SCENE VII.
ALEXIS, OLYMPIE.
ALEXIS.
Tu le vois, tu l'entens, la preuve en est visible,
Et pourtant inhumain, tu restes insensible?
Quoy tu causes sa mort, & tu vis? mais helas.
Elle vient. Ô vertu ne m'abandonne pas.
OLYMPIE.
Digne objet de pitié, mais beaucoup plus d'envie,
Si ton sort se compare à celuy de l'impie,
Cesse de t'estonner de me voir pres de toy,
Tousjours un malheureux cherche un semblable à soy,
Et les amis du sort ne sont pas agreables:
À ceux que la fortune a rendus miserables,
Remets donc ton esprit, & rappelle tes sens,
Sçache que je prends part aux maux que tu ressens,
Et que loing de te fuir, l'excez de ta misere
Fait que je te cheris, & que je te revere.
Je treuve aupres de toy mes consolations,
Et l'unique secours de mes afflictions:
C'est de toy que j'apprens à vaincre l'insolence
Du malheur qui m'attaque avecque violence,
Et c'est toy seul aussi qui braves les travaux,
Que je veux faire icy confident de mes maux.
ALEXIS.
Un homme dont le sort est abjet à l'extreme,
Qui pressé du malheur y succombe luy-mesme,
Et ne peut subsister sans ayde, ou sans appuy,
Est mal propre Madame, à secourir autruy:
Regardez qui je suis, regardez qui vous estes,
Vous changerez bien-tôt le dessein que vous faictes,
Et sans rien esperer d'un esprit abatu
Vous tiendrez tout du ciel, & de vostre vertu.
OLYMPIE.
Il est vray que le ciel s'il m'estoit plus propice
Pourroit à mes desirs rendre ce bon office;
Mais il m'apprend assez qu'il est trop rigoureux
Pour se rendre jamais favorable à mes veux.
ALEXIS.
Ah Madame!
OLYMPIE.
J'ay tort, il est vray je blaspheme,
Mais on perd la raison en perdant ce qu'on ayme,
Et lors que le malheur nous reduit à ce poinct
Un coeur est bien constant qui ne murmure point:
J'ay perdu, mais ô Dieu puis-je dire ma perte
Sans voir en mesme temps ma sepulture ouverte?
J'ay perdu, dis-je, helas l'objet le plus parfaict
Que l'Univers ait eu, que la Nature ait faict
Un espoux tout divin, un homme incomparable;
Mais cruel à moy seule, & pourtant adorable.
ALEXIS.
Ah ne luy donnez pas ces belles qualitez
Ny ces noms glorieux qu'il n'a pas meritez;
Traittez le plutôt d'ingrat & de barbare,
Puis qu'il a pû quitter une beauté si rare,
Et ne regrettez pas un infidele espoux
Que le ciel vous ravit comme indigne de vous.
OLYMPIE.
Comme indigne de moy? ton erreur est insigne,
Dy plutôt un Espoux dont j'estois trop indigne,
Puisque mes seuls deffaux ont causé mes malheurs,
Et cet esloignement qui nourrit mes douleurs.
ALEXIS.
Dites qu'une beauté si rare & si parfaicte
Cause cette cruelle & facheuse retraitte
De peur que moins Espoux que vostre adorateur,
L'ouvrage ne luy fasse oublier son autheur.
Mais que fay-je imprudent? ah changeons de langage!
OLYMPIE.
À peine un Courtisan en diroit davantage.
ALEXIS.
Quoy que grossier, Madame, au moins ay-je des yeux.
OLYMPIE.
Je ne suis pas si vaine, & je me connois mieux,
Sa retraitte sans doute a bien une autre cause.
ALEXIS.
Je ne puis toutefois vous en dire autre chose,
Ou bien vous espousant il voulut vous trahir.
OLYMPIE.
Ah ne l'offences pas, il ne fit qu'obeir,
Et puis pour se punir de son obeissance,
Il conclud aussi tost une eternelle absence.
Mais toy que le destin dont tu sens le revers
A fait errer long-temps en cent climats divers,
N'as-tu pas rencontré mon Alexis.
ALEXIS.
Peut-estre;
Mais.
OLYMPIE.
Sa seule beauté le fait assez connoistre:
As-tu veu quelque objet dont l'esprit & le corps
Ayent du Ciel & d'amour espuisé les tresors,
Un chef-d'oeuvre, un prodige, une rare merveille,
C'estoit mon Alexis.
ALEXIS.
Ô bonté sans pareille!
Ce n'est qu'en vous Madame, où j'ay veu tant d'atraits.
OLYMPIE.
Tu ne connois donc pas l'autheur de mes regrets.
ALEXIS.
Quand du ciel irrité la rigueur est extréme,
À peine un malheureux se connoit-il soy-mesme.
OLYMPIE.
N'esperons donc plus rien ny du Ciel ny du sort,
Et cherchons Alexis dans les bras de la mort,
Adieu.
ALEXIS.
Consolez vous.
OLYMPIE.
Il ne m'est pas possible,
Ah cruel Alexis?
ALEXIS.
Ô reproche sensible!