V

L'EGLISE DE LA MADELEINE

Un matin, mademoiselle de Férias, accompagnée d'un vieux domestique de sa grand'mère, était allée entendre une messe basse à l'église de la Madeleine, qui était sa paroisse. Elle aperçut à quelques pas d'elle la duchesse Blanche: elle était prosternée sur un prie-Dieu dans une attitude de profonde méditation, et ne parut pas la voir. Sibylle avait passé la soirée de la veille à l'hôtel de Sauves, et y avait reçu de la jeune duchesse des témoignages plus marqués que de coutume de cet intérêt à la fois ardent et répulsif dont le sens était pour elle un mystère, et n'en est plus un pour le lecteur. La présence inattendue de Blanche dans le lieu saint lui causa d'abord un peu de distraction en lui rappelant tout un ordre d'idées et de sentiments qui l'obsédait depuis quelque temps à un haut degré. Cependant elle finit par s'absorber dans une pieuse contention d'esprit, et elle n'en fut tirée que par un bruit de sanglots étouffés qui se faisait entendre près d'elle. La messe était terminée en ce moment et l'église presque déserte. Sibylle, regardant autour d'elle avec inquiétude, n'eut pas de peine à reconnaître que c'était la jeune duchesse qui pleurait: elle avait la tête dans ses deux mains, et ses gants étaient tachés de larmes. Mademoiselle de Férias s'avança aussitôt vers elle et lui dit de sa voix la plus douce:

— Pardon,… vous souffrez?

Blanche leva brusquement la tête, et la reconnaissant à travers ses pleurs avec une sorte de confusion et de colère:

— Non, mademoiselle, dit-elle sèchement.

Je ne puis vous être bonne à rien? reprit Sibylle avec timidité.

— A rien, mademoiselle; merci.

Sibylle, repoussée avec cette rigueur, sentit ses yeux s'emplir de larmes; elle s'inclina légèrement à la hâte, ramena son voile sur son visage, et, faisant un signe à son vieux domestique, elle gagna la porte de l'église. Elle allait sortir quand une main s'appuya doucement sur son bras et la fit se retourner: elle rencontra le regard de la jeune duchesse, qu'elle crut voir animé d'une expression toute nouvelle:

— Mademoiselle, dit Blanche, je vous ai blessée, n'est-ce pas?

— Un peu, dit Sibylle en souriant.

— Pardonnez-moi, reprit la jeune femme. Je suis si malheureuse!… Venez me voir aujourd'hui à deux heures, voulez-vous?… Vous me demanderez,… moi seule!

— Oui, madame, dit Sibylle, dont le coeur battit soudain avec force, j'irai.

Blanche saisit la main de Sibylle, la serra fiévreusement et s'éloigna.

La matinée parut longue à mademoiselle de Férias. Malgré l'obscurité profonde du dédale où s'égarait son esprit, un instinct confus semblait l'avertir qu'elle touchait en ce moment au point le plus vif et le plus délicat de sa destinée. Quand elle se présenta à l'heure dite dans l'appartement de madame de Sauves, elle éprouvait une agitation voisine de l'angoisse.

La jeune duchesse, en la voyant entrer, courut à elle. Ses yeux, entourés de l'ardent sillon creusé par ses pleurs, brillaient d'un éclat extraordinaire. Elle prit les deux mains de la jeune fille, la regarda fixement sans parler, puis, l'attirant un peu plus près:

— Mademoiselle, dit-elle, mademoiselle Sibylle, — et elle insista sur ces deux mots avec un accent bizarre, — voulez-vous être mon amie?

— Oh! de grand coeur! dit Sibylle.

Blanche la regarda encore, puis elle se jeta à son cou, et, la serrant à l'étouffer, elle la couvrit de caresses et de pleurs. Elle l'entraîna sur un divan, et, cachant sa tête dans le sein de Sibylle, elle continua de sangloter, mêlant à ses larmes des paroles entrecoupées:

— Ah! Dieu!… que je vous aime!… que je vous aimerai!… Soyez bonne pour moi… Aimez-moi, n'est-ce pas? J'ai tant besoin qu'on m'aime!…

Quand ce transport fut un peu calmé, la petite duchesse, tenant toujours étroitement enlacées les mains de sa nouvelle amie et essayant de sourire:

— Vous ne devez rien comprendre à ce qui vous arrive, ma chérie,… vous comprendrez plus tard!… Pour le moment, aimez-moi de confiance,… je vous assure que je le mérite,… et sauvez-moi,… voilà ce qui presse!

— Vous sauver? murmura Sibylle.

— Oui!… je suis sûre que vous le pourrez… Vous avez beaucoup d'esprit et de bonté, je me fie à vous! Ne me méprisez pas surtout!… J'ai bien souffert, bien combattu, je vous jure… Et, d'ailleurs, je puis encore regarder vos beaux yeux sans rougir… Voyons, écoutez-moi. Quand je me suis mariée, j'aimais quelqu'un… depuis longtemps,… hélas! depuis toujours! car dès que j'ai eu une pensée dans le coeur, elle a été pour lui. J'espérais l'épouser, on me le faisait pressentir — c'est encore une excuse! — mais lui ne vit rien… ou ne voulut rien voir… Il partit… très-loin! Je pus croire qu'il ne reviendrait jamais!… Je fis mon deuil du bonheur,… et j'épousai mon mari.

Il y eut une pause de silence embarrassé; la petite duchesse paraissant rencontrer à ce point de sa confidence une difficulté de premier ordre. Sibylle, surmontant elle-même avec effort le trouble extrême de ses idées, fit sentir à la main de son amie une pression plus affectueuse.

— Voyons, dit-elle, courage… Et l'autre est revenu, n'est-ce pas?

Blanche lui lança de côté un regard rapide:

— Oui, dit-elle, il est revenu,… et, en deux mots, j'ai reconnu que je l'aimais encore follement,… je n'ai pu le lui cacher,… et, tout en souffrant le martyre, car au fond j'ai horreur du mal, j'étais tout près de me perdre,… de me perdre tout à fait, quand Dieu m'a donné le courage de me jeter dans tes bras, mon pauvre ange!…

Et elle embrassa encore Sibylle de toute sa force. Puis se relevant:

— Ma chérie, reprit-elle, j'ai en vous une confiance entière; je comprends tout ce que vous êtes, je ferai tout ce que vous me direz… Eh bien, dites,… que feriez-vous, si vous étiez moi?

Au milieu du chaos de réflexions, de suppositions et d'imaginations intéressantes où l'avaient plongée les confidences de la duchesse, Sibylle eut grand'peine à dégager sa pensée avec assez de netteté pour jouer dignement le rôle auquel elle était appelée. Elle y parvint cependant, quoique ses premières paroles fussent encore empreintes d'un peu de préoccupation personnelle.

— Mais, dit-elle, vous m'estimez bien trop haut,… et je suis toute confuse,… et puis tout cela est si nouveau pour moi! Je suis pourtant bien touchée de votre confiance, et je voudrais de toute mon âme y répondre… Voyons,… il me semble,… ce quelqu'un… vous aime-t-il de son côté?

Blanche secoua la tête tristement:

— Pas beaucoup, je crains! dit-elle.

Et, se reprenant aussitôt:

— Je crois!

— Si vous vous adressiez à son honneur? En a-t-il?

— Oui! oui! Oh! cela, oui! dit vivement la duchesse.

— Si vous lui disiez combien il vous fait de mal,… si vous lui demandiez bien sérieusement de s'éloigner?

— Vous croyez? dit Blanche en hésitant. Mais non!… je ne saurais pas,… je ne pourrais pas… Non, non, pas cela, je t'en prie!… Et je t'en prie encore, si tu m'aimes, appelle-moi toi, comme je t'appelle!

Sibylle lui baisa le front avec grâce, puis elle tendit l'arc charmant de ses sourcils, prit sa mine sévère, et parut se livrer à de profondes réflexions.

— Ce que je ferais, moi, dit-elle après un moment, le voici: je me fierais tout simplement à mon mari. Sans entrer dans les détails et sans compromettre aucun nom, je lui dirais que je me sens troublée et que je m'attache à lui, que ma solitude trop fréquente me conseille mal, et que je le prie de ne plus m'abandonner, ou de me permettre de le suivre. Je lui dirais que le devoir, dont il est pour moi le symbole, est comme la croix qu'il est bon d'avoir toujours sous les yeux pour l'avoir toujours dans le coeur. Le duc doit être une âme généreuse;… il comprendra, et vous serez sauvée.

— Eh bien,… je préfère cela, dit la duchesse. Oui, c'est vrai,… le duc est une âme généreuse,… et je crois que je l'aurais aimé, s'il eût voulu… J'en ai été tentée bien souvent; mais je sens que je suis si peu de chose pour lui,… une enfant! Il ne me connaît pas!… Eh bien, oui,… j'y penserai!

— Il ne faut pas y penser, reprit Sibylle, il faut le faire…
Est-il à Paris, ton mari?

La jeune duchesse sourit de cette tendre familiarité de langage.

— A la bonne heure! dit-elle… Oui, il est à Paris.

— Eh bien, promets-moi de lui parler ce soir!

La duchesse se leva brusquement:

— Je l'entends, dit-elle.

— Jure-moi de lui parler tout de suite! reprit vivement
Sibylle.

Et comme Blanche hésitait:

— Jure-le-moi vite, ajouta-t-elle en levant un doigt, ou je ne t'aime plus!

— Je te le jure! dit la duchesse en l'entourant de ses bras..
Pars,… à demain!

Le duc ouvrait la porte au même instant, et il fut témoin de l'affectueux embrassement des deux jeunes femmes; il adressa son salut le plus chevaleresque à Sibylle, qui sortit aussitôt.

M. de Sauves, qui n'était pas né d'hier, comme on dit, avait remarqué du premier coup d'oeil le désordre et l'animation des traits de la duchesse: il eut la perception confuse d'un danger dans sa maison, et il éprouva le malaise d'un homme qui, aux grondements lointains d'un orage, respire dans l'atmosphère une vague odeur de foudre. Dissimulant d'ailleurs cette désagréable impression sous son grand air d'aisance seigneuriale, il posa ses lèvres souriantes sur le front de son aimable petite femme.

— Je viens de rencontrer vos enfants aux Tuileries, dit-il.

Puis il fit un tour dans le boudoir en chantonnant et en flairant çà et là des vases pleins de fleurs; il détacha une rose, et tout en la passant avec insouciance dans sa boutonnière:

— Je ne vous savais pas de ce dernier bien avec mademoiselle de Férias, ma chère!

— Oh! nous sommes très-liées… Vous en plaignez-vous?

— Au contraire, c'est une jeune personne qui m'est fort sympathique. Outre qu'elle est parfaitement jolie, elle a un ton excellent, et je lui crois tout le mérite du monde. Qu'est-ce que vous vous contiez là toutes deux?

La duchesse rassembla tout son courage.

— Je lui contais mes peines, dit-elle.

— Vos peines? répliqua le duc en riant. Vous avez des peines, jeune dame?… Tu as des peines, ma pauvre Blanche?

— Très-graves.

— Oh! grand Dieu! dit le duc en flairant sa rose avec sérénité.

— Mademoiselle de Férias, reprit la duchesse, me donnait le conseil de vous les confier… Elle prétend que vous avez une âme généreuse?…

Sans rien perdre de son calme, le duc sentit son pouls s'accélérer.

— Vraiment? dit-il. Voyez cette jeune fille?… Eh bien, je ne sais pas, moi, si j'ai une âme généreuse; mais le conseil me paraît bon, et j'en suis reconnaissant à mademoiselle de Férias.

La duchesse se leva, et s'appuyant d'une main sur un fauteuil:

— Mon ami, dit-elle avec effort, ne me quittez pas si souvent,… ou plutôt, sans rien changer à vos habitudes, emmenez-moi à la campagne toutes les fois que vous irez… Vous me rendrez très-heureuse.

M. de Sauves, qui était debout à quelque distance, aspira l'air avec force.

— Vous ne l'êtes donc pas? dit-il en attachant sur elle un regard sérieux.

— Pas tout à fait, reprit Blanche. Je suis bien jeune pour être seule aussi souvent que je le suis. J'ai besoin de beaucoup d'affection… Ma vie n'est pas assez occupée de ce côté;… il y a des vides que j'ai peine à remplir.

— Ah! dit le duc d'un ton d'impatience, nous voilà dans le roman, n'est-ce pas?… Et vos enfants, n'est-ce plus rien déjà?

— Je les adore… Mais croyez-moi, mon ami, cela ne suffit pas à remplir un coeur de mon âge.

— Je n'entends rien à ces subtilités! s'écria le duc. Si vous n'êtes pas heureuse dans votre situation, vous êtes radicalement injuste envers le ciel et envers moi! Vos infortunes sont de pures fantaisies littéraires, et je n'y remédierais nullement en y cédant… Je ne me donnerai ni le ridicule ni l'ennui de vous traîner après moi deux fois la semaine à la campagne… comme une cantinière! Cela est absurde! cela ne sera pas!

La jeune duchesse, après une pause de recueillement pénible, leva vers son mari ses yeux humides.

— Mon ami, dit-elle à demi-voix, comprenez-moi bien, je vous en prie: il faut que cela soit!

Le duc de Sauves marcha sur elle lentement, et s'arrêtant à deux pas:

— Ah çà! dit-il avec gravité, qu'est-ce qu'il y a donc?

— Rien… que ce que je vous dis. Je me sens faible, et je vous prie de me soutenir.

Les traits du duc se contractèrent violemment et se couvrirent d'une teinte livide; une colère sauvage jaillit de ses yeux. La jeune femme, comme éblouie par cette flamme qui l'enveloppa, parut défaillir, retomba sur le divan et y demeura tout affaissée.

Le duc, la laissant durement dans cette attitude, croisa ses bras sur sa poitrine, et commença de marcher à grands pas d'un bout à l'autre du salon. Sa femme le suivait d'un regard inquiet et suppliant. Dix minutes se passèrent, pendant lesquelles on n'entendit d'autre bruit que le pas lourd du duc sur le tapis; puis il fit brusquement un détour et vint au divan. La jeune duchesse se leva par un mouvement d'une roideur convulsive. Il lui prit les mains, la regarda en face, et lui dit de sa voix sonore, un peu brisée par l'émotion:

— Vous êtes une honnête femme!… Je vous remercie.

La pauvre Blanche, sur ces paroles, cria faiblement comme un enfant, et, se suspendant au cou de son mari, elle palpita et sanglota longtemps sur son coeur. Le duc, pendant cette scène, essuyait du bout de son doigt, à la dérobée, quelques larmes qui glissaient sur son mâle visage. Puis, après un instant:

— Je vous laisse, dit-il, ma chère petite, il faut nous calmer tous deux; mais cela est bien entendu, je vous emmènerai.

— Toujours? murmura Blanche.

— Toujours.

Et il sortit.

A peine seule, la jeune duchesse se jeta à genoux devant son divan, et, dressant vers le ciel son gracieux visage, qui souriait et pleurait tout à la fois, elle remercia Dieu du bonheur dont elle sentait son âme inondée. Elle fut le reste du jour en paradis.

Vers le soir, cependant, une amère pensée traversa son esprit, et, lui rappelant qu'elle était sur la terre, lui fit sentir sur son lit de fleurs une morsure soudaine. Elle songea à Clotilde et au triomphe qu'elle lui ménageait en renonçant elle-même à l'amour de Raoul. Cette conséquence, qui lui avait échappé dans le trouble de sa ferveur première, lui parut une aggravation insupportable de son sacrifice; elle se représenta avec des raffinements cruels les ivresses de Clotilde et de son amant. Elle rêva toute la nuit dans son cerveau brûlant mille combinaisons vaines pour éloigner ce calice de ses lèvres: elle découvrit enfin une stratégie qui lui parut infaillible, et, ayant arrêté dans tous ses détails sa résolution, qui était bien d'un coeur de femme, mais d'un coeur héroïque, Blanche s'endormit.