III
L'oncle de Damis, honnête homme, éclairé, profondément instruit, Bibliophile de la vieille roche, avait converti toute sa fortune en livres, c'était sa seule joie, son unique passion, aussi, voulut-il mourir dans sa Bibliothèque, au milieu de ses vieux et sincères amis qui l'avaient tant de fois égayé, consolé, charmé. Il y avait dans cette bibliothèque des merveilles sublimes: on y voyait les Chroniques de Jean Froissart, imprimées à Paris, chez Antoine Vérard en quatre tomes in-folio, la Bible de Coverdale (Zurich 1535); le Rituel de l'Eglise Anglicane (White-church 1560), le Martial de Sweynheym et Pennartz de 1473, le Tite-Live de Spire, les Œuvres d'Amadis Jamyn, puis les romans de chevalerie Lancelot du Lac, Gérion le Courtois, Méliadus, le Turpin, le Merlin, le Fier à Bras, les Amadis, Regnaut de Montauban, le Saint Gréal et le Chevalier de la Triste Figure.
Damis se trouva un beau matin héritier de ces trois ou quatre mille volumes.—En voyant arriver cette armée d'élite composée de superbes in-folio, in-quarto et in-12, Damis jeta les hauts cris: quel piteux héritage! Il se prit à maudire la mémoire de son oncle et il eut beau regarder les splendides reliures, aux armes de Henri II, de Henri III, de Diane de Poitiers, du Président de Thou, il semblait inconsolable. Comme il eut préféré quelques bonnes actions au porteur dont il se fut empressé d'aller toucher la rente!
Que fit Damis? Il vendit la bibliothèque de son oncle aux enchères publiques; le produit de la vente atteignit près de trois cent mille francs.—Il fut comme affolé de joie, plongé dans un délire intense; la veille, il eut donné pour rien tous ces Bouquins qui l'encombraient, comme il disait dédaigneusement. Le lendemain, il se révéla effréné Bibliophile.—Les livres avaient fait Damis riche;—Damis voulut connaître et apprécier de tels amis, qui, outre la fortune, pouvaient lui donner l'estime et la considération.—Avec sa grosse bonhomie de rentier, il s'efforça de devenir Bibliognoste, et, dans ce but, il se tint au courant de la Bourse de la Librairie moderne; se fit envoyer tous les catalogues et assista de temps à autre aux soirées de la salle Silvestre.
Une fois dans cette voie, Damis s'y élança avec bonheur et orgueil; il apprit à avoir du nez, comme on dit dans l'argot de la brocante. Il sut deviner les Livres dont l'épuisement, c'est-à-dire la hausse, était proche. Il acheta les plus luxueux nouveaux venus, les éditions elzéviriennes des éditeurs à la mode; il parapha de son nom tous les bulletins de souscription, mais il se garda soigneusement de se livrer aux vieux volumes dans la crainte très fondée de s'y perdre corps et biens.
Aujourd'hui Damis est un de nos Bibliophiles les plus connus parmi les amateurs sérieux; certains libraires lui envoient d'autorité et à compte-ferme les nouvelles publications. Loin de s'en plaindre, il en tire au contraire vanité et se rengorge avec d'étranges gloussements de satisfaction. Il tient cependant à choisir lui-même ses vélins, ses japons, ses chines et ses Whatman. Il les collationne avec soin, regarde dans la transparence du jour la vergeure du papier, la marque de Van-Gelder, de Rives et d'Archettes et ne se déclare satisfait qu'après les plus grandes investigations de son œil.
Sa Bibliothèque est simple: de larges casiers de bois blanc passé au brou de noix, sont modestement appliqués sur les parois d'une vaste pièce rectangulaire exposée au levant.—Damis y vient dès l'aube, non pour se délecter dans la lecture de ses livres,—il faudrait les couper et cela leur ôterait du prix,—mais pour travailler ses exemplaires dans le silence du cabinet; dans l'un, il ajoute un portrait, dans l'autre il insère un autographe de l'auteur, dans celui-ci, il place de doubles épreuves des gravures, à la sanguine ou en bistre; dans celui-là enfin, ce sont des cartons, des notes, mille choses qu'il case.—Il lit aussi les catalogues qu'il vient de recevoir, et y apporte une attention soutenue:... ah! ah! se dit-il tout-à-coup avec des éclats de joie, mais, je l'ai.... superbe.... magnifique, admirable affaire! Un livre que j'ai payé Dix francs et que je trouve catalogué: Cinquante.—Il se frotte les mains et se met en devoir de découper en chantant le numéro qu'il vient de remarquer, afin de le coller légèrement sur la garde du volume dont il est question.—Oh! oh! exclama-t-il une minute après, ceci n'est point cher;—le malheureux libraire ne s'y entend point, trois francs! un ouvrage de vingt-cinq... J'irai le quérir cet après dîner.
Damis passe ainsi sa vie dans la paix la plus douce, dans un otium sine dignitate, c'est un Catalogueur Bibliopole: on ne peut pas dire tel oncle tel neveu. Il considère le volume comme une action soumise aux variations de la Hausse et de la Baisse. Il n'aime le livre que parce qu'il en tripote.—Lui parlez-vous d'un volume relié?—Bah! vous répond-il, faire relier un livre c'est jeter son argent au vent, sa valeur n'en augmente pas d'un sol; Si Thouvenin, Duru, Thibaron y ont mis la main..., je ne dis pas, mais cependant, croyez-moi, conclut-il, l'idéal, c'est un livre non touché, non coupé, dans l'état primordial de sa brochure.