LOUIS XI (1461-1483)

Charles VII mourut en 1461 et eut pour successeur son fils, Louis XI.

A cette époque des changements importants ont lieu en Europe et dans le monde. Un peuple nouveau s'établit à l'orient de l'Europe, les Turcs qui se sont emparés de Constantinople (1453). Les peuples chrétiens ne se sont point soulevés à cette nouvelle: le temps des expéditions religieuses, des croisades est bien fini. Les nations ne songent qu'à se constituer, à s'organiser, malheureusement aussi à s'entre-déchirer, et l'époque des grandes ligues, des guerres européennes va s'ouvrir. Ce qui valait mieux, les Portugais et les Espagnols indiquaient de nouvelles routes au commerce et découvraient de nouvelles terres. Les premiers avaient achevé, en 1497, sous la conduite de Vasco de Gama, de faire, par mer, le tour de l'Afrique et montraient la route des Indes. Christophe Colomb, savant navigateur génois, avec trois navires que lui avaient donnés les souverains de l'Espagne, Ferdinand et Isabelle, découvrit en 1492 un nouveau monde auquel on a injustement donné le nom d'un autre navigateur florentin, Amerigo Vespucci, l'Amérique.

Il semblait que Dieu, par une seconde création, eût doublé l'étendue du monde habitable. On se précipitait vers ces contrées parées d'une végétation brillante, riches de bois précieux et de mines d'or et d'argent. Le commerce prit un rapide essor, la condition des fortunes changea, car jusqu'alors la terre avait été la seule richesse.

La science se développait en même temps, grâce à la découverte de l'imprimerie. Gutenberg, né à Mayence, mais qui travailla le plus souvent à Strasbourg, était parvenu (de 1440 à 1446) à graver en métal des lettres mobiles qu'il assemblait ou séparait à volonté; il composait ainsi des mots, des phrases, des pages entières; puis pressant ces pages imbibées d'encre sur du papier, il les reproduisait autant de fois qu'il voulait. Un copiste ne pouvait écrire à la fois qu'un seul livre. Grâce à l'imprimerie, dès que le livre était composé avec des lettres en métal, on pouvait le reproduire, en peu de temps, par milliers d'exemplaires.

Le premier livre sorti des presses de Gutenberg était une Bible datée de 1456. L'imprimerie devait être l'instrument le plus puissant pour le progrès de la science humaine. Des temps nouveaux commençaient: les temps modernes, ceux qui durent encore aujourd'hui. Les progrès dont nous sommes témoins ont pour point de départ ces importants changements qui se produisirent au quinzième siècle et qui rendirent l'homme plus libre de sa raison, plus hardi dans ses pensées comme dans ses entreprises, plus soucieux du bien-être et de l'équité. La science étendait son esprit, doublait ses moyens d'action et allait lui permettre de rendre moins misérable sa condition terrestre.

La politique aussi allait changer. Le premier roi des temps modernes est Louis XI, de sombre renommée, mais qui, malgré ses fourberies et ses cruautés, avança singulièrement l'unité politique de la France.

Louis XI.—Louis XI est le premier type, quoique peu flatteur, du roi moderne; il se fie à l'intelligence plus qu'à la force corporelle. Il est tout l'opposé des chevaliers. Ayant grandi au milieu des trahisons et des révoltes, il ne crut qu'à une seule force, celle de la ruse. Dépourvu de conscience, mais superstitieux à l'excès, il attachait à son chapeau des images de la Vierge et des saints en plomb ou en étain: il les prenait ou les baisait, quelque part qu'il se trouvât, si soudainement quelquefois qu'on l'aurait pris pour un insensé. Il se faisait petit, s'entourait de petites gens, s'habillait pauvrement et s'affranchissait de tout cérémonial.

Louis XI (c'est là ce qui le relève de ses faiblesses et de ses perfidies) prenait au sérieux son métier de roi: actif, infatigable, il travailla sans cesse à étendre, à organiser son royaume, se fit craindre comme personne avant lui.

Dès les premières années, les nobles, mécontents de voir Louis XI, qui les avait flattés dans sa jeunesse, se tourner contre eux dès qu'il fut roi, commencèrent la guerre dite du Bien public (1465). Une bataille indécise se livra entre les coalisés que commandait Charles, fils du duc de Bourgogne, comte de Charolais, et l'armée royale à Montlhéry (près de Paris). Des deux côtés on se crut vainqueur, et des deux côtés il y eut des fuyards. Louis XI se hâta de négocier et promit à tous, et à chacun en particulier, provinces, honneurs, pensions. Les traités de Conflans et de Saint-Maur (près Paris), qui terminèrent cette campagne dérisoire, furent de honteux marchés.

Une première fois détruite, la féodalité avait été reformée par les rois eux-mêmes, qui avaient distribué à leurs enfants, aux princes de leurs maisons, de magnifiques seigneuries, des apanages. Ainsi s'étaient constituées les maisons de Bourbon, d'Anjou, d'Orléans, etc. Mais le grand danger pour les rois, c'était la puissance de la maison de Bourgogne. Le duc Philippe le Bon, mourut en 1467, et son fils, Charles le Téméraire, était l'orgueil même.

Charles se regardait comme supérieur à son cousin le roi de France, Louis XI, auquel il ne voulait pas rendre hommage. Autant celui-ci dédaignait le faste et les grandeurs, autant le duc de Bourgogne aimait à étaler son luxe et sa puissance. Ambitieux comme Louis XI, il n'avait ni sa patience ni sa souplesse, et plus sa témérité lui faisait éprouver de revers, plus il s'obstinait.

Louis XI pourtant commit bien des fautes. La guerre ayant recommencé entre lui et le duc de Bourgogne, il voulut négocier au lieu de combattre et, pour mieux gagner son ennemi, alla se mettre entre ses mains à Péronne où il demeura prisonnier et ne fut relâché qu'à de dures conditions (1468).

La guerre recommença. Le duc de Bourgogne courut aussitôt à Beauvais, espérant enlever la ville par surprise. Mais les habitants sont sur les remparts et se défendent: les femmes mêmes les aident. Déjà cependant des soldats bourguignons avaient escaladé la muraille et y plantaient leur étendard. Une jeune fille, Jeanne Laisné (on la nomma depuis Jeanne Hachette), s'élance, une hache à la main, saisit l'étendard et l'emporte en triomphe. Cet exemple héroïque ranime le courage des habitants, qui repoussent avec succès toutes les attaques. Charles se vit obligé d'entreprendre un siège régulier, puis, à l'arrivée des troupes royales, de se retirer. Loin d'abattre le puissant duc, les échecs ne font que piquer son orgueil. Il ne renonce pas à ses projets; au contraire, il les veut tous poursuivre à la fois: il rêve la conquête de la Lorraine, de l'Alsace, de la Suisse, afin de se faire ainsi un royaume. En même temps il rappelle les Anglais en France pour renverser Louis XI. Celui-ci, fidèle à son système d'éviter les batailles, achète la paix du roi d'Angleterre Édouard IV. Dès ce moment il n'a plus qu'à regarder son rival se heurter contre l'Allemagne, puis contre les montagnes de la Suisse. Charles est vaincu à Granson et à Morat (1476).

Après ces sanglantes défaites, Charles devient fou de fureur: il laisse croître sa barbe comme un sauvage, il s'enferme dans sa tente. Il apprend que la Lorraine s'est soulevée et que le duc René a repris sa capitale, Nancy. Il y court, malgré l'hiver, et périt dans un combat. On retrouva son corps à demi enfoncé dans la glace d'un ruisseau (1477).

Craint de tout le monde, Louis XI craignait lui-même tout le monde et s'enfermait dans son château de Plessis-lez-Tours, où des arbalétriers veillaient nuit et jour près des fossés avec ordre de tirer sur tout homme suspect qui approchait. Il semblait plutôt mort que vif, tant il était maigre; il faisait d'âpres punitions pour inspirer la terreur et de peur de perdre l'obéissance. Il avait soupçon de tout le monde, de son fils qu'il faisait étroitement garder, de sa fille, de son gendre. Il comblait de présents son médecin Coictier pour qu'il allongeât sa vie; il avait recours aux personnages renommés pour leur sainteté et fit venir d'Italie un ermite, saint François de Paule: il lui demandait la santé du corps plutôt que le repos de l'âme. «Le tout n'y fit rien, ajoute son historien Commines; il fallait qu'il passât par où les autres sont passés.»

Louis XI mourut en 1483, après avoir, dans ses dernières années, recueilli le riche héritage de la maison d'Anjou, c'est-à-dire le Maine, l'Anjou et la Provence.

Si Louis XI a laissé une sombre mémoire, il est juste de lui tenir compte de l'agrandissement du royaume, et surtout de la sécurité qu'il y rétablit. La sécurité ranima le commerce et Louis XI le facilita en améliorant les routes. Pour étendre son action sur les provinces les plus éloignées, il organisa les postes, d'abord des courriers qui ne servirent qu'à transmettre ses ordres, mais qui plus tard furent d'une grande utilité aux particuliers.


[CHAPITRE XI]

CHARLES VIII—LOUIS XII—FRANÇOIS Ier

Charles VIII (1483-1498).—Le fils de Louis XI était encore un enfant et les seigneurs crurent pouvoir profiter d'une minorité pour reprendre tout ce qu'ils avaient perdu. Une main de femme les contint. Mme de Beaujeu, fille de Louis XI, et qui avait ses qualités sans ses vices, mit à la raison les seigneurs déjà plus turbulents que redoutables; elle força à la soumission Louis, duc d'Orléans, le chef des mécontents, puis fit épouser à son jeune frère l'héritière d'un beau duché, Anne de Bretagne, et prépara ainsi la réunion à la France d'une grande province.

Nourri de romans de chevalerie, Charles VIII ne fut pas plus tôt le maître qu'il voulut monter à cheval, s'armer de la lance et imiter les fabuleux exploits des paladins de Charlemagne. Il résolut de faire valoir sur le royaume de Naples des droits qu'il tenait de la maison d'Anjou. Il partit en 1494 avec une belle armée, mais sans argent: il lui fallut emprunter aux petits princes italiens qui l'avaient appelé et lui facilitaient le passage.

L'épouvante que répandait chez des populations amollies l'arrivée des rudes guerriers du Nord, facilita singulièrement la route. Les Français passèrent les Alpes avec un attirail tout nouveau de canons. Arrivés en Italie, ils traversèrent sans combat les villes magnifiques de Florence et de Rome. Charles gagna Naples à petites journées, y entra sans effort et s'y montra avec tout l'appareil d'un empereur. Puis il ne pensa plus qu'aux fêtes et distribua héritières et héritages à ses barons.

Pendant qu'il s'amusait aux tournois, Maximilien d'Autriche, le roi d'Espagne Ferdinand le Catholique, Henri VII d'Angleterre, jaloux de la puissance française, se liguaient avec les princes du nord de l'Italie. Charles courait le risque d'être enfermé dans sa conquête. Averti à temps, il dut se hâter, reprit le même chemin, retraça presque les mêmes pas, et trouva la route barrée par les Milanais et les Vénitiens, à Fornoue, sur les bords de la rivière le Taro. Une bataille sérieuse s'offrait à lui; aussi attaqua-t-il avec ardeur et força le passage (juillet 1495).

Il n'eut pas le temps de recommencer cette expédition comme il le voulait, car trois ans après, s'étant heurté la tête contre une voûte au château d'Amboise, il mourut (1498).

Louis XII (1498-1515).—Louis XII, cousin et successeur de Charles VIII, se montra plus prudent, surtout dans sa politique intérieure, et épousa la veuve de Charles VIII pour retenir attaché au domaine royal le beau duché de Bretagne. Mais à l'extérieur, il montra la même légèreté que Charles VIII et n'eut d'yeux que pour l'Italie.

Afin d'obtenir plus sûrement le royaume de Naples, Louis XII le partagea avec le roi d'Espagne, Ferdinand le Catholique. Celui-ci, dès qu'il eut sa part, voulut prendre l'autre, et trompa honteusement Louis XII. Le roi, lorsqu'il apprit la trahison, avait chez lui le gendre de Ferdinand, Philippe le Beau; celui-ci pouvait craindre d'être gardé prisonnier. «Ne craignez rien, lui dit Louis XII, j'aime mieux perdre un royaume qu'on peut regagner, que l'honneur dont la perte est irréparable.»

Louis XII ne put regagner le royaume perdu, mais ces guerres d'Italie mirent en relief un grand nombre de vaillants capitaines: le plus illustre fut sans contredit le chevalier Bayard.

Le jeune Bayard n'avait pas dix-sept ans qu'il se mesura dans un tournoi avec un des plus redoutables chevaliers et sortit de cette épreuve à son honneur. A la bataille de Fornoue, il eut deux chevaux tués sous lui et rapporta une enseigne ennemie. Ce qui le faisait surtout aimer, c'est qu'on n'eût pu trouver de plus libéral ni gracieux combattant; s'il avait un écu, chacun en avait sa part.

Bayard prit part à toutes les guerres d'Italie et se signala par les exploits les plus hardis. Comme l'armée se tenait derrière une rivière, le Garigliano, les Espagnols paraissent tout à coup et cherchent à s'emparer d'un pont mal gardé. Bayard s'arme au premier tumulte; il voit une troupe de deux cents cavaliers qui venaient surprendre le pont, il se jette au-devant, tout seul, en disant à ses compagnons d'aller chercher du secours. Semblable à un lion furieux, Bayard met sa lance en arrêt et attaque la troupe qui était déjà sur le pont: plusieurs chancelèrent, deux hommes tombèrent dans l'eau. Néanmoins il fut assailli si rudement que sans sa grande bravoure il n'eût pu résister. Comme un tigre échauffé, il s'accula à la barrière du pont, de peur qu'on ne l'attaquât par derrière, et avec son épée il se défendit si bien que les Espagnols ne croyaient point que ce fût un homme. Les secours eurent le temps d'arriver. Bayard poursuivit l'ennemi, mais celui-ci reçut des renforts. Il fallut battre en retraite, et le vaillant chevalier, toujours le dernier, fut pris. Il se garda bien de se nommer: ses compagnons, s'apercevant de son absence, retournèrent le délivrer. N'ayant pas été désarmé, il sauta sur un cheval et se remit à l'œuvre en criant: «France! France! Bayard! Bayard que vous avez laissé aller!» Ce nom terrifia les Espagnols, qui s'enfuirent. Les Français s'en retournèrent tout joyeux d'avoir recouvré celui qu'ils appelaient «leur vrai guidon d'honneur.»

Malgré ses fautes et ses malheurs, Louis XII est un des rois dont la France a gardé la mémoire. En 1506 les États généraux de Tours lui avaient donné le beau nom de Père du peuple.

Les guerres d'Italie en effet se passaient au loin et occupaient surtout la noblesse. Le pays demeurait tranquille et prospère. Économe des deniers de ses sujets, le roi s'appliquait à alléger les impôts. «J'aime mieux, disait-il, voir les courtisans rire de mon avarice que le peuple pleurer de mes dépenses.» Ami de la justice qu'il s'étudia à réformer, il se montra le rigoureux ennemi de tous les pillards, grands ou petits: aussi, depuis ses justes sévérités, «nul, dit un écrivain du temps, n'eût rien osé prendre sans payer, et les poules couraient aux champs sans péril et sans risques.»

François Ier (1515-1547).—La couronne échut encore à une autre branche de la famille des Valois, à François Ier, comte d'Angoulême, cousin et gendre de Louis XII. Jeune, ardent, grand et fort,[6] il était habile à tous les exercices du corps, et en même temps intelligent, fin, spirituel, ami des études et des beaux-arts, dont les Français avaient pris le goût dans les opulentes cités de l'Italie.

François Ier avait vingt et un ans lorsqu'il fut reconnu roi. Il voulut réparer les malheurs de Louis XII et reconquérir l'Italie. Il la ressaisit à la fameuse journée de Marignan (1515).

Bataille de Marignan.—Vingt mille Suisses gardaient solidement les passages des Alpes; François Ier résolut d'escalader ces montagnes, les plus hautes de l'Europe. On traça une route à l'armée en faisant sauter, à force de poudre, des blocs énormes, en jetant des ponts avec des sapins sur les abîmes. On traîna les canons avec des cordages et on finit, au bout de six jours d'un travail prodigieux, par triompher des plus grands obstacles que la nature eût opposés à une armée.

Le général ennemi, quand on lui annonça l'arrivée des Français, n'y voulut pas croire. «Ont-ils volé par-dessus les montagnes?» disait-il en raillant. C'était pourtant la vérité, car une heure après, Bayard et le sire de la Palisse, un autre de nos grands capitaines, le faisaient prisonnier pendant son dîner.

Les Suisses se replièrent sur la capitale de la Lombardie, Milan. Les Français les y suivirent et une bataille acharnée s'engagea à quelque distance de cette ville, près du village de Marignan. Commencé dans l'après-midi, le combat se prolongea une partie de la nuit, à la clarté d'une lune parfois voilée de nuages. Le succès fut dû à la supériorité de l'artillerie française: les Suisses, avec un courage admirable, s'avançaient en masses serrées, avec leurs longues piques; des files entières tombaient, ils avançaient toujours. Le roi chargea avec toute sa cavalerie et entra si loin dans la mêlée que sa visière fut percée d'un coup de pique. Vers minuit, la lune se déroba tout à fait et on s'arrêta. Les deux armées étaient confondues l'une dans l'autre et le roi se coucha sur l'affût d'un canon, à deux pas des ennemis.

Le lendemain, au point du jour, la bataille recommença aussi acharnée que la veille. Mais les Vénitiens, alliés des Français, arrivèrent, et les Suisses, craignant d'être enveloppés, se retirèrent (14 septembre 1515). François Ier, vainqueur, voulut être armé chevalier par Bayard; c'était l'honneur le plus insigne que le roi pût faire au vaillant capitaine.

Bayard ne cessa de s'illustrer dans les guerres de François Ier. Envoyé en Italie où les troupes françaises avaient été battues à la Bicoque (1522), il n'y parut que pour assister à la défaite de Bonnivet à Biagrasso et pour y mourir. Bayard ne commandait pas en chef; recevant les ordres de courtisans jaloux, il périt victime de leur fautes. Bonnivet blessé lui confia le soin de diriger la retraite; Bayard la dirigea, comme on pouvait l'attendre de lui, faisant toujours face à l'ennemi. Après le passage de la Sésia, comme il rejoignait, vainqueur, sa troupe d'hommes d'armes, une pierre lancée par une arquebuse le frappa dans les reins et lui brisa l'épine dorsale. On l'assit au pied d'un arbre. Le bon Chevalier, se sentant mourir, planta son épée devant lui et en baisa la poignée qui figurait une croix. Les ennemis accoururent et parurent aussi attristés que les compagnons de Bayard.

Parmi les chefs ennemis se trouvait alors un prince français, le connétable de Bourbon, qui, mécontant, s'était jeté dans le parti de Charles-Quint: il survint et plaignit le bon Chevalier, qui lui répondit ces belles paroles: «Il n'y a point de pitié à avoir de moi, car je meurs en homme de bien: mais j'ai pitié de vous qui servez contre votre prince, votre patrie et votre serment.» Quelques heures après, expirait le dernier modèle du parfait chevalier (30 avril 1524).

Bataille de Pavie.—Les Impériaux, conduits par le connétable de Bourbon, poursuivirent l'armée française et envahirent la Provence. Bourbon attaqua Marseille, mais les habitants résistèrent héroïquement. François Ier accourut. Les Impériaux se retirèrent en toute hâte. François les poursuivit au delà des Alpes, s'empara facilement de Milan et mit le siège devant Pavie. La résistance de cette ville, prolongée quatre mois, donna à Bourbon le temps d'aller en Allemagne chercher des troupes.

François commit la faute de s'affaiblir en détachant un corps d'armée vers Naples, et bientôt il se trouva enfermé entre la ville de Pavie et les troupes espagnoles et italiennes. On propose à François Ier de se replier. L'orgueil le pousse à suivre le conseil de Bonnivet qui parle au contraire de combattre. La bataille s'engage (24 février 1525). Genouillac avec son artillerie fit d'abord merveille; il ouvrit coup sur coup des brèches dans les bataillons ennemis, «de sorte que vous n'eussiez vu que bras et têtes voler.» François Ier croit déjà l'ennemi en fuite et s'élance avec ses gens d'armes. Les ennemis reformèrent leur ligne. Le roi, comme à Marignan, fit des prodiges de valeur lorsqu'on lui en aurait demandé de sagesse. Mais les rangs de l'ennemi se reformaient toujours; les meilleurs capitaines, dont on avait négligé les conseils, sentaient bien que la victoire était impossible et tombaient tous frappés les uns après les autres autour du roi, qu'ils ne voulaient pas abandonner. François ne tarda pas à être entouré d'ennemis.

«Après avoir, dit Brantôme, bien combattu tant qu'il n'en pouvait plus, son cheval fort blessé tomba par terre et lui dessous.» François Ier se vit obligé de se rendre et demanda qu'on appelât Charles de Lannoi. Celui-ci arriva, le fit dégager et l'aida à se lever.

Le soir, François Ier écrivit à sa mère une longue lettre dans laquelle il disait: «De toutes choses ne m'est demeuré que l'honneur et la vie qui est sauve.» On en a fait le mot célèbre: «Tout est perdu, fors [hors] l'honneur.»

Après un séjour de plusieurs mois dans une forteresse d'Italie, François Ier fut conduit en Espagne, où Charles-Quint le fit renfermer dans l'Alcazar, à Madrid.

Le donjon où il devait passer tant de mois dans les tristesses de la prison, les accablements de la maladie, les angoisses d'une négociation agitée et interminable, était haut, étroit et sombre. La chambre disposée pour le roi prisonnier n'était pas très spacieuse; on y arrivait par une seule entrée, et l'unique fenêtre qui y laissait pénétrer la lumière s'ouvrait du côté du midi à environ cent pieds du sol. Les concessions que Charles-Quint voulait arracher à son prisonnier étaient exorbitantes et n'allaient rien moins qu'à démembrer le royaume de France. Désespérant d'ébranler son vainqueur, François Ier résolut un moment d'abdiquer en faveur de son fils et de ne plus laisser entre les mains de Charles qu'un prisonnier ordinaire. Ce prisonnier faillit même échapper à l'inflexible empereur, car François tomba gravement malade; on désespéra de sa vie. Le roi fut pourtant sauvé, mais non relâché, et n'obtint sa délivrance qu'en accordant tout ce qu'on lui demandait, se promettant bien de ne pas tout remplir. Il protesta en secret contre la violence qui lui était faite et signa le traité de Madrid (6 janvier 1526).

On le conduisit à la frontière et, sur la Bidassoa,[7] on l'échangea contre ses deux fils, qu'on devait garder comme otages. Lorsqu'on l'eut ramené sur la rive française, il s'élança vivement sur son cheval et s'écria: «Maintenant je suis roi, je suis roi encore!»

La puissance de Charles-Quint effraya les autres princes, naguère si jaloux du vainqueur de Marignan. Le roi d'Angleterre Henri VIII, le pape Clément VII, la république de Venise, les Suisses s'unirent à François Ier qui, délivré, avait rompu le traité de Madrid.

Encore étourdi du désastre de Pavie, François ne sut point cependant profiter des secours qui s'offraient à lui, et donna le temps aux généraux de Charles-Quint d'écraser ses alliés d'Italie. Le connétable de Bourbon, à la tête de bandes allemandes, se précipita sur Rome (1527). Il fut tué en montant à l'assaut, mais les soldats prirent la ville, et pendant neuf mois y vécurent en maîtres sauvages, se livrant à tous les excès et aux plus odieuses profanations. L'approche tardive d'une armée française amena seule la retraite des brigands, qui se retirèrent dans le royaume de Naples. Les Français les y poursuivirent et soumirent rapidement ce pays, mais échouèrent au siège de Naples. François Ier se trouva heureux de conclure la paix de Cambrai (1529).

Charles-Quint ne s'était hâté de signer la paix de Cambrai que pour aller combattre les Turcs qui menaçaient Vienne. Les Turcs, en effet, maîtres de Constantinople, étendaient leurs conquêtes en Europe. La Hongrie seule put les arrêter. Charles-Quint soutenait les Hongrois dans cette lutte acharnée. On vit alors combien l'esprit des temps était changé. Le souverain du pays qui avait pris une part si glorieuse aux croisades, François Ier, s'alliait avec les Turcs, ne regardant que l'intérêt politique et ne voyant en eux que des ennemis de Charles-Quint.

Tandis que les Turcs renouvelaient leurs invasions dans la vallée du Danube, François Ier recommençait la guerre et s'emparait de la Savoie (1535). En 1536, Charles, irrité, envahit à son tour la Provence.

Mais la guerre traînait, car les grandes batailles étaient interdites aux généraux. Cependant un jeune prince, le duc d'Enghien, commandait en Italie et brûlait de se battre avec les Espagnols qui, confiants, lui offraient de belles occasions de succès. Il envoya un de ses bons capitaines, Montluc, demander au roi la permission de livrer bataille, et le roi, entraîné par l'ardeur du vaillant guerrier, s'écria, après s'être recueilli: «Qu'il combatte!» Le duc d'Enghien gagna une brillante victoire à Cérisoles (avril 1544), en enfonçant une armée espagnole bien supérieure en nombre. La paix de Crespy (Crépy) (1544) termina les longues guerres du règne de François Ier.

Celui-ci mourut en 1547, sans avoir rien perdu, malgré tant de revers. Il avait 52 ans.

François Ier ne fut pas seulement un roi batailleur; ce qui lui a valu sa renommée et ce qui lui a fait pardonner ses fautes, c'est la générosité avec laquelle il protégea les lettres et les arts, les arts surtout. C'est la belle époque de la Renaissance, de laquelle datent plusieurs des beaux palais et châteaux de la France.

«Entre autres belles vertus que le roi eut,» dit Brantôme, «c'est qu'il fut fort amateur des bonnes lettres et des gens savants de son royaume: il les entretenait toujours de discours grands et savants, leur en donnant la plupart du temps les sujets et les thèmes.»

«De telle façon la table du roi était une vraie école, car là il s'y traitait de toutes matières, autant de la guerre que des sciences hautes et basses. Il fut appelé père et le vrai restaurateur des arts et des lettres, car, avant lui, l'ignorance régnait quelque peu en France.»

L'imprimerie multipliait les livres. François Ier, qui se piquait quelquefois de poésie, protégea les poètes comme les artistes, mais favorisa surtout les savants, les érudits, qui commençaient à battre en brèche l'ignorance si longtemps souveraine. Il fonda en 1530 un collège d'un genre tout nouveau, appelé le Collège de France, et destiné à rendre la science accessible à tous.


[CHAPITRE XII]