CHARLEMAGNE (768-814)

Bien qu'il eût lui-même rétabli l'unité de commandement, Pépin le Bref, avant de mourir, céda encore aux coutumes des Francs, car il partagea la Gaule entre ses fils Charles et Carloman. Les deux frères ne vécurent pas en bonne intelligence, mais la mort de Carloman (771) permit bientôt de rétablir l'unité. Charles écarta les enfants de Carloman et se fit reconnaître seul chef des Francs. C'est lui qui devait porter au plus haut degré la gloire de sa famille et mériter d'être appelé le Grand ou Charlemagne.[2]

Charlemagne était né dans un des domaines de Pépin le Bref, sur les bords du Rhin.

Il fut élevé, comme tous les rois de ce temps, non dans des palais (il n'y en avait plus), mais dans des fermes établies au milieu des forêts. Gros, robuste, d'une taille très haute, presque un géant, il avait dans toute sa personne un air de grandeur et de dignité. Intrépide et infatigable, toujours en chasse ou en guerre, il ne quittait presque jamais le cheval et jamais l'épée.

La renommée avait tellement exalté la puissance de Charlemagne que son aspect seul inspirait la plus vive frayeur, si nous en croyons un vieux récit.

Sous la conduite de Charlemagne, les Francs sortirent de la Gaule de tous côtés et soumirent tous les peuples qui occupaient le centre et le midi de l'Europe.

Afin de délivrer Rome et le pape du danger qui les menaçait sans cesse, Charlemagne détruisit le royaume des Lombards (774-776). Il prit alors le titre de roi d’Italie. Il vint à Rome et confirma au pape Adrien la possession des vastes domaines que Pépin avait accordés en 756 au pape Étienne II.

Le roi des Francs marchait contre Didier, roi des Lombards, qui avait recueilli plusieurs de ses ennemis, et parmi eux un ancien officier de Charles, le comte Oger. Lorsqu'on annonça l'approche des Francs, Didier monta, avec Oger, sur une des plus hautes tours de la ville de Pavie: Il aperçut d'abord les bagages et les machines et dit à Oger: «Est-ce que Charles est dans cette armée?—Non, répondit le comte, pas encore!»

On vit ensuite l'armée même, la foule des peuples rassemblés des contrées les plus lointaines. «Vraiment, dit le roi, Charles doit être au milieu de ces troupes.—Mais non, répondit le comte, pas encore! pas encore!» Et voici, comme il parlait, qu'on aperçut ceux qui formaient la garde de Charles et qui ne connaissaient pas le repos. «Est-ce Charles? s’écrie Didier étonné.—Non, dit Oger, pas encore. Quand tu verras, ajouta-t-il, la moisson frémir d'horreur dans les champs et le fleuve refléter la couleur du fer, alors tu pourras croire à l'arrivée de Charles.»

Il n'avait pas encore fini de parler qu'on crut apercevoir un nuage ténébreux. Charles approchait et de ses armés sortait un éclat sinistre. Il apparut enfin, couvert de fer, avec son casque de fer, portant de sa main gauche une lance de fer et sa main droite appuyée sur son invincible épée. Tous ceux qui marchaient devant lui, à ses côtés, derrière lui, avaient le même aspect terrible.

«Le voici! le voici! celui que tu demandais!» s'écria Oger, et tous deux tombèrent évanouis.

Charlemagne enveloppa de son armée la ville de Pavie. La famine et la maladie décimèrent les défenseurs de la cité, qui fut obligée de se rendre.

Didier vint lui-même se livrer à Charlemagne, qui le fit enfermer pour le reste de ses jours dans un cloître, ainsi qu'Oger.

Guerres en Espagne contre les Arabes.—Charlemagne franchit les Pyrénées et refoula au delà de l'Èbre les Arabes d'Espagne (778). Mais, au retour, son arrière-garde fut écrasée dans la vallée de Roncevaux par les Basques ou Vascons qui occupaient les montagnes et firent rouler sur les Francs d'énormes quartiers de rocs. Là périt le neveu de Charlemagne, Roland, que les poètes célébrèrent beaucoup et vantèrent comme le modèle des guerriers.

Selon les légendes, un traître, Ganelon, aurait indiqué aux ennemis la route que le neveu de Charles devait prendre, et ceux-ci l'attaquèrent au passage de Roncevaux. De tous côtés les traits pleuvaient, des arbres entiers déracines, des quartiers de roches étaient précipités sur les Francs entassés dans l'étroite vallée. Roland, qui combattait vaillamment, sonna de son cor pour avertir Charlemagne. Le bruit en arriva jusqu'aux oreilles de Charles: «C'est mon neveu qui m'appelle, dit-il avec inquiétude.—Non, dit Ganelon qui l'accompagnait, votre neveu chasse à travers la montagne.» Et le roi continua sa route.

Roland sonna si fort que les veines de son cou se rompirent. Sur le point de mourir, il ne voulait pas que sa terrible épée, sa Durandal, comme on l'appelait, tombât entre les mains des ennemis; il chercha un rocher pour la briser; ce fut, disent les poètes, l’épée qui fendit le rocher. Ne pouvant briser Durandal, Roland la jeta dans une fontaine où elle doit rester, toujours d'après la légende, jusqu'à la fin des temps.

Charlemagne avait fini par comprendre les sons désespérés du cor de Roland; il était revenu en toute hâte sur ses pas, mais trop tard, et ne put que venger la mort de son neveu.

Guerres contre les Saxons.—Mais la guerre la plus longue, la plus acharnée que Charlemagne eut à soutenir, fut la guerre contre les Saxons. A dix-huit reprises différentes, dans l'espace de trente-trois ans, il pénétra dans le pays compris entre le Rhin et l’Elbe.

Charles s'appliqua surtout à convertir les Saxons à la religion chrétienne. Il détruisit leurs bois sacrés, renversa leurs idoles, entre autres l’Irminsul, tronc d'arbre énorme et sculpté en forme de statue.

Un chef surtout avait excité les Saxons à la résistance, Witikind. Ardent, infatigable, habile, Witikind se dérobait à toutes les recherches: quand il ne pouvait plus lutter, il se retirait chez les Danois et reparaissait dès que Charlemagne s'éloignait.

Le bruit du désastre de Roncevaux étant parvenu jusque dans la Saxe, Witikind souleva toute la Germanie et osa se montrer sur les bords du Rhin (778). Charles fut obligé de recommencer la conquête du pays. Il y resta trois années pour y fonder des monastères, y bâtir des châteaux forts, y créer des évêchés.

Charles alors croit pouvoir s’éloigner. Mais Witikind reparait et détruit une armée franque. Charles aussitôt revient au milieu des Saxons en ennemi irrité et inflexible. Witikind lui échappe encore, mais quatre mille cinq cents prisonniers sont décapités en un seul jour à Verden (782).

Ce terrible massacre fut le signal d'une nouvelle guerre sans merci. Les Saxons, épuisés, à la fin se soumirent. Witikind, ne trouvant plus de soldats, fatigué lui-même et apprenant que Charles lui ferait grâce s'il voulait se convertir, vint reconnaître l'autorité de Charlemagne et recevoir le baptême à la villa royale d’Attigny sur Aisne (785).

La soumission de Witikind termina la grande guerre de Saxe. Plusieurs tribus se révoltèrent encore plus d'une fois jusqu'en l'année 804, et Charlemagne, las de vaincre et de punir «cette race au cœur de fer,» dut transplanter des milliers de familles en d'autres régions et changer les habitants de la Saxe. C'est ainsi que le redoutable roi des Francs créa le pays qu'on a depuis appelé l'Allemagne.

Le roi des Francs se trouvait à Rome au moment ou l'on célébrait le huit centième anniversaire de la naissance du Christ, et c'était précisément le premier jour de l'an 800, car on comptait alors les années à partir de Noël. Pendant la messe, comme Charles priait agenouillé dans l'église de Saint-Pierre et Saint-Paul, le pape Léon III, tenant une couronne d'or, alla tout à coup la lui placer sur la tête en disant: «A Charles très pieux, auguste, couronné de Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, vie et victoire!» Les guerriers francs, flattés dans leur orgueil, s'unirent aux Romains pour répéter avec enthousiasme: «A Charles, empereur des Romains, vie et victoire!»

Le pape se prosterna devant le nouvel empereur d'Occident, qui revêtit un costume magnifique: tunique ornée de broderies, manteau fleuri de rameaux d'or, brodequins étincelants de pierres précieuses. Et toute la ville de Rome fut en joie: elle se croyait rappelée à son antique splendeur.

Cette pompe toutefois, cette magnificence plaisaient peu au redoutable guerrier. En dehors des cérémonies, Charles conserva ses habitudes simples et le grossier costume des soldats francs. Ses compagnons aimaient au contraire à se parer des riches vêtements qu'ils avaient trouvés en abondance dans les villes d'Italie.

Or, un dimanche, après la messe, Charles dit à ses compagnons: «Sans entrer au logis, vêtus comme nous le sommes, partons pour la chasse.» Il tombait une pluie fine et froide. Tout le jour on courut sous la pluie, dans les broussailles, au milieu des bois; les vêtements fins et délicats furent trempés, déchirés. Charles ordonna à ses compagnons de reparaître le lendemain devant lui avec le même costume. Ils se présentèrent tout honteux de leur triste équipage, et Charles plaisanta ses compagnons sur leurs somptueuses guenilles.

Charles n'aurait point mérité le surnom de Grand, s'il n'eût effacé la barbarie du conquérant par la sagesse du législateur; il s'appliqua à faire régner dans son vaste empire l'ordre et la justice. «Une chronique raconte qu'il avait fait suspendre une cloche à la porte de son palais; tous ceux qui voulaient former appel à sa justice, sonnaient cette cloche et le roi, suffisamment averti, leur donnait audience tous les jours. La nuit même, car il avait l'habitude de se lever et de s'habiller plusieurs fois durant la nuit, Charles faisait introduire dans sa chambre des plaideurs de toutes conditions, les priait d'exposer leurs griefs mutuels et se prononçait comme en plein tribunal sur la question en litige.»

Il établit dans les provinces, des comtes, des vicaires, des juges. Il avait l'œil et la main partout. Des envoyés royaux devaient, à chaque saison de l'année, parcourir les provinces et réprimer les excès des officiers. Au printemps et à l'automne, à la veille ou au retour de ces expéditions, l'empereur tenait les assemblées ordinaires chez les Francs; c'est là qu'il publiait ses capitulaires, lois diverses qui réglaient la police de l'État ou l'administration de ses fermes. Charles n'avait d'autres revenus que ceux de ses vastes domaines; aussi le voit-on s'occuper, en même temps que de l'ordre de la société, de la vente de ses bœufs et de ses porcs, des œufs de ses basses-cours, des poissons de ses étangs, des foins de ses prairies, même du superflu des légumes de son jardin. «Un père de famille, a-t-on dit avec raison, pourrait apprendre dans ses lois à gouverner sa maison.»

Ce guerrier redoutable connaissait le prix de la science. Il étudia sa langue maternelle, il apprit le latin; sa rude main, si habituée à manier l'épée, s'exerçait à conduire le stylet sur les tablettes et à tracer d'informes caractères. Il s'entoura de savants qui formaient dans son palais comme une Académie.

Charlemagne avait établi une école dans son palais même pour les enfants de ses leudes et des serviteurs de son palais. Il la visitait souvent. Les enfants les plus pauvres étudiaient avec ardeur. Charles leur dit un jour: «Je vous loue beaucoup, mes enfants, de votre zèle à remplir mes intentions et à rechercher de tous vos moyens votre propre bien. Maintenant, efforcez-vous d'atteindre à la perfection, alors je vous donnerai de riches évêchés, de magnifiques abbayes.» Puis il se tourna vers les enfants des grands, et d'une voix terrible il s'écria: «Quant à vous, fils des principaux de la nation qui, vous reposant sur votre naissance et votre fortune, avez négligé mes ordres et le soin de votre propre gloire dans vos études, si vous ne vous hâtez pas de réparer par une constante application votre négligence passée, vous n'obtiendrez jamais rien de Charles!»

La renommée du puissant empereur s'était répandue au loin. Le monarque le plus puissant de l'Asie, le chef du grand empire arabe, le calife Haroun-al-Raschid (Haroun le Juste), lui envoya plusieurs fois des ambassades et des présents d'une merveilleuse richesse. Parmi ces présents, ce qui étonna le plus les Francs, ce fut un éléphant, animal qu'ils n'avaient jamais vu, et une horloge mécanique avec des figures qui se mettaient en mouvement pour sonner les heures.

Charles mourut en 814 à Aix-la-Chapelle, ville qu'il aimait à cause de ses sources d'eau chaude, et où il avait élevé une grande église. On déposa son corps dans la crypte de cette église et on l'enferma dans un caveau, assis sur un trône de marbre, la couronne d'or sur la tête, un sceptre d'or entre ses mains.


[CHAPITRE IV]

LOUIS LE PIEUX—LE TRAITÉ DE VERDUN—CHARLES LE CHAUVE—LES NORMANDS

Louis le Pieux ou le Débonnaire.—La famille de Charlemagne déclina plus vite encore qu'elle n'avait grandi. L'empire qu'il avait formé était trop vaste et se démembra dès le règne même de son fils, Louis le Débonnaire (814-840). Louis était si faible qu'il ne sut pas même maintenir son autorité dans sa famille. Incapable de porter seul le fardeau que lui avait légué son père, il partagea tout de suite l'empire entre ses trois fils, Lothaire, Pépin et Louis. Un de ses neveux, Bernard d'Italie, protesta contre ce partage, les armes à la main. Vaincu, il eut les yeux crevés par ordre de l'empereur et succomba aux suites de cet horrible supplice (818). Pour expier cette cruauté, Louis se soumit à une pénitence publique à Attigny, s'humilia devant les évêques et commença à avilir aux yeux des peuples la dignité impériale.

Louis le Débonnaire, ayant eu d'un second mariage un quatrième fils, Charles, voulut aussi lui donner un royaume. Les autres fils alors se révoltèrent en 830, et déposèrent l'empereur.

En l'an 833, a si peu de distance de la mort de Charlemagne, l'église de Saint-Médard de Soissons fut le théâtre d'une cérémonie bien différente de celle qui avait eu lieu à Rome en l'an 800. Louis le Débonnaire, détrôné une première fois en 830, venait d'être renversé une seconde fois par ses fils. Lothaire, auquel l'empereur, abandonné de son armée, s'était rendu, se montra sans pitié pour son père. Voulant le rendre incapable de régner, il l'obligea de faire, dans l'église de Saint-Médard de Soissons, une confession publique de ses fautes. On lui enleva tous les insignes de la dignité impériale, même le baudrier et les armes du guerrier. Louis dut revêtir le costume de pénitent et demeurer dans le cloître (833).

Les peuples, encore pleins du souvenir de Charlemagne, protestèrent contre cette humiliation infligée à l'empereur et contre cet outrage fait à un père par ses enfants. Louis le Germanique et Pépin comprirent bientôt qu'ils n'avaient travaillé que pour leur aîné et ne voulurent point reconnaître son autorité. Ils délivrèrent Louis le Débonnaire, le ramenèrent à Saint-Denis, et le revêtirent de nouveau des ornements impériaux (834). Cependant les guerres recommencèrent. L'empereur mourut en combattant son fils Louis le Germanique. «Je lui pardonne, disait-il tristement, mais qu'il sache qu'il me fait mourir.»

Les fils de Louis le Débonnaire (840-843).—Des fils qui avaient outrage l'autorité paternelle ne pouvaient se respecter les uns les autres. Ils luttèrent entre eux comme ils avaient lutté contre leur père.

Pépin était mort, mais Louis le Germanique, Charles et Lothaire se disputèrent les provinces de l'empire. Charles et Louis se liguèrent contre leur aîné, Lothaire, qui seul portait le titre d'empereur. Ils le battirent à la journée de Fontanet (841), près d'Auxerre. Dans chaque camp il y avait des hommes de même nation, et on vit ainsi se battre frères contre frères, Francs contre Francs, Saxons contre Saxons. Charles et Louis demeurèrent vainqueurs.

Les deux frères resserrèrent leur union par un serment mutuel qu'ils prononcèrent devant leurs armées, à Strasbourg, l'un en langue germanique, l'autre en langue romane (ou romaine) (842). Lothaire consentit alors à un partage définitif, à Verdun, en 843. Louis le Germanique conserva tous les pays au delà du Rhin (Saxe et Bavière) et qui devaient former l'Allemagne.

Charles garda les pays qu'il gouvernait, c'est-à-dire la Gaule, mais non dans toute son étendue. Lothaire conservait l’Italie et recevait, en outre, les pays compris entre la Meuse et le Rhin, entre la Saône et le Jura, entre le Rhône et les Alpes (Belgique, Lorraine, Alsace, comté de Bourgogne, Dauphiné et Provence).

Ce partage de famille, semblable à tous ceux qui s'étaient faits jusqu'alors, eut cependant les plus déplorables conséquences. Les pays qui formaient la part de Lothaire n'étant rattachés ni à la Gaule, ni à la Germanie, et trop divers pour devenir eux-mêmes un État, devaient être la cause de guerres sans fin. La Bourgogne, le Dauphiné, la Provence firent plus tard retour à la Gaule comme la nature l'indiquait; mais le territoire entre la Meuse et le Rhin, la riante vallée de la Moselle, la pittoresque et riche vallée du Rhin, restèrent un éternel sujet de discorde entre la France qui réclame et l'Allemagne qui détient aujourd'hui ces pays jadis gaulois, romains et francs.

Charles le Chauve (843-877).—Prince faible, Charles le Chauve, qui avait reçu la Gaule mutilée, ne pouvait même y exercer son autorité. Les ducs et les comtes établis dans les provinces s'y déclaraient souverains. La France allait se décomposant en petits États. Pour comble de malheur, arrivaient de nouveaux barbares, les Normands.

Les Normands.—Nommés ainsi parce qu'ils venaient des pays du nord, de la Scandinavie, les Normands étaient d'intrépides marins, habiles à manier la rame et la voile. Leurs chants ordinaires suffisent à les peindre: «Que le pirate dorme sur son bouclier, le ciel bleu lui sert de tente.—Quand le vent souffle avec furie, hisse ta voile jusqu'au haut du mât. Les vagues bouleversées repoussent le pirate; laisse aller; qui amène sa voile est un lâche: mieux vaut mourir.—Si le marchand passe, protège son navire, mais qu'il ne refuse pas le tribut. Tu es le roi sur les vagues, il est l'esclave de son gain.—Les blessures honorent le pirate; elles parent l'homme quand elles se trouvent sur sa poitrine ou sur son front.»

Ces rois de la mer, montés sur leurs barques grossièrement construites et ornées à l'avant de figures de serpents et de chevaux, arrivent à l'embouchure des fleuves: ils se saisissent d'un îlot ou d'un poste de difficile accès qui leur sert de cantonnement, de retraite en cas de besoin. Le jour, ils restent immobiles dans des baies solitaires ou cachés dans les forêts du rivage; la nuit, ils abordent, escaladent couvents et châteaux forts, pillent le pays, organisent une sorte de cavalerie avec les chevaux qu'ils rencontrent et courent en tous sens jusqu'à trente ou quarante lieues de leur flotille. A la vue de ces guerriers couverts d'un tissu de lames de fer disposées en écailles, armés d'une lourde hache, d'une épée à deux tranchants ou d'une longue lance, l'effroi des populations est indicible; les prières de l'époque l'attestent: «De la fureur des Normands délivrez-nous, Seigneur!» s'écriaient-elles dans leur terreur.

Cette faiblesse les enhardissait: Paris, Orléans, Toulouse furent pillés; les Normands perdent même l'habitude de retourner dans leur pays pendant l'hiver. Une seule famille se distingue par son courage contre ces ravageurs, celle de Robert le Fort, comte d'Anjou. Robert acquit une grande renommée en repoussant les pirates, mais il périt au combat de Brissarthe (865) près d'Angers.

L'empereur Charles le Gros (884-888).—Le fils de Charles le Chauve, Louis le Bègue, ses petits-fils Louis III et Carloman ne firent que passer sur le trône. La Gaule tomba sous l'autorité d'un descendant de Louis le Germanique, l'empereur Charles le Gros, qui reconstitua, en 884, l'empire entier de Charlemagne. Mais ce prince qui méritait bien son surnom était aussi faible en Germanie qu'en Gaule.

Dans l'été de 885, une nombreuse flottille normande conduite par deux redoutables chefs, Godefried et Siegfried, remonta le cours de la Seine. Elle comptait plus de trois mille barques longues et plates qu'ornaient de grossières figures de serpents ou de dragons. Instruits par les malheurs précédents, les Parisiens avaient protégé, par des tours, sur chaque rive du fleuve, les deux ponts qui mettaient leur île en communication avec le pays. Deux cents seigneurs, avec leurs hommes, avaient répondu à l'appel du comte de Paris Eudes, digne fils de Robert le Fort, et s'étaient enfermés dans la ville. Aussi le roi des pirates, Siegfried, essaya-t-il de négocier: il ne demandait que le passage pour aller en Bourgogne. Mais l'évêque de Paris, Gozlin, lui répondit: «L'empereur Charles nous a donné Paris à garder; si par hasard la défense de ses murs eût été confiée à ta foi, ferais-tu pour nous ce que tu demandes pour toi?—Si je le faisais, s'écria fièrement le barbare, ma tête devrait tomber sous la hache et être jetée aux chiens.» Les Normands commencèrent le siège (novembre 885).

Un an entier les Parisiens repoussèrent les assauts des pirates. Une crue subite de la Seine emporta une partie du Petit-Pont, et douze guerriers restèrent isolés dans la tour construite sur la rive gauche: un jour entier ils tinrent tête à l'armée des barbares qui finirent par incendier la tour. Les douze Parisiens se retirèrent sur les débris du pont et continuèrent à combattre: sur la foi qu'ils auraient la vie sauve, ils se rendirent; mais ils furent massacrés, et l'un d'eux, Hérivée, qu'on voulait épargner, refusa noblement de se racheter par une rançon.

Cependant la misère de Paris croissait, car la famine était venue, et la peste. L'évêque Gozlin, qui soutenait les combattants par ses prières et son exemple, mourut. Alors le comte Eudes s'échappa pour aller solliciter le secours de l'empereur Charles le Gros. Eudes parvint ensuite à rentrer dans la ville, malgré les Normands. Enfin, au mois d'octobre (886), sur les hauteurs de Montmartre, parut l'armée de Charles lui-même: les Parisiens s'attendaient à voir exterminer leurs ennemis. Charles, au lieu de combattre, acheta la retraite des Normands au prix de sept cents livres d'argent.

Charles le Gros montrait partout la même lâcheté. Aussi les grands de tous les pays l'abandonnèrent et le déposèrent à la diète de Tribur en Allemagne (887). On ne lui nomma pas de successeur comme empereur, et chaque nation se choisit un chef particulier: l'empire de Charlemagne était à jamais détruit. La Gaule donna la couronne au vaillant défenseur de Paris, le duc des Francs, Eudes. L’Italie se partagea entre plusieurs princes. Tout le monde d'ailleurs voulait devenir roi: il y avait des rois de Bourgogne, de Provence, de Lorraine, de Navarre, etc., mais en réalité trois grandes nations sortirent seules de ce démembrement de l'empire carolingien: la nation française, la nation italienne, la nation allemande.

Eudes, proclamé roi des Francs en 887, régna jusqu'en 898. Mais s'il commençait dans la Gaule devenue la France, une nouvelle famille de rois, les descendants de Charlemagne conservaient encore des partisans: un petit-fils de Charles le Chauve, Charles le Simple, succéda au roi Eudes.

Charles le Simple (898-922).—Ce prince qui méritait bien son surnom, car il était naïf et simple d'esprit, mit fin pourtant, en 912 par le traité de Saint-Clair-sur-Epte, aux incursions des Normands: il concéda à leur chef Rollon, qui se fit baptiser et épousa la fille de Charles, les rives verdoyantes et fertiles de la basse Seine: ce pays forma dès lors le duché de Normandie.

Grâce à la sévérité de Rollon, les Normands perdirent leurs habitudes de pillage, la sécurité revint et les anciennes populations, soumises à leur autorité, travaillèrent avec une telle ardeur que la Normandie devint rapidement une des plus riches provinces.

Charles le Simple, comme ses prédécesseurs, affaiblissait par ses libéralités le domaine royal, sans pour cela empêcher les grands de se révolter contre lui. Il fut renversé du trône en 922 et mourut, au château de Péronne, captif d'Héribert, comte de Vermandois.

La famille d'Eudes; les ducs des Francs.—La famille d'Eudes, au sein de laquelle s'était maintenu le titre de duc des Francs, l'emporta de nouveau jusqu'en 936 avec Robert Ier (922-923), Raoul de Bourgogne (923-936). Mais le petit-fils d'Eudes, Hugues, comte de Paris, duc des Francs, et connu dans l'histoire sous le nom de Hugues le Grand, ne jugea pas encore venu le moment de déposséder tout à fait la famille de Charlemagne. Il rappela lui-même d'Angleterre où on l'avait emmené, le jeune fils de Charles le Simple, Louis IV, surnommé pour cette raison d'Outre-mer (936). Toutefois il entendait bien gouverner comme avaient fait jadis les maires du palais.

A la mort de Louis IV, Hugues ne chercha pas non plus à prendre une couronne qui ne pouvait tarder à échoir à sa famille; il reconnut Lothaire, fils de Louis. Il mourut lui-même en 956, laissant trois fils, dont l'aîné, Hugues Capet, recueillit, avec le comté de Paris, le titre de duc des Francs. Lothaire (954-986) était un prince actif qui ne put cependant secouer la tutelle de Hugues Capet. Il mourut en 986.

Hugues Capet fit reconnaître le jeune Louis V. Mais Louis V mourut, au bout d'un an, à la suite d'un accident de chasse. Les seigneurs alors, rejetant les prétentions de son oncle, Charles de Lorraine, élurent pour roi Hugues Capet comte de Paris et duc des Francs. Ce fut le chef d'une famille qui devait régner durant huit siècles.


[CHAPITRE V]