouy Madame, l'ingrat a trahy sans pitié
Son Espouse, & son sang; l'amour & l'amitié;
Et pour vous consoler en ces tristes alarmes
Je viens joindre à vos pleurs ma tristesse & mes larmes;
Je sçay que ma presence est un foible secours,
Et qu'en vain j'y voudrois adjouster le discours,
Les petits desplaisirs font de belles harangues,
Mais la nature aux grands n'a point donné de langues;
Aussi pour relever vostre esprit abatu
Je laisse cet effort à sa seule Vertu,
Et j'espere de vous interdite & confuse
La consolation qu'un enfant me refuse.

OLYMPIE.

Comment pourrois-je, helas, en ces occasions
Donner à vos regrets des consolations,
Si dans l'extremité du malheur qui m'accable
En mes propres ennuis, je suis inconsolable.
Ah Madame, je vois où tendent vos propos,
Ma presence aujourd'huy trouble vostre repos,
Elle accroit vos douleurs, & vous me venez dire
Qu'il faut que je vous laisse, & que je me retire,
Alexis est party, bien, vous avez raison,
Luy seul me donnoit droit dedans cette maison.
Sortons donc, j'y consens, ouy changeons de demeure.

AGLEZ.

Ô Ciel! que dites vous?

OLYMPIE.

J'obeïs toute à l'heure,
Il est juste.

AGLEZ.

Ah ma fille, appaisez ce transport,
Et ne nous faictes pas un si sensible tort;
Vous respondez d'un sens contraire à ma pensée,
Alexis est party, l'ingrat vous a laissée,
Mais luy seul a failly, personne n'y consent,
Fait-il pour le coupable attaquer l'innocent?
Ou pour estre comprise au mal qu'il a pû faire,
Suffit-il de porter la qualité de mere?
C'est là toute ma faute, & la seule raison
Qui vous porte à haïr cette triste maison;
Mais si vostre ame encor estant si genereuse
A quelques sentimens pour une malheureuse,
Demeurez Olympie, & ne nous privez pas
Du seul objet qui peut empescher mon trespas:
La perte d'Alexis n'est que trop sans la vostre,
Sans que vous redoubliez ce malheur par un autre,
Ou que vous adjoûtiez à ma calamité
Un traittement si rude & si peu merité.
Alexis vit en vous, il vit dedans vostre ame,
En vous je vois encor, & mon fils, & sa femme,
Où par un rare effet d'un insigne amitié
Il nous reste du moins sa plus noble moitié:
Accordez chere fille à ma juste priere
Cet heur que je souhaitte, & ce bien que j'espere,
Sinon vostre rigueur par un cruel effort
Achevera le coup qui me donne la mort.

OLYMPIE.

Quoy que vous m'ordonniez vous serez satisfaicte,
Mais vous dévriez plutost consentir ma retraite,
Et bannir de chez vous un objet odieux
Qui vous prive d'un fils qui fut cher à vos yeux.
Ouy, mes deffauts Madame, ont causé son absence,
Il montre son respect par son obeissance;
Mais son aversion ayant plus de pouvoir
L'a contraint à la fin d'oublier ce devoir,
Et de se desgager par une prompte fuite
Des fers où vous aviez sa belle ame reduite.
J'obeïray pourtant, puisque vous le voulez,
J'acheveray mes jours dans ces lieux desolez,
Et je vous feray voir au fort de ma misere
Que j'ayme encor le fils, en honorant sa mere;
Trop heureuse perdant un adorable fruit
Que l'on me laisse au moins l'arbre qui l'a produit.