QUATORZIÈME DEVOIR

LE RAMEAU BÉNIT

Que je t'aime déjà, petit rameau bénit. Ce matin, lorsque je t'ai détaché de la forêt de verdure qui encombrait les abords de l'église, tu m'étais encore indifférent; mais à présent tu m'es cher, parce que le prêtre a fait descendre sur toi les bénédictions du Ciel, et que je t'ai porté à la suite des fidèles sur les voies triomphales du clergé.

Au jour des Rameaux, la procession se fait hors de l'église, qui reste fermée, pendant ce temps-là, pour figurer le Ciel, fermé à l'homme pécheur, jusqu'à la mort de Jésus-Christ. Avant de rentrer dans l'église, on s'arrête à la porte, pour chanter l'hymne Gloria laus, chant de joie en l'honneur de Jésus-Christ, à l'occasion de son entrée triomphante dans Jérusalem.

Cette hymne paraît avoir été composée pour la cérémonie de ce jour, par Théodulphe, évêque d'Orléans, au IXe siècle. L'histoire rapporte même que Louis le Débonnaire, assistant à la procession, à Angers, le dimanche des Rameaux, entendant chanter cette hymne, en fut si touché, qu'il fit mettre en liberté et rétablir dans son siège l'évêque d'Orléans, ayant encouru sa disgrâce. Chaque strophe de cette hymne est chantée, par des enfants ou par des clercs, en dedans de l'église, qui est, en ce moment surtout, la figure du Ciel, dont le péché nous a exclus; après chacune des strophes suivantes, la première est répétée, en dehors de l'église, par le clergé et par le peuple; figure de l'Église militante, qui semble vouloir mêler sa voix à celle de l'Église triomphante, pour chanter les louanges de Jésus-Christ, son Roi et son Sauveur.

Après le chant de cette hymne, le sous-diacre, et en plusieurs endroits le célébrant lui-même, frappe à la porte de l'église, avec le bâton de la croix, pour signifier que le Ciel, fermé aux hommes par le péché, leur a été ouvert par la croix et la mort de Jésus-Christ. C'est pour rendre cette allégorie plus sensible, que le célébrant, en frappant à la porte de l'église, chante en latin les paroles d'un Psaume exprimant le désir de voir la porte du temple s'ouvrir, pour laisser entrer le Roi de gloire. Après cette cérémonie, les portes de l'église s'ouvrent; et la procession rentre, en chantant une antienne contenant le récit de l'entrée triomphante de Jésus-Christ dans Jérusalem.

Le dimanche des Rameaux est donc l'un des plus solennels de l'année.

«Dites à la fille de Sion (c'est-à-dire à la ville de Jérusalem, dont la montagne de Sion fait partie—les Hébreux donnant souvent aux villes le nom de fille), dites-lui: voici votre Roi qui vient à vous, dans un esprit de douceur et de conciliation.»

Et la multitude prodigieuse, accourue à Jérusalem pour célébrer la fête de Pâques, sortit pour aller au-devant du divin Maître, l'accompagnant de ses hommages et de ses bénédictions. Les uns étendaient leurs vêtements sur son passage, les autres jonchaient de feuillages les rues qu'il devait parcourir pour se rendre au Temple. Ni Salomon, qui en fut le fondateur, ni les pontifes, qui y officiaient avec tant d'éclat, nul autre avant Jésus n'avait jamais reçu pareil honneur. Toute la foule, portant des palmes et des branches d'olivier à la main, criait: «Hosanna au fils de David; béni soit celui qui vient au nom du Seigneur.» Car Jésus-Christ avait accompli un miracle, dont les habitants de Jérusalem avaient été les témoins, et qui s'était répandu dans toute la Judée. Il avait ressuscité Lazare, cet homme mort et descendu au tombeau depuis quatre jours. Voilà le prodige que le peuple avait admiré et qui lui avait donné une si haute idée de la puissance du Christ. Ce n'étaient que transports de joie et acclamations de toutes parts, et personne, à cet instant n'aurait pu croire que, cinq jours après, ces chants d'allégresse se changeraient en cris de mort!

Voilà cependant bien le peuple, toujours le même, mobile, changeant, alors, comme aujourd'hui. Oui, un souffle suffit pour faire déborder la marée du flot populaire… et détourner son cours… les masses sans réflexion, sans raisonnement suivant l'impression du moment, s'élevant et s'abaissant avec la même facilité, se laissent entraîner presque à la même heure dans les directions les plus contraires.

Mais les prophéties faites depuis quatre mille ans devaient s'accomplir, et il fallait que le Fils de Dieu mourût pour racheter le monde.

Dans la primitive Église, le dimanche des Rameaux porta différents noms. On l'appela souvent le dimanche d'indulgence, à cause de la réconciliation solennelle des pénitents publics et le baptême des catéchumènes ayant lieu ce jour-là; actuellement il n'en a conservé que deux, qui sont le dimanche des Rameaux et celui de Pâques Fleuries «à cause des fleurs dont on faisait autrefois des bouquets qu'on portait sur de hautes tiges à la procession et que l'Église avait bénites avec les rameaux d'arbres.»

Pascha floridum, d'où les Espagnols ont donné le nom de Floride à cette contrée de l'Amérique, parce qu'ils l'avaient découverte le jour de Pâques Fleuries, l'an 1543.

Tout le monde connaît la légende de Pâques fleuries qui commence à Noël. Ce jour-là ou plutôt ce soir-là, dans certaines localités de Bretagne et de Normandie, des jeunes filles en quête d'un mari s'en vont, en secret, couper en revenant de la messe de minuit, un petit rameau de pommier, à cette époque bien gris, bien desséché, qu'elles placent, avec toutes sortes de précautions, dans une fiole pleine d'eau et qu'elles suspendent devant la fenêtre de leur chambrette, pour que le rameau précieux et mystérieux reçoivent le plus possible d'air et de soleil pouvant lui rendre quelques instants la vie. Si un seul bouton vient à poindre et à s'épanouir sur la tige avant Pâques, la jeune fille à laquelle la branche appartient est certaine d'entrer en ménage avant la fin de l'année; si la floraison est générale, ce qui est excessivement rare, l'heureuse propriétaire jouira en ce monde d'un bonheur parfait, et cueillera sur sa route une abondante floraison de joie et de plaisir. C'est ce qui s'appelle une pâque fleurie. Il va sans dire que les partisanes de sainte Catherine n'ont jamais vu verdir le moindre bourgeon.

Dans certaines villes, on ne se contente pas, pour la solennité des Rameaux, de quelques brins de buis, d'une tige de romarin ou d'une branche de laurier. À Paris, ces simples rameaux rapportent environ six cent mille francs chaque année; ils donnent, pendant quelques jours un aspect particulier aux halles que le buis et le romarin, expédiés de la Normandie, de la Bretagne et des Cévennes, remplissent de leurs amères senteurs. Pour parler comme le chemin de fer qui les apporte il en passe là, de 50 à 60 tonnes chaque année et il n'y en a jamais assez. Tous les petits camelots de la rue se transforment en marguilliers installés à la porte des églises. Le métier est bon, car la botte de 50 centimes débitée brin par brin rapporte 2 à 3 francs; et c'est ainsi que ces rameaux vendus aux halles de Paris produisent environ 600.000 francs par an.

À Rome surtout, la fabrication des palmes, faites avec art, devient pendant une semaine un commerce important; s'il y a des rameaux depuis 10 centimes, pour que chacun puisse avoir le sien, il y a aussi des palmes qui se vendent jusqu'à 20 francs et même plus. À Saint-Pierre de Rome, les palmes du clergé sont conservées jusqu'au carême suivant; on les brûle alors et leur résidu sert à la cérémonie des Cendres, présidée solennellement par le Saint-Père, à la chapelle Sixtine.

Une seule famille a le droit, dans la ville éternelle, de fabriquer ces rameaux, si nombreux pendant la semaine sainte, et voici à quel événement elle doit ce privilège:

Lorsque Sixte V fit élever par l'architecte Fontana l'obélisque de porphyre rouge sans hiéroglyphe et d'un seul morceau (c'est le plus grand travail de cette pierre qu'on connaisse), dont le fils de Sésostris avait orné en Égypte le temple du Soleil, et qui, enlevé d'Héliopolis par Caligula, était venu ensuite embellir les jardins de Néron, lorsque le pape dis-je, fit élever ce magnifique obélisque sur la place Saint-Pierre, défense formelle, sous peine de mort, fut faite au peuple de prononcer un seul mot. On craignait que ses exclamations n'eussent troublé les ingénieurs ou empêché leurs ordres d'arriver jusqu'aux ouvriers.

Tout à coup, au moment décisif, quand le monument est presque dressé, les cordes se relâchent, elles mollissent et menacent, en s'allongeant, de laisser retomber cette aiguille, haute de 24 mètres et du poids de 500,000 kilogrammes; elle va se briser sur le pavé et broyer de ses éclats des centaines de personnes.

Tous les yeux sont fixes et les poitrines haletantes; l'anxiété est à son comble… Soudain, au milieu du silence général, une voix puissante s'écrie: «Acqua, acqua alle funi. De l'eau, de l'eau aux cordes.» Cette idée, émise par un jeune marin est un trait de lumière; les cordes sont inondées, elles se raffermissent, elles se resserrent, le travail peut être continué, et quelques minutes après, l'obélisque triomphant vient s'asseoir sur ses quatre lions d'airain, au milieu de cette place superbe où tant de siècles doivent le contempler.

Ce jeune marin de San Remo, près Gênes, s'appelait Guillemo Bresca; le pape le fit appeler et lui demanda quelle récompense il désirait pour l'immense service qu'il venait de rendre. Bresca n'en voulut pas d'autres que celle de pouvoir fabriquer seul, à Rome, les palmes des Rameaux. Depuis cette époque, lui et ses descendants ont toujours joui de ce monopole.

Rameaux verdoyants où le palmier et l'olivier se mêlent à tant d'autres feuillages, soyez vénérés. Que chaque fidèle vous emporte dans sa chambre et vous place au fond de son lit, près du bénitier que vos fleurs délicates parfumeront d'une odeur toute suave et céleste!

Cher petit rameau que je tiens entre mes mains, ta vue fait naître dans mon cœur les plus douces pensées; viens, rameau bénit, faire alliance de protection avec le bénitier qui contient la goutte d'eau sainte qui, soir et matin, descend sur nos fronts pour purifier nos âmes… Toujours tu as porté bonheur, et en ce moment même, tu me rappelles cette branche d'olivier que la colombe rapporta autrefois vers l'arche, en signe de paix. Tu me fais souvenir encore de ces palmiers superbes qui ombrageaient Jérusalem et demeurèrent sacrés; selon la remarque d'un Père de l'Église, le palmier s'éleva pendant plusieurs siècles sur les ruines de la cité déicide, et, par un trait de la Providence, échappa seul aux ravages des Romains.

Dans bien des pays existe encore cette pieuse coutume de suspendre aux petits lits des enfants, comme un talisman de bonheur, le rameau bénit qui appelle sur eux la protection du Ciel, et nous apparaît comme un abrégé de toutes nos croyances.

Rameaux précieux, tes branches embaumées sont un appel à nos âmes qui doivent aussi fleurir pour la vertu et s'épanouir en bonnes œuvres. Il est rapporté, dans une touchante et pieuse légende, que les rameaux des prédestinés reverdissent dans leur tombe. Oui, leur fraîche verdure parle du Ciel; elle symbolise à nos regards l'espérance des chrétiens, appelés à conquérir la vie éternelle.