VII
Le lendemain matin, Clodilde allait monter en voiture avec sa mère, qu'elle conduisait à la gare; M. de Lucan, retenu au château par un rendez-vous d'affaires, assistait à leur départ. Il remarqua l'air absorbé de la baronne; elle était silencieuse, contre sa coutume, elle jetait sur lui des regards embarrassés; elle s'approcha plusieurs fois avec un sourire contraint et d'un air de confidence, puis se borna à lui adresser des paroles banales. Enfin, profitant d'un moment où Clodilde donnait quelques ordres, elle se pencha par la portière, et, serrant avec force la main de Lucan:
— Soyez honnête homme, monsieur! dit-elle.
Il vit en même temps ses yeux se mouiller. La voiture partit aussitôt.
L'affaire dont s'occupait alors M. de Lucan, et dont il s'entretint longuement le matin même avec son avocat et son avoué, arrivés de Caen dans la nuit, était un vieux procès de famille que le maire de Vastville, personnage ambitieux et taquin, avait mis sa gloire à ressusciter. Il s'agissait d'une revendication de biens communaux qui aurait eu pour effet de dépouiller M. de Lucan d'une partie de ses bois, et de déshonorer son domaine patrimonial. Il avait gagné ce procès en première instance; mais on allait bientôt le juger en appel, et il conservait des craintes sur le résultat définitif. Il n'eut pas de peine à colorer de ce prétexte pendant quelques jours aux yeux des habitants du château une sévérité de physionomie, une brièveté de langage, et des goûts de solitude qui couvraient peut-être des soucis plus graves. Ce prétexte ne tarda pas à lui manquer. Un télégramme lui apprit, dès le commencement de la semaine suivante, que son procès était définitivement gagné, et il dut manifester à cette occasion une allégresse qui était loin de son coeur.
Il reprit dès ce moment le train de la vie commune auquel Julia continuait d'imprimer tout le mouvement de son active imagination. Toutefois, il ne se prêta plus avec la même familiarité affectueuse aux caprices de sa belle-fille. Elle s'en aperçut; mais elle ne s'en aperçut pas seule. Lucan surprit dans les regards de M. de Moras de l'étonnement, dans ceux de Clodilde, des reproches. Un danger nouveau lui apparut. Il se donnait des torts qu'il était également impossible, également redoutable d'expliquer ou de laisser interpréter.
Avec le temps d'ailleurs, la lueur effroyable qui lui avait traversé le cerveau dans une circonstance récente, s'affaiblissait; elle ne jetait plus dans son esprit la même force de conviction. Il concevait des doutes; il s'accusait par instants d'une véritable aberration; il accusait la baronne de préventions cruelles et coupables, il se disait enfin qu'en tout cas le parti le plus sage était de ne pas croire au drame, et de ne pas le vivifier en y prenant sérieusement un rôle. — Malheureusement, le caractère de Julia, plein de surprises et d'imprévu, ne permettait guère de suivre avec elle un plan de conduite régulier.
Par une belle après-midi, les hôtes du château, accompagnés de quelques voisins, avaient fait une excursion à cheval jusqu'à l'extrémité du cap La Hague. Au retour et vers le milieu de la route, Julia, qui avait été remarquablement silencieuse tout le jour, se détacha du groupe principal, et, jetant de côté à M. de Lucan un regard expressif, poussa son cheval un peu en avant. Il la rejoignit presque aussitôt. Elle lui lança de nouveau un coup d'oeil oblique, et brusquement, de son accent le plus amer et le plus haut:
— Est-ce que ma présence vous est dangereuse, monsieur?
— Comment, dangereuse? dit-il en riant. Je ne vous comprends pas, ma chère dame.
— Pourquoi me fuyez-vous? Que vous ai-je fait? Que signifient ces allures nouvelles et désagréables que vous affectez avec moi? C'est une chose vraiment étrange, que vous soyez d'autant moins poli que je le suis davantage. On me persécute pendant des années pour que je vous fasse des mines gracieuses, et, quand je m'épuise à vous en faire, vous boudez! Qu'est-ce que cela veut dire? Qu'est-ce qui vous passe par la tête?… Infiniment curieuse de le savoir.
— C'est bien simple, et je vais vous l'apprendre en deux mots. Il me passe par la tête qu'après avoir été peu aimable avec moi, vous l'êtes maintenant presque trop… J'en suis sincèrement touché et charmé; mais je crains véritablement quelquefois de trop détourner à mon profit des attentions auxquelles je n'ai pas seul droit. Vous savez combien j'aime votre mari… Il ne peut être question ici de jalousie, bien entendu; mais l'affection d'un homme est fière et ombrageuse. Sans descendre à des sentiments bas et d'ailleurs impossibles, Pierre, se voyant un peu négligé, pourrait se froisser, s'attrister, et nous en serions tous deux désespérés, n'est-ce pas?
— Je ne sais rien faire à demi, dit-elle avec un geste d'impatience. On ne change pas son naturel. C'est avec mon coeur à moi, et non avec celui d'un autre, que j'aime et que je hais… Et puis… pourquoi n'entrerait-il pas dans mes idées de donner de la jalousie à Pierre?… Ma vieille haine légendaire pour vous a peut-être fait ce savant calcul… Il vous tuerait, ou moi, et ce serait un dénoûment comme un autre.
— Vous me permettrez bien d'en préférer un autre, dit Lucan, essayant toujours, mais sans grand succès, de donner un tour enjoué à ce farouche entretien.
— Au reste, continua-t-elle, rassurez-vous, mon cher monsieur. Pierre n'est pas jaloux… Il ne se doute de rien, comme on dit dans les vaudevilles!
Elle eut un de ses rires mauvais et reprit aussitôt d'un ton sérieux:
— Et de quoi se douterait-il? Si je suis aimable pour vous, c'est par ordre,… et personne ne peut savoir jusqu'à quel point j'y mets du mien.
— Je suis persuadé que vous ne le savez pas vous même, dit-il en riant. Vous êtes une personne naturellement agitée; il vous faut de l'orage, et, quand il n'y en a pas, vous l'imitez… Que vous aimiez ou que vous n'aimiez pas votre beau-père, cela n'a rien au fond de très-dramatique… Il n'y a lieu ici qu'à des sentiments très-simples et très-ordinaires… Il faut bien les compliquer un peu,… n'est-ce pas, ma chère?
— Oui, — mon cher! — dit-elle en accentuant ironiquement le dernier mot.
Puis elle lança son cheval au galop.
On touchait alors à la lisière des bois. Il la vit bientôt quitter la route directe qui les traversait et prendre un sentier à travers la bruyère comme pour se jeter en pleine futaie. Au même instant, Clodilde accourut près de lui, et, lui touchant l'épaule du bout de sa cravache:
— Où va donc Julia? dit-elle vivement.
Lucan répondit par un geste vague et par un sourire.
— Je suis sûre, reprit Clodilde, qu'elle va boire à cette fontaine là-bas… Elle se plaignait tout à l'heure d'avoir soif… Suivez-la, mon ami, je vous en prie, et empêchez-la… Elle a si chaud!… Cela peut être mortel… Courez, je vous en supplie!
M. de Lucan rendit la main à son cheval, qui partit comme le vent. Julia avait disparu sous le couvert du bois. Il suivit sa trace; mais sous la futaie les racines et la pente du terrain ralentirent un peu sa marche. À quelque distance, dans une clairière étroite, le travail des siècles et les filtrations du sol avaient creusé une de ces fontaines mystérieuses dont l'eau limpide, les parois revêtues de mousse et l'air de profonde solitude enchantent l'imagination, et en ont fait jaillir tant de poétiques légendes. Quand M. de Lucan put apercevoir de nouveau Julia à travers les arbres, elle avait mis pied à terre. Son cheval, admirablement dressé, demeurait immobile à deux pas, broutant le feuillage, pendant que sa maîtresse, à genoux et penchée sur le bord de la fontaine, buvait dans ses mains.
— Julia, je vous en prie! dit M. de Lucan en élevant la voix.
Elle s'était relevée par une sorte de bondissement léger: elle le salua gaiement.
— Trop tard, monsieur! dit-elle; mais je n'ai bu que quelques gouttes, quelques petites gouttes seulement, je vous jure!
— Vous êtes vraiment folle! dit Lucan, qui était alors tout près d'elle.
— Le pensez-vous?
Elle agitait ses mains blanches et superbes, qui lui avaient servi de coupe et qui semblaient secouer des diamants.
— Donnez-moi votre mouchoir!
Lucan lui donna son mouchoir. Elle s'essuya les mains gravement; puis, en lui rendant le mouchoir de la main droite, elle se dressa un peu sur ses pieds et lui présenta sa main gauche à la hauteur du visage:
— Là! ne boudez plus!
Lucan baisa la main.
— L'autre maintenant, reprit-elle… Ne pâlissez donc pas, mon ami!
M. de Lucan affecta de n'avoir pas entendu ces dernières paroles, et descendit brusquement de cheval.
— Il faut que je vous aide à remonter, dit-il d'une voix sèche et dure.
Elle mettait ses gants le front baissé. Tout à coup, relevant la tête, et, le regard d'un oeil fixe:
— Quelle misérable je fais, n'est-ce pas? dit-elle.
— Non, dit Lucan, mais quelle malheureuse!
Elle s'appuya contre un des arbres qui ombrageaient la source, la tête à demi renversée et une main sur ses yeux.
— Venez! dit Lucan.
Elle obéit, et il l'aida à se remettre à cheval. Ils sortirent du bois sans se parler, regagnèrent la route et eurent bientôt rejoint la cavalcade.
A peine échappé aux angoisses de cette scène, M. de Lucan n'hésita point à penser que l'éloignement de Julia et de son mari en devait être la conséquence nécessaire et immédiate; mais, quand il vint à chercher les moyens de provoquer leur brusque départ, son esprit se perdit dans des difficultés insolubles. Par quel motif, en effet, justifier aux yeux de Clodilde et de M. de Moras une détermination si nouvelle, si imprévue? On était arrivé au milieu du mois d'août, et il était convenu dès longtemps que toute la famille retournerait à Paris le 1er septembre. La proximité même du terme fixé pour le départ général donnerait plus d'invraisemblance au prétexte invoqué pour expliquer cette séparation soudaine. Il était presque impossible qu'elle n'éveillât pas dans l'esprit de Clodilde et dans celui du comte des soupçons irréparables, des lumières mortelles pour le bonheur de l'un et de l'autre. Le remède était véritablement plus menaçant que le mal lui-même; car, si le mal était grand, il était du moins inconnu de ceux dont il aurait brisé le coeur et la vie, et on pouvait encore espérer qu'il continuerait de l'être à jamais. M. de Lucan songea un moment à s'éloigner lui-même, mais il était encore plus impossible de motiver son départ que celui de Julia.
Toutes ces réflexions faites, il résolut de s'armer de patience et de courage. Une fois à Paris, les habitations séparées, les relations plus rares, les obligations mondaines, l'activité de la vie, ne tarderaient pas à tendre, puis à dénouer paisiblement la situation douloureuse et formidable sur laquelle il lui était désormais interdit de s'abuser. Il compta sur lui-même et aussi sur la générosité naturelle de Julia pour gagner sans éclat et sans brisement le terme prochain qui devait mettre fin à l'existence commune et à ses incessants périls. Il ne devait pas être impossible de conjurer encore pendant une courte période de quinze jours l'explosion d'un orage qui grondait depuis plusieurs mois sans laisser voir ses foudres. — Il oubliait avec quelle effrayante rapidité les maladies de l'âme comme celles du corps, après avoir atteint lentement et graduellement certaines crises fatales, précipitent soudain leurs progrès et leurs ravages.
M. de Lucan se demanda s'il devait informer Julia de la conduite qu'il avait arrêtée et des raisons qui la lui dictaient; mais toute ombre d'explication entre eux lui parut souverainement malséante et dangereuse. Leur intelligence confidentielle sur un tel sujet eût pris un air de complicité que repoussaient tous ses sentiments d'honneur. Malgré les clartés terribles qui s'étaient faites, il restait cependant entre eux quelque chose d'obscur, d'indécis, d'inavoué, qu'il crut devoir conserver à tout prix. Aussi, loin de chercher les occasions de quelque entretien intime, il les évita dès ce moment avec un scrupule absolu. Julia semblait pénétrée de la même réserve et préoccupée au même degré que lui de fuir le tête-à-tête, tout en sauvegardant les apparences; mais, à cet égard, la jeune femme ne disposait pas de la puissance de dissimulation que Lucan devait à sa fermeté naturelle et acquise. Il pouvait, quant à lui, sans effort visible, cacher sous sa contenance habituelle de gravité les anxiétés qui le dévoraient. Julia n'arrivait pas sans une contrainte presque convulsive à porter d'un front haut et riant le fardeau de sa pensée. Pour le seul témoin qui eût le secret de ses combats, c'était un spectacle poignant que celui de cette gracieuse et fiévreuse animation dont la malheureuse enfant soutenait péniblement l'artifice. Il la voyait de loin quelquefois, semblable à une comédienne épuisée, s'isoler sur quelque banc retiré du jardin, et haleter, la main sur sa poitrine, comme pour contenir son coeur révolté. Il se sentait alors, malgré tout, devant tant de beauté et de misère, envahi d'une pitié immense.
N'était-ce que de la pitié?
L'attitude, les paroles, les regards de Clodilde et du mari de Julia étaient en même temps pour M. de Lucan l'objet d'une observation constante et inquiète. Clodilde évidemment ne concevait pas la moindre alarme. La douce sérénité de ses traits demeurait inaltérée. Quelques bizarreries de plus ou de moins dans les allures de Julia n'étaient pas chose assez nouvelle pour appeler son attention particulière. Sa pensée, d'ailleurs, était trop loin des monstrueux abîmes ouverts à ses côtés: elle y eût mis le pied et s'y fût engloutie avant de les avoir soupçonnés.
La physionomie blonde, calme et belle du comte de Moras conservait en tout temps, comme le visage brun de Lucan une sorte de fermeté sculpturale. Il était donc assez difficile d'y lire les impressions d'une âme qui était naturellement forte et très-maîtresse d'elle-même. Sur un point cependant cette âme était devenue faible. M. de Lucan ne l'ignorait pas; il connaissait l'amour ardent du comte pour Julia et la susceptibilité maladive de sa passion. Il était invraisemblable qu'un tel sentiment, s'il était sérieusement mis en défiance, ne se trahît pas par quelque signe extérieur violent ou du moins saisissable. M. de Lucan ne remarquait en réalité aucun de ces symptômes redoutés. S'il surprenait par moments un pli fugitif du sourcil, une intonation douteuse, un regard dérobé ou distrait, il pouvait croire tout au plus à quelque retour de cette jalousie vague et chimérique dont il savait le comte dès longtemps tourmenté. Il le voyait, du reste, apporter dans la vie de famille la même impassibilité souriante, et il continuait d'en recevoir les mêmes témoignages de cordialité. Obsédé toutefois par ses légitimes scrupules de loyauté et d'amitié, il eut la tentation folle de prendre le comte pour confident de l'épreuve qui leur
était imposée; mais, en allégeant son propre coeur, cette confidence si délicate et si cruelle n'eût-elle pas désespéré le coeur de son ami? Et, de plus, ce prétendu trait de loyauté, livrant le secret d'une femme, n'eût-il pas été doublé d'une lâcheté et d'une trahison?
Il fallait donc, à travers tant d'écueils et d'angoisses, soutenir seul jusqu'au bout le poids de cette épreuve, plus compliquée et plus périlleuse encore peut-être que M. de Lucan ne voulait se l'avouer à lui-même.
Elle devait avoir un terme plus prochain qu'il ne pouvait le pressentir.
Clodilde et son mari, accompagnés de M. et madame de Moras, allèrent un jour visiter en voiture les débris d'une galerie couverte qui est une des rares antiquités druidiques du pays. Ces ruines se trouvent au fond d'une anse pittoresque creusée dans le flanc de la muraille rocheuse qui borde la côte orientale de la presqu'île. Elles jonchent de leurs masses informes une de ces croupes gazonnées qui s'avancent çà et là au pied des falaises comme de monstrueux contre-forts. On y accède, malgré la roideur de la pente, par une route facile qui descend en serpentant longuement jusque sur le sable jaune de la petite baie. Clodilde et Julia firent un croquis du vieux temple celtique pendant que les hommes fumaient; puis on s'amusa quelque temps à voir la mer montante étaler sur le sable ses franges d'écume. On convint de remonter la côte à pied pour soulager les chevaux. La voiture, sur un signe de Lucan, se mit en marche; Clodilde prit le bras de M. de Moras, et ils commencèrent à gravir lentement la route sinueuse. Lucan attendait, pour les suivre, le bon plaisir de Julia; elle était restée à quelques pas en conversation animée avec un vieux pêcheur qui achevait de tendre ses amorces dans le creux des rochers. Elle éleva un peu la voix en se retournant vers Lucan:
— Il dit qu'il y a un chemin beaucoup plus court et très-facile, là tout près, le long de la falaise… J'ai envie de le prendre pour éviter cette ennuyeuse côte.
— N'en faites rien, croyez-moi, dit Lucan; un chemin très-facile pour les gens du pays peut l'être beaucoup moins pour vous.
Après une nouvelle conférence avec son pêcheur:
— Il dit, reprit Julia, qu'il n'y a vraiment aucun danger, et que les enfants montent et descendent par là tous les jours. Il va me conduire jusqu'au bas du sentier, je n'aurai plus qu'à monter tout droit… Dites à ma mère que je serai là-haut avant vous.
— Votre mère va mourir d'inquiétude.
— Dites-lui qu'il n'y a aucun danger.
Lucan, renonçant à lutter plus longtemps contre une volonté qui devenait impatiente, s'approcha du domestique qui portait les châles et l'album de Julia, il le chargea de rassurer Clodilde et M. de Moras, qui avaient déjà disparu dans les angles de la route; puis, retournant à Julia:
— Quand vous voudrez, dit-il.
— Vous venez avec moi?
— Naturellement.
Le vieux pêcheur les précéda en suivant le pied des falaises. Au sortir de la baie sablonneuse, le rivage était encombré d'écueils aux crêtes aiguës, de gigantesques fragments de roche, qui rendirent leur marche très-pénible. Quoique la distance fût courte, ils étaient déjà brisés de fatigue quand ils arrivèrent à la naissance du sentier, qui parut à Lucan et peut-être à Julia elle-même beaucoup moins sûr et commode que le pêcheur ne prétendait. Ni l'un ni l'autre, d'ailleurs, ne voulut faire d'objections. Après quelques recommandations dernières, leur vieux guide se retira, fort satisfait de la générosité de Lucan. Tous deux commencèrent alors résolument l'escalade de la falaise, qui, sur ce point de la côte, connue sous le nom de côte de Jobourg, domine l'Océan d'une hauteur de trois cents pieds.
Au début de leur ascension, ils rompirent le silence qu'ils avaient gardé jusqu'à ce moment pour échanger sur un ton de plaisanterie quelques brèves observations sur les agréments de ce sentier de chèvres; mais les difficultés réelles et même alarmantes du chemin ne tardèrent pas d'absorber toute leur attention. La légère trace frayée disparaissait par instant sur la roche nue ou sous quelque éboulement de terrain. Ils avaient peine à en retrouver le fil rompu. Leurs pieds hésitaient sur les parois polies de la pierre ou sur l'herbe rase et comme savonneuse. Il y avait des moments où ils se sentaient sur une pente presque verticale, et, s'ils voulaient s'arrêter pour reprendre haleine, les grands espaces ouverts sous leurs yeux, l'étendue infinie, l'éblouissement métallique de la mer, leur causaient une impression de vertige et de flottement. Bien que le ciel fût bas et couvert, une chaleur lourde et orageuse pesait sur eux, et accélérait le mouvement de leur sang. Lucan marchait en avant avec une sorte d'ardeur fiévreuse, se retournant de temps à autre pour jeter un regard sur Julia, qui le suivait de près, puis levant la tête pour chercher quelque point de station, quelque plate-forme sur laquelle on pût respirer un instant avec sécurité. Au-dessus de lui comme au-dessous, c'était la falaise à pic et parfois surplombante. Tout à coup Julia l'appela d'un ton d'angoisse:
— Monsieur! monsieur! je vous prie,… ma tête tourne!
Il redescendit vivement de quelques pas, au risque de se précipiter, et, lui saisissant la main avec force:
— Allons! allons! dit-il en souriant; qu'est-ce que c'est donc?… une vaillante personne comme vous!
— Il faudrait des ailes! dit-elle faiblement.
Lucan se mit aussitôt à gravir le sentier, soutenant et traînant à demi Julia presque évanouie.
Il eut enfin la joie de poser le pied sur une projection de terrain, une sorte d'étroite esplanade, adossée au rocher. Il y attira avec effort Julia toute palpitante. La tête de la jeune femme fléchit et se posa sur la poitrine de Lucan. Il entendit ses artères et son coeur battre avec une effrayante violence. Peu à peu cette agitation se calma. Elle souleva lentement sa tête, entr'ouvrit ses longs cils, et le regardant d'un oeil enivré:
— Je suis si heureuse!… murmura-t-elle; je voudrais mourir là!
Lucan l'écarta de lui brusquement à la longueur de son bras; puis, la ressaisissant tout à coup et l'enlaçant étroitement d'un geste terrible, il jeta un regard trouble sur elle, un autre sur l'abîme. Elle crut certainement qu'ils allaient mourir. Une légère pâleur passa sur ses lèvres qui sourirent; sa tête se renversa à demi:
— Avec vous,… dit-elle, quelle joie!
Au même instant, un bruit de voix se fit entendre à peu de distance au-dessus d'eux. Lucan reconnut la voix de Clodilde et celle du comte. Son bras se détendit soudain, et se détacha de la taille de Julia. Il lui montra sans parler, mais d'un signe impérieux, le sentier qui tournait autour du rocher.
— Sans vous, alors! dit-elle d'un accent doux et fier.
Et elle monta.
Deux minutes après, ils étaient sur le plateau de la falaise, racontant à Clodilde les périls de leur ascension, qui expliquèrent suffisamment leur trouble visible. Ils le crurent du moins.
Dans la soirée de ce même jour, Julia, M. de Moras et Clodilde se promenaient après le dîner sous les charmilles du jardin. M. de Lucan, après leur avoir tenu compagnie quelque temps, venait de se retirer sous prétexte de quelques lettres à écrire. Il ne demeura que peu d'instants dans sa bibliothèque, où les voix des promeneurs frappaient son oreille et agitaient son esprit. Le désir de la solitude absolue, du recueillement, peut-être aussi quelque sentiment bizarre et inavoué, le conduisirent dans cette allée aux Dames, marquée pour lui d'un ineffaçable souvenir. Il y marcha longtemps à pas lents, dans l'ombre profonde que la nuit tombante achevait alors d'y répandre. Il voulait consulter son âme, pour ainsi dire, face à face, sonder en homme sa pensée jusqu'au fond. Ce qu'il y découvrit l'épouvanta. C'était une ivresse folle que la saveur du crime exaltait. Devoir, loyauté, honneur, tout ce qui se dressait devant sa passion pour y faire obstacle en exaspérait la fureur. La Vénus païenne lui mordait le coeur, et y faisait couler ses poisons. L'image de la fatale beauté était là sans trêve, dans son cerveau brûlant, devant ses yeux troublés; il en respirait avidement malgré lui la langueur, les parfums, le souffle.
Le bruit d'un pas léger sur le sable suspendit sa marche. Il entrevit à travers l'obscurité une forme blanche qui venait.
C'était elle.
Par un mouvement à peine réfléchi, il se jeta dans l'angle obscur d'un de ces piliers massifs qui soutenaient les ruines sur le revers du bois. Un fouillis de verdure y redoublait les ténèbres. — Elle passa, le front penché, de sa démarche souple et rhythmée. Elle alla jusqu'au petit étang qui recevait les eaux du ruisseau, rêva quelques minutes sur le bord, et revint. Une seconde fois, elle passa devant la ruine sans lever les yeux, et comme profondément absorbée. — Lucan restait persuadé qu'elle n'avait pas soupçonné sa présence, quand tout à coup elle retourna un peu la tête sans interrompre sa marche, et elle jeta derrière elle ce seul mot: "Adieu!" d'un ton si doux, si musical, si douloureux, qu'on eût dit une larme tombée sur un cristal sonore.
Cette minute était suprême. C'était une de ces minutes où la vie d'un homme se décide pour l'éternel bien ou pour le mal éternel. M. de Lucan le sentit. S'il cédait à l'attrait de passion, de vertige, de pitié, qui le poussait avec une violence presque irrésistible sur les traces de cette belle et malheureuse femme, — qui allait le précipiter à ses pieds, sur son coeur, — il comprit qu'il était une âme à jamais perdue et désespérée. Ce crime, dût-il rester ignoré de tous, le séparait à jamais de tout ce qu'il avait eu jusque-là de respecté, de sacré, d'inviolable: il n'y avait plus rien pour lui sur la terre ni dans le ciel: il n'y avait plus ni foi, ni probité, ni honneur, ni ami, ni Dieu! Le monde moral tout entier s'évanouissait dans ce seul instant.
Il accepta l'adieu, et n'y répondit pas. La forme blanche s'éloigna et s'effaça bientôt dans les ténèbres.
La soirée de famille se passa comme de coutume. Julia, pâle, soucieuse et hautaine, travailla en silence à sa tapisserie. Lucan remarqua qu'elle embrassait sa mère, en la quittant, avec une effusion extraordinaire.
Il ne tarda point à se retirer lui-même. Assailli des plus redoutables appréhensions, il ne se coucha pas. Vers le matin seulement, il se jeta sur son lit. Il était environ cinq heures, et l'aube naissait à peine quand il crut entendre marcher avec précaution sur le tapis du corridor et de l'escalier. Il se releva. Les fenêtres de sa chambre s'ouvraient sur la cour. Il vit Julia la traverser, habillée comme pour monter à cheval. Elle entra dans les écuries, et en sortit quelques instants après. Un domestique lui amena son cheval et l'aida à y monter. Cet homme, habitué aux allures un peu excentriques de la jeune femme, ne vit apparemment rien d'alarmant dans ce caprice de promenade matinale.
M. de Lucan, après quelques minutes de réflexions agitées, prit sa résolution. Il se dirigea vers la chambre du comte de Moras. À sa vive surprise, il le trouva levé et habillé. Le comte, en voyant entrer Lucan, parut frappé d'étonnement. Il attacha sur lui un regard pénétrant et visiblement troublé.
— Qu'y a-t-il donc? dit-il enfin d'une voix basse et émue.
— Rien de sérieux, j'espère, répondit Lucan. Cependant, je suis inquiet… Julia vient de sortir à cheval… Vous l'avez sans doute vue et entendue comme moi, puisque vous êtes debout?
— Oui, dit Moras, qui avait continué de regarder Lucan avec un air d'indicible stupeur; oui, répéta-t-il se remettant avec peine, et je suis vraiment aise, très-aise de vous voir, mon ami.
En prononçant ces simples paroles, la voix de Moras s'embarrassa; un voile humide passa sous ses yeux.
— Où peut-elle aller à cette heure? reprit-il avec sa fermeté d'accent accoutumée.
— Je ne sais;… quelque fantaisie nouvelle, je pense; mais enfin elle m'a paru plus étrange depuis quelque temps, plus sombre, et je suis inquiet. Essayons de la suivre, si vous voulez.
— Allons, mon ami, dit le comte d'un ton froid après une pause d'hésitation bizarre.
Ils sortirent tous deux du château, emportant leurs fusils de chasse pour laisser croire qu'ils allaient, suivant une habitude assez fréquente, tirer des oiseaux de mer. Au moment de prendre une direction, M. de Moras consulta Lucan du regard.
— Je ne vois de danger, dit Lucan, que du côté des falaises;… quelques paroles qui lui ont échappé hier me font craindre que le péril ne soit là; mais avec son cheval elle est forcée de faire un long détour… En traversant les bois, nous y serons avant elle.
Ils s'engagèrent sous la futaie, à l'ouest du château, et y marchèrent en silence d'un pas rapide. Ce chemin les conduisait directement sur le plateau des falaises qu'ils avaient visitées la veille. Les bois poussaient de ce côté une pointe irrégulière dont les arbres touchaient presque au bord même de la falaise. Comme ils approchaient, en accélérant le pas fébrilement, de cette lisière extrême, Lucan s'arrêta tout à coup:
— Ecoutez! dit-il.
Le bruit du galop d'un cheval sur un sol dur se faisait entendre distinctement. Ils coururent.
Un talus d'une faible élévation séparait le bois du plateau. Ils le franchirent à demi en s'aidant des branches pendantes; masqués eux-mêmes par les broussailles et le feuillage, ils eurent alors sous les yeux un spectacle saisissant: à peu de distance, sur leur gauche, Julia arrivait d'une course folle; elle longeait la ligne oblique des bois, paraissant se diriger en droite ligne vers le bord de la falaise. Ils crurent d'abord le cheval emporté; mais ils virent qu'elle lui cravachait les flancs pour hâter encore son allure.
Elle était alors à une centaine de pas des deux hommes, et elle allait passer devant eux. Lucan s'élançait pour se précipiter de l'autre côté du talus, quand la main de M. de Moras s'abattit violemment sur son bras et le maintint… Ils se regardèrent… Lucan fut stupéfait de la profonde altération qui avait subitement contracté le visage du comte et creusé ses yeux; il lut en même temps dans son regard fixe une douleur immense, mais une résolution inexorable. — Il comprit qu'il n'y avait plus de secret entre eux deux. — Il obéit à ce regard, qui n'avait d'ailleurs pour lui, il le sentit, qu'une expression de confiance et de supplication amicale. Il saisit de sa main crispée la main de son ami, et resta immobile. Le cheval passa à quelques pas comme un trait, le poitrail blanc d'écume, tandis que Julia, belle, gracieuse et charmante encore à ce moment terrible, bondissait légèrement sur la selle.
A quelques pieds de la coupure de la falaise, le cheval, sentant l'abîme, se déroba brusquement et marqua, un demi-cercle. Elle le ramena sur le plateau, reprit du champ, et, le poussant de la cravache et de la voix, elle le lança de nouveau vers l'effrayant précipice. L'animal refusant encore ce formidable obstacle, la jeune femme, les cheveux dénoués, l'oeil étincelant, la narine ouverte, le retourna et le fit reculer peu à peu sur l'arête de la falaise. Le cheval, fumant, cabré, se levait presque droit et se dessinait de toute sa hauteur sur le ciel gris du matin.
Lucan sentit les ongles de M. de Moras entrer dans sa chair.
Enfin, le cheval fut vaincu: ses deux pieds de derrière quittèrent le sol et rencontrèrent l'espace. Il se renversa, ses jambes de devant battirent l'air convulsivement.
L'instant d'après, la falaise était vide. Aucun bruit ne s'était fait. Dans ce profond abîme, la chute et la mort avaient été silencieuses.
Erreurs typographiques:
Chapitre 6: =dit Lucan, Autrefois= corrigé en =dit Lucan.
Autrefois=
Chapitre 6: =M. de Lucan, s'enferma= corrigé en =M. de Lucan s'enferma=
Chapitre 7: =crêtes aigues= corrigé en =crêtes aiguës=
Chapitre 7: =Moras, s'abattit= corrigé en =Moras s'abattit=