L'AMOUR DE CLOTILDE

A l'heure même où, sous la voûte des avenues de Férias, Sibylle laissait tomber sa main et son coeur dans la main de Raoul, une scène d'amour fort différente se passait dans le salon d'une de ces élégantes résidences d'été qu'on voit suspendues à peu de distance de Paris sur les coteaux de Luciennes. La baron de Val-Chesnay, propriétaire de cette habitation, avait eu ce jour-là à dîner un mai qu'il s'était fait depuis quelque temps, sans trop savoir comment ni pourquoi. C'était Louis Gandrax. Pour s'introduire sur le pied de la familiarité dans la maison de ce jeune homme, Gandrax n'avait pas eu besoin de déployer les souplesses stratégiques qui sont d'usage en pareil cas, et auxquelles la roideur de son naturel se fût difficilement prêtée. Le génie de Clotilde avait pourvu à tout. Comme toutes les femmes à tête forte qui méditent d'unir les agréments de l'indépendance aux bénéfices d'une situation régulière, elle avait jugé bon d'affermir préalablement sur les yeux de son mari le bandeau d'une confiance à toute épreuve. Avec une imagination de feu et nuls principes, elle avait su lui persuader qu'elle était à la fois une sainte et un marbre. M. de Val-Chesnay, pénétré de cette flatteuse conviction, nourrissait pour cette belle statue de secrètes ardeurs qui n'étaient égalées que par son respect. S'il lui arrivait de rechercher parfois dans les théâtres ou dans les tribunes du sport quelques amours moins éthérées et plus en harmonie avec l'argile inférieure dont il se sentait pétri, il en rapportait des remords et des terreurs qui n'échappaient point à Clotilde et qui achevaient de lui assurer l'empire. Le jeune baron, malgré tout, était trop amoureux de sa femme pour n'en être pas jaloux. Ce fut donc avec une véritable satisfaction qu'il la vit un jour tourner l'activité de sa pensée vers les hautes spéculations de la science, sous la direction spirituelle de Louis Gandrax. La réputation de Gandrax était d'ailleurs particulièrement rassurante; l'intégrité de ses moeurs n'était pas moins notoire que son talent. M. de Val-Chesnay crut donc dans sa mince cervelle faire un coup de diplomatie raffinée en ménageant à sa femme ces innocents loisirs, et en attirant dans son intimité domestique un homme qui semblait devoir y être une égide plutôt qu'un danger.

Le premier charme de Gandrax aux yeux de Clotilde avait été le reflet que jetait sur lui son amitié avec Raoul. Puis peu à peu la puissance personnelle, la beauté imposante et la célébrité du jeune savant avaient exercé sur l'esprit de Clotilde une sorte de fascination qu'elle avait pu prendre pour de l'amour. Désespérée à ce moment même par l'abandon et par le départ de M. de Chalys, dont elle avait fini par perdre les traces, elle s'était livrée brusquement à cet entraînement équivoque dont un goût subit pour les curiosités de la science fut le mensonge inutile. Ce ne fut pas toutefois sans sincérité ni sans ardeur que cette jeune femme essaya de s'initier aux graves études qui occupaient Gandrax, et de donner à leur liaison un caractère élevé qui en rachetât vis-à-vis d'elle-même les tristesses et les rougeurs. Née avec de grandes passions, Clotilde n'était pas une âme basse, et même dans ses fautes on devait retrouver les indices d'une noblesse originelle étouffée par une éducation détestable.

Louis Gandrax avait eu une jeunesse ascétique. Assailli sans sa maturité par un de ces amours vengeurs que déchaîne quelquefois le démon de midi, il avait transigé avec son orgueil, qui était sa maîtresse vertu, par un singulier compromis. Impuissant à vaincre sa passion, il avait cru faire acte de supériorité dominatrice en l'imposant à Clotilde, et il était parvenu ainsi à ériger en nouveau triomphe de sa volonté ce qui n'en était au fond qu'une défaillance. Ce triomphe l'enivra. Epris jusqu'au fond de ses veines de la beauté de Clotilde, secrètement touché de l'auréole de gloire mondaine que cette conquête élégante ajoutait à son front sévère, il s'abandonna avec une sorte de candeur aux délices et aux vanités d'un amour qui lui paraissait compléter sa fière personnalité. Il arrangea pour toujours son existence dans ce cadre idéal, et il se vit même couronné devant la postérité du prestige d'une de ces grandes liaisons en même temps profanes et intellectuelles que l'histoire ne dédaigne pas de consacrer. Dès ce moment, le jeune matérialiste foula d'un pied souverain cette terre qui semblait lui appartenir, et il put se répéter, avec plus de certitude que jamais, son axiome favori: "Il y a un Dieu!… c'est l'homme qui sait et qui veut!"

Il ne savait pas tout cependant, et il devait s'en convaincre formellement dans cette soirée même où nous le retrouvons à Luciennes entre madame de Val-Chesnay et son mari. Sous le prétexte ordinaire d'études et d'expériences scientifiques, il avait passé la journée chez Clotilde, qui s'était organisé un petit laboratoire dans sa villa. Elle lui avait communiqué à son arrivée une lettre qu'elle venait de recevoir de sa pieuse tante, et dans laquelle madame de Beaumesnil lui révélait la présence du comte de Chalys à Férias, en joignant à cette nouvelle quelques détails venimeux sur la personne de Raoul, sur son genre de vie et sur ses relations avec Sibylle. Madame de Val-Chesnay s'était extrêmement divertie à la pensée du comte de Chalys transformé en ermite et en enfant de choeur. Gandrax s'était contenté de lever les épaules et d'éviter ce sujet d'entretien. Clotilde avait paru distraite le reste du jour, et pendant le dîner, en particulier, elle avait décoché à Gandrax quelques traits de mauvaise humeur, qui, sans inquiéter le jeune savant, avaient légèrement blessé son orgueil. Ce n'était pas d'ailleurs la première fois que la nature orageuse de Clotilde soulevait quelques nuages dans leur ciel. Gandrax avait coutume d'opposer victorieusement à ces caprices passagers la froideur sarcastique et hautaine que son langage et sa physionomie exprimaient avec prédilection. Il était toujours sorti de ces épreuves avec une confiance plus forte dans cette suprématie irrésistible et magnétique qu'il aimait à se reconnaître. Il ménageait ce soir-là à son élève une de ces répressions ironiques; il attendait donc avec impatience que M. de Val-Chesnay voulût bien, suivant son usage, aller fumer dans son parc ou dans ses écuries, et le laissât en tête-à-tête avec Clotilde dans le salon d'été, où ils avaient passé en quittant la table.

Mais Clotilde, de son côté, lui ménageait une surprise. Elle venait de s'étendre sur une causeuse dans une attitude de nonchalance épuisée. Au moment où le débonnaire baron s'esquivait discrètement, elle l'appela tout à coup d'une voix caressante:

— Roland, fumez donc ici, mon ami, je vous en prie!… Nous sommes seuls,… et je vous ai vu si peu aujourd'hui!

M. de Val-Chesnay, peu habitué à ces élans de tendresse, s'arrêta tout interdit. Il murmura quelques mots de gratitude, alluma un cigare, et s'établit dans un coin retiré du salon, pendant que Gandrax s'asseyait avec un peu de brusquerie à deux pas de la causeuse et lançait à Clotilde un coup d'oeil sévère. La jeune femme n'y prit point garde: elle contempla vaguement, pendant quelques minutes, à travers la porte entr'ouverte, les rayons de lune qui se jouaient dans les ombrages du parc et dans les brumes de l'automne; puis, s'adressant de nouveau à son mari du même accent affectueux et pénétré:

— Mon ami, reprit-elle, où êtes-vous donc? Pourquoi si loin?…
J'aime l'odeur de vos cigares… Venez donc ici!

Elle lui montra du bout de son éventail une espèce de gros tabouret qu'elle approcha elle-même de la causeuse.

Roland s'était empressé de se rendre à cet appel. Elle laissa pendre sa blanche main sur la tête du jeune homme, puis, le forçant de se renverser sur le bord de la causeuse, et se penchant alors gracieusement au-dessus de son front, elle le regarda dans les yeux:

— Vous êtes joli! dit-elle à demi-voix.

Et elle reprit sa pose rêveuse, sans cesser de promener sa main sur la tête blonde de Roland.

Après un silence, elle se tourna subitement vers Gandrax:

— Quelle belle soirée, n'est-ce pas? lui dit-elle.

— Très-belle! dit Gandrax.

— J'adore ces premiers soirs d'automne!… Vos cheveux sont comme de la soie, Roland… Avez-vous remarqué, Gandrax, les cheveux de mon mari? Des cheveux d'enfant,… et d'honnête homme!

— Tout à fait, murmura Gandrax.

Il y eut un nouveau silence. Elle se mit à rire.

— Voyons, Roland, reprit-elle, j'abuse de votre bonté… Allez voir un instant vos chevaux, je vous le permets, — d'autant plus qu'à la longue cette fumée de cigare… Oh! elle ne me fait pas mal, non!… mais elle me grise,… elle m'enivre!… Allez, mon ami… je vous donne vingt minutes,… mais pas une de plus, vous entendez!

Le jeune baron, hébété de son bonheur, appuya ses lèvres sur la main de sa femme, et sortit en triomphe.

Gandrax le laissa s'éloigner; puis il se leva, et, affectant vainement le calme, car sa voix tremblait de colère:

— Clotilde, dit-il, vous allez bien vouloir m'expliquer cette scène, n'est-ce pas?

— Quelle scène, mon ami? dit Clotilde d'une voix douce et traînante.

— La scène d'atroce coquetterie que vous venez de jouer là!

— Comment!… il faut vous l'expliquer?… vraiment? Vous ne la comprenez pas tout seul?

Elle sourit.

— Oh! ne plissez pas votre sourcil olympien,… vous perdez vos peines, allez! Eh bien, cette scène, je vais vous l'expliquer d'un mot,… d'un mot qui brûle mes lèvres depuis trop longtemps;… mais enfin mieux vaut tard que jamais!

Elle se dressa alors sur la causeuse, le regarda en face, et, accentuant tout à coup sa parole avec une sombre énergie:

— Vous m'ennuyez!… Comprenez-vous?

Gandrax demeura d'abord immobile, puis brusquement, comme s'il eût reçu dans la tête une balle de pistolet, il tourna sur ses talons en chancelant; il se remit toutefois par un effort de volonté suprême, fit quelques pas dans le salon, et, revenant vers Clotilde, qui, toujours à demi couchée, mais le buste rigide et la tête haute, l'avait suivi d'un oeil impitoyable:

— Une insulte, dit-il froidement, n'est pas une explication.
Que s'est-il passé? que se passe-t-il? Pourquoi ne m'aimez-vous plus?

— Pourquoi? reprit-elle du même ton âpre et violent: parce que je ne vous ai jamais aimé! parce que jamais une femme ne vous aimera,… à moins que vous n'alliez la chercher dans la fange d'un harem! parce qu'avec toute votre science vous n'avez ni coeur, ni âme, ni esprit,… ni rien de ce qui peut relever à ses propres yeux une femme qui tombe, lui voiler sa faute, lui ennoblir sa faiblesse, lui charmer sa honte,… rien de ce qui peut lui faire quelquefois de son amour un rêve généreux, un enthousiasme, une poésie,… une religion!… Non! Dieu merci, je ne vous ai jamais aimé! Je n'ai aimé en vous que l'ombre de votre ami,… de votre ami que j'adorais, que j'adore toujours!… Et ce que je vous dis là, je l'ai dans le coeur depuis la première heure, sachez-le. Je me résignais cependant, j'essayais de me tromper, de me persuader que je vous aimais, car une femme qui en est à sa première faute s'y attache avec désespoir, si indigne qu'elle ait reconnu son complice!… Et vous, vous avez cru que vous me domptiez, que vous me fasciniez, que vous étiez mon maître et seigneur!… Pauvre homme!… vous voyez si j'ai peur! — Tenez, n'en parlons plus… Je pense que vous comprenez maintenant?… Au surplus, que vous compreniez ou non, cela m'est égal! L'important est d'en finir,… finissons-en donc… Allez-vous-en!… et tâchez que je ne vous revoie jamais, car vous me faites horreur, — simplement.

Et elle se recoucha sur la causeuse.

Gandrax sortit. — Pendant qu'il gagnait la plus proche station du chemin de fer, il s'arrêtait de temps à autre et portait la main à son front, croyant sentir le sol trembler sous ses pieds. Il était onze heures du soir quand il fut rendu chez lui. Il entra dans son laboratoire et se jeta sur une chaise; puis au bout d'un instant, comme si l'immobilité lui eût été insupportable, il se releva et se mit à se promener d'un pas lent et régulier dans la longueur de la vaste pièce. Le martellement précipité de ses tempes sonnait à ses oreilles comme un tocsin. Tous les bruits du chaos remplissaient son cerveau. Dans ce réveil brutal, dans cette chute immense et sans retour des hauteurs de son orgueil, il cherchait confusément quelque soutien auquel il pût se rattacher: il n'en trouvait pas. Sa science, ses livres, sa gloire, sa noble pauvreté même, dépouillés à jamais du charme dont l'amour de Clotilde les avait empreints, lui semblaient choses odieuses. En dehors de lui, aucune force, aucune consolation, aucune espérance, — le vide. Il eût voulu pleurer; mais il ne restait pas dans son âme desséchée une seule des sources d'où peut jaillir une larme. Il continua de marcher ainsi d'un pas de spectre jusqu'aux premières lueurs du jour: quand l'aube blanchissant les fenêtres vint donner à son cauchemar une réalité plus irrécusable et plus poignante, quand il fallut recommencer la vie avec cette honte au front et cette blessure au coeur, il ne le put pas. — L'idée de la folie traversa son cerveau: il s'approcha brusquement d'un des rayons qui garnissaient les murs, saisit une fiole pleine d'une liqueur brune, et la vida d'un trait. — Puis il reprit sa promenade avec une gravité lugubre, son pas s'alourdissant par degrés. Tout à coup il s'arrêta, agita les bras convulsivement, et tomba sur la carreau. Au bruit de sa chute, quelques gens de la maison accoururent: on le porta sur son lit, et un médecin fut mandé. Après deux heures d'un assoupissement mêlé de délire, il se réveilla et eut la force de dicter sa dépêche à Raoul.

Raoul arriva dans la soirée de ce même jour et se fit conduire chez Gandrax en descendant de wagon. Il gravit l'escalier sans avoir trouvé à qui parler. La chambre du savant était une sorte de cellule claustrale; une petite lampe l'éclairait faiblement. Une vieille femme lisait dans un coin. Contre la muraille blanchie à la chaux était appliqué un lit de fer dans lequel Raoul aperçut Gandrax. Ses cheveux noirs étaient repoussés et rejetés en arrière, dégageant son large front couvert d'une pâleur cendrée. Un sourire passa sur ses joues creuses et dans son oeil flamboyant quand il vit entrer Raoul. Il lui tendit la main avec effort:

— Ah! dit-il d'une voix profonde, je suis bien aise de t'avoir revu.

— Mais, grand Dieu! qu'est-ce que c'est donc? Depuis quand es-tu malade?

Gandrax fit un signe à la femme qui le gardait: elle sortit aussitôt. Il désigna alors du doigt à Raoul la fiole vide qui était posée près de la lampe. Raoul l'examina à la hâte: un pli douloureux contracta ses traits; il se rapprocha du lit, et regardant fixement Gandrax:

— Clotilde? dit-il.

— Oui, dit Gandrax.

Et après une pause:

— La première faiblesse de ma vie,… et la dernière!

— Ah! malheureux!… mais si tu as résisté jusqu'ici, on peut espérer… L'opium pardonne… Où est le médecin? Que dit-il?

— Le médecin, c'est moi… Il dit que le système nerveux est détruit, et que je suis perdu… Je ne suis plus qu'une matière qui se transforme.

— Mais tu peux te tromper, s'écria Raoul avec agitation.
Voyons, laisse-moi appeler quelqu'un; qui veux-tu?

— Personne,… inutile,… ne me trouble pas; assieds-toi.

M. de Chalys se laissa tomber sur une chaise à côté du lit:

— Souffres-tu beaucoup, mon ami?

— Beaucoup… J'ai fait une faute,… la dose était trop forte; mais j'étais fou.

Après un moment, un éclair d'ironie glissa sur la bouche amincie de Gandrax:

— Et toi, reprit-il d'une voix sourde, tu sers la messe, dit-on?

— Mon ami, je t'en prie.

Il y eut un long silence, pendant lequel on n'entendait dans la triste chambre que la respiration sifflante du malade et les faibles battements d'une montre posée sur son chevet. L'oeil de Gandrax cependant, attaché avec insistance sur celui de Raoul, paraissait exprimer une sorte d'inquiétude pénible:

— Tu désires quelque chose, Louis? dit Raoul en se penchant vers Gandrax.

— Pourquoi ne pleures-tu pas?

— Mon ami! je fais un rêve affreux; je suis terrifié!

— Il ne pleure pas!… murmura Gandrax.

Après une nouvelle pause, il éleva plus fortement la voix:

— Quelle heure est-il?

— Bientôt minuit.

— Quel jour?

— Jeudi.

— Donne-moi ta main,… donne vite!

Raoul se leva vivement et lui prit la main:

— Louis, dit-il, n'as-tu rien à me recommander? n'as-tu rien qui te tourmente? Es-tu bien maître de ta pensée en ce moment terrible?… Es-tu sûr?… Sais-tu bien ce que tu es,… où tu vas?

— Où je vais?

Un sourire effrayant retroussa les lèvres de Gandrax: il se dressa à demi sur sa couche, retira brusquement la main que tenait Raoul, et l'abaissant vers le sol par un geste d'une énergie farouche:

— Là! dit-il.

Sa main demeura pendante contre le drap; ses yeux roulèrent dans leurs orbites, et sa tête inerte retomba sur l'oreiller. — Raoul, après une minute de contemplation silencieuse, cacha son front dans ses mains, et des larmes ruisselèrent à travers ses doigts crispés; mais Gandrax ne pouvait plus les voir.

M. de Chalys veilla seul près des restes de son ami. — Le surlendemain, la cérémonie des funérailles eut lieu dans l'église Saint-Sulpice avec un mélange de pompe et d'austérité qui rappelait à la fois les honneurs mérités et la digne pauvreté du jeune savant. En entrant dans l'église, Raoul aperçut dans un des bas côtés une femme vêtue de noir, dont l'air de jeunesse et d'élégance le frappa; il sentit un frisson passer dans ses veines. C'était Clotilde en effet; poussée par ce goût des émotions fortes et dramatiques qui est propre aux femmes de son espèce, ou peut-être par quelque secret sentiment de remords et de piété, elle avait recherché ce spectacle. On l'entendit à plusieurs reprises pleurer sous son voile. Ces pleurs étaient sincères; mais elle pleurait sur elle-même bien plus que sur la victime de son cruel amour. Sa destinée semblait se teindre à ses yeux du jour lugubre et des flammes bleuâtres dont l'église était remplie. Elle s'épouvantait de son avenir. Elle se rappelait aussi avec attendrissement les scènes heureuses de son enfance, les bois et les campagnes de Férias, la paix qu'elle y avait laissée. Parmi ces souvenirs, il y en eut un toutefois qui se dressa soudain devant elle, et qui l'obséda avec une persistance étrange: ce fut la vision du fou Féray couché sur le pavé de la cour de Férias, et soulevant tout à coup les oripeaux ensanglantés dont elle l'avait affublé pour lui adresser de la main, comme une des tragiques prophétesses de Macbeth, une vague menace de royauté et de malheur.

Vers le milieu du jour, le comte de Chalys, après avoir accompli jusqu'au bout son douloureux devoir, rentra à son hôtel. Il s'était retiré dans un grand salon du rez-de-chaussée fermé depuis longtemps, et où la lumière du dehors pénétrait à peine par une fenêtre dont on avait écarté les volets. La porte s'ouvrit tout à coup, et un vieux domestique s'y montra timidement.

— C'est une dame que monsieur le comte attend, dit-il.

Raoul se leva avec impatience.

— Mais je j'attends personne!

Il n'avait pas achevé sa phrase, que madame de Val-Chesnay était dans le salon. Le vieux domestique sortit à la hâte.

Clotilde s'était arrêtée immobile devant Raoul. Son voile était baissé, laissant entrevoir sa pâleur ardente et ses yeux de flamme. Sous ses vêtements de deuil, relevés d'ornements de jais, sa taille superbe, sa grâce sombre, sa fière beauté, resplendissaient d'un éclat saisissant. Raoul la regardait avec un air d'indécision et de colère. Elle repoussa lentement son voile et attacha sur lui un oeil suppliant.

— Que voulez-vous? dit durement le comte.

— Votre pitié, Raoul.

— Je vous la refuse!

Il se détourna et dit quelques pas. Puis, revenant vers elle:

— Savez-vous qu'il s'est tué? reprit-il. Si vous ne le savez pas, je vous l'apprends! Si vous le savez, je vous trouve… hardie de vous présenter ici!

— Je le savais! murmura-t-elle.

Elle se jeta sur un divan, cacha sa tête dans la soie des coussins et sanglota. Raoul marcha quelques minutes à grands pas dans l'obscurité de l'immense salon, et, s'arrêtant en face d'elle brusquement:

— De grâce, madame, reprit-il, finissons! Tout ceci est inutile… et répugnant.

Elle releva le front.

— Mais enfin, dit-elle, savez-vous bien vous-même ce qui s'est passé? Croyez-vous donc être si étranger à ce malheur,… à ce crime,… que je venais pleurer avec vous? N'est-ce pas vous qui m'avez poussée à ce vertige,… dont voici les suites?… Ne m'avez-vous pas demandé mon amour?… L'ai-je rêvé, dites?… Et le jour où il vous a appartenu, ne m'avez-vous pas torturée, humiliée, désespérée,… en vous donnant à une autre sous mes yeux? Et vous me refusez aujourd'hui un mot de pitié,… un mot de pardon?… Et qu'avez-vous pourtant à me pardonner,… si ce n'est de vous avoir aimé trop fidèlement à travers ce fantôme d'amour que j'avais saisi dans mon désespoir, parce qu'il était encore un souvenir, une ressemblance de vous,… parce qu'il me parlait de vous, parce qu'il vous aimait!… Eh! grand Dieu! c'est ce qui l'a tué, si vous l'ignorez, car le moment est venu où je me suis réveillée de ce songe avec horreur;… je n'ai pu le tromper plus longtemps,… le cri de la vérité s'est échappé de mon coeur, et l'a foudroyé!… Plaignez-le; moi, je l'envie! Il ne souffre plus!

Elle plongea son front pâle dans ses mains et se remit à sangloter avec violence.

— Madame, dit Raoul avec gravité, je ne vous reproche rien, et je me reproche amèrement, à moi, la conduite inconsidérée qui a pu vous préparer de telles fautes et de tels chagrins… Je vous en demande même pardon, si vous le voulez. Maintenant vous devez comprendre que nous sommes séparés par le plus profond des abîmes, et que cette explication ne saurait se renouveler ni même se prolonger entre nous sans prendre une couleur odieuse… Allez, je vous en prie.

M. de Chalys, en terminant ces mots, se laissa tomber sur un fauteuil, comme accablé par les sensations pénibles de cette scène. La jeune femme s'était levée.

— Je m'en vais, murmura-t-elle avec douceur. Ne me donnerez-vous pas votre main, Raoul?

Raoul fit un geste rapide de refus, et se détourna en appuyant son front sur sa main.

— Ah! reprit-elle du même accent suppliant, que vous êtes dur! Je vous demande si peu,… moi qui vous avais tant donné! Est-ce que cet amour enfin,… l'unique de ma vie!… ne me vaudra pas à ce dernier moment… une parole de bonté,… de compassion?… Ah! soyez sûr que je respecte tout ce qu'il faut respecter; mais il y a une chose pourtant que je veux vous dire avant de vous quitter,… pour toujours sans doute!

Il entendit un bruit de soie froissée: elle s'était mise à genoux et se traînait sur la tapis.

— Raoul, poursuivit-elle, je ne vaux rien, je le sais trop… On m'a perdue dès l'enfance en ne me laissant connaître d'autres lois que mes passions; aussi je n'ai pas un seul mérite au monde, pas une vertu, pas une croyance… Je sais aimer seulement,… et je vous aime!… Vous êtes ma religion;… je vous aime… comme je voudrais aimer Dieu!… Ah! si vous m'aviez mieux connue, vous n'auriez pas tant dédaigné peut-être une tendresse comme la mienne,… car je vous jure qu'il n'y en a pas une semblable sous le ciel!… Maintenant tout est fini,… je le sens,… et il y a presque de la démence à espérer que votre coeur s'ouvre jamais pour moi… Sachez bien cependant,… voilà ce que je veux vous dire,… sachez que je vous reste consacrée et dévouée,… et qu'à l'heure où vous le voudrez,… sur un mot, sur un signe,… je quitterai tout pour vous suivre au bout du monde à deux genoux,… comme votre servante et votre esclave!… Adieu!

Elle saisit une des mains de Raoul, la serra follement sur son sein et la pressa sur ses lèvres. — Raoul se dégagea avec une sorte de violence, releva la jeune femme brusquement, et, se levant lui-même:

— Je vous en supplie! dit-il d'une voix basse et impérieuse.

Elle était debout, toute frissonnante et comme près de défaillir.

— Dites-moi que je vous fais pitié, murmura-t-elle, et je pars!

— Oui, vous me faites grande pitié, Clotilde. Allez.

Elle fixa encore sur lui ses yeux noirs, qui étincelaient sous ses pleurs, soupira longuement et sortit à pas lents.

Le surlendemain, dans la matinée, M. de Chalys remontait en wagon et reprenait le chemin de Férias.