Le Château Mont-Orgueil
Mont-Orgueil, un nom qui convient également à l’esprit anglais et au château qui le porte. Si l’on pouvait appliquer aux bâtiments le mot snob inventé pour la race britannique, je dirais que Mont-Orgueil est le plus snob des châteaux: d’apparence superbe, il n’est en réalité qu’une ruine que le génie anglais entretient et conserve scrupuleusement.
Ce château qui tient une grande place dans l’histoire de Jersey ne fut jamais un lieu de plaisance, mais une forteresse de premier ordre bâtie sur la partie de l'île la plus rapprochée de la France, à cent cinquante mètres au-dessus du niveau de la mer. Sa construction réunissait alors tout ce qui constituait une place imprenable. Le château Mont-Orgueil est défendu du côté de la mer par des rochers inaccessibles bizarrement taillés et s’escaladant à pic, les uns les autres; battus de courants rapides et dangereux, ils s’opposent à tout abordage; aussi, de ce côté-là, il n’y a pas de murailles, mais seulement quelques fenêtres grillées, étroites comme des meurtrières.
Du côté de la terre on retrouve quelque poésie dans ses hautes murailles coquettement drapées de mousse et de lierre. A l’intérieur, c’est un dédale de voûtes sombres, de portes basses, de corridors humides, d’escaliers tortueux, d’appartements lugubres. A l’extérieur, tours et bastions, pont-levis et fossés, créneaux et plates-formes donnent grand air à ce château qui se voit de très loin et dont l’aspect imposant semble commander la terre et les flots.
La grande porte d’entrée est l’un des plus beaux et des plus élégants spécimen de l’architecture normande. On y remarque au centre les armes de la Grande-Bretagne portant les initiales E. R. (Elisabetha Regina), avec le millésime de 1593, et de chaque côté un écusson. Celui de gauche avec ses trois épées abaissées et sa devise Garde la Foi représente les armes des Paulett qui furent pendant plusieurs générations gouverneurs du château. L’écusson de droite est le même mais écartelé, des armes de Catherine Norris, femme d’Amias Paulett.
Malgré la date de 1593, il est facile de voir que ce portail et la tour massive qui s’élève au-dessus remontent à une plus haute antiquité et que les écussons incrustés dans la maçonnerie ont été rapportés. Montorgueil a subi bien des sièges. Sous Philippe de Valois, les Français s’en emparèrent et l’occupèrent trois ans; un certain seigneur normand, du nom de Maulevrier, ayant fait surprendre par ses officiers le commandant du château, y domina pendant plusieurs années en souverain. Duguesclin fit vainement le siège de Montorgueil en 1374. C’est de ce siège mémorable que commence la gloire de la famille de Carteret, dont le nom joue un si grand rôle dans l’histoire de Jersey.
Surdeval s’en empara en 1490 et y tint garnison six ans. Les Français surpris à leur tour, et malgré une héroïque défense, furent forcés de capituler devant messire de Carteret, ancien gouverneur de l'île, aidé de l’amiral sir Richard Harliston qui en fit le blocus. Pendant les troubles civils les Paritains sous Cromwell s’y établirent. On montre la chambre qu’habita de temps en temps Charles II pendant son séjour dans l'île. La vieille chapelle qui sue l’humidité est dédiée à Saint Georges patron de l’Angleterre. Sa cripte basse, étroite, assise sur d’énormes piliers massifs a servi de sépulture à plusieurs gouverneurs du château, mais les tombeaux ont disparu. Il ne reste plus sous ces voûtes sombres et froides qu’une haute statue mutilée, celle de la Vierge.
Bandinelli, fougueux sectaire, brouillon politique, renfermé dans ce château tenta de s’évader en escaladant les rochers, mais la corde à laquelle il était suspendu ayant manqué, le malheureux vint se briser aux pieds du château.
On prétend qu’un camp romain existait là; quelques pans de murs portent encore le nom de Fort-César.
JOURNAL DE SUZETTE
Je suis très contente des excursions que madame m’a fait faire. Les vallées dans l’intérieur de l'île sont ombreuses et supérieurement boisées. Ce que j’aime moins, ce sont les fortifications qui garnissent les falaises.
Elles sont là, debout, imprenables sentinelles, sur les côtes qui regardent la France.
On m’a offert une collection de fleurs collées sur un beau papier blanc, en m’assurant que la flore marine et terrestre est très riche à Jersey. Les fleurs desséchées, ça ne me dit pas grand chose; je préfère un bouquet fraîchement cueilli et parfumé, je préfère les verdures et les fleurs d’une salle de restaurant bien servie; parlez-moi de celui de Lecq qu’on nomme Le Pavillon, on y trouve tous les rafraîchissements désirables.
J’ai visité le fort Elisabeth et le château Mont-Orgueil. Du fort Elisabeth, on jouit d’une vue rapprochée, pleine de détails et de perspective. D’abord, le port de St-Hélier et sa forêt de mâts, le fort Régent imposant dominateur qui le protège, ensuite la ville aux maisons serrées, aux toits de toute couleur, bleus, rouges, jaunes qui se confondent et s’étagent pittoresquement, dominés par les flèches des églises, les cimes fumantes des usines,...... puis viennent des amphithéâtres de verdure semés de cottages, de maisons charmantes, toujours plus riants, toujours plus riches, à mesure que l'œil les parcourt; plus loin, à gauche St-Aubin, la jolie ville italienne si gracieusement couchée au bas de ses montagnes éclatantes de genêts d’or, avec son petit port aussi et son gentil château dans la mer; enfin Noirmont sombre et farouche, éperon que le pilote ne double qu’en frémissant.
Du haut du fort Régent on jouit également d’un magnifique aspect, surtout si l’on s’y place à l’heure où les bateaux à vapeur, arrivant à la fois de France et d’Angleterre, versent dans l'île leur contingent de voyageurs:—à droite, la ville bourdonnante et fumeuse, mollement appuyée aux flancs de ses collines fleuries;—devant soi, la baie de St-Aubin qui se déploie toute entière;—à vos pieds, l’ancien port, avec le fort Victoria, tout cet ensemble est superbe, on voit à la fois, les nombreux navires qui s’agitent dans le port, les quais de granit qui retentissent d’activité, et la file de voitures qui courent dessus comme dans les rues d’une grande ville.
Le Château Mont-Orgueil est une espèce de ruine d’où la vue est splendide, mais un peu vague; elle se perd dans l’infini.
Au loin, l’horizon découpe les sinuosités de la Hague, jusqu’au cap Fréhel, avec les flèches de la cathédrale de Coutances au milieu.
La petite ville de Gorey s’élève aux pieds de l’antique château comme une jolie fleur au pied d’un vieux chêne. C’est dans son port que s’abrite la flotille de bateaux qui font la pêche à l’huître sur un immense banc qui se trouve à peu près à égale distance de Jersey et des côtes de France. Cette pêche dure neuf mois environ. Il a été nécessaire d’établir des limites que les pêcheurs des deux rivages ne peuvent franchir. Des cotres de guerre anglais et français croisent devant l’huîtrière pour protéger leurs nationaux. Comme la partie la plus productive est du côté de la France, les Anglais profitent des temps brumeux pour draguer les huîtres de nos parages et sont souvent pris en flagrant délit. Il y a bien d’autres sites qu’on vante à qui mieux mieux; moi, je trouve que c’est toujours la même chose, des montagnes et des vallées, des rochers et du sable, des villes et des campagnes, et par-dessus le marché, la mer, toujours la mer de quelque côté qu’on se tourne, à gauche, à droite, devant, derrière, c’est toujours la Manche, j’en suis saturée.
JOURNAL DE MADAME
La Religion Salutiste
Nous n’avons pas eu besoin d’aller au théâtre royal pour voir un spectacle des plus divertissants et pas banal du tout. J’ai assisté à une réunion de l’Armée du Salut. Cela s’est passé le soir, dans une grande salle dépourvue de tout ornement, faiblement éclairée, remplie de bancs de bois et de quelques chaises. Dans le fond de la scène se trouvait l’autel élevé de trois marches. Là, les lieutenants et les lieutenantes en jersey rouge paradant de leur mieux ont d’abord entonné des chants de circonstance pour appeler l’esprit saint au milieu de nous; puis le plus révérend de cette fameuse société a pris la parole dans le but évident de nous convertir. Il a rappelé avec émotion quelques passages des discours de la maréchale Booth qui pleure, qui gémit sur les crimes et les désordres de Ninive, et de Babylonne, lisez Londres et Paris. Après avoir péroré quelque temps, deux ou trois vieillards pénétrés d’onction ont senti l’esprit s’agiter en eux. A cet appel pressant le plus âgé, tout à fait emballé, s’est mis à faire sa confession tout haut. Une capitaine—dans l’armée salutiste, les grades n’ont pas de sexe, ils appartiennent indifféremment aux hommes et aux femmes,—édifiée de son repentir, est allée le prendre par la main et l’a amené sur l’estrade, c’est-à-dire à l’autel en lui disant ou à peu près: «Recueillez-vous, rentrez en vous-même, Jésus touché de votre humilité vous remplit de ses grâces, c’est le salut.» Le bonhomme a marmotté quelques mots que je n’ai pas entendus. De nouveaux chants, alternant avec les trompettes sacrées, se sont fait entendre. La cérémonie est terminée, il est dix heures. Ces représentations évangéliques accompagnées de quelques coups de tamtam se renouvellent souvent, mais une fois suffit pour les curieux.
Comme il n’y avait guère que des gens du peuple, les salutistes nous ont vite aperçues. De temps en temps ils nous lançaient des regards, tantôt scrutateurs pour fouiller dans nos impressions, tantôt bienveillants, pour nous inviter à grossir leurs rangs. A la sortie, ils n’ont pu s’empêcher de nous interpeller en nous tendant leur escarcelle pour les besoins de l'œuvre. «Ces dames sont-elles satisfaites? vous reviendrez, n’est-ce pas?» et comme je souriais d’un air incrédule, on m’a murmuré à l’oreille: «La grâce vous touchera, revenez seulement. Oh revenez!» et l’on m’a glissé une petite brochure dans la main.
Il paraît que ces brochures imprimées en beaucoup de langues sont principalement distribuées à des pauvres hères qui, ne comprenant rien au figuré, croient à la réalité des phrases comme celles-ci.
«Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive.»
Venez vous joindre à l’armée du Christ pour montrer par votre exemple quelle est la force de la «parole divine qui féconde et désaltère.»
«O vous tous qui êtes altérés, venez aux eaux! Et vous qui n’avez point d’argent, venez, achetez, sans argent et sans aucun prix, du vin et du lait.»
Et quantité de malheureux, séduits par ces belles maximes, s’imaginant qu’il n’y a plus qu’à tendre la main pour prendre et à ouvrir la bouche pour boire et manger s’enrôlent sous la bannière salutiste. Ah les povres! voici un entrefilet fort instructif à ce sujet:
Les officiers de l’armée du Salut peuvent-ils vivre avec cinq livres (cent vingt-cinq fr.) par an? Le général Booth et le commissaire Jucker disent: oui; les officiers répondent: non. Et leur réponse paraît sincère, car ils meurent comme des moutons.
Depuis 1882, «l’armée» a envoyé dans l’Inde deux cent vingt-cinq officiers. Sur ce nombre, cent ont quitté le pays ou sont morts, morts de faim. Le général veut que ses hommes vivent de la même manière que les indigènes, il leur alloue un salaire d’un schelling (un franc vingt-cinq) par mois, et ils doivent se procurer le reste de l’argent nécessaire à leur subsistance par d’autres moyens. Ce système est simplement meurtrier. Peut-être M. Booth, avant de parler des misères de Londres, devrait-il songer aux pauvres gens qu’il envoie mourir dans l’Inde?
Les époux Booth ont parcouru toute l’Europe et l’Amérique. On n’a pas oublié le petit speech du maréchal à Paris. Le voici:
«Sur une estrade, un vieillard qu’on pourrait prendre pour M. Naquet, étale aux regards des auditeurs un superbe gilet rouge.
Ce vieillard, c’est le général Booth lui-même.
Au fur et à mesure qu’il parle—en anglais,—un interprète, le vice-général Clibborn traduit ses paroles en français.
Le général raconte qu’un Anglais l’a aidé une année de nombreux chèques, et souhaite qu’un autre Anglais surtout aussi riche se trouve dans la salle et dans les mêmes dispositions, car, dit-il, ce n’est qu’une habitude à prendre, après on donne par coutume, de génération en génération, sans savoir pourquoi.
Le moment est venu de mettre cette théorie en pratique.»
En entendant l’annonce d’une collecte, toujours pour les besoins de l'œuvre, l’auditoire se leva et disparut comme par enchantement.
Les processions extérieures manquent quelquefois de charme. De temps en temps ces pauvres salutistes reçoivent des horions dans les rues; c’est le revers de la médaille, c’est le mauvais côté de leur propagande effrénée; la procession est interrompue, et bagarre s’en suit. Ces petits intermèdes, provoqués par quelques mauvais plaisants, font la joie du public qui n’a jamais pris les salutistes au sérieux.
Le protestantisme florissait sous trente-cinq formes à Jersey. Les salutistes viennent d’y ajouter la trente-sixième. Je ne saurais énumérer tous les noms qu’elles portent, mais on m’a cité les Méthodistes nouveaux et anciens, les Baptistes, les Indépendants, les Bryanistes, les Bethell Quakers, les vrais Parfaits, les sectaires de Swedemborg. Toutes ces sectes sont une aberration de l’esprit. Les Français ont la folie politique, les Anglais ont la folie religieuse.
JOURNAL DE SUZETTE
Voilà la fameuse religion qui vient de passer sous nos fenêtres; elle se compose d’une douzaine d’hommes habillés en rouge portant sur leur poitrine un écriteau où sont inscrits ces mots: «Read the war cry» et de sept ou huit femmes se donnant le bras: quand la musique cesse, elles chantent je ne sais quoi. En tête est un drapeau rouge, avec des signes incompréhensibles. Tout le monde suit ce singulier cortège, et un policeman, ou garde de police, marche en même temps qu’eux, afin de protéger la liberté du culte. Le chef ou prêtre, possesseur d’une grande barbe noire et d’une physionomie peu rassurante, doit être italien. Il paraît qu’en Suisse ils ont fait de la propagande dans ce genre-ci, mais on les a emprisonnés, de sorte qu’ils mettent les prisonniers au nombre de leurs martyrs; ils pourront bientôt avoir un calendrier. C’est une vraie comédie, et je ne peux pas croire qu’il y ait des gens qui prennent cela au sérieux. Leur nom est la Milice de la Guerre ou Soldats du Saint. Ce sont, je crois, des possédés pour la plupart, Dieu veut ainsi humilier les Anglais qui se sont séparés de la véritable église, en les laissant descendre malgré leur gravité apparente et leur intelligence, au dernier degré de l’aberration! C’est l’avis de Madame.
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La grève de Lecq,. Les rochers de Plémont
La côte septentrionale de l'île est découpée de plusieurs baies, dont la principale est celle de Lecq. Les rochers de Plémont aux grottes mystérieuses et profondes sont avec la baie de Lecq les deux promenades les plus en vogue et le rendez-vous du high-life parisien et londonien. Les grottes ou caves de Lecq sont très curieuses à visiter. Il faut autant que possible y venir à mer basse et prendre un guide, car il serait imprudent de s’y aventurer seul.
Le chemin pour y descendre ne manque pas de pittoresque, c’est un sentier abrupte qui contourne la montagne, relié çà et là par des petits ponts suspendus, jetés au-dessus des criques.
Ces grottes superbes, ces cavernes profondes qui entourent l'île sont le travail incessant de la mer pendant des siècles. Retenues dans leur élan et toujours en fureur, les vagues ont fini par entamer, par creuser, par trouer les côtes et y former des voûtes souterraines d’une élévation majestueuse, des cavités étranges aux configurations pleines de saillies et de creux. Avec de l’imagination,—l’imagination, cette fée puissante et créatrice,—ces rochers bizarres vous apparaissent comme des ombres humaines, des silhouettes d’animaux, des maisons fantastiques dentellées d’ogives, des pitons élancés, des aiguilles plus longues que celle de Cléopâtre, des pyramides; enfin on peut y voir tout ce qu’on veut.
Nous sommes revenues par la charmante vallée de St-Laurent, et nous sommes allées aux grottes de Plémont par la non moins charmante vallée de St-Pierre, l’une des plus jolies de Jersey.
De la pointe de Plémont, la vue est très étendue: à gauche, les îles de Guernesey, Jethou, Herm et Sercq; en face, un petit groupe de rochers appelés «Pater noster»; à droite, les Ecréhous qui connaissent les naufrages et qui font trop souvent hélas! tristement parler d’eux; enfin la France, toujours la France qui devrait encore posséder ces îles qui sont si loin de l’Angleterre. Un pont de bois conduit aux grottes et à la cascade de Plémont, le câble sous-marin qui relie Jersey à l’Angleterre s’enfonce en mer sous la cascade. Les rochers sont d’une hauteur énorme. Les moins élevés sont bizarrement découpés; ici, c’est un long piton qui se dresse comme un géant devant une grotte; là, ce n’est plus un géant qui garde l’entrée de celle-ci, c’est un moine à genoux, recouvert de son capuchon.
Il y a bien d’autres baies à citer, la baie de Ste-Catherine, la baie du Boulay semée de cailloux de nuances très variées, la coquette baie de Rozel, la baie de St-Ouen avec ses bords accidentés, la baie de St-Brelade, la magnifique baie de St-Aubin.
La grève du Boulay, située au nord de l'île entre le château Mont-Orgueil et la grève de Lecq offre aux regards charmés un beau panorama. Du reste, de toutes les hauteurs de l'île, les vues sont ravissantes: la nature étale avec complaisance ses beautés, végétation puissante, bois ombreux, fleurs embaumées, et puis la mer, la mer infinie. Mais ces délicieuses promenades, mais ces sites enchanteurs s’achètent toujours par quelques fatigues! les descentes rapides à travers les rochers, sur des pentes raides, des herbes glissantes offrent quelques difficultés; les escalades du retour, qui vous obligent à monter longtemps, ne sont pas plus agréables. Il faudrait des jambes d’isard pour parcourir sans lassitude les sentiers en zigzag et les escaliers à pic, les vallées et les montagnes, les rochers et les grottes de cette île accidentée. La fatigue, c’est comme un voile noir, qui s’étend devant vous; vous ne voyez plus ou vous voyez mal.
La coquette grève de Rozel, également au nord de l'île est un lieu privilégié, encaissé de trois côtés par de hautes collines couvertes d’une riche verdure. Son port calme et tranquille, où se balancent mollement quelques barques légères, semble à l’abri des tempêtes. Sur les hauteurs de Rozel, on fait remarquer aux excursionnistes une saillie de rochers appelés «La Chaire»; c’est de cet endroit qu’une sentinelle aperçut, quelques instants seulement, la veille de Noël 1781, une lumière briller presqu’en même temps dans l'île et sur la côte de France.
C’était un signal convenu, l’invasion de l'île par les Français, sous la conduite de Rullecour. Déjà le 17 mai 1779 une flotte commandée par le prince de Nassau était apparue dans les baies de St-Ouen et de St-Brelade; une descente avait été essayée sans résultat.
Une seconde expédition ne réussit pas davantage. Enfin la troisième, commandée par Rullecour, parvint à s’emparer de St-Hélier, mais les soldats anglais cantonnés dans les autres parties de l'île, sous les ordres du major Pierson vinrent attaquer la ville où flottait déjà le pavillon français, et, après un combat opiniâtre, où les deux chefs français et anglais furent tués, les Jersiais restèrent vainqueurs. Cette entreprise fut la dernière contre les îles de la Manche.
Non loin de la baie de Rozel, au milieu d’un beau parc planté d’arbres de haute futaie, s’élève l’élégant manoir de la famille Lamprière, d’origine bretonne.
La baie de St-Brelade, située dans une partie de l'île encore déserte au commencement du siècle, est complètement cultivée et habitée aujourd’hui. Elle s’ouvre toute grande aux vagues qui, ne rencontrant pas d’obstacles, se montrent généralement douces et caressantes. La baie de St-Brelade, la plus calme, la plus tranquille de toutes, est recouverte, comme celle de Lecq, d’un sable fin et jaune qui reluit comme de l’or au soleil. Le sable des autres baies est blanc.
L’église de St-Brandon ou St-Brelade, du XIme siècle est bâtie à l’extrémité de la falaise et, séparée seulement des flots par le mur qui clot le cimetière. Ce mur, solidement construit, a été converti en batterie pour la défense de l'île. Je remarque ici que presque partout les cimetières entourent les églises, c’est très bien; l’église, c’est la mère étendant au-delà de la vie sa protection sur l'âme de ses enfants. Mais pour nous, catholiques romains, nous sommes surpris de ne voir que des pierres tombales, des stelles et fort peu de croix.
Près de cette église se trouve une vieille et vénérable chapelle qui reçut souvent et reçoit encore des vœux ardents et des prières reconnaissantes. On l’appelle la Chapelle-ès-Pêcheurs, les habitants de cette partie de l'île s’étant toujours livrés à la pêche très abondante dans cette baie.
L’église St-Brelade ne se recommande pas par l’élégance du monument, elle est d’une primitive simplicité d’architecture, mais elle est la plus ancienne de l'île. On n’est pas certain de l’époque de sa fondation, on la fait remonter au XIme siècle, sous le règne d’Henri Ier roi de France. Il se pourrait qu’elle fût encore plus vieille, car j’ai lu quelque part qu’on s’est trompé sur la date de presque toutes les églises paroissiales de Jersey. On a confondu la date de leur restauration, de leur changement de culte ou de leur agrandissement avec celle de leur fondation qui, pour la plupart, remonte aux premiers âges du Christianisme. A cette époque, l'île si protestante aujourd’hui avec ses trente-six sectes différentes, n’était alors peuplée que de saints, Saint Hélier, Saint Aubin, Saint Ouen, Saint Magloire, Saint Brelade, etc.
En continuant de ce côté, on arrive aux parties sauvages de l'île. Sa physionomie change complètement; de joyeuse qu’elle était, elle devient grave et austère: dunes stériles, rochers déserts. Ce contraste en passant n’est pas sans attrait, cette rencontre des extrêmes, plages riantes et plages désolées, varient agréablement les souvenirs.
La baie de St-Ouen est la plus haute expression de cette physionomie farouche; là règnent la solitude et la tristesse.
Une petite herbe sèche y croît péniblement; d’énormes quartiers de granit arrachés par les tempêtes et roulés par les flots jonchent partout le sable et font penser à l'âge de pierre; et, de fait, on trouve disséminées dans l'île des pierres dolmetiques en assez grand nombre: cromlechs, lieu de réunion des prêtres et des juges, dolmens, autel ou table du sacrifice, Menhirs, images de l’Etre suprême. Un temple en parfait état de conservation atteste aussi que les Druides habitaient ces lieux.
Le vieux manoir de St-Ouen est encore de nos jours une belle propriété. On montre, dans un champ voisin, quelques traces de l'arène des Tournois, plaisir favori des seigneurs d’antan; c’est là que les chevaliers du moyen âge, casque en tête, lance au poing, venaient jouter de force et d’adresse. Ici, sur cette butte plus élevée, se tenaient les spectateurs.
JOURNAL DE SUZETTE
Décidément, j’aime mieux les bois que la mer, je préfère les verdoyants feuillages aux verdoyantes eaux, les chansons de l’oiseau aux chansons de la vague, les paysages variés à l’immensité uniforme, l’abîme me fait peur!
Je troquerais tout Jersey rien que pour une de nos landes bretonnes, parce que la vue de tout ce qui charma notre enfance fait du bien: ces souvenirs là effacent les tristesses du présent, cela rajeunit; c’est comme un bain de jouvence. Mais ici toutes les choses ne parlent qu’à mes yeux et ne disent rien à mon cœur. Quand on s’est rendu compte des beautés naturelles d’un pays, qu’on a admiré ses sites grandioses et ses vastes horizons; lorsqu’on a parcouru les rues et visité les monuments d’une ville et qu’on n’y connaît personne, il ne reste plus qu’une chose à faire, c’est de s’en aller.
J’espère que nous ne tarderons pas à partir.
JOURNAL DE MADAME
DERNIER CHAPITRE
Les récifs de la Corbière, La baie et la ville de St-Aubin.
La Corbière est une longue suite de rochers qui se prolongent fort avant dans la mer. Ce nom leur vient sans doute des innombrables corbeaux qui les habitent; c’est leur domaine, ils y règnent en maîtres et y élèvent leur famille dans une douce quiétude exempte de soucis.
Il doit y avoir là de vieux patriarches de corbeaux qui ne meurent que de vieillesse. Corbière «ce tombeau des navires» nous a paru sinistre. Nous n’avons pu visiter le phare; il faut une permission écrite.
Jersey comme la Sicile a son Charybde et son Scylla, les rochers de Corbière et le promontoire de Grosnez, inabordable, hérissé de dangers; mais de cette pointe extrême, quelle vue admirable! On aperçoit le groupe complet de l’archipel anglo-normand, Guernesey, Sercq, Herm, Jethou, et enfin plus loin Alderney (Aurigny), toutes ces îles verdoyantes qui sont les émeraudes de la Manche.
La baie de St-Aubin est fort belle et la ville très agréable. De forme demi-circulaire, cette baie s’ouvre aux pieds d’une ample montagne de verdure, tout habillée de ravissantes demeures: ceinture de cottages, couronne de blanches villas, rien ne manque à sa parure. Aux deux extrémités de cette baie sont les deux villes principales de l'île: St-Aubin, au couchant, l’ancienne capitale, et, au levant, St-Hélier, la nouvelle, siège du gouvernement et du commerce.
Au moment de partir, un Jersiais m’a dit:
Ah! si nous avions le ciel où fleurit l’oranger, notre magnifique baie de St-Aubin pourrait rivaliser avec celle de Naples!
Et cet aimable interlocuteur ajoutait moitié plaisant, moitié sérieux. «Partout ici quelle belle nature! C’est l’Orient dans l’eau riant». Un peu fort le calembour, et je n’ai pu m’empêcher de sourire de l’image poétique, mais trop exagérée.
Toujours snobs, les Anglais, et comme la moindre phrase caractérise bien l’orgueil de leur race!
GUERNESEY
JOURNAL DE MADAME
CHAPITRE I
St-Pierre-le-Port, Comparaison entre Jersey et Guernesey, La flore à Guernesey, Administration de cette île.
Guernesey est, comme Jersey, une île anglaise sur les côtes de France.
Elle faisait autrefois partie du duché de Normandie; Henri Ier la réunit à la couronne d’Angleterre. Les Français ont plusieurs fois tenté de la reprendre, notamment en 1780.
La population fixe est maintenant de trente-sept à trente-huit mille habitants, auxquels il faut ajouter, en été, une population flottante d’environ dix mille touristes, presque tous Anglais. Elle s’administre comme Jersey. La cour royale se sert de la langue française, mais l’idiome anglo-normand si pittoresque et si expressif qui se parlait autrefois se retrouve encore dans certaines parties de l'île. Du reste, cet attachement, en plein dix-neuvième siècle, à la langue des aïeux n’existe pas seulement ici, il se retrouve encore dans les bruyères de l’Armorique, sur les collines du pays de Galles et sur les côtes occidentales de l’Irlande. Je trouve que Jersey et Guernesey ne se ressemblent guère tout en ayant des beautés identiques; qui a vu l’une ne connaît pas l’autre.
A l’arrivée, Jersey entourée de hautes fortifications ne laisse rien deviner de ses agréments, Guernesey au contraire, bâtie en amphithéâtre se montre de suite et se présente sous un aspect flatteur. St-Hélier, capitale de Jersey est une ville à moitié française; St-Pierre-le-Port, capitale de Guernesey, est une ville anglaise par les habitudes, les mœurs et le caractère de ses habitants. A Guernesey, le dimanche est un jour de repos complet: travail, commerce, correspondance, tout est interrompu. Je ne dis pas que Jersey soit beaucoup plus mouvementée ce jour là; cependant, entre sept et huit heures du matin, on voit un facteur passer dans les rues et distribuer furtivement le courrier. C’est une concession aux usages français. A Jersey, les magasins restent ouverts le soir; à Guernesey, ils sont hermétiquement fermés dès sept heures, même dans le fond de l’été. Le touriste qui se réserverait la soirée pour visiter les magasins et choisir ses petites emplettes ne rapporterait rien de Guernesey: les portes sont closes partout.
Cette comparaison entre les deux îles sœurs pourrait se continuer dans une infinité de choses. Bien des personnes l’ont probablement faite avant moi, inutile d’insister.
Je le répète, le panorama de St-Pierre, dont les maisons s’étagent dans la verdure, est charmant.
Nous entrons dans le port, laissant à gauche le château Cornet, vieille et pittoresque construction analogue au fort Elisabeth de Saint-Hélier. La ville de St-Pierre est plus belle de loin que de près: ses rues tortueuses, escarpées, un peu sombres même n’ont rien de séduisant. Nous avons cependant admiré une belle statue que les Guernesiais ont élevée au feu prince Albert. La campagne, d’ailleurs, se charge de raccommoder le touriste avec la ville. Ah! cette campagne, quels jolis fleurons elle apporte à la ville! On peut même dire ici que ce sont les fleurons seuls qui composent la couronne dont St-Pierre se montre orgueilleux à juste titre.
Guernesey a les mêmes beautés que Jersey, mais peut-être plus accentuées, plus personnelles: sites romantiques, vallées rêveuses et poétiques, ombrages mystérieux, plages sauvages, rochers tourmentés, vagues langoureuses et flots terribles.
Je crois son climat encore plus doux, si j’en juge par la flore qui s’épanouit dans toutes les campagnes, et, dit-on, dans toutes les saisons.
La nature est luxuriante et magnifique; certains feuillages atteignent des proportions phénoménales: la rhubarbe et l’angélique, par exemple, les fushias servent à faire des haies comme l’ajonc en Bretagne; les aloès sont gigantesques; les ficoïdes, si frileuses chez nous, tapissent hiver comme été, dans certains jardins bien exposés, les grottes et les rochers. Les camélias sont des arbres; les chênes verts, les eucalyptus et les araucarias sont immenses.
Cette flore merveilleuse, comparable à celle du midi n’est pas exclusivement due à la douceur du climat, car en hiver le froid est parfois assez vif; elle doit tenir soit à la qualité du terrain, soit à des conditions atmosphériques spéciales comme, par exemple la très grande humidité, et enfin aux émanations chaudes du Gulf-stream.
On m’a fait remarquer une fleur toute particulière et qui ne croît qu’ici; un lys rose, sans odeur, mais bien joli. La légende dit qu’autrefois ce lys était blanc; ce sont les larmes qui l’ont changé de couleur, des larmes de fées sans doute, car il ne peut y avoir que les déesses ou les enchanteresses pour pleurer rose.
Oublieuse des bruines salines, des vagues sauvages, des rafales du vent, on peut dire que la végétation tropicale s’est aventurée jusqu’ici et qu’elle s’y plaît; les sentiers sont parfumés de senteurs alpestres et dans les vallons, délicieusement ombragés de grands arbres, les oiseaux chantent et bâtissent leur nid.
Les cottages sont proprets et soignés, les maisons de la ville, assez grande (elle compte seize mille habitants), sont blanches, bien entretenues, et presque toutes ont un jardin avec une ou plusieurs serres.
Les îles anglo-normandes reconnaissent l’autorité de la Reine ou plutôt, comme diraient volontiers leurs habitants, de la Duchesse de Normandie, mais nullement celle du parlement; elles jouissent d’une autonomie à peu près complète, dont elles se montrent très jalouses, Guernesey surtout; aussi les gouverneurs de ces îles ont-ils souvent des contestations avec leurs subordonnés qui prétendent se gouverner eux-mêmes, tout en se soumettant à l’autorité royale, pourvu qu’elle ne se mêle en rien de leurs affaires.
Toujours est-il que ce gentil pays de Guernesey s’administre parfaitement à ses frais: l'île est couverte d’un réseau de routes excellentes; le Port de St-Pierre est remarquable par ses jetées; des phares sont placés où il en est besoin; il y a un service d’assistance publique très bien organisé; enfin je pense qu’on a tiré de ce petit coin de terre le meilleur parti possible.
JOURNAL DE SUZETTE
Madame ne se met pas souvent en route; mais une fois partie elle ne s’arrête plus et nous voilà à Guernesey où je n’arrive pas fière.
J’ai été malade pendant la traversée; tout tourne, tout danse autour de moi, les murailles, les plafonds et les meubles. J’ai le roulis dans la tête et les jambes!...
Madame pourra se promener seule en ville, je vais me coucher. Elle compte aussi visiter l'île de Sercq, une occasion se présente, elle veut en profiter. Cette fois je me récuse tout à fait.
JOURNAL DE MADAME
CHAPITRE II
Plages rocheuses de St-Pierre-le-Port, La baie du moulin Huet; Les deux villas St-Georges et Roseinheim.
Tout en admirant la belle étendue de mer qu’on a sous les yeux, on songe à se baigner. Je comptais prendre un ou deux bains, mais il n’y a pas, à proprement parler, de plage à St-Pierre. La côte est rocailleuse, et il serait dangereux de se baigner; il faudrait aller chercher ailleurs quelque crique favorable, j’y renonce.
De loin, Guernesey se développe en éventail fleuri. De près: c’est une montagne qu’il faut toujours gravir ou descendre.
J’ai fait une charmante promenade à la baie du moulin Huet, où je n’ai pas vu trace de moulin. Cette baie splendide donne le frisson quand on arrive, la mer y fait un fracas épouvantable, elle a des airs de colère qui font peur; de plus, il y a des rochers si étrangement découpés par le temps que l’on croit voir des bateaux sombrant et des naufragés s’accrochant pour ne pas périr.
J’ai aussi visité deux villas remarquables: St-Georges, l’une des plus jolies de l'île, et, dans la paroisse St-André, Roseinheim, avec des serres étonnantes et une décoration toute orientale; aspect très fantaisiste, plein de soleil et de couleur.
Les jardins sont ornés de vasques, de statues, les bosquets garnis de coussins multicolores, et superposés les uns sur les autres avec cordelières autour et glands aux quatre coins: ils semblent inviter au repos. Défiez-vous, ils sont un peu durs; en revanche, ils ne craignent ni la pluie ni le soleil: ils sont en faïence.
Les serres sont remplies de grappes vermeilles dont on ferait volontiers un repas.
C’est une tentation à laquelle il faut résister, sans que la morale du renard soit une consolation. Non, ces raisins ne sont pas verts; non, ces raisins ne sont pas pour des goujas, ils seront mangés par des princes.
JOURNAL DE SUZETTE
Madame est partie pour Sercq; que j’ai bien fait de rester ici à me promener, me divertir! J’ai eu une nouvelle représentation de la Salvation.
Un meeting Salvationniste: La maréchale Booth qui prêche à Paris, et qui est la fille aînée de l’inventeur de cette religion, honorait Guernesey de sa présence. Aussi me suis-je précipitée sur ses pas. C’est une vraie prêtresse, maigre, décharnée, et une fort bonne comédienne. La représentation m’a beaucoup amusée, et je me suis avancée jusqu’à l’estrade, à la fin de la cérémonie, pour demander aux fidèles ce qu’ils croyaient.
Un postulant m’a répondu qu’ils croyaient comme les protestants, seulement qu’ils ne buvaient pas de liqueurs et ne fumaient pas, parce que J.-C. avait dit qu’il fallait garder son corps pur. C’est pourquoi les jeunes salutistes sont élevées au grade de cantinières spirituelles de cette armée sans pareille: au lieu de spiritueux, elles versent la parole sainte dans l’oreille des assistants.
Ensuite, il arrive un moment où le néophyte se sent sauvé; j’en ai vu cinq ou six qui l’étaient. Alors ils ont l’air de possédés du diable, et ressemblent un peu aux aboyeuses de Josselin, cela dure un quart d’heure; ils font des contorsions, tapent des coups de poing par ci par là et tombent presqu’en faiblesse; il y a des hommes et des femmes qui roulent les uns sur les autres, c’est effrayant. Au bout d’un certain temps, ils reviennent à eux et pérorent chacun à leur tour. Pendant ce temps là, l’assistance prie.
Betzy, la seconde femme de chambre de l’hôtel, était avec moi; elle parle français, et nous avons bien ri. Elle disait: je m’amuse comme à Noël, c’est le moment des fêtes en Angleterre, et ce jour là John Bull dévore, et mistress John Bull prend plus d’un night cape (bonnet de nuit)[7].
En effet, ce jour là règnent le gui, le houx, les sapins, le plum-pudding, le roast-beef, les liqueurs, la musique et la danse. Malheureusement nous sommes en été, et je n’aurai pas le plaisir d’assister à cette bacchanale gigantesque.
La Salvation Army est une religion de fous qui se démènent dans les rues. Il n’y a en fait de fidèles que des gens du peuple, mais ils sont fort nombreux, et je ne serais pas étonnée qu’à Guernesey seulement il y en eût quatre ou cinq cents. Général, officiers, soldats du ciel, prêcheuses, tous ces gens font des sermons, chantent dans les rues et s’y promènent avec des drapeaux rouges; c’est une armée de possédés. Ils appellent ceux qui ne font pas partie de leur secte des démons, et sont eux-même endiablés pour convertir tout le monde. Voici deux de leurs affiches que la dame de l’hôtel, qui parle aussi le français, m’a complaisamment traduites.
«Le capitaine Condy, la tambourineuse américaine des guerriers mâles et femelles avec l’armée des soldats de sang et de feu, marcheront aujourd’hui à travers la ville.
A six heures du matin, exercice des genoux et du mouchoir; à dix heures arrivée du Saint-Esprit; à deux heures, enclouage des canons de l’ennemi; à six heures du soir, incendie sur toute la ligne; à huit heures, galop d’action de grâces (alleluia gallop).
Le lendemain, à deux heures trente, la tambourineuse américaine chantera et parlera au nom de Jésus, avec d’autres officiers; à six heures trente, les soldats se réuniront à la caserne pour la parade en grande tenue.
Mouchoirs et jaquettes rouges, tabliers blancs, chapeaux noirs, alleluia de rigueur.
On offrira aux rebelles des conditions de paix. Le chirurgien de l’armée donnera ses soins aux blessés. Ce aujourd’hui, etc.
Par ordre du roi Jésus et du capitaine,
CADMAN.
Le jour des régates, on lisait:
«Salvation Army
Réunion gigantesque. A onze heures, réception du Saint-Esprit; à midi, départ de la caserne, et marche triomphale à travers le camp de l’ennemi; à deux heures, grande bataille.
On se réunira à deux heures trente dans la forteresse, d’où l’on tirera l’évangile à boulets rouges dans les rangs des esclaves du diable (Ici il faut entendre les paisibles promeneurs qui devaient aller voir les régates).
N. B.—Un grand médecin (Jésus-Christ) sera présent, et prodiguera ses soins aux malades et aux blessés.»
La ville de Guernesey est bâtie en amphithéâtre, il faut toujours monter ou dévaler.
Le pays est très beau, très boisé et le climat délicieux. Jersey est moins joli, moins pittoresque, moins fleuri que Guernesey, mais il a de nombreuses baies pour prendre des bains, tandis qu’ici il n’y en a guère. Si les plages sont désertes, en revanche, les maisons me semblent encombrées de jeunes habitants: tout cela crie la nuit, tapage le jour; cette marmaille est à l'âge agréable où les enfants peuvent être considérés comme de petits fléaux.
La ville est très propre, les ruisseaux qui courent en pente comme les rues nettoient tout en passant rapidement. Les promenades sont charmantes, le long de la mer; un tramway en côtoie les bords. Je suis montée sur une éminence attirée par la vue d’un grand monument en forme d’aiguille élevé là en souvenir d’un seigneur du pays, le baron Saumarez qui, paraît-il, a fait beaucoup de belles et bonnes choses.
J’ai visité les deux églises catholiques; rien de saillant. A neuf heures et demie du soir on tire un coup de canon: serait-ce pour remplacer le couvre-feu et inviter les habitants à rentrer chez eux? Non, cela ne regarde que les militaires, c’est l’appel qui doit les ramener tous à la caserne.
JOURNAL DE MADAME
CHAPITRE III
L’Ile de Sercq
Je tiens absolument à voir l'île de Sercq avec ses aspects effrayants, sa mer sauvage, dont les lames puissantes écrêtent la roche dure et minent le granit. Cette île ne connaît guère les douceurs et les caresses de la vague, alanguie des flots somnolents, elle n’entend que leurs clameurs quand, déferlant avec furie ils montent à l’assaut de ses falaises inébranlées et formidables.
Suzette très dolente encore demande pourquoi Madame est si fort emballée pour cette excursion.
Pourquoi, Suzette? Parce que je ne crains pas une heure de mal de mer pour voir «ce morceau de France tombé à la mer et ramassé par l’Angleterre,» suivant la belle expression de Victor-Hugo.
L'île de Sercq a tenu toutes ses promesses; je n’ai eu aucune déception et j’ai eu beaucoup de plaisir à visiter cette roche curieuse, bouquet de fleurs et de fruits dans une corbeille de granit; mais je ne dis pas pour cela que j’aimerais à l’habiter. L’histoire de Sercq est fort intéressante. Pendant longtemps, cette île microscopique parut sans valeur, et nul ne songeait à l’occuper.
Un jour, sous le règne de Henri II, un marin français, Poullain de la Garde vint y planter notre drapeau. Il aborda l'île à la tête de onze galères et s’en empara.
A quelque temps de là Poullain, d’humeur aventurière, tenta un coup de main sur Guernesey et sur Jersey, cette tentative extravagante n’ayant point réussi, Poullain revint sur ses pas, s’empara chemin faisant d’un navire anglais dont la cargaison le dédommagea de son échec et rentra dans son île. Mais Sercq n’était point un lieu enchanteur, l’inaction pesait au corsaire; il en remit le commandement à son lieutenant de Breuil et reprit la mer. Dès ce moment, les Anglais qui avaient toujours dédaigné Sercq comme un rocher inutile changèrent de manière de voir. Sercq par sa situation particulière, ses falaises escarpées, sa petite garnison et les trois forts qu’elle avait édifiés était devenue un nid d’aigle impossible à aborder; cela chiffonnait beaucoup les Anglais.
Un capitaine hollandais (la Hollande était alors l’alliée de l’Angleterre), comprenant leurs regrets d’avoir laissé cet îlot leur échapper, proposa de les tirer d’embarras.
Ce Hollandais avait certainement lu l’Illiade, car il eut recours au moyen inventé par Ulysse roi d’Ithaque; seulement au lieu d’un cheval de bois ce fut un cercueil dont il se servit.
Le capitaine hollandais vient donc jeter l’ancre devant Sercq. Un marin est dépêché près du lieutenant de Breuil pour lui annoncer la mort du capitaine de navire et lui demander la permission de l’enterrer dans l'île, puis il ajoute: Pendant que l’équipage accomplira la triste cérémonie, les habitants de l'île pourront visiter notre navire, ils y seront reçus cordialement.
La petite garnison qui n’avait aucune distraction sur sa roche perdue accepta avec empressement, sauf quelques soldats et de Breuil qui crut de son devoir d’accompagner le capitaine défunt à sa dernière demeure.
Deux heures après, le tour était joué.
C’est le capitaine hollandais qui reçut lui-même aimablement les Français en les faisant prisonniers à son bord. Pendant ce temps là, presque tout l’équipage entré à Sercq, ouvrait le cercueil et y trouvait toutes les armes dont il avait été rempli. De Breuil et ses quelques hommes, incapables de résister, furent obligés de se rendre.
L’histoire rapporte que Marie Tudor, indignée de ce procédé, refusa le prix de la trahison; ce sentiment de générosité n’était vraiment pas anglais.
Les fortifications françaises furent rasées, et l'île rentra dans l’abandon.
Plus tard, un sire de Glatigny, d’origine normande, réédita l’aventure de Poullain de la Garde; les détails manquent, mais il est à croire qu’il ne fut pas plus heureux que lui. Et Sercq restait toujours une île solitaire et déserte, la cité inviolable des oiseaux de mer qui s’y abattaient par bandes énormes. En 1563, un habitant de Jersey, Hélier Carteret dont le nom est devenu historique, forma le projet de se fixer à Sercq.
C’était le descendant de seigneurs normands qui, avant la confiscation de leurs biens par Phillippe-Auguste, possédaient en Normandie le fief de Carteret. Hélier Carteret s’installa avec toute sa famille, persuadé que si l’on voulait s’en donner la peine, la petite île de Sercq deviendrait aussi fertile que ses grandes sœurs, Jersey et Guernesey.
On ne parla plus marine ni fortifications, mais terre et charrue; neuf ans après, en 1572, l'île était défrichée, habitée et fertilisée.
Ce moyen de conquête valait mieux que celui du capitaine hollandais; la reine qui régnait alors, Elisabeth, le trouva de son goût, et nomma Hélier Carteret seigneur de Sercq. Voilà les débuts de cette île si florissante aujourd’hui.
En relisant mes notes, avant de les envoyer à l’impression, je trouve dans le Petit Journal le plus joli et le plus intéressant des articles sur la petite Sercq des temps modernes. Je ne pourrais rien dire d’aussi bien, ni de plus complet, voici cet article:
L'île de Sercq[ [8]
Au milieu du détroit semé d’écueils qui sépare Jersey de Guernesey, un haut plateau rocheux dresse ses parois abruptes de granit, tombant perpendiculairement dans la mer: cette petite terre, formidable d’aspect, est l'île de Sercq.
Percée, pour ainsi dire, de part en part de grottes, de gouffres, d’excavations plus ou moins profondes, ses falaises s’élèvent en murs verticaux de soixante mètres de hauteur au-dessus des flots qui affouillent le rivage et se brisent en moutons blancs sur les innombrables rochers du large. L’accès de Sercq est si peu commode qu’il y a quarante ans l’escadre anglaise, relevant l’archipel, fit le tour de l'île sans apercevoir de communication du rivage avec l’intérieur, et n’y débarqua point.
En effet, c’est par un tunnel qu’on aborde cette île enchantée. Le vapeur qui franchit en moins d’une heure la distance entre Guernesey et Sercq dépose ses passagers dans une crique étroite, hémicycle de sable et de galets que dominent de toutes parts de grandes parois grises couvertes d’une herbe maigre, et continuées au large par des roches dénudées aux formes fantastiques, sur lesquelles s’ébattent des nuées de goëlands.
On regarde autour de soi et l’on ne voit rien, si ce n’est la jetée de pierres, les barques entre le quai et la roche âpre et nue, l’eau clapotante, au loin la confusion de la mer et du ciel. Une sensation de vertige et de terreur vous prend: si le navire allait s’éloigner et vous abandonner sur cette rive solitaire et stérile!...
Rassurez-vous: l'île n’est pas aussi inabordable qu’elle le paraît. Au bout du quai, dans ce mur rocheux, d’apparence inaccessible et impénétrable un trou béant s’ouvre, un tunnel noir, presque sinistre; on s’y engage, et cette porte digne de la plume de Dante et du crayon de Doré aboutit soudain à un décor d’une idyllique fraîcheur: le tunnel débouche dans un vallon vert, boisé, charmant, avec des prairies semées de primevères, des ruisselets murmurants, des bosquets touffus, des ramures pleines d’oiseaux, d’où s’échappent des notes mélodieuses. Une belle route monte au centre de l'île où se trouvent l’église anglicane et le presbytère, les écoles et la seigneurie, avec son magnifique parc planté de conifères.
De toutes parts, au-delà des champs entourés de haies et de maisons proprettes dont plusieurs ont conservé l’antique toit de chaume, s’aperçoit la mer bleue, avec son chapelet d'îles: Brechou ou l’Isle des Marchands, dépendance et satellite de Sercq; Herm, séparé de Sercq par le passage ou chenal du Grand-Ruau; Guernesey, la «Grande Terre» des Sercquais; Jersey, dont la côte septentrionale très découpée, s’estompe dans la brume et là-bas, par delà le funèbre passage de la Déroute, se dresse une blanche muraille: c’est la côte de Normandie, mère patrie de toutes ces îles devenues anglaises, c’est le cap de Flamanville, la baie de Diélette, notre Cotentin français.
Paysage admirable, panorama idéal et si bien composé qu’il faut aller jusqu’en Grèce pour trouver un spectacle de mer digne de lui être comparé: telle est Sercq la belle, Sercq la charmante, aimée des peintres et des poètes, Sercq que les Anglais ont justement appelée the gem of the channel islands, la perle des îles du Canal.
Longue de cinq mille cent mètres du Nord au Sud, sur une largeur maxima de deux mille cinq cent mètres, avec une superficie de cinq cent dix hectares, dont deux cents en culture, l'île se divise en deux parties, le Grand Sercq et le Petit Sercq, reliées par l’isthme de la Coupée, chaussée large de deux mètres à peine et longue de cent quatre-vingts mètres, élevée de quatre-vingt-dix mètres au-dessus de la mer et des deux côtés de laquelle s’ouvre des abîmes. Ce passage est terrifiant; par les grandes tempêtes il est dangereux de s’y aventurer et les deux parties de Sercq sont alors privées de toute communication.
Dans ce plateau de granit se creusent d’adorables dépressions, des plis de terrains profonds, de courtes et belles vallées boisées qui, toutes, aboutissent à quelque baie retraitée; là, dans des nids de verdure, au bord du ruisseau qui jacasse sur les cailloux, protégées des vents, à l’ombre sous les grands arbres, se blottissent de ravissantes et coquettes chaumières, asile en été des amoureux et des peintres.
L'île de Sercq n’est pas seulement curieuse comme paysage, elle est intéressante à étudier pour son organisation féodale qui constitue à notre époque un véritable anachronisme. Bien que judiciairement rattachée au baillage de Guernesey, Sercq en est complètement indépendante au point de vue politique et administratif. Elle forme un petit Etat féodal à part, gouverné sous la suzeraineté de l’Angleterre par son seigneur, qui est censé propriétaire de l'île en vertu de la charte de la reine Elisabeth (1563) concédant Sercq en fief de haubert (fief qui ne pouvait être possédé que par un chevalier) à Hélier de Carteret pour être divisé en quarante tenanciers dont chacun devait fournir un homme armé pour la défense de l'île. A cette occasion, la grande Elisabeth fit don au seigneur de six canons, cinquante boulets et deux cents livres de poudre; dans la cour de la seigneurie, on voit encore un de ces canons, portant l’inscription suivante: Don de la royne Elisabeth au seigneur de Sercq, 1578.
Les quarante domaines ainsi créés, légalement indivisibles, transmissibles en entier seulement par vente ou par héritage, avec l’assentiment du seigneur sont encore aujourd’hui possédés par quarante tenanciers qui paient la dîme au seigneur. En cas de décès sans héritiers de l’un des quarante tenanciers, le seigneur entre en possession de ses biens. Le droit d’aînesse le plus absolu règne dans l'île.
Les «chefs-plaids», tenus trois fois par an, le premier lundi après Pâques, après la Saint-Michel, après Noël, forment à Sercq l’unique pouvoir législatif. Ces chefs-plaids qui en sont autre chose que l'«assemblée des leudes et barons» des anciens rois normands, sont composés du sénéchal, président, et du prévôt de l'île, nommés à vie par le seigneur, du greffier, du député du seigneur, et des quarante tenanciers.
Les lois ou ordonnance sont votées par ces derniers seulement; mais elles doivent être soumises à la sanction du seigneur.
L’organisation judiciaire de Sercq est tout aussi curieuse. Un sénéchal, nommé par le seigneur, statue comme juge unique; il juge en première instance tous les procès civils, sauf appel devant la cour royale de Guernesey. Au correctionnel, il peut infliger des amendes jusqu’à trois livres tournois (cinq francs quinze), et, au plus, trois jours d’emprisonnement. Les délits graves sont directement portés devant la cour de Guernesey.
Hâtons-nous de dire que, quoique Normands, les Sercquais ne sont pas d’humeur bien processive. Quant à la prison, elle est généralement vide.
Il y a quelques années, une femme de Sercq ayant été condamnée à un jour de prison pour un infime larcin demanda à purger sa peine toutes portes ouvertes, tant l’effrayait la perspective d'être enfermée. Le prévôt y consentit de fort bonne grâce; et, on vit successivement, après l’internement de la coupable, on vit pénétrer dans le farouche édifice toutes les femmes de Sercq, munies de tabourets, de vivres et de leur tricot; elles se relayèrent pour tenir compagnie à la prisonnière, qui ne fut pas un instant seule.
Sercq est la seule des îles de la Manche où l’instruction soit obligatoire au premier degré; elle est la seule aussi, et c’est par ce côté que cette petite île mérite de nous intéresser, la seule où l’enseignement soit donné en français.
Notre langue est l’idiome de tout l’archipel normand; mais, tandis qu’elle tend à disparaître de Jersey, de Guernesey ou d’Aurigny, où les campagnards mêmes ne lui restent pas tous fidèles, elle est demeurée à Sercq le langage du foyer, à ce point que deux familles de pêcheurs anglais, établies dans l'île depuis quelques années, parlent aujourd’hui couramment le français ou plutôt un patois normand qui rappelle de très près celui des environs de Cherbourg.
Il est à craindre malheureusement que cela ne dure pas toujours.
Beaucoup de Sercquais, mus par l’intérêt, apprennent l’anglais, le font apprendre à leurs enfants.
Et ce ne sera peut-être l’affaire que d’une ou deux générations pour que l’anglais devienne la base de l’enseignement.
On le voit, la petite sœur est maintenant l’égale de ses aînées, sinon comme étendue, du moins comme richesse de culture, intelligence et activité.
JOURNAL DE SUZETTE
Madame arrive enchantée de son excursion à Sercq, mais un peu fatiguée; elle a eu le mal de mer en revenant. Ce matin, pendant qu’elle se reposait, je suis allée visiter le cimetière, un lieu charmant. Il y a des plantes d’eau dont la feuille ressemble un peu à celle d’acanthe. Elles sont d’une telle grandeur qu’on se croirait dans ces forêts d’Amérique, dont les voyageurs font des descriptions enthousiastes; les rhododendrons, les camélias sont de vrais pommiers, les fushias ne sont plus des fleurs, mais des arbustes. On aurait presque la tentation de mourir dans cette jolie île, pour être enterré dans cet étonnant cimetière; on aurait d’autant plus de facilité pour cela, que l’enterrement de première classe ne coûte que huit francs; ce n’est pas la peine de s’en passer, et vraiment, si comme les chats j’avais neuf vies à dépenser, je me permettrais cette petite distraction.
C’est demain dimanche; ce saint jour se présente aux yeux d’un Anglais sous la physionomie d’un énorme plat de viande en permanence sur la table, et de quelques bouteilles de porto ou de xérès, à moins que ces messieurs et ces dames ne soient dans la confrérie du ruban bleu ou du ruban vert, ce qui change alors le porto ou tout autre spiritueux en thé, dont on use et abuse à perpétuité. Quand on a fini de manger, on digère péniblement ou pas, cela dépend des facultés de l’estomac, mais enfin on digère, et quand on a digéré, on recommence à manger; ensuite on va au temple entendre l’office, puis on rentre, on mange, et on va se coucher, plus ou moins impressionné. C’est une journée si bien remplie que l’on peut bien être un peu fatigué le soir. Les ladies elles-mêmes sont tellement accablées qu’elles perdent parfois leur centre de gravité. Je dois dire que ceci je ne l’ai jamais vu, seulement je l’ai entendu dire.
On est très Hugolâtre à Guernesey, que le grand poète habita plusieurs années et où il écrivit, m’a-t-on dit, ses Contemplations, aussi voit-on son buste, sa photographie et ses autographes à la devanture de toutes les librairies, comme on voit des homards chez tous les marchands de comestibles.
Les homards sont peut-être encore plus abondants à Guernesey qu’à Jersey. On les pêche ici avec des banâtres, panier en forme de mannequin renversé. Homards et langoustes font vivre beaucoup de familles de pêcheurs, c’est leur seul métier. C’est très amusant quand la mer baisse, de voir toutes les petites barques, qui sautent sur les vagues, laitées d’écume, comme de petites mouettes s’en aller lever les banâtres ou casiers comme nous disons en France.
C’est encore avec la bonne de l’hôtel que je suis allée voir le départ de cette microscopique flotille, mais nous n’étions pas seules, elle avait son amoureux.
Me voilà arrivée à vingt-cinq ans, et je ne suis pas si avancée que Betzy qui n’en a que dix-huit. Ah! c’est ici que les jeunes filles sont heureuses! Dès quinze ou seize ans elles ont un bon ami, un sweet heart (doux cœur), qui marche avec elles suivant l’expression pittoresque du pays, c’est-à-dire qu’il se trouve à point pour les escorter dans leurs courses et promenades. Betzy appelle son amoureux Sam: tous ces amoureux là se nomment Peter, Samuel, Abraham, Jacob; à Guernesey on affectionne les noms bibliques. Il y a des jeunes filles qui avant de se marier en ont eu quatre ou cinq. On commence un flirt avec celui-ci, qu’on continue avec celui-là, ça ne tire pas à conséquence, jusqu’à ce qu’on ait enfin trouvé celui avec lequel on désire marcher toute la vie.
JOURNAL DE MADAME
CHAPITRE IV
Victor Hugo, Madame Drouet, La température.
Victor Hugo est le héros moderne de Guernesey. On visite sa maison qui est un vrai, dois-je dire bazar ou musée, mettons les deux, puisqu’il y a de belles choses et des riens. On ne parle qu’avec enthousiasme de tous les souvenirs qu’il a laissés pendant son séjour ici, un long séjour de quinze années. Non loin de la grande vieille maison du poète on vous montre la maison modeste qu’habitait Madame Drouet, dont le nom reste attaché à celui du grand homme. Madame Drouet admirablement belle avait été actrice à Paris. Elle avait joué avec succès des rôles importants dans les pièces de Victor Hugo; une grande amitié s’établit entre eux: au moment de l’exil du poète, abandonnant la carrière théâtrale, Madame Drouet le suivit à Jersey d’abord, à Guernesey ensuite.
Victor Hugo déjeunait tous les matins chez elle, à son tour elle venait tous les soirs dîner chez lui. Madame Hugo la recevait en amie, et les plus strictes convenances ont toujours été gardées entr’eux.
Madame Drouet est morte à soixante-douze ans, encore belle et toujours charmante par son esprit. Son amitié fidèle lui fait honneur.
Le séjour de Victor Hugo à Guernesey me rappelle le passage ici d’un autre grand Français dans les conditions d’exil autrement cruelles que celles du poète:
J’ai nommé Châteaubriant.
Ayant appris au fond de l’Amérique les malheurs de la France, son patriotisme s’éveille, il accourt pour la servir et la défendre. Voici en quels termes il raconte cette lamentable odyssée.
«Je revins en France; j’émigrai avec mon frère et je fis la campagne de 1792. Atteint pendant la retraite, de cette dyssenterie qu’on appelait: la maladie des Prussiens, une affreuse petite vérole vint compliquer mes maux.» On le crut mort, on l’abandonna dans un fossé où donnant encore quelques signes de vie, il fut secouru par la compassion des gens du prince de Ligue qui l’installèrent dans un fourgon et le menèrent à Namur. Il voulut de là, malgré l’extrémité où le jetait sa double maladie, aggravée d’une blessure à la cuisse, gagner Bruxelles, puis Jersey: il faillit expirer en route. «On me descendit à terre, raconte-t-il, dans l'île de Guernesey où le vent et la marée nous avaient obligés de relâcher, et on m’assit contre un mur, le visage tourné vers le soleil pour rendre le dernier soupir. La femme d’un marinier vint à passer; elle appela son mari qui, aidé de deux ou trois autres matelots anglais, me transporta dans une maison de pêcheurs, où je fut mis dans un bon lit; c’est bien vraisemblablement à cet acte de charité que je dois la vie.»
Le temps s’est fort rembruni; à la chaleur étouffante de ces jours derniers a succédé un vent glacial. Il paraît que la température est assez fantasque. Guernesey se montre capricieuse et changeante comme une jolie femme, pardon, je voulais dire comme une jolie île qu’elle est.
Petite pluie abat grand vent: il faudra de la pluie, pour remettre la température à sa place.
Le beau temps fait encore la sourde oreille. Aujourd’hui il pleut à verse, c’est une perspective peu agréable pour notre traversée. Pauvre Suzette, depuis deux jours elle tient comme Moïse ses bras levés vers le ciel pour appeler la victoire; jusqu’ici elle en est pour ses frais. Achever de donner son cœur aux poissons ne lui sourit guère, leur en ayant déjà donné une partie en venant.
JOURNAL DE SUZETTE
Guernesey me semble un nid de verdure campé sur un rocher: aussi les bains n’y sont-ils pas très faciles, il faut chercher des endroits pas trop dangereux, ce n’est que rochers partout. Les fruits et les légumes sont énormes, la cuisinière de l’hôtel vient de me montrer une tomate qui pèse plus d’une livre, mais tout cela est cher, les fruits surtout; le raisin et les figues ne viennent qu’en serre. Le beurre est extraordinairement jaune, mais très bon.
Il paraît qu’on parle un affreux jargon normand qui date de loin. Le peuple y est attaché et ne veut pas changer son idiome.
Il habite ici dans l’hôtel un type anglais des mieux réussi et qui m’amuse. Il trouve les autres ignares, c’est un savant, se plaint de la cuisine, c’est un gourmet, et du tabac, c’est un fumeur.
Ce gentleman qui fait parade de son habit noir, de sa barbe blanche et soignée, de ses mains fines et de ses ongles taillés en amandes passe son existence entre son lit, son déjeuner, son dîner, son lunch, son souper et son cercle, puis quand il rentre il s’enferme dans son cabinet de travail où il ne fait rien bien entendu à moins qu’il ne réfléchisse à la décadence de la cuisine à Guernesey, ou à la fragilité des tuyaux de pipe, il en casse beaucoup.
Les dames dans ce pays-ci n’ont aucune notion de la mode. En été comme en hiver, elles circulent avec des fourrures et des chapeaux de paille blanche ornés dans le goût anglais, c’est tout dire.
Je me suis aperçue ce matin d’une chose bien désagréable, mes pauvres souliers sont complètement usés!
Décidément Guernesey est un lieu de perdition pour les chaussures, elles prennent ici des airs lamentables. Je vais être obligée d’essayer des souliers anglais, c’est un crève cœur pour mon patriotisme, et... ma bourse. Qui n’a pas vu les pieds d’un Anglais a beaucoup perdu, c’est d’ailleurs la première chose qu’on est obligé de voir dans leur personne: c’est avec la plus innocente candeur et la plus grande liberté d’esprit qu’ils lancent de droite et de gauche leurs énormes pieds, au risque de vous écraser les vôtres.
On a beau me dire: admirez ceci, admirez cela, je m’entête à trouver quand même les îles anglaises au-dessous de leur réputation. Il n’y a qu’à aller à Dinan pour trouver aussi bien et même mieux. Quand on regarde de la tour Sainte-Catherine le village du Pont, les sinuosités de la Rance et le viaduc colossal, on a sous les yeux le plus beau tableau qu’on puisse imaginer. J’aime mon pays, je suis française dans l'âme.
Après ça toutes ces Anglaises ont une manière de s’exprimer qui ne me va pas du tout. Elles ne parlent qu’à demi-mot avec un ton de Pytonisse et des airs de supériorité qui m’agacent.
Je ne suis point émerveillée du confortable anglais dont on parle tant, tout au contraire, je trouve qu’il pêche en bien des façons. Sous prétexte d’hygiène, on a ménagé dans certains appartements les chambres à coucher, par exemple, de petits courants d’air fort désagréables.
Les lits sont aussi moëlleux que s’ils étaient rembourrés avec des noyaux de pêche. Madame va encore dire que je ne m’occupe que du côté matériel des choses comme dans mon journal de Jersey. Dame! c’est la vie sérieuse et pratique, c’est la réalité et il n’y a que cela de vrai; l’idéal c’est bon pour les gens riches, mais ceux qui ont besoin de travailler pour vivre n’ont point le temps de flirter avec leur imagination.
Une chose encore bien incommode, ce sont les croisées à guillotine, mais les indigènes y tiennent quand même pour deux raisons: 1º parce qu’ils seraient désolés de prendre nos fenêtres si commodes qu’elles soient, ce serait nous copier.
2 Parce que nous copier ce serait forcer leur orgueil monumental, d’avouer que notre manière de faire vaut mieux que la leur.
Tout le monde sait que l’Anglais est un être supérieur et impeccable. Toutes les nations sont de l’herbe St-Jean à côté de la sienne.
Imbus de ces excellents principes on comprend tout ce que les insulaires de la Grande-Bretagne peuvent se permettre d’ébouriffant en tout genre et en tout pays, comme dit Madame, c’est le self gouvernement au profit de leur personnalité. Moi je n’ai pas de si belles expressions, mais il me semble que l’Anglais a l’air de dire partout: Il n’y a que moi au monde, ôtez-vous de là que je m’y mette.
C’est sans regret que je quitte Jersey et Guernesey, ces joyaux pour parler poétiquement jetés dans l’écrin bleu de la Manche, ces îles qui devraient nous appartenir! Tout cela ce n’est pas le bon air de la patrie, hélas! je ne suis pas à la veille de le respirer.
JOURNAL DE MADAME
CHAPITRE V
Les églises et les religions de Guernesey, Adieu au Trois sœurs.
Si l’éclosion des fleurs est abondante à Guernesey, la floraison des sectes religieuses ne l’est pas moins; seulement la botanique a, pour les premières, classé depuis longtemps les espèces, les variétés et les herboriseurs suivent scrupuleusement une classification dont ils reconnaissent l’autorité; ici en fait de religion, c’est encore pire qu’à Jersey, c’est l’anarchie complète, il est impossible de s’y reconnaître.
Toutes les variétés du Protestantisme s’y rencontrent, ou à peu près, depuis le Ritualisme qui n’est autre que le Catholicisme soustrait à l’autorité du pape, jusqu’aux Anabaptistes qui n’admettent aucun sacrement, et à la Salvation Army (ou armée du Salut) qui, le dimanche, emplit les rues de sa musique, plus bruyante que mélodieuse.
Les églises paroissiales elles-mêmes n’appartiennent pas au même culte, et, c’est là qu’apparaît le mieux, sous une unité de nom cette division à l’infini qui semble être le châtiment de ceux qui s’éloignent de la véritable église.
En effet, tous les protestants font partie nominalement de l’église anglicane (les sectes dissidentes sont laissées presque partout aux commerçants et au menu peuple). Eh bien, de toutes ces différentes églises qui s’intitulent anglicanes, pas deux n’enseignent la même doctrine, et, ces différences ne sont point seulement, comme on pourrait le croire, dans les questions de détails, mais sur les points les plus importants, tel par exemple le culte des saints ou des morts, le Purgatoire, la présence réelle, la définition et même le nombre des sacrements.
Ce qui est le plus merveilleux, c’est que tous ces ministres, curés et vicaires, qui souvent dans la même paroisse n’enseignent pas la même doctrine, se font ouvertement la guerre de paroisse à paroisse. Pourtant, tout ce clergé anglican relève du même évêque et sort des mêmes écoles théologiques.
Mais, là où il n’y a pas d’autorité, et où l’interprétation des textes repose sur le libre arbitre, il ne peut y avoir que confusion. C’est ce qui fait que les protestants instruits de bonne foi désertent cette tour de Babel pour se réfugier dans l’église catholique; un grand nombre très instruit aussi se jette malheureusement dans le scepticisme.
La paroisse principale est Saint-Pierre; elle a pour succursale Saint-Barnabé, desservie par les mêmes ministres. Les principales églises, soi-disant anglicanes des différents quartiers sont: St-Etienne (en anglais St-Stephen), St-Jean (St-John), Trinité (Trinity) et St-Jacques (St-James).
Enfin, il y a dans chacune des neuf autres paroisses de l'île une église anglicane (dont l’enseignement varie suivant le ministre), et un nombre illimité et toujours croissant de chapelles dissidentes enseignant et pratiquant les cultes les plus variés. Parmi ceux-ci, les méthodistes, divisés eux-mêmes en plusieurs branches sont, je crois, en majorité. Guernesey ne compte guère que trois mille catholiques, dont les deux tiers sont anglais.
Je viens d’acheter quelques-uns de ces petits objets qui sont le mémorandum palpable du voyage et qu’on aime à offrir au retour. C’est une pensée, un souvenir; ce rien, c’est plus encore, c’est le petit trait d’union de l’amitié.
Le vapeur chauffe, il faut partir.
Adieu, sœurs charmantes, îles enchantées.
Pendant que j’inscris mon nom sur le registre de l’hôtel, je grave dans ma mémoire votre riant souvenir. Adieu!
LONDRES
JOURNAL DE MADAME
CHAPITRE I
La traversée, Southampton, Arrivée à Londres.
Alea Jacta est! Le sort en est jeté.
Je me décide à visiter Londres et à passer une quinzaine à Oxford chez une vieille amie de ma mère qui m’invite depuis vingt ans... Je ne l’ai pas vue depuis mon enfance, mais nous avons conservé ensemble d’affectueuses relations épistolaires.
Ce projet était bien au fond de ma pensée, mais je n’en avais pas parlé à Suzette, de peur de l’effrayer; elle se montre très émotionnée.
Le temps s’est remis, il est superbe, l’eau est aussi calme que l’air. All right! comme disent les Anglais. Nous naviguons dans une sécurité parfaite. Vers trois heures de l’après-midi nous apercevons une ligne grisâtre qui va grandissant: c’est l’Angleterre. Au fur et à mesure que nous nous approchons, les côtes se détachent, la terre apparaît; nous distinguons maintenant les habitations. Beaucoup de ces jolis cottages sont en briques rouges, ce qui assombrit bien plus le paysage que des maisons blanches. Quand le soleil allume des flammes sur ces maisons-là, on croit voir un incendie. L’ensemble est riche et mélancolique; c’est peut-être beau, mais ce n’est pas coquet.
Voilà cependant des arbres superbes, de belles demeures, de magnifiques châteaux, au premier rang celui de la Reine, beaucoup de verdure, peu de fleurs.
Nous débarquons à Southampton. La Douane fait son devoir avec un zèle remarquable. Southampton m’a paru une ville déserte. Nous n’avons pas rencontré vingt personnes dans les rues à cause du dimanche, et cependant, c’est une ville intéressante à visiter: elle possède d’anciens monuments, de belles églises, un commerce marchand très actif et des chantiers de constructions considérables. Plusieurs quartiers sont neufs, mais c’est une très vieille ville qui fut bâtie par les Romains et se développa sous les Saxons. En 1339 elle subit un rude assaut: une flotte française l’envahit et la pilla.
Nous arrivons à Londres à dix heures du soir. Ah! mon Dieu, quelle gare, quel dédale de trains! comment sortir de là? C’est à perdre la tête et l’on m’assure qu’à elle seule la ville de Londres compte cinq cent soixante-huit gares ou stations de chemin de fer. Il passe par jour à Clapham mille trois cent soixante-quatorze trains; en 1881 le métropolitain a voituré cent dix millions de voyageurs!
JOURNAL DE SUZETTE
Nous voilà donc embarquées pour l’Angleterre...
Ah! quel beau bateau. Je monte sur le pont, il n’y a personne, tout est silencieux, on dirait que notre navire marche tout seul, en apparence du moins; c’est un grand spectacle que celui de la mer: se croire perdu dans l’infini, quelle sensation étrange et nouvelle pour moi, le doux balancement des vagues endort mon corps et ma pensée. Combien de temps vais-je rêver ainsi? je ne sais, mais le vent fraîchit beaucoup, je vais chercher mon châle...
A midi j’ai servi le déjeuner de Madame: du jambon, des œufs et du thé. Pas d’apparence de mal de mer. Notre navire glisse gracieusement sur l’onde comme un oiseau; décidément je m’imaginais ce voyage plus terrible... Nous croisons plusieurs bateaux qui vont en France. Ah! les veinards! Vers quatre heures nous apercevons les côtes d’Angleterre; presque toutes les maisons sont rouges, quand le soleil les embrase elle font penser à messir Satanas. C’est comme une vision flamboyante de ses palais...
Les douaniers de Southampton visitent les malles avec une âpreté sans pareille. Les nôtres sont sens dessus dessous et l’une des serrures est brisée. Comment la réparer? nous réclamons vainement un serrurier, c’est aujourd’hui dimanche. Il faut se rabattre sur des cordes et fermer nos caisses à la diable.
Nous avons le temps de donner un coup d'œil à la ville; plus tard nous prendrons le train pour Clapham, faubourg de Londres, où nous devons nous arrêter quelques jours. Je serai très fière à mon retour de pouvoir dire que j’ai visité la capitale de la grande Angleterre.
Il ne faut pas visiter Southampton le dimanche: du reste toutes les villes anglaises sont tristes ce jour-là, chacun se retire at home, non pour méditer et prier, mais pour se réfectorer. Les trois principales occupations de cette sainte journée sont d’entendre l’office, de boire et de manger. Du haut au bas de l’échelle sociale tout le monde fête le rosbif. Le jour du Seigneur en Angleterre devrait s’appeler le jour du bœuf.
Ah! comme cinquante lieues de mer changent les habitudes, les choses, les gens! Nous voilà donc errant dans les rues de Southampton; Madame mourait de soif et moi aussi. Nous cherchons un restaurant quelconque, ils sont tous fermés; nous avisons enfin une pâtisserie, son propriétaire parle un peu français; nous lui avons demandé deux verres de bière. «Deux verres de bière, nous répond-il scandalisé, vous ignorez donc que le dimanche jusqu’à six heures il est défendu de boire hors de chez soi.» Par charité il nous apporte une carafe d’eau pour nous aider à avaler ses détestables gâteaux pétris à la graisse au lieu de beurre. Des gâteaux à me dégoûter à jamais d’épouser... un pâtissier anglais.
Enfin nous sommes dans le train pour Clapham. Ce chemin de fer ne vaut pas ceux de France, il est plus bas, moins confortable. On ne crie pas le nom des stations, et le service des bagages laisse beaucoup à désirer. On met son adresse sur ses colis et la gare de destination. C’est aux employés à se débrouiller pour les expédier et à vous de vous débrouiller pour les reconnaître à la gare d’arrivée. Cette perquisition à travers tant de bagages manque de charme. Sans moi je ne sais pas ce que Madame serait devenue... A partir de Londres, nous dit-on, les trains sont plus rapides et plus confortables. C’est à la lueur des lanternes que nous faisons notre entrée à Londres. En arrivant, pas plus d’omnibus que dans ma poche, il faut prendre un cab. Nous descendons dans un des plus beaux hôtels de Londres, Charing Cross. Deux domestiques hommes parlent un peu français, ce qui nous sera commode. Madame a une grande chambre, un grand lit où l’on coucherait quatre à l’aise, une grande cuvette où un enfant de dix-huit mois se noierait facilement, un grand... enfin tout est grand. Un ascenseur fait le service à tous les étages.
Nous voilà donc à Londres. C’est égal, je me sens bien dépaysée, et malgré moi je fredonne: Pauvre exilé sur la terre étrangère, etc. Sans doute je suis bien aise de visiter cette ville énorme, mais je serai encore plus contente quand j’en serai revenue.
J’ai bien dormi, c’est fort heureux, et je rends grâce à Dieu de n’avoir pas eu besoin d’allumettes, car il est défendu aux domestiques d’en avoir dans leur chambre à coucher; on ne saurait prendre trop de précautions contre le feu.
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CHAPITRE II
Mes impressions sur Londres à vol d’oiseau.
Londres au premier aspect me paraît cent fois moins joli que Paris: il n’y a ni quais ni boulevards, le fourmillement des grandes rues et le grouillement des petites n’arrivent pas à lui donner l’air gai. Les magasins sont moins beaux, presque tous restent fermés le soir, été comme hiver; la boue et la poussière sont noires, la brume aussi tant elle est imprégnée de toutes les fumées vomies par des milliers de cheminées; l’hiver la boue est encore plus noire et le brouillard plus épais. On vit alors à la lumière des lampes et de bec de gaz, jour et nuit. Nous sommes en été, mais je comprends que l’hiver Londres soit la ville des ténèbres et du spleen. Beaucoup de rues sont pavées en bois; les trottoirs sont larges, les principales artères le sont également, mais de ces belles rues on aperçoit de droite et de gauche d’horribles ruelles où glapissent des enfants en haillons, où des hommes et des femmes de mauvaise mine étalent une pauvreté indescriptible et que je n’ai jamais rencontrée à Paris. Ah! c’est ici que les extrêmes se touchent! Quel contraste effrayant! L’excessive richesse et l’excessive misère se coudoient dans cette ville immense, la plus grande de l’Europe, la plus importante cité commerciale du monde et qui renferme quatre millions d’habitants.
La ville n’étant pas entourée de murs on y comprend d’énormes faubourgs et des villages contigus.
Londres renferme quantité de sociétés savantes: universités, écoles de droit, académies pour les arts et pour les sciences, les hautes cours judiciaires, les ambassades, des bibliothèques, des musées, des galeries, des collections en tout genre. Je n’ai point la prétention de visiter tout cela, il faudrait des mois. Je compte me promener à mon gré et ne suivre que les caprices de ma fantaisie sans itinéraire tracé.
JOURNAL DE SUZETTE
On dit que les pickpockets sont légion à Londres. C’est inquiétant, mais on nous assure qu’il n’y a que les Anglais a être volés: tant mieux, je préfère cela. Notre hôtel est superbe, avec des glaces partout jusqu’en un certain endroit, où, à mon avis, le conseiller des grâces est fort inutile. La note sera chère au départ. Je suis sûre que la bourse de Madame en gardera un profond souvenir!
J’ai trouvé ce matin dans ma chambre une bible imprimée en français, attention délicate d’une longue miss anglaise, femme de chambre de l’hôtel qui s’est prise de sympathie pour moi. Elle m’appelle Suky, me disant que mon nom en anglais est bien plus joli que Suzette en français. Je vois ce qu’elle veut: me jeter de l’amitié au cœur et du protestantisme à l'âme, elle ne réussira pas; d’ailleurs nous ne nous comprenons guère, ce n’est qu’à l’aide de grands renforts de signaux que nous pouvons échanger nos idées, ce n’est pas facile. Je n’aime pas les gens toujours prêts à vous évangéliser, surtout quand il s’agit d’une mauvaise cause; les Anglais ne font que ça. On voit des sentences tirées de la Bible, partout, dans les gares, dans les monuments publics, ce sont des exhortations à n’en plus finir.
On étouffe ces jours-ci, mais la chaleur n’est jamais de longue durée à Londres. Dès le mois d’octobre, le froid et le brouillard reprennent leur empire. Il paraît qu’à midi quelquefois il ne fait pas plus clair qu’à minuit: alors, on allume les réverbères toute la journée, les policemen se promènent avec des lanternes, les voitures refusent de marcher et les voyageurs restent en panne.
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CHAPITRE III
Principaux quartiers de Londres, Ses plus belles rues, Ses monuments, Westminster, quartier excentrique, Le 18 juin à Londres, Portrait de l’Angleterre.
On partage Londres en six parties principales: au centre la Cité, la partie la plus ancienne de la ville, siège de tout le commerce, c’est le quartier que je préfère, il me rappelle Paris par son mouvement, ses magasins.
Westminster et West-End, quartiers de la Cour du beau monde, des administrations, du Parlement et des gens de Justice; East-End bâti dans la seconde partie du siècle dernier, consacré surtout au commerce maritime; Southwark et Lambeth, quartiers des manufactures, et enfin le quartier du Nord tout moderne et qui englobe plusieurs villages. La ville est assez régulièrement bâtie, mais les maisons en général ne sont pas très hautes; Londres pouvant s’étendre en surface ne cherche point à s’agrandir en hauteur. Les plus belles rues à mon avis sont: Piccadilly, Oxford, Regent’s-Street, Pall-Mall, Portland, Holborn, le Strand et beaucoup d’autres dont je ne songe pas à faire la fastidieuse énumération, les ponts sont très beaux, on cite particulièrement les ponts de Waterloo, Westminster, Black-Friars, Southwark et le nouveau pont de Londres; le tunnel sous la Tamise m’a fort intéressée. Les docks qui reçoivent vaisseaux et marchandises sont magnifiques. On trouve un grand nombre de squares fort agréables. Les parcs et les jardins sont remarquables par leurs dimensions surtout; les plus beaux sont le parc St-James, Hyde-Park, Régent’s-Park, Green-Park, Pall-Mall, le Vauxhall, le jardin Zoologique. Parmi les monuments, il faut citer la cathédrale de St-Paul, l’abbaye de Westminster bâtie sous Henri III et Edouard Ier, sépulture des rois et Panthéon des grands hommes d’Angleterre, les églises de St-Etienne, St-Georges, St-Martin, St-Jean, l’évangéliste et l’église catholique des Pères de l’Oratoire à l’est de Kensington-Muséum le plus bel édifice de la Renaissance à Londres; le palais de l’Archevêque de Cantorbéry, les palais de St-James, de Buckingham, de Kensington, de Carlton-House, la Tour de Londres, ancienne prison d’Etat qui contient aujourd’hui un musée d’armes et les joyaux de la couronne. Beaucoup d’hôtels: hôtel de la Douane, de la Monnaie, l’hôtel de la Compagnie des Indes, la Banque, la Bourse, le Trésor, les Universités, les hôpitaux, les prisons, les théâtres dont les principaux sont: Drury-Lane, Covent-Garden, l’Opéra italien et le Diorama.
Londres qui est la capitale commerciale du globe, n’était qu’une bourgade sous les Romains. A diverses reprises elle éprouva de grands désastres, une épouvantable famine en 1258, une cruelle épidémie en 1665, et, l’année suivante, un terrible incendie qui consuma trente mille maisons. Cet incendie eut le même résultat que celui de 1620 dans notre vieille capitale bretonne. Comme l’oiseau fabuleux, Rennes et Londres sortirent de leurs cendres plus belles qu’auparavant.
Nous avons pris le chemin de fer souterrain où, entre parenthèse, on ne respire pas très à l’aise, et nous sommes arrivées à Hyde-Park, ce fameux Hyde-Park, dont je m’étais fait une idée magique, m’a causé une désillusion. C’est immense, voilà tout. Les arbres ne sont pas très beaux, et en ce moment les gazons sont brûlés, seul le lac est fort joli, l’allée des cavaliers et des amazones offre aussi un agréable coup d'œil; cependant la partie appelée Kensington au sud du parc est très belle et plantée de beaux arbres, d’ormeaux principalement; c’est dans cette partie que se trouve le palais, d’apparence bourgeoise, qu’occupent les vieilles dames d’honneur de la Reine lorsque l'âge de la retraite a sonné pour elles.
Le monument érigé en mémoire du prince époux est magnifique, il se trouve dans le parc à l’endroit le plus ombreux et le plus favorisé par la végétation. Ce monument représente le prince Albert plus grand que nature, entouré de quatre groupes: l’Europe, l’Asie, l’Afrique et l’Amérique. Ces statues sont en bois recouvertes de plâtre, aussi sont-elles déjà fort abîmées quoique peu anciennes. Il est regrettable qu’une si belle composition n’ait pas été exécutée avec le granit ou l’airain, elle aurait pu défier les ravages du temps.
Regent’s Park me semble aussi vaste que Hyde-Park et présentant comme lui cette même beauté simple, grandiose, cependant qu’offrent les immenses pelouses d’émeraude et les grands arbres aux épaisses ramures, mais à la longue cela devient un peu monotone.
«L’ennui naquit dit-on de l’informité»
et je leur préfère bien le bois de Boulogne.
Les Anglais possèdent une perle qui, je le crains, n’a pas son égal en France. C’est Westminster-Abbey, un merveilleux palais de dentelle d’une immense étendue, avec accompagnement de tours élevées. Il se divise maintenant en deux parties, l’Abbaye proprement dite et le Parlement d’une splendeur et d’une richesse hors ligne.
On ne voit que chêne sculpté, peintures, tapisseries. La chambre du palais Bourbon paraît bien bourgeoise en comparaison de la chambre des pairs anglais. On ne peut visiter que le samedi, et encore faut-il une carte de lord Chamberlain.
Abbaye et Parlement ont été bâtis par les moines au temps où l’Angleterre était l'île des saints.
L’Abbaye est aussi splendide, c’est là, comme je l’ai dit, que reposent les rois d’Angleterre (sauf Henri VIII qui est à Windsor auprès de Jeanne Seymour) et les grands hommes qui ont illustré leur pays. Toutes les statues des tombeaux sont en marbre, il y a des groupes magnifiques, le chœur est en chêne sculpté à jour. On y voit des drapeaux de bien des pays, à commencer par les bannières des croisés, des armoiries de tous les seigneurs anglais, enfin, tout ce qui peut flatter la vanité humaine, l’orgueil d’un peuple le plus orgueilleux de la terre et qui se croit le premier partout. Quelle erreur! Le veau d’or est son Dieu, et gagner de l’argent est sa seule supériorité; c’est le fruit de son esprit mercantile, et, de ce côté là, je reconnais qu’il est allé très loin, mais sous le rapport des arts il n’est point en avant et sous le rapport de l’élévation des sentiments il est fort en arrière: la bonne foi, la justice, la vraie dignité de l’honneur et de la délicatesse le laissent fort indifférent; l’égoïsme féroce est son guide; pourvu qu’il arrive à son but, faire fortune, tous les moyens sont bons, la réussite les justifie. Il dédaigne toutes les nations, et particulièrement la France. Il faudra certainement qu’un jour ce peuple soit abaissé.
Jusques à quand, peuple farouche,
Vivras-tu de haine et de fiel?
Comme contraste, j’ai quitté Westminster pour parcourir en voiture un quartier excentrique, un de ces quartiers où jamais millionnaire n’a songé à habiter. A l’extrémité orientale de Londres se trouvent des régions très vastes, très peuplées, très mal connues, et dont la réputation n’est pas bonne.
«Toute cette partie est une métropolis à part—celle du travail manuel—aussi énorme, plus extraordinaire que l’autre, qu’elle fait vivre, qu’elle ignore et qui ne la connaît pas—ou qui la découvre par les divinations intermittentes de la charité privée.
Whitechapel est surtout le quartier du travail. Les métiers surabondent dans le fourré de ruelles qui écoulent sur la grande rue, dans les soirs d’été, une population drue, pullulante, énervée, secouée par des besoins d’espace, d’air, de tapage et de divertissement. Les femmes y portent souvent des chapeaux à plumes avec des caracos d’indienne troués, et c’est d’une esthétique fâcheuse.
A mesure que l’heure s’avance, les retardataires retrouvent les noctambules sur les trottoirs ou dans le ruisseau.
Hommes et femmes se rejoignent dans les tavernes, c’est là qu’ils vont finir la journée et ce spectacle n’a rien de réjouissant ni de rassurant.»
Du côté de la cité il y a aussi des quartiers infects tout ce qu’on peut imaginer de plus horrible, sorte de cour des miracles comme autrefois à Paris. A moins d'être en nombre, les policemen même n’osent pas y aller; un ou deux s’aventurant là n’en reviendraient pas, on les ferait disparaître suivant l’expression de Suzette, comme de simple muscade.
Je trouve que la cuisine laisse fort à désirer. Pour bouillon on vous sert du Liebig qui ressemble à de la colle un peu claire et on vous vend cet empoisonnement quarante-huit sous, et quelle patience il faut: on se met à table à sept heures et l’on mange à huit. Volontiers j’écrirais comme Voltaire qui revenait furieux d’avoir si mal mangé en Angleterre: «C’est à Londres qu’il faut aller pour jeûner, et que penser d’un peuple qui compte quatre-vingt-dix cultes et une seule sauce!» N’est-ce pas M. de Lauraguais qui disait à son retour de Londres: «l’Angleterre, c’est un pays où il n’y a de fruits mûrs que les pommes cuites, et de poli que l’acier, et il ajoutait pour compléter le tableau: à Londres il fait huit mois d’hiver et quatre mois de mauvais temps.» Sans doute ce sont là des boutades fort spirituelles, mais aussi fort exagérées. Il y a eu chez nos voisins progrès dans l’art culinaire comme en toutes choses, cependant le sceptre de la cuisine raffinée reste à la France comme le sceptre de la mode. Pour tout ce qui est futile et charmant à la fois, nous n’avons pas de rivaux.
Aujourd’hui je ne trouve plus exagéré ce qu’un ami m’écrivait de Londres à la date du 18 juin:
«Les Anglais sont en liesse ces jours-ci: ils appellent ces petites fêtes le culte des gloires nationales; en fait de gloires, les Anglais ne sont pas difficiles. Ils célèbrent chaque année l’anniversaire de la défaite de l’Armada, détruite par une tempête en 1588; de plus, ils se sont adapté Waterloo, comme ils se sont adapté les romans, les pièces de théâtre... Leurs histoires ad usum studiosæ juventutis feraient la joie de l’univers si l’on s’amusait à la lire de l’autre côté de la Manche. Ce ne sont que succès, ce ne sont que conquêtes et l’on se garde bien de mentionner qu’on était cent contre un dans ces lâches coalitions décorées du nom de victoires. Parlez-moi de la gloire de l’armée anglaise en Zoulouland, chez les Boers, en Egypte... Voilà de vrais succès, et bien digne de la grande nation désagréable.
«Quant à la bataille d’Yorktown, ce Waterloo anglais, qui, en 1791, a assuré l’indépendance de l’Amérique, les historiens du jingoism daignent à peine en parler... Ce système, du reste, a du bon, puisqu’il donne ici à la jeune génération cette absolue confiance en soi, ce mépris inouï pour le reste du monde, ce souverain dédain pour tout ce qui n’est pas l’Angleterre.»
«Aujourd’hui Waterloo-Day, une trentaine de régiments, les Horse-Guards, les Coldstream Royal Highlanders, etc., etc., ont paradé solennellement; tous leurs drapeaux sont cravatés de guirlandes de laurier. Ce soir, les officiers banquetteront ferme, dans les casernes l’on chantera force couplets patriotiques sur l’air-scie de Ta-ra-ra-Boom! de ay!
Et ces petites fêtes recommencent souvent, il n’y a d’ailleurs pas de raisons pour que cela finisse.
«Le 18 juin il faut absolument que l’Angleterre se gobe. Avec un tact infini, tous les insulaires que j’ai rencontrés aujourd’hui m’ont lancé ce brocart: What about the battle of Waterloo?»
«Il n’y avait qu’une chose à leur répondre: What about the battle of Yorktown? cela ne rate jamais son effet. It is a tit for tat. It shuts them up. Cela leur rive leur clou.»
«L’étranger qui arrive à Londres et qui débarque à Waterloo-station, prend un cab qui traverse Waterloo-Street, Waterloo-Place, Waterloo-Bridge et qui le conduit à Waterloo-Hôtel, Waterloo-Square. Dans l’antichambre ou hall, une réduction du Lion de Waterloo; dans les chambres à coucher, des bustes de Wellington; dans la salle à manger, des tableaux représentant l’armée française en déroute. Au menu du dîner figurent des bombes... glacées à la Waterloo, et si avant de vous coucher vous désirez prendre un verre de vin mousseux, votre stupéfaction ne connaîtra plus de bornes, quand le garçon vous apportera une bouteille revêtue de l’étiquette: Waterloo-Champagne!»
«C’est un vrai cauchemar. On rêve de Waterloo toute la nuit et quand vous vous éveillez le matin, on vous apporte du Waterloo-chocolate, du Waterloo-soap pour vous laver les mains, vous trouvez le plan de la bataille jusque dans les W...-C..., et pour comble le chien de l’hôtel a nom... Waterloo! Et il n’est pas muselé!»
«Quelle douce chose que cette confiance en soi, qui fait de l’Angleterre, qui n’a pas d’armée, une nation forte; qui fait de l’Angleterre, qui n’a pas de religion, une nation croyante; qui fait de l’Angleterre, qui n’a pas de mœurs, une nation très morale (à la surface); qui fait de l’Angleterre, qui n’est pas monarchique, une nation essentiellement dévouée à la dynastie victorienne.»
Décidément, Paris et Londres sont deux villes bien différentes et qui ne se copient nullement. Même contraste existe dans le caractère des deux nations: le fond du caractère français est plein de bonhomie, le fond du caractère anglais est plein de morgue. En France, les jeunes filles sont surveillées; en Angleterre, elles sont libres, une fois mariées leur situation respective change, les jeunes femmes françaises deviennent libres, et les jeunes femmes anglaises cessent de l'être.
Le cocher parisien prend sa droite et s’asseoit sur le devant de la voiture, le cocher anglais prend sa gauche et s’asseoit derrière sa voiture pour la conduire.
Paris est une ville agglomérée, Londres est une ville très espacée; l’aspect de Paris, bâti en pierres blanches, est gai; l’aspect de Londres bâti en pierres et briques rouges, est sombre; à Londres les maisons sont basses et habitées par famille, à Paris elles sont hautes et habitées par étages. Les besoigneux de Paris en parlant du Mont-de-Piété disent «ma tante», ceux de Londres disent «mon oncle.»
Les Anglais sont froids mais polis, les gens de service sont bien stylés et les gens du monde surtout lorsque vous leur avez été présentés sont remarquables par leur serviabilité. Ceci est l’Anglais pris individuellement, car, en principes, l’Angleterre est l’ennemie de la France. Elle lui a toujours été contraire et souvent néfaste. C’est elle qui, après avoir ameuté toute l’Europe contre Napoléon Ier se chargea simplement de le mettre en prison à Sainte-Hélène. Sous Louis-Philippe elle témoigna la même hostilité sourde à la France: par exemple elle la trouva bonne pour faire la guerre de Crimée et y dépenser son or, son sang et lui rendre service, mais en 1870 quand elle nous vit écraser par l’Allemagne, elle ne nous accorda pas une seule petite note d’intervention diplomatique; impassible, elle assistait à nos désastres avec calme et sérénité.
«Prendre la défense de la France: Oh! no, no, je n’y ai aucun profit, répondait la juste et tendre Albion. On le sait, d’ailleurs, les Anglais ne se batteront jamais pour un principe, pour une idée chevaleresque; mais, pour leur seul intérêt.
Mettez-vous en avant, mes petits amis, disent les Anglais aux autres peuples, brûlez-vous les doigts pour rôtir et peler les marrons, nous nous trouverons à point pour les manger ensuite.
Gaspard de Saulx-Tavannes écrivait, dès 1546, ce qui suit:
«Les Anglais se sont conservés en troublant leurs voisins. Il y a trente ans qu’ils entretiennent la guerre civile en France et en Flandre, désirant épuiser l’argent de l’un et de l’autre, et voilà trente ans aussi qu’ils meuvent les guerre entre les Espagnols et les Français, sèment, dilatent, embrasent le feu et le sang en la maison d’autruy pour faire prospérer la leur.»
«Trois siècles ont passé sur cette définition de la politique anglaise sans l’affaiblir: voilà ce qu’elle était hier, voilà ce qu’elle est aujourd’hui, voilà ce qu’elle sera demain.»
Je termine mon chapitre par cet autre portrait si vrai de l’Angleterre.
«Le peuple romain fut guerrier, théologien et légiste; le peuple anglais est un peuple de commerçants, de jurisconsultes et de théologiens.
«L’un et l’autre sont esclaves des formules religieuses et des formules légales, à tel point qu’ils n’osent former la plus légère entreprise sans leur appui.
«Mais donnez-leur une formule ou une interprétation même pharisaïque, qui les mette en paix avec leur conscience, et vous les verrez tenter les usurpations les plus prodigieuses, commettre les crimes les plus horribles.
«Pour le peuple anglais, il n’existe que deux races dans le monde: la race humaine et la race anglaise, la première, abjecte, la seconde, très noble.
«Dieu mit la race humaine en possession de tous les continents et de toutes les mers, puis il créa la race anglaise pour la mettre en possession de la race humaine.
«Quand le peuple anglais ouvre la main et prend un empire, comme l’aigle ouvre sa serre et prend une colombe, vous avez beau chercher, vous ne trouverez pas sur sa physionomie la trace que laisse le remords sur la face de l’usurpateur, mais, au contraire, vous y remarquerez le signe de satisfaction d’un homme qui recouvre son bien.
«En entrant dans une ville qu’il met à feu et à sang, le peuple anglais est plus sûr de son droit que la cité même qui se défend contre lui.
«Ce peuple est le symbole de l’égoïsme humain en adoration devant lui-même et élevé par l’extase à sa dernière puissance.
«Et que va faire en Italie ce grand peuple avec son égoïsme gigantesque?
«Il y va faire ce qu’il fait en Portugal, en Espagne, en Grèce[9].
«Il va jeter les bases de sa domination sur les ruines des autres dominations.»
Voilà le portrait.
Quel est le peintre?
Donoso Cortès, dans son appréciation du règne de Pie IX.
JOURNAL DE SUZETTE
Les distances sont énormes à Londres; voilà trois jours que nous roulons du matin au soir. Madame appelle cela voir Londres à vol d’oiseau, moi j’appelle cela voir Londres à vol de cab.
Le cab est une petite voiture à deux places, à deux roues, avec capote et siège derrière d’où le cocher conduit.
Dans les hôtels et restaurants, le service se fait fort lentement. On attend des petits quarts d’heure qui finissent par faire une heure. Notre impatience française est mise à rude épreuve, les Anglais attendent fort calmes devant leur assiette vide; leur soupe ici est une affreuse colle qu’il est impossible d’avaler, ils ignorent la saveur agréable et bienfaisante d’un bon consommé. Au second potage de ce genre, Madame a juré sur la soupière de n’en jamais redemander; par exemple, le rôti de bœuf est excellent, les cuisiniers indigènes feraient bien de s’en tenir là, ils n’ont aucune idée de ce qui est associable en cuisine, ni des mélanges savoureux, et je ne serais pas étonnée de voir un morceau de lard ayant mijoté pendant douze heures dans une purée d’oignons et de groseilles vertes se présenter ensuite entouré d’une ceinture de gelée d’abricots.
Même assemblage aussi ridicule dans les toilettes robe blanche en mousseline et pèlerine de fourrure. Les petites bourgeoises s’en vont ainsi costumées au marché, comme on le voit, l’été et l’hiver, promener continuellement bras dessus bras dessous. Malgré leurs chapeaux patagoniens, les femmes pour la plupart sont jolies.
Beaucoup de vieilles Anglaises, celles qui ont abdiqué toute coquetterie, portent les cheveux courts, coupés en brosse. C’est commode, mais ce n’est pas seyant. En somme, on voit plus de femmes jolies qu’en France, mais elles ont moins de physionomie et moins d’élégance, il leur manque la grâce, plus belle encore que la beauté.
JOURNAL DE MADAME
CHAPITRE IV
Mariage salutiste
Aujourd’hui, repos complet; en ma qualité d’étrangère, la maîtresse d’hôtel pensant m'être agréable m’a offert une place pour assister à un mariage salutiste, je n’ai eu garde de refuser. Un mariage salutiste est un friand morceau qu’il n’est pas donné à tout le monde de savourer.
Voici dans tous ses détails cette cérémonie d’un nouveau genre.
«L’armée du Salut s’est mobilisée en masse, pour assister à la bénédiction du mariage de deux de ses hauts dignitaires.
Dès deux heures et demie, il n’y a même plus un petit banc de disponible au quartier général.
La maréchale Booth préside, assistée du commissaire général Clibborn, son époux dans le Seigneur. La salle est brillamment pavoisée d’étendards de tous les pays; Anglais, Russes, Américains, Français, Suisses, etc., tout l’état-major salutiste est là.
On entonne la Marseillaise du Salut... avec accompagnement de cimbales et de grosse caisse... Zim, boum, boum...
Le général Clibborn se lève, invoque Jésus et fait l’éloge des nouveaux époux. Le héros de la cérémonie, le marié porte le jersey rouge sans ornements.
A côté de la maréchale, se tient une toute jeune fille, au long visage pâle, mystique, encadré d’une chevelure brune; son pur profil, d’une candeur pensive, rappelle les vierges d’Overbeck. Elle est vêtue d’une robe noire en fourreau, tête nue; sur sa poitrine brille, en lettres d’or cette devise: De progrès en progrès.
Le sermon de Monsieur Clibborn, coupé de «vive Jésus» et d'«Amen», chaque fois que la chute des périodes amène le nom du Christ, alterne avec des cantiques sur des airs connus et les sons éclatants des cuivres sacrés. C’est d’une gaieté qui exclut toute solennité et ramène forcément l’esprit aux souvenirs des parades foraines.
Mais voici l’instant décisif. Le général Clibborn invite les époux unis dès le matin devant la loi profane, à s’approcher. Il fait subir à chacun d’eux un petit interrogatoire sur ses devoirs de salutiste, reçoit leur engagement de se consacrer perpétuellement à l'œuvre commune, puis les laisse seul à seule.
Le capitaine passe au doigt de sa fiancée l’anneau nuptial et échange avec elle de mystérieuses paroles.
Tout est consommé:
A toi, notre reconnaissance,
A toi, Jésus, nos cœurs,
Nous te devons la délivrance,
La paix et le bonheur.
La maréchale Booth appelle la bénédiction d’en haut sur le couple. Mais, les hautes envolées de l’inspiration piétiste ne l’empêchent pas de penser aux réalités terrestres. Son discours se termine par un appel de fonds; il manque mille cinq cents francs pour dégager la signature du capitaine. Le Seigneur, qui est au milieu des fidèles, les procurera.
—Amen, répond le chœur.
On attendait avec curiosité le «témoignage» que, suivant le rite, devaient rendre les nouveaux époux. Le capitaine a remercié le Seigneur des bienfaits qu’il lui accordait, précieux encouragement à persévérer dans le bien. Mais tout le succès de la séance a été pour sa jeune femme; elle a parlé avec un aplomb ingénu qui désarmait le rire, et les applaudissements ont éclaté lorsque, résumant les sentiments qui l’animaient, elle a dit: «Le mariage n’est pour moi qu’une étape du salut. Le capitaine et moi nous sommes liés l’un à l’autre à la façon de ces Gaulois qui s’attachaient pour combattre et mourir ensemble.»
Et les psaumes de reprendre, et l’orchestre de faire tapage; en avant la musique! zim, boum, boum!! La cérémonie est terminée.[10]
JOURNAL DE SUZETTE
Pendant que madame était à son mariage salutiste, la longue miss m’a emmenée à Sydenham voir le Palais de Cristal. Je m’attendais donc à un palais j’ai vu plutôt un immense serre renfermant des statues en petit nombre, des pianos, des dentelles, des tapisseries, des brimborions comme on en voit à tous les étalages, enfin une infinité de choses qu’il me serait impossible d’énumérer.
L’exposition chinoise est intéressante, ce qui est exotique attire toujours. Il y avait beaucoup de fils du ciel, ce sont des gens à figure jaune, yeux obliques, cheveux nattés comme une mèche de fouet; Miss a parlé avec un Chinois et un Turc qui brodait assis à la mode de son pays. Ensuite nous avons vu une reproduction délicieuse d’une habitation de Grenade, c’est ce que j’ai trouvé de plus beau; nous avons parcouru une galerie renfermant des animaux empaillés dont quelques-uns habillés en homme et en femme, c’était comme une petite représentation des animaux peints par eux-mêmes.
Madame parle d’aller aux courses de Newmarket, moi je resterai à l’hôtel et j’aurai deux jours pour me promener à ma guise. J’en profiterai pour voir Londres plus tranquillement.
JOURNAL DE MADAME
CHAPITRE V
Le tunnel sous la Tamise, La chapelle Saint-Louis de France.
Je tenais beaucoup à voir le tunnel de la Tamise, dont j’avais souvent entendu parler par un de mes oncles, qui l’avait traversé en 1844. Je tenais à voir cette chose curieuse; une route passant, non sous la terre, mais sous l’eau. C’est une œuvre, d’une scientifique originalité. De mon wagon de 1re classe, car ce tunnel est maintenant ligne de chemin de fer, je l’ai admiré sans jalousie, et même avec un certain orgueil, en pensant que c’est à un français que revient l’honneur d’avoir exécuté ce travail, d’avoir eu cette idée géniale, de réunir les deux rives de la Tamise, en passant dessous. Il s’appelait Brunel. Son entreprise, protégée par Wellington, subit cependant de grandes difficultés. On y travailla dix-huit ans, de 1825 à 1843, la dépense fut de douze millions et demi de francs. Cinq fois les travaux furent interrompus à la suite d’accidents. Ce tunnel a trois cent soixante-huit mètres de long, il est à cinq mètres, sous le lit du fleuve.
Cette œuvre si remarquable, n’eut aucun succès, au point de vue financier, et ne rapporta jamais un penny à ses actionnaires. Elle était même dans un complet état de délabrement, lorsqu’en 1865, le tunnel fut acheté cinq millions, par l’East-London-Railway.
La route de voitures fut transformée en voie de chemin de fer et, par ce moyen, les lignes du Nord et celles du Sud de Londres furent mises en communication en aval de London-Bridge, ce qui permit de gagner deux heures pour se rendre directement de Douvres ou de Folkestone à Liverpool ou en Ecosse.
J’ai aussi traversé le Tower-Subway vulgairement appelé le Tuyau de Pipe, qui date de 1870. Ce n’est qu’un simple tuyau de fer, n’ayant guère plus de deux mètres de diamètre. Deux personnes seulement peuvent y marcher de front. On accède au tuyau, par un vilain escalier en colimaçon. En bas, on trouve un tourniquet et un gardien auquel on donne un sou, l’on passe, et l’on se trouve dans le tuyau, dont le parquet est formé de trois planches. On y étouffe, on en sort baigné de sueur, tant la chaleur que dégagent les becs de gaz est forte et insupportable. Cependant, on estime à trois mille le nombre des personnes, qui traversent chaque jour la Tamise, dans le Tuyau de Pipe.
Saint-Louis de France, dans Little George Street Portman square, l’un des plus humbles sanctuaires de Londres, m’attirait invinciblement. J’y suis allée faire un pèlerinage. Ah! cette modeste chapelle rappelle de pieux et tristes souvenirs. Hélas! toutes les dynasties qui ont régné sur la France depuis près d’un siècle, sont venues prier là, dans l’exil et la douleur.
L’érection de cette chapelle remonte aux plus mauvais jours de la Révolution française. Elle fut fondée en 1793 par des prêtres, que la Terreur avait chassés de leur patrie. C’était le rendez-vous de tous les émigrés, qui venaient en grand nombre le dimanche, y entendre la messe. On y voyait les princes de la maison de Bourbon et la fleur de l’aristocratie française. Un jour, il fut donné à ces fidèles d’élite, de compter dans le chœur de l’humble chapelle, seize archevêques et évêques. «Lorsqu’arrivait le moment de la prière pour le roi, l’assistance se levait comme un seul homme et chantait le Domine salvum, avec un enthousiasme impossible à décrire.» On espérait alors contre toute espérance...
«Ce fut dans cette chapelle, que les obsèques de la reine, femme de Louis XVIII, furent célébrées sans pompe, mais avec une grande piété. Plus tard, après que la Révolution de 1848 eut envoyé la branche cadette en exil à son tour, ce fut dans la chapelle de Little George Street que le comte de Paris, le duc de Chartres, leurs cousins et leurs cousines firent leur Première Communion. Tous les princes et les princesses de la maison d’Orléans s’y rendaient chaque année pour les exercices de la Semaine Sainte et édifiaient les fidèles par leur recueillement.»
«Puis le vent des révolutions qui souffle périodiquement sur la France, comme le mistral sur les côtes de Provence, renversa l’Empire qui paraissait si fort, et Napoléon III vint avec sa famille demander une seconde fois asile à l’Angleterre. La veille de son départ pour le Zoulouland, d’où il ne devait pas revenir vivant, le prince impérial vint se confesser à la chapelle française de Little George Street. En sortant du Tribunal de la pénitence, il demeura longtemps en prière. On remarqua qu’il était agenouillé devant un tableau, don du roi Louis-Philippe, représentant la mise au tombeau de Notre-Seigneur. Le prince qui semblait animé d’une grande ferveur, ne pouvait détacher les yeux de cette toile. Etait-ce un pressentiment?»
Pauvre jeune prince! il dort maintenant du dernier sommeil à Windsor.
Dans cette petite chapelle, se sont fait entendre, tour à tour, les maîtres de l’éloquence sacrée.
L’abbé Combalot, le P. Milanta, le P. de Ravignan, l’abbé Deplace, le P. Félix, le P. Reculon, le P. Monsabré, le P. Didon, et d’autres encore.
Le consulat et l’ambassade de France y ont des bancs réservés.
Cette chapelle, tout en rappelant l’instabilité des choses de la terre, est pour les cœurs français, comme un reliquaire sacré du passé. Elle évoque les générations évanouies, les couronnes détachées du front royal, les empires disparus. Les trônes sont tombés, mais l’autel est resté debout!
La Religion demeure, avec ses sublimes espérances, et elle plane immortelle sur les ruines accumulées par les hommes et le temps.
JOURNAL DE SUZETTE
Madame est aux courses. La longue miss m’a procuré une matrone d'âge respectable, quarante-cinq ans (moi je lui accorde le demi-siècle), parlant bien l’anglais et pas mal le français. Fanny Smith, c’est son nom, consent à me piloter moyennant cinq francs par jour, les frais de voiture à ma charge, et la voilà déjà me traitant comme une dame. Je deviens sa maîtresse, c’est moi qui donnerai des ordres. Je vais trouver cela charmant, hein! Deux jours de commandement dans une absolue liberté.
J’ai commencé par Saint-Paul que je voulais voir plus en détail, car pendant les trois jours que Madame m’a fait rouler du matin au soir, je n’ai fait qu’entrevoir Londres. Les rues et monuments, tout cela apparaissait et disparaissait comme dans une lanterne magique.
L’église Saint-Paul est immense, c’est une masse imposante, grandiose, mais encaissée dans un cercle de maisons, elle ne fait aucun effet; il faudrait la contempler de loin et on est arrivé devant elle presqu’avant de l’avoir vue. Je pense qu’elle a bien cent cinquante mètres de long et les piliers de la nef n’ont pas moins de vingt à vingt-cinq mètres de tour. Elle peut contenir treize mille personnes à l’aise. L’intérieur est sévère et nu, j’y ai cependant remarqué quelques statues un peu décolletées pour un lieu de piété, même protestant. La statue de Wellington est, paraît-il, un marbre de grande valeur. Six bas-reliefs en marbre représentant des scènes de la Bible sont également fort beaux.
A mon avis Regents-park est plus agréable que Hyde-park, il a d’aussi beaux arbres, de jolis parterres dans le goût français, des fontaines, où tout le monde peut boire, et d’élégants pavillons où l’on trouve autre chose que de l’eau, des glaces, des pâtisseries et tous les rafraîchissements possibles.
La cité est le quartier qui me plaît le plus—c’est le commerce, le mouvement, l’animation comme à Paris.
La Tamise est bien large et bien sale.
En passant devant la caserne des Horse-guards miss Smith m’a fait entrer dans la cour pour admirer les plus beaux hommes du monde. Ils sont en effet d’une taille gigantesque et leur costume est superbe, culotte blanche, jaquette rouge chamarrée de blanc et or, bottes noires, shako couvert d’un immense panache blanc, avec cela six pieds, bien faits, l’air de le savoir, raides comme des piquets, et pas étonnés du tout qu’on les regarde, ils y sont habitués; à cheval, avec leur cuirasse d’acier et leur casque de même métal, ils ressemblent aux statues équestres de l’antiquité.
L’ambassade française n’est pas une belle demeure, c’est bien petit et il est honteux pour les Anglais de ne pas mieux loger notre ambassadeur. Le Consulat très éloigné de l’ambassade est aussi peu de chose.
Quand la reine est à Londres, ce qui est rare, elle habite le palais de Buckingham, assez grand, mais pas remarquable. Saint-James-park qui se trouve devant est très joli; les horse-guards donnent aussi dans ce park. Saint-James-palace, résidence de la cour, a l’air gai d’une prison. Malborough-palace où demeure le prince de Galles ressemble à une simple maison de particulier. Trafalgar-square est plus ornementé, une belle statue de Nelson en bronze s’élève au milieu, et aux quatre coins quatre lions en bronze plus gros que des éléphants complètent cet ensemble splendide. Là est la galerie nationale renfermant seulement quelques peintures de maîtres, mais je n’y suis pas entrée, il fallait encore payer.
Le British-muséum, est un beau monument, contenant d’intéressants manuscrits enluminés; des lettres d’Henry IV roi de France, d’Elisabeth d’Angleterre, de Marie Stuart, d’Henry VIII, d’Anne de Boleyn, de Marie de Médicis, etc. Les cachets et sceaux des rois anciens, ceux de la reine Victoria. Quelques bronzes, beaucoup de momies égyptiennes, des statues grecques, les têtes en plâtre de Néron, de Caïus-Caligula, de Jupiter, de Junon, de Vénus et une foule d’autres curiosités que l’on voit heureusement pour rien. J’ai repassé devant les ministères qui sont vraiment d’énormes maisons.
En rentrant nous avons rencontré un pauvre garçon qui vendait de la lavande, mais personne ne lui en achetait, par charité, je lui en ai pris deux paquets, il avait l’air si malheureux, sa vue m’a gonflé le cœur. Je voudrais être riche pour pouvoir donner. Un peu plus loin, une jeune fille pleurait de désespoir de ne pouvoir vendre ses fleurs. Achetons-lui un bouquet, m’a dit Miss Smith, cette pauvre fille paraît honnête, elle n’appartient certes pas au cercle des Street-Girls, ces pâles et cyniques pauvresses dont les albums conservent le type si particulier. Ah! les Street-Girls, a continué mon interlocutrice, ce sont elles qui, loqueteuses et malpropres offrent en passant, au coin des rues, les bouquets de violettes salies, ce sont elles aussi que l’on rencontre au crépuscule, dansant la gigue dans les sombres carrefours, au son d’un vieux clavier discord; et la nuit on les heurte parfois du pied sur le pavé, anéanties par les orgies du gin.
Que de misères à Londres; Miss Smith m’assure qu’il y a des maîtresses de piano qui donnent des leçons à quatorze sous l’heure, et quatorze sous en Angleterre ne représentent pas sept sous chez nous. Ce soir nous allons à Covent-Garden, à bon marché, pour vingt-quatre sous. Ah! En voilà une chance! Miss Smith est une débrouillarde, elle a le truc pour dénicher les bonnes occasions. Lorsque la saison théâtrale est finie, on donne, l’été, pendant un ou deux mois des concerts dans cette salle. Je ne verrai pas de représentation, mais je suis bien aise de connaître un des plus beaux théâtres de Londres.