LOUIS XV (1715-1774)

Louis XV; la Régence.—Une joie inconvenante accompagna les funérailles du grand roi. La Régence commença, temps resté fameux par la licence à laquelle s'abandonnèrent la cour et la noblesse, invitées au plaisir par le régent lui-même, le duc d'Orléans, neveu de Louis XIV, qui se dégrada au milieu des débauches avec ses amis.

La grande difficulté était de trouver de l'argent pour payer les dettes de l'État et aussi celles des seigneurs. Le duc d'Orléans accorda sa confiance à un Écossais Law. Celui-ci voulait répandre l'usage du papier comme monnaie. Il créa une banque qui émettait des billets très utiles pour les grandes transactions. Il fonda aussi une Compagnie des Indes, destinée, selon lui, à réaliser d'immenses bénéfices; tout le monde voulait s'associer à une entreprise qui promettait d'être si fructueuse et on acheta en foule des actions de la compagnie. Toutes les têtes étaient tournées. Le prix de ces actions s'élevant sans cesse, avec une rapidité incroyable, on n'avait qu'à revendre aussitôt pour faire des gains énormes: des artisans, des laquais devinrent millionaires. Pour satisfaire l'avidité du public, on multiplia outre mesure les billets de la banque, réunie à la Compagnie. La confiance s'ébranla; on voulut de l'argent, la banque ne put en donner: tous les porteurs de billets se trouvèrent n'avoir que du papier. Ce fut une ruine immense. Law s'enfuit (1720). Mais s'il avait échoué, il avait révélé la puissance du crédit.

Louis XV était à peine reconnu majeur, en 1723, que le régent mourut; son ministre trop peu scrupuleux, le cardinal Dubois, l'avait précédé au tombeau. Le duc de Bourbon, homme avide et sans mœurs, prit la place de premier ministre. Le roi de Pologne détrôné, Stanislas Leczinski, vivait en France où on l'avait accueilli. Un jour il entre dans la chambre où étaient sa femme et sa fille. «Mettons-nous à genoux, dit-il, et remercions Dieu.—Seriez-vous rappelé au trône de Pologne? lui dit sa fille.—C'est bien mieux, vous êtes reine de France!» La pieuse et douce Marie Leczinska devint, en effet, la femme de Louis XV, qui, à l'exemple de son aïeul, ne tarda pas à la délaisser, poussant le scandale bien plus loin que Louis XIV. En 1733, le cardinal Fleury, ancien précepteur de Louis XV, et qui avait succédé au duc de Bourbon, fut obligé, malgré son amour de la paix et de l'économie, de prendre part à une guerre presque générale et dite de la succession de Pologne. Cette guerre, qui aurait pu avoir de grands résultats, si elle avait été énergiquement conduite, releva cependant, par quelques victoires, le prestige de nos armes, et la France parut au traité de Vienne (1738) l'arbitre de l'Europe. Stanislas n'eut point le trône de Pologne, mais garda le titre de roi, si désiré pour l'honneur de son gendre: on lui céda la Lorraine; après sa mort, cette province, importante comme frontière, devait retourner à la France. Ce retour eut lieu en 1766.

Bataille de Fontenoy (1745).—Le cardinal Fleury, plus qu'octogénaire et peu belliqueux, vit encore, malgré lui, commencer une guerre générale à l'occasion de la succession au trône d'Autriche (1740-1748). Plusieurs compétiteurs disputaient à la fois les États autrichiens à Marie-Thérèse et la couronne impériale à François de Lorraine. Cette guerre ne profita qu'au roi de Prusse, le célèbre Frédéric II, qui se porta avec trop peu de loyauté tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. La France se rangea parmi les ennemis de l'Autriche.

Notre armée, mal payée, mal nourrie par le trop économe Fleury, se disperse, après de faciles succès, partout où elle peut vivre. En 1744, Louis XV, jusque-là inerte, fit un effort. Il entre dans les Pays-Bas avec Maurice de Saxe qui s'empare de plusieurs villes. On mit le siège devant Tournai. Les Anglais et les Hollandais vinrent pour défendre cette place et il fallut se battre à Fontenoy (1745).

Les Français étaient retranchés dans d'excellentes positions et appuyés au village de Fontenoy. On s'aborda. Un régiment des gardes anglaises parut le premier. A cinquante pas de distance, les officiers anglais saluèrent les Français en ôtant leurs chapeaux. Les officiers des gardes-françaises leur rendirent leur salut. Lord Charles Hay, capitaine aux gardes-anglaises, cria: «Messieurs des gardes-françaises, tirez.» Le comte d'Auteroche leur dit à voix haute: «Messieurs, nous ne tirons jamais les premiers; tirez vous-mêmes.» Les Anglais firent un feu roulant. Dix-neuf officiers des gardes tombèrent blessés à cette seule décharge, 95 soldats demeurèrent sur la place, 215 furent blessés, sans compter les ravages faits dans les régiments suisses. Le premier rang abattu, les autres terrifiés se dispersèrent. Les Anglais, formant une colonne longue et épaisse, avançaient à pas lents, comme faisant l'exercice. Le maréchal de Saxe, qui voyait de sang-froid combien l'affaire était périlleuse, fit dire au roi qu'il le conjurait de se retirer avec le dauphin. «Oh! je suis bien sûr qu'il fera ce qu'il faudra, répondit le roi, mais je resterai où je suis.» Le maréchal de Saxe tente une dernière attaque: on braque des pièces de canon qui font de larges trouées dans l'épaisse colonne anglaise; tous les régiments l'enveloppent: la colonne s'entr'ouvre, est mise en pièces et la bataille est gagnée.

Cette victoire eut d'importants résultats; elle nous donna tous les Pays-Bas, et les ennemis se décidèrent enfin à signer la paix d'Aix-la-Chapelle (1748). Mais à cause de quelques défaites en Italie et sur mer, Louis XV «qui traitait en roi et non en marchand,» ne sut rien demander pour nous. Nous tenions les Pays-Bas; il les rendit. «La France en rendant ses conquêtes, dit le maréchal de Saxe, s'est fait la guerre à elle-même. Les ennemis ont conservé leur même puissance; elle seule s'est affaiblie.»

Guerre de sept ans (1756-1763).—Huit ans après, l'Angleterre, jalouse de notre prospérité renaissante, nous déclarait de nouveau la guerre.

Dupleix aux Indes.—Tout le fort de cette guerre se passa dans les Indes et en Amérique, car l'Angleterre était principalement jalouse de nos colonies qui n'avaient jamais connu une si grande prospérité. Aux Indes, nous aurions conquis un immense empire si le gouvernement avait soutenu les entreprises intelligentes et hardies de Dupleix. Fils d'une famille de financiers et d'administrateurs, Dupleix devint, par l'influence de son père, un des directeurs de la Compagnie. Nommé gouverneur général des possessions françaises en 1741, il avait conçu, pour établir notre puissance dans ces contrées, le projet de s'immiscer dans les querelles des souverains de l'Inde. Dupleix était surtout aidé par sa femme, Jeanne Albert, fille d'un médecin de Paris et d'une créole portugaise, célèbre dans l'Inde sous le nom de princesse Jeanne; familière avec tous les dialectes du pays, elle entretint, pour le compte de son mari, une vaste correspondance diplomatique. Dupleix, intervenant dans les guerres que se faisaient les gouverneurs des provinces, acquit deux cents lieux de côtes. Mais il n'obtenait pas de renforts; il éprouva quelques échecs. Enfin le ministère anglais se plaignit impérieusement du génie ambitieux de cet homme qui troublait toute l'Asie; le déplorable gouvernement de Louis XV rappela Dupleix (1755). Avec lui disparut son œuvre; un jeune commis de la compagnie anglaise, devenu le général Clive, suivit ses traces, et, mieux compris, donna à sa patrie un vaste empire qui aurait pu être le nôtre.

Montcalm au Canada.—Même désastre au Canada. Pour sauver le Canada il eût suffi de cinq ou six mille soldats, et de quelques millions d'argent; on ne jugea pas à Versailles que la Nouvelle-France, si digne de ce nom par son dévouement à la mère patrie, méritait ce sacrifice. «Ces déserts glacés,» comme on disait, coûtaient trop cher à défendre.

«Nous combattrons, écrivait Montcalm au ministre qui l'abandonnait, et nous nous ensevelirons, s'il le faut, sous les ruines de la colonie.» La population canadienne était digne d'un pareil chef. On décida que tous ceux qui pouvaient porter un fusil iraient à la guerre, et qu'on laisserait les travaux des champs aux femmes, aux moines, aux enfants, aux vieillards.

Mais Montcalm et ses braves troupes ne pouvaient être partout sur la ligne immense des opérations. L'ennemi parut enfin devant Québec; Montcalm prend avec lui ce qu'il a de troupes disponibles, court aux Anglais pour ne point leur laisser le temps de rendre leur position inexpugnable, et se trouve avec 4500 hommes en face de 8000, rangés en carré et décidés à se bien battre, car, en cas de défaite, la retraite leur est impossible; Bougainville, le fameux navigateur, alors colonel, n'était pas loin de là avec 3000 hommes. Montcalm ne l'attend pas; il ne se donne même pas le temps de ranger son armée en deux lignes; il n'établit pas de réserve; il oublie toute sa science au moment où il fallait surtout s'en souvenir. Le général anglais Wolfe avait donné l'ordre de ne tirer qu'à vingt pas, et avait fait mettre deux balles dans les fusils. Ce feu meurtrier causa du désordre dans les rangs français. Les Canadiens, excellents comme tirailleurs, valaient moins en ligne, ils se replièrent pour se battre à leur manière, isolément, derrière les arbres. Wolfe déploya alors ses colonnes et chargea à son tour. Déjà blessé au poignet, il se mit à la tête de ses grenadiers: une balle l'atteignit encore et lui traversa la poitrine; on l'emporta sur les derrières de l'armée, tandis que les siens poursuivaient leurs succès. «Ils fuient!» s'écrie un de ceux qui accompagnaient le général mourant. Cette parole le ranime. «Qui? demande-t-il.—Les Français, lui répond-on.—Alors je meurs content.»

Montcalm tombait au même moment. Malgré deux blessures, il dirigeait la retraite, lorsqu'un coup de feu dans les reins le jeta à bas de son cheval. «Au moins, dit-il, je ne verrai pas les Anglais dans Québec.» Il mourut le lendemain. Ses soldats l'enterrèrent dans un trou fait par une bombe. Trois jours après, Québec capitula.

Un habile ministre, le duc de Choiseul, essaya de relever le royaume en rétablissant la marine et en réformant l'armée; à la mort de Stanislas (1766), il réunit à la France la Lorraine, et puis en 1768 acheta l'île de Corse aux Génois.

Choiseul tendait aussi une main amie à la Pologne que menaçaient la Prusse, la Russie et l'Autriche. Mais la grande politique ne convenait pas aux courtisans de Louis XV. Choiseul s'était fait de puissants ennemis en bannissant les jésuites (1762), il ne voulut pas s'humilier devant une nouvelle favorite, la cynique Mme du Barry et il fut disgracié (1770). Le chevalier Meaupou et l'abbé Terray, contrôleur des finances, prirent le pouvoir: ils entrèrent en lutte contre les parlements. La magistrature élevait en effet la voix contre ce gouvernement qui patronnait l'association dite Pacte de famine pour l'accaparement des grains; qui laissait démembrer la Pologne (1773) et creusait chaque jour le gouffre du déficit. Les colères s'amassaient. Louis XV disait «Ceci durera bien autant que moi, mon successeur s'en tirera comme il pourra.» Et la favorite répétait avec lui: «Après nous le déluge.»

Le mouvement intellectuel était immense; jamais on n'avait mieux compris le vice des institutions et les abus qu'au moment où le pouvoir cherchait à les maintenir sans compensation. Le gouvernement demeurait absolu. Louis XV n'était pas homme à oublier les leçons qu'il avait reçues. Lorsqu'il était jeune, la multitude, le jour de la fête de Saint-Louis, encombra le jardin des Tuileries, pour le voir. Le maréchal de Villeroy, son gouverneur, lui fit remarquer cette multitude prodigieuse qui venait pour le saluer: «Voyez, lui disait-il, cette affluence, ce peuple; tout cela est à vous, vous en êtes le maître,» et sans cesse lui répétait cette leçon pour la lui bien inculquer.

Les lettres de cachet (ordres d'emprisonnement) se donnaient avec une facilité incroyable. A la mort de Louis XIV «il y eut, dit Saint-Simon, des histoires fort étranges. Parmi les prisonniers de la Bastille,[10] il s'en trouva un arrêté depuis trente-cinq ans, le jour qu'il arriva à Paris, d'Italie d'où il était, et qui venait voyager. On n'a jamais su pourquoi, et sans qu'il eût jamais été interrogé, ainsi que la plupart des autres. Quand on lui annonça sa liberté, il demanda tristement ce qu'on prétendait qu'il en pût faire. Il dit qu'il n'avait pas un sou, qu'il ne connaissait personne à Paris, pas même une seule rue, que ses parents d'Italie étaient apparemment morts. Il demanda de rester à la Bastille le reste de ses jours avec la nourriture et le logement.» Devant les tribunaux point de défenseur pour l'accusé, procédure toujours secrète, la question ou la torture pour arracher des aveux, et comme sanction de lois inégales et cruelles, des supplices plus cruels encore.

Les crimes, du reste, étaient nombreux, parce que la misère était profonde. D'Argenson écrivait, pour l'année 1739: «En pleine paix, avec les apparences d'une récolte, sinon abondante, du moins passable, les hommes meurent tout autour de nous, comme des mouches, de pauvreté, et broutent l'herbe. Le cri sinistre: «Du pain! Du pain!» sera le premier cri des émeutes terribles de la Révolution. Cette Révolution est prochaine.»


[CHAPITRE XVI]