LE PRESBYTERE

Le lendemain, un soleil radieux faisait étinceler sur les collines les bruyères humides. M. et madame de Férias montèrent en voiture dès le matin et se rendirent au village pour visiter les marins naufragés. En passant, ils déposèrent Sibylle devant la barrière d'un petit jardin qui formait, à peu de distance de l'église, sur le versant méridional de lande, une agréable oasis. A travers les lianes de clématite et de chèvrefeuille qui masquaient à demi le treillage de la barrière, on apercevait au fond du jardin une maisonnette tapissée de vigne vierge et ornée de volets blancs. Sibylle sonna: ce fut le curé qui vint ouvrir. Il avait sa soutane des dimanches, dont la partie inférieure était soigneusement relevée par des épingles; il tenait un outil de jardinage qui lui échappa des mains quand il reconnut Sibylle.

— Comment! comment! dit-il en balbutiant, c'est vous, ma chère demoiselle?

— Oui, mon père, c'est moi qui viens prendre ma leçon de catéchisme.

Le curé la regarda longuement, regarda le ciel, et essuyant furtivement une larme qui se détachait de sa paupière:

— Oh! dit-il, est-ce possible! Venez, ma chère enfant, venez, je suis à vous!

Puis, montrant avec confusion ses mains souillées de terre:

— Marianne! cria-t-il, Marianne, vite, de l'eau!

Presque aussitôt une vieille femme, en costume du pays, sortit de la maison, portant un vase rempli d'eau.

— C'est mademoiselle de Férias, Marianne! reprit le curé.

— Oui, oui, mam'zelle de Férias, parbleu, oui, sans doute, je la connais bien! dit la vieille femme, qui ne semblait pas être de la meilleure humeur du monde.

Et pendant que le curé se lavait les mains avec un empressement fébrile:

— N'est-ce pas, mam'zelle, reprit-elle sur le ton d'une amère ironie, qu'il a bonne mine ce matin… après ses folies et ses castilles! Il a l'air d'un déterré!

— Bah! répliqua gaiement le curé; où voyez-vous cela,
Marianne? Je suis frais comme une rose au contraire!

— Oui, belle rose, ma foi! dit Marianne, et elle rentra en grommelant dans le presbytère.

L'abbé Renaud secoua la tête en riant et fit asseoir Sibylle près de lui sur un banc demi-circulaire qu'ombrageaient les larges feuilles d'un figuier. Elle lui mit aussitôt dans les mains son catéchisme, qu'elle avait apporté.

— Mais, mon enfant, apprenez-moi d'abord par quel miracle vous nous êtes rendue.

— Le miracle, mon père, dit-elle, c'est vous qui l'avez fait.
Depuis hier je vous regarde comme un saint.

— O Dieu! dit le vieillard en rougissant, ma pauvre petite!

Elle lui conta alors avec effusion ses impressions de la veille, et pendant ce récit l'abbé Renaud ne cessa de porter à ses yeux son mouchoir à carreaux, large comme un plaid de highlander.

— Mais ne puis-je savoir, demanda-t-il, quelles raisons vous avaient écartée de la foi?

Sibylle les lui dit, mais elle n'apporta pas dans cette partie de sa confidence la même franchise d'accent. Elle parla un peu vaguement des pratiques, des discours qui l'avaient choquée; elle nomma les Beaumesnil et quelques autres dévots de la même trempe, puis elle s'arrêta court et baissa les yeux.

— Allons, ma fille, dit le curé avec bonté, continuez; je vois bien que c'est mon tour… Parlez, je vous en prie.

Elle avait déposé depuis un moment son chapeau près d'elle sur le banc, et quelques rayons de soleil, filtrant à travers la cime épaisse du figuier, versaient sur sa tête blonde une lumière de nimbe; elle releva sur le curé ses grands yeux pleins de feu, et, mettant dans son sourire toute la délicatesse qui pouvait manquer à son langage d'enfant, elle lui confia les griefs qui l'avaient éloignée de lui. — Pour elle, un prêtre était un personnage sacré, un peu mystérieux, placé sur les marches d'un autel entre les hommes et Dieu; c'était un homme différent des autres, exempt de faiblesses, toujours occupé de hautes méditations, penché sur les livres saints, s'entretenant de Dieu ou avec lui, étranger à tout le reste. Elle aurait voulu qu'il ne se montrât habituellement que dans l'église au milieu des nuages de l'encens, comme autrefois les lévites, et qu'il vécût le reste du temps retiré dans l'ombre de son presbytère, comme les anachorètes des légendes, n'en sortant que pour visiter les malades et les pauvres. Elle ne pouvait respecter suffisamment à son gré, devant l'autel, dans la chaire et sous les ornements sacrés, l'homme qu'elle avait vu l'instant d'avant manger à ses côtés, prendre le café, jouer au billard ou au whist, lire le journal. En se mêlant ainsi aux réunions banales de la vie mondaine, un prêtre lui semblait jouer un rôle peu digne du caractère auguste qu'elle aimait à lui attribuer: sur ce terrain en effet, ce n'était plus un prêtre, c'était l'abbé, le curé, — comme on disait le percepteur ou le notaire. C'était un homme pauvre qu'on mettait volontiers au bout d'une table avec les enfants. Elle ne voyait pas là de l'humilité, mais de l'humiliation. Elle exprimait même, dans sa langue, la pensée que les inconvénients de ces relations familières avec ses riches paroissiens suivaient le prêtre jusque dans son église, où il demeurait l'obligé subalterne de ceux dont il n'eût jamais dû être que le supérieur spirituel. Peut-être alors se croyait-il forcé par reconnaissance, par politesse, de tolérer des paroles, des pratiques, des scènes contre lesquelles sa conscience, plus libre, eût protesté. — Bref, ces circonstances et quelques autres de même nature, qu'elle avait sans doute interprétées légèrement, lui avaient mis de la tristesse et du désordre dans l'esprit; mais la soirée de la veille lui avait ouvert les yeux: elle demandait pardon à l'abbé Renaud de l'avoir méconnu. Rien ne pourrait ébranler désormais le respect dont il l'avait pénétrée; seulement ce qui ne pouvait plus la troubler, elle, pouvait en troubler d'autres.

— Et voilà pourquoi, mon père, dit-elle en finissant, vous serez peut-être bien aise de savoir ce qui s'est passé dans ma tête et dans mon coeur, quoique ce ne soient que la tête et le coeur d'un enfant.

Pendant ce discours, dont nous n'avons présenté que la substance, le visage de l'abbé Renaud avait pris peu à peu l'expression d'une gravité inquiète et presque douloureuse. Son intelligence, plutôt paresseuse que faible, semblait s'éveiller à des clartés qui lui causaient une sorte d'éblouissement. Sa conscience, profondément honnête, était bouleversée. Il ne cherchait point à s'atténuer les torts qui lui étaient reprochés; il se les exagérait plutôt et en étendait la portée bien au delà des circonstances particulières à Sibylle. Il repassait rapidement dans son esprit tout le cours de sa vie pastorale et se demandait avec anxiété si la tiédeur de son troupeau spirituel et les scandales dont sa paroisse avait pu être affligée ne devaient pas être imputés à ses défaillances personnelles, qui avaient compromis le prestige et l'autorité de la parole divine; mais n'y eût-il eu que Sibylle au monde, il ne se pardonnait pas d'avoir pu contribuer à détourner de la foi cette jeune âme dont il sentait la valeur exquise. Il se promettait du moins de réparer sa négligence, de secouer sa mollesse, de fortifier son esprit par l'étude et la méditation, de purifier sa vie par les privations, de tout faire pour s'élever à la hauteur morale où l'appelait cette douce voix qu'il n'était pas loin de croire inspirée. Ces dignes pensées prêtaient à ses traits et à son accent une noblesse touchante, quand, après quelques minutes de muet recueillement, il répondit à Sibylle:

— Je vous remercie, ma fille; je ne suis plus jeune, mais à tout âge on peut devenir meilleur, et je le prouverai, avec l'aide de Dieu.

Ces notions idéales sur la vie et sur le caractère du prêtre, que Sibylle venait de lui indiquer naïvement, n'étaient point d'ailleurs pour l'abbé Renaud une conception nouvelle. Il n'avait qu'à descendre dans son souvenir pour y retrouver ces généreuses imaginations mêlées à la ferveur première de sa studieuse jeunesse. C'était bien ainsi, c'était bien sous cet aspect à la fois humble et grand qu'il avait rêvé, dans sa pauvre chambre d'étudiant et dans sa cellule de novice, la destinée, les devoirs, les austères douceurs de son ministère; mais, une fois aux prises avec la réalité et engagé dans les complications de la vie sociale, il s'était laissé glisser sur la pente commune et s'était assoupi peu à peu dans la routine. Quelques songes d'ambition qu'il avait eus autrefois étaient tombés avec le reste; c'était en vain qu'on lui offrait des cures plus importantes que celle de Férias; il ne voulait rien, il était heureux. Il n'aimait pas la peine, et il en avait peu dans sa petite paroisse. On l'y gâtait d'ailleurs. Né dans une ferme, il était l'hôte et le commensal quotidien des plus grands personnages du pays, chez lesquels il portait le respect un peu servile d'un fils de la glèbe pour son seigneur. Bref, le jeune diacre enthousiaste était devenu un brave curé de campagne, honnête, effacé, apathique et vivant bien: — mais qu'une circonstance exceptionnelle vînt frapper sur cette âme endormie, elle en faisait jaillir soudain la flamme évangélique, et au fond ce vieillard ami de ses aises, indolent et timide, était toujours prêt pour le martyre.

C'était précisément au martyre qu'il se dévouait en ce moment même avec résolution, et au plus difficile de tous peut-être, au martyre froid et patient qui chaque jour, à chaque heure, se résigne au sacrifice de quelque douce habitude, de quelque goût enraciné, de quelque faiblesse chère. Depuis longtemps, du reste, cet excellent homme était entré dans cette voie d'abnégation en prenant chaque nuit plusieurs heures sur son sommeil pour élever son enseignement au niveau de l'intelligence de Sibylle; dès cet instant, Sibylle fut étonnée de ne plus sentir, dans les explications dont il accompagna sa leçon, la molle banalité qui les caractérisait autrefois. Déjà son langage était empreint d'une pensée plus personnelle, plus précise et plus haute.

L'arrivée du marquis et de la marquise interrompit la leçon. Pendant qu'ils échangeaient avec le curé d'expansives félicitations, un coup de sonnette impérieux retentit, et l'on vit s'avancer, à travers les allées bordées de buis, la superbe madame de Beaumesnil, serrant sur son corsage une brassée de fausses fleurs aux nuances éclatantes. Après s'être suffisamment informée de la santé de l'abbé et suffisamment étonnée de l'amendement de Sibylle:

— Enfin, mieux vaut tard que jamais, dit-elle.

Elle demande la clef de l'église. Le curé pâlit un peu et regarda Sibylle à la dérobée.

— La clef de l'église!… Pourquoi faire, madame?

— Mais, curé, pour mettre ces fleurs dans les vases de l'autel… Vous savez que personne ne s'y entend comme moi… Et, à propos, vous ne m'en dites rien de mes fleurs? Elles m'ont donné assez de mal pourtant, surtout les tulipes… Mais quand on travaille pour le bon Dieu, il ne faut pas craindre la peine, n'est-ce pas, curé?

— Non, madame, et vos fleurs sont très-belles; mais, si vous le permettez, je les placerai moi-même sur l'autel avec l'aide de mon sacristain. Cela me semble plus convenable.

A cette réponse, madame de Beaumesnil demeura un instant comme pétrifiée, la bouche entr'ouverte et l'oeil fixe; on lui refusait tout simplement les clefs de sa maison; l'église, en effet, était pour elle comme sa propre chambre; on l'y voyait presque chaque jour, perchée sur les chaises et même sur l'autel, faire le ménage, époussetant, arrangeant, combinant, — et parfaitement convaincue que ces petits travaux la sanctifiaient à tel point qu'elle pouvait hardiment, en sortant de là, cultiver à coeur joie le sept péchés capitaux. Dès qu'elle put parler:

— Ah çà! dit-elle d'une voix aigre, qu'est-ce que cela signifie, mon cher abbé? Si vous ne voulez plus que je m'occupe de la décoration de votre église, dites-le!

— Tout ce que vous voudrez bien me donner pour mon église, madame, sera reçu avec reconnaissance; mais si vous avez la bonté d'y réfléchir, comme j'y ai réfléchi moi-même, vous penserez, j'en suis sûr, que la dignité du culte souffre de ces interventions étrangères. Les soins de l'autel ne regardent que moi et ceux que j'y commets sous mes ordres, dans le secret du sanctuaire. Remettez-moi vos fleurs, et je les offrirai à Dieu en votre nom.

Madame de Beaumesnil brandit brusquement le bouquet de fleurs artificielles, et l'on entendit un cliquetis de papier froissé, puis, se dirigeant à grands pas vers un vieux tonneau où croupissait une eau bourbeuse destinée à l'arrosage, elle y jeta violemment le bouquet. Après cet exploit, elle vint tomber sur le banc, fondit en larmes, et fut en proie à la moins intéressante des attaques de nerfs.

On la calma comme on put. Elle parut se rendre peu à peu aux paroles affectueuses du curé, et finit même par l'inviter à dîner; mais il refusa, comme il avait déjà refusé l'invitation des Férias, en alléguant le prétexte de sa santé.

Cependant, lorsqu'après le départ de ses hôtes, l'abbé Renaud se fut assis devant sa petite table solitaire, sur laquelle fumait un pigeon des plus maigres, flanqué d'un triste coulis d'épinards, il sentit un moment, — il était homme! — le coeur et l'appétit lui manquer à la fois.

— Est-ce que vous êtes malade, monsieur le curé? dit la vieille Marianne de son ton bourru. Vous ne mangez pas!

— Un peu de fatigue, Marianne, un peu de fatigue.

— Votre café va vous remettre, allez!

Il hésita quelques secondes; puis, avec un profond soupir:

— Je ne prendrai pas de café, Marianne; je n'en prendrai plus à l'avenir.

— Bon! Qu'est-ce que c'est encore que cette lubie-là? Avisez-vous de changer vos habitudes à votre âge, et vous verrez qu'on vous portera en terre avant six mois!

— Soit, Marianne; on me portera en terre.

Et il alla s'enfermer dans l'église.

Pendant les jours et les mois qui suivirent, la conduite de l'abbé Renaud, dans son intérieur comme au dehors, répondit à la fermeté de ce début. Il se cloîtra dans son presbytère, où l'on sut qu'il menait la vie frugale et recueillie d'un cénobite. A la mortification de quelques-uns, mais à la grande édification de tous, il rompit toutes les relations qui n'avaient pas pour objet direct les devoirs de son ministère, et, ne se montrant plus que dans l'exercice de ses saintes fonctions, une sorte d'idée solennelle devint peu à peu inséparable de sa présence et de sa personne. Outre le respect public, il gagna, par cette gravité de moeurs, une indépendance précieuse; il resta maître dans son église; il put en écarter tous ces empiétements laïques qui, sous couleur de dévotion, tournent si souvent au scandale: il en bannit tous les abus qui s'y étaient introduits à l'abri de sa complaisance, et dont la décence du culte était parfois étrangement altérée. — Parmi ces heureuses réformes, lesquelles, comme on s'en doute, n'allèrent point sans résistance et sans combats, nous n'en citerons qu'une, parce qu'elle fut particulièrement réclamée par Sibylle. Le chevalier Théodore Desrozais daignait, comme nous l'avons dit, chanter au lutrin tous les dimanches. Cet honneur qu'il faisait à Dieu était en même temps pour les fidèles un agrément des plus vifs, car le chevalier, qui était connu dans le pays pour un bon compagnon, ne pouvait paraître dans aucun lieu sans éveiller des pensées joviales; il portait ce privilège jusqu'au pied de l'autel, et il n'était pas rare qu'il outrât son rôle de plaisant accrédité jusqu'à égayer les cérémonies sacrées tantôt par quelques paroles saugrenues lancées dans l'auditoire, tantôt même par de bizarres intonations nasales dont il jugeait charmant d'entremêler la psalmodie. Le curé avait toujours, au fond du coeur, gémi de ces licences; elles étaient souverainement odieuses à Sibylle. Quelques avertissements amicaux n'ayant pu réprimer les bouffonneries intempestives du chevalier, l'abbé Renaud en vint à lui interdire formellement les approches du lutrin. Cette mesure, s'unissant peut-être à quelques sévérités pastorales d'une nature plus confidentielle, exaspéra le chevalier. Le dimanche suivant, il ne parut pas à l'église, et il fit savoir qu'il avait emprunté au juge de paix les oeuvres de Voltaire. Pendant six semaines environ, il se plongea dans ces lectures philosophiques et courut les campagnes en répétant que les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense; puis, l'agitation de ses humeurs s'étant résolue tout à coup en une violente attaque de goutte, il renvoya soudain le Voltaire au juge de paix, et fit mander le curé, qui se rendit aussitôt à son appel.

On peut croire que la réconciliation du chevalier avec son pasteur fut sincère, car ce vieil étourdi était bon homme au fond; mais cet incident ulcéra le coeur vaniteux de madame de Beaumesnil, et porta au comble le ressentiment qu'elle nourrissait contre l'abbé Renaud depuis la fatale scène du bouquet. Les réformes successives accomplies par le curé l'avaient personnellement atteinte en beaucoup de points, et la pensée que Sibylle était dans une certaine mesure l'inspiratrice de ces innovations, n'avait nullement atténué l'irritation qu'elles lui causaient. Au fait, madame de Beaumesnil était malheureuse: sa haute réputation de piété et la suprématie qu'elle s'arrogeait dans le canton en matière religieuse ne reposant que sur son intimité avec le curé, qu'on ne voyait plus au manoir, et sur quelques menues pratiques de dévotion aisée, qu'elle ne pouvait plus étaler en public, tout l'édifice de son orgueil s'écroulait. Il fallait désormais, si elle voulait passer pour une sainte femme, qu'elle eût quelques vertus chrétiennes. Cela était dur. Il lui vint une idée qui lui parut meilleure. Elle partit un beau matin pour la ville de ***, chef-lieu du diocèse dont relevait la paroisse de Férias. Malgré le mystère dont elle entoura ce voyage, on sut qu'il avait pour objet d'obtenir de l'autorité compétente qu'une vieille chapelle attenante au manoir de Beaumesnil fût rendue au culte, et qu'un chapelain spécial fût affecté à la desservir. De cette façon, madame de Beaumesnil aurait eu son église, son prêtre et son Dieu à elle, dont elle aurait fait ce qu'elle aurait voulu, ce qui eût été de la dernière commodité. Par malheur, l'autorisation qu'elle sollicitait lui fut refusée, et quoiqu'elle n'eût pas d'ailleurs absolument perdu son voyage, comme on le verra bientôt, elle en rapporta une nouvelle dose de fiel et de malignité. Les viles passions qui l'agitaient ne manquèrent pas de trouver des complaisants et des complices, comme elles en trouveront toujours dans ce misérable monde, tant qu'il y aura quelque mérite à rabaisser, quelque beauté à flétrir, quelque juste à crucifier, et dès ce moment un système de calomnies, de tracasseries et de vexations de toute nature s'organisa contre le curé avec cet art de perfidie souterraine où les mauvais dévots excellent.

Les dégoûts dont l'abreuvaient ces pharisiens de village, se joignant à ses excès de travail et aux rigueurs ascétiques de son régime, éprouvèrent cruellement le courage et même la santé de l'abbé Renaud. Sibylle elle-même ne tarda pas à s'inquiéter de lui voir prendre les apparences physiques des sains légendaires dont il avait pris les vertus. Elle confia ses alarmes à ses parents, et, sur leur conseil, elle eut à ce sujet une conférence avec la fidèle Marianne. La vieille servante lui fit un accueil médiocre, car l'influence étrange que l'enfant avait usurpée sur son maître ne lui échappait pas.

— Pardié! sans doute, dit-elle, c'est assez clair qu'il dépérit, et qu'il prend à grands pas le chemin du paradis, le pauvre homme! mais à qui la faute, mam'zelle? Il y a assez longtemps que je lui dis que vous le ferez tourner en bourrique et en esquelette!

Malgré ses préventions, Marianne finit par céder au charme de cette nature angélique, et il y a apparence qu'un traité d'alliance fut signé entre elles; car dans l'après-midi du même jour, comme le curé terminait à la hâte un de ses repas d'ermite, il ne fut pas peu surpris de respirer tout à coup dans l'atmosphère de sa petite salle un arome depuis longtemps oublié. L'instant d'après, Marianne plaçait devant lui une tasse de café fumante.

— Mais, Marianne, dit-il, devenez-vous folle? Vous savez que, depuis plus de six mois, je ne prends pas de café!

— Bah! dit la vieille femme en grimaçant un sourire; quand vous saurez quelle main a préparé celui-là, vous le prendrez, j'en réponds!

— Comment! quoi? quelle main?… reprit le curé en la regardant d'un air interdit.

La riante apparition de Sibylle dans le cadre de la porte lui expliqua le mystère.

L'abbé Renaud remarqua, à dater de ce jour, que les talents économiques et culinaires de Marianne se développaient dans des proportions étonnantes, puisque, sans aucune augmentation de dépense, son menu lui paraissait chaque jour plus fortifiant, tant elle mettait d'art à le choisir et à l'apprêter.

— Vous voyez, ma fille, lui disait-il avec bonhomie, que je n'avais pas tort de vous reprocher quelquefois un peu de négligence, et qu'avec du soin et de l'ordre on fait des miracles.

A quoi Marianne haussait les épaules sans répondre.

Cependant l'instruction religieuse de Sibylle avait suivi son cours et touchait à son terme. — L'abbé Renaud, se rendant un jour au château pour donner à mademoiselle de Férias, qui avait alors une douzaine d'années, une de ses dernières leçons, rencontra le facteur, qui lui remit une lettre scellée des armes épiscopales. Il s'assit pour la lire sous un des arbres du chemin. Il l'eut à peine parcourue qu'il devint pâle comme un mort. Il se baissa avec peine vers une source qui coulait près de là dans le fossé, y puisa de l'eau avec sa main et ne but quelques gorgées, puis il se remit en route d'un pas chancelant. Comme il arrivait au château, M. et madame de Férias, frappés du bouleversement de ses traits, l'interrogèrent avec anxiété: il leur tendit en soupirant la lettre qu'il venait de recevoir. Elle contenait un avertissement sévère et même menaçant: on lui reprochait son esprit de novation et de désordre, ses discussions avec son conseil de fabrique, mais par-dessus tout ses relations d'intimité avec des personnes appartenant à la secte protestante, qui semblaient exercer sur lui un empire scandaleux, et qui le poussaient dans des voies à peine orthodoxes. Ce dernier grief, qui était celui auquel on paraissait attacher le plus de gravité, reposait sur un fait véritable, bien qu'on en tirât des conséquences erronées: depuis quelques mois, en effet, une intelligence amicale, fruit d'une mutuelle estime, s'était établie entre l'abbé Renaud et miss O'Neil. Miss O'Neil, prise de vénération pour les vertus du vieillard, se plaisait à lui témoigner sa déférence en assistant plus régulièrement qu'autrefois à ses leçons, qui présentaient d'ailleurs plus d'intérêt que par le passé. Le curé, qui avait du reste abandonné toute idée de prosélytisme vis-à-vis de l'Irlandaise, se montrait touché d'un respect et d'une sympathie dont il appréciait la valeur. Leurs relations se bornaient là, et la méchanceté la plus noire avait pu seule y trouver le prétexte d'une dénonciation.

— Je n'en ferai ni plus ni moins, dit tristement l'abbé Renaud en reprenant des mains du marquis la lettre comminatoire, car, où il n'y a rien, le roi perd ses droits; mais je crains bien de ne plus rester longtemps parmi vous. Tout ce que je demande, c'est de pouvoir remettre Sibylle entre les mains de Dieu; il fera de moi ensuite ce qu'il voudra.

Il trouva Sibylle en compagnie de miss O'Neil dans une salle qui précédait la bibliothèque et qui était particulièrement réservée aux études de l'enfant. Ayant épuisé depuis quelque temps son enseignement dogmatique, il avait cru devoir consacrer deux ou trois semaines qui lui restaient encore avant la première communion de Sibylle, à lui retracer une histoire générale de l'Eglise. Par un hasard singulier, il avait à parler ce jour-là de la réforme et de la naissance du protestantisme. Miss O'Neil lui offrit de se retirer.

— Oh! mon Dieu, non! dit-il; pourquoi?

L'Irlandaise, les yeux penchés sur un ouvrage de broderie, reprit alors l'attitude muette et réservée qu'elle avait coutume de garder pendant les leçons du curé. Il rappela d'abord brièvement les détails historiques de la révolution religieuse du XVIe siècle; venant ensuite au commentaire moral de ce grand fait, il s'exprima ainsi, avec ce mélange de simplicité et d'élévation qui était devenu de jour en jour l'accent de son langage:

— En résumé, ma fille, personne ne peut nier qu'à cette époque l'Eglise catholique et la cour de Rome en particulier ne fussent en proie à des abus et à des scandales affligeants; mais ces désordres n'étaient qu'à la surface; l'Eglise avait en elle-même, dans sa constitution, dans ses propres forces, dans ses lois, dans sa liberté, tous les éléments de sa régénération: elle l'a prouvé. La conscience publique avait donc raison de réclamer des réformes; mais fallait-il les chercher dans les ruines du temple? Fallait-il, pour corriger quelques abus passagers, renverser l'oeuvre des siècles, l'oeuvre de tant de génie et de vertu, cet édifice de l'unité de la foi, dont j'ai essayé de vous faire concevoir la grandeur? Fallait-il briser cette chaîne irréparable de traditions qui, de concile en concile, de saint en saint, d'apôtre en apôtre, remontait fidèlement jusqu'au Christ lui-même, rompre à jamais cette union touchante et sublime de tous les enfants de l'Evangile au pied des mêmes autels, autour de la même table? — Non, il ne le fallait pas. L'impatience de l'orgueil et des passions humaines perdit tout. Il faut être patient devant les choses éternelles. — Il y a des jours, ma fille, où le ciel se voile: il n'en est pas moins le ciel, et l'on attend avec confiance le soleil du lendemain. La même confiance n'était-elle pas permise, et même commandée vis-à-vis de l'Eglise obscurcie, mais restée pure sous ses voiles? Ceux qui la profanaient étaient des hommes: ils pouvaient s'amender; en tout cas, ils devaient mourir. Il fallait attendre; au lieu d'attaquer et de détruire, il fallait prier et espérer… Et comment ne pas espérer? L'Eglise n'avait-elle jamais, avant cette époque, traversé des jours sombres? n'en était-elle pas sortie avec tout son éclat? Dieu ne pouvait-il d'une heure à l'autre susciter une fois de plus un saint pontife, de sains évêques? Il lui faut si peu de chose pour toucher les esprits et transformer les coeurs! Le souffle d'un enfant y suffit… Je suis bien humble sans doute, ma fille, pour entrer en comparaison avec ces grandeurs… Mais voyez cependant! Moi aussi, j'ai été un scandale; moi aussi, j'ai été pour vous, pour d'autres peut-être, une cause de trouble, de doute, d'éloignement de Dieu! Eh bien, votre faible voix m'a parlé, et j'ai tâché d'être moins mauvais… J'ai prié, j'ai veillé, j'ai souffert, et ma foi a été justifiée: Dieu vous a reprise, et quoiqu'il m'éprouve, je sens qu'il me pardonne!

En achevant ces mots, la voix du vieillard tremblait: il se leva, comme n'étant plus maître de son émotion, et entra brusquement dans la pièce voisine.

La bibliothèque du château, où l'abbé Renaud venait de se réfugier, était une vaste salle, à laquelle des solives saillantes, des meubles rares, des armoires s'élevant jusqu'au plafond, et la couleur uniforme du vieux chêne noirci par les années, prêtaient un caractère claustral. Il s'y promena quelque temps à grands pas, en passant par intervalles une main sur ses yeux; puis il se laissa tomber dans un fauteuil, près d'une grande table qui occupait le centre de la pièce, et demeura plongé dans une méditation dont la contraction de son visage révélait les douleurs.

La porte s'ouvrit tout à coup en face de lui: il se leva, et vit entrer M. et madame de Férias, suivis de Sibylle, qui tenait miss O'Neil par la main. Un air si particulier de mystère et d'allégresse illuminait les traits de tous ces personnages, que le curé, sans concevoir ni soupçonner la part qui pouvait lui revenir dans cette joie publique, sentit son coeur bondir dans sa poitrine.

Le marquis et la marquise, s'effaçant un peu, firent signe à
Sibylle de s'avancer; Sibylle s'avança, tenant toujours miss
O'Neil par la main.

— Mon père, dit-elle, voici miss O'Neil qui se fait catholique, et qui veut communier avec moi.

L'abbé Renaud étendit soudain ses deux bras par un geste d'étonnement inexprimable: ses joues maigres et pâles se teignirent de pourpre, et ses yeux incertains, après avoir interrogé chacun des assistants, s'arrêtèrent sur ceux de miss O'Neil.

— C'est vrai, monsieur le curé, dit-elle.

Le pauvre homme alors chercha des paroles et n'en trouva pas; ses yeux se remplirent d'eau; il indiqua de la main qu'il ne pouvait parler; il tomba à genoux sur le parquet, et, appuyant sa tête grise sur la table qui était devant lui, il se mit à sangloter avec une telle violence, qu'on entendait le bruit de son front heurtant le bois.

Peu de jours après, la nouvelle se répandit dans le pays que l'évêque de *** était arrivé au château de Férias: le prélat avait cédé en effet à la prière du marquis; il avait cru juste de donner à l'abbé Renaud une éclatante réparation, et il voulut recevoir lui-même l'abjuration de miss O'Neil. L'instruction religieuse de l'Irlandaise fut d'ailleurs jugée si complète qu'on put la dispenser du noviciat usité en de pareilles circonstances.

Ces événements avaient été, comme on pense, des coups de foudre pour madame de Beaumesnil et pour son troupeau: le jour où elle connut l'arrivée de l'évêque à Férias, elle prit son parti, et alla se jeter tout en larmes aux pieds de l'abbé Renaud, qui eut la bonté de l'embrasser. Elle passa de là dans les bras de M. de Férias, qu'elle avait cessé de saluer, puis dans les bras de Sibylle et dans ceux de miss O'Neil, criant à travers ses pleurs "qu'elle avait la tête un peu vive, un peu près du bonnet, mais un coeur d'or, qu'on retrouvait toujours!"

La première communion de Sibylle et de miss O'Neil eut lieu le 1er mai. Le printemps était cette année-là tiède et doux. Pendant la nuit qui précéda ce grand jour, un rossignol, qui chantait habituellement dans les bois de Férias, s'exalta fort et redoubla de trilles merveilleux: il essayait de lutter avec les sons de harpe extrêmement mélodieux qui s'envolaient par une fenêtre entr'ouverte du château.

Jacques Féray se trouvait le lendemain dans le cimetière au moment où Sibylle le traversa, toute blanche comme une marguerite qui vient d'éclore. Elle lui sourit en passant, et on remarqua que pour la première fois depuis quinze ans Jacques Féray franchit ce jour-là le seuil de l'église. Il resta près de l'entrée, suivit la cérémonie avec un intérêt profond, et vers la fin, — pensant vaguement sans doute à sa petite fille morte, au ciel, aux anges, — il pleura.

SECONDE PARTIE

I

CLOTILDE

Nous ne nous étendrons pas sur les trois ou quatre années qui suivirent la première communion de Sibylle. Pour elle et pour ceux qui l'entouraient, ce fut une ère de parfaite félicité. Ses vives aptitudes, en musique et en peinture surtout, prirent sous la direction de miss O'Neil des développements qui touchaient au talent, et dont elle se charmait elle-même en charmant les autres. En même temps son intelligence, plus largement éclairée et s'assouplissant d'ailleurs aux premiers contacts de l'expérience, perdit peu à peu cette rigidité de l'enfance qui avait été l'excès et le défaut de ce caractère. Puis le coeur de la femme s'éveillait en elle, et tempérait d'une teinte plus douce la sévérité de ses grâces.

Cette phase nouvelle de sa vie morale se traduisit dans l'ordre religieux par un trait digne d'intérêt. Peut-être a-t-on remarqué chez Sibylle, dans la première partie de ce récit, une disposition d'esprit dont son aïeul n'avait pas laissé de se préoccuper, une étrange tendance à s'élancer pour ainsi dire d'un seul bond jusqu'à Dieu en négligeant les intermédiaires. Ce penchant était particulier sans doute dans une certaine mesure aux instincts de Sibylle; mais il était aussi de son âge. L'âme des enfants, volontiers passionnée et enthousiaste, n'est point tendre. Aussi l'Ancien Testament est-il leur livre plutôt que le Nouveau. L'idée simple de Dieu saisit immédiatement leur intelligence et la domine; mais le drame évangélique, quoiqu'il intéresse leur curiosité par des représentations figurées qui sont pour eux des jouets, ne parle véritablement ni à leur pensée ni à leur coeur. Le sens divin de ce grand mystère leur échappe absolument, et ses parties humaines ne les touchent pas. C'est seulement quand, au premier souffle des passions, le coeur s'attendrit, que le Christ y entre — comme un Dieu, mais aussi comme un ami.

Cette modification du sentiment religieux, que nous croyons généralement vraie, le fut du moins pour mademoiselle de Férias. Ce qui n'avait été pour elle durant tout le cours de son enfance qu'un article de foi un peu effacé sembla prendre vie dans sa pensée: la poésie incomparable de l'Evangile la captiva profondément, et elle eut à un haut degré la seule idolâtrie permise à une chrétienne, l'idolâtrie du Christ. Elle aimait, dans ses entretiens avec miss O'Neil et avec le curé, à s'exalter sur ce texte, à rappeler les épisodes les plus touchants de cette pure existence, à admirer le mélange d'impassibilité divine et de faiblesse humaine qui en est le saisissant caractère: elle passait de douces heures dans ces enthousiasmes partagés, tantôt prolongeant avec l'Irlandaise ses promenades du soir à travers les bois, pendant que l'or des étoiles étincelait sur le dais sombre du feuillage, tantôt assise près du vieux prêtre sur le gazon de la falaise, regardant vaguement l'horizon en feu, ou égrenant d'une main distraite les grappes bleues des bruyères.

L'empire que Sibylle avait pris sur l'esprit du curé ne s'était pas affaibli; mais avec les années la forme s'en était adoucie et comme détendue. Mademoiselle de Férias commençait à sourire de quelques excès de son propre zèle. Son intervention dans les choses religieuses ne se faisait plus sentir qu'à de rares intervalles, et chaque jour avec une nuance de tolérance plus marquée, surtout vis-à-vis de la personne du vieillard. Loin de le pousser désormais dans la voie de l'ascétisme, elle employait d'innocentes ruses pour l'arracher de temps à autre aux rigueurs de sa solitude et de son régime. Toutefois sur les points qui lui paraissaient essentiels à la dignité de la religion, elle demeurait inflexible et n'hésitait pas à suggérer à l'abbé Renaud des conseils qui étaient aussitôt appliqués avec une docilité dont M. de Férias se divertissait avec la marquise.

— Ma chère, disait-il en riant, c'est une spiritualiste, et elle voudrait spiritualiser la paroisse!

Cette plaisanterie du marquis était la formule assez exacte des constantes aspirations de Sibylle et des tentatives méritoires de l'abbé Renaud. Nous n'entrerons à cet égard dans aucun détail nouveau sur des matières délicates que nous n'avons déjà sans doute que trop agitées, quoique nous ayons tâché d'y apporter la réserve respectueuse qu'elles commandent: il nous suffira de dire que, sous le régime pastoral de l'abbé Renaud, le culte fut pratiqué dans la paroisse de Férias avec une rare pureté, sans que le dogme parût en souffrir.

Ce fut vers cette époque que Sibylle eut l'avantage de faire connaissance avec la comtesse de Vergnes, son aïeule du côté maternel. Le comte de Vergnes avait eu à deux reprises, depuis la naissance de sa petite-fille, le courage de s'arracher à ses habitudes parisiennes pour venir passer trois ou quatre jours à Férias. Sibylle le connaissait donc depuis longtemps, et elle l'aimait, parce qu'il était aimable d'abord, et ensuite parce que son image lui apparaissait toujours dans un cadre magnifique où les bonbons, les poupées à ressort et les colliers de perles fines se mêlaient agréablement; mais elle avait eu le regret de ne jamais voir sa grand'mère de Vergnes, laquelle, pour ménager l'exquise sensibilité qui était une de ses prétentions, avait ajourné d'année en année des émotions dont elle s'était probablement exagéré la violence, car, en apercevant pour la première fois sa petite-fille dans le salon de la gare, elle l'envisagea avec beaucoup de calme, se retourna vers une vieille femme de chambre qui la suivait de près pour la soutenir au besoin, et lui dit tranquillement:

— Voyez donc, Julie! exactement, mais exactement moi à quinze ans! Cela me fait mal!… Pauvre petite!… Mon Dieu! ajouta-t-elle alors en embrassant Sibylle et en essuyant une larme dont la source restait assez mystérieuse.

On put croire pendant vingt-quatre heures que madame de Vergnes allait fixer sa résidence à Férias, tant elle se montrait sensible à la poésie de la campagne: les bois, la mer, les prairies, le chant des oiseaux, tout la ravissait; elle ne sortait point des transports.

— Mon Dieu! disait-elle à ses hôtes, que vous êtes donc heureux de vivre ici! Mais sentez-vous bien votre bonheur? N'y êtes-vous point trop habitués pour en bien savourer toutes les douceurs?… Ce calme, ce silence,… et puis ces bruits, ce vent dans le feuillage, ces bestiaux qui mugissent dans le lointain,… ces petits faisans, — ce sont des faisans, n'est-ce pas, ces petites bêtes jaunes?… Non? Ce sont des poulets,… simplement? Tiens! — Eh bien, ces petits poulets qui trottent derrière leur mère en faisant piau, piau,… comme c'est délicieux, mon Dieu! comme c'est intéressant! On passerait l'éternité à sa fenêtre… à voir et à entendre tout cela! Ah! voilà la vie,… la voilà!… La nature, la campagne! Mon Dieu! que vous êtes donc heureux de vivre ici!

Cependant le troisième jour au matin madame de Vergnes confia à la discrète Julie qu'elle n'avait point fermé l'oeil de la nuit.

— Vraiment, dit-elle, j'ignore, je ne conçois pas comment ils font pour dormir dan ce pays-ci. Moi qui suis habituée à la plus grande tranquillité (elle demeurait rue de la Chaussée-d'Antin), je ne me ferai jamais à ce tapage-là!… Il y a un tas d'oiseaux qui jacassent dès le point du jour… Mon Dieu! j'aime beaucoup à entendre chanter les oiseaux, certainement, mais il y a temps pour tout!… Et puis les vaches, les moutons qui hurlent dès l'aurore!… On se croirait dans l'arche, ma parole!… Et puis toujours ce vert épinard sous les yeux!… C'est à dégoûter du vert!… Ca devient un cauchemar, ce vert!… Je vois tout vert, moi, maintenant!… Donnez-moi donc ma petite glace carrée, ma bonne Julie! Eh bien, tenez, je me vois verte! Au surplus, ce n'est pas étonnant,… je dois l'être après une nuit pareille!

Le quatrième jour enfin, madame de Vergnes reçut une lettre qui fut censée la rappeler en toute hâte à Paris. Elle exprima d'amers regrets, se plaignit de sa destinée, et monta en wagon à midi.

— Allons, ma pauvre enfant, dit-elle en embrassant sa petite-fille au départ, tenons-nous, tenons-nous, point d'émotion! A bientôt, car, vous aussi, vous quitterez avant peu ce paradis pour notre enfer… Ah! voilà la vie, ma pauvre enfant! Adieu! adieu! Tenons-nous, ma chère petite!

Les déchirements de cette séparation n'étaient pas au-dessus de la force d'âme de Sibylle; mais elle eût trouvé en tout cas un appui et des consolations dans la cordiale intimité qui l'unissait alors à son amie Clotilde Desrozais. Clotilde était sortie du couvent depuis deux ans, et à son retour madame de Beaumesnil, sa tante, s'était empressée de la présenter à tout le voisinage. Mademoiselle Desrozais était d'ailleurs fort bonne à montrer: elle avait tenu amplement toutes les promesses de son enfance. Elle était grande, souple, ondoyante; elle avait une masse épaisse de cheveux noirs dont elle ne savait que faire; elle les tordait, elle les nattait, elle les repoussait en boucles sur la nuque, elle les retroussait en diadème sur son front. Ses bras, ses mains, ses épaules, modelés en plein marbre, faisaient songer aux déesses. Quand elle soulevait sa paupière un peu lourde, sa prunelle lançait un jet de flamme qui se noyait aussitôt dans un fluide velouté. — Sous le rapport moral, on se plut à reconnaître que Clotilde avait beaucoup gagné. Effectivement, comme pour donner raison aux principes de madame de Beaumesnil en matière d'éducation, l'enfant terrible, turbulente, opiniâtre, maussade, était devenue une jeune personne timide, modeste, parlant peu et à demi-voix, obligeante, prête à tout, même à faire un quatrième au whist, bref une demoiselle exemplaire.

Personne ne constata avec plus de plaisir que Sibylle ces heureuses modifications. Ne trouvant plus dans le caractère de Clotilde aucune des aspérités qui avaient autrefois inquiété son affection, elle se livra sans réserve au penchant de son coeur, et un commerce de relations presque quotidiennes s'établit entre elles. La beauté de son amie inspirait à Sibylle une admiration mêlée de fierté: elle aimait à la citer comme une espèce de type au-dessus duquel son imagination ne concevait rien. Clotilde se prêtait en souriant à cet enthousiasme: elle se laissait habiller, coiffer, draper en Romaine, en druidesse, en Juive, en Turque; puis Sibylle la dessinait ou la peignait sous ces divers aspects, en lui disant de temps à autre, dans ses impatiences d'artiste:

— Non! tu es trop belle, vois-tu! tu es affreusement belle! tu es ridiculement belle! Dieu! que c'est bête d'être beau comme ça!

Invectives dont mademoiselle Clotilde voulait bien ne pas se formaliser.

Elle entrait avec la même complaisance dans tous les goûts favoris de mademoiselle de Férias, et se faisait l'écho de ses sentiments, de ses rêves, de ses exaltations avec une facile ardeur, une sorte d'éloquence naturelle et une parfaite sincérité, car elle avait dans l'âme un océan de passion toujours prêt à se répandre, même sur le bien. Si quelque chose lui manquait, ce n'était pas le fonds, mais le discernement, la règle, la prédilection morale. Quoi qu'il en soit, les imaginations élevées, poétiques, généreuses, la passionnaient de très-bonne foi à ses heures, et elle paraissait même souvent, dans la chaleur de son langage, dépasser les aspirations les plus idéales de Sibylle.

Au milieu de leurs entretiens, Sibylle n'avait pas tardé à remarquer qu'on ne pouvait toucher certains sujets familiers entre jeunes filles sans que mademoiselle Desrozais ne prît aussitôt un air de mystère, de profonde mélancolie et d'incurable désespoir. Elle se décida donc à l'interroger sur le sens de ces attitudes.

— Tu es trop jeune, ma chère! dit mademoiselle Desrozais en secouant la tête et en soupirant douloureusement.

Cette réponse dilatoire ne fit, comme on pense, qu'enflammer la curiosité de Sibylle, qui flairant un roman dans l'existence de son amie, la supplia instamment de l'honorer de sa confiance. Clotilde résista quelque temps; puis enfin, après avoir fait jurer à Sibylle un éternel secret:

— Ma chère, lui dit-elle, telle que tu me vois, je ne me marierai jamais!

— Est-il possible? dit Sibylle en se rapprochant avec un redoublement d'intérêt.

— Cela est certain, reprit mademoiselle Desrozais, car j'aime quelqu'un, et celui que j'aime et dont je suis aimée ne peut m'épouser: les circonstances nous séparent à jamais.

— Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Sibylle; mais comment cela est-il arrivé? Où l'as-tu rencontré? Comment s'appelle-t-il?

— Je ne puis te dire que son nom de baptême: il s'appelle
Raoul… Pourquoi rougis-tu?

A ce nom de Raoul, Sibylle en effet avait rougi soudain jusqu'au front.

— Pourquoi rougis-tu? répéta Clotilde, dont le ton s'anima brusquement; est-ce que tu connais un Raoul? Réponds donc!

— Je rougis parce que tu me dis des choses qui me bouleversent… Où veux-tu que j'aie connu ton Raoul?

— Au fait, c'est impossible… Eh bien, ma chère, il avait une cousine qui était en même temps que moi au couvent, et qu'il venait voir assez souvent avec sa mère. Son air, sa figure m'intéressèrent tout de suite. Il faut te dire que ce n'est pas un très-jeune homme, de sorte que je m'imaginais que j'étais une originale, et qu'aucune de ces demoiselles ne pensait à le remarquer. Voici comment je fus détrompée: un jour, nous cherchions un jeu; une de ces demoiselles proposa que chacune de nous se mît à réfléchir aux jeunes gens qui venaient le plus souvent au parloir, et écrivît ensuite sur un petit papier le nom de celui qu'elle aimerait le mieux épouser, après quoi une de nous lirait à haute voix tous les petits papiers.

— C'est un drôle de jeu, dit Sibylle.

— Mon Dieu! c'était un jeu comme un autre… Enfin il fut accepté. Chacune écrivit en secret sur un carré de papier qu'elle mit ensuite dans une corbeille… Eh bien! quand on vint à faire la lecture des bulletins, ils portaient tous le même nom: Raoul!

— C'est très-bizarre, dit froidement Sibylle.

— Je vis par là que je n'étais pas aussi originale que j'avais pu le croire. Quelques jours après, ma chère, je me trouvais au parloir en même temps que lui, et, comme toujours, je m'apercevais qu'il me regardait beaucoup. Sa cousine, qui était mon amie, — quoique je ne l'aimasse guère au fond, — se leva tout à coup, fit un tour dans le parloir, et en passant auprès de moi elle me dit rapidement: "Ne bouge pas pendant cinq minutes!" — Je vis alors qu'il avait un album sur les genoux et qu'il dessinait… Il paraît, par parenthèse, qu'il peint divinement… Quand il eut fini, il m'adressa de la tête et des yeux un salut et un remercîment dont il m'est impossible de te rendre la grâce. J'avais été si troublée de tout cela qu'au moment de sortir, quand je me trouvai près de lui dans la foule, je laissai tomber mes gants que je chiffonnais dans ma main. Il les ramassa vivement, parut hésiter à me les rendre, puis définitivement il les garda en fixant ses yeux sur les miens avec une expression si profonde, si tendre, que mon coeur cessa de battre, et que je sentis dès ce moment que nous étions liés pour la vie.

Mademoiselle Clotilde, en achevant cette période, leva ses grands yeux vers le ciel, comme pour lui renouveler ses serments d'inviolable fidélité.

— Est-ce que c'est tout? demanda Sibylle.

— Sans doute. Que veux-tu de plus? Ne t'ai-je pas dit que nous étions liés pour la vie?

— Mais il me semble que non, dit Sibylle.

— Enfant! reprit mademoiselle Desrozais en haussant doucement les épaules. Sache donc que, huit jours après, mon amie m'informa d'un ton de mystère que son cousin, pressé par sa famille d'épouser une jeune fille très-noble, très-belle et très-riche, était parti brusquement pour la Perse. On lui supposait, ajouta mon amie avec un méchant regard, — car elle ne m'aimait pas au fond plus que je ne l'aimais, — quelque inclination qu'il n'osait avouer pour une personne sans fortune et sans naissance… Est-ce assez clair?… Pauvre Raoul! c'est pour moi qu'il a affronté l'exil et peut-être la mort,… car souvent on ne revient pas de ces pays lointains. Eh bien, tu vas rire, Sibylle, mais je me considère comme sa veuve,… et il m'arrive la nuit de pleurer sur lui et sur moi, comme si nous étions morts tous deux.

Quelques larmes charmantes tombèrent avec ces derniers mots de Clotilde, et Sibylle, entièrement persuadée, les recueillit une à une de ses lèvres émues.

C'était dans une des allées les plus solitaires du parc que les deux jeunes filles se livraient à ces affectueux épanchements. Elles furent troublées soudain par un bruit de voix qui se faisait entendre à peu de distance; en même temps un chien de chasse accourut d'un air affairé près du banc sur lequel elles étaient assises, et se mit à quêter leurs caresses.

— Mon Dieu! mon Dieu! dit Clotilde en se levant à la hâte, qui vient donc là? à qui ce beau chien?

On vit alors apparaître au détour de l'allée le marquis et la marquise de Férias, accompagnés d'une dame étrangère qui avait passé le bel âge de la vie et d'un jeune homme mince, blond, élégamment vêtu, qui tordait une cravache dans ses gants lilas. A cet aspect, la veuve inconsolable du pauvre Raoul porta rapidement la main à ses yeux humides, à ses bandeaux en désordre, à ses boucles, à ses nattes, à ses jupes, et en deux secondes elle était parée pour le combat.

— Ah! dit tranquillement Sibylle, ce sont probablement les
Val-Chesnay. Ma grand'mère les attend depuis huit jours.

Sibylle accomplissait alors sa quinzième année, et l'intérêt de son avenir paraissait exiger qu'on ne retardât pas beaucoup plus longtemps le moment de son entrée dans le monde et de sa présentation sur la grand théâtre parisien. M. et madame de Férias, sans reculer devant le sacrifice que leur conscience leur imposait, en sentaient profondément la rigueur. Ils avaient eu la pensée de prévenir une séparation, qui pour eux menaçait d'être sans retour, en assurant à leur petite-fille, dans le pays même, un établissement digne d'elle; mais après s'être livrés à quelques vaines recherches dans le cadre étroit où leur vie retirée les renfermait, ils avaient bientôt renoncé à ce vague dessein, qui leur semblait d'ailleurs entaché d'égoïsme.

Cependant un ami, confident de leurs angoisses, avait poursuivi de son côté la même entreprise: cet ami était l'évêque de ***, avec lequel les Férias n'avaient pas cessé d'entretenir, depuis la conversion de miss O'Neil, un commerce de relations plus que courtoises. Ce prélat, esprit bienveillant et un peu ardent auquel les grâces et les bizarreries même de Sibylle avaient inspiré un vif intérêt, crut pouvoir annoncer un jour au vieux marquis qu'il avait découvert pour cette petite-fille, qui mettait le trouble dans l'église, un mari qui avait fort la mine d'être un phénix. "J'ai cherché cet oiseau rare, dit-il, dans tout mon diocèse, pendant ma tournée pastorale, et, suivant l'usage, je l'ai trouvé à ma porte, en rentrant. C'est le jeune baron de Val-Chesnay, dernier représentant des Val-Chesnay Mérinville, un nom qui ne vaut pas le vôtre, monsieur le marquis, mais qui est bon. La fortune est immense, égale pour le moins à celle que peut espérer votre petite iconoclaste… Tenez! vous pouvez voir par cette fenêtre l'hôtel de Val-Chesnay, en face du mien… Et précisément voici le jeune Roland qui monte à cheval dans la cour: un joli garçon comme vous voyez,… un peu jeune, vingt-quatre ans à peine, mais c'est un beau défaut; d'ailleurs mademoiselle de Férias elle-même peut attendre… Cette vieille dame qui caresse le cheval, en lui recommandant d'être sage, est la mère naturellement,… une sainte, — pas un aigle, mais une sainte. Elle a fait élever son fils sous son aile dans les meilleurs principes; elle ne l'a jamais quitté. Elle se trouve précisément à l'heure qu'il est dans une situation d'esprit analogue à la vôtre, appréhendant de ne pouvoir marier cet enfant en province et frémissant à la pensée de le plonger dans le tourbillon parisien… Quant au jeune homme, vous le verrez de plus près: il est bien,… il est bien! — Mon Dieu! il n'y a rien à dire,… mais il est bien! Enfin, vraiment, je crois que c'est une trouvaille… Tenez! voyez la mère! elle le suit jusque dans la rue;… elle monterait en croupe, si elle osait… Pauvre femme!"

M. et madame de Férias accueillirent cette ouverture avec transport. Peu de jours après, ils se rencontraient avec madame de Val-Chesnay et son fils dans les salons du palais épiscopal. Les deux mères, dévorées des mêmes anxiétés, se trouvèrent dès le premier moment sur le pied d'une expansive cordialité, et, après quelques politesses renouvelées à des intervalles convenables, les Val-Chesnay acceptaient l'invitation de venir passer une semaine ou deux au château de Férias, où les deux principaux intéressés seraient mis en présence, et appelés, si le coeur leur en disait, à ratifier les voeux de leurs familles.

Pendant toute la durée de ces préliminaires, M. et madame de Férias s'étaient fait un devoir scrupuleux de maintenir Sibylle à l'écart des délicates négociations dont elle était l'objet: ils avaient couvert d'un prétexte plausible leur liaison soudaine avec les Val-Chesnay, dont Sibylle entendait souvent parler depuis quelque temps, mais qu'elle n'avait jamais vus. Se défiant de l'intérêt particulier qui les animait en cette affaire, ils s'étaient promis de dissimuler à leur petite-fille leurs dispositions personnelles, afin de lui laisser l'entière liberté de son choix. Ils avaient eu d'autant moins de peine à éloigner de l'esprit de Sibylle tout soupçon de la vérité, qu'initiée depuis son enfance aux projets d'avenir concertés pour elle, l'idée de son mariage ne se présentait jamais à son imagination qu'à la suite d'un séjour plus ou moins prolongé dans l'hôtel de Vergnes. — Ce fut donc avec une certaine curiosité, mais d'ailleurs avec une parfaite sérénité d'âme, que mademoiselle de Férias vit paraître sous ses ombrages héréditaires ce jeune homme qui s'avançait à sa conquête la cravache à la main. Le jeune baron, mieux instruit qu'elle apparemment, rougit d'une manière sensible en la saluant, et madame de Val-Chesnay, après lui avoir pris les mains et l'avoir un instant couvée d'un regard de convoitise maternelle, la serra sur son cachemire avec une émotion dont Sibylle ne comprit pas l'opportunité.

A la suite d'une promenade que mademoiselle de Férias prit plaisir à diriger à travers les sites les plus intéressants du parc, on visita les serres et la féerique basse-cour. Pendant ces explorations, la gaieté tranquille, le langage animé de Sibylle, le goût et la simplicité avec lesquels elle démontrait les merveilles de son domaine, achevèrent de lui gagner le coeur de la vieille dame, qui ne tarissait point en exclamations enthousiastes, et qui par intervalles lançait à son fils des regards d'allégresse et de triomphe. M. et madame de Férias, ravis du succès évident de leur petite-fille, s'associaient aux douces émotions de la baronne, et, comme elle, nageaient dans les cieux. Le jeune baron lui-même, figure distingués, froide et flegmatique, donnait tous les signes de satisfaction qui pouvaient se concilier avec son genre de beauté, dont il était fier et auquel il aurait cru déroger cruellement en s'abandonnant aux inconvenances de l'enthousiasme. Une ombre de sourire se jouait dans ses favoris à l'américaine, et de temps à autre ses lèvres daignaient s'entr'ouvrir pour laisser tomber, comme des morceaux de glace, les mots: "charmant! délicieux! idéal!"

Clotilde seule faisait tache dans cet heureux tableau: elle suivait à quelques pas en arrière, tantôt caressant le chien du baron, tantôt paraissant plongée dans un abîme de mélancolie, quoiqu'elle ne perdît aucun des regards furtifs que sa beauté naissante arrachait à l'impassible jeune homme.

Mademoiselle Desrozais dîna au château avec sa tante. Quand on quitta la table, les deux jeunes amies, impatientes de se trouver seules après une longue contrainte, se dérobèrent pour un moment, et allèrent s'enfermer dans la bibliothèque, transformée depuis quelque temps en atelier. Sibylle se mit presque aussitôt à crayonner sur un bout de papier gris, répondant par de vagues paroles d'assentiment à l'éloge sans réserve que Clotilde crut devoir faire des nouveaux hôtes de Férias.

— Mais voyons, sérieusement, ma chère, dit Clotilde après une pause silencieuse, comment le trouves-tu?

— M. de Val-Chesnay? Oh! charmant! délicieux! idéal! dit
Sibylle en imitant plaisamment le ton empesé du baron.

— Ne t'y trompe pas, ma chère, reprit Clotilde, c'est un mari.

Sibylle ouvrit ses plus grands yeux, puis elle éclata de rire:

— Bah! dit-elle, quelle sottise!… Ah! cela vient bien!

Et présentant à Clotilde le dessin aux trois crayons qu'elle avait vivement esquissé:

— Tiens! le voilà, mon mari!

C'était, en effet, à ne pouvoir s'y méprendre, M. de Val-Chesnay lui-même avec ses favoris blonds poussées au roux et inondant ses épaules, une raie qui traversait le centre de sa tête comme un coup de hache, un col d'une roideur métallique, et une cravate bleue semée de pois blancs dont Sibylle avait fait des lunes. Cette tête absurde reposait sur un buste imperceptible, d'où sortait une énorme paire de gants du plus beau lilas, et que soutenaient les jambes grêles et arquées d'un cavalier consommé.

Clotilde ne put voir cette image grotesque sans tomber aussitôt dans une véritable convulsion de gaieté.

— Oh! dit-elle dès qu'elle put parler, je t'en prie, donne-moi cela!

— Mon Dieu! prends, dit Sibylle.

Clotilde lui sauta au cou:

— Tu es bonne, ma petite Sibylle.

Et, en effet, Sibylle était bien bonne.

Pendant ce temps, miss O'Neil communiquait discrètement à madame de Val-Chesnay quelques études peintes par son élève, devant lesquelles la digne baronne se pâma de confiance, tandis que le jeune Roland proférait du haut de son col l'épithète de "magistral!" Dès que Sibylle rentra dans le salon, elle fut sollicitée de mettre le comble à l'ivresse publique en exécutant un morceau, un rien, sur la harpe, — instrument que M. Roland de Val-Chesnay, rendu prolixe par les fumées des caves de Férias, qualifia d'idéal, — non-seulement, ajouta-t-il, à cause de sa forme délicieuse, mais encore parce que c'était vraiment un instrument charmant, surtout quand on en jouait bien. — Il n'y avait pas moyen de résister à ces éloquentes instances, et mademoiselle de Férias n'y résista pas.

Sibylle jouant de la harpe était généralement adorable; mais ce soir-là en particulier, vêtue d'une légère toilette blanche, avec de grandes manches tombantes comme des ailes déployées, sa gracieuse personne, sa jolie tête, ses yeux profonds et pleins de feu, son front couronné de nattes dorées, avaient une expression, une élévation, un rayonnement séraphiques. Le mot ange venait aux lèvres en la regardant et cessait d'être banal, tant il semblait fait pour elle. Toutefois le caractère de sa beauté, qui, surtout à ce moment de sa vie, était plutôt intellectuel que physique, devait médiocrement frapper un esprit aussi complétement dénué d'esthétique que l'était celui du dernier des Val-Chesnay. Aussi se contenta-t-il, lorsque Sibylle eut terminé, de frapper doucement l'un contre l'autre ses gants lilas (il les avait remis), en faisant à part lui l'observation pénible que sa fiancée était un peu maigre.

L'instant d'après, Sibylle, qui souffrait du rôle secondaire dans lequel son amie Clotilde avait langui tout le jour, la pria de se mettre au piano. Clotilde, après quelques cérémonies, s'y laissa traîner. Elle ôta ses gants d'un air rêveur, agita un instant ses magnifiques bras nus sous les favoris transatlantiques du jeune baron, qui était assis vis-à-vis d'elle à l'un des angles du piano, et après avoir quelque temps tourmenté le clavier, elle commença à chanter d'une belle voix de contralto un air célèbre de Donizetti: — O mon Fernand, — qui était son triomphe. Elle le chantait, en effet, et elle le chanta ce soir-là surtout avec un accent de mélancolie passionnée, auquel sa pâleur ardente, son oeil sombre et noyé, sa narine mobile, son corsage palpitant ajoutaient une couleur presque excessive. Il est vrai que toute cette magie pittoresque et sculpturale était perdue pour le plus grand nombre des assistants, groupés derrière la chaise de la chanteuse; mais elle ne l'était pas, Dieu merci, pour M. de Val-Chesnay, qui, occupant une position plus avantageuse, recevait en pleine poitrine une bonne partie des traits adressés fictivement au capitaine espagnol. Ce jeune homme ne s'était jamais sans doute trouvé à pareille fête. Clotilde avait cessé de chanter qu'il attachait encore sur elle son oeil gris et morne, tandis que sa bouche entr'ouverte et son attitude affaissée témoignaient que pour le moment le code du parfait gentleman était la dernière de ses préoccupations. Il n'eut pas une parole pour féliciter mademoiselle Desrozais, — malgré le plaisir réel qu'elle lui avait procuré; mais, sur la demande que lui en fit la jeune fille, il s'empressa d'ôter ses gants, afin de l'aider à chercher un cahier de musique au fond d'un casier. S'il se flattait du vague espoir que sa main pourrait, dans le cours de ces perquisitions, rencontrer, froisser par hasard une des mains éblouissantes de mademoiselle Clotilde, il faut avouer que le jeune baron était fort présomptueux. Cependant il ne l'était pas trop, car le fait est qu'il eut cette bonne fortune.

On aurait tort d'imaginer que mademoiselle Desrozais, lorsqu'elle déployait en l'honneur de M. de Val-Chesnay tout cet appareil de fascination, eût conçu la pensée réfléchie d'usurper le coeur et la main destinés à Sibylle. Même dans une âme aussi fortement trempée que la sienne, un dessein si audacieux ne pouvait se formuler si soudainement; mais il y a des femmes, charmantes d'ailleurs, qui ne peuvent voir dans un salon l'homme qui leur est le plus indifférent s'occuper d'une autre femme sans avoir aussitôt des idées de meurtre. Cet instinct jaloux et impérieux, qui est particulier au sexe, prend dans les coeurs passionnés et sans frein des proportions sataniques. Clotilde n'avait fait que suivre cette inspiration naturelle, ne se proposant rien de plus pour l'instant que d'écraser son amie de coeur en pétrifiant d'admiration celui qu'elle pouvait croire son fiancé. Mais déjà le plein succès de ses manoeuvres, les extases, les gaucheries du jeune Roland, suggéraient à cet esprit entreprenant des rêveries d'un ordre plus sérieux et plus formel.

Une demi-heure plus tard, comme madame de Beaumesnil et sa nièce regagnaient silencieusement le manoir à travers les sentiers ombragés et odorants du pays:

— Ma tante, dit Clotilde tout à coup, quelle est donc la fortune des Val-Chesnay?

— Oh! est-ce qu'on sait? dit la tante. Le Pérou!

Clotilde fit entendre un profond soupir.

— Mon Dieu! ma chère petite, reprit madame de Beaumesnil après une pause, on a vu des choses plus extraordinaires!… Il suffit que le bon Dieu le veuille!

— Oh! ma tante! dit la jeune fille en riant.

Puis, apercevant un ver luisant qui illuminait solitairement son nid de mousse sur le revers du fossé, elle saisit l'insecte, le déposa sur le bord de son chapeau, et reprit ensuite sa marche en fredonnant avec une sorte d'allégresse, comme si elle eût conquis son étoile.

Dès le lendemain, mademoiselle Desrozais entreprenait, sous la sanction tacite de sa tante, une campagne régulière contre le petit cerveau et le gros héritage du jeune baron. Le récit détaillé de cette campagne, dans laquelle Clotilde déploya la force du lion unie à la prudence de madame de Beaumesnil, nous entraînerait trop loin de notre sujet. Il nous suffira, pour en faire comprendre le succès et pour tirer quelque moralité de cet épisode, de définir brièvement la nature chétive du personnage que Clotilde avait choisi pour sa proie. Victime d'une de ces éducations de serre chaude qu'une tendresse malavisée inflige trop souvent aux objets de sa sollicitude, Roland de Val-Chesnay tombait en pleine bataille de la vie sans transition, sans armes, sans défense. Les excellents principes qu'on lui avait prodigués étaient demeurés flottants à la surface de cette âme molle et inerte, sans y prendre racine. N'ayant point traversé l'initiative graduée et salutaire de l'éducation publique, il arrivait brusquement aux passions d'un homme avec les vices d'un enfant, et, suivant l'usage, c'était au coeur coupable envers lui de cette aveugle idolâtrie, c'était au coeur même de sa mère que cet ingrat jeune homme devait faire sentir les premiers coups de sa main à la fois faible et violente.

Deux mois plus tard, en effet, la vieille baronne, après bien des combats et des larmes, se croyait heureuse de racheter les bonnes grâces de son fils et de s'épargner l'affront des injonctions légales en autorisant un mariage qui restait étrangement disproportionné, malgré les avantages testamentaires que madame de Beaumesnil avait arrachés à son mari en faveur de sa nièce, Clotilde et Roland reçurent la bénédiction nuptiale dans l'église de Férias, au milieu d'une vive allégresse publique, entretenue par de copieuses libations, des jeux forains et même des pièces d'artifice tirées sur les falaises. Ce fut le cas de dire avec Sganarelle: "Ce mariage doit être heureux, car il donne de la joie à tout le monde."

Il est presque superflu d'ajouter que quelques semaines après, à la suite de petits démêlés avec sa belle-fille, la baronne douairière demeurait préposée à la garde de la demeure patrimoniale des Val-Chesnay et à l'entretien du mobilier, tandis que le jeune couple s'installait gaiement à Paris, dans un joli hôtel des Champs-Elysées.