ONZIÈME DEVOIR
NOËL
Noël est la fête des fêtes. La fête qui rappelle les légendes les plus exquises et des coutumes ravissantes, les plus poétiques de toutes.
Heureux les enfants, heureux ceux qui croient à toutes ces légendes naïves!—N'est-ce pas Jean-Jacques Rousseau lui-même qui a dit, en parlant des petits: «Ils ne savent qu'aimer, ils refusent de croire aux vérités désolantes, leur erreur vaut mieux que le savoir des sages.»
L'année touche à sa fin, et le sombre hiver accompagne ses derniers jours…
La nuit est descendue depuis plusieurs heures sur la terre enveloppée de frimas. La neige immaculée recouvre les champs de son immense tapis, le givre habille de brillantes dentelles les arbres dépouillés de leur parure d'été. Le ruisseau, alourdi d'un épais manteau de glace, ne murmure plus sa douce chanson. Les oiseaux eux-mêmes sont sans voix et les fleurs sans parfums. La nature sommeille et semble engager, par son exemple, toutes les créatures au repos. Il est bientôt minuit… Au loin, l'âpre rafale du nord pousse vers l'horizon de grands nuages noirs qui s'agitent comme des géants, et les étoiles se détachent des sombres profondeurs du firmament, avec cette scintillation particulière aux pays froids. Il est bientôt minuit et cependant on veille; dans les maisons éclairées les oreilles attentives écoutent les bruits extérieurs; encore quelques instants, et le gai carillon des églises va se faire entendre. Dans les cités opulentes, comme dans les plus modestes bourgs, partout, à la ville et à la campagne la voix solennelle des cloches va inviter l'univers chrétien à la fête des fêtes qui se prépare… La grande nuit de Noël est commencée… cette nuit à jamais sainte et bénie, où le Ciel est venu faire alliance avec la terre, où Dieu, publiant ses splendeurs et sa gloire, est descendu pour sauver le monde.
Cette nouvelle a mis la joie sur tous les fronts et dans tous les cœurs. Palais et chaumières ont fraternisé du même bonheur et des mêmes espoirs. Ce soir, au moment du souper, l'aïeul des humbles toits a mis dans l'âtre la bûche traditionnelle qui doit pendant plusieurs jours réjouir les regards de tous, et réchauffer ses membres fatigués. Les jeunes filles, pour célébrer cette belle fête, ont retrouvé les chants naïfs, les joyeux noëls du vieux temps, et le petit enfant de toutes les demeures, avant de regagner sa couchette, a furtivement caché dans la cheminée son joli soulier ou son modeste sabot, se doutant bien d'avance que le petit Jésus, son frère, viendrait y loger quelques douceurs. Il s'est endormi plein d'espérance, voyant en rêve le bel arbre de Noël tout couvert de feuillages et de fleurs, de jouets et de bonbons, et qui doit demain faire tant d'heureux.
Ah! ce petit enfant s'endormant dans la nuit, le cœur rayonnant d'une douce attente, n'est-il pas l'image du monde enseveli dans les ténèbres depuis des siècles, et qui tressaille d'impatience à la venue du Messie promis? Tous ces beaux présents accompagnés de souhaits heureux et de bonnes paroles qu'apporte l'arbre de Noël, ne sont-ils pas un touchant symbole des présents que le Ciel veut faire à la terre et que le Christ apporte aux hommes? Il ne veut pas leur offrir des biens passagers, ni des joies éphémères, non, ses dons sont plus élevés que tout cela; il vient leur offrir son amour et sa vie qui doivent régénérer les âmes. Il vient apporter à tous, grands et petits, riches et pauvres, heureux et malheureux, les grâces de la vie éternelle. Il y a dix-neuf siècles que ce miracle d'amour s'accomplissait.
Revenons maintenant aux grandes traditions du Christianisme et écoutons ce qu'elles nous apprennent sur cet ineffable mystère.
Nous sommes à Bethléem, ville très peuplée de la Judée, et, de plus, encombrée, en ce moment d'étrangers amenés par l'édit de César-Auguste, ayant commandé le dénombrement de ses sujets.
Joseph, charpentier à Nazareth, de la tribu de Juda, se voit donc forcé de venir à Bethléem pour obéir aux ordres de l'empereur. Il est accompagné de son épouse Marie, et tous deux, n'ayant pu trouver de place dans les hôtelleries de la ville, à cause de leur peu de ressources, sont obligés de chercher un refuge en dehors de l'enceinte de ses murs.
Mille ans auparavant, David, roi, avait construit une forteresse à Bethléem, qui avait été son berceau; c'est là qu'il avait mené paître les troupeaux de son père et que Samuel l'avait sacré roi. Cette forteresse, tombée en ruines, servait d'asile aux voyageurs et à leurs bêtes de somme. Les bergers s'y mettaient aussi quelquefois à couvert avec leurs animaux. C'est dans cette grotte souterraine que Joseph et Marie (exténuée de lassitude, elle n'avait que quatorze ans) trouvèrent un abri contre les rigueurs de la saison.
«Les renards ont leurs trous et les oiseaux du ciel, qui sont les familles les plus vagabondes, ont leurs nids»; seul, le Fils de Dieu, le Roi des rois, n'aura pas un lieu où reposer sa tête; «car il est dit que tout ce qui peut confondre l'orgueil humain sera rassemblé dans le spectacle de sa naissance.»
L'heure solennelle est arrivée, il naît.
La grotte sombre, qui sert d'étable, échappe à la rayonnante clarté du ciel d'Orient. Une poutre mal équarrie supporte comme une colonne la voûte naturelle. Dans cette obscurité l'enfant brille comme un astre, cette lumière manifeste sa divinité: c'est lui qui éclairera le monde. Un long voile effleure son visage, c'est celui de sa mère, masquée jusqu'aux yeux à la façon des Juives. Hélas! sa pauvre mère n'a ni douce laine, ni fin duvet pour recevoir son fils bien-aimé, il aura pour berceau une crèche garnie d'un peu de paille et de foin. Ses membres délicats vont être réchauffés par l'haleine des animaux, suivant ce passage d'Isaïe: «Le bœuf a reconnu son Maître, et l'âne, la crèche de son Seigneur.»
Il y avait aux environs de Bethléem des bergers qui veillaient la nuit pour garder leurs troupeaux; ils demeuraient à mille pas de la ville, dans la tour d'Ader, bâtie au milieu des champs où Jacob conduisait ses bestiaux. Soudain, ils se virent entourés d'une éclatante lumière, ce qui les remplit de crainte; mais un ange parut aussitôt et leur dit: «Ne craignez point; je viens vous annoncer une nouvelle qui donnera de la joie à tout le peuple; Notre Sauveur est né aujourd'hui, et voilà la marque à laquelle vous le reconnaîtrez: un enfant revêtu de langes et couché dans une crèche.» Les bergers dociles furent à la crèche et adorèrent Dieu[6].
Dans le même temps, des Mages, c'est-à-dire des savants, des grands du monde, des rois, partis de l'Extrême-Orient pour venir en Judée, quittèrent leurs États sans que rien les arrêtât, ni les longueurs de la route, ni les fatigues du voyage. Ils suivaient une étoile mystérieuse qui, les guidant, les amena à la grotte de Bethléem où les bergers venaient de s'agenouiller, là aussi, sans délibérer, sans raisonner, devant ce faible enfant, ils croient et ils adorent à leur tour.
Ah! c'est que ce faible enfant, qui naît humble, pauvre, ignoré, vient accomplir des choses merveilleuses parmi les hommes. Il sera la lumière véritable qui doit éclairer le monde, et sera appelé le Soleil de justice et de vérité.
C'est que ce pauvre enfant qui vient se revêtir de toutes les infirmités de la nature humaine, c'est Dieu, c'est le Sauveur qui va commencer le grand ouvrage de la Rédemption. C'est que cet humble enfant, qui sera nommé le Prince de la paix, et qui choisit pour naître le règne de César-Auguste, le plus tranquille de tous les règnes, vient pour écraser l'orgueil qui a perdu les anges et égaré le monde, l'orgueil, une perverse imitation de la nature divine, ainsi que le définit saint Augustin. Il vient inaugurer le règne de l'humilité, de la charité, du renoncement à soi-même et apprendre aux hommes à devenir doux et humbles de cœur.
Cette morale est le renversement de toutes les croyances païennes et la régénération du genre humain. Oui, c'est Dieu qui vient s'attendrir et pleurer, non sur ses misères, mais sur les nôtres, et qui se fait petit enfant, parce qu'il veut être aimé, dit saint Pierre Chrysologue, et par sa faiblesse, solliciter nos cœurs; il nous engage, par cette touchante invitation, à venir à lui, comme les bergers et les mages allèrent à Bethléem, l'âme remplie de foi, d'adoration et d'amour.
Au commencement du sixième siècle, saint Hormisdas, pape, du haut de la chaire de saint Pierre, disait aux fidèles: «Le voilà celui qui est Dieu et homme, c'est-à-dire la force et la faiblesse, la bassesse et la majesté; celui qui, étant couché dans une crèche, paraît au Ciel dans sa gloire. Il est dans le maillot, et les mages l'adorent; il naît parmi les animaux, et les anges publient sa naissance, la terre le rebute, et le Ciel le déclare par une étoile; il a été vendu, et il nous rachète. Attaché à la croix, il donne le royaume éternel; infirme qui cède à la mort, puissant que la mort ne peut retenir, couvert de blessures et médecin infaillible de nos maladies, rangé parmi les morts et qui donne la vie aux morts, qui naît pour mourir et qui meurt pour ressusciter, et qui par sa naissance et sa mort est venu délivrer les hommes de la tyrannie du démon.»
Du reste, pour faire connaître cette naissance divine, prédite depuis tant de siècles, et qui était l'accomplissement de toutes les promesses faites par Dieu à nos pères, aux patriarches, aux prophètes, à Noé, à Abraham, à Jacob, à Moïse, à David, à Isaïe, le Ciel ne fit pas seulement des prodiges à Bethléem et en Judée, saint Pierre Damien rapporte que le roi Romulus, ayant dit, en bâtissant la ville, qu'un palais qu'il faisait construire ne tomberait point qu'une vierge n'enfantât, cet édifice s'écroula la nuit même où Jésus-Christ parut au monde. Vers le même temps le célèbre Apollon de Delphes, au rapport de Snidas, devint muet et cessa de rendre des oracles.
Auguste l'ayant pressé de déclarer la raison de son silence, il répondit qu'un enfant hébreu, maître des dieux, lui fermait la bouche et le forçait de se confiner dans les enfers. Nicéphore ajoute que ce prince, étant retourné à Rome, fit dresser, à cause de cela, un autel dans le Capitole, avec cette inscription: «Autel du premier-né de Dieu.» D'autres auteurs écrivent que le même empereur aperçut, dans les nues, une vierge tenant un enfant entre ses bras.
Quant à la grotte sacrée de Bethléem, quoi qu'aient pu tenter les infidèles et les païens, elle a traversé les siècles en faisant leur étonnement et leur admiration.
Cette grotte nue, obscure, froide; cette caverne plutôt, au sol inégal, aux parois raboteuses, mais sanctifiée par la plus éclatante des merveilles, Châteaubriand nous la décrit ainsi dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem:
«La sainte grotte, dit-il, est irrégulière, parce qu'elle occupe l'emplacement irrégulier de l'étable et de la crèche. Elle a trente-sept pieds et demi de long (environ 12 mètres 37), onze pieds trois pouces de large (environ 3 mètres 78) et neuf pieds de haut (environ 2 mètres 97).
«Les parois de ce roc sont revêtues de marbre et le pavé est également d'un marbre précieux. Ces embellissements sont attribués à l'impératrice sainte Hélène. Ce sanctuaire ne tire aucun jour du dehors et se trouve éclairé par la lumière de trente-deux lampes envoyées par différents chrétiens.
Au fond de la grotte, du côté de l'orient, est la place où naquit le Rédempteur des hommes. Cette place est marquée par un marbre blanc, incrusté de jaspe et entouré d'un cercle d'argent radié en forme de soleil. On lit ces mots alentour: Hic de Virgine Maria Jesu Christus natus est (c'est ici que Jésus-Christ est né de la Vierge Marie).
Une table de marbre qui sert d'autel est fixée au flanc du rocher et s'élève au-dessus de l'endroit où le Messie naquit. Cet autel est éclairé par trois lampes dont la plus belle a été donnée par notre roi Louis XIII.»
La crèche n'est pas de niveau avec le reste de la grotte et on y descend par deux degrés. C'est un enfoncement creusé dans la paroi du rocher; sa longueur est de quatre pieds, sa largeur, de deux; la voûte en est peu élevée et le bas est soutenu par une colonne de marbre qui remplace plusieurs pierres données à certaines églises. L'une d'elles, assez considérable, fut transportée à Rome, et de nos jours encore, on la vénère dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure; elle est encastrée dans l'autel de la crypte de la magnifique chapelle du Saint-Sacrement.
Mais revenons à la crèche creusée dans le rocher. Elle était revêtue de petites planches en bois formant la mangeoire proprement dite. Soigneusement recueillies, ces planches, berceau de l'Enfant-Dieu, furent apportées à Rome au VIIe siècle. La châsse qui les contient, en cristal monté sur un cadre d'argent incrusté d'or et de pierres précieuses, est due à la générosité de Philippe IV, roi d'Espagne. Cette châsse splendide reste renfermée dans un coffre de bronze, à trois serrures différentes et n'est exposée qu'une fois par an à la vénération publique, le jour de Noël.
Jadis, l'empereur Adrien, en haine du christianisme, fit élever au-dessus de la grotte un temple à Adonis, espérant que cette profanation en abolirait le souvenir; mais les païens eux-mêmes montraient ce lieu avec respect, disant: «C'est ici que le Dieu des chrétiens a voulu naître.» Plus tard, les persécutions ayant cessé, on bâtit à la place du temple impie une magnifique église, autour de laquelle se groupèrent plusieurs couvents, saint Jérôme peut être regardé comme le fondateur de ces pieux établissements. Il invitait tout le monde à faire ce pèlerinage et à y choisir sa demeure. Il y attira sainte Paule et sainte Eustochie, qui assemblèrent des religieuses autour d'elles, comme lui avait assemblé des religieux. C'est alors que sainte Paule, remplie de dévotion, s'écriait devant cette caverne précieuse: «C'est ici le lieu de mon repos, parce que c'est la patrie de mon Dieu.»
Pendant deux siècles, depuis la première croisade, si chaleureusement prêchée par Pierre l'Ermite, l'an 1096, jusqu'à la huitième et dernière, en 1270, et où saint Louis, roi de France, mourut sous les murs de Tunis, les saints lieux furent continuellement conquis par les Croisés et repris par les infidèles, finalement restés maîtres de la Palestine, tout en respectant l'objet de notre foi.
Il est à remarquer qu'on célèbre trois messes en la solennité de Noël (dont le nom vient ou de l'abréviation d'Emmanuel, Dieu avec nous, ou de la corruption de natalis dies, jour natal), ainsi que l'explique le pape saint Grégoire: «L'une à minuit, par rapport à la naissance temporelle de Jésus-Christ en l'étable de Bethléem, qui s'est faite selon un prophète, lorsque toute la nature était dans un profond silence et que la nuit était au milieu de sa course; l'autre au point du jour, par rapport à sa résurrection, qui s'est faite vers le lever du soleil; la troisième en plein jour, par rapport à sa naissance éternelle, qui a été sans ténèbres et dans une splendeur inaccessible.»
L'usage des trois messes prit d'abord naissance à Rome à cause des 3 stations indiquées par les papes pour le service divin. La première à Sainte-Marie Majeure pour la nuit, la deuxième à Saint-Athanase pour le point du jour et la troisième à Saint-Pierre pour la messe du jour.
À notre tour anéantissons-nous devant le Verbe éternel, humilions nos fronts; nous n'avons point pour chanter sa grandeur et ses perfections infinies la harpe d'or des séraphins, les actes d'amour des anges ou les adorations des saints; notre langage borné ne pourrait traduire les extases du paradis.
Louange à Marie, dont la divine maternité est le principe de notre salut! Gloire à Dieu, au plus haut des Cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté, l'éternité bienheureuse sera leur récompense!
* * * * *
Les réjouissances de la fête de Noël remontent aux temps les plus reculés de l'Église. C'est une des fêtes les plus anciennes du christianisme. Les historiens religieux ne sont pas absolument d'accord sur la date exacte de son institution. Suivant les uns, c'est l'évêque Télesphore qui l'établit en l'année 138; mais on célébrait alors l'anniversaire de la naissance du Christ à des époques variables, tantôt au mois de janvier, tantôt au mois de mai. C'est dans le cours du quatrième siècle que Cyrille, évêque de Jérusalem, demanda au pape Jules Ier d'ordonner une enquête parmi les docteurs d'Orient et d'Occident sur le véritable jour de la nativité de Jésus-Christ. Les théologiens consultés s'accordèrent pour désigner, le 25 décembre, ou plutôt le jour correspondant, car le calendrier grégorien n'existait pas encore, et c'est depuis lors que la fête de Noël est restée fixée à cette époque.
L'Église a conservé cette coutume; mais les cérémonies de Noël ont subi, suivant les temps et les pays, de notables modifications, le seul trait qui leur soit resté commun, c'est qu'elles ont toujours exprimé la réjouissance; toutefois, cette gaieté s'est traduite d'une façon plus ou moins originale.
Au moyen-âge, dans l'Église d'Occident, la fête était représentée par des jeux scéniques; des personnages récitaient des compositions religieuses autour de la crèche où reposait l'Enfant Jésus. Joseph et Marie, assis à ses côtés, jouissaient en silence de la gloire de leur divin fils. Ce spectacle, innocent d'abord, ne tarda pas à dégénérer en des bouffonneries qui rappelaient d'assez près la fête des fous; c'est alors que l'autorité ecclésiastique le supprima. Cependant quelques églises en conservèrent les traces dans un office appelé l'office des pasteurs. Le peuple chantait les noëls, cantiques versifiés en patois ou en langue vulgaire, dont quelques-uns étaient remarquables à force de simplicité et de naïveté. Il y a à peine un siècle, à Valladolid, dans la dévote et catholique Espagne, on représentait encore, au milieu des églises les mystères de la Nativité.
Les personnages qui étaient en scène portaient des masques grotesques et des habits d'un goût douteux. Ils étaient accompagnés par les castagnettes, les tambours de basque, les guitares et les violons. Puis tout à coup, les femmes et les jeunes filles entraient en danse, portant à la main des cierges allumés. En quelques endroits, on faisait collation pour être mieux en état de supporter les fatigues de la nuit.
C'est de là que sont venus les réveillons dont l'habitude subsiste encore, quoique bien amoindrie, aujourd'hui.
Ils commencèrent au moyen-âge. Dans ce repas, la gaieté, jusqu'alors contenue, se donnait un libre cours; si Noël tombait un vendredi, le pape autorisait l'usage de la viande en signe d'allégresse et aussi, prétendent quelques théologiens, parce qu'en ce jour «le Verbe s'est fait chair». Dans les familles on bénissait la bûche de Noël, que l'on arrosait de vin et autour de laquelle on se livrait à des libations. C'est dans cette coutume sans doute qu'il faut voir l'origine de l'arbre de Noël, si fêté en Alsace et dont on retrouve l'usage en la plupart des pays chrétiens.
Au treizième siècle, d'après les plus vieilles chroniques françaises, on donnait à ses amis, pour les fêtes de Noël, des gâteaux appelés niueles et un poulet rôti; on chantait, dit sainte Palaye, des cantiques appelés noëls, où la naissance du Christ, l'adoration des mages et des bergers, étaient célébrées dans un langage naïf.
Chaque province avait ses noëls. Ceux de La Monnoye, en patois bourguignon, ont beaucoup de réputation. Leur auteur, un poète et un érudit, mort au commencement du siècle dernier, avait recueilli ces poésies populaires pour se délasser de travaux plus sérieux. Elles forment aujourd'hui la meilleure part, sans contredit, de son bagage littéraire. Lorsque les noëls de La Monnoye parurent en 1701, ils acquirent promptement une célébrité telle qu'on chantait les refrains partout, même à la cour où les beaux seigneurs s'amusaient à parler le patois bourguignon. Comme les couplets étaient spirituels et assez malins, en dépit de leur apparente naïveté, l'autorité ecclésiastique s'émut; elle crut voir dans le succès de ces noëls une raillerie des choses saintes et une tendance à l'impiété.
Le recueil de La Monnoye fut déféré à la censure de la Sorbonne, qui eut le bon esprit de l'absoudre.
La bûche de Noël ou tréfoir donnait lieu à une fête de famille; on appelait la bénédiction du ciel sur la maison. La distribution du pain de Calandre avait le même but.
Cette fête marquait si bien l'allégresse universelle que le mot de Noël devint synonyme de réjouissance. Aux entrées des rois et dans toutes les solennités, le cri de Noël! Noël! retentissait sur les places publiques.
Dans le midi de la France, la fête de Noël est l'objet de manifestations spéciales rappelant le souvenir de certains usages païens. La veille de Noël, au lieu de jeûne et de mortifications, on ouvre la fête par un grand souper. La table est dressée devant le foyer où pétille, couronné de lauriers, le cariguié, vieux tronc d'olivier desséché que l'on a conservé toute l'année avec soin pour cette solennité. Avant de s'asseoir à table, on procède à la bénédiction du feu, pratique qui sent terriblement l'idolâtrie. Le plus jeune enfant de la famille s'agenouille devant le feu et le supplie, en répétant les paroles consacrées que lui souffle son père ou un des anciens du village, «de bien réchauffer pendant l'hiver les pieds frileux des petits orphelins et des vieillards infirmes, de répandre sa clarté et sa chaleur dans toutes les mansardes prolétaires, de ne jamais dévorer l'éteule du pauvre laboureur, ni le navire qui porte les marins dans les mers lointaines.» Puis il bénit le feu, c'est-à-dire qu'il l'arrose d'une libation de vin cuit, à laquelle le cariguié incandescent répond par des crépitations joyeuses. Puis on se met à table. Après le souper, on se réunit en cercle autour du cariguié et l'on chante des noëls jusqu'à minuit, l'heure à laquelle on se rend en masse à la première messe.
Les protestants ne fêtent pas moins la Noël que les catholiques. Calvin cependant, par réaction contre la multiplicité des fêtes, avait voulu qu'à Genève celle de Noël fût remise au dimanche suivant. Mais l'antique usage a prévalu, et c'est peut-être en Angleterre dans un pays protestant, que la fête de Noël a le plus de solennité, sous le nom de fête de «Christmas».