LES CROISADES—LA CHEVALERIE

Les premiers Capétiens (987-1108).—Les premiers Capétiens ne purent remédier au désordre de la société. C'est à peine s'ils étaient égaux aux autres seigneurs. Hugues Capet (987-996) écrivait à Adelbert, comte de Périgord, qui refusait d'obéir. «Qui t'a fait comte?» L'autre répondit insolemment «Qui t'a fait roi?»

Son fils Robert eut la piété d'un moine, non la fermeté d'un roi. Les guerres devinrent si nombreuses, les famines si affreuses, qu'on crut à une prédiction qui annonçait la fin du monde pour l'an 1000. Cette terreur augmenta la puissance et la richesse de l'Église à laquelle les seigneurs, pour obtenir le pardon de leurs fautes, firent de grandes générosités. L’Église, du reste, chercha à remédier au désordre affreux de la société. Sous le règne de Henri Ier (1031-1060), elle publia la Trêve de Dieu (1041). La guerre était interdite du mercredi soir au lundi matin de chaque semaine, durant le carême et l'avent. Après Henri Ier règne Philippe Ier (1060-1108), qui demeure presque toujours renfermé dans ses châteaux ou occupé à combattre les vassaux de son domaine.

Conquête de l'Angleterre par les Normands.—Guillaume, duc de Normandie, était le parent d'un roi saxon qui régnait sur l'Angleterre: il prétendit à son héritage. En 1066 il réunit autour de lui ses vassaux et appela une foule d'aventuriers, leur promettant argent et domaines. Avec une flotte nombreuse, il traversa la Manche et aborda sur la côte méridionale de la grande île. Le duc ne vint à terre que le dernier de tous, il fit un faux pas et tomba sur la face. Un murmure s'éleva; des voix crièrent: «Dieu nous garde! C'est mauvais signe.» Mais Guillaume, se relevant, dit aussitôt: «Qu'avez-vous? Quelle chose vous étonne? J'ai saisi cette terre de mes mains et, par la splendeur de Dieu, tant qu'il y en a, elle est à vous.»

Les Saxons avaient élu pour roi Harald auquel on conseillait d'éviter le combat et de faire retraite vers Londres en ravageant tout le pays pour affamer les étrangers. «Moi, répondit Harald, que je ravage le pays qui m'a été donné en garde! Par ma foi, ce serait trahison et je dois plutôt tenter les chances de la bataille avec le peu d'hommes que j'ai, mon courage et ma bonne cause.»

L'armée de Guillaume se trouva bientôt, à Hastings, en vue du camp saxon qui était assis sur une longue chaîne de collines et fortifié par un rempart de pieux et de claies d'osier. Un Normand, appelé Taillefer, poussa son cheval en avant du front de bataille et entonna le chant, fameux dans toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland. En chantant, il jouait avec son épée, la lançait en l'air avec force et la recevait dans sa main droite. Les Normands répétaient ses refrains et criaient: «Dieu aide! Dieu aide!»

La bataille fut vive et acharnée, mais les Saxons, ayant commis l'imprudence de quitter leurs retranchements, furent vaincus. Harald périt au milieu de la mêlée; beaucoup de Saxons ne voulurent point survivre à ce désastre et se défendirent jusqu'à la mort. Guillaume, maître du pays, y fixa les Normands et partagea les terres entre ses soldats. La langue française se parla au delà de la Manche, et la langue anglaise en a retenu quantité de mots et d'expressions.

La première croisade (1095-1099).—On vit bientôt des expéditions autrement grandes et fameuses. La Palestine avec Jérusalem était devenue la proie des Arabes musulmans, puis des Turcomans,[4] bien plus farouches.

Or les chrétiens allaient en grand nombre visiter Jérusalem et les lieux saints. C'était le pèlerinage, comme on disait. Les chrétiens qui accomplissaient ce pèlerinage furent exposés à de violents outrages. Un pèlerin français, Pierre l'Ermite, vint raconter aux peuples de l'Europe ces persécutions, les excitant à la guerre sainte. Pierre l'Ermite s'appelait de son vrai nom Pierre d'Achères (des environs d'Amiens). Il avait été guerrier, puis s'était fait ermite, d'où son surnom de Pierre l'Ermite. Ayant fait le pèlerinage de la Terre Sainte, il fut vivement ému des souffrances des chrétiens d'Orient et vint les raconter au pape Urbain II. Encouragé par lui, Pierre l'Ermite traversa l’Italie, puis la France. Monté sur une mule, un crucifix à la main, les pieds nus, portant une pauvre robe attachée par une grosse corde, il prêcha la guerre contre les infidèles et appela les chrétiens à la délivrance du tombeau du Christ.

Le pape Urbain II, Français de naissance, convoqua à Clermont en Auvergne un concile où, avec les prélats, affluèrent les seigneurs et une multitude de peuple. Pierre l'Ermite raconta de nouveau les malheurs des chrétiens de la Palestine. Le pape exhorta les Francs à cesser leurs guerres et à mettre leur bravoure au service de la religion. Tous répondirent par un même cri: «Dieu le veut! Dieu le veut!» (1095). Nobles et vilains firent vœu de partir pour la guerre sainte; comme signe de ce vœu, ils attachèrent à leur épaule une croix d'étoffe rouge: ce qui leur fit donner le nom de Croisés, et à l'expédition le nom de Croisade. Tout le monde voulait partir pour la croisade. Les pauvres gens entassaient dans des charrettes tout ce qu'ils avaient. Les premiers prêts, ils se mirent en route sous la conduite de Pierre l'Ermite et de Gauthier sans Avoir. A la vue de chaque ville nouvelle, les femmes et les enfants, dans leur simplicité, demandaient: «Est-ce donc là Jérusalem?» Cette foule traversa l'Allemagne en pillant pour vivre et arriva décimée en Asie, où elle fut exterminée.

L'armée des seigneurs ne s'ébranla qu'après de longs préparatifs. Elle formait une masse de cent mille chevaliers, six cent mille fantassins (1096), et avait à sa tête des chefs expérimentés à la tête desquels on distinguait Godefroy de Bouillon, Raymond de Toulouse, Hugues de France, Étienne de Blois, le Normand Bohémond, prince de Tarente (en Italie) et son cousin Tancrède.

Après deux batailles sanglantes, les Turcs se contentèrent de harceler par leur cavalerie légère les lourds chevaliers; ils laissèrent combattre pour eux la faim, la misère, l'intempérie des vents, l'ardeur brûlante du soleil. Jusqu'en Syrie, chaque pas fut marqué par des cadavres. Là se trouvait la puissante et riche Antioche. Les croisés, épuisés et quoique réduits de moitié, étaient encore au nombre de 300,000 hommes. Il fut impossible de nourrir ces masses pendant un siège qui dura sept mois: la famine était affreuse. Les intrigues de l'habile Normand Bohémond parvinrent cependant à rendre les chrétiens maîtres de la ville, où ils trouvèrent, après une abondance de quelques jours, la disette et l'épidémie.

Pour comble de maux, arrivait une grande armée turque. Un instant le découragement fut extrême. Tout à coup l'enthousiasme succède à cette torpeur: le bruit s'est répandu qu'un prêtre de Marseille vient de trouver en terre la lance qui avait percé le côté du Christ; alors ces malheureux, qui n'attendaient plus que la mort, maintenant pleins de force et de courage, se précipitent sur les Turcs, qu'ils mettent en pleine déroute (1098).

D’Antioche, l'armée s'avance lentement sur Jérusalem. Tout à coup, au revers d'une colline de sable rougeâtre et sans verdure, elle s'arrête. A quelque distance s'élevait une ligne de remparts, des portes, des tours, des temples, des édifices. Le même cri Jérusalem! sortit de toutes les bouches poussé par soixante mille personnes qui seules survivaient à ces trois années d'épreuves (1099). Les croisés ne purent maîtriser leur enthousiasme et marchèrent à l'assaut, mais ils furent repoussés et durent se résigner à faire un siège régulier. Au bout de cinq semaines ils étaient en mesure de tenter une attaque mieux concertée. Ils firent rouler au pied des murailles de hautes tours surmontées de ponts-levis qui s'abattaient sur les parapets. Pendant deux jours on combattit avec une égale fureur. Vers le milieu de la seconde journée (un vendredi, le 14 juillet 1099) les croisés réussirent à pénétrer dans la ville, et un horrible carnage suivit la victoire.

Les croisés s'accordèrent à choisir, pour garder et gouverner le nouveau royaume chrétien, Godefroy de Bouillon, qui, loin de s'en montrer plus fier, n'en fut que plus humble. Il ne voulut pas prendre le titre de roi, mais celui de défenseur du saint sépulcre. Il dit: «qu'il ne voulait pas porter une couronne d'or là où le roi des rois avait porté une couronne d'épines.» Les députés d'une peuplade étant venus lui parler le trouvèrent assis sur un sac de paille; ils s'en étonnèrent. «La terre, leur dit-il, doit être le siège des hommes pendant leur vie, puisqu'elle leur sert de sépulture après leur mort.»

Louis VI.—La croisade avait amené l'éloignement et la mort d'un grand nombre de seigneurs; les efforts des villes qui cherchaient à obtenir des chartes de commune, embarrassaient les autres. Cet affaiblissement des seigneurs profita au roi de France qui n'avait pas bougé de ses châteaux.

Le fils de Philippe Ier, Louis VI (1108-1137), surnommé le Gros, mais plus justement appelé l’Éveillé, releva l'autorité royale. Modèle des chevaliers, toujours prêt à défendre le pauvre et l'orphelin, il fit, durant son règne de vingt-neuf ans, une guerre sans merci aux seigneurs pillards que les auteurs du temps comparent à des loups dévorants.

Louis VII (1137-1180).—Le roi Louis VII fut un prince moins habile que son père. Il fit une guerre contre le comte de Champagne. Dans cette guerre, l'église de Vitry fut brûlée et treize cents personnes périrent (1142). Louis VII, alors plein de repentir, voulut diriger une expédition en Terre Sainte. Ce fut la deuxième croisade, que prêcha saint Bernard, mais elle n'eut pas de brillants résultats.

Louis VII avait épousé une riche héritière, Eléonore d'Aquitaine. Mais, après la croisade, il la répudia. Le roi perdit ainsi la dot que la reine lui avait apportée, les plus belles provinces du Centre et du Midi, plus de treize de nos départements.

Eléonore épousa Henri Plantagenet,[5] comte d'Anjou, héritier de la Normandie et, quelques années après, roi d'Angleterre, sous le nom de Henri II. Une grande partie de la France (équivalant à vingt et un de nos départements) appartint alors aux rois anglais.

Philippe Auguste (1180-1223).—Le fils que Louis VII, après son divorce avec Eléonore, avait eu d'un autre mariage, Philippe, devait mériter le surnom d'Auguste. Arrivé au trône à l'âge de quinze ans (en 1180), il sut résister aux barons indociles comme au roi d'Angleterre, organiser ses domaines, et il compte parmi les plus grands rois. Philippe fit la guerre au roi d'Angleterre, Henri II, et soutint ses fils révoltés contre lui. L'un d'eux, Richard, était même devenu l'ami de Philippe, mangeait à sa table et combattait avec lui contre le roi Henri. Celui-ci étant mort en 1189, Richard lui succéda. D'abord rien ne parut changé. Philippe et Richard restèrent amis.

Le royaume de Jérusalem venait d'être détruit. La ville sainte avait dû se rendre au sultan Saladin (1187). Guillaume, archevêque de Tyr, vint raconter en Europe les malheurs de la Palestine. Philippe Auguste partit pour la troisième croisade et Richard promit de le suivre (1190). En Palestine, les croisés assiégèrent et prirent Ptolémaïs. Mais les deux amis se brouillèrent. Richard, querelleur, hautain, ne tarda pas à blesser Philippe, plus calme, plus avisé. Philippe, en prince prudent, se hâta de revenir dans son royaume (1192).

Richard Cœur de Lion.—Richard était demeuré longtemps en Asie à batailler contre les Sarrasins. Il revenait toujours de la mêlée hérissé de flèches, «semblable à une pelote couverte d'aiguilles.» Longtemps les musulmans parlèrent de ses exploits. Lorsqu'un cheval, effrayé par quelque buisson, se cabrait, son maître lui disait: «Crois-tu donc que ce soit l'ombre du roi Richard?» Le roi anglais ne put néanmoins reprendre Jérusalem. Il quitta la Terre Sainte après avoir conclu un traité avec Saladin. Richard, au retour de la Palestine, fut obligé de traverser le duché d'Autriche, dont il avait, à la croisade, insulté le souverain. Reconnu, arrêté, livré à l'empereur d'Allemagne, Henri VI, il subit quatorze mois de captivité.

Selon la légende, un fidèle trouvère, Blondel, découvrit sa prison en chantant près de sa tour ses airs favoris. Les barons et le peuple anglais rachetèrent leur roi au prix de 150.000 marcs d'argent (1194). Devenue libre, Richard voulut se venger du roi de France. Une guerre de cinq ans n'aboutit qu'à d'inutiles ravages. Incapable de repos et toujours avide de gain, Richard courut dans le Limousin assiéger le château de Chalus, dont le seigneur, disait-on, cachait un trésor: il périt frappé d'une flèche (1199), et son frère Jean se fit reconnaître roi d'Angleterre.

Jean, homme à la fois lâche et cruel, poignarde son neveu Arthur qu'on voulait lui opposer. Philippe profite de l'indignation soulevée par ce crime pour citer son vassal homicide devant les seigneurs de sa cour (1203). Jean se garde bien de paraître. La cour prononce la confiscation des provinces qu'il tenait, en fief, du roi de France, et Philippe a bientôt mis la main sur la Normandie, l'Anjou, la Touraine, le Poitou. Jean ne voulut pas même se déranger d'une partie d'échecs pour répondre aux habitants de Rouen qui venaient le prier de les secourir. Puis regrettant ses belles provinces, il appela l'empereur d'Allemagne, Otton IV, pour l'aider à reprendre les pays qu'il n'avait pas su défendre. Les comtes de Flandre et de Boulogne entrèrent dans la ligue, voulant arrêter les progrès de la royauté française qui cherchait à ressaisir, à réunir ses domaines épars. Mais le plus grand nombre des seigneurs, avec les milices communales, se réunirent autour de Philippe Auguste qui marcha au-devant de l'armée ennemie, composée de Flamands, d'Allemands et d'Anglais.

La bataille de Bouvines.—A mi-chemin de Tournai à Lille, en Flandre, se trouve le village de Bouvines. La petite rivière de la Marque coule près de là et on la franchissait sur un pont rustique. Philippe faisait passer cette rivière à ses troupes; une partie des milices communales l'avait déjà franchie; le roi fatigué et accablé par la chaleur (c'était le 27 juillet 1214), se reposait sous l'ombre d'un frêne, près d'une chapelle, lorsque l'on annonça que l'ennemi approchait. Aussitôt le roi se leva, entra dans l'église et, après une courte prière, il se fit armer et monta à cheval d'un air tout joyeux comme s'il eût été convié à une noce ou à quelque fête. On criait de toutes parts dans la plaine: Aux armes, barons! aux armes! les trompettes sonnaient et les corps de bataille qui avaient déjà passé le pont retournaient en arrière.

A midi on vit déboucher toute l'armée des coalisés. L'empereur Otton avec le comte de Flandre, Fernand, et le comte de Boulogne commandaient les principaux corps des alliés: au centre de leur armée on voyait un char traîné par quatre chevaux où se dressaient les armes impériales; «l'aigle d'or tenait dans sa serre un énorme dragon dont la gueule béante, tournée vers les Français, paraissait vouloir tout avaler,» dit un chroniqueur. Pour Philippe, il était venu se placer au premier rang et n'avait pas même, dans son impatience; attendu l'oriflamme, bannière que les rois de France partant en guerre allaient prendre à l'abbaye de Saint-Denis.

Le combat fut d'abord acharné du côté des Flamands. Mais le comte de Flandre, Fernand, est blessé et pris; de ce côté, la victoire est bientôt assurée. Au centre, Philippe Auguste avait couru un grand danger. Les Allemands avaient pénétré jusqu'à lui et l'avaient renversé de cheval au moyen de leurs hallebardes. Un seigneur est presque seul à le protéger, frappant d'une main et élevant de l'autre la bannière royale en signe de détresse. Les chevaliers accourent. Philippe est délivré. Otton, enveloppé à son tour, faillit bien aussi être pris ou tué. Son cheval est blessé, se cabre, se dégage et dégage en même temps son maître, qui s'enfuit au plus vite hors de la mêlée. Le char impérial d'Otton fut brisé en mille pièces. Les Anglais furent les derniers rompus, mais le comte de Boulogne, qui les commandait, fut pris. De toutes parts la victoire était complète.

Le retour de Philippe Auguste fut un vrai triomphe. A Paris, les bourgeois et la multitude des écoliers firent une fête sans égale; le jour ne suffisant pas, ils festoyèrent la nuit avec de nombreuses lumières. Le peuple sentait l'importance de cette victoire sur les étrangers: c'était la première victoire nationale.

Saint Louis.—Philippe Auguste mourut en 1223, laissant un royaume agrandi et surtout bien administré, car il fut un prince législateur aussi bien que guerrier. Son fils Louis VIII, prince brave et surnommé Cœur de Lion, régna peu, mais réussit à pacifier le Midi, où les seigneurs du Nord avaient fait contre les Albigeois, qu'on accusait d'hérésie, une croisade terrible et sanglante. La royauté recueillit les fruits de cette sinistre expédition sans s'y compromettre, et le Languedoc fut dès lors rattaché aux domaines de la couronne. Louis VIII laissa plusieurs enfants dont l'aîné n'avait que douze ans (1226). La reine Blanche de Castille prit en mains la régence; pieuse et charitable, Blanche n'en était pas moins d'une rare fermeté; elle conjura tous les périls, triompha d'une ligue que les seigneurs avaient formée contre la royauté, et livra un pouvoir affermi à son fils Louis IX que ses belles leçons avaient orné de toutes les qualités et de toutes les vertus.

Blanche de Castille avait surtout rendu le plus grand service à son fils en veillant avec une extrême sollicitude à son éducation. Elle l'élevait comme un enfant appelé à gouverner un grand royaume et le nourrit dans les sentiments de la plus austère piété, lui mettant devant les yeux bons exemples et bons enseignements. Louis rappelait plus tard que sa mère lui avait fait entendre qu'elle aimerait mieux le voir mort que le voir commettre un seul péché mortel.

Même quand il allait, pour se récréer, en bois ou en rivière, il était toujours accompagné de son maître, qui ne cessait de l'instruire. Aussi devint-il un prince savant pour son temps, et, comme il inclinait naturellement aux vertus que sa mère s'appliquait à lui faire aimer, il ne cessa de les pratiquer sur le trône.

La croisade d’Égypte.—Louis IX, en 1244, tomba gravement malade. Il fit vœu alors, s'il guérissait, d'aller en Terre Sainte. Ce fut la septième croisade. L'expédition fut dirigée contre l'Égypte, parce que le sultan de ce pays s'était emparé de Jérusalem. L'armée débarqua devant Damiette en Égypte (1249). Louis IX, impatient, se jeta, l’épée au poing, dans la mer pour aller attaquer les Sarrasins rangés sur le rivage. Les Sarrasins s'enfuirent; la ville fut prise.

L'année suivante, la peste envahit l'armée, et il fallut songer à la retraite. Mais les musulmans enveloppèrent les Français, qui furent obligés de se rendre.

Les malheurs de ces expéditions mirent dans tout son relief la fermeté et la patience de Louis IX. Malade lui-même et pouvant à peine se soutenir, il avait voulu néanmoins demeurer à l'arrière-garde. Prisonnier, il montra une sérénité inaltérable.

Le sultan demanda, pour la rançon de Louis IX, Damiette et un million de pièces d'or. Louis répondit qu'il rendrait Damiette pour sa rançon et payerait pour celle de ses gens le million de pièces: car «un roi de France, dit-il, ne devait point se racheter à prix d'argent.» Mais quelques jours après, le sultan était égorgé par les émirs. Louis IX fut en péril. Un émir furieux se présenta à lui, tenant à la main un glaive ensanglanté: «Que me donneras-tu, dit-il, pour avoir tué ton ennemi qui t'eût fait mourir s'il eût vécu?» Louis ne répondit point. On dit même que les émirs, pleins d'admiration pour sa noblesse d'âme, songèrent un moment à le prendre pour roi. Enfin ils le délivrèrent, lui et l'armée. Un seigneur vint dire joyeusement qu'en pesant l'or de la rançon on avait fait tort aux Sarrasisn de dix mille livres. Le roi se fâcha et ordonna de les rendre.

Louis ne veut pas encore rentrer en Europe; il va en Syrie fortifier les derniers boulevards des chrétiens, Césarée, Ascalon, Saint-Jean-d'Acre. Il y resta même près de deux ans après la mort de sa mère Blanche de Castille, dont l'administration vigilante avait conservé la paix au royaume. Un épisode du retour achève de faire connaître saint Louis. En vue de Chypre, son vaisseau qui a heurté un écueil est sur le point de sombrer; on supplie instamment le roi de passer sur un autre vaisseau, avec sa femme Marguerite de Provence, qui l'a suivi dans sa terrible expédition. «Non, dit le roi, si je quitte ce navire le pilote en prendra moins de soin, et cinq cents personnes qui aiment autant leur vie que moi la mienne, périront; j'aime mieux mettre mon corps, ma femme et mes enfants en la main de Dieu que de faire si grand dommage à tant de gens.»

Louis IX était la charité même. Comme les seigneurs murmuraient de voir tant d'argent employé en charités, le roi dit: «J'aime mieux que l'excès de mes dépenses soit fait en aumônes pour l'amour de Dieu, qu'en luxe ou en vaine gloire de ce monde.» On le voyait réunir deux cents, trois cents pauvres autour de lui et leur distribuer de l'argent. Une fois, à l'entrée d'une ville, une pauvre vieille femme qui était à la porte de sa maisonnette, dit au roi en lui montrant un pain qu'elle tenait en sa main: «Bon roi, de ce pain qui est de ton aumône est soutenu mon mari qui est malade.» Alors le roi prit le pain en sa main, et dit: «C'est d'assez dur pain.» et il entra dans la maison pour visiter le malade.

Un jour, on le vit, à Compiègne, servir cent trente-quatre malades de sa personne. Il ne craignait pas d'approcher des lépreux, et de les secourir, de leur donner lui-même à manger. Le pieux roi fonda la maison des aveugles de Paris, appelée les Quinze-Vingts, parce qu'elle était destinée à trois cents aveugles (quinze fois vingt).

La huitième croisade.—Louis IX ne pouvait se consoler de l'issue malheureuse de sa première croisade. Affaibli par l'âge et les austérités, il voulut en entreprendre une nouvelle: ce fut la huitième et dernière croisade.

La flotte française se dirigea du côté de l'Afrique. A peine débarqué sur le rivage de Tunis, près de l'ancienne Carthage, Louis IX fut atteint avec une grande partie de ses soldats par la peste. Il voulut, sentant sa dernière heure approcher, et pour donner encore un exemple d'humilité, qu'on le couchât sur un lit de cendres. Les dernières paroles qu'il adressa à son fils sont le plus beau testament royal: «Beau fils, dit-il, aie le cœur doux et compatissant aux pauvres: ne mets pas de trop grands impôts sur ton peuple, si ce n'est par nécessité, pour ton royaume défendre. Fais justice et droiture à chacun, tant au pauvre qu'au riche.»

Le pieux roi montrait la plus sereine résignation au milieu de ses souffrances. Il rendit l'âme le 25 août 1270 au milieu de la désolation générale. Au même moment, on entendit le son de joyeuses trompettes. C'était le frère de saint Louis, Charles d'Anjou, roi de Naples et de Sicile, qui annonçait son arrivée. Charles ne put que recueillir et ramener les débris de l'armée.

Aujourd'hui le drapeau français flotte sur cette plage de Tunis illustrée par la mort de saint Louis.

Philippe le Hardi (1270-1285).—Le fils de saint Louis, Philippe le Hardi, fut un prince sage et pieux, mais ne justifia nullement durant son règne de quinze ans le surnom de Hardi qu'on lui avait donné sur la plage de Tunis. Le seul résultat important de son règne fut la réunion du comte de Toulouse à la couronne après la mort d'Alphonse de Poitiers, comte de Toulouse (1270), oncle de Philippe, qui avait épousé l’héritière de cette riche province. Cette réunion, accomplie en exécution du traité de Meaux de 1229, achevait de joindre la France du midi à celle du nord.

Un frère de saint Louis, Charles d'Anjou, était devenu roi de Naples et de Sicile. Mais la tyrannie des Français amena un soulèvement en Sicile et un affreux massacre des Français, à Palerme, le lundi de Pâques 1282, à l'heure des vêpres. De là, le nom de vêpres siciliennes donné à ce massacre que Philippe le Hardi voulut venger en faisant la guerre au roi d'Aragon, qui avait soutenu les Siciliens. Cette expédition (1248) fut stérile et Philippe mourut au retour (1285), à Perpignan.


[CHAPITRE VII]

PHILIPPE LE BEL ET SES FILS—LES VALOIS—GUERRE DE CENT ANS

Philippe le Bel (1285-1314).—Philippe le Bel fut en tout l'opposé de son aïeul saint Louis. Autant l'un avait aimé la justice et la paix; autant l'autre chercha le succès par une politique déloyale et guerrière. Tous deux poursuivaient le même but; fortifier l'autorité royale. Saint Louis y réussit naturellement, par la sagesse de son administration et le prestige de ses vertus. Philippe le Bel se vit sur le point d'échouer par suite de ses violences.

Philippe avait d'abord enlevé la Guyenne à Édouard Ier d'Angleterre; mais il fut forcé de la lui rendre en 1299 et crut bien faire en mariant sa fille Isabelle au fils d'Édouard. Ce mariage devait être plus tard la cause des prétentions des rois d'Angleterre à la couronne de France.

Toujours à court d'argent, Philippe le Bel ne cessait d'en demander au clergé et le pape protestait. Boniface VIII, d'ailleurs, renouvelant les traditions de plusieurs papes célèbres, surtout de Grégoire VII, prétendait régenter les rois. La querelle devint si vive que Boniface appela le clergé français à Rome afin de travailler avec lui à la correction du roi et du gouvernement de la France. Philippe chercha contre le pape un appui dans la nation. Il convoqua, pour la première fois, avec les nobles et le clergé, les députés des villes qui formaient ainsi le troisième ordre ou tiers état. C'est ce qu'on appelle la réunion des Trois États ou États généraux. La lutte devint si vive que le pape voulait déposer le roi. Mais Philippe envoya un de ses légistes en Italie, Guillaume de Nogaret, qui se rendit maître de la personne du pape. Boniface VIII, outragé, mourut de douleur (1303), et Philippe fit arriver au trône pontifical Clément V, qui transporta le Saint-Siège à Avignon en France.

Les fils de Philippe le Bel (1314-1328).—Les trois fils de Philippe le Bel régnèrent et moururent l'un après l'autre dans l'espace de quatorze ans (1314-1328). Louis X le Hutin ou le Querelleur sacrifia d'abord aux vengeances des seigneurs un des ministres de son père, Enguerrand de Marigny. Puis il affranchit les serfs du domaine royal. Il ne laissait point de fils et, en vertu de la loi salique, Philippe, frère de Louis X, lui succéda. Philippe V (1316-1322) rendit de sages ordonnances, mais lui-même n'eut que des filles, qui furent écartées du trône. Le frère de Philippe, Charles IV, mourut également sans laisser de fils, et la ligne des Capétiens directs s'éteignit (1328).

Philippe VI de Valois (1328-1350); la guerre de Cent Ans.—Le roi d'Angleterre, Édouard III, petit-fils de Philippe le Bel par sa mère Isabelle, réclamait la couronne de France. Mais on avait déjà appliqué deux fois la loi salique, et les barons français ne voulaient point y renoncer au moment où elle devenait une garantie pour la nationalité française. Ils ne voulaient point d'un roi anglais. Aussi choisirent-ils pour roi un prince français, Philippe de Valois, qui descendait de Charles de Valois, frère de Philippe le Bel. Cette famille était donc une branche collatérale des Capétiens. L'avènement de Philippe de Valois, ravivant l'ancienne rivalité de la France et de l'Angleterre, fut la cause d'une guerre acharnée qui, sauf quelques intervalles, devait durer cent ans.

Bataille de Crécy.—En 1346, Édouard III envahit et pilla la Normandie. Les barons de France accoururent en si grand nombre sous la bannière de Philippe, que les Anglais, forcés de se replier, se trouvèrent dans une situation dangereuse. Édouard III, avec le sang-froid qui caractérisait déjà les Anglais, s'arrêta près du village de Crécy, prit position sur une colline et fit faire un grand parc avec les charrettes de l'armée. Ses archers se placèrent, les uns sur les chariots, les autres dessous, cherchant à se bien couvrir.

Cependant, le roi de France, parti d'Abbeville, chevauchait, bannières déployées, au milieu d'une foule de seigneurs montés sur de beaux chevaux et richement parés. Ils arrivaient confusément, pleins d'orgueil, se disputant à qui le premier verrait l'ennemi. Les archers génois placés en avant se plaignent de ne pouvoir se servir de leurs arcs dont les cordes sont humides; Philippe ordonne à ses gens d'armes de tuer cette canaille qui lui barre le chemin; le désordre se met dans l'armée française; les archers anglais, qui ont abrité leurs arcs, tirent à coup sûr dans cette mêlée.

Tout à coup un bruit terrible éclate, on eût cru entendre le tonnerre: c’était l'artillerie, dont les Anglais se servaient pour la première fois dans une bataille et qui fit plus de peur que de mal. Édouard, du haut d'un moulin qu'on montre encore à Crécy, voyait les seigneurs français arriver tout désordonnés, entremêlés, s’étouffer les uns les autres ou périr sous les flèches de ses archers, sous les coups des haches et des épées de ses hommes d'armes.

Plus de 30,000 soldats, 1200 chevaliers, 80 seigneurs, 11 princes et un roi restèrent sur le champ de bataille. C'était le vieux roi de Bohême Jean de Luxembourg, qui, aveugle, avait lié son cheval à celui de deux chevaliers et était allé périr au plus épais de la mêlée en donnant un dernier coup de lance. On eût pu dire que tous dans cette armée allaient en aveugles comme le roi Jean, liés les uns aux autres par un faux point d'honneur.

C'était le 26 août 1346. Le soir, un petit groupe de chevaliers harassés se présente devant le château de Broye. Les ponts étaient déjà relevés, les portes fermées. «Qui êtes-vous? demanda le châtelain.—Ouvrez, ouvrez, répondit le chef de la troupe, c'est l'infortuné roi de France.» C'était Philippe, en effet, qu'on avait difficilement éloigné du champ de bataille; quelques seigneurs à peine l'accompagnaient, restes de la brillante noblesse qui l'entourait le matin.

Prise de Calais; dévouement d'Eustache de Saint-Pierre.—Le vainqueur alla aussitôt mettre le siège devant Calais; il y fut retenu plus de dix mois, mais il détestait les habitants de cette ville, qui par leurs courses sur mer avaient causé de grands dommages au commerce anglais. Pour montrer sa ferme résolution de s'emparer de la place, il traça autour d'elle, non plus seulement un camp, mais une véritable ville. Philippe VI essaya en vain de secourir Calais; il ne put approcher, et l'héroïque gouverneur Jean de Vienne dut enfin capituler (1347).

Édouard III voulait d'abord que la ville se rendît à discrétion; il exigea ensuite que six bourgeois vinssent lui apporter les clefs de la place. La désolation fut grande dans Calais. Alors Eustache de Saint-Pierre se dévoua avec cinq autres bourgeois; ils allèrent pieds nus, la corde au cou, présenter au roi anglais les clefs de la ville. Celui-ci ordonna aussitôt de faire venir le bourreau. Les seigneurs intercédaient inutilement en faveur de ces malheureux. Le roi n'écouta rien et répéta son ordre cruel. La reine alla se jeter aux pieds d'Édouard, le suppliant d'avoir pitié de ces hommes. Le roi attendit un peu, dit l'historien du temps, Froissart, et regarda la bonne dame sa femme qui pleurait à genoux; le cœur lui mollit et il dit: «Vous me priez tant que je ne vous ose refuser, et quoique je le fasse avec peine, je vous les donne.» La reine fit lever les six bourgeois, les fit revêtir et donner à dîner et reconduire dans la ville.

Édouard chassa tous les habitants de Calais et repeupla la ville avec des familles anglaises.

Jean II le Bon (1350-1364).—Le fils de Philippe, Jean, qui lui succéda en 1350, et que bien à tort on a surnommé le Bon, était un prince violent, téméraire et prodigue. Il recommença la guerre contre les Anglais et s'attira une défaite plus honteuse encore, plus désastreuse que la défaite de Crécy. En 1356, le prince de Galles, fils d'Édouard III, et surnommé le prince Noir, à cause de son armure, descendit en Guyenne, ravagea le riche Languedoc, le Limousin, le Berry, et s'avança sur la Loire.

Le roi Jean marcha contre lui, le dépassa et lui coupa la retraite. Le prince de Galles se trouva presque bloqué près de Poitiers. Il s'était retranché, comme son père à Crécy, sur une colline; mais pressé par la famine, il négociait. Les chevaliers français demandèrent le combat, et la bataille s'engagea précipitamment. Le premier corps s'élança, sans être soutenu, dans un chemin creux, seule route qui menât aux Anglais; les archers, postés à droite et à gauche, le criblèrent de flèches et le mirent en déroute. Le second corps arriva trop tard et fut culbuté à son tour. «La bataille est à nous,» dit un des meilleurs capitaines anglais, Jean Chandos, au prince de Galles; et fondant à bride abattue, avec toutes les forces anglaises, sur le troisième corps français, il le dispersa.

Restait la division du roi Jean. Celui-ci, croyant bien faire en imitant mal les Anglais, commanda à ses chevaliers de mettre pied à terre: autour de lui se forme un bataillon carré qui reçoit vigoureusement les charges de la cavalerie ennemie. Mais ces lourds chevaliers, revêtus d'armures de fer, n'étaient pas hommes à soutenir longtemps un combat à pied: l'infanterie anglaise, plus agile, arriva à son tour. Les Français furent rompus. Le roi Jean avait à côté de lui son plus jeune fils, Philippe, il veut l'éloigner. L'enfant obéit d'abord et monte à cheval; mais il revient presque aussitôt, et, ne pouvant frapper comme son père, il s'abritait derrière lui en criant: «Père, gardez-vous à droite! père, gardez-vous à gauche!» Ce combat héroïque ne pouvait durer. Jean, blessé, entouré d'un cercle d'ennemis, fut obligé de se rendre. Une foule de comtes et de barons furent, avec lui, emmenés prisonniers en Angleterre.

Le roi Jean fut délivré moyennant une rançon de trois millions d'écus d'or qui vaudraient aujourd'hui deux cent cinquante millions de notre monnaie. Il donna comme otages deux de ses fils et plusieurs seigneurs. Un de ses fils, le duc d'Anjou, quitta Londres et refusa d'y retourner. Le roi Jean, qui n'avait pu encore payer sa rançon entière, irrité de ce manque de foi, retourna se constituer lui-même prisonnier et mourut à Londres en 1364.

Charles V le Sage (1364-1380).—Le fils de Jean le Bon, Charles, instruit par le malheur et qui a mérité le beau nom de Sage, s'appliqua, par d'habiles mesures, à ramener l'ordre, la sécurité. Il n'aimait point les batailles, comme Jean et Philippe VI: on n'avait pas encore vu de prince aussi éloigné du goût des armes, aussi content de demeurer enfermé dans ses châteaux avec de prudents conseillers et de savants livres. Mais il ne cessait de veiller sur le royaume, de préparer les moyens de le délivrer et sut choisir un vaillant guerrier qui fut son bras droit, Bertrand Du Guesclin.

Bertrand Du Guesclin.—C'était un chevalier breton né en 1321. Il avait conquis une grande renommée dans la guerre qui se prolongeait en Bretagne entre les partisans de Jean de Montfort et ceux de Charles de Blois.

Ce qui le distinguait des anciens chevaliers, c'est qu'à la bravoure il unissait l'intelligence et la ruse: il s'empara du château de Fougeray en y arrivant avec quelques hommes déguisés en bûcherons; aux sièges de Rennes, de Dinan, il se fit remarquer par son habileté à tendre des pièges aux ennemis, à les surprendre. C'est le commencement de l'art de la guerre; cet art, Du Guesclin le développa de plus en plus quand il fut passé au service du roi de France.

Le royaume regorgeait de gens de guerre qui allaient, par compagnies, ravageant et pillant. C'était une foule d'hommes de toutes nations, Allemands, Anglais, Flamands: sans patrie et sans famille, ces hommes, habitués à vivre de rapines, étaient devenus les maîtres du pays qu'ils foulaient horriblement. Bertrand offrit au roi d'emmener toutes ces compagnies en Espagne faire la guerre au roi don Pèdre le Cruel, qui venait de se souiller d'un crime abominable, le meurtre de sa femme, Blanche de Bourbon, sœur de la reine de France.

Mais don Pèdre appela les Anglais à son secours: le prince Noir arriva. Les Français perdirent la bataille de Navarette, engagée malgré les avis de Du Guesclin, qui s'y conduisit avec son intrépidité habituelle et fut encore fait prisonnier. Le prince Noir le garda longtemps et ne consentit qu'à grand'peine à le mettre à rançon (1367).

Aussitôt qu'il fut libre, Du Guesclin reparut en Espagne, battit à Montiel l'armée de don Pèdre que les Anglais avaient abandonné, et fit le prince prisonnier. Henri et don Pèdre ne se furent pas plus tôt aperçus qu'ils se précipitèrent l'un contre l'autre; tous deux roulèrent à terre. Henri parvint à égorger son frère et régna sans crainte comme sans remords. Henri demeura du moins un allié fidèle à la France (1369).

Charles V, ayant remis de l'ordre dans ses finances, jugea le moment venu de recommencer la guerre, et provoqua le roi Édouard qui envahit de nouveau notre pays. Charles donna à Bertrand l'épée de connétable que celui-ci se défendait d'accepter: «Cher sire, disait-il, je suis pauvre chevalier d'humble origine, et l'office de connétable est si haut qu'il faut commander avec autorité et même plutôt aux grands qu'aux petits. Or, voici mes seigneurs vos frères, vos neveux, vos cousins: comment oserai-je leur commander?» Le roi l'y obligea, détruisant ses objections par ces paroles: «Messire Bertrand, je n'ai ni frère, ni cousin, ni comte, ni baron en mon royaume qui ne vous obéisse.»

Les Anglais n'obtenaient plus les succès d'autrefois, Charles V avait adopté un nouveau système de guerre. Toutes les villes étaient fermées; les Anglais tenaient la campagne, ravageant, brûlant, sans émouvoir les Français.

Du Guesclin de son côté formait des camps retranchés, simulait des retraites, raffermissait la discipline. Inventif en ruses de guerre, actif, infatigable, il portait des coups imprévus aux Anglais: à Pontvallain, par une nuit de tempête, il vint fondre sur une de leurs armées et la dispersa.

Trois fois encore, en 1370, en 1373, en 1376 les Anglais recommencèrent leurs invasions sans plus de succès. Obligés de repasser dans les pays qu'ils avaient déjà ravagés, ils trouvaient devant eux toujours les mêmes villes bien gardées; derrière eux, sur leurs flancs, se tenaient les troupes de Du Guesclin, promptes à profiter des occasions pour frapper un bon coup et à disparaître. Les armées anglaises finirent par se retirer, semblables à ces inondations qui ravagent les campagnes, puis les rendent aux laboureurs dont le travail répare les pertes.

Du Guesclin fut surpris par la maladie au moment où il assiégeait Châteauneuf-Randon. Le gouverneur avait promis de rendre la place s'il n'était pas secouru dans six jours. Le délai passé, le gouverneur, quoiqu'il eût appris le péril de Du Guesclin, n'en voulut pas moins faire honneur à sa parole. Il vint présenter au héros mourant les clefs de la place: «Voici, dit-il, les clefs de la ville dont le roi d'Angleterre m'a confié la défense; je les rends au plus preux chevalier qui ait vécu depuis cent ans passés.»

Charles V voulut que Du Guesclin fût enterré à Saint-Denis, dans les tombeaux des rois de France où lui-même ne tarda pas à le rejoindre (1380).

Charles V avait délivré et pacifié le royaume. Il organisa les finances et augmenta l'autorité du Parlement.

Prince ami des livres, il fonda au Louvre la première bibliothèque royale, qui ne se composait que de 950 manuscrits, car l'imprimerie n'était pas encore inventée. Il avait aussi reculé l'enceinte de Paris et fait édifier la bastille Saint-Antoine, forteresse destinée à devenir célèbre.

A cette époque vivait Froissart (1333-1410), le chroniqueur naïf et pittoresque qui nous a laissé des récits animés des combats de la guerre de Cent ans.


[CHAPITRE VIII]