INTRODUCTION.
EPIGRAPHE.
J'ose dire que s'il y a encore un livre curieux à faire au monde, en Bibliographie, c'est la bibliographie des fous, et que s'il y a une bibliothèque piquante, curieuse et instructive à composer, c'est celle de leurs ouvrages.—Nodier, Mélanges tirés d'une petite Bibliothèque, page 247.
INTRODUCTION.
Lorsque la pensée nous vint de composer une esquisse biographique sur les Fous Littéraires, le sujet nous parut peu compliqué et n'exigeant que de patientes recherches. Mais à mesure que les matériaux s'accumulaient, et que nous cherchions à les coordonner, les difficultés de fixer des bornes à ce travail, augmentaient.
Tout dépendait de pouvoir définir d'une manière claire et précise quelles étaient les spécialités qui rentraient dans notre cadre. Ici tout devenait doute. La folie entre pour quelque chose dans l'existence de la plupart des grands esprits que l'histoire nous fait connaître, et il devient souvent très difficile d'établir les dissemblances qu'offrent les prédispositions à la folie, avec certains états dits de raison.
Ainsi que l'a dit M. Lélut, membre de l'Institut, personne ne peut croire que Pythagore, Numa, Mahomet, &c., fussent des fourbes, car la fraude n'a jamais eu et n'aura jamais un tel pouvoir. Pour creuser sur la face de la terre un sillon dont les siècles n'effacent pas l'empreinte, il faut penser, affirmer, croire comme les masses, et plus qu'elles; donc ces grands hommes croyaient à la réalité de leurs visions, de leurs révélations. C'étaient tout simplement des hommes de génie et d'enthousiasme, ayant des hallucinations partielles. L'auteur que nous venons de citer, a établi scientifiquement et avec calme, que ce qu'on est convenu d'appeler le Démon de Socrate, n'était autre chose qu'un état d'extase et une folie momentanée.[1]
[1] Le Démon de Socrate, ou application de la science psychologique à celle de l'histoire. Paris, 1856, in 8o.
L'écrit trouvé cousu dans le pourpoint de Pascal, après sa mort, et que Condorcet a nommé son Amulette mystique, le précipice imaginaire qu'il voyait à ses côtés, le globe de feu que vit Benvenuto Cellini, et les démons qui lui apparurent dans le Colysée et lui parlèrent, ainsi qu'une foule d'autres faits de la même nature, rendraient une histoire complète de la folie littéraire, une œuvre immense.
Un recueil des biographies psychologiques de ces sortes de personnages, sous le titre de Vies des Hallucinés célèbres, constituerait un livre intéressant et utile, comme le fait observer le docteur Lélut, dans le travail qu'il a consacré à démontrer la folie bien caractérisée de Pascal.[2] La folie ne peut pas se définir, pas plus que la raison, a dit le Docteur Calmeil.[3] Celui dont l'imagination fascinée prête un corps et une forme aux idées qui prennent naissance dans son cerveau, rapporte ces idées aux appareils des sens, les convertit en sensation que presque toujours il attribue à l'action d'objets matériels qui n'agissent point actuellement sur ses organes, et il en vient souvent à baser ses raisonnements sur ces données vicieuses de l'entendement. L'halluciné réalise jusqu'à un certain point la supposition des Berkeléistes, qui prétendent établir qu'il n'est pas positivement nécessaire que l'existence de l'univers soit réelle, pour qu'on l'apperçoive tel qu'il se montre à nos sens. Peu d'entre nous n'ont pas été, dans le cours de la vie, sous l'influence de quelque hallucination momentanée.
[2] L'Amulette de Pascal, pour servir à l'histoire des hallucinations. Paris, 1846, in 8o.
[3] De la folie considérée sous le point de vue pathologique, philosophique et historique. Paris, 2 vol. in 8o. 1845.
Les observations précédentes que l'on pourrait étendre considérablement, font comprendre combien il est nécessaire et en même temps difficile de circonscrire et de déterminer une bibliographie des fous littéraires. Laissant à d'autres le soin de développer cet intéressant sujet, nous voulons nous borner à tracer une esquisse de quelques unes de ces existences dont l'état mental a été suffisamment dérangé pour que l'on prît des précautions à leur égard.
Nous prévenons donc tout d'abord que nous n'allons nous occuper que de quelques individus qui nous ont semblé réellement atteints de folie, et qui, s'ils n'ont pas été enfermés dans des maisons de sûreté, comme la plupart de ceux mentionnés ici, ont néanmoins montré une aberration mentale très décidée.
L'application des causes aux effets dans la monomanie et dans son opposé, la folie raisonnable, offrira toujours un sujet d'étude du plus haut intérêt. L'Etiologie de ces maladies s'explique l'une par l'autre. Dans le premier cas, il y a un point malade dans un cerveau sain d'ailleurs, dans le second cas, un cerveau malade nous offre un point sain et normal. Ce sont ordinairement des esprits contemplatifs et noblement doués que l'on voit frappés par ce malheur.
Presque toutes les nations fournissent des exemples d'écrivains qui entrent dans cette catégorie, et ce qui doit augmenter la curiosité des Bibliophiles à ce sujet, c'est que leurs ouvrages sont toujours assez rares, et qu'il est difficile de se les procurer. Ces monomanies intellectuelles sont presque toujours caractérisées, comme le fait très bien observer le Dr. Calmeil, par une association d'idées fausses basées sur un faux principe, mais justement déduites, et par la possibilité où se trouve l'individu qui en est atteint, de raisonner juste sous tous les rapports, sur les matières étrangères à sa folie.
Afin de réunir les éléments épars de cette histoire littéraire, de manière à éviter la confusion, nous diviserons en quatre sections les auteurs que nous allons citer. La première traitera des fous théologues; la seconde, des fous littéraires proprement dits; la troisième, des fous philosophiques; et la quatrième, des fous politiques.
Les voyageurs nous apprennent une chose très frappante, c'est que la folie est comparativement un fait rare chez les nations tout-à-fait barbares. Humboldt dit qu'on rencontre très peu de fous parmi les tribus originaires qu'il visita sur le continent de l'Amérique. D'autres auteurs dignes de foi remarquent aussi qu'en Chine, au fond de la Russie et de l'Inde, la folie est moins fréquente qu'en Europe. Quoiqu'il en soit, la folie d'écrire est particulièrement une des maladies mentales de cette dernière partie du globe, effet probable d'un excès de civilisation, de même que la pléthore est souvent produite par un excès de santé. Il serait inutile de rechercher quelle est la cause de la folie, et même ce que c'est que la folie, car les analyses les plus persévérantes de la nature et de la composition du cerveau, n'ont abouti qu'à confirmer l'axiome du savant Gregory: “Nulla datur linea accurata inter sanam mentem et vesaniam.” Dans maintes circonstances de la vie, il est arrivé à la plupart d'entre nous, qu'appelé à décider en nous mêmes, sur la valeur d'une idée ou d'une action, notre jugement hésite à se prononcer, et nous disons avec le poète Beattie:—
Some think them wondrous wise, and some believe them mad.
Dans l'ordre métaphysique, Malebranche était arrivé à un résultat semblable, lorsqu'il a dit: “Il est bon de comprendre clairement qu'il y a des choses qui sont absolument incompréhensibles.”
Les savants qui se sont occupés de la médecine psychologique, et de la pathologie mentale, rapportent nombre de faits où la folie produit des résultats semblables à ceux d'une haute intelligence, résultats que l'esprit de l'individu est incapable d'obtenir, dès qu'il rentre dans l'état normal. Nous citerons un fait de ce genre qui nous a été raconté par le médecin même qui avait donné ses soins au malade:—Une dame d'un caractère très pieux commença peu à peu à être oppressée par un profond sentiment de mélancolie, qui se changea bientôt en un véritable dérangement d'esprit. On fut obligé de la mettre dans une maison de santé. Là, durant ses accès de folie, elle exprimait les idées de son cerveau malade, en vers tellement remarquables que le médecin en fut frappé, et transcrivit des passages, pendant qu'elle les récitait. Au bout d'un certain temps, cette dame recouvra ses facultés mentales, mais ne se rappela rien de ce qui s'était passé, et n'eût pas été capable, m'affirma le docteur, d'écrire une page avec quelque élégance.
Si l'on trouve souvent des éclairs de talent chez les aliénés, il arrive aussi que des hommes remarquables par la clarté et l'élégance de leur style, donnent tout à coup l'exemple de la plus entière incohérence. Un médecin de New York, à la suite d'un travail excessif, écrivit la lettre suivante à sa sœur:—
“My dear Sister,—As the Cedars of Lebanon have been walking through Edgeworth forest so long, you must have concluded that I have returned to the upper world, but I am still in purgatory for James Polk's sins, which, if they do not end in smoke, surely have as good a chance of beginning that way, as the ideas began to shoot; for if Thomas had not left his trunk on the cart at the Depôt, our shades would have been a deuced sight nearer to Land's End, than Dr Johnson said they would, by the time the Yankees rebelled,” &c.
Le Docteur Brigham donne d'autres curieux exemples de ce genre dans un article intitulé: “Illustrations of Insanity, furnished by the letters and writings of the insane,” et insérés en 1848 dans l'American Journal of Insanity.
Durant le cours de nos recherches, pour rassembler les matériaux de cette esquisse, notre attention a été particulièrement attirée par une méthode curative, que nous croyons peu en usage sur le continent, et qui mériterait de faire l'objet d'une étude spéciale. Dans plusieurs des grands établissements pour les aliénés, qui existent dans le Royaume de la Grande Bretagne, l'encouragement régulièrement donné à la composition littéraire, a eu les plus heureux résultats. Nous dirons en passant quelques mots sur deux ou trois de ces asyles consacrés à la guérison des maladies mentales.
The Crichton Royal Institution, au Comté de Dumfries en Ecosse, possède une presse dirigée par les habitans de l'établissement, au moyen de laquelle on y publie un petit journal mensuel intitulé: The New Moon. On y trouve rassemblées les compositions en prose et en vers de ceux qui, dans leurs intervalles lucides, se sentent enclins à ce genre de distraction. La partie matérielle de l'impression, le tirage, la correction des épreuves, tout s'exécute par les patients.
Voici l'extrait d'une lettre que nous écrivit le médecin de cette maison de santé, pour expliquer le système qu'on y suit:—
“Mental occupation has been a marked feature in the establishment from its commencement. A monthly journal, composed, published, and printed by patients, has been in existence for many years. Some years ago, a series of essays on our poets, philosophers, &c., were composed and printed also by them. More recently a small volume of poems was published by one of our lady patients, and we are just now thinking of publishing a selection of poems from our New Moon. Many other articles of a minor character have also been published. I am afraid it will not be possible now to obtain copies of any of them, as the impressions have been completely exhausted.”
La publication d'une série de Mémoires Biographiques a été commencée, dans cette maison, sur les poètes, philosophes, rois, &c. frappés de folie: “Memoirs of mad poets, mad philosophers, mad kings, mad churls, by inmates of the Crichton Institution.”
Il y a lieu de s'étonner qu'un pareil sujet ait été choisi par de pareils écrivains, mais il est remarquable que la plupart des compositions écrites dans des maisons de fous, indiquent que ceux qui en sont les auteurs, ont une parfaite conviction de leur état.
Voici deux ou trois courts extraits des pièces poétiques insérées dans le journal de l'institution. Une femme, nommée Geneviève, écrivit les strophes suivantes à l'occasion de la mort de son bouvreuil:—
Oh, could'st thou know, my little pet,
How much thine absence I regret!
Ah! 'twas a day like this
When thou into my little room
To cheer me with thy voice didst come,
Which now I hourly miss;
And 'neath this shade of love, alone
Lament my little Goldie gone.
Whene'er thou saw'st me shut within
My room, thou cheerily would'st sing
And all thy art employ;
At thy lov'd voice, so sweet and clear,
All care would quickly disappear,
My sadness turn to joy;
And all the trouble of my lot
Be dissipated and forgot.
Wise people do, I know, believe
That birds, when they have ceased to breathe,
Will never more revive;
But—though I cannot tell you why—
I hope, though Goldie chanced to die,
To see him yet alive!
May there not be—if heaven please—
In Paradise both birds and trees?
I've had such dreams—they may be true:
Meantime, my little pet, Adieu!
Un des patients envoya un jour à celui qui était chargé de recevoir les morceaux destinés à l'impression dans le journal, les vers suivants signés Le Grand Orient, et accompagnés de cette explication:—
“Ces vers ont été apportés par le vent dans la Galerie du Grand Orient, et étaient signés Sapho Rediviva. Ils portent la marque d'un esprit malade. Je vous les envoie donc comme un tribut convenable à la Lune.[4]
[4] Allusion au titre du Journal.
....... .......... ...
“In silence only, love is read—
The lips can ne'er true love express;
Back to the heart—their parent bed—
They rush, and silently, we bless:
Such blessings ever thee attend;
Such gifts thy heart can ne'er deplore;
With one will-love-thee to the end;
It is enough, I may no more.”
Nous ne pouvons nous empêcher de citer aussi huit vers composés par un malheureux que l'insomnie torturait, et que des malheurs privés avaient frappé de folie:—
Go! sleep, my heart, in peace,
Bid fear and sorrow cease:
He who of worlds takes care,
One heart in mind doth bear.
Go! sleep, my heart, in peace!
If death should thee release
And this night hence thee take;
Thou yonder wilt awake.
Ces deux strophes nous semblent dignes d'être comparées aux vers du poète Anglais Herrick.
Dans le même établissement la musique est aussi employée comme un moyen de rétablir l'équilibre dans les facultés mentales des patients, et le directeur a formé une sorte d'orchestre composé de ceux qui jouent de quelque instrument, et tous les mois, il organise un ou deux concerts, dont les programmes sont, ainsi que le journal, imprimés par les presses de la maison.
L'hôpital pour les insensés fondé à Edinbourg, sous le nom de Royal Edinburgh Asylum for the Insane, a, comme le précédent, une presse et un journal mensuel intitulé: The Morningside Mirror; qui se publie régulièrement depuis environ douze années. Il forme aujourd'hui deux forts volumes in 8o. Le Médecin de la maison, le Docteur Skae, nous a assuré dans une de ses lettres, “that they are entirely the work of the patients, both in writing and printing.”
Voici des strophes composées par un jeune homme devenu fou à la suite de contrariétés d'amour:—
Whene'er I hear the wild bird's lay
Amid the echoing grove,
And see the face of nature gay
With beauty and with love,—
I'll think that thou art with me still
By vale and murmuring stream,
And o'er the past my soul will dwell
In faint collected dream.
When all the charms of nature fade,
And the autumn leaf is strewn,
One charm will still be mine, sweet maid,
To dream of thee alone.
'Till life's last ebbing blood be run,
'Till life itself depart,
And death eclipse my setting sun,
I'll bear thee on my heart.
Un autre morceau, par lequel nous terminerons nos extraits des effusions poétiques de l'hospice d'Edinbourg, porte un cachet remarquable de monomanie mélancolique:—
Sweet sunset, sweet sunset, that beams from the west,
And lights the dark shades of the green forest tree,
Where the wild flowers bloom fresh o'er the earth's vernal breast,
Those flowers of my childhood, the dearest to me:
Oh! give me the wreath of these once happy years,
The songs of the woodlark,—the friends I loved best;
Ah! bring back again all their smiles and their tears,
With their sunset, sweet sunset, that beam'd from the west.
....... .......... ...
Let me dream in the dells where my boyhood once stray'd,
And gather again the neglected lone flowers;
They bloom all unseen 'neath the cool hawthorn shade,
The sweets of fond memory's happier hours.
Ah! how blest but to dream of those once happy years,
The songs of the woodlark—the friends I loved best;
Ah! they'll bring back again all those sweet smiles and tears,
With the glow of that sunset, that beam'd from the west.
L'hospice des aliénés de Hanwell, l'un des plus importants de l'Angleterre, présente une particularité que nous croyons devoir noter.
L'encouragement à la composition littéraire, y forme, comme dans les établissements cités plus haut, un moyen de guérison, et les médecins de la maison pensent que c'est un des remèdes qui ont produit les résultats les plus satisfaisants. En conséquence, l'administration a établi un bazar où les diverses pièces, écrites par les lunatiques, sont exposées et vendues à leur profit. Grand nombre de personnes se font un devoir d'aller visiter ces expositions de publications de fantaisie, tirées sur papier rose, vert, orné d'arabesques, &c. et le produit des ventes est parfois assez considérable.
Les quatre vers suivants furent écrits spontanément par un patient convalescent, au centre d'une couronne de laurier suspendu au mur de la salle où se donnait une petite fête, dans l'hospice, le jour de l'Epiphanie en 1843.
No gloomy cells where sullen madness pines
In squalid woe, where no glad sunlight shines,
But here kind sympathy for fall'n reason reigns;
The rule is gentleness—not force and galling chains.
Nous avons réuni plusieurs des pièces exposées sur les étalages du Hanwell Asylum, pour notre collection d'ouvrages écrits par des fous. Nous transcrirons ici une strophe d'un sonnet composé par un nommé John Carfrae, et des extraits d'une ode par John P….. qui a rarement des moments lucides, et se trouve enfermé depuis longtemps.
On remarquera dans cette dernière pièce, des signes évidents d'un dérangement d'esprit.
THE HAPPY EVEN-TIDE.
Sonnet to the Pilgrim of Sorrow.
....... .......... ...
When Even-tide, with radiance warm, doth glow,
The setting sun majestic meets the sight—
The western tints transcendant glories show,
Foretell a morrow rich in blithe delight.
So may each mournful thought and theme depart;
And pure, bright, heavenly joys henceforth illume your heart!
AN ODE
WRITTEN ON THE TWELFTH-NIGHT AFTER CHRISTMAS.
....... .......... ...
The New Year has commenced,
And the season is mild;
Should our hearts be condensed,
Like an obstinate child?
....... .......... ...
Sing, sing to the harp, to the year that is past;
To the year now a coming, fill, fill to the brim;
To the misletoe bough, and the Christmas, the last—
May the Christmas forthcoming, fly away half as fast!
And to him who promulged Non-Coercion, to him,
Sing, sing to the harp, and fill up to the brim.
Dans le journal trimestriel édité par Mr le Docteur Forbes Winslow,[5] on trouve, entr'autres articles sur la folie dans ses rapports avec la littérature, un curieux essai “On the Insanity of Men of Genius,” dans lequel les lecteurs qui prennent intérêt à notre sujet, trouveront des rapprochements très curieux.
[5] The Journal of Psychological Medicine and Mental Pathology. 10 vol. 8vo. 1848-1858.
Les hallucinations et la folie du Tasse, de Benvenuto Cellini, du peintre Fuseli, de Cowper, de Swift, de Southey, de White, et de tant d'autres dont les noms se pressent sous la plume, présentent une page de l'histoire de l'esprit humain qui nous feraient presque convenir, avec Aristote, qu'il est de l'essence d'un bon poète d'être fou. Nous ne nous occuperons pour le moment que de ceux dont l'esprit a jeté un éclat moins brillant et moins durable, et qui, d'après l'expression du poète:—
Like sunbeam which on billow cast,
That glances, but it dies, &c.
Le problème psychologique dont nous rassemblons ici quelques éléments, peut exercer, pour tout esprit réfléchi, une pénible quoique salutaire influence sur le sentiment de fierté et d'orgueil que fait naître parfois le pouvoir de l'intelligence. Ce mélange de grandeur et de faiblesse est bien propre à nous donner, sous une forme pratique, une leçon d'humilité profonde.
PREMIERE SECTION.
EPIGRAPHE.
“Notre esprit est un outil vagabond, dangereux et téméraire; il est malaisé d'y joindre l'ordre et la mesure, c'est un outrageux glaive à son possesseur mesme, que l'esprit, à qui ne sait s'en armer discrètement.”—Essais de Montaigne.
THEOLOGIE.
Les idées religieuses, dans leurs aberrations, différent des autres en plusieurs points essentiels. Elles ont pour objets les émotions, les passions, et les impulsions instinctives de l'âme. Un horison sans borne se présente à l'esprit religieux, où les conjectures, les espérances, et les craintes prennent toutes les formes que l'imagination veut bien lui prêter, dans ses paroxysmes. Les réalités de l'existence matérielle disparaissent pour le fanatique ou fou par religion, non par suite d'un raisonnement, comme dans certains systèmes philosophiques, mais parce qu'il croit de son devoir de les anéantir dans l'intérêt de son âme. Son existence toute entière s'absorbe dans cette pensée qui non seulement exerce une immense influence sur sa folie, comme cause, mais encore modifie toutes les phases des manifestations extérieures de son esprit. Ses conjectures chimériques n'ont aucune limite, et le raisonnement pourrait nous convaincre, a priori, que les doctrines, opinions, et théories théologiques, ne sont pas la partie la moins curieuse, ni la moins féconde de l'histoire littéraire de la folie.
Nous ne nous arrêterons pas aux ouvrages où l'exaltation a remplacé le jugement. Ainsi nous passons à regret ces élucubrations grotesques d'une dévotion fanatique,—telles entr'autres que les ouvrages singuliers composés en l'honneur de la Vierge, dont G. Peignot préparait une bibliographie. Dans La dévote salutation aux membres sacrés de la glorieuse Vierge, par le Rev. Père J. H. Capucin, les oreilles, la bouche, les mamelles, le ventre, les genoux, &c. ne sont pas oubliés. Dans Le livre de la toute belle sans pair, où est escripte la formosité spirituelle, à la similité de la spéciosité corporelle, petit in 8o, il est question “de la méditation du nez de la Vierge Marie, et des deux narines; de la modérée grosseur de ses lèvres; comment sa bouche doit estre de moyenne ouverture; méditation aux cuisses qui sont force, espérance,” &c.
Citons encore La Seringue Spirituelle pour les âmes constipées en dévotion; La tabatière spirituelle pour faire éternuer les ames dévotes; ouvrages d'extravagants fort sérieux, non par la forme, mais par le but et par le fond. L'Angleterre n'est pas restée en arrière en ce genre, et Hooks and Eyes for Believers' Breeches, Sermon par Baxter, en fournit un exemple entre cent. Quantité d'autres de ces drôleries, mystiques, séraphiques, extatiques, seraient fort amusantes; mais revenons à notre sujet.
Durant le moyen âge, Thomas d'Acquin excita une grande admiration parmi les théologiens, par sa doctrine et ses opinions sur la Prédestination et le Libre Arbitre, considérées comme des chefs d'œuvre de dialectique. Ses ouvrages furent l'objet d'une composition des plus bizarres, par un Jésuite dont l'esprit s'était dérangé depuis plusieurs années, par suite de ses rudes travaux de missionaire dans l'Amérique du Sud. Cet infortuné, nommé Paoletti, qui avait été enfermé depuis cinq ans, lorsqu'il écrivit son livre contre Thomas d'Acquin et ses doctrines, cherchait à prouver que Dieu employait les instruments symboliques du culte Juif, pour déterminer qui recevrait ou ne recevrait pas la faveur divine. Il dessina un tableau ou diagramme des diverses manières dont on employait les ustensiles sacrés dans le Tabernacle, pour déterminer la condition future des fils d'Adam, relativement à la Prédestination. Une gravure accompagne l'ouvrage, dans laquelle Dieu est représenté, entouré d'anges, et présidant à la manipulation de ces ustensiles symboliques: la volonté divine et la volonté humaine figurent sous la forme de deux boules se mouvant dans une direction circulaire opposée, mais qui cependant finissent par se rencontrer dans un centre commun. Paoletti écrivit un autre traité durant sa folie, où il montrait que les aborigènes de l'Amérique étaient les descendants directs du diable et d'une des filles de Noé, conséquemment qu'ils sont dans l'impossibilité absolu d'obtenir ni le salut, ni la grâce.
Le 16me et le 17me siècle ont vu paraître le plus grand nombre peut être de grands esprits que les idées théologiques ont rendu fous. Au premier rang peut se placer Guillaume Postel.[6] Sa vie fut des plus agitées; tour-à-tour Jésuite, et renvoyé de l'ordre par St. Ignace, à cause de ses bizarres idées, emprisonné à Rome, durant plusieurs années, réfugié à Venise, accusé d'hérésie devant l'inquisition, déclaré innocent, mais fou, il alla pour la seconde fois visiter Constantinople et Jérusalem.
[6] A consulter entr'autres, sur les détails de sa vie, un ouvrage curieux du P. Desbillons, ainsi que Sallengre.
Il mourut, en 1581, au Monastère de St. Martin des Champs, laissant après lui de nombreux ouvrages, dont une partie est consacrée aux rêveries qui l'obsédaient. Il s'infatua à Rome d'une vieille fille, que quelques uns traitent de courtisane et qu'il appelait sa Grand'mère Jeanne. Il soutenait que Jésus Christ n'avait racheté que les hommes seuls, et qu'ainsi les femmes devaient être rachetées, et le seraient par la Mère Jeanne.
Un ouvrage en Italien intitulé La Vergine Veneta, et un autre en Français,[7] tendaient à prouver cette thèse. Il prétendait que l'ange Gabriel lui avait révélé divers mystères, et mêlant à sa folie les songes de Pythagore, il voulut persuader qu'en lui était transfusée l'âme de St. Jean Baptiste.
[7] Imprimé à Paris sous ce titre: Les très merveilleuses Victoires des femmes du Nouveau Monde, et comme elles doivent à tout le monde par raison commander, et même à ceux qui auront la Monarchie du Monde Vieil.
Postel avait une telle conviction qu'il était divinement inspiré, que dans son ouvrage De Nativitate Mediatoris il déclare que l'esprit même de Jésus Christ en est l'auteur, et qu'il n'en était que le copiste. Il fut condamné à être brûlé vif, par arrêt du Parlement de Toulouse.
L'article sur Postel dans les Mémoires de Littérature de Sallengre, cite presque tous les auteurs qui se sont occupés de ce visionnaire, et leur nombre est considérable.
Vers la même époque Geoffroy Vallée se fit remarquer par une folie de la même nature, et d'autant plus incurable qu'il se montra monomane dès sa jeunesse.
Il avait, dit-on, autant de chemises qu'il y a de jour dans l'année, et il les envoyait laver en Flandre, à une source fameuse par la limpidité de ses eaux.
Jeté au milieu de Paris, dans les excès d'une vie de dissipation, sa raison commença à s'altérer, et sa famille le mit en curatelle. Il commença alors à composer un livre dont le titre seul dénote la folie de l'auteur, et qui le fit condamner comme athée, quoiqu'en vérité, cela n'en valait guère la peine, car ce n'est qu'un tissu de confusion, d'obscurité, et de non-sens.
L'édition de ce livre fut brûlée, avec l'auteur, le 9 Février, 1574, et il n'en existe plus qu'un exemplaire unique, celui au moyen duquel on instruisit le procès de Vallée.[8]
[8] On peut voir de plus amples détails et des extraits de l'ouvrage, dans le Bulletin du Bibliophile, dixième série, page 613.
Il fut constaté au procès même, qu'il ne jouissait pas de la plénitude de sa raison, car on l'interrogea en présence du médecin.
Voici le titre de son livre lardé d'anagrammes vraiment barbares:—
Le Béatitude des Chrétiens ou le Fléo de la foy, par Geoffroy Vallée, fils de feu Geoffroy Vallée et de Girarde le Berruyer, ausquels noms de père et mère assemblez il s'y treuve: Lere, geru, vrey fléo de la foy bygarrée, et au nom du filz: va fléo règle foy, aultrement guere la fole foy.
Il paraît qu'il fut loin de s'amender en mourant, car le Journal de l'Etoile dit que conduit au supplice, il criait tout haut que ceux de Paris fesaient mourir leur dieu en terre, mais qu'ils s'en repentiraient.
Antoine Fuzy ou Fusi a droit à trouver une place dans cette section de notre Essai, comme docteur en théologie de l'université de Louvain. Il se fit recevoir docteur de Sorbonne à Paris, et il prend, dans un de ses ouvrages, les titres de Protonotaire apostolique, de prédicateur et confesseur de la maison du Roi.
Il serait difficile de trouver un galimatias plus extravagant et plus inintelligible que son pamphlet publié en 1609 contre le marguillier Vivian, qui le fit condamner à un emprisonnement de cinq ans. Son Mastigophore ou précurseur du Zodiaque est une défense de la découverte physico-médicale, qu'il croyait avoir faite, que le sang menstruel des femmes avait la propriété d'éteindre le feu. Toutes les langues vivantes ou mortes, tous les patois français, tous les argots populaires servent à exprimer la colère de l'auteur contre Nicolas Vivian, que Fuzy nomme par anagramme Juvien Solanic. Le marquis du Roure, dans son Analectabiblion, donne plusieurs extraits de cette diatribe, où brille souvent, dit-il, de la verve, une gaîté mordante et une imagination satanique. Le Franc Archer de la Vrai Eglise, contre les abus et énormités de la fausse, Paris, 1619, n'est pas moins bizarre de style, que l'ouvrage précédent. C'est une violente satire contre l'église Romaine.
Fuzy se réfugia à Genève, au sortir de prison, renonça à la religion catholique et embrassa le Calvinisme. Il est impossible de ne pas reconnaître un cerveau tout-à-fait dérangé dans ses ouvrages. Le P. Niceron lui accorde une mention particulière au tome 34 de ses Mémoires.
Autant Fuzy avait d'instruction et de connaissances, autant Simon Morin qui fut brûlé en place de Grève, le 14 Mars, 1663, était ignorant et sans lettres. Les erreurs des illuminés qui régnaient alors à Paris, enflammèrent son imagination.
Il voulut être chef de secte, et se mit à prêcher sa doctrine, qu'il publia en 1647, sous le titre de Pensées de Morin, dédiées au Roi.
Ce n'est qu'un tissu de rêveries, d'ignorances, et d'erreurs condamnées depuis dans les Quiétistes.
Le parlement le fit arrêter et le condamna à être envoyé aux Petites maisons pour le reste de ses jours; jugement aussi équitable que profondément sage, auquel Morin aurait bien fait de se tenir.
Il y échappa par une abjuration; mais, convaincu d'un prétendu second règne du fils de l'homme, il composa, en 1661, un écrit intitulé Témoignage du second avènement du fils de l'homme, où il assurait que ce n'était autre que lui-même.[9]
[9] Au catalogue de Nodier de 1829, No 66, on fait mention d'un ouvrage ayant pour titre: Avertissement véritable et assuré au nom de Dieu, 1827, in 32o dans lequel un autre illuminé se dit aussi Le fils de l'homme, et promet de ressusciter au bout de trois jours, après s'être fait jeter dans l'eau à Marseille, attaché avec des chaînes de fer, à une grosse pierre. Ce livre est un exemplaire unique, sur papier de chine.
Conduit au Châtelet, on lui fit son procès où l'on voit qu'en commençant par l'esprit avec les filles et les femmes qu'il séduisait, il allait ensuite beaucoup plus loin.
Il fut condamné en 1662, à être brûlé vif, avec ses livres, et ses cendres jetées au vent.
Le Président de Lamoignon lui ayant demandé s'il était écrit quelque part que le nouveau Messie passerait par le feu, Morin répondit qu'oui, et que c'était de lui que le Prophète a voulu parler au verset 4 du XVIe Pseaume où il est dit: “igne me examinasti, et non est inventa in me iniquitas.”
Il avait promit de ressusciter le troisième jour, et une multitude de sots s'assemblèrent, pour voir ce miracle, à l'endroit où il fut brûlé.
Morin, dit quelque part Michelet, est un homme du moyen âge, égaré dans le 17me siècle. Ses Pensées contiennent beaucoup de choses originales et éloquentes; il s'y trouve entr'autre, ce beau vers:—
“Tu sais bien que l'amour change en lui ce qu'il aime.”
François Dosche se rendit parfaitement digne d'être l'un des adhérents de Morin, par le désordre de ses idées et l'extravagance de son style. Le titre suivant d'un de ses opuscules suffit pour juger et de l'un et de l'autre:—
“Abrégé de l'arsenal de la foy, qui est contenu en ceste copie, de la conclusion d'une lettre d'un secretaire de Sainct Innocent, par luy escrite à sa sœur, sur la detraction de la foy d'autruy, lequel n'ayant de quoy la faire imprimer toute entière, il a commencé par la fin à la mettre en lumière, estant en peine d'enfanter la vérité de Dieu en luy, comme une femme enceinte, de mettre son enfant au monde.”
Les querelles religieuses, et les discussions théologiques qui agitèrent le 17me siècle, amenèrent en Allemagne et en Angleterre, les mêmes résultats qu'en France.
John Mason est un des exemples les plus frappants de la folie religieuse, par sa conviction inaltérable, jusqu'à la mort, et son enthousiasme calme et grave.
Les mystères de la théologie de Calvin et du Millenium, avaient égaré sa raison.
Il était persuadé et avait persuadé à une masse de personnes, qu'il avait mission de proclamer le règne visible du Christ qui devait établir son trône temporel à Water-stratford près de Buckingham.
Il parlait bien et sensément sur tout, excepté sur ce qui avait rapport à ses extravagantes idées religieuses. Aussitôt qu'il s'agissait de Religion révélée, il devenait immédiatement fou. Il mourut en 1695, dans la persuasion ferme et arrêtée qu'il avait reçu peu auparavant la visite du Sauveur du monde, et qu'il était réellement prédestiné à une mission divine.
Sa vie et son caractère ont été décrits par H. Maurice, recteur de Tyringham, dans un pamphlet en 4o publié l'année même de sa mort.
Jean P. Parizot égala, s'il ne surpassa point, l'extravagance du précédent. La monomanie de ce fou théologue consistait à voir clairement annoncé dans la Génèse et dans l'évangile de Saint Jean, que les trois éléments de la Trinité se trouvaient dans la nature. Le sel, générateur des choses, répond à Dieu le père, le mercure, dans son extrême fluidité, représente Dieu le fils, répandu dans tout l'univers, et le souffre par sa propriété de joindre et d'unir le sel au mercure, figure le Saint Esprit.
Les divagations inintelligibles de Parizot, sous le titre de La Foy dévoilée par la Raison, dans la connaissance de Dieu, de ses mystères et de la nature, fut dédié d'abord à Dieu, puis au Roi, et soumis au Pape, avant l'impression. Le Saint Père fit répondre que la cour de Rome avait lu son livre avec plaisir, qu'il était plein d'esprit et digne de louanges.
Là dessus le malheureux fait imprimer son travail, qui est condamné comme impie et brûlé, ce qu'il méritait bien d'ailleurs, non à cause de son impiété, mais à cause des folies qui y sont débitées.
Il est probable que Peignot en parle sans l'avoir lu, puisqu'il avance, dans son dictionnaire des livres condamnés au feu, qu'on connait peu d'ouvrages aussi licencieux. Ceci est plus qu'une exagération, si ce mot est pris dans l'acception commune, et nous ne lui en connaissons point d'autre.
Il ne serait pas difficile de citer un bon nombre d'autres écrivains, dont la théologie renversa la raison, antérieurement à notre siècle, mais ceux que nous avons cités suffiront pour cette première section, que nous terminerons par un exemple ou deux pris dans notre époque.
On a de la peine à se persuader, en lisant les pamphlets de J. A. Soubira, qu'il appartienne au 19me siècle. Ce fou fanatique s'intitulait: Apôtre d'Israel, Messie de l'univers, Poète d'Israel, Lion de Jacob, &c. &c.
Les titres seuls de ses nombreuses publications que donnent La France Littéraire et La Littérature Française Contemporaine, sont une preuve suffisante de la folie de ce malheureux, par leur incroyable extravagance. En voici quelques échantillons: Le second Messie, à Tout l'univers (1818, in 8o); Avis à toutes les puissances de la terre (1822, in 8o); La fin du monde prédite par Soubira, son époque fixe, celle de la venue du Messie d'Israel, et du premier jour de l'âge d'or, ou du nouveau Paradis Terrestre (in 8o); Le Juif errant à ses banquiers, in 8o de deux pages; Le Messie va paraître, in 8o de 4 pages; A tous les habitans du globe terrestre, in 8o de 4 pages; Gog et Magog, in 8o de 4 pages; L'Eternité du globe terrestre, in 8o de 4 pages, &c. &c.; “666” (1824, in 8o). Soubira avait trouvé une puissance extraordinaire dans ce nombre. Il publia en 1828, in 8o un autre pamphlet avec ce seul titre: “666.”[10]
[10] Par une coincidence assez singulière, on réimprima en Angleterre, en la même année et à la même époque, les idées saugrenues d'un nommé Francis Potter, sous le titre de: “An interpretation of the Number 666, wherein is shown that this number is an exquisite and perfect character, truly, exactly, and essentially describing that state of government to which all other notes of Antichrist do agree.”
L'auteur consacre 29 chapitres à prouver sa thèse, et commence le dernier en disant: “All objections are answered, and all difficulties cleared, even to such who have no knowledge in arithmetic.” Nous croyons le livre assez rare.
Le premier de ces deux opuscules se compose de neuf quatrains, précédés de plus de deux cents pages de prose, où l'auteur donne une clef de son alphabet numérique; le second a dix huit couplets ou stances de cinq vers; le nombre 666 est mis à la fin de chaque vers de chaque couplet. Voici le premier couplet, et tous sont de la même absurdité:—
| “ | Les banquiers de la France | 666 |
| Des organistes de la foi | 666 | |
| Et des concerts de la cadence | 666 | |
| Vont accomplir la loi | 666 | |
| Et contreminer l'alliance | 666.” |
Peut-être qu'un jour tous ces pamphlets seront aussi difficiles à trouver réunis, que les écrits de Bluet d'Arbères, avec lequel Soubira a une certaine ressemblance.
En 1840, un respectable négociant de Mennetout sur Cher, nommé Cheneau, persuadé qu'il avait une mission divine de réformer toutes les religions, se mit à publier des pamphlets fort bizarres.
“Les Augustin (dit Saint Augustin), les Bossuet, et autres hautes intelligences,” dit-il, “ont cultivé l'erreur, le fanatisme, et les préjugés, la preuve c'est qu'ils ont reconnu une autorité humaine au dessus de leur intelligence,” &c.
Il publie d'abord des Etrennes de vie, puis des Instructions pour avoir des enfants sains d'esprit et de corps, et aussi parfaits qu'on peut l'être.
Enfin, avant de lancer dans le monde ce qu'il appelle “la nouvelle base religieuse et son mode d'organisation, où tous reconnaîtront la puissance divine,” il publie en brochure, et fait afficher sur les murs de Paris, une protestation contre tous les oppresseurs, sous le titre de La volonté de Jehovah en Jésus le Christ, seul Dieu, manifestée par son serviteur Cheneau, Négociant.
On y lit: “J'ai dit à l'Eternel, moi son serviteur: Je préfère la malédiction des hommes à leurs bénédictions. Alors l'Eternel me dit: Marche avec la force que tu as, parle à tous les peuples de la terre… Tous ceux qui se sont dits pasteurs et les représentants de Dieu, n'importe leur base religieuse, n'ont point été reconnus par Dieu, ni les uns ni les autres… Jean Baptiste prêcha dans le désert, mais Moi je sème dans la bonne terre, c'est l'ordre que j'ai reçu.
“Je ne viens pas parler sans raisonnement à tous les peuples de la terre. J'en appelle à témoins la voix des journaux,—La Gazette de France du 27; La Quotidienne du 28 Janvier dernier; Le Constitutionnel du 8; Le Siècle du 11, et le Courrier Français du 27 février dernier, &c., voir leurs réflexions. Alors vous verrez que tous ont reconnu l'utilité et la nécessité de propager la nouvelle base religieuse, que j'ai démontrée dans un opuscule intitulé: Instructions pour avoir des enfants sains d'esprit et de corps.”
Pauvre Cheneau!
Dans le No 4, année 1855 du Neuer Anzeiger für Bibliographie und Bibliothek Wissenschaft, un auteur allemand, qui promettait l'analyse d'une bibliothèque de la bêtise et de la folie, mais nous ignorons s'il l'a continuée, cite trois livres écrits en allemand, au nom et par ordre de Dieu lui-même, par un certain Busch, et qui ont été publiés en 1855-56, à Misnie, Royaume de Saxe.
Joseph O'Donnelly fit imprimer à Bruxelles en 1854 un livre où il prétend avoir découvert la langue originelle, et son style donne la preuve la plus satisfaisante que les hommes ont oublié l'idiôme que parlait Adam.[11] Il y a en lui quelque chose du mysticisme de Bluet d'Arbères lorsqu'il dit: “Il faut que la volonté du seigneur soit faite; il donna à son serviteur (c'est-à-dire à lui, l'auteur) la clef de toutes les sciences, soit dans le ciel, soit sur la terre, accompagnée de l'équerre avec lequel il a taillé la création, comme s'il disait: Va, passe cela sur les montagnes et sur les vallées, sur la terre et sur la mer, pour que mon peuple puisse, en reconnaissant la trace de mes mains, être ramené à mes lumières.”
[11] Bulletin du Bibliophile Belge, tome 10, page 443.
On peut croire aisément qu'un pays aussi religieux que l'Angleterre n'a pas manqué de mystiques hallucinés. Un des plus curieux exemples de notre époque est la nommée Elisabeth Cottle, de Kirstall Lodge, Clapham Park. Cette inspirée est toute prête à mettre fin à toutes les petites difficultés politiques et sociales de notre époque, et à régénérer le genre humain. Dans ce but, elle a adressé successivement des mémoires à la plupart des Ministres de l'Angleterre et aux principaux souverains de l'Europe. La Reine et le Prince Albert ont également reçu de ses effusions prophétiques. Au commencement de cette année, elle envoya une lettre imprimée à Mr Bright, le membre du parlement, pour l'informer, en style apocalyptique, qu'elle était devenue son adversaire, parce qu'il voulait trop étendre le droit de voter.
Peut-être la plus curieuses des pièces de ce genre est son adresse à l'Empereur des Français et au Roi de Sardaigne, après la dernière campagne d'Italie. Elisabeth Cottle, qui se donne elle-même la qualification d'Ange, ne voulant pas, sans doute, que ses conseils soient mal interprétés, a eu soin d'envoyer des duplicata de cette adresse à Lord Palmerston et à un Ministre de Prusse.
Le fait rapporté dans l'Evangile que St Pierre en prison était gardé par quatre centurions, est d'après elle une allusion à la quadruple alliance de 1815, et au quadrilatère de fortresses autrichiennes en Italie.
Pour donner une idée de sa manière d'énoncer ses pensées, nous présenterons aux lecteurs un extrait de cette pièce:—“Revelat. VII. verse 10. When they (the allied armies of France and Sardinia) were passed the first and second ward (by crossing the Ticino, after the battle of Magenta) they came to the iron gate (of the iron crown of Lombardy) that leadeth into the city (of Milan), which opened to them of his (the Mayor's) own accord, and they went out (of Milan to the battle of Melegnano) and passed on (to Mantua) through one street (one line of victory of Montebello and Solferino, and the meeting of) the two (Imperial) soldiers (at Villafranca). Psalm LXXXV. verse 10-13. And forthwith the Angel (the Emperor of France) departed from them (at the Court of Turin, to receive the Italian army at Paris), and the Italians were left to work out their own salvation,” &c. &c.
Avec l'assistance d'un ecclésiastique, qu'elle prétend être un nouveau St Pierre, cette illuminée veut établir une nouvelle église; et il paraît qu'elle a déjà plus d'une centaine d'adhérents.
Le Docteur Calmeil, dans son ouvrage sur la Folie, déjà cité, fait observer que la théomanie, ou cette aberration d'esprit qui se rapporte à la mysticité, aux anges, à la prédiction des événements, &c. a parfois attaqué des populations entières, et il en donne plusieurs exemples.
Cette nature épidémique de la monomanie religieuse, toute exceptionnelle, et dont la cause est inconnue, peut seule expliquer comment il est possible d'inspirer d'autre sentiment qu'une profonde pitié, lorsqu'on écrit des épîtres dans le goût de celle qui suit, et que nous avons choisie entre plusieurs, toutes plus bizarres l'une que l'autre:[12]
[12] Il est à remarquer que toutes ces pièces sont imprimées, distribuées au public, et même souvent adressées per Mrs Cottle aux membres du Parlement.
To the Reverend John Scott and the churchwardens and congregation of All Saints' Church, in this New Park Road.
“Matt. xviii. 20; Judges i. 11. And there came (after the opening of this new church, in this New Park Road, in the autumn of 1858) an angel (Elizabeth Cottle) of the Lord (Jesus—Rev. xxii. 16), and sat (‘in the mercy-seat,’ No. 62) under an oak (roof in this All Saints' Church) which was in Ophrah (a city—which Clapham Park was near, the New Jerusalem—London—of the new name of Cottle—Rev. iii. 11-13), that pertained (Rom. ix. 4) unto Joash (the orthodox body that despairs, or that burns, or is on fire).
“The Abi-ezrite (the Father of help, or my Father is my help), and his (Trinitarian) Son Gideon (the Rev. John Scott) threshed (Isa. xxviii. 28; xli. 15, 16) wheat (Jews—worked for the Society for the Conversion of the Jews) by the wine-press (sacramental table), to hide it (the truth of his Father, God, in the mystery of the Trinity—Ps. xxvii. 5) from the Midianites (the Trinitarians). Midian—judgment, habit, covering; Gideon—he that bruises and breaks the bruised reed or sceptre, by cutting off iniquity; Trinity Gods. Isa. xlii. 3, 4; liii. 5-10; Matt. xii. 10; Heb. xi. 32-34, 39, 40.”
Cette extravagance rappelle celle de Jeanne Southcote, cette hallucinée laide, vieille et ignorante, rêvant le bonheur de la maternité; et persuadant qu'elle avait reçu une mission divine à de nombreux sectaires qui préparaient, dans leur enthousiasme inexplicable, un berceau et de magnifiques habits pour leur nouveau Messie.
DEUXIEME SECTION.
EPIGRAPHES.
“Fellow, thy words are madness.”
....... .......... ...
“No, Madam, I do but read madness.”
Shakespeare, Twelfth Night.
“… He raves; his words are loose
As heaps of sand, and scatter'd wide from sense;
So high he's mounted on his airy throne,
That now the wind has got into his head,
And turns his brains to frenzy.”
Dryden.
BELLES LETTRES.
Ici les écarts de l'esprit humain ne font qu'effleurer les objets. L'imagination ne les touche que d'un main légère. Les figures, les tropes et les analogies bizarres sont les instruments dont elle se sert. Elle galope et bondit comme un cheval sans frein, ou pirouette sur elle-même comme une toupie, qui paraît d'autant plus immobile que son mouvement est plus rapide.
Les spéculations de longue haleine font rarement partie de ces sortes d'aberrations mentales. L'esprit s'occupe d'avantage du mode et de la forme d'expression des idées, que de la nature abstraite et de la valeur de ces idées elles-mêmes. La surface des choses est tout ce qu'il peut saisir. Les émotions qu'éveille cette sorte de folie sont d'une nature générale, et produites par une très grande variété d'objets. Aussi les forces intelligentes de l'individu étant moins concentrées que dans les fous qui s'occupent d'idées philosophiques ou théologiques, l'épuisement est beaucoup moins grand.
Le premier, dans l'ordre de date, qui se présente dans cette section, est un professeur de l'université de Salamanque, nommé de Arcilla, né au milieu du seizième siècle.
Il avait déjà donné son cours d'histoire pendant deux ou trois ans, lorsqu'il tomba dans une profonde mélancolie, qui se termina bientôt en folie déclarée. Comme il était docile et doux, ses amis en prirent soin. Il employait tout son temps à écrire de nombreux essais qu'il intitulait: Programme d'histoire universelle.
Son idée fixe était que les annales telles que nous les avons, des Egyptiens, des Juifs, des Grecs et des Romains, avaient été composées par des fanatiques et des insensés, et que les hommes avaient existé de toute éternité. Dans l'espoir d'amener quelque calme dans son esprit malade, ses amis consentirent à publier un ouvrage renfermant le résumé de ses idées absurdes. Ce livre porte le titre de: Divinas Flores Historicas.
Un exemplaire s'en trouve dans la Bibliothèque Royale de Madrid.
Ici du moins le raisonnement joue encore un certain rôle, mais le dérangement du cerveau est bien plus complet dans Guillaume Dubois, sur lequel Pluquet, dans ses curiosités littéraires et Mr Edouard Frère, dans son Manuel du Bibliographe Normand, nous donnent des renseignements. Ce Dubois publia à Paris en 1606, in 12o un ouvrage à peine intelligible intitulé: “Les œuvres de Guillaume Dubois, natif de la paroisse de Pulot en Bessin, et ouvrier du métier de maçon, maistre tailleur de pierre à la ville de Caen, où il lui a été donné le don d'écrire en poésie françoise, par un ordre alphabétique, pour opposer au fantastique, comme on pourra voir en ce petit livre.” Six pièces singulières et rares sont réunies sous ce titre.
Shakespeare a dit que l'aliéné, l'amoureux et le poète
Are of imagination all compact.
C'est en Angleterre que nous trouvons la preuve vivante de cette expression poétique du dramatiste anglais, dans la personne de Nathaniel Lee, né à la fin du dix-septième siècle.
Les compositions de Lee ont été louées par Addison. Ses vers sur la passion de l'amour prouvent qu'il la comprenait comme un esprit dérangé, et ses actes nous le montrent dans un si constant état de folie, qu'un soir qu'il composait un de ses drames dans sa cellule à Bedlam, un nuage venant à passer sur la lune qui l'éclairait pour écrire, il s'écria soudain: Jupiter, mouche la lune! Jove, snuff the moon!
Dryden, dans une lettre à Dennis, raconte que Lee répondit à un mauvais poète qui lui disait qu'il était facile d'écrire comme un fou: comme un sot, oui, mais comme un fou, non, It is very difficult to write like a madman, but it is very easy to write like a fool.
Il composa treize tragédies. Lorsqu'on dut l'enfermer, jeune encore, à Bedlam, il continua à écrire dans un style des plus ampoulés, mais on rencontre assez souvent dans ses écrits des passages qui témoignent d'une imagination puissante. Malgré ces éclairs de génie, on ne peut s'empêcher en le lisant, de sourire à la description de ses caractères impossibles, de ses sentiments extravagants, et de ses héros en dehors de toute vérité. Il mourut à 34 ans.
Si nous avons assez généralement l'idée qu'il y a de certains rapports entre la folie et les élucubrations des poètes, nous ne nous figurons guère l'auteur d'un livre d'érudition, devenir fou par amour.
Ce fut le sort d'Alexandre Cruden qui perdit la raison à la suite d'une passion malheureuse pour la fille d'un ecclésiastique de la ville d'Aberdeen en Ecosse.
Il n'avait guère que vingt ans, et ne recouvra jamais complètement l'esprit. Nous donnons dans ce volume sa Biographie détaillée.
Un contraste frappant se rencontre, chez Christophe Smart, compatriote de Cruden, et qui développa une puissance poétique remarquable au milieu de sa déraison. Ayant reçu une éducation brillante à Cambridge, il fut couronné durant cinq années de suite, pour la composition du meilleur poème.
Atteint, en 1754, d'une folie qui ne permettait pas même de lui laisser la liberté, et non seulement enfermé dans une maison d'aliénés, mais privé dans sa cellule, de papier, de plume, et d'encre, il composa un poème de près de cent strophes, à la Gloire du Roi prophète David. Quelques unes ont le cachet d'un véritable poète. Ces vers, tracés à l'aide d'une clef, sur les panneaux de bois de sa chambre, doivent faire douter qu'il fut réellement fou lorsqu'il les composa.
Les pensées et le langage sont nobles et dignes, dans les strophes qui suivent:—
He sang of God—the mighty source
Of all things—the stupendous force
On which all strength depends;
From whose right arm, beneath whose eyes
All period, power, and enterprise
Commences, reigns, and ends.
Sweet is the dew that falls betimes,
And drops upon the leafy limes;
Sweet Hermon's fragrant air;
Sweet is the lily's silver bell,
And sweet the wakeful taper's smell
That watch for early prayer.
Sweeter in all the strains of love,
The language of the turtle-dove,
Pair'd to thy swelling chord;
Sweeter, with every grace endued,
The glory of thy gratitude
Respired unto the Lord.
Strong is the lion—like a coal
His eye-ball—like a bastion's mole
His chest against his foes;
Strong the gyre-eagle on his sail;
Strong against tide, the enormous whale
Emerges, as he goes.
But stronger still, in earth and air,
And in the sea, the man of prayer,
And far beneath the tide,
And in the seat to faith assign'd
Where ask is have, and seek is find,
Where knock is open wide.
Glorious the sun in mid career;
Glorious the assembled fires appear;
Glorious the comet's train;
Glorious the trumpet and alarm,
Glorious the Almighty's stretched-out arm;
Glorious the enraptured main.
Glorious—more glorious is the crown
Of Him that brought salvation down
By meekness, call'd thy Son;
Thou that stupendous truth believed,
And now the matchless deed's achieved,
Determined, dared, and done.
On croirait presque lire une des paraphrases des psaumes par J. Bte Rousseau:—
Il chanta Dieu d'abord,—Dieu, la fin et la cause,
Le pouvoir immuable, imposant, grandiose,
Eternel et toujours divers;
Dont le bras nous soutient, dont l'œil perçant nous guide,
Qui par sa volonté, d'un mot, peuple le vide.
Et qui règne sur l'Univers, &c.
Smart mourut en 1770. Il traduisit les psaumes, Phèdre, et Horace en prose. Ses poèmes furent publiés en 1791. Garrick et Johnson l'honorèrent de leur amitié, et ce dernier écrivit sa biographie. Tantum est in rebus inane!
Peut-être que si Smart, malgré ses accès de folie, eût été laissé en liberté, comme Edme Billard, dont le public Parisien s'amusait, à peu près vers la même époque, et dont nous dirons quelques mots, peut-être qu'il serait mort aussi tranquillement.
Edme Billard se croyait un génie incompris. Un jour, il se lève à l'orchestre du Théâtre Français, apostrophe le parterre, en leur racontant ses griefs contre les Comédiens, les supplia de faire jouer de force sa comédie du Suborneur, et fut conduit à Charenton. On a de lui quatre pièces: Le joyeux moribond, Genève, 1779; Voltaire apprécié, sans date; Le Pleureur malgré lui, sans date; Le Suborneur, en cinq actes, Amsterdam et Paris, 1782.
La seconde et la troisième de ces pièces ne sont pas indiquées par Quérard. Dans le Pleureur malgré lui, les personnages sont M. Parterre, Mme Loge, et M. Balcon.
Quoiqu'évidemment sorties d'un cerveau malade, ces pièces ne manquent pas d'une certaine gaîté, qui nous empêche de compatir aussi vivement à cette sorte de folie, qu'à celle de l'infortuné dont nous allons nous occuper.
Thomas Lloyd se persuadait qu'il était le plus sublime poète qui eut existé. Les annales d'aucune maison d'aliénés ne présentent peut-être un mélange plus hétérogène que celui-ci, de malice, d'orgueil, de talent, de mensonge, de vils défauts et de grandes qualités.[13]
[13] Dans les Sketches in Bedlam, or Characteristic Traits of Insanity,—London, Sherwood, 1823, in 8o pp. 30 et suiv.,—on trouve des détails sur lui et d'autres fous singuliers.
Dès qu'il pouvait se procurer un morceau de papier, il se mettait à composer des vers. Mais comme généralement ils ne lui plaisaient pas, il les jetait dans sa boisson, pour les nettoyer, disait-il. Tout ce qu'il a mis dans ses poches, ou tout ce qu'il trouve sous la main, sa manie est de le mêler ainsi à ce qu'on lui donne à manger et à boire: petits cailloux, tabac, morceaux de cuir, os, charbons, sont jetés dans son potage, et cela d'après un procédé scientifique, à ce qu'il prétend. Le cuir le clarifie, les cailloux le purifie, le charbon le minéralise; telle chose y ajoute un acide agréable, telle autre, un alkali utile, et ainsi de suite. Si l'on n'y prend pas garde, il avale le tout, avec le goût d'un Apicius.
Il proclamait en toute occasion qu'il avait une connaissance universelle des langues anciennes et modernes, que les sciences, l'histoire, la musique, lui étaient très familiers.
Plusieurs fois on le remit en liberté, mais toujours on fut obligé de l'enfermer de nouveau, après un peu de temps. Successivement il fut logé dans diverses maisons d'aliénés de Londres et des environs, et vécut au delà de soixante ans. Voici un exemple de son talent poétique, qui était parfois réellement remarquable; mais excepté la pièce dont nous citons un extrait, il est très douteux que rien ait été conservé.
....... .......... ...
When disappointment gnaws the bleeding hearts;
And mad resentment hurls her venom'd darts;
When angry noise, disgust, and uproar rude,
Damnation urge and every hope exclude;
These, dreadful though they are, can't quite repel
The aspiring mind, that bids the man excel.
....... .......... ...
To brighter mansions let us hope to pass,
And all our pains and torments end. Alas!
That fearful bourne we seldom wish to try,
We hate to live, and still we fear to die.
....... .......... ...
Pro bono publico, I do write what is true,
Nor care what others think, or say, or do.
Three-score long years' experience have I had,
Through thick and thin, and still I am not dead.
....... .......... ...
Shut up in dreary gloom, like convicts are,
In company of murd'rers! Oh! wretched fate!
If pity e'er extended through the frame,
Or sympathy's sweet cordial touch'd the heart,
Pity the wretched maniac, who knows no blame,
Absorbed in sorrow, where darkness, poverty, and every curse impart.
Methinks that still I see a brighter ray,
That bids me live, to see a happier day,
And when my sorrows, and my grief-worn spirit flies,
My Maker tells me—fear not, Lloyd,—it never dies.
This cheering hope has long supported me,
I live in hope much happier days to see…
Ces vers furent écrits vers 1817. On y trouve un sentiment de mélancolie, qui pourrait faire douter, comme dans le cas du poète Christophe Smart, si l'intelligence qui rencontre de pareilles expressions pour ses pensées, peut être absolument dérangée. L'un et l'autre néanmoins sont morts dans un état complet de folie, après une longue détention.
M. Forgues[14] nous a donné la description d'une visite à Bicêtre, où il s'est occupé des fous littéraires. Les faits qu'il rapporte font regretter qu'il n'ait pas jugé à propos de saisir cette occasion pour développer davantage ce sujet. Il cite un certain Pentecôte dont la chimère favorite consistait en ce qu'il se croyait l'inventeur d'un système infaillible pour s'emparer d'Abd-el-Kader. Il existe plusieurs de ses lettres adressées au Roi, où il revendique avec acharnement la qualité d'homme de lettres. “J'ai plusieurs ouvrages littéraires à terminer,” écrit-il à M. Deleffert. “J'ai fait en littérature de fort beaux ouvrages,” dit-il, “dans une requête à l'administration des hospices.”
[14] Revue de Paris, 3me série, tomes 25 et 26, année 1841.
Il adressa une lettre à un des aliénés qui avait voulu se donner la mort. Sans être un modèle d'éloquence, elle ne manque ni de suite ni d'onction.
M. Forgues cite encore des vers anonymes, et des titres de compositions tels que: Ma Némésis—Le Fou,—Souvenirs de jeunesse, &c. Dans le morceau intitulé le Fou, on trouve cette apostrophe originale:—
Malheureux conducteur de ta machine usée.
L'auteur fait ailleurs allusion à une tentative de suicide qui fut déjouée, à ce qu'il semble: “Mon Dieu!” ajoute-t-il.
Mon Dieu vous m'avez vu chaque jour vous prier
De terminer la vie que je n'ai pu m'ôter!
Ami, qui m'empêchas, viens donc me consoler!
Ce dernier vers semble émaner d'un vrai sentiment poétique.
Un des plus féconds romanciers de l'Allemagne, Johan Carl Wezel, né en 1747, tomba à 39 ans dans un état complet d'aberration mentale après une vie laborieuse. D'abord il eut l'idée de fonder une maison de banque, pour laquelle il fabriquerait lui-même les billets. Il fuyait toute société, laissa croître ses cheveux et ses ongles, et malgré les soins du docteur Hahnemann, sa folie devint chronique. Il passa le reste de ses jours à Sondershausen, lieu de sa naissance, jusqu'en 1819, époque de sa mort.
De temps à autre quelques éclairs de raison se laissaient appercevoir, mais toute idée poëtique l'avait abandonné, et en écrivant il se croyait être dieu. On lui permit même d'imprimer quelques unes de ses élucubrations sous le titre de Opera Dei Wezelii W. S. des Gottes.
On a fait en Amérique une attention particulière aux phénomènes intellectuels que présente la folie. Dans plusieurs des journaux de ce pays ont paru, de temps à autre, des articles intéressants sur cette matière. Les bornes dans lesquelles nous devons nous renfermer, ne nous permettent pas d'entrer dans des détails qui seuls rempliraient un volume, mais nous citerons l'histoire d'un nommé Milman, qui naguère excita singulièrement l'attention dans l'état de Pensylvanie, et fut répétée par un grand nombre de journaux. Milman était un avocat d'une fortune indépendante. Le jour où allait se célébrer son mariage, et tandis que la fiancée se parait pour aller à l'autel, un violent orage éclata, et elle fut frappée par la foudre, au milieu de son appartement.
La nouvelle de ce malheur fut portée, avec tous les ménagements possibles, à l'infortuné Milman, dont l'imagination éprouva néanmoins une telle commotion, qu'il tomba évanoui. Lorsqu'il revint à lui, il éclata d'un rire insensé, et l'on vit bientôt, qu'il avait complètement perdu la raison.
Comme sa démence lui laissait de longs intervalles d'apparente tranquillité, on espéra le guérir, mais son esprit resta égaré jusqu'à sa mort, et l'on fut obligé de l'enfermer dans une maison de sûreté. Ses parens étaient riches, et sa folie, d'une nature assez paisible pour permettre que de temps à autre on lui fît faire des excursions à la campagne, pour sa santé: on le menait quelquefois pour deux ou trois jours de suite, sur les bords pittoresque de l'Hudson. De là il écrivait des lettres à ses amis, dans ses moments lucides; mais jamais on ne pouvait le laisser seul trois heures de suite, sans craindre de le voir retomber dans un accès de démence, ou dans un état de prostration stupide. Voici deux morceaux écrits durant ces intervalles,[15] l'un est la description des dispositions où il faut être, pour jouir du loisir de la campagne, l'autre la description d'un cheval échappé, que l'on finit par reprendre.
[15] Réunis, avec beaucoup d'autres dans: Records of Pennsylvania; Philadelphia, 1802, et réimprimés dans un des journaux de cette ville, en 1840.
“Nobody has any business to expect satisfaction in a pure country life for two months, unless they have a decided genius for leisure. If a man expects to live in a country, of course he must have something to do, and do it all the while. But to gather up yourself, and sit down in a plain country house, without bears and lions about it, without anything to do, but to rest, with no marvels or phenomena, but only the good, real, common country;—if you mean to be happy in this, I repeat you should have the element of leisure very full and powerful within you. You cannot be happy if you are in a hurry. You must not be in a hurry to get up or sit down; you must not be in a hurry to get up in the morning, or to retire at night; you must regard it quite the same whether you look at a tree ten minutes or thirty; if you walk out, never must you look at your watch; go till your return; if you sit down upon a breezy fence or wall, it should be a matter of indifference to you, whether it be four o'clock, or five, or six. There can be no greater impertinence than to say, ‘It is time to go!’ There is no such thing as time to a man in a summer vacation.
***** ***
“Yet amid the tranquil, dreaming, gazing life, one cannot always be quite as serene as one would. For example, this morning, while the dew was yet on the grass, word came in that Charley had got away. Now Charley is the most important member of the family, and as shrewd a horse as ever need be. Lately he had found out the difference between being harnessed by a boy and a man. Accordingly, on several occasions, as soon as the halter dropped from his head, and before the bridle could take its place, he proceeded to back boldly out of the stable, in spite of the stout boy pulling with all his might at his mane and ears. This particular morning we were to put a passenger friend on board the cars at 8.10; it was now 7.30. Out popped Charley from his stall like a cork from a bottle, and lo! some fifty acres there were in which to exercise his legs and ours, to say nothing of temper and ingenuity. First, the lady, with a measure of oats, attempted to do the thing, by bribing him genteelly. Not he! he had no objection to the oats, none to the hand, until it came near his head, then off he sprang. After one or two trials, we dropped the oats, and went at it in good earnest—called all the boys, headed him off this way, ran him out of the growing oats, drove him into the upper lot, and out of it again. We got him into a corner with great pains, and he got himself out of it without the least trouble. He would dash through a line of six or eight whooping boys, with as little resistance as if they had been as many mosquitoes! down he ran to the lower side of the lot, and down we all walked after him. Up he ran to the upper end of the lot, and up we all walked after him—too tired to run. Oh! it was glorious fun! the sun was hot. The cars were coming, and we had two miles to ride to the depôt! He did enjoy it, and we did not. We resorted to expedients—opened wide the great gate of the barn-yard, and essayed to drive him in, and we did it too, almost; for he ran close to it,—and just sailed past, with a laugh as plain on his face as ever horse had! Man is vastly superior to a horse in many respects, but running on a hot summer day, in a twenty-acre lot, is not one of them. We got him by the brook, and while he drank, oh, how leisurely! we started up and succeeded in just missing our grab at his mane. Now comes another splendid run. His head was up, his eyes flashing, his tail streamed out like a banner, and glancing his head this way and that, right and left, he allowed us to come on to the brush corner, from whence, in a few moments, he allowed us to emerge and come afoot after him, down to the barn again. But luck will not hold for ever, even with horses. He dashed down a lane, and we had him. But as soon as he saw the gate closed, and perceived the state of the case, how charmingly he behaved! allowed us to come up and bridle him without a movement of resistance, and affirmed by his whole conduct that it was the merest sport in the world, all this seeming disobedience; and to him I have no doubt it was!”
On fait observer, dans l'ouvrage dont nous extrayons ces deux morceaux, que ce qui ajoute encore à l'étrangeté du cas de Milman, c'est qu'avant sa folie, il ne montra jamais la moindre disposition pour tout ce qui tient à l'imagination; son aptitude naturelle le portait vers les sciences positives et abstraites. Mais, dès que les opérations de ses facultés intelligentes sont arrêtées dans leur marche régulière, ses idées prennent une teinte de plaisanterie et de satire.
Assez rarement il arrive que le sculpteur, le peintre ou le graveur deviennent poètes après avoir perdu la raison. C'est pourquoi nous avons un double motif en insérant ici le nom de Luc Clennell, l'élève le plus distingué du célèbre Bewick, comme dessinateur et graveur sur bois.
Clennel naquit près de Morpeth, dans le Northumberland, en 1781. Après avait terminé ses sept années d'apprentissage sous Bewick, il vint à Londres en 1804. Il excellait également dans les aquarelles, et les encouragements qu'il reçut comme peintre, l'engagèrent à s'adonner exclusivement à ce genre, et à abandonner la gravure sur bois. En 1814, le Comte de Bridgewater lui avait commandé un important travail, dont il s'occupait avec ardeur, lorsqu'en 1817 il perdit soudainement la raison. Jamais ses plus intimes camarades n'avaient aperçu précédemment le moindre symptôme de folie dans ses actes, ni dans ses paroles. Il est digne de remarque que sa femme, peu après, fut aussi frappée de folie, ainsi que le peintre E. Bird, chargé d'achever le tableau commandé par le Comte de Bridgewater.
Après avoir subi une réclusion de quatre ans environ dans un hospice d'aliénés, il devint possible de lui accorder une certaine liberté, et l'un de ses parents, qui habitait les environs de Newcastle, le prit chez lui. Il y demeura pendant plusieurs années, tranquille et doux, mais privé de raison.
Vers 1831, on fut de nouveau obligé de l'enfermer dans une maison de Santé, à cause de ses moments de violence. Dans ce lieu, comme auparavant chez son parent, il s'amusait, en ses moments de calme, à dessiner et à écrire de la poésie, et chose curieuse, ce qu'il faisait de moins mal, était les vers. Voici une des différentes pièces de sa composition que ses amis rassemblèrent.
L'ETOILE DU SOIR.
Look! what is it, with twinkling light,
That brings such joys, serenely bright,
That turns the dusk again to light?
'Tis the evening star!
What is it, with the purest ray,
That brings such peace at close of day,
That lights the traveller on his way?
'Tis the evening star!
What is it, of purest holy ray,
That brings to man the promised day,
And peace?
'Tis the evening star!
A la même époque environ, au commencement de ce siècle, la république des lettres fut surprise d'apprendre l'apparition d'un nouveau poète, simple paysan du Northamptonshire, dont la gloire était annoncée par des juges d'ordinaire très sévères, et peu livrés à l'enthousiasme du moment. Après une longue attente, et bien des délais, John Clare parvint enfin à faire publier ses vers à Londres vers 1825. Ce recueil prouva que John Clare était un poète original. La lutte visible entre la pensée et l'expression pour la représenter, amenait souvent un résultat d'une beauté inattendue. De riches et puissants protecteurs l'aidèrent momentanément, mais l'inconstance du public, et des difficultés d'argent, exercèrent une influence si fatale sur le pauvre John Clare, que sa raison l'abandonna. Des amis qui allèrent le voir il y a peu d'années, disent que sa folie était douce et tranquille. Mme Mary Russell Mitford, dans ses Mémoires, nous apprend qu'elle possède quelques pièces de ses vers, écrites au crayon, qui prouvent qu'il avait gardé tout son talent pour la facture du vers et pour le rythme.
Sa mémoire était si vive et si tenace qu'il s'assimilait absolument à ce qu'il avait lu, ou ce qu'il entendait raconter.
Il dépeignait par exemple l'exécution du Roi Charles I. comme un événement arrivé hier, et dont il prétendait avoir été un témoin oculaire. Tout était représenté avec une fidélité si parfaite et si graphique quant aux costumes et aux usages du temps, qu'il est probable qu'il n'eût pu raconter le fait aussi bien, lorsqu'il possédait toute sa raison. C'est une pareille lucidité que les partisans du magnétisme animal qualifie de Clairvoyance.
Clare vous racontait de la même manière la bataille du Nil et la mort de Nelson, s'imaginant qu'il était un des matelots témoins de l'action. Il y avait une admirable exactitude dans ses termes nautiques, quoiqu'il est probable qu'il n'avait jamais vu la mer de sa vie.
Un fou d'un autre genre, Olivier Ferrand, mort à Rouen en 1809, composa un nombre considérable de pièces de théâtre qui par le style et la conception sont de véritables parodies. Un amour propre excessif lui bouleversa le cerveau, à en juger par l'inscription placée sous son portrait dans: Les Muses éplorées, ou Gilles régisseur du Parnasse, pour servir d'apothéose au célèbre Ferrand. An IX. in 8o.
Sept villes de la Grèce ont disputé l'honneur
D'avoir donné la lumière
Au chantre d'Ilion. Et du nouveau Voltaire,
Du célèbre Ferrand et la Bouille et Honfleur
Et le Havre et Rouen, veulent être la mère.
Le Manuel du Bibliographe Normand par M. Edouard Frère nous apprend que Mme Canel et Lebreton ont écrit la vie de ce singulier personnage qui s'intitulait: Membre de l'Athénée d'Evreux et Ecuyer de Franconi (!), homme de lettre à Rouen.
Ses œuvres dramatiques sont devenues d'une grande rareté. Mr Frère en a donné la liste complète.
Si, dans ce qui précède, nous avons souvent eu l'occasion de nous étonner de l'intelligence qui se rencontre dans les compositions des fous, il est peut-être plus étonnant encore de voir les folies qui sont sorties du cerveau d'écrivains intelligens et sensés. Elles sont parfois poussées si loin, qu'on ne peut s'empêcher d'y trouver la confirmation de l'idée du Dr Gregory, déjà citée au commencement de cet essai: “Nulla datur linea accurata inter sanam mentem et vesaniam.”
M. G. Desjardins publia à Paris, en 1834, sous le titre de Première Babylone, la première partie d'un vaste drame, Sémiramis la Grande, d'une originalité, pour ne rien dire de plus, tout-à-fait hors ligne.
Voulant, dit-il, dans son introduction intitulée Porte Cyclopéenne, peindre, dans un large tableau, son pays de face et les autres pays de trois quarts ou de profil, il ébaucha une immense composition trilogique, La Révolution, Napoléon, et le Monde de l'avenir.
“Projetant,” ajoute-t-il, “une longue parabole ou courbe unitaire sur ces trois grandes têtes de la Gloire Française,[16] il veut les lier entr'elles d'un nœud indissoluble, et donner à son siècle un évangile des peuples libres!”
[16] Le Monde de l'avenir qui est une tête de la gloire Française! Stupete gentes!
Il suppose alors qu'il trouve un rouleau de papyrus Egyptien de 4,000 ans de date, écrit en hiéroglyphes qu'il déchiffre ainsi:—
Sémiramis Trismegiste (trois fois grande), Journée de Dieu, en cinq coupes d'amertume.
Ces cinq actes ou cinq coupes d'amertume sont intitulés: Le Deuil, La Complicité, La Résurrection, Le Combat, Le Prêtre et la Mort. Outre la bizarrerie extraordinaire des vers et des idées, une des curiosités de ce drame, qui se compose de plus de 500 pages grand en 8o, est que plusieurs passages sont imprimés en caractères Hébreux, Persans, Arabes, Chaldéens, &c. &c.
Il s'ouvre par une description allégorique de ce que l'auteur appelle Les années climatériques du genre humain. Le style plein de grands mots pompeux, recouvre des idées généralement très incohérentes, mais qui prouve une singulière facilité dans la facture du vers.
Dans la scène intitulée: Retentissement des oracles, Ophis, Prince des Rois, écrit ce vers, avec la pointe d'une glaive, sur le trône d'Asshur:
Asshur-le-tombé, tombe, et tombe foudroyé!
Puis tous se retirent, et Asshur-le-tombé reste seul, et frappé par la lecture de ce vers, commence ainsi un long monologue:—
D'où part le trait brûlant dans mon âme envoyé,
L'éclair qui se plongeant dans mes destins moins sombres,
Pour les montrer sanglants, en dissipent les ombres?
Quoi donc? de l'action le cours impérieux
Passe-t-il en effet dans la sphère des Dieux,
Que l'orgueil indompté de mon mâle génie
Se débat sous le poids d'une force infinie?
***** ***
Dans la scène: Le retentissement des chutes de Babel, Sémiramis la Grande étant venue s'asseoir sur l'un de ses trônes, devant la cité des morts, plusieurs nations passent au fond des portiques et dialoguent entr'elles, dit l'auteur, puis s'éloignent successivement, et se voilent la tête en signe de douleur.
A cause de sa longueur, nous regrettons de ne pouvoir insérer ici, comme exemple de galimatias, l'introduction en prose, par laquelle l'auteur commence la quatrième coupe d'amertume. Dans la cinquième coupe, dont une partie est en prose et en récit, des voix innombrables et caverneuses (textuel) sortent des profondeurs de la terre, et le Prince des prophètes, Jugement-de-Dieu, leur dit:—
Levez vous! secouez d'une aile immense et lente
De trois mille ans de nuit la poussière éloquente!
et ces formidables amas de générations s'écrient toutes ensemble, du fond de leurs sépulcres:—
Par rang horizontaux, vois, nous nous levons tous!…
“Alors les rois, princes et chefs innombrables de peuples (textuel) de commencer pêle-mêle, une sorte de ronde ou de chaîne immense, appuyée par derrière des trépignements et acclamations des peuples.”
“Dans ses rangs se trouvent mêlées et entraînées, et bêtes et brutes contemporaines des vieux acteurs de cette scène apocalyptique; toute création, toute multiplication des êtres produits, reptiles, oiseaux, bêtes à quatre pieds, de toute chair, foisonnant et se mouvant; les grands lions dans les rangs des gigantesques guerriers; les dromadaires, les autruches, les girafes, les boas, élevant leurs longs cols, ou avançant en spirales, au milieu des races d'homme voyageuses; les hauts éléphants, les colossales mastodontes leurs aînés, dressant le monstreux serpent de leur trompe, au dessus des têtes et des cornes des vieilles races princières, royales et antédéluviennes. Et au dessus d'eux tous, la cigogne, l'ibis, les grands vautours déploient leur vol; tous roulent ensemble les flots épais de leur ronde, tous éclairés dans le voyage de leur chaîne tournoyante, des rayons de la face rouge et enflammée de Dieu, et grommelant, rugissant et hurlant ces paroles, chacun dans sa langue, en tournoyant:”
L'assemblée mystérieuse.
Figurons et l'orage et l'effrayant tonnerre
Qui gronde autour du Mont qui corrompit la terre!
Durant la longue horreur d'un jour de châtiment,
Imitons les rigueurs du dernier Jugement.
***** ***
La scène suivante, intitulée: Le bain de sang, est tout aussi extraordinaire, mais nous en avons assez dit pour que le lecteur puisse juger de l'œuvre, et nous avons hâte d'arriver à l'examen d'un livre dépassant de beaucoup le précédent en extravagance.
C'est un poème de 724 pages, in 8o (1858), composé par M. Paulin Gagne, avocat et auteur d'autres compositions poétiques.[17]
[17] Telles que Le Suicide, La Monopanglotte, ou langue universelle, Le Délire, L'Océan des Catastrophes.
L'Unitéide, ou la Femme-Messie, est ainsi que le dit l'auteur, un poème universel en douze chants, et en soixante actes, dont l'action se passe en l'an de grâce 2000 de l'Ere Chrétienne, et dont chaque chant forme un tout complet.
On y rencontre la plus bizarre agglomération de noms fantastiques et de vers saugrenus, que puisse inventer le cerveau humain.
La table des matières mériterait de trouver place dans un recueil de facéties.
Dans le drame on voit parler et agir tour-à-tour l'Ane-Archide,
Fille du despotisme et de la Liberté.
Demounas, le précurseur de l'Antechrist, la Panarchie, la Dive Insania, le Bœuf Apis, l'Archimonde et son illustre épouse La Presse, la Pataticulture, et vingt autres personnages tous plus extraordinaires les uns que les autres. Mais ces noms bizarres ne sont rien en comparaison de la bizarrerie des vers et des idées, qu'il serait difficile de faire comprendre, à qui n'a pas le livre sous les yeux. Essayons d'en donner une esquisse.
Tournant en anagramme les noms des réformateurs socialistes modernes, l'auteur les met en présence de l'Ane-Archide qui leur dit:—
Parlez donc;
Sans dormir, si je puis, j'écouterai vos rêves.
Parlez Pierre Xourel, Nodourp, Urdel-Nillor,
Louis Cnalb, George Nas, Narrédisnoc sans or,
Tebac, Oguh sans peur, et vous tous grands apôtres
Qui prétendez marcher sur la tête des autres.
Alors le poète expose, par leur bouche, les divers systèmes de ces Messieurs, (tels qu'il les comprend, bien entendu,) dans une série de vers incroyables.
Le premier chant se termine par l'entrée de la Femme-Messie à Paris.
Le second chant nous présente une partie des mêmes personnages, augmentés des ambassadeurs du Soleil et de la Lune, des habitans des astres, de l'Aurithéocratie, de la Ratiothéie, &c. &c. Ici l'extravagance de la mise en scène dépasse encore ce qui précède. La Comète Trouble-tout a une discussion avec la Ratiothéie. L'auteur en l'introduisant, a soin de décrire son costume: “Elle est couverte d'une immense Tullillusionine (?) qui jette des éclairs, coiffée d'une chevelure de serpents rouges, et pourvue d'une queue aux feux les plus ardents. Elle chante la chanson suivante, appelée le Galop de la Comète, sur l'air: Les défenseurs de la Religion:”—
Peuples, je viens, sonner l'heure dernière
Sur les clochers de l'immense univers!
Déjà la Mort creusant la vaste bière,
Du grand convoi fait les apprêts divers;
Peuples, tremblez, vous n'avez plus de tente,
Adressez vous le plus touchant adieu!
Peuples, tremblez devant ma queue ardente!
Peuples, roulez dans le chaos de feu!
On peut s'imaginer quelles luttes s'établissent entre les personnages, après un pareil début.
Au chant III, La Socialiforce tient un long discours à ses partisans, qu'elle termine ainsi:—
Je fonde pour toujours les âges d'or du ventre,
Dont la raison moderne élargit le doux centre;
C'est le ventre qui fait les révolutions,
Et les créations et les destructions.
Des ventres vides sont toute nuit de tonnerres;
Des ventres bien garnis sortent toutes lumières;
Enfin les ventres creux ne valent jamais rien.
Donc je veux les remplir, pour qu'ils me chantent bien.
Nous allons, chers amis, sans perdre une seconde,
Préparer des festins qu'admirera le monde.
Le chant Vme, dont la scène se passe partout où l'on voudra, dit le texte, se compose d'idées si peu décentes qu'il serait difficile d'en donner des extraits.
L'acte 38me du chant VIIIme, se développe dans un vaste champ de pommes de terre, et la Pataticulture ouvre la scène par un discours de 72 vers, d'autant plus singuliers que, comme nous le démontrerons tout-à-l'heure, ils sont écrits très sérieusement:—
Peuples et Rois, je suis la Pataticulture,
Fille de la nature et du siècle en friture;
***** ***
J'ai toujours adoré ce fruit délicieux
Que, dit-on, pour extra, mangeaient jadis les Dieux.
La tirade se termine par ce vers:—
Dans la pomme de terre est le salut de tous!
On croirait qu'il est difficile d'aller plus loin dans le grotesque; mais à l'acte suivant, dont la scène, dit le texte, se passe partout, La Carotticulture tient aux rois et aux peuples un discours qui l'emporte sur le précédent. On y trouve la parodie de la Marseillaise, intitulée la Carotte universelle, commençant par:—
Allons, Enfans de la Carotte,
Le jour de gloire est arrivé.
Et le chœur chante:—
Aux armes, Carottiers, formez vos bataillons,
Marchons, que la Carotte inonde nos sillons.
Probablement que le lecteur croira que tout ceci n'est qu'une plaisanterie; mais non seulement M. Gagne est très sérieux, en expliquant son œuvre, mais il déclare en outre, dans sa préface, que le vaste sujet de ce poème humanitaire et Chrétien, doit former la poëtique universelle de l'humanité, et l'école de la vérité, et il s'écrie, plein d'enthousiasme:—
Telle est, telle est la Sainte et nouvelle épopée
Que de mon pur amour l'âme a développée!
Ensuite Mme Elise Gagne, sa femme, ajoute un épilogue, où elle proclame qu'après les réformes indiquées dans le poème:—
L'abondance parvint à chasser la misère,
Et le bonheur des cieux habita sur la terre.
L'ensemble prouve, en un mot, que M. Gagne a employé toutes les ressources de son intelligence pour écrire ce chef-d'œuvre, et si le lecteur est tenté de rire, c'est qu'il ne comprend pas l'extrême profondeur de la pensée qui enfanta ce poème.
N'est-ce pas bien le cas de dire, avec le sieur de Longval—“Lorsque ceste Meduse (la manie) s'est une fois glissée dans le cerveau, elle sçait si bien offusquer l'imagination, pervertir les pensées, transporter l'esprit, et corrompre la raison, que par son moyen les actions et les paroles des hommes se tournent en extravagances.”
Un drame imprimé en 1811, à Londres, par un certain Thomas Bishop, présente quelqu'analogie, quant aux formes excentriques, pour ne rien dire de plus, avec le drame dont nous venons de donner une analyse. En voici le titre: Koranzzo's Feast, or the Unfair Marriage, a tragedy founded on facts, 2366 years ago, and 555 years before the birth of Christ. In five acts. Embellished with sixteen descriptive plates, by the first artists, antient and modern. Printed by Geo. Smelton, and sold by Hookham and at the author's, 22, Clarges Street.
Cette production extraordinaire qui a coûté trois années de travail à l'auteur, est divisée par lui d'une façon dont il est, dit-il, l'unique inventeur: the work consists in Prologue, Epilogue, dirge and design, solely invented by the author.
Parmi les personnages on remarque les suivants: Le Roi de Babylone, le Roi de Perse, Lord Strawberry, le Docteur Pillule, quatre Reines, Madame Hector, trois sauvages, et cinq Revenants. La préface nous apprend que l'auteur a jugé convenable de mêler des incidents des temps modernes, avec les événements antiques, afin de corriger la jeunesse, d'inspirer la terreur aux méchants, et de rappeler aux bons leur récompense. C'est la première pièce, ajoute l'auteur, dans laquelle on présente au public les caractères curieux, les décorations, les machines et armes de guerre, existant à l'époque où se passe le drame (ce n'est pas difficile à croire!).
Le sujet tout entier est traité avec autant d'extravagance que peuvent le faire supposer les détails qui précèdent. La scène finale commence par les indications suivantes: “D'un côté le théâtre représente une forêt, dont une partie est obscure. Deux sofas et l'apparence d'une pendule (the appearance of a clock). Trois sauvages dans l'éloignement.” On ne doit pas être surpris après cela, que les espérances de l'auteur de voir son drame représenté, furent déçues; mais son extrême confiance dans le mérite de la pièce lui sait attribuer le refus à quelque erreur (to some error).
Parmi les livres qui par leur contenue appartiennent à la littérature de la folie, quoiqu'écrits par des hommes que le monde considère comme très sensés, nous devons ranger le Goualana, ou, collection incomplette des œuvres prototypes de Fricandeau, in 18o de 22 pages. Il est dit dans la préface:
C'est le travail des fous d'épuiser leurs cervelles
Sur des riens fatiguans, sur quelques bagatelles.
Ce livre se compose d'une suite de non-sens dont l'exemple suivant est encore un des moins absurdes: “Mon hôtel est une des plus belles et des mieux rognées de la ville; dans ma cuisine qui est aux rats de chaussée, j'ai un four en cuir, j'ai fait contredire un petit salon fort comminatoire, au premier étage. Je compte huit pièces d'arrache-pied, avec portes d'excommunication, pièces d'autant plus faciles à accélérer, que j'ai fait placer une crampe de fer à l'escalier; au haut duquel escalier vous voyez un très joli vistembule. J'ai indécemment de cela, une salle quarrée à manger cinquante personnes, nombrissée tour-à-tour avec une tentation à personnages de bêtes. A coté est un appartement polipode orné dans le dernier gendre, où j'ai mis mon passavant de papier Chinois. Admirez ma précaution; plusieurs de mes fermiers locatis gâtent souvent (paroles ne puent pas) les latrines, et vous sentez combien cela est désagréable pour nous. Eh bien! j'en ai fait constituer à l'Anglaise, où personne ne met le nez, que ma femme et moi,” &c. &c. &c.
On apprend dans l'introduction “que le sieur Fricandeau est écuyer tranchant, député pour les Tartares, agrégé membre pour les Académies de la Daube et de Saupiquet, vérificateur de la recette d'aloyau, inspecteur aux blanquettes, dans la quatrième division potagère, chevalier de l'ordre de Sainte Menehoult, gouverneur de la crapaudine et autres lieux.”
Qui se douterait que tant de folies soient sorties de la plume de feu M. Hécart, de Valenciennes, auteur connu par plusieurs écrits pleins d'érudition et de jugement?
Il composa aussi, dans ses moments que nous ne pouvons nous empêcher de qualifier d'hallucination, l'Anagrammeana, poème en huit Chants, petit volume in 12o de 58 pages remplis d'un amphigouris inintelligible dont voici un exemple:
Le nomade a mis la madone
A la poterne de Petronne
Par son rhume il voulait l'humer,
Pour le marcher et le charmer.
Quand le grand Dacier était diacre,
Le casier cultivé du fiacre,
Faisait le lopin d'un pilon.
Pour nourrir de loin le lion…
Ces deux ouvrages sont excessivement rares et à-peu-près introuvables, l'auteur ne faisant jamais tirer qu'à dix ou douze exemplaires. Nous en devons la communication à l'extrême obligeance de M. Van De Weyer, Ministre Plénipotentiaire de Belgique, à Londres. Ils font partie, ainsi que l'opuscule dont nous allons parler, de la collection d'Ana, unique en Europe, que renferme la Bibliothèque de ce bibliophile distingué, si riche en collections de livres rares de tous genres, et dont la bienveillance à venir en aide aux hommes de lettres, dans leurs recherches, est égale à ses connaissances étendues.
Nous terminerons cette section par la mention de deux fous littéraires très peu connus cités dans un autre ouvrage de M. Hécart, Stultitiana, ou petite biographie des fous de la ville de Valenciennes, par un homme en démence, 8o, 1823.
Un nommé Lalou vivait en cette ville en 1820. Peintre, poète, musicien, calligraphe, il avait le germe de tous les talents, mais malheureusement tout cela se mêlait dans sa tête, au point que son cerveau présentait un chaos complet.
Il est fâcheux que l'on ne nous ait pas conservé quelques morceaux des écrits et des dessins qu'il distribuait si libéralement durant sa vie.
Un autre poète fou de la ville de Valenciennes fut un nommé Martorex, que Boileau a dépeint en parlant de cette classe d'auteurs:
Qui poursuit de ses vers les passants dans la rue.
Il n'y avait pas de fête qu'il ne célébrât, soit par une ode ou par un récit en vers ampoulés qu'il déclamait aux passants d'une manière ridiculement emphatique. Arrivait-il un personnage important? Sa verve est en mouvement, et bientôt il lui présente les fruits de sa muse. Du reste il n'était pas difficile, et se contentait du moindre présent. Il était fort joyeux lorsqu'il obtenait de quoi s'acheter quelques verres de genièvre. Nous ignorons quand est mort cet original.
TROISIEME SECTION.
EPIGRAPHES.
“What is said, is not to be understood; but what is to be understood, is not said.—Pythagoras. Exoteric Doctrine.
“Ever, as before, does madness remain mysterious, terrific, altogether infernal boiling-up of the nether chaotic deep, through this fair-painted vision of creation (which swims thereon) which we name the real.”—Carlyle.
PHILOSOPHIE ET SCIENCE.
Un des caractères les plus prééminents de la folie est la faiblesse de la faculté logique dans toutes ses variétés. La philosophie s'occupant de principes abstraits, on doit naturellement s'attendre à rencontrer cette faiblesse beaucoup plus frappante en ceux qui entreprennent, dans un état de dérangement mental, des spéculations d'une nature profonde. La philosophie a souvent été le thème favori des lunatiques, mais jamais ils n'ont rien produit d'intelligible ni de suivi, comme cela est arrivé parfois aux autres fous littéraires. On rencontre pourtant quelques rares exceptions; ainsi le grand métaphysicien allemand Kant perdit la raison sur la fin de ses jours, et l'on a récemment découvert, en Allemagne, le manuscrit d'un ouvrage qu'il composa durant cette période. Ce qu'il y a de plus subtil, de plus profond, de plus abstrait, et tout-à-fait en dehors de l'observation, dans la pensée humaine, étant précisément de l'essence de la métaphysique et de la philosophie, il est naturel que l'aberration mentale doive y trouver des sujets favoris, lorsqu'elle attaque des esprits d'un certain ordre et d'une éducation soignée.
Aristote, dont les commentateurs sont aussi nombreux que les hirondelles au printemps, ne pouvait manquer d'être l'objet de quelques unes de ces déviations du sens commun.
Dans un ouvrage intitulé: De Philosophiâ Aristotelis, publié à Pise en 1496, l'auteur affirme intrépidement que jamais ce soi-disant Aristote n'existât, que son nom est un mythe. Cette singulière thèse fut composée par un médecin du nom de Gragani, qui, à l'époque de la composition de ce livre, était enfermé dans un hospice de lunatiques à Pise. C'était un homme riche et de noble naissance. Ses amis, voyant que sa monomanie d'écrire était son seul amusement et lui tenait l'esprit en repos, consentirent à publier ce livre bizarre, dont on dit qu'un exemplaire existe encore aujourd'hui dans la Bibliothèque du Vatican. C'est un petit in 8o, d'environ 200 pages, régulièrement divisé en chapitres.
Le système employé par Gragani consiste à montrer les contradictions innombrables des écrivains, relativement à la vie et au caractères d'Aristote.
L'un avance que le précepteur d'Alexandre était un soldat et non un philosophe; un autre, qu'Aristote était un esclave, connu uniquement par la facilité avec laquelle il composait des jeux-d'esprit en vers; un troisième, soutient qu'il prétendait, à la vérité, enseigner une sorte de philosophie, mais qu'étant le fils d'une marchande de fruits, et d'une grande ignorance, il devint l'objet de la raillerie publique, par ses ridicules prétensions de science.
Ces assertions diverses, quoiqu'entièrement sans fondement, sont réunies de telle façon, que le livre de notre maniaque n'est pas aussi incohérent qu'on serait disposé à le penser. On croit que les citations qu'il fait, sont tirées d'une satire composée à Rome vers la fin du treizième siècle, dont le manuscrit est perdu, et où l'on tournait en ridicule les différentes disputes des écoles philosophiques.
L'attention des savants de l'Italie fut singulièrement excitée, en 1529, par la publication à Florence d'un ouvrage sur l'anatomie du langage. C'était l'œuvre d'un médecin, Joseph Bernardi, composée pendant qu'il était enfermé dans une maison d'aliénés. Parmi plusieurs autres opinions étranges et bizarres, il soutenait que toute la race des singes jouissait de la faculté de la parole, mais était très jalouse de garder le secret de ce don. Il dessina sur les murs de sa chambre la construction anatomique du gosier des singes, et chercha à démontrer que cette structure prouvait clairement la faculté de la parole, et même du chant. Bernardi disait que dans les premières éditions des voyages de Marco Paulo, il avait été bien établi que les singes pouvaient chanter. Ce qui ajoute à la curiosité de tout ceci, c'est que le père Cremoni, Jésuite, composa une réfutation de ce traité, et soutint que, quoique l'œuvre de son adversaire fut bien écrite, sa thèse était contraire au témoignage de l'Ecriture Sainte, et par conséquent ne pouvait être vraie. Le lecteur jugera lequel était le plus fou des deux.
Bernardi survécut dix ans à la publication de son curieux ouvrage, mais ne recouvra jamais pleinement la raison.[18]
[18] “Thinges that be Olde and Newe,” published by Elisha King, Cornhill, 1639.
En 1622, parut à Salamanca, sous le titre de: De Philosophiâ, un ouvrage écrit par Miguel de Flores, jadis professeur à l'université de cette ville, et qui était devenu fou à la suite d'un concussion du cerveau produite par une chute de voiture. Son aliénation mentale dura plusieurs années, mais comme il était d'un naturel fort doux, on le laissait en liberté, et sa folie ne se faisait remarquer que par la manie qu'il avait d'écrire constamment, et de porter ses manuscrits avec lui dans les rues, arrêtant les passants, et leur lisant ses élucubrations. Quatre ans environs avant sa mort, ses amis publièrent un de ses traités. Il est remarquable en ce qu'il contient en germe le système développé de nos jours sous la dénomination de la théorie des atômes, par Boscovitch, Docteur Priestley, et autres. De Flores représente la Déité comme occupant le centre de la création, et toutes les choses créées comme des cercles concentriques, plus ou moins éloignés les uns des autres. Des gravures bizarres donnent l'idée de la théorie de l'auteur. On y voit la Divinité faisant mouvoir toutes choses, par l'action mécanique des bras et des jambes.
Un monomane néologue que nous ne devons pas oublier, est Pierre Lucien Le Barbier, né à Rouen en 1766, et auteur de plusieurs ouvrages dont deux intitulés: Dominatmosphérie, l'un contenant des instructions pour les propriétaires et cultivateurs, à l'effet d'obtenir double récolte, précocité, qualité et économie de bras pour la rentrer; l'autre donnant aux marins les moyens de se procurer la variation des vents, d'éviter les calmes, les tempêtes, les brouillards; et il prétendait opérer ces miracles à l'aide d'une canne en cuivre creuse et percée de huit ou dix trous, avec laquelle il croyait dominer l'atmosphère. Aussi prenait-il les titres de: Dominatmosphérisateur, Dominaturalisateur, Doministérisateur, &c. Le Barbier mourut à la fin de l'année 1836; une notice sur ce monomane est insérée dans le Courrier Rouennais du 17 décembre, et Mlle Bosquet en parle dans la Normandie Romanesque, p. 255.[19]
[19] Manuel du Bibliographe Normand, tome 2, page 172.
Un des plus déplorables exemples de la monomanie d'écrire et de se faire imprimer, se rencontre dans l'anglais Thomas Wirgman. Orfèvre de son état, il se retira des affaires, avec un capital de 50,000 livres sterling. Cette fortune, laborieusement acquise, fut absorbée toute entière par le frais d'impression de ses livres, publiés à Londres, au commencement de ce siècle,[20] et de chacun desquels il ne se vendait jamais plus d'une vingtaine d'exemplaires. Ce maniaque mourut dans le dénuement.
[20] Grammar of the Five Senses—Principles of the Kantian Philosophy—Devarication of the New Testament, &c.
Par Devarication of the New Testament, Wirgman entend, dit il: “The development of celestial power, the aggregate of spiritual existence, the sublimity of creative energy, the positive realisation of voluntary action, and the blended harmony of supreme wisdom, truth, and goodness.”
Il faudrait être bien difficile pour n'être pas satisfait de la clarté de cette définition.
Il adressa, avec cet ouvrage, une lettre à George IV, alors Prince Régent, et il y déclare qu'à moins que le Prince n'adopte les principes qui y sont développés, ni lui même, ni aucun de ses sujets, ne pourront être sauvés dans l'autre monde.
Le dérangement des idées chez Wirgman se faisait remarquer non seulement dans ses écrits, mais encore dans la forme extérieure de ses livres. Ainsi il faisait fabriquer du papier exprès, de différentes couleurs dans la même feuille, et lorsque ces couleurs, les feuilles une fois imprimées, ne lui plaisaient pas, il en faisait tirer d'autres. Il changeait le plan de l'ouvrage, l'arrangement des chapitres, et tout cela durant l'impression. Il en résultat que le livre dont nous venons de parler, se composant de 400 pages, finit par coûter à l'auteur 2276 livres sterling.
Dans sa Grammaire des Cinq Sens, l'auteur prétend que lorsque son livre aura été universellement adopté dans les écoles, la paix et l'harmonie seront ramenées sur la terre, et la vertu remplacera le crime.
Cette grammaire est une espèce de cours de métaphysique à l'usage des enfants, d'après l'idée de l'écrivain. Les explications ont lieu à l'aide de dix-neuf diagrammes coloriés, et sont basées sur trois idées principales, le Temps, l'Espace, et l'Eternité, constituant ce qu'il appelle: The Science of Mind.
Il a formé une carte de cette science, qui offre vingt éléments ou principes, et il est tellement persuadé que tout est dit maintenant sur ce sujet, qu'il se résume lui-même par ces mots:—
“The twenty elements which constitute the human mind are not only discovered, but so completely classified as to defy posterity either to add one more element or take one away—or even to alter the arrangement so scientifically displayed in the British Euclid” (autre livre du même auteur). “The work is done for ever; like the Pythagorean Table, which was made 600 years before the birth of Christ, and not only stood the test of ages to the present period, but actually defies succeeding generations, to the end of Time, either to add or detract from its perfection.”
Le malheureux Wirgman, dans plusieurs endroits de ses livres, se plaint qu'on ne voulut jamais l'écouter, et qu'il demanda en vain d'être nommé professeur de philosophie dans une université ou collège, quoiqu'il eût consacré près d'un demi siècle à la propagation de ses idées; mais son courage résista à ces épreuves, et à la fin d'une requête au conseil de l'université de Londres, en 1837, il déclare que: “While life remains I will not cease to communicate this Blessing on the rising world.”
Quelle pitié qu'une telle énergie n'ait pas pu rester dans la droite voie, comme dit le Dante.
La même ténacité dans l'idée se trouve également chez William Martin. Les œuvres qu'il publia durant près d'un quart de siècle, et son excentricité habituelle, suffisent pour lui donner une place ici. Remarquons aussi qu'il était frère de Jonathan Martin qui incendia la cathédrale d'York en 1829, dans un accès de folie, et de John Martin, le célèbre peintre dont les conceptions extraordinaires ont créé un genre nouveau.
Il s'adonna aux études philosophiques, et finit par se convaincre qu'il était prédestiné à renverser la philosophie Newtonienne. Son premier ouvrage est intitulé:
A New System of Natural Philosophy on the principle of Perpetual Motion, Newcastle, Preston, 1821. Sur le titre il se désigne comme: philosophe de la nature.
Dans la préface, il nous apprend qu'au mois d'Août, 1805, il commença à étudier le mouvement perpétuel, et qu'au mois de décembre, 1806, après trente six manières différentes d'opérer, il fut parfaitement convaincu de l'impossibilité d'atteindre son but à l'aide de machines, et qu'il renonça à cette idée comme tout-à-fait impraticable. “Mais le soir même,” ajoute-t-il, “du jour où je formai cette conclusion, j'eus un songe des plus étranges, terrible et effrayant, pour une part, et très agréable pour l'autre. Je m'éveillai parfaitement convaincu que j'étais l'homme que la Majesté divine avait choisi pour découvrir la grande cause secondaire de toutes choses, et le véritable mouvement perpétuel.”
Comme on peut bien le supposer, ces sortes d'élucubrations de Martin furent rudement traitées par la critique, mais il n'était pas homme à se décourager, et il publia: William Martin's Challenge to all the World, as a Philosopher and Critic. Newcastle, 1829.
Cet ouvrage renfermait entr'autres traités: The Flight through the Universe into Boundless Space, or the Philosopher's Travels of his Mind; ainsi que: A Critic on all false men who pretend to be Critics, and not being men of wisdom or genius.
Dans l'introduction il souhaite longue vie et prospérité au Roi et au Vice-Roi d'Irlande. Tous deux savent bien, dit-il, que William Martin a complètement effacé Newton, Bacon, Boyle et Lord Bolingbroke:—
Well they know that Wm Martin has outstript
Newton, Bacon, Boyle and Lord Bolingbroke.
Les années n'apportèrent aucune amélioration à l'état sanitaire de l'esprit de William Martin, car en 1839, il publia chez Pattison and Ross, à Newcastle-on-Tyne: The Exposure of Dr Nichol, the Impostor and Mock Astronomer from Glasgow College, and of those who are showing their ignorance concerning the New System of National Education.
“Je supplie la jeune Reine,” dit-il, dans sa préface, ainsi que le gouvernement Britannique, de mettre fin à l'abominable système qui se pratique, sous les regards de Dieu et des hommes. Un sot peut se lever et produire un vain bruit, mais du bruit ne forme pas un argument, et quiconque d'entre les serviteurs du diable l'oppose au système de Martin, qu'ils se lèvent l'un après l'autre, et qu'ils donnent une bonne raison de leur opposition.”
La même année il publia également un ouvrage de théologie, intitulé: A stumbling-block to the Unitarians, proving Three in One in everything.
Il y démontrait que tous les objets de la nature physique, se divisaient en trois parties, dont l'air était l'unité.
On a encore, du même auteur: A Poetical Chronological Account of the World, from the Creation until the Birth of our Blessed Lord, &c. By William Martin, Natural Philosopher and Poet.
Il se donne la qualité de poète dans cette œuvre, parcequ'elle est composée de quatrains de la force de celui-ci, qui est le premier:—
The creation of the world and
Likewise Adam and Eve, we know,
Made by the great God, from
Whom all blessings flow.
Un autre original, C. Fusnot[21] résout les hautes questions de la philosophie humaine par leur analogie avec les parties du corps de l'homme! Il démontre, dans un de ses Chapitres, que “Les pouvoirs de l'homme et de la femme, unis en mariage, sont représentés par la jambe et le pied.”
[21] Vérités positives; rapport entre les vérités physiques et les vérités morales. Bruxelles, 1854, in 12o.
Ailleurs, que le grande semaine de la création est représentée dans le bras de l'homme, fait à l'image de Dieu, parceque “Les six articulations du bras, avec la main et les doigts, forment un tout qui se tient et se mène (semaine) pour nous rappeler la chaîne de la création de l'Univers.”
Bien d'autres calembourgs se trouvent dans l'œuvre de cet infortuné, qui était néanmoins de la meilleure foi du monde.
Un des auteurs contemporains dont le dérangement du cerveau avait le caractère le plus prononcé, fut John Steward, qui mourut à un âge fort avancé en 1822. Né à Londres, il fut envoyé à Madras dans sa jeunesse, comme employé de la compagnie des Indes, mais atteint de la manie des voyages, il renonça bientôt à ce poste, et parcourut à pied une grande partie du globe. Dès lors il commença à écrire, mais sans jamais communiquer à personne ses compositions. Un jour en danger de faire naufrage en revenant en Europe, il recommanda aux matelots qui lui survivraient, le manuscrit qu'il allait publier, et qu'il avait intitulé, Opus Maximum. Il disait que tous ses voyages avaient été entrepris pour découvrir la Polarisation de la vérité morale. Ayant recouvré du gouvernement Anglais une assez forte somme, pour ses services dans l'Inde, il s'établit à Londres, et réunit une fois la semaine ses amis pour causer et discuter. Le dimanche il donnait à dîner aux plus intimes, et le soir il avait la coutume de leur faire un discours philosophique où il développait l'une ou l'autre des thèses dont il s'occupait pour le moment. Voici un court exemple de son style: “The Philoptopist moving progressively on the scale of good sense, to the index of self-knowledge or manhood, makes the end of the philosopher his means to procure universal Good, or universal truth, to all existence in unity of co-eternal essence, co-eternal energy, and co-eternal interest!”
La soirée finissait par quelque morceau de la musique sacrée de Handel, qu'il aimait passionnément, et la marche funèbre de Saül, était le signal pour la société de se retirer.
Il allait s'asseoir pendant des heures entières dans le parc de St James, ou sur le pont de Westminster, et quiconque venait se mettre à coté de lui, était sûr de lui entendre commencer une discussion sur la Polarisation de la vérité morale.
Il composa un nombre assez considérable d'ouvrages, qu'il faisait imprimer presque toujours à ses frais, puis les distribuait à ses amis et connaissances. Ils sont devenus fort rares. Les titres seuls de ses livres au nombre de plus de vingt, et dont nous allons mentionner les plus curieux, indiquent suffisamment l'état du cerveau de notre original:
1o. Voyages pour découvrir la source du mouvement moral, in 12o pages XLVIII, et 252.
2o. L'apocalypse de la nature, où la source du mouvement moral est découverte, 12o pages XVI, et 310.
3o. La Révolution de la raison, ou l'établissement de la Constitution des choses, de l'homme, de l'intelligence humaine, du bien universel, 12o pages XXIV, et 140.
4o. Le Tocsin de la vie sociale, adressé à toutes les nations du monde civilisé, et découverte des lois de la nature relatives à l'existence humaine, 8o.
5o. Livre de la vie intellectuelle ou soleil du monde moral. Publié en l'année du sens-commun 7000. année de l'histoire astronomique des tables Chinoises.
Quoique John Stewart connût fort bien plusieurs langues, tous ses ouvrages sont écrits en Anglais, à l'exception des deux suivants qui sont en Français:
1o. Système nouveau de la philosophie physique, morale, politique, et spéculative. Londres, 1815, 18o.
2o. Philosophie du sens-commun, ou livre de la nature, révélant les lois du monde intellectuel. 1816.
Le principe de ses extravagances était un amour-propre colossal. Dans un de ses ouvrages il se compare à Socrate et se met au dessus de lui; dans un autre il se qualifie du seul homme de la nature qui ait jamais paru dans le monde.
Il était poursuivi par l'idée qu'à une certaine époque, tous les rois de la terre pactiseraient ensemble pour parvenir à détruire ses ouvrages, et en conséquence il priait tous ses amis d'envelopper soigneusement, de manière à les garantir de l'humidité, quelques exemplaires, et puis de les enterrer à sept ou huit pieds sous terre, ayant soin de ne déclarer qu'à leur lit de mort, et sous le sceau du secret, l'endroit où ils seraient cachés. Thomas De Quincey, dans ses Essays sceptical and anti-sceptical, donne un curieux article sur John Stewart.
QUATRIEME SECTION.
EPIGRAPHES.
“… In pectus cæcos absorbuit ignes,
Ignes qui nec aquâ perimi potuêre, nec imbre
Diminui, neque graminibus, magicisque susurris.”
“… Their wretched brain gave way,
And they became a wreck, at random driven,
Without one glimpse of reason or of heaven.”
Moore.
POLITIQUE.
La science politique doit nécessairement entraîner à de profondes études, et exige un constant et vigoureux usage des plus hautes facultés du raisonnement. Dans la pratique, elle excite, passionne et aveugle souvent les âmes ardentes, quoiqu'à la surface règne l'apparence du calme et de la froideur. C'est même cette apparence nécessaire qui double l'énergie de la conviction.
Et lorsque l'esprit politique descend jusqu'à l'esprit de parti, ou que l'intérêt personnel et l'ambition ont une libre carrière, un champ riche et fécond s'offre aux pensées désordonnées. Il serait facile d'énumérer ici les théories les plus extravagantes, mais nous nous contenterons de citer quelques auteurs des plus remarquables sous ce rapport.
Démons, conseiller au Présidial d'Amiens, composa des ouvrages dont les titres seuls annoncent qu'il avait donné congé à sa raison. On ne connaît rien de sa vie, mais il figure dans la Biographie universelle de Didot, comme un des écrivains les plus bizarres du 16me siècle, et y est rangé dans la classe des fous qui ont composé des livres. “La plupart des Bibliographes, dit Nodier, ont classé ses bouquins polymorphes dans l'histoire de France, l'abbé Langlet Dufresnoy les rapporte à la théologie mystique, et Mr Brunet les restitue à la Poésie. C'est que le sieur Démons est un fou très complexe, et que la variété de ses lubies l'avait mis en fonds d'extravagances pour tout le monde. C'était un maniaque à facettes, continuellement prédisposé à répéter toutes les sottises qu'il voyait faire et toutes celles qu'il entendait dire.”
Les deux ouvrages, dont nous donnons les titres en entier, témoignent que le texte n'est d'un bout à l'autre qu'un amphigouri inextricable.
“La démonstration de la quatrième partie de rien, et quelque chose et tout; et la quintessence tirée du quart de rien, et de ses dépendances, contenant les préceptes de la saincte magie et dévote invocation de Démons, pour trouver l'origine des maux de la France, et les remèdes d'iceux,” 1594, petit in 8o, de 78 pages et un errata.
Leber, dans son catalogue, où il cite ce livre, pense qu'il n'est pas absolument impossible de dire, d'après le préambule, ce que l'auteur entendait par le quart de rien.
“On se rappelle,” ajoute-t-il, “le poème de Passerat sur le mot Nihil, rien. Ce jeu de mots fut suivi de quelques autres semblables, notamment de deux petits poèmes intitulés, l'un: Quelque chose, l'autre: Tout. Or le quart de rien est un quatrième poème dont le sujet est Dieu, qui renchérit, qui domine sur tout. Voilà le mot de l'énigme: non de l'ouvrage, auquel je ne comprends rien, mais d'un titre d'une demi page, dont j'ai compris deux mots.”
Voici le titre du second ouvrage de Démons. On n'en connaît qu'un seul exemplaire: “La Sextessence diallactique et potentielle tirée par une nouvelle façon d'alambiquer, suivant les préceptes de la saincte magie et invocation de Démons, conseiller au Présidial d'Amiens; tant pour guarir l'hémorragie, playes, tumeurs et ulcères vénériennes de la France, que pour changer et convertir les choses estimées nuisibles et abominables, en bonnes et utiles,” Paris, 1595, in 8o.
L'auteur dit: “Qu'il a résolu de faire marcher en public l'esclaircissement des ténèbres de sa craintive obscurité, en la quintessence qu'il avait tirée du quart de rien,… et de donner l'explication des énigmes de son invention, touchant l'origine et le remède des maux de la France.” Malheureusement cette explication n'a point été expliquée.
C'est probablement le nom de l'auteur qui aura égaré le bibliographe qui, par une méprise singulière, dit Leber, prit le Conseiller pour un suppôt de l'enfer, et son livre pour un grimoire cabalistique.
Dans son catalogue déjà cité, No 4148, on fait observer que peu de livres peuvent être comparés, quant à l'absurdité, à la Quintessence ou à la Sextessence, excepté peut-être l'ouvrage dont le titre suit: “Lettre mystique, responce, réplique, Mars joue son rolle en la première; en la seconde la bande et le chœur de l'Estat; la troisième figure l'amour de Polyphème, Galathée et des sept pasteurs—Cabale mystérielle révélée par songe, envoyée à Jean Boucher;”[22] 1603, deux parties en un volume in 8o.
[22] C'était un des plus fougueux apôtres de la Ligue. Comme il était alors en fuite, cette lettre lui fut sans doute adressée par raillerie. Voir le Bulletin du Bibliophile, année 1849, p. 187.
“Je n'oserais décider,” ajoute Leber, “si la lettre mystique est au dessus ou au dessous du Quart de rien.”
L'auteur est anonyme, mais mérite incontestablement une mention ici.
Nous citerons encore, pour mémoire seulement, l'auteur anonyme des Codicilles de Louis XIII, parce que le Marquis du Roure le qualifie de lunatique insensé, dans son Analectabiblion, tome 2me, page 213, où il parle de cet ouvrage de 1643.
François Davenne, disciple de Simon Morin, fut de beaucoup plus extravagant que Démons.
“Ce rêveur fanatique dont la raison était égarée,” dit Charles Brunet, dans son Manuel, “publia tant en vers qu'en prose, à Paris de 1649 à 1651, les bizarres productions de son cerveau malade.” Ces pièces sont décrites, au nombre de 23, dans la Bibliographie instructive de De Bure, d'après Châtre de Cangé, mais il y en avait deux de plus dans le recueil formé par Mr De Macarthy. Ces écrits ont presque tous pour but de revendiquer la royauté qu'il prétend que Dieu lui avait attribuée. Il veut prouver que le monde finira en 1655; et dans son Harmonie de l'amour, il cherche à démontrer, par des exemples empruntés à l'Ecriture sainte, que Louis XIV n'a pu être le fils de Louis XIII.
Son opuscule De l'harmonie de l'amour et de la justice, où cette idée est soutenue, se termine par dix sonnets et autres pièces qu'il serait difficile de qualifier de poésie.
“Davesne ou Davenne naquit à Fleurance, petite ville du bas Armagnac; on ne sait précisément, ni la date de sa naissance ni celle de sa mort,” dit C. Moreau, dans sa Bibliographie des Mazarinades, qui donne plus de renseignements littéraires que toutes les autres biographies. Ses extravagances le firent enfermer plusieurs fois. Persuadé qu'il devait supplanter Louis XIV, et monter sur le trône, il propose deux moyens de sa souveraine puissance et autorité royale: “Appelez le Cardinal,” dit-il, “la régente, le duc d'Orléans, les Princes, Beaufort, le coadjuteur, et ceux qu'on estime les plus saints dans le monde; faites allumer une fournaise; qu'on nous y jette dedans, et celui qui sortira sans lésion de la flamme, comme un phœnix renouvellé, que celui-là soit estimé le protégé de Dieu, et qu'il soit ordonné prince des peuples.”
Mais craignant que cette épreuve ne soit acceptée, il en propose une autre: “Que le Parlement me juge à mort, pour avoir osé dire la vérité aux princes. Qu'on m'exécute, et si Dieu ne me garantit de leurs mains d'une manière surnaturelle, je veux que ma mémoire soit éteinte. Si Dieu ne me préserve de la main des bourreaux, rien ne leur sera fait; mais si le bras surnaturel m'arrache de leurs griffes, qu'ils soient sacrifiés à ma place.”
Voici une de ses pensées, dans son meilleur style, tirée de son Factum de la sapience eternelle: “Je t'immole mon âme sur l'échafaud de mes idées, de la main de mes désirs, par le glaive de ma résignation.”
Tous les pamphlets de Davenne sont extrêmement rares; il n'en existe peut-être pas une collection complète, dit C. Moreau, dans sa Bibliographie.
Louis XIV semblait jouer de malheur, car un autre fou, le Chevalier Caissant,[23] se prétendait frère de ce monarque.[24] Nous avons de cet auteur deux opuscules in 8o sans lieu ni date, qu'il nous a été impossible de nous procurer et dont voici les titres, d'après Ch. Brunet:—
[23] Histoire du grand et véritable Chevalier Caissant; Versailles, 1714, in 12o, par Joseph Bonnet, jurisconsulte d'Aix en Provence. Barbier, Dictionnaire des Anonymes, qui cite Achard, transcrit la note sur Caissant que donne cet auteur. Voir aussi le Manuel du Libraire de Brunet, tom. 1er, page 521.
[24] Et non de Louis XV, comme l'indique le Catalogue de la Vallière, t. 2. p. 567, dit Barbier. Cette erreur n'a pas été rectifiée dans le Manuel.
“A la tête de ce merveilleux ouvrage, l'honneur m'engage de souhaiter l'accomplissement de l'heureuse année à mon frère sa Majesté, et à la Reine également, et à toute l'auguste famille pareillement. Ainsi soit-il:—
“Au Roi dont j'espère qu'il soutiendra mes titres, mes prérogatives, et qualités de Caissant, dont sa sainteté et sa Majesté ont honoré avec un zèle et félicité, le Roi de Mississippi, Cardinal-Laïque et Pape-Laïque, cordon bleu, Généralissime des mers orientales et occidentales, qui me procurent millions et milliards immenses.”
Achard[25] nous apprend dans une note de sa biographie de Joseph Bonnet, que Caissant eut le talent par ses facéties et sa crédulité de faire rire et d'amuser les autres, en menant une vie commode et agréable.
[25] Dictionnaire des Hommes Illustres de la Provence, Marseille, 1736, in 4o.
Après avoir diverti longtemps les habitants de Bignolles, il vint à Paris, et trouva moyen de s'insinuer auprès du Cardinal de Fleury. Il se disait aussi Cardinal, et le croyait, ou semblait du moins le croire. Caissant prouva que sa folie, sous le rapport du bien-être matériel, valait bien l'esprit des autres.
La suite de l'histoire de Caissant, que cite Brunet, n'offre rien de piquant ni d'agréable, dit Barbier, et il y a toute apparence qu'elle vient d'une autre main que la première partie. Il n'en est point parlé dans le Dictionnaire des Hommes Illustres de la Provence. Cette suite est presqu'entièrement composée de longues histoires épisodiques, absolument étrangères au héros principal, selon Barbier.
Cette monomanie d'être frère d'un roi de France, s'est renouvellée de nos jours, dans la personne de d'Aché ou Dachet, que les biographies ont oublié, quoiqu'il soit l'auteur de six ou sept volumes fort rares.
Quérard, dans ses Supercheries littéraires, tome 3, a réparé cet oubli, et nous apprend des faits qui nous obligent à faire entrer ce Namurois dans notre galerie.
Né en 1748, Dachet reçut son éducation au collège des Jésuites, et en 1768 accomplit ses vœux monastiques à l'abbaye de Floreffes.
Ce fut alors que sa folie paraît avoir commencé. Il nous a raconté lui-même sa vie, quoique d'une manière très peu intelligible, et son mariage avec sa nièce, fille de Louis XVI; car notre homme ne prétendait à rien moins qu'à être le Duc de Bourgogne, fils aîné du Dauphin, père de Louis XVI, par conséquent le véritable successeur de Louis XV, et frère aîné de Louis XVI, qu'il regardait comme un usurpateur.
En 1809 il s'occupait à Voroux-Goreux près de Liège, à imprimer lui-même ses Mémoires qui sont dédiés Aux Indiens, et intitulés: Tableau historique des malheurs de la Substitution, cinq volumes in 8o.
L'histoire de ce livre étant très curieuse, nous la donnerons ici, d'après le catalogue d'Alphonse Polain, Liège, 1842, in 8o, pages 14-16, qu'a suivi Quérard.
Comme en 1810 le pays de Liège faisait partie de l'empire Français, et qu'on y jouissait par conséquent de toute la liberté de la presse qu'avait bien voulu nous laisser l'Empereur, on prouva au sieur d'Aché qu'en vertu d'un décret de Novembre 1810, il n'avait pas le droit d'imprimer des absurdités, même pour lui seul, et sans avoir dessein de les vendre. On saisit sa presse, les quatre cents exemplaires de son livre, et l'on expédia le tout vers Liège, sous l'escorte d'un gendarme.
Lorsqu'on demanda au frère aîné du malheureux Louis XVI de faire connaître les motifs qui l'avaient engagé à imprimer ces six gros volumes in 8o, dont un exemplaire avait été envoyé au conseiller d'Etat Réal, à Paris, un autre à M. De Pommereul, directeur de la librairie, et le troisième réservé au Préfet, d'Aché répondit que ses motifs étaient: “Le désir et le besoin d'imprimer pour sa propre utilité, afin de démontrer qu'il avait droit au sacrement du baptême, et que l'abbaye de Floreffes l'ayant tenu en prison pendant dix-huit cent quatre-vingt-quatre jours et demi, il a cru pouvoir revendiquer, à la charge de ladite abbaye une somme de cent quatre-vingt huit mille, quatre cent cinquante florins, argent du pays, à raison de cent florins par jour d'emprisonnement.”
Le Synode de Liège avait déclaré, quelque temps auparavant, que d'Aché était un fou parfaitement caractérisé. Le synode ne s'était pas trop hasardé dans son assertion; mais on n'était pas d'une croyance aussi facile à Paris. On s'obstinait presque à voir dans l'ancien moine défroqué un conspirateur habile, un ennemi acharné de la dynastie régnante. M. Réal ordonna de surveiller attentivement cet effronté visionnaire.
Quant aux 400 exemplaires de l'ouvrage, Les malheurs de la Substitution, ils furent pilonnés le 17 et 18 Février, 1812. Les exemplaires envoyés par l'auteur, plus deux autres qu'on lui laissa, échappèrent seuls à cet immense désastre. Aux yeux du bibliomane, le livre de d'Aché a donc aujourd'hui un fort grand mérite, celui de la rareté; il n'a guère que celui-là.
A la Restauration on retrouve d'Aché à Paris, publiant une brochure, mentionnée par le Journal de la Librairie de M. Beuchot; Réclamation de Louis-Joseph-Xavier (D. D'Aché) contre la spoliation de ses biens, 1817, in 8o, de 58 pages.
Cet opuscule n'est pas moins rare, dit Quérard, que le Tableau historique.
M. Alphonse Polain croit que notre auteur est mort à Charenton.
Peut-être est-il encore plus difficile de trouver les trois Epîtres qu'Usamer publia à Nivelles (Belgique) et dédia à ses contemporains. Ce pseudonyme cache le nom d'un certain Herpain, de Genappe, qui, vers 1848, ayant eu le cerveau dérangé par les idées de progrès social, à l'ordre du jour alors, chercha à faire accepter, afin d'être plus universellement compris, une langue de sa façon, qu'il appelle Langage Physiologique. Il développa son système dans une brochure in 18o, format carré, dont il envoya un exemplaire à toutes les assemblées législatives de l'Europe. Celui qu'il destinait au Parlement Anglais, porte pour suscription: Aux Législateurs de la Grande Nation Anglaise, par leur serviteur Herpain, auteur.
Dans une note, à la fin de l'invocation, il prévient le lecteur qu'on a dû se servir de quelques chiffres, au lieu de lettres, les caractères nouveaux n'étant pas confectionnés. Usamer a soin de donner la traduction de son galimatias, et l'on peut juger par les deux lignes suivantes, que la précaution n'est pas inutile:—
Invocation.
Stat5nq facto oprolit2al n1, n1 foʌ2al ovo otano. Tunk tev oret2inpod etesas et etes, &c. &c.
Traduction.
“Aussitôt que votre présence majestueuse eut éclairé le néant, le néant fut fait le milieu de l'existence. Alors vous voulûtes régner favorablement sur des essences, et des principes d'êtres furent produits par votre généreuse fécondité, &c. &c.”
Nous ne croyons pouvoir mieux terminer cette esquisse que par les paroles de François de Clarier, sieur de Longval, dans son Hôpital des fols incurables:[26] “Qui ne voit combien est grande la folie qui règne parmy les hommes, puisque les plus sçavans d'entr'eux, qui devroient par conséquent estre plus sages que tous les autres, disent quelquefois des choses que les moins senséz n'oseroient mettre en avant?
[26] L'Hospital des fols incurables, où sont déduites de poinct en poinct toutes les folies et les maladies d'esprit, tant des hommes que des femmes; tiré de l'Italien de Thomas Gazoni, et mis en nostre langue par François de Clarier, sieur de Longval, professeur ez mathématiques et docteur en médecine, 1 vol. in 8o, 1620.
“Pline n'est-il pas plaisant de dire que le poète Philetas estoit si maigre et si gresle de corps, qu'il luy fallait mettre un contrepoids de plomb à ses pieds, pour empescher que le vent ne l'emportast? Ne nous en baille-t-il pas bien à garder quand il dit que sur le lac appelé Tarquinien, il y eut jadis deux forests qui flottoient par dessus l'eau, ores en figure triangulaire, tantost en rond, et maintenant en quarré. La folie de Cœlius n'est pas moindre quand il nous conte qu'un certain monstre marin, homme par devant et cheval par derrière, mourut et ressuscita par diverses fois. Elian n'est guère plus sage d'escrire que Ptolomée Philadelphe eut un cerf si bien instruict, qu'il entendoit clairement son maistre, quand il luy parloit grec. Les exemples sont sans nombre, mais tant s'en faut qu'un esprit si grossier que le mien puisse raconter toutes les folies que les écrivains, mesme les doctes, ont mis en avant, qu'au contraire je tiens qu'entreprendre un si long ouvrage seroit de mesme que vouloir délasser Atlas, et le descharger de son fardeau; il me suffit de dire que le sage peut s'escrier à bon droict: J'ay veu tout ce qui se faict sous le soleil, qui n'est qu'affliction d'esprit et que vanité! et: Stultorum numerus est infinitus.”
En réfléchissant sur les faits que nous venons de passer en revue, il nous semble que l'on expliquerait beaucoup mieux les différentes sortes de folie, comme le dit le docteur J. Moreau dans son ouvrage intitulé: Du Hachisch et de l'aliénation mentale, si l'on admettait l'identité psychologique de la folie et de l'état de rêve. Il n'est pas de rêve dans lequel ne se retrouvent tous les phénomènes de l'état hallucinatoire. La folie est le rêve d'un homme éveillé; l'état de rêve est le type normal ou psychologique de l'hallucination. A quelques égards l'homme à l'état de rêve, éprouve, au suprême degré, tous les symptômes de la folie; convictions délirantes, incohérence des idées, faux jugements, hallucination de tous les sens, terreurs paniques, impulsions irrésistibles, et, dans cet état, la conscience de nous-mêmes, de notre individualité réelle, de nos rapports avec le monde extérieur, la liberté de notre activité individuelle sont suspendus, ou, si l'on veut, s'exercent dans des conditions essentiellement différentes de l'état de veille. Une seule faculté survit, et acquiert une énergie, une puissance qui n'a plus de limites. De vassale qu'elle était dans l'état normal ou de veille, l'imagination devient souveraine, absorbe et résume en elle toute l'activité cérébrale. C'est ainsi que s'explique et que l'on comprend beaucoup mieux comment les Fous écrivent parfois des choses sensées, et comment des esprits ordinairement très sensés ont de temps à autre écrit de grandes folies. Les uns comme les autres rêvent tout éveillés, l'association normale des idées échappe peu à peu à la volonté, la conscience de nous-mêmes s'affaiblit, et nous passons de la vie réelle à celle de l'imagination.
Un des phénomènes les plus constants dans le songe, comme dans la folie, c'est que le temps et l'espace n'existent plus; le célèbre Robert Hall, le grand prédicateur, disait à un de ses amis, après être revenu d'un des accès de folie qu'il avait de temps à autre: “Vous et mes autres amis me dites que je n'ai été enfermé que durant sept semaines, et je suis forcé de vous croire, car la date de l'année et du mois correspond à ce que vous et eux dites; mais ces sept semaines m'ont paru sept années. Mon imagination était tellement active et féconde que plus d'idées m'ont passé par l'esprit durant ce temps, que pendant n'importe quelle période de sept années de ma vie.”
Une esquisse de la folie littéraire n'est pas, à notre avis, un sujet de pure curiosité bibliographique. Il serait possible d'en tirer des conclusions d'une nature toute pratique, si l'on voulait examiner sans préjugé, avec zèle et une connaissance approfondie du sujet, dans toutes ses variétés, les circonstances qui ont de l'analogie avec les faits que nous venons de détailler. Un dérangement mental, dit le docteur Conolly,[27] peut exister, sans être ce qu'on appelle communément de la folie: “without constituting insanity in the usual sense of the word,” et ce qui produit ce dérangement est souvent une cause physique. Par contre, les causes morales amènent fréquemment le dérangement physique du corps, ce qui a fait dire à un des plus grands philosophes de l'antiquité que tous les désordres des fonctions du corps humain ont leur cause dans les désordres de l'esprit. La science a-t-elle assez soigneusement étudié ce qu'on appelle folie, sous ce double rapport?
[27] Inquiry concerning the Indications of Insanity.
Si des choses très sensées ont été écrites par des individus, dont le cerveau était évidemment dérangé, de même le travail de la pensée et les opérations de l'esprit ont achevé durant le sommeil et en rêve, chez plusieurs hommes célèbres, ce dont ils se sentaient incapables, étant éveillés.
Désespéré de ne pouvoir composer un morceau de musique, et accablé de fatigue, Tartini s'endort, et en rêve il arrange sa fameuse sonate du diable, qu'il se hâte d'écrire de mémoire à son réveil.
Condorcet nous apprend que parfois des calculs difficiles qu'il ne pouvait achever, se sont terminés d'eux-mêmes, dans ses rêves.
Hermas dormait lorsqu'une voix lui dicta, dit-il, le livre qu'il intitula le Pasteur.
Franklin racontait à Cabanis que les combinaisons politiques qui l'avaient embarrassé pendant le jour, se débrouillaient parfois d'elles-mêmes, en rêve. Les nombreux exemples de ce genre, qui sont consignés dans maints ouvrages, formeraient un curieux pendant à notre esquisse de la littérature de la folie, et serviraient à prouver, une fois de plus, que l'état hallucinatoire est plus fréquent qu'on ne le croit.
HISTOIRE DE LA LITTERATURE DES FOUS.
DEUXIEME PARTIE.
BIOGRAPHIES.