LA BARQUE
On était arrivé aux premiers jours de l'automne. C'était un dimanche; M. et madame de Férias, qui dînaient au presbytère, avaient renvoyé leur voiture le matin, en donnant l'ordre qu'elle vînt les reprendre à la sortie des vêpres. Quelques instants avant l'heure indiquée, la voiture s'arrêtait, suivant la coutume, dans l'unique rue du village; Sibylle en descendit. Elle avait profité du retour de la voiture pour venir admirer du haut des falaises une des grandes marées de l'année, dont les effets devaient être doublés par l'ouragan violent qui depuis la veille sévissait sur la côte. L'enfant, un peu affaiblie, gravit avec effort le revers de la lande, arriva toute haletante sur le sommet, et, passant sous le mur du cimetière, elle s'avança vers quelques roches saillantes qui marquaient le bord extrême de la falaise. Au milieu de ces roches elle aperçut la silhouette familière de Jacques Féray: il était assis les coudes sur ses genoux, la tête dans ses mains, et regardait la mer. Sibylle lui toucha l'épaule. Le fou, troublé dans ses méditations, jeta de côté un regard furieux qui s'adoucit dès qu'il l'eut reconnue: il s'écarta un peu comme pour lui faire place et reprit ensuite sa pose avec sérénité; Sibylle s'assit gravement près de lui. — Devant eux s'étendait le livide Océan, grondant, soulevé, terrible: des légions de vagues, dressant leurs crêtes écumantes, se précipitaient sur les falaises, et en mordaient la base avec de confuses et sauvages clameurs, auxquelles se mêlaient les plaintes aiguës du vent et par intervalles quelque fragments de psalmodie sacrée qui s'élevaient de l'église voisine. Un lourd ciel d'automne où fuyaient en désordre des masses de nuages pareilles à des fumées d'incendie achevait de répandre sur cette scène un caractère saisissant de mélancolie et même de désolation.
Après quelques moments de contemplation silencieuse, Sibylle prit doucement une des mains du fou, qui tourna aussitôt vers elle son oeil inquiet.
— Mon pauvre Jacques, dit-elle, nous sommes bien malheureux.
Jacques Féray fit de la tête un triste signe d'assentiment.
— Dieu nous a abandonnés, mon pauvre Jacques!
Les regards de Jacques s'attachèrent sur elle avec une expression de profonde surprise.
— Vous aussi! dit-il à voix basse.
— Oui, il m'a abandonnée, reprit l'enfant.
Jacques, sans se lever, se retourna vers la petite église, à laquelle il montra le poing; puis, haussant les épaules, il se replaça dans sa première attitude. Sibylle, ramenant sa mante sur son sein, qui frissonnait, se replongea de son côté dans sa sombre rêverie.
Elle en fut tirée brusquement par des cris de femme qui se firent entendre derrière elle dans l'enceinte du cimetière. Sibylle se leva aussitôt et vit s'agiter avec un air de désordre et d'effroi le petit groupe de fidèles qui, n'ayant pu trouver place dans l'église, stationnait suivant l'usage sur le seuil du porche. Quelques-uns étaient montés sur des tombes, d'autres sur le mur du cimetière, et tous dirigeaient vers le large des regards empreints d'une curiosité fiévreuse. Sibylle découvrit bientôt l'objet de cette alarme: c'était une grosse barque de pêche qui venait d'apparaître à l'angle d'une falaise, et qui semblait lutter péniblement contre le violence des vents et de la mer. Elle avait perdu une partie de sa voilure, et laissait voir d'autres signes de détresse évidents pour l'oeil le moins exercé. Cette barque devait appartenir à quelque port voisin, le petit havre de Férias ne pouvant abriter derrière sa grossière jetée en pierres sèches que des chaloupes de la plus faible dimension, qui toutes d'ailleurs s'y étaient réfugiées depuis la veille. L'anse de Férias cependant pouvait offrir une certaine sécurité relative, grâce à une série de roches et de hauts-fonds qui la fermaient d'un côté, et lui formaient, en s'avançant au loin dans la mer, une sorte de jetée naturelle. Bien que couverte aux trois quarts par le flot, cette ligne d'écueils et de bancs de sable n'en protégeait pas moins ce point de la côte contre les lames du large. C'était la pointe extrême de ces récifs que la barque, qui était alors en vue, s'efforçait de doubler en ce moment, avec l'intention manifeste de chercher dans le havre de Férias le seul refuge qu'elle pût désormais espérer.
Cependant, au bruit de l'événement, l'église avait été désertée, et une foule bourdonnante, au milieu de laquelle figurait le curé lui-même, encore revêtu des ornements du culte, se pressait sur le bord de la falaise, et commentait avec animation les manoeuvres désespérées de la barque en péril. On voyait alors distinctement les trois ou quatre hommes qui la montaient, les uns s'efforçant d'assujettir les haillons de toile qui leur restaient, les autres paraissant vider des seaux par-dessus le bord, tous déployant une activité convulsive. On croyait même de temps à autre entendre leurs cris. M. de Férias et le curé, profondément émus de ce spectacle, supplièrent les pêcheurs du village de mettre une chaloupe à la mer, et d'essayer de porter secours à ces malheureux; mais les plus libérales promesses du marquis échouèrent: le meilleur canot du port, lui fut-il répondu, serait chaviré en deux temps par une mer pareille; on plaignait ces pauvres gens, mais on ne voulait pas se perdre à plaisir avec eux.
Depuis une longue demi-heure, la barque affalée se maintenait laborieusement à la hauteur du petit cap sans pouvoir le franchir, quand soudain deux ou trois embardées plus heureuses la portèrent au delà de cette limite fatale qui seule semblait la séparer du salut. On entendit sur la falaise un cri de joie, qui l'instant d'après se changea en une exclamation de terreur et de pitié: la barque venait d'être rejetée sur la pointe même du cap. Pendant deux ou trois minutes, elle talonna violemment contre les aiguilles rocheuses qui signalaient l'extrémité du haut-fond; puis elle bondit avec la vague, tomba brusquement sur le flanc comme un animal blessé, et ne se releva pas. Elle ne fut préservée d'une destruction immédiate que par quelques récifs invisibles entre lesquels sa quille paraissait être engagée; mais chaque coup de mer qui venait alors l'assaillir, en la couvrant d'écume, semblait devoir en emporter les épaves flottantes. Au milieu de ce désordre, on pouvait encore distinguer les hommes de l'équipage, l'un d'eux couché sur le plat-bord, les autres suspendus aux agrès. Il n'y avait plus qu'à souhaiter un prompt dénoûment à l'agonie de ces infortunés, perdus sur ce débris entre l'abîme bouillonnant qui les séparait de la côte et la plaine morne de l'Océan, sur laquelle s'étendaient déjà les ombres du soir.
Parmi la foule qui assistait du haut de la falaise à ce drame cruel, le silence s'était fait: il n'était plus troublé que par les sanglots de quelques femmes. L'une d'elles éleva la voix tout à coup d'un ton suppliant:
— Monsieur le curé! s'écria-t-elle, monsieur le curé!
Sa pensée fut comprise aussitôt; il y eut un murmure d'approbation, puis tous les hommes se découvrirent, et presque tous s'agenouillèrent. Sibylle, qui avait suivi avec toute l'ardeur de son âme les moindres détails de cette scène, fut alors étonnée du caractère imposant que prit soudain la simple physionomie du vieux curé. Il était monté sur la roche où elle-même s'était assise quelques instants auparavant: le vent agitait ses cheveux gris sur son front, et son pâle visage, tendu vers le ciel, avait une expression presque sublime de douleur et de foi. Il leva une main dans la direction des naufragés, et dit d'une voix un peu tremblante, mais fortement accentuée:
— Vous qui allez mourir, — que je ne connais pas, mais que Dieu connaît, — je vous absous de vos péchés, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!
Ayant prononcé ces paroles au milieu de la vive émotion des assistants, il se mit à genoux sur le rocher et demeura quelque temps prosterné dans l'attitude de la prière. Quand il se releva, ses yeux se reportant avec angoisse vers la barque échouée, il vit qu'elle résistait encore, bien que sous l'effort des vagues elle fût agitée par intervalles de convulsions sinistres.
— Mais enfin, s'écria-t-il, puisque Dieu leur accorde un peu de répit, ne peut-on rien faire pour eux? En êtes-vous bien sûrs, mes amis?
Un murmure négatif lui répondit.
— Au moins, reprit-il, on peut essayer, on peut s'en assurer…
Mes amis, je vous en prie,… descendez avec moi sur la grève.
Nous verrons mieux, nous jugerons mieux… Vraiment ce spectacle
est insoutenable!
Se dépouillant alors à la hâte des ornements sacrés, il se mit à descendre le sentier rapide qui conduisait au village, entraînant la foule sur ses pas.
En ce moment, M. de Férias, qui avait tenté plusieurs fois de soustraire Sibylle aux douloureuses émotions de la soirée, insista avec plus de force pour l'emmener au château.
— Oh! non, dit-elle, je vous en supplie… Laissez-moi encore,… je suis si heureuse!
M. de Férias la regarda avec étonnement:
— Heureuse, mon enfant? dit-il.
— Oh! oui, bien heureuse!
Et, laissant son grand-père réfléchir, non sans inquiétude, à la singularité de cette expression appliquée à de telles circonstances, Sibylle suivit la foule en courant.
De la plage, l'aspect de la mer était effrayant. Elle déferlait furieusement sur ses rives avec des bruits de cataracte, et dans le bassin même que protégeait la petite jetée les flots battaient avec force, entrechoquant le barques qu'on n'avait pas eu la précaution de retirer sur la grève. Deux ou trois même avaient coulé. Le brave curé, lui aussi, parut un instant découragé; mais il jeta un regard sur la barque en perdition dont on apercevait les mâts, et, pris d'une résolution soudaine:
— J'irai seul s'il le faut, dit-il, mais j'irai!
Et avant qu'on eût pu songer à le retenir, il avait sauté dans une des chaloupes qui étaient amarrées au quai. Cet incident excita dans la masse des curieux une rumeur mêlée de cris. Quelques hommes paraissaient hésiter, mais ils furent entourés aussitôt de femmes et d'enfants en pleurs qui s'attachèrent à leurs vêtements. — Cependant il y avait au nombre des spectateurs un personnage qui s'était fait remarquer jusque-là, au milieu de l'agitation publique, par sa parfaite indifférence: c'était un vieux pêcheur à la mine froide, revêche et railleuse, qui passait pour le plus fin matelot du bourg. Il se promenait à pas lents sur le quai, son bonnet de laine bleue enfoncé sur les sourcils, les mains plongées dans les poches de sa vareuse, et une pipe à court tuyau entre les dents. On avait à plusieurs reprises réclamé les conseils de son expérience; il s'était contenté de hausser les épaules sans daigner répondre. Ce bonhomme interrompit tout à coup son insouciante promenade; il ôta sa pipe de sa bouche, en secoua les cendres dans sa main, et la mettant à sa poche:
— Si le curé risque sa peau, dit-il, je risque la mienne!
En même temps il se laissa glisser dans la chaloupe et s'occupa d'en détacher l'amarre; mais le brusque dévouement du vieillard avait soulevé dans la foule un élan de généreuse sympathie que les larmes et les prières des femmes furent désormais impuissantes à contenir. Un groupe tumultueux se précipita sur la marge du quai, et une dizaine de voix mâles crièrent à la fois:
— Moi! moi! j'en suis! Accoste! vite!
Le vieux pêcheur fit un signe de la main:
— Trois avirons seulement avec le curé, dit-il, ce ne sera pas de trop, mais c'est assez!
Trois hommes descendirent aussitôt dans l'embarcation, et se partagèrent les rames, tandis que le vieux pêcheur saisissait résolûment le gouvernail: on entendit le bruit sourd des avirons broyant le plat-bord, et la chaloupe s'éloigna du quai. Pendant quelques minutes, on la vit s'élever et s'abaisser avec une sorte de régularité sur les eaux relativement calmes du petit bassin; puis, dès qu'elle eut dépassé la jetée, elle n'avança plus que par bons désordonnés, tantôt portée sur la croupe d'une vague, tantôt disparaissant à demi dans le creux des lames; mais ce n'était déjà plus qu'avec peine que les regards des spectateurs pouvaient suivre les mouvements du frêle esquif dans lequel se concentraient pour eux en ce moment tous les intérêts de l'univers; la nuit, accélérée par le sombre aspect du ciel, achevait de tomber, et la chaloupe se perdit bientôt dans le brouillard et dans les ténèbres.
L'anxiété publique, réduite alors, sans diversion aucune, au vide navrant de l'incertitude et des conjectures, s'éleva peu à peu à un degré d'intensité qui, pour quelques-uns des assistants, fut intolérable. Il fallut emmener quelque femmes et leur donner des soins. M. et madame de Férias, redoutant pour la sensibilité de Sibylle l'effet de ces ébranlements, refusèrent de se rendre plus longtemps aux prières de l'enfant, et lui ordonnèrent de les suivre dans leur voiture; mais leur détermination céda à une seule parole de Sibylle:
— Laissez-moi jusqu'à la fin, leur dit-elle, et ce soir même je n'aurai plus de secret pour vous, je vous dirai tout.
Même au milieu des poignantes préoccupations du moment, le marquis et la marquise ne purent accueillir sans un doux battement de coeur l'espérance de voir enfin se dissiper le mystère qui, depuis de longs mois, empoisonnait leur vie. Sans comprendre le rapport secret qui semblait exister entre les événements de cette soirée et les troubles de la pensée de Sibylle, ils la connaissaient trop pour mettre en doute le sérieux et la sincérité de sa promesse. Ils se contentèrent donc de faire apporter de la voiture un supplément de châles et de fourrures, et l'enfant put rester, comme elle l'avait demandé, jusqu'à la fin.
Elle s'appuya contre une des bornes du quai, et ses yeux fatigués continuèrent d'interroger l'ombre épaisse qui tombait du ciel sur l'Océan comme un rideau fermé. Autour d'elle, la foule, le plus souvent silencieuse, échangeait par intervalles quelques mots de découragement ou de timide espérance. Tous les bruits de l'Océan étaient saisis avec avidité et interprétés avec inquiétude. De temps à autre on croyait distinguer des sons lointains de voix humaines, des cris d'appel, de détresse, d'adieu peut-être. Quelques hommes qui étaient montés sur la falaise revinrent en disant que le bouillonnement de la mer autour des écueils y maintenait une sorte de clarté, mais qu'on n'apercevait sur la surface blanche des flots aucune trace de la chaloupe ni de la barque naufragée.
Une heure et demie environ s'était écoulée au milieu de ces transes, et l'on se disait que la moitié de ce temps eût suffi pour aller jusqu'au lieu du naufrage et pour en revenir, quand l'attention fut légèrement distraite par un incident trivial: c'était une querelle qui s'élevait entre un des assistants et sa femme. Ce couple, après avoir discuté un instant à voix basse, en était venu à l'explosion. L'homme s'était offert un des premiers pour accompagner le vieux pêcheur, son confrère, dans le canot de sauvetage; mais, pendant qu'il luttait contre l'énergique résistance de sa moitié, la barque était partie sans lui. Il en était resté inconsolable, et, chose bizarre, à mesure que diminuaient les chances de jamais revoir le malheureux canot, les regrets de ce pauvre homme augmentaient. Après avoir longtemps ruminé à part lui sur ce texte, il n'avait pu y tenir. C'était sa femme qui l'avait arrêté; sans elle, il serait là-bas, avec les autres; grâce à elle, il passerait le reste de ses jours pour un propre à rien, pour une demoiselle, pour un Anglais! — Au milieu de ces récriminations, cet homme s'interrompit tout à coup, fit un pas en avant, et parut écouter avec une attention extraordinaire: un silence de mort régna aussitôt dans la foule.
— Je veux être Anglais tout de bon, dit-il, si je n'entends pas un aviron… Mais ça ne peut pas être la chaloupe, car je n'en entends qu'un.
Il écouta de nouveau, et tout le monde avec lui.
— J'y suis, reprit-il gaiement; je n'en entends qu'un, parce qu'il ne va pas d'ensemble… C'est le curé!
Un frisson d'émotion joyeuse, mais encore incertaine, courut dans la foule; puis un cri, un seul, mais poussé par toutes les bouches à la fois, éclata sur le rivage: on voyait la chaloupe, remplie de formes indistinctes, glisser peu à peu hors des ténèbres et s'avancer dans la brume, pareille aux barques charges d'ombres de la mythologie antique.
Pendant le court intervalle qui sépara cette apparition du moment où la chaloupe accosta le quai, les transports des spectateurs tinrent de l'ivresse. Beaucoup sanglotaient avec bruit; d'autres dansaient follement, d'autres s'embrassaient avec effusion. On jeta à la hâte quelques fagots sur la plage, et on y mit le feu. Le premier des gens de la chaloupe qui sauta à terre, écartant à grand'peine les flots de cette foule en délire, se retourna aussitôt pour tendre la main à celui qui le suivait: — c'était le curé. Ce brave homme, ému lui-même jusqu'aux larmes, transi de froid et de brisé de fatigue, chancela en mettant le pied sur la rive. On l'entoura, on le soutint, on le porta: on le fit asseoir sur la quille d'un canot renversé, auprès des feux qu'on venait d'allumer. Pendant le trajet, chacun s'efforçait de toucher, de baiser ses mains, ses vêtements, sa vieille soutane en lambeaux; il ne put que murmurer d'une voix éteinte:
— Mes amis! mes bons amis!
Et il défaillit.
Quand il revint à lui après quelques minutes, son premier regard rencontra le joli visage de Sibylle, éclairé par les flammes du foyer improvisé; l'enfant attachait sur lui des yeux humides et rayonnants d'extase. Dès qu'elle se vit reconnue, elle s'élança, lui sauta au cou, et le serrant ardemment sur son coeur:
— Mon bon curé, dit-elle, que je vous aime!
Le réveil du vieux prêtre eût à peine été plus doux, si un ange descendu de la nue lui eût dit:
— Dieu est content de toi!
M. et madame de Férias, après s'être assurés que les marins naufragés, qu'on avait eu le bonheur de sauver tous, recevaient dans le village les soins nécessaires, firent monter le curé dans leur voiture et le reconduisirent au presbytère. Ils reprirent ensuite le chemin du château. Sibylle ne cessa, pendant la route, de presser leurs mains et de les baiser avec effusion, mais sans parler.
— Mon enfant, lui dit M. de Férias comme ils descendaient de voiture, vous êtes fatiguée: si vous voulez, nous attendrons jusqu'à demain ce que vous avez à nous dire.
— Oh! non, répondit-elle vivement, vous n'avez que trop attendu; tout de suite.
On fit aussitôt une joyeuse attisée dans le boudoir bleu de la marquise, et Sibylle, assise sur le tapis aux pieds des deux vieillards attentifs, leur ouvrit son coeur. Son récit fut long. On peut le résumer en quelques mots. Le lecteur a d'ailleurs pressenti la vérité. Sibylle, étonnée et blessée dans son enthousiasme religieux par les puérilités d'une étroite dévotion, froissée dans la pureté de son goût par quelques détails inconvenants, troublée dans la rectitude de son jugement par des pratiques malséantes soutenues de paroles malheureuses, en était venue à douter que la religion de ses parents — puisqu'il y en avait deux, — fût la véritable et la meilleure, et que le bon Dieu de madame de Beaumesnil valût le Dieu de miss O'Neil. Une telle pensée, une fois entrée dans un esprit aussi ardent et dans une âme aussi tendre, y avait sourdement creusé des abîmes. Tombée en défiance contre ses guides naturels, Sibylle s'était trouvée, disait-elle, aussi triste et aussi abandonnée que si elle eût été au fond de la mer. Elle avait désiré mourir. Elle avoua, en insistant sur quelques particularités expressives, que la bonhomie et les habitudes familières du curé l'avaient souvent choquée et même irritée, cette physionomie un peu vulgaire contrastant péniblement avec l'image idéale qu'elle s'était faite d'un prêtre et d'un apôtre: mais dans cette soirée même l'abbé Renaud s'était tout à coup comme transfiguré à ses yeux. Au moment où il appelait sur les marins en péril de mort l'absolution suprême, au moment où il s'élançait seul au secours des naufragés, elle avait compris que le vrai Dieu et la vraie foi pouvaient seuls inspirer ces grandes paroles et ces grands dévouements. Dès cet instant, malgré les objections de détail qui pouvaient encore tourmenter sa pensée, Sibylle s'était sentie reconquise pour jamais à la religion de ses pères.
Le marquis et la marquise avaient écouté la confidence de
Sibylle avec un soulagement de coeur inexprimable.
— Ma chérie, lui dit M. de Férias quand elle eut terminé, — car jusque-là il ne l'avait interrompue que par des caresses ou par des sourires, — vous voulez toujours monter sur le cygne; vous voulez l'impossible. Ce sera, je le crains, l'écueil de votre vie. Vous apportez aujourd'hui dans la recherche de la vérité, et vous apporterez un jour dans la recherche du bonheur, un rêve de perfection qui est noble, mais qui expose à beaucoup d'erreurs et de mécomptes. Pour ne parler que de ce qui nous occupe, mon enfant, une religion divine divinement pratiquée, c'est Dieu servi par les anges, c'est le ciel; mais nous sommes sur la terre, et la religion la plus parfaite n'y peut obtenir qu'un culte imparfait, car ce sont des hommes qui le lui rendent. Songez à cela, Sibylle, et ne faites jamais un crime à la Divinité de la faiblesse ou de l'ignorance de ses adorateurs. Ce n'est pas, ma fille, que j'approuve toutes les formes que la piété peut affecter en ce monde. Parmi ces formes, il y en a de regrettables, il y en a même de funestes. Je suis de ceux qui aimeraient à dégager la religion des pratiques excessives, des symboles exagérés, des coquetteries déplacées, qui, à mes yeux comme aux vôtres, profanent ses purs autels. Toutefois à mon âge on est plus tolérant qu'au vôtre; plus tard, vous aurez plus de justice, ayant plus d'indulgence; vous pardonnerez beaucoup aux coeurs sincères, vous pardonnerez même à la superstition, car elle est encore un hommage à la vérité. Là-dessus, ma fille, allez dormir; allez jouir vous-même de la paix que vous venez de nous rendre.
Sibylle toutefois ne prit point possession de sa couche blanche sans avoir auparavant embrassé miss O'Neil, qu'elle mit en deux mots au courant des circonstances. Miss O'Neil saisit aussitôt sa harpe, tristement abandonnée depuis plusieurs mois, et, jusqu'à une heure fort avancée de la nuit, des sons éoliens, se mêlant aux murmures des vents apaisés, éveillèrent dans l'imagination des habitants du château des idées confuses de béatitude céleste, de lacs et de clairs de lune.