II

GERMAINE, LE JARDINIER.

Sur la terrasse du château… Germaine se promène le long des plates-bandes, un sécateur à la main… De temps en temps, elle s’arrête devant un rosier, dont elle coupe les roses mortes et fanées. Comme d’habitude, elle est grave, triste et songeuse. Le jour d’automne est calme et somptueux ; le soleil, déjà bas, dore les grands arbres du parc, magnifiquement.

Arrive le jardinier… Il est vêtu de ses habits du dimanche… Timidement, il s’approche de Germaine, embarrassé et tournant, d’un geste gauche, son chapeau dans ses mains. Couchés sur les marches du perron, trois énormes chiens danois dorment… On entend le bruit d’un râteau, sur le sable d’une allée, au loin.

Germaine, elle observe le jardinier. — Eh ! bien, Victor, comme vous voilà beau !… Vous êtes donc de noce, aujourd’hui ?

Le Jardinier. — De noce !… Ah ! mademoiselle Germaine !… C’est bien le contraire, allez !

Germaine. — Que se passe-t-il ?… Il vous arrive un malheur ?… Pourquoi ces beaux habits et cette figure triste et gênée ?

Le Jardinier, il fait des efforts pour parler. — Avec votre permission, Mademoiselle Germaine, je viens vous faire mes adieux.

Germaine. — Vos adieux !…

Le Jardinier. — Ben oui !… Ben oui !…

Germaine. — Vous nous quittez ?… Ça n’est pas possible ! Vous, mon brave Victor !…

Le Jardinier. — Pardonnez-moi… J’ai donné mes huit jours à Monsieur, ce matin.

Germaine. — Allons donc !

Le Jardinier. — C’est-à-dire, pour être juste, que Monsieur et moi, on se les est donnés, en même temps, tous les deux…

Germaine. — Ce n’est pas vrai !

Le Jardinier. — Si fait, Mademoiselle… si fait !… Ah ! ça m’a fait deuil, vous pensez !…

Germaine. — Pourquoi avez-vous donné vos huit jours ? Vous ne vous plaisiez plus ici ?

Le Jardinier, timide et les yeux vers la terre. — Il n’y a pas moyen de vivre avec Monsieur !… Monsieur vous cherche des raisons à propos de tout et à propos de rien !… Qu’est-ce que vous voulez ?… On ne peut jamais le contenter !… J’ai patienté longtemps, parce que, bien sûr, ça m’ennuyait de quitter Mademoiselle, qui a été, toujours, si bonne pour ma femme et pour moi… Mais Monsieur !… Il n’y a plus moyen, il n’y a plus moyen ! C’était un enfer, ici !

Germaine. — Dites-moi ce qui s’est passé entre mon père et vous.

Le Jardinier. — Mon Dieu !… Il ne s’est, pour ainsi dire, rien passé…

Germaine. — Mais encore ?

Le Jardinier. — Comme tous les jours… Mademoiselle sait bien ! Seulement, à la longue… on se lasse.

Germaine. — Parlez-moi avec franchise… Vous pouvez me parler à moi. Ça n’est pas la première fois !

Le Jardinier. — Bien sûr ! Bien sûr ! Mademoiselle comprend les choses. Elle a bon cœur… Elle ne méprise personne. Oui, pour ça !…

Germaine. — Allons !

Le Jardinier. — Eh bien voilà. D’abord, Monsieur est trop exigeant… On ne peut jamais savoir ce que veut Monsieur !… Ainsi une supposition : quand une planche de légumes est à droite, il voudrait qu’elle soit à gauche. Et si elle est à gauche, il tempête pour qu’elle soit à droite. Et ainsi de suite !… Monsieur vous ferait quasiment tourner en bourrique, sauf vot’ respect, Mademoiselle. Avec Monsieur, ça n’est pas du travail !… Pour être des petites gens, on a, tout de même, chacun son amour-propre, n’est-ce pas ?

Germaine. — Vous connaissez bien mon père… Il est parfois un peu braque. Il ne fallait pas faire attention à ce qu’il vous disait !

Le Jardinier. — Pas faire attention ! Mais Mademoiselle Germaine, c’est que Monsieur vous engueule… faut voir ça !… Pardon, excuse… ça m’a échappé !

Germaine. — Allez, allez !…

Le Jardinier. — Et puis… Non, là, vrai !… Monsieur a des idées comme personne… Il voudrait que les châtaigniers produisent des melons, et les laitues, des abricots… Eh bien, moi, je ne peux pas !…

Germaine. — Ni les châtaigniers non plus, ni les laitues !…

Le Jardinier. — Bien sûr !… On a beau être riche, il y a bien des choses qu’on ne peut pas avoir !… La nature est la nature, pour tout le monde… (Un petit silence.) Enfin voilà !

Germaine. — Voyons !… Vous avez été peut-être un peu susceptible, et, peut-être, vous avez mal pris une observation sans importance que vous faisait mon père ?…

Le Jardinier. — Susceptible !… Depuis cinq ans que je sers Monsieur !… Ah ! Mademoiselle, faut-il au contraire, que j’en aie avalé, sans rien dire, des couleuvres !… Car, c’est tous les jours à recommencer !… Quand ce n’est pas une chose, c’en est une autre !… (Silence embarrassé.) Rien ne m’ôtera de l’idée que Monsieur m’en voulait davantage depuis que l’année dernière, le jour de la fête du pays, Monsieur avait voulu faire peindre en tricolore tous les arbres de l’avenue !… Ça, c’est vrai, je n’ai pas pu m’empêcher de dire à Monsieur ce que je pensais là-dessus… Des chênes pareils, et si beaux !… (Encore un petit silence.) Je sais bien que je n’ai pas d’instruction… Pourtant, je connais mon métier, et je l’aime, nom d’une pipe !… Mademoiselle était contente de moi, elle ?

Germaine. — Si j’étais contente de vous ?… vous le savez bien, mon pauvre Victor !

Le Jardinier. — Le petit jardin des clématites…

Germaine. — Ah ! oui ! Il était très joli…

Le Jardinier. — Et le fleuriste ?

Germaine. — Oui ! oui !

Le Jardinier. — Et la roseraie ?

Germaine. — Oui !… oui !… Vous m’aviez appris à écussonner les rosiers…

Le Jardinier. — Et vous, Mademoiselle, vous m’aviez appris à faire des bouquets !… Et tous nos beaux semis de delphiniums !

Germaine. — Oui ! oui !…

Le Jardinier. — C’était du bon travail !… On s’amusait !…

Germaine. — Oui !… oui !

Le Jardinier. — Dieu sait, pourtant si c’était commode !… Car Monsieur était chiche de fumier pour le jardin, de terreau et de charbon pour la serre… On s’arrangeait comme on pouvait… Enfin, voilà !

Germaine. — Vous êtes un brave homme !…

Le Jardinier. — Eh bien, si Mademoiselle Germaine était contente de moi… je partirais d’ici le cœur moins gros…

Il soupire. Un petit silence.

Germaine. — Il n’y a peut-être dans tout cela qu’un malentendu… Voulez-vous que je parle à mon père ?

Le Jardinier. — Merci, Mademoiselle… Ce qui est fait est fait…

Germaine. — Pourtant…

Le Jardinier. — Demain, ce serait autre chose. Il n’y a pas moyen de vivre avec Monsieur !… On se met en quatre pour lui faire plaisir, on se tue de travail pour le contenter. C’est toujours mal… D’abord, Monsieur m’a déclaré ce matin qu’il ne voulait plus de fleurs ici. Il prétend que ça attire les oiseaux et que ça prend la place des plantes utiles.

Germaine. — Ah !…

Le Jardinier. — Et puis… (Timidement) faut que je dise tout à Mademoiselle… (Résolu.) Mademoiselle sait que ma femme est enceinte !…

Germaine. — Oui… Eh bien ?

Le Jardinier. — Et qu’elle doit accoucher dans trois jours.

Germaine. — Sans doute…

Le Jardinier. — Eh ! bien, Monsieur ne veut pas d’enfants chez lui. « Pas d’enfants, pas d’enfants… qu’il m’a dit. Ça abîme les pelouses, ça salit les allées… et ça fait peur aux chevaux… » Et il a ajouté : « Je t’avais averti. Tu ne dois t’en prendre qu’à ta maladresse… » Le plus drôle — Mademoiselle s’en souvient peut-être, — c’est que l’année dernière, à ses réunions électorales, Monsieur disait que tous les maux du pays venaient de la dépopulation… Tout de même, on en voit de raides, par le temps qui court… (Silence.) Bien sûr qu’on n’a pas des enfants par exprès, pour son plaisir… On a déjà bien assez de peine de vivre à deux, dans notre condition… Mais quand les enfants viennent, on ne peut pourtant par les tuer… C’est-y vrai, ça Mademoiselle Germaine ?

Germaine. — Qu’allez-vous devenir ?… Y avez-vous songé ?…

Le Jardinier. — Dame !… Je vais chercher une place… Mais ce n’est guère le moment !… En pleine saison comme on est. Elles sont toutes prises… Et puis, avec une femme enceinte sur les bras ! Ah ! il va falloir en faire des maisons et des maisons… subir des humiliations, des refus, du mauvais temps… Car on ne veut plus, aujourd’hui, que les serviteurs aient d’enfants… Ça n’est pas commode, allez… Et l’on a bien du mal !…

Germaine, émue et gênée. — Je ferai pour vous tout ce qui m’est possible… Adieu !

Le Jardinier, ému aussi. — Adieu, Mademoiselle Germaine… Mais vous n’êtes guère heureuse, non plus, vous…

Germaine. — Vous vous trompez, je suis très heureuse.

Le Jardinier, il secoue la tête. — Non, Mademoiselle… Je vous connais bien, allez ! Quand on a un cœur comme le vôtre, on ne peut pas être heureuse ici !…

Par delà le parc, il montre la campagne, le petit village au loin.

Germaine. — Et votre femme ? La verrai-je ?

Le Jardinier. — Bien sûr… Elle est à la ville… Elle est allée chercher une voiture pour emmener nos meubles et nos pauvres frusques…

Germaine. — Pourquoi ?… Il ne manque pas de voitures ici…

Le Jardinier. — Ça vaut mieux comme ça… Chacun chez soi… On a sa petite fierté…

Germaine. — Adieu, alors !… Vous me donnerez de vos nouvelles ?

Le Jardinier. — Oui, Mademoiselle…

Germaine. — Adieu !

Le Jardinier. — Adieu !

Le jardinier s’en va, gauche, pesant, le dos déjà courbé, la nuque cuite comme une brique, par le soleil… Germaine, plus grave, plus triste, plus songeuse, reprend sa promenade lente, le long des plates-bandes… Le château et la terrasse redeviennent silencieux… Toujours les trois molosses dorment sur les marches, et l’on n’entend plus que le bruit du râteau, sur le sable d’une allée, au loin…