SECOND DEVOIR
LE FACTEUR DES POSTES
L'univers est l'immense scène où chacun est appelé à remplir son rôle. Il y a longtemps qu'on a dit cela pour la première fois et que Rabelais se sentant mourir ajoutait: «Tirez le rideau, la comédie est jouée.»
Eh bien! parmi tous ces acteurs du monde civilisé, combien y en a-t-il dans la grande machine administrative, dont les services quotidiens passent presqu'inaperçus?
Je n'en citerai qu'un exemple, le Facteur des Postes. Avons-nous jamais pensé que cet agent d'un service si parfaitement fait aujourd'hui, que cet agent modeste, exact, discret, dont personne ne s'occupe, est cependant le grand distributeur de tous les événements, le porteur de toutes les joies et de toutes les douleurs de ce monde? À la ville, où l'existence se dévore si vite, où l'on ne sait même pas l'heure à laquelle vient le facteur, c'est à peine si l'on a le temps de songer à son arrivée, car à coup sûr on n'a jamais celui de l'attendre. Le courrier est remis au concierge ou dans la boîte appendue au bas de l'escalier, cette petite boîte froide, rangée au milieu de plusieurs autres ne dirait rien sans le nom qui l'étiquète. À la campagne, c'est tout différent; à la campagne où l'on a le loisir, si l'on peut s'exprimer ainsi, de s'écouter penser, de se sentir vivre, on connaît l'heure exacte de l'arrivée du facteur.
L'hiver, la lecture qu'il apporte tient compagnie au coin du feu et fait passer agréablement les longues soirées; l'été, on aime à aller à sa rencontre, à faire une petite promenade sur la route qui doit l'amener, ou à l'attendre tranquillement assis à l'ombre du grand bois qu'il traversera bientôt. On est aise alors de prendre son courrier, le jour surtout où il apporte les journaux favoris, où l'on attend la Mode par exemple. Ah! ce jour-là combien de belles châtelaines se montrent impatientes d'effleurer de leurs doigts mignons, de tenir dans leurs petites mains aristocratiques, ce code de l'élégance et du bon goût. On est donc charmée de recevoir soi-même son courrier, catalogues, journaux, revues, faire-part: ici un simple coup d'œil suffit pour reconnaître la nature de ces derniers. Le pli tout blanc, c'est l'annonce d'un mariage, liseré de noir il est, hélas! le triste signe du deuil; autrefois un filet, bleu ou rose encadrant une jolie lettre satinée annonçait l'arrivée d'un cher bébé peut-être ardemment désiré depuis longtemps.
Puis, vient enfin le tour des lettres que le facteur tire d'une case à part. Elles sont généralement la meilleure partie du courrier, le côté intime, car la correspondance tient une grande place dans la vie; elle anime la solitude, rapproche même les antipodes en reliant tous les peuples et tous les pays, mais elle unit surtout ceux qui s'aiment et, par la plus douce des illusions, fait, pendant quelques minutes, disparaître l'éloignement. Oui, dans ce petit carré de papier, dans ce chiffon blanc, saupoudré de noir qu'un souffle emporterait et qu'on appelle une lettre, il y a la pensée toujours, et parfois le sentiment, le cœur, l'âme tout entière de la personne qui l'a écrite. Qui de nous n'a pas attendu, au moins, une fois dans sa vie, avec désir ou crainte, l'arrivée du courrier? Qui de nous n'a pas tendu une main anxieuse au porteur de notre secret, à ce facteur qui, chaque jour en tient tant d'autres entre ses mains.
«Jamais roi, peut-être, dans toute la pompe de son cortège n'est désiré comme ce voyageur obscur, poudreux ou mouillé, toujours en route, toujours pressé.»
Sait-on qu'un facteur rural fait en moins de quatre ans le tour du monde?[4]
Pour le bon paysan de la campagne, le facteur rural est le messager fidèle qui s'intéresse aux événements; il est même quelquefois prié de lire la lettre qu'il apporte, et après avoir accepté le verre de vin ou la bolée de cidre, qui doit le réconforter l'hiver et le rafraîchir l'été, il décachète solennellement l'enveloppe, pendant que toute la maison se groupe autour de lui pour l'entendre. Si les nouvelles sont heureuses, les yeux brillent, le sourire dénoue toutes les lèvres et le facteur prend sa part à la joie générale; si au contraire la lettre ne contient que des tristesses, si elle annonce que le fils qui fait son tour de France est tombé malade, oh! alors, le facteur trouve de bonnes paroles pour les rassurer; c'est lui qui apportera, il en est certain, la lettre de la convalescence, et, un peu plus tard, celle de la guérison. Comment ne s'identifierait-il pas à l'existence de tous ces braves gens? Il les connaît par leur nom, les rencontre souvent, fait leurs petites commissions à la ville et, après s'être occupé de leurs affaires, consent à engager, pendant deux ou trois minutes, un brin de conversation pour leur apprendre les nouvelles du pays. Il est aussi le porteur consciencieux de l'épargne péniblement amassée par la tendresse filiale ou maternelle et qui doit secourir l'enfant resté au loin sans travail, ou la mère souffrante à son foyer. C'est encore lui, qui remet directement à la jeune fille rougissante, la lettre de son fiancé que le sort a pris, mais qui reviendra fidèle…, et cette dernière lettre d'amour, toute rayonnante d'espoir et de bonheur, cette dernière lettre qui doit annoncer le retour, le facteur la prendra encore dans sa boîte, plus vaste que celle de Pandore qui ne contenait que l'Espérance. Oui, plus vaste, puisque la sienne contient tout…, la mort et la vie, le bien et le mal, l'espérance et les regrets, l'amour et la haine, tous les sentiments qui remplissent les âmes, toutes les pensées qui, après avoir circulé dans l'esprit, viennent circuler dans l'espace. Oui, cette boite contient tous les fils qui font mouvoir les plus illustres comme les plus simples acteurs du théâtre de la vie, tous les événements grands et petits, toutes les nouvelles politiques, où la raison cherche en vain à découvrir la vérité.
Honneur donc au facteur qui remplit scrupuleusement ses fonctions, modestes sans doute, et cependant si nécessaires. Moderne juif-errant, il reprend à chaque aurore, sans murmure, de bonne grâce et pour un bien faible salaire, sa course fatigante que rien n'arrête, ni les frimas de l'hiver, ni les soleils de l'été.
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Il est impossible d'assigner une date certaine à l'origine de la Poste: elle remonte, au moins, à l'époque des conquêtes d'Alexandre.
L'institution des Postes, telle que nous la comprenons de nos jours, ne paraît pas avoir été connue des Anciens, mais ils employèrent les oiseaux et les chiens comme messagers et Bergier, dans son Histoire des grands chemins de l'Empire romain, dit que Cyrus introduisit l'usage des chars à quatre roues, attelés de quatre chevaux pour transporter les dépêches du gouvernement et que, de la mer Egée jusqu'à la ville de Suze, capitale du royaume des Perses, on comptait cent onze gîtes ou maisons de l'une desquelles à l'autre il y avait une journée de chemin. Sous les Romains, ce fut au temps d'Auguste, dit Suétone, qu'on employa les relais pour la rapidité des communications. Les Empereurs envoyaient leurs lettres par la voie des Postes Assises sur les routes militaires, si bien réglées et policées, qu'il n'était pas besoin au prince souverain de courir par les parties de son empire sans sortir de la ville de Rome, celui-ci pouvait gouverner la terre par ses lettres, missives, édits, ordonnances et mandements; lesquels n'étaient pas plutôt écrits, qu'ils étaient, par la voie des Postes, emportés aussi promptement que si des oiseaux en eussent été les messagers.
Dès ce temps-là, on employait la cryptographie, c'est-à-dire l'art d'écrire en signes conventionnels et particuliers, connus seulement de ceux qui s'en servaient, à l'aide d'une clef en permettant la lecture.
Lorsque deux personnes ont un intérêt majeur à cacher le contenu des lettres qu'elles s'adressent, les moyens employés, ordinairement, pour s'écrire, ne peuvent plus servir. Aussi pour arriver à correspondre d'une manière plus ou moins sûre, capable de déjouer les investigations d'une personne étrangère ou d'un ennemi, se sert-on alors de la cryptographie.
Donc, la science cryptographique remonte à la plus haute antiquité; l'histoire nous apprend, qu'en plusieurs occasions, le prophète Jérémie se servit de caractères secrets pour sa correspondance, et on sait que les Romains, les Grecs, les Carthaginois, les Perses et les Phéniciens usèrent de ces moyens, et parfois très utilement. Polybe, Plutarque, Suétone, Aulu-Gelle, Jules l'Africain nous ont laissé de précieux renseignements à ce sujet.
Pour correspondre secrètement, les Anciens se servaient de planchettes ou de dés percés de vingt-quatre trous, (représentant les lettres de l'alphabet) au travers desquels, un fil passait dans un certain ordre et aidait à deviner la signification du texte qui s'y trouvait caché; il suffisait, en effet, que le correspondant, recevant la dépêche, sût à l'avance la lettre convenue pour chaque trou. Connaissant cette clé, il lui était alors facile d'opérer le déchiffrement.
Ce procédé a été inventé par Tenéas, le tacticien, qui en parle dans ses commentaires, sur la défense des places (IVe siècle avant Jésus-Christ). Il est loin d'être inviolable et fait partie de la catégorie des systèmes, dits de substitution simple, dans lesquels la même lettre est toujours remplacée par le même signe.
Tenéas indique aussi divers autres moyens que l'on employait de son temps.
Les États chinois et quelques autres pays lointains n'ont pas de postes régulières, l'État n'a pas là-bas le monopole et aucune entreprise n'est chargée de ce service.
Chacun est libre d'ouvrir des «boutiques pour lettres» et d'essayer à ses risques et périls du transport des correspondances.
Cela ne veut pas dire que le service postal y soit plus mal fait qu'ailleurs.
À Shang-Haï, par exemple, il n'y a pas moins de 200 boutiques pour lettres où l'on rivalise de zèle pour être agréable au public.
La taxe de chaque lettre varie suivant la distance à parcourir. Cette taxe varie aussi suivant que l'enveloppe contient ou ne contient pas de valeurs.
On croit généralement en France que l'institution des Postes ne remonte qu'à Louis XI, c'est une erreur; Charlemagne est le premier souverain qui se soit occupé de cet important service. Il institua pour les besoins de l'empire un corps de courriers qui se nommaient Cursores et il permit à l'Université d'entretenir un certain nombre de messagers pour faire communiquer les étudiants avec leurs familles. Pendant les guerres qui suivirent la mort du grand empereur, le service des Postes fut interrompu et même abandonné et ce fut en effet Louis XI qui procéda à la réorganisation des Postes par l'édit qu'il rendit à Doulens au mois de juin de Tannée 1464. Ses successeurs continuèrent l'œuvre commencée. Les rois Charles VIII, Charles IX, Henri III s'en occupèrent particulièrement. Louis XIII créa les charges de Maîtres des courriers et contrôleurs généraux des postes et des relais. Ces maîtres coureurs, nos maîtres de postes, reçurent des rois de nombreux privilèges qu'ils conservèrent jusqu'en 1790. Sous Louis XI, les Postes n'avaient été établies que pour le service du roi, et ce n'est que plus tard que les particuliers obtinrent la permission de faire porter leurs lettres par les courriers du gouvernement. Jusque-là, et pendant des siècles, les Français ne correspondaient entre eux que par l'entremise des messagers que l'Université de Paris expédiait à des époques indéterminées et à son profit, dans les principales villes du royaume. Sous Louis XIV, ceux qui étaient chargés de distribuer les lettres en fixaient le prix à leur gré et le percevaient à leur profit. À partir de 1676, sous le ministère de Louvois, les Postes furent affermées; en 1791, l'État se chargea lui-même de l'exploitation. La taxe régulière des lettres date du commencement du siècle, mais elle variait suivant la distance qu'elles avaient à parcourir. C'est à partir de 1848 seulement que l'affranchissement des lettres devint uniforme par toute la France. La petite poste de Paris fut inventée en 1759 par M. de Chamousset, conseiller d'État. On commença le service le 1er juin 1760 au grand ébahissement des Parisiens, et le premier jour, M. de Chamousset suivit en chaise à porteurs les distributeurs de lettres pour voir s'ils faisaient bien leur nouveau métier. Oh! si M. de Chamousset pouvait revenir, c'est lui à son tour qui serait ébahi, non seulement, du service si complet des postes actuelles, mais surtout des merveilles du service télégraphique et téléphonique.
Pendant longtemps le transport des lettres se fit dans une malle attachée sur le dos d'un cheval, car les routes étaient alors à peu près impraticables aux voitures; c'est en souvenir de cet usage que la voiture des courriers fut appelée la malle. En 1818 on remplaça les anciennes malles-postes par de nouvelles, plus nombreuses, moins lourdes et mieux aménagées et en 1828 un service spécial fut créé pour les campagnes. Jusqu'à cette époque, les lettres restaient quelquefois huit et dix jours dans un bureau par suite de la lenteur des communications. À partir de cette année 1828, cinq mille facteurs ruraux furent chargés de parcourir les trente mille communes ne possédant pas encore de bureaux de poste. Depuis les améliorations ont été continuelles; ils sont légions maintenant les facteurs qui portent en France bon an, mal an 500 millions de lettres, sans compter les journaux, les cartes de visite, les circulaires, catalogues et imprimés de toutes sortes et les cartes postales! Ah! les cartes postales c'est par milliards qu'elles parcourent le monde, l'Allemagne à elle seule en expédie chaque année 1 milliard, accompagné de plusieurs millions.
La législation des postes fut d'abord très sévère. En 1471 un employé fut pendu pour avoir intercepté deux lettres. Un décret de 1742 formula la peine de mort, contre tout employé qui décachèterait une lettre pour s'en approprier les valeurs. Comme on le voit, on n'y allait pas de main-morte dans ce temps-là. Aujourd'hui les peines se sont fort adoucies et l'on n'a plus besoin de ces menaces pour obtenir la probité et l'exactitude des employés.
Le budget des postes est un des rares budgets qui rapporte plus qu'il ne coûte, quoique les dépenses s'élèvent à plus de 150 millions. Cela se comprend, quand on pense au nombre de lettres qui s'expédient toute l'année et particulièrement pendant le mois de janvier. Et les cartes de visite donc! elles tombent en avalanches, c'est le cas de le dire, car ces petits cartons glacés qui s'envoient par millions sont trop souvent à l'unisson du cœur des recevants et des envoyants.
On avait entrepris une campagne contre l'usage des cartes de visite.
—Vieux jeu, disaient les uns.
—Mauvais ton, ajoutaient les autres.
Mais, on a eu beau dire et beau faire, cet usage prévaut toujours.
C'est par milliards que s'expédient lettres, cartes de visite, cartes postales, catalogues, et échantillons, revues et journaux, puisqu'on évalue au moins à douze milliards le nombre d'objets transportés annuellement par le service des postes sur toute la surface du globe. On ne compte pas les cartes de visite, bien entendu, ce serait un travail de Romains on les pèse; on a reconnu qu'il faut environ 275 cartes pour 1 kilog.
Celui qui, de tous les souverains, reçoit le plus de lettres, c'est le
Pape.
Il arrive au Vatican quotidiennement plusieurs milliers de lettres et journaux. Pour l'expédition de ces affaires on emploie dans le palais papal 35 secrétaires et scribes. Sa Sainteté ne lit que les lettres les plus importantes.
Le Président des États-Unis reçoit à peu près 1,400 lettres et de 3 à 4.000 journaux et livres par jour.
Le roi d'Angleterre a également un courrier important: environ 1.000 lettres et 2 à 3.000 journaux et livres par jour.
L'empereur d'Allemagne reçoit quotidiennement 1.000 lettres et de 3 à 4.000 journaux et livres. Guillaume II n'ouvre que les lettres recommandées qu'il classe lui-même. Il dicte ses réponses personnellement à ses secrétaires et signe chaque lettre de sa main.
La correspondance du Czar est moins importante. Elle se compose à peu près de 600 lettres par jour, et celle du roi d'Italie en compte 300.
La reine Wilhelmine reçoit de 100 à 150 lettres par jour.