JERSEY

JOURNAL DE MADAME

A Mlle Augustine Baudoüin.

Et d’abord, merci, jeune et bien chère amie, de ta charmante lettre que j’ai lue et relue avec l’attrait de tout ce qui porte le cachet de l’esprit et du cœur; tes descriptions sont ravissantes, et le beau pays que tu visites est bien fait pour retenir et inspirer. Le Dauphiné s’offre à toi avec ses sites enchanteurs et ses montagnes grandioses. Il est presqu’impossible de rendre l’effet saisissant que les montagnes produisent, Alpes ou Pyrénées, à ceux qui les voient pour la première fois. Tu as comme moi éprouvé cette sensation indéfinissable qui tient du vertige. Le regard ne peut se détacher de ces masses altières, tantôt roches nues, tantôt chevelues de pins sombres, de ces monts géants, couronnés de neiges éternelles, aux cimes éclatantes, aux pieds enfouis dans des gaves bouillonnants, qui rugissent avec furie.

Le premier sentiment, c’est l’étonnement et l’admiration, mais les impressions ne sont pas finies, et de nouvelles émotions attendent l'ascensionniste lorsqu’il se trouve au milieu des nuages que le soleil irradie. C’est un décor magique, c’est un rêve d’azur et d’or.

Tantôt les nuages ressemblent à des écailles de nacre brillante, frangée de pourpre, tantôt ils restent blanc mat et floconneux comme de l’ouate. Ceux-ci ont la transparence d’une gaze, ceux-là sont épais et lourds comme un morceau de drap. Suivant les jeux de lumière, les effets changent à l’infini; c’est comme un gigantesque kaléidoscope qui se déroule sous les yeux. On peut y voir tour ce qu’on veut, et quand la vision est terminée, l’homme rentre en lui-même et réfléchit. Ah! qu’il se trouve petit devant ces grands spectacles!

Ces monts proclament la gloire du Très-Haut, du Dieu créateur de toutes choses et celle aussi de la douce Vierge Marie, lorsque l’on va comme toi s’agenouiller et prier à son sanctuaire béni.

«La Salette fut cette montagne choisie par le Seigneur pour faire un traité avec les hommes. Sur ses sommets déserts la Vierge fit briller l’arc-en-ciel de l’espérance.»

Oui, tu fais là un beau voyage et un saint pèlerinage, dont tu rapporteras une ample moisson de délicieux souvenirs.

A mon tour, je viens, fidèle à ma promesse, te raconter mes impressions de voyage. Tu veux un journal détaillé? tu l’auras, et même en partie double. Suzette qui m’accompagne, n’ayant rien à faire ou à peu près, écrit aussi son journal.

J’ai le bonheur de posséder une femme de chambre lettrée, et je ne m’en doutais pas. Elle a peut-être passé des examens, mais elle ne m’en a jamais parlé. Ces diplômes inutiles, qui ne pouvaient en faire qu’une déclassée, elle a eu le bon esprit de les oublier pour rentrer dans sa condition et rester dans la vie pratique.

Un bon point à Suzette, qui d’ailleurs est infiniment plus heureuse comme femme de chambre de bonne maison, appréciée de ses maîtres, qui savent récompenser ses excellentes qualités, qu’elle ne le serait comme petite institutrice, courant le cachet, à la recherche d’une position peut-être aussi imaginaire qu’introuvable. Dame! les bacheliers et les bachelières courent les rues maintenant.

Elle m’a confié sa prose en me demandant d’y faire toutes les retouches que je voudrais. A part quelques corrections absolument nécessaires et les fautes d’orthographe, peu nombreuses d’ailleurs, j’ai mieux aimé lui laisser son cachet.

Elle juge l’Angleterre à son point de vue, et ce qu’elle écrit n’est pas mal tourné. Je soupçonne qu’outre ses goûts littéraires, Suzette possède encore un penchant prononcé pour l’art de gueule; elle était née cuisinière!

On assure que tout cordon-bleu doit être gourmand pour être bon; or Suzette me paraît s’occuper beaucoup fort, suivant en cela l’exemple des Anglais, de ce qui se boit et de ce qui se mange.

Bref, nos deux narrations se complèteront l’une par l’autre. Puissent-elles t’intéresser, te donner une idée vraie et juste des pays que nous visitons, un aperçu fidèle de Londres, la plus grande cité du monde, d’Oxford, une des plus jolies villes d’Angleterre, et des charmantes îles anglo-normandes, les perles de cette Manche, qui devrait s’appeler mer de Bretagne ou de Normandie.

JOURNAL DE SUZETTE

Madame m’emmène dans son voyage d’outre-mer; ce n’est pas que cela me fasse grand plaisir!

Mon Dieu! faites que nous ayons beau temps, que je n’aie pas le mal de mer. Mon Dieu! faites que je puisse voir quelque chose, et que je sois plus heureuse que mon amie, la femme de chambre d’en face qui, en fait de Jersey, n’a vu que son parapluie, et en fait d’agrément, n’a connu que les émotions d’une tempête.

Ce voyage ne me sourit guère, je l’ai dit à Madame, mais j’irai quand même, afin de lui montrer que je lui suis attachée. C’est la bonne manière de lui prouver mon dévouement.

JOURNAL DE MADAME

Jersey, sa constitution, ses beautés naturelles

Je commencerai donc par ces îles charmantes, ces deux sœurs, reines dans l’archipel des îles normandes, qui se nomment Jersey et Guernesey. Je t’en envoie les principales vues; ces photographies veulent dire: je pense à toi, mais je n’ai pas le temps de te l’écrire.

La pensée a des ailes, c’est vrai: instantanément elle franchit l’espace et se retrouve auprès de ceux qu’elle aime; malheureusement il lui faut plume et encre, papier et main dirigeante pour qu’elle puisse se traduire et prendre une forme sensible, et voilà pourquoi beaucoup d’aimables communications, de tendres épanchements, n’arrivent jamais à destination.

Le Time is money des Anglais est aussi le proverbe des voyageurs, qui ont tant de choses à voir, qu’ils sont forcés de compter les heures... même les minutes.

Voici d’abord quelques renseignements qui te mettront au courant des institutions de Jersey, de son organisation, de sa vie morale en un mot:

«L'île de Jersey s’administre elle-même, sous le protectorat de l’Angleterre. Elle possède ses Etats et sa Cour de Justice. La langue officielle du pays est le Français. Les lois sont promulguées en Français, la Justice est rendue en Français; mais nul Français n’a le droit d’acquérir une propriété foncière dans l'île, ni de remplir une charge ou fonction publique.

«L'île est divisée en douze paroisses: St-Hélier,—St-Sauveur,—St-Martin,—la Trinité,—St-Clément,—Grouville,—St-Laurent,—St-Pierre,—Ste-Brelade,—St-Jean,—Ste-Marie,—St-Ouen.

«Chaque paroisse s’administre elle-même. Elle possède son Eglise reconnue par l’Etat, desservie par un Recteur et son Administration municipale qui se compose: du Connétable ou Maire, des Centeniers ou Adjoints, des Vingteniers, des Officiers du Bien-Public et des Surveillants.

«La paroisse de St-Hélier formant à elle seule la moitié de la population de l'île, il en résulte que son Administration municipale est beaucoup plus complète et que la charge du Connétable, quoique honorifique, n’est pas une sinécure.

«Le Maire ou Connétable a la charge de la police de la ville. Il a pour le seconder six adjoints nommés Centeniers, sept Vingteniers et vingt-quatre Officiers du Connétable.

«Toutes ces fonctions sont honorifiques et conférées pour trois ans à l’élection.

«Les Centeniers et les Officiers du Connétable maintiennent l’ordre dans la ville, avec l’aide de dix agents de police salariés.

«Les Centeniers sont spécialement chargés de faire rentrer les contributions foncières et mobilières dans leurs vingtaines respectives et de remettre les fonds au Connétable.

«Le Connétable convoque et préside le Conseil municipal qui prend le nom d’Assemblée de Paroisse. Tous les propriétaires fonciers de la paroisse, inscrits sur la liste des contributions foncières pour cent vingt quartiers, font de droit partie de cette Assemblée.

«Le Connétable tient tous les matins, à l’Hôtel-de-Ville, une audience qui a quelque rapport avec les audiences de conciliation, tenues par nos Juges de Paix. Les Centeniers présentent à sa barre toutes les personnes arrêtées la veille pour ivresse, tapage nocturne, etc, etc. Il admoneste les uns et les fait remettre en liberté, s’il y a lieu, ou renvoie devant le Tribunal correctionnel les récalcitrants et les récidivistes. Il concilie également les parties entr’elles et les ramène à la paix.

«Le Gouverneur de l'île est nommé par la Reine. Il est spécialement chargé de la partie militaire et commande en chef toutes les forces de l'île. Il a, à cet égard, les pouvoirs les plus étendus et les troupes du Protectorat aussi bien que la Milice de Jersey sont sous ses ordres.

La garnison anglaise se compose d’environ cinq cents hommes d’infanterie, casernés au fort Régent, et d’une batterie d’artillerie stationnée au château Elisabeth, devant l’entrée du port.

La Milice de Jersey est une sorte de garde nationale, dont le service est obligatoire et gratuit. Tous les hommes valides, nés à Jersey, sont tenus de faire leur service dans la Milice, de dix-huit à trente-six ans. Cette obligation a créé quelques mécontents, une ligue anti-Milicienne s’est formée à Saint-Hélier, pour réclamer l’abolition du service obligatoire.

«La Milice ne peut être employée que pour la défense de l'île de Jersey.

«Le Gouverneur est généralement remplacé tous les cinq ans.

Le Bailli inamovible est également nommé par la Reine. Il est chargé de la partie civile et préside les Etats de la Cour Royale, où il prend le titre de Chef-Magistrat. Il nomme lui-même son ou ses Lieutenants-Baillis, chargés de le remplacer en cas d’absence ou de maladie.

«La Cour Royale compte douze juges qui prennent le titre de jurés justiciers; ils sont inamovibles et nommés à l’élection par tous les électeurs de l'île. La Cour Royale se compose du Procureur général et de l’Avocat général, nommés par la Reine et qui prennent le titre d’officiers de la Couronne, du Vicomte, chargé de recueillir les successions des personnes décédées sans héritiers directs; du Greffier, nommé par le Bailli, ainsi que le Commis-Greffier; de l’Enregistreur des contrats; du billetier et des Dénonciateurs. Puis viennent les Avocats, les Ecrivains ou Sollicitors (avoués), les Notaires publics et les Arpenteurs publics, tous assermentés devant la Cour.

Il existe aussi un Tribunal pour le recouvrement des petites dettes n’excédant pas deux cent cinquante francs, et un Tribunal de police correctionnelle présidés par un seul et même juge.

«La Cour d’Assises, avec le jury, se réunit tous les deux mois pour juger les affaires criminelles. Les jurés, au nombre de vingt-quatre, sont tenus au secret et ne communiquent avec personne pendant la durée de la session. Contrairement à ce qui se passe dans tous les pays, c’est la minorité qui a raison contre la majorité. Il suffit que cinq jurés trouvent l’accusé innocent pour qu’il soit acquitté, quand bien même les dix-neuf autres jurés le trouveraient coupable.

Une coutume du moyen-âge est encore conservée à Jersey, cela s’appelle les Assises d’héritages. Le Gouverneur et tous les juges de la Cour siègent en robes rouges, et des hallebardiers munis de hallebardes sont échelonnés sur leur passage.

«Tous les Seigneurs des fiefs sont appelés devant les Assises d’héritages à répondre à l’appel de leurs noms, et les Prévôts de chaque paroisse déclarent s’il n’est rien survenu qui doive amener une augmentation des biens de la couronne dans leurs paroisses respectives.

«Les Assises d’héritages se tiennent deux fois par an: le jeudi qui suit le 4 mai et le jeudi qui précède le 11 octobre.

«Les Etats de Jersey se composent: des douze juges de la Cour; des douze Recteurs des paroisses; des douze Connétables et de quatorze Députés.

«Les Députés sont nommés pour trois ans à l’élection. Les électeurs de chaque paroisse votent pour un député; les électeurs de la paroisse de St-Hélier votent pour trois Députés. Ne peuvent être électeurs que les sujets britanniques inscrits sur la liste des contributions foncière ou mobilière.

«Les Officiers de la Couronne ont le droit de siéger aux Etats, mais n’ont pas le droit de voter.

«Le Bailli qui préside les Etats a le droit de vote, mais n’a pas voix délibérative.

«Le Gouverneur siège aux Etats à la droite du Bailli. Il ne vote pas, mais il a le droit de frapper de son veto toute loi ou résolution qui lui paraîtrait de nature à compromettre les intérêts généraux de la Communauté, ou de menacer la sécurité des institutions. Dans ce cas, il doit en référer au Conseil Privé de Sa Majesté Britannique qui décide en dernier ressort.»

Les Jersiais sont très fiers de leur île, et parlent sans cesse de ses beautés naturelles.

«Les côtes dont l'île est entourée offrent généralement des paysages grandioses et pittoresquement sauvages, des plages magnifiques et de nombreuses baies d’une variété infinie. L’intérieur de l'île abonde en sites ravissants: ce sont des collines et des vallons superbes, des prairies fertiles et des allées ombreuses et touffues, des serres vignobles et de délicieuses villas coquettement encadrées dans la verdure et les fleurs. En un mot l'île de Jersey est un vaste jardin qui possède en miniature toutes les beautés répandues sur la surface du globe.» (Toujours modestes, les Anglais). J’ajouterai encore à l’actif de leur île que le climat y est doux et tempéré. La glace et la neige y sont un évènement; on n’y éprouve jamais de grands froids ni de fortes chaleurs; l’hiver est pluvieux, mais court. Le seul inconvénient est le vent d’Est qui souffle parfois violemment au printemps.

En somme, c’est un pays agréable à habiter, mais surtout charmant à visiter.

JOURNAL DE SUZETTE

Le bateau va se mettre en marche, les mains se serrent avec effusion. La vapeur mugit, l’ancre est levée, on part, on est parti, les chapeaux s’agitent; puis, au fur et à mesure qu’on s’éloigne, on voit quelque chose de blanc flotter au-dessus des têtes, c’est le salut du mouchoir de poche, l’adieu classique dans les ports de mer. Au revoir, chère France, à bientôt, j’espère.

JOURNAL DE MADAME
CHAPITRE III

Traversée de St-Malo à Jersey, Le cataclysme du VIIIme siècle.

La traversée de St-Malo à Jersey ne dure guère plus de trois heures en temps ordinaire; c’est encore long pour les cœurs sensibles, et quelle vilaine ombre au tableau quand cet affreux mal de mer s’empare de vous! Cette souffrance sans remède vous absorbant complètement ne vous permet plus de jouir de rien. Mais, cette fois la mer était si belle que personne n’a été malade. Vers le milieu du trajet, la terre disparaît aux regards, et l’on peut pendant quelques instants se donner les illusions d’une traversée lointaine, le navire n’est plus qu’un point dans l’espace. Après avoir passé le grand écueil des Menquets, une ligne qui ressemble à un nuage, un long ruban grisâtre se dessine à l’extrémité de l’horizon et les jeunes passagers, les collégiens se donnent le plaisir de crier: terre! terre! comme après un voyage au long cours.

Nous sommes loin du temps où Jersey appartenait presque à la terre ferme, loin du cataclysme qui brusquement sépara Jersey du continent. Les flots emportèrent tout et ne laissèrent qu’une chaîne de rochers sous-marins et d’écueils; c’est là le secret des lames courtes de la Manche et ce qui la rend le long de nos côtes plus mauvaise que l’Océan.

Au commencement du huitième siècle, avant le cataclysme mentionné dans l’histoire, Jersey n’était séparé du continent que par un petit bras de mer très étroit que l’on passait généralement à gué, et dans certains endroits sur une planche qui servait de pont. Dans les vieilles chartes, on cite la famille Bonissant comme devant fournir la planche ou la nacelle sur laquelle l’évêque de Coutances doit passer pour aller visiter les fidèles de son diocèse habitant Jersey. On lit encore dans un vieux manuscrit du treizième siècle[6] que le seigneur Guillaume de la Paluelle parlant à Robert Doissy, capitaine de St-James, lui dit: Si les eaux n’avaient pas au temps jadis submergé le manoir de mes pères, je vous prouverais que je suis de noblesse gauloise.

C’est en 709, pendant que les moines du Mont St-Michel, dont le monastère était récemment fondé, étaient allés chercher des reliques au Mont-Gargan que la mer poussée par les grandes marées équinoxiales et une terrible tempête de l’ouest sépara Jersey du continent (tous les manuscrits de cette abbaye l’attestent). Pendant cette tempête formidable les flots creusèrent la baie du mont St-Michel, telle qu’elle existe actuellement, engloutissant dans leur marche désordonnée les villages et leurs habitants, les églises, les monastères et l’immense forêt appelée Koquelonde au sud et Scissy à partir de Granville jusqu’à la pointe de la Hague. Les flots ne s’arrêtèrent que devant l’ossature granitique de Jersey et des îles environnantes. Depuis, la mer a continué son œuvre de séparation. «On constate, à partir de Dunkerque jusqu’à Bayonne des envahissements ou des relais de la mer qui a toutefois beaucoup plus gagné de terrain qu’elle n’en a perdu sur certains rivages, notamment dans les environs de Bordeaux et sur les côtes de Normandie et de Bretagne; elle a conquis en plusieurs endroits des bandes de territoires ayant plus de quarante kilomètres de largeur.

«Quelques-uns de ces envahissements sont plus récents, et on a sur leur date des documents authentiques, que la découverte faite sous la mer de grandes forêts vient chaque jour justifier.

JOURNAL DE SUZETTE

Nous voici donc à Jersey sans encombre. La mer s’est montrée tranquille, mon cœur aussi.

Je lis dans notre guide que Jersey compte soixante mille habitants dont la moitié réside à St-Hélier, ville principale. La surface de cette île est de vingt-deux kilomètres de longueur sur quinze de largeur. Elle est située à trente lieues de l’Angleterre, à douze lieues de St-Malo et à huit lieues seulement de Granville.

Au dire des indigènes, Jersey reçoit de tous les étrangers un tribut continuel d’éloges, c’est un pays plein d’agréments. Je vois que ces bons Anglais pratiquent chez eux l’admiration mutuelle et perpétuelle.

JOURNAL DE MADAME
CHAPITRE IV

L’aspect de Jersey, quelques mots de son histoire, la ville de St-Hélier.

L'île de Jersey tout en étant parfaitement fortifiée a un air avenant qui gagne tout de suite les bonnes grâces de l’étranger. Ce n’est pas comme Malte qui commande la route des Indes et apparaît bardée de fer semblable à un antique chevalier revêtu de son armure. Ce n’est pas comme Chypre enceinturée de fortifications à triple étage et que les Anglais ont rendue imprenable. Ce n’est pas comme Gibraltar, «ce vieux geôlier de la Méditerranée qui, de ses batteries caverneuses, ouvre ou ferme les portes de l’Orient.» Non, c’est une île hospitalière et charmante qui cherche à faire oublier ses défenses sous des sourires, des parfums et des fleurs. Je comparerais volontiers Jersey à une jolie chatte bien élevée, polie, faisant patte de velours, ce qui ne l’empêcherait pas au premier signal d’alarme de montrer griffes et crocs, c’est-à-dire des forts pleins de munitions et des batteries redoutables. Hélas, il faut bien le reconnaître, Jersey est une sentinelle avancée de la grande Bretagne sur les côtes de France. Ses ports et ses anses pourraient abriter une escadre entière. Ses provisions suffiraient pour entretenir une armée, laquelle s’élançant de ses rochers escarpés, de ses falaises déchiquetées, défenses non moins redoutables que les forts et les canons, chasserait facilement l’ennemi.

Des points élevés de l'île on aperçoit les sables dorés des plages normandes et les lointaines et vaporeuses rives bretonnes; de la Grande-Bretagne il n’est nullement question, impossible de l’apercevoir.

Oh oui, c’était bien une terre française, autrefois, avant la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant.

Au dixième siècle, Charles-le-Simple donna à Rollon la Neutrie. Le duc y ajouta les îles de la Manche, et Jersey devint ainsi une dépendance de la Normandie.

Au douzième siècle, Jean-sans-Terre ayant massacré Arthur de Bretagne héritier de Richard-Cœur-de-Lion, Philippe-Auguste et les Pairs de France le déclarèrent félon et le condamnèrent à perdre tout ce qu’il possédait comme duc de Normandie et vassal de la Couronne. Jean fut vaincu à Alençon et se réfugia en Angleterre. C’est à cette époque que Jersey se donna irrévocablement à l’Angleterre.

Chaque année, vingt mille personnes environ viennent visiter l'île de Jersey et même y passer une saison. L’été, on la recherche pour les bains de mer, l’hiver, pour son climat privilégié d’une extrême douceur, quoique humide. Jersey possède un musée, un théâtre, plusieurs bibliothèques, une chambre de commerce et différents établissements philantropiques. Les gens qui ont la rage de tout voir peuvent visiter l’hôpital général, la prison, la maison de correction; ce sont de beaux établissements, mais j’avoue que je n’ai point été tentée par l’assemblage de toutes les misères physiques et morales qui se retrouvent, hélas! partout où il y a des agglomérations humaines. King-Street est le corso de Jersey: larges trottoirs en granit et beaux magasins bordent cette grande voie des deux côtés. Sur la place royale dite the Royal Square s’élève une statue de pure fantaisie, un empereur romain toge en tête, auquel ne se rattache aucun souvenir.

Les étrangers sont faciles à tromper: aux uns, on dit que cette statue est celle du roi Georges II; aux autres, qu’elle représente Pierson, tombé là en défendant son île.

Cette place est pavée de larges dalles de granit et pourrait tenir lieu de Salle des pas perdus au palais de justice que les vieux habitants, se servant d’une expression légèrement ironique, appellent La Cohue royale. C’est là que siègent les Etats de Jersey. A l’extrémité occidentale de la place, on aperçoit l’église paroissiale de St-Hélier qui, sous le rapport de l’architecture, nous reporte à l’enfance de l’art: muraille effritée, toit bossu, tour carrée, trouée à son front d’un cadran comme un œil de cyclope, voilà l’extérieur; l’intérieur n’est pas plus remarquable. Cependant, vu son âge,—sa fondation date de 1341,—on peut la considérer comme bien conservée, et le temps l’a ointe de cette patine particulière qui est le sacre des siècles. Nous sommes loin des nefs élancées, des voûtes aériennes, des ogives festonnées, des portiques dentellés, de ces basiliques solennelles où Dieu semble apparaître dans toute sa majesté; mais on peut aussi considérer cet antique monument à un autre point de vue. Sa conservation dans son état primitif prouve le respect et l’attachement que les Jersiais ont pour les choses saintes; ce vieil édifice resté immuable au milieu de maisons plusieurs fois reconstruites, ce vieil édifice qui a vu tant de choses changer, tant d’hommes mourir, apparaît comme une image de l’éternité, même de Dieu.

Le collège Victoria, situé sur le Mont Plaisant, une belle promenade bien plantée, d’où la vue s’étend sur toute la ville, attire l’attention des touristes. On aperçoit de loin ses tourelles octogones et son fronton orné des armes d’Angleterre et de Jersey. Bâti dans un style ogival, ce bel édifice, suivant nos idées, conviendrait beaucoup mieux à une église qu’à un établissement scolaire. Toutes les sciences, les littératures anglaise et française, les langues vivantes et mortes y sont enseignées par des professeurs habiles. Le directeur est un ecclésiastique distingué de l’Université de Cambridge. Ce collège est pour les Anglais ce qu’est ici notre établissement de Jésuites pour les Français, lequel est aussi fort beau; les études y sont fortes, et les Jésuites élèvent là une pépinière de jeunes français intelligents et studieux qui feront certainement honneur à leur patrie. Nous avons visité ce dernier établissement avec un vif intérêt.

La plus belle promenade, c’est la Parade, immense place plantée d’arbres avec des carrés de verdure; au milieu se trouve la statue d’un ancien gouverneur de Jersey, le général Don, qui a beaucoup amélioré cette île en y créant des routes carrossables. Le plus bel hôtel est le palais de cristal, le plus beau fort est le fort Régent. Les fortifications fixent l’attention des gens du métier.

Le fort Régent, à cent cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer, surplombe le port qui, rempli de navires de tout tonnage, prouve par son animation l’état prospère du commerce de Jersey. Les quais énormes sont à deux étages, le supérieur offre une promenade agréable. L’esplanade et la jetée sont très fréquentées le dimanche par la population féminine cosmopolite surtout, car les Anglaises, pure race, restent chez elles le jour dominical. Les promeneuses dans leur ensemble sont très barriolées de couleurs vives. Ce n’est pas le bon goût qui brille dans les toilettes anglaises; il leur manque le chic, un je ne sais quoi qui ne se définit pas, mais qui est le cachet de distinction qu’on aime à retrouver dans les costumes féminins. La mode doit être bien mal à l’aise ici. Tout en cherchant à lui rendre hommage on ne lui fait guère honneur.

La jeunesse offre de très jolis spécimens de beauté; la fraîcheur du teint est remarquable. Malheureusement la beauté chez les blondes filles d’Albion s’effeuille comme les roses, les teints éblouissants durent peu, les traits grossisent, les dents allongent d’une manière effrayante, et, en quelques années, beaucoup de jolies personnes deviennent positivement très laides.

JOURNAL DE SUZETTE

Madame me fera faire de temps en temps quelques jolies promenades avec elle, mais le matin je puis sortir seule et j’en profite pour voir les marchés, visiter les magasins, connaître les habitudes et les idées de ces Anglais là. On dit que nous nous tenons par la Manche; je constate que nous n’en sommes pas plus amis pour cela, comme dit Madame. Il n’y a qu’à lire l’histoire, pour voir qu’en tout temps, les Anglais et les Français, s’aiment à rebours.

Toutes les hôtelleries ont une méthode pratique des plus simples pour vous recevoir. Que vous arriviez le jour ou la nuit, le soir ou le matin, le couvert est toujours mis et le repas toujours prêt. Par exemple, c’est la même chose partout: jambon excellent, rosbeef énorme dans lequel on taille jusqu’à extinction, homards frais. Ce crustacé, malgré l’énorme consommation qui s’en fait, reste fidèle à son île et fournit à tous ses besoins.

Des pommes de terre en robe de chambre sont le seul plat chaud qu’on trouve facilement; le potage est inconnu des Anglais; le plum-cake, sorte de gâteau de Savoie, assez lourd, aux raisins de Corinthe, est le dessert habituel; le plum-pudding, plus relevé, plus lourd aussi, est un dessert de luxe, c’est le gâteau traditionnel de Christmas, ce jour là il se retrouve sur toutes les tables, riches ou pauvres.

Nous sommes loin des plats recherchés, des sauces variées de la cuisine française, mais ce menu a du bon, il est sain et ne fait point attendre le touriste pressé de manger et de repartir.

JOURNAL DE MADAME
CHAPITRE V.

Le Marché.

J’engage les personnes qui restent peu de temps à Jersey à y passer le samedi. Ce jour là, à partir de quatre heures de l’après-midi c’est un mouvement et une agitation extraordinaire dans toute la ville. Que se passe-t-il donc? une chose toute naturelle, c’est le jour du grand marché, et l’on fait les provisions du dimanche. Ce grand marché dure jusqu’à minuit, et tous les magasins restent ouverts.

Les halles éclairées à giorno présentent l’aspect d’une ruche humaine bourdonnante et travailleuse: ce sont des allées et des venues continuelles, chacun se faufile comme il peut au milieu de centaines d’étales couvertes de viande, de poisson, de légumes, de fruits et de fleurs.

Les domestiques de grandes maisons, les petites bourgeoises, les ménagères de l’humble foyer sont là, faisant une grande partie des emplettes de la semaine. Au coup de minuit, tout se ferme et s’éteint, la foule disparaît comme par enchantement. C’est le jour du Seigneur, le jour du repos absolu et du rigorisme anglican dans toute son éclosion. Pas un protestant convaincu ne voudrait s’acheter pour dix centimes de pain. A ce propos, chère Augustine, écoute la bonne histoire que voici:

L’an dernier, une de mes amies et ses deux filles passaient la saison balnéaire à Jersey. Elles avaient loué une jolie villa éloignée du centre de la ville et s’y plaisaient beaucoup. Elles ne se doutaient guère de la vive émotion qui les attendait le premier samedi de leur arrivée. Ce matin même elles avaient fait une commande chez l’épicier. Le soir, vers onze heures trois quarts, elles sont réveillées en sursaut par un coup frappé à leur porte. Qui pouvait venir à cette heure indue? Elles prêtent l’oreille, et, dans le silence de la nuit, distinguent très bien le frottement d’une première allumette, puis d’une seconde, un point lumineux jaillit un instant. Ah! mon Dieu, dans ce quartier désert, sont-ce des voleurs qui, sans crainte d'être dérangés vont faire les choses à leur aise? La plus brave se glisse jusqu’à la fenêtre, elle aperçoit un homme porteur d’un long objet qui ressemble à un fusil. Plus de doute, ce sont des assassins? Mais on dit qu’il n’y en a pas à Jersey! Pendant un moment leur anxiété est grande. Puis tout rentre dans le calme, on entend seulement le bruit de pas furtifs qui s’éloignent. Ces dames, très agitées, ont peine à se rendormir et font des rêves affreux. Au réveil elles se demandent d’abord si elles n’ont pas été le jouet d’un cauchemar. Non, les deux allumettes, preuves matérielles et palpables, sont encore là sur le perron.

C’est le lendemain chez l’épicier qu’on trouva la clef de l’énigme. La grande frayeur de ces dames était le fait d’une main bien innocente, de celle du petit commis de l’épicerie qui venait à l’heure où l’on peut encore se présenter, quoique ce fût la dernière heure de la journée, apporter leur commande, un pain de sucre et un balai. C’est ce modeste ustensile de ménage que la plus brave de ces dames prenait pour un fusil. Le coup des allumettes s’expliqua aussi bien: le petit commis, étonné de trouver une maison si endormie, avait tiré deux allumettes, la première s’étant montrée récalcitrante, pour voir s’il ne s’était pas trompé de numéro, mais une judicieuse idée l’avait empêché d’insister. Il s’était dit qu’il n’y a que des Françaises à pouvoir être couchées à cette heure là le samedi. Et voilà comme quoi à Jersey, le jour du grand marché, jusqu’à minuit, il ne faut s’étonner de rien.

JOURNAL DE SUZETTE

Les marchés sont nombreux et bien approvisionés. Comme j’y suis allée de bonne heure, plusieurs marchandes me priaient d'éterner (étrener).

Sauf le chauffage au bois, les domestiques et le vin, la vie ne semble pas trop chère. Ne payant que peu ou point de droit, l’épicerie et les denrées coloniales sont à des prix inconnus en France, la cassonnade brute coûte dix centimes la livre, le bon café un franc vingt centimes, le plus excellent thé deux francs quarante centimes, la bougie soixante centimes. Les fruits exotiques abondent; grenades, oranges, ananas, cocos sont pour rien.

Il y a peu d’arbres fruitiers ici, mais en revanche, la spécialité de Jersey et de Guernesey, ce sont les raisins de serre. Quand je dis serres, c’est une manière de parler, ce sont des kilomètres de constructions toutes vitrées, remplies de treilles d’une abondance extraordinaire et d’un produit considérable. On y cultive les meilleures espèces connues; grappes blanches, roses, rouges, noires, pendent de tous les côtés. Ces raisins merveilleux doivent descendre en ligne directe des vignes de Chanaan.

Malheureusement le vulgaire doit se contenter de la vue de ces beaux raisins et les regarder à la façon de Moïse qui voyait la Terre promise sans pouvoir l’aborder.

Dès la fin de février, les expéditions commencent pour Londres d’abord, puis pour toutes les tables royales et princières de l’Europe. Au fort de la saison, d’innombrables paniers de raisins partent des ports de Jersey et de Guernesey et vont alimenter les grands marchés d’Angleterre.

La viande est à peu près au même taux qu’en France, vingt à vingt-quatre sous la livre. La poissonnerie est abondante, Jersey et Guernesey sont la patrie des homards. Ce qu’il y a encore de fort agréable, c’est qu’on vous apporte tout à domicile, le porte-monnaie s’en ressent bien un peu à cause de la bonne main, mais c’est égal, quelle commodité pour les domestiques, pour les cuisinières surtout!

Les vaches justifient leur réputation, elles fournissent du lait et du beurre exquis.

Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d'œufs à Jersey, par la raison fort simple que je n’y vois pas beaucoup de poules. On les fait venir d’ailleurs; les marchés de Bretagne sont là pour ça.

Dans la campagne Jersiaise, on ne voit ni ces troupeaux de poules ni ces énormes fumiers qui ornent la cour de toute bonne ferme chez nous. Les fumiers ne sont pas d’un bon effet, j’en conviens; mais ils sont pour la gente gallinacée, picorant autour, un vrai grenier d’abondance, aux inépuisables provisions.

La pomme de terre est un des principaux produits de l'île. On y fabrique aussi d’excellent cidre, mais il n’est pas plus pour les petites bourses que le vin et le raisin: l’eau et la bière, voilà la boisson ordinaire du pays.

JOURNAL DE MADAME
CHAPITRE VI

J’ai employé le plus de temps possible à visiter, suivant l’expression consacrée, les beautés naturelles de l'île, dont je fais deux parts bien différentes: l’une, la plus petite, sauvage, stérile, hérissée de roches tourmentées par les flots en démence; l’autre, riche, fertile, cultivée, ressemblant à un parc immense. De riants cottages, de blanches villas, de jolies demeures isolées sont semées dans toute l'île, comme des pions sur un échiquier. C’est partout un peu la même chose, et cependant cet aspect est si gai, si ensoleillé, qu’il exclut la monotonie. Des jardinets soignés, une grande propreté, un air d’aisance, tel est le cachet de la campagne jersiaise.

J’accorde aussi une mention spéciale aux vaches. Ah! la jolie race! tête fine, formes parfaites, robe soyeuse, enfin le type accompli des vaches pure race normande, car les habitants de l'île s’y prennent de manière qu’il n’y ait jamais de croisement chez eux. Elles sont du reste aussi bonnes que belles, le lait et le beurre qu’elles donnent sont de qualité extra-supérieure.

Je me suis laissé dire que les Américains paient les vaches jersiaises dix, quinze et même vingt-cinq mille francs. Ceci sans doute est l’exception. Mais il n’est pas rare de voir vendre ces vaches cinq et six mille francs.

Nous avons fait presque toutes nos excursions dans les grands cars: le regard fouille partout, et c’est plus amusant. Par exemple, beaucoup de routes sont trop étroites, il n’y a place que pour une voiture. De temps en temps, on trouve une sorte de relai de terrain où l’on se gare quand on entend un autre véhicule arriver. Malheureusement on ne se croise pas toujours à l’endroit psychologique; l’on se rencontre face à face, et comment passer? la plus légère voiture recule pour faire place à l’autre, parfois il faut dételer et rétrograder assez loin.

JOURNAL DE SUZETTE

Les récoltes se font dans de grands chars fort élégants pour des charrettes de fermiers. Je soupçonne ces fermiers d'être surtout des maraîchers: toutes les cultures sont superbes, les feuillages énormes, les arbres vigoureux. Cette puissance de végétation s’explique facilement, elle est due au Gulf-stream: ce courant chaud qui vient d’Amérique, traverse en conservant sa couleur et sa chaleur les vagues de l’Atlantique et vient ainsi fertiliser toutes les terres qu’il baigne et leur apporter l’abondance. Les promenades dans les grands cars à vingt places très haut perchés sur roues, attelés de quatre chevaux sont charmantes. Ces cars rayonnent dans toutes les directions et cette manière de voyager ne manque pas de pittoresque: ce véhicule n’est point banal, ce n’est ni le fiacre étroit, ni la tapissière morose, ni l’omnibus fermé, ni le confortable landau qu’on trouve d’ailleurs facilement à louer, c’est quelque chose de plus original que tout cela, c’est un char-à-bancs perfectionné d’où la vue embrasse un vaste horizon, et voilà pourquoi ce genre de locomotion me plaît. Les routes sont tout à fait agréables, quelques-unes un peu trop étroites seulement; au lieu de grandes routes rigides et poudreuses comme j’en connais tant, ce sont de jolis chemins ombreux, quelques-uns même recouverts d’un dôme de verdure; une herbe fine et épaisse borde la route des deux côtés; les talus dans leur robe verte parsemée de fleurs champêtres sourient à votre passage; c’est tout à fait coquet.

JOURNAL DE MADAME
Le Château Elisabeth

Le château Elisabeth avec ses casemates et sa vieille tour, ses remparts grisâtres et les rochers énormes qui forment sa base et se massent tout à l’entour comme pour le défendre, le château Elisabeth qui s’élève à un kilomètre environ de la ville et que chaque marée isole de la terre ferme présente un aspect imposant. Il a remplacé sur son rocher l’antique abbaye de St-Hélier fondée il y a plusieurs siècles par un gentilhomme normand. Ce monument religieux fut supprimé sous Henri VIII, peu après sa rupture avec le Saint-Siège. On posa, en 1551, les premiers fondements du château qui devait porter le nom de la reine Elisabeth, fille de Henri VIII; les travaux durèrent cent trente ans, et le château ne fut achevé qu’en 1688. Ce fut la dernière forteresse qui se rendît aux Parlementaires sous Cromwell. Il subit un long siège et n’ouvrit ses portes qu’après avoir épuisé ses munitions de guerre et de bouche, et obtenu une capitulation honorable.

Les deux fils de Charles Ier, après la décapitation de leur père vinrent à Jersey et habitèrent ce château, jusqu’au moment où, les troubles civils s’étant calmés, l’aîné put remonter sur son trône. C’est aussi pendant qu’il était retiré au château Elisabeth que lord Clarandon écrivit la plus grande partie de son admirable ouvrage sur l’histoire de son pays. Non loin de ce château se trouve le Rocher de l’Ermitage, pieux souvenir qui remonte au berceau du Christianisme. Séparé de la terre ferme, on ne l’aborde que difficilement. Il faut en outre gravir un escalier étroit taillé dans les roches et qui conduit à la grotte. L’entrée voûtée en maçonnerie existe depuis des siècles; elle défie comme le roc lui-même la fureur des éléments. C’est là qu’Hélier passa une grande partie de sa vie en ce lieu si propre à la méditation religieuse; en contemplation devant ces deux infinis qui lui parlaient de Dieu, la mer et les cieux. Sur le sommet du rocher s’étend une petite plate-bande de verdure, c’était son jardin.