LA GENT BOUQUINIÈRE

Esquisse parisienne

Si l'on me demande quel est l'homme le plus heureux, je répondrai: c'est un bibliophile, en admettant que ce soit un homme; d'où il résulte que le bonheur, c'est un bouquin.
P. L. (bibliophile Jacob).

O vous, qui possédez l'art de vous promener au milieu de tout ce brouhaha de Paris, parmi cette multitude bigarrée, affairée et distraite qui se meut, va, vient, marche, court et flâne dans les rues, le nez en l'air, l'oreille au vent; avez-vous remarqué quelquefois l'attitude particulière, inquiète et absorbée de certains hommes à l'œil fureteur qui passent graves, coudoient les uns et les autres sans crier gare, et qui semblent suivre, comme dans un rêve, leurs pas trop hâtifs qui les devancent?

Ils marchent la prunelle en arrêt, anatomisant les vitrines; Paris pour eux est un vaste livre rempli de documents intéressants. Ils se plaisent à en relever les annotations et à en compter les culs-de-lampe, et les quais forment la marge qu'ils parcourent pieusement. Viennent-ils de Bercy ou d'Auteuil, de Montmartre ou du Panthéon, sans mot d'ordre, mus par la même passion, ayant au cœur le même désir, tous se dirigent, l'imagination irradiée, âpres à la curée, vers l'espace que bornent, sur la rive gauche de la Seine, le pont Saint-Michel et le pont Royal.

Ils forment sans se connaître une race à part, dont l'idiome singulier, les mœurs étranges, les aptitudes et les goûts fantastiques ont quelquefois tenté la plume des humoristes. Leur vie, c'est un bouquin, et s'ils entrevoient un monde meilleur, un éden délicieux, ils ne peuvent se le figurer sans des parterres d'elzévirs, des massifs d'incunables, des montagnes d'in-folios et des parcs ombragés de feuilles manuscrites.

Le matin, ils déjeunent à la hâte d'un catalogue et de leur dernière trouvaille, puis, sans consulter le ciel, heureux comme des jouvenceaux en bonne fortune, ils partent le pied léger, le cœur battant d'une sainte émotion, inquiets de savoir si la maîtresse qu'ils conquerront sera blonde ou brune, s'ils dénicheront, raræ aves, un Alde ou un Estienne, un Giolito ou un Torrentin.—Arrivés au but de leurs jouissances, sur les doctes parapets, ils se préparent à la lutte, enlèvent leurs gants, fixent leurs chapeaux, donnent du jeu à la manche, entr'ouvrent leurs poches mystérieuses et profondes, et commencent.—Qu'il vente, qu'il pleuve ou que le soleil dissolve le bitume, comme ces Fakirs de l'Inde qui se tiennent sur un pied, ils vont piano, pianissimo, toujours debout, l'œil plongé dans les cases, scrutant les livres jusque dans l'âme.—Paris les enveloppe dans son grand bourdonnement, les femmes en passant les frôlent avec un froufrou soyeux; impassibles, noyés dans un océan de voluptés, ces chiffonniers de la science revivent tout un passé. Ils bouquinent, bouquinent, bouquinent:

C'est la gent bouquinière!

De midi à six heures en été, de deux à quatre en hiver, ils sont là, à leur poste de joie, sur le Qui-vive, le sourire aux lèvres, l'œil vif et perçant, la main en avant obéissant au regard. Ils se chuchotent à eux-mêmes des phrases intraductibles, ils paginent fiévreusement un volume, le replacent, plongent de nouveau leurs mains noires de poussière dans un casier qui est tout un monde, et, respirant avec délices l'odeur du vieux veau racorni, des feuillets mouillés et des cartons pourris, ils reconstituent des yeux, entre les nervures usées des bouquins qu'ils dévorent, les titres dédorés, abrégés, effacés dont ces pauvres déshérités semblent ne plus vouloir se parer.

L'étalagiste, lazzarone parisien, assis comme un commissionnaire sur un siége ressemelé, considère d'un air bienveillant tous ces pionniers de sa marchandise; le Bouquiniste est quelquefois issu du Bouquinier, et il se complaît à voir la figure mobile de ses habitués; il les regarde lentement défiler, s'arrêter indécis et s'arracher avec peine du capharnaüm de ses boîtes; il les compte, remarque les absents, bavarde avec ces Messieurs, et, si l'un de ces Bibliophobes avec un signe particulier l'appelle pour payer le bouquin qu'il vient d'exhumer, l'étalagiste accourt, la main à son gousset, affable, empressé; il voit presque partir avec regret l'élu du chercheur qui le lui marchande, il félicite l'acquéreur, remet en ordre ses caisses bousculées par la passion de la recherche, puis il retourne à son siége, d'où il examine son pauvre étalage qui s'étend au loin, semblable au berger nonchalant qui surveille son troupeau.

Que de classes cependant, que de sectes, que de divergences d'opinions dans cette race bouquinante! chacun a son Dada, sa marotte, son but; chacun défriche son siècle de prédilection, depuis l'Helléniste jusqu'au Romantique;—pour ce dernier: les Renduel, les Barba, les Desessart, les Lecou; pour d'autres: les Barbin, les Courbé, les Guillaume de Luynes, les De Sercy; pour les piocheurs: les outils de travail, quels que soient la date de l'édition ou le nom du libraire, et pour les ambitieux enfin, les éditions de Verard, les Molière de chez Jean Ribou, les contes de La Fontaine, édition dite: Des Fermiers Généraux, et les bibles interfoliées de billets de banque, comme celle que légua jadis le marquis de Chalabre à Mlle Mars.

Mais, pour arriver à satisfaire ces pia desiderata, il leur faudra soulever des collines d'in-12 ou d'in-8, empiler Capefigue sur l'Annuaire des longitudes, rejeter des monceaux d'Années chrétiennes et de Géographies de Malte-Brun, retomber à chaque pas sur l'Almanach des Muses ou les Spectacles de la nature de Pluche et voir enfin surgir le Manuel du parfait fumiste à côté de l'Archi-Monarquéide de Gagne, ou de l'Histoire philosophique des deux Indes, de Raynald.

Quoi qu'il en soit, l'espoir guide ces vaillants chercheurs, rien n'ébranle leur robuste foi, ils passent à travers les séries les plus complètes de la Revue des deux mondes, sautent à pieds joints par-dessus les Cours de littérature de Laharpe, franchissent Anquetil et son Histoire, Napoléon Landais et son Dictionnaire, Sainte-Foix et ses Essais sur Paris, Mably et Condillac; ils avancent malgré tous les obstacles, et s'ils rentrent les poches vides, l'abattement et le désespoir ne les accompagnent pas au logis.

Par contre, s'ils mettent la main, les veinards! sur l'unique cheveu de l'occasion, s'ils peuvent déterrer le merle blanc de leurs rêves, ils exultent comme Archimède lâchant son Eureka, et l'immense bonheur qui emplit tout leur être les dédommage amplement des fatigues passées.

Comme il est choyé, dorloté, admiré, ce bijou découvert! de quelles larmes de reconnaissance il est arrosé! Harpagon, serrant précieusement sa cassette contre son cœur, n'eut jamais d'expression de joie plus féroce que le bouquinier qui emporte sa trouvaille.

«Va, pauvre bouquin, murmure-t-il en lui même, tu vas oublier ton existence errante, les injures du temps et ta misère passée, viens; tu auras la meilleure place à mon foyer, dans la noble famille dont tu es digne, entre tes frères chéris; le fastueux maroquin et l'odorant cuir de Russie seront fiers de t'avoir pour voisin, car tu seras débarbouillé, lavé, encollé, habillé; viens, tu es des miens et je te bénis pour toute l'allégresse que tu me causes.»


O vous, qui passez sur les quais de Paris, admirez ces heureux qui bouquinent, bouquinent, bouquinent:

C'est la gent bouquinière!

LES GALANTERIES
DU SIEUR SCARRON

A Madame la Baronne de X***

Saint-Louis en l'Isle,
Paris.

Paris, 1er janvier 1878.

La délicieuse soirée que nous passâmes le premier jour de l'an dernier! cela nous vieillit bien un peu; mais vous en souvenez-vous, chère petite Baronne?

C'était sur le soir, vous étiez seule dans votre grand salon Louis XV,—seule devant un bon feu,—seule sur une causeuse.

Lorsque je parus, Dieu sait où voltigeaient vos rêves; votre petit écran japonais d'une main, un livre entr'ouvert de l'autre, vous étiez affaissée dans la morne contemplation de l'âtre, et c'est à peine si la voix de la soubrette qui m'annonça vous fit tourner la tête de mon côté.

C'est qu'ils étaient bien loin, bien loin vos rêves, chère Baronne; ils dansaient capricieusement avec les flammes du foyer, et votre œil fixe s'engourdissait à suivre leurs ébats mutins; je pensai tout de suite, vous le dirai-je, au curieux volume, relié avec art en maroquin bleu, à vos armes, que votre bras abattu laissait nonchalamment glisser.

N'était-ce pas lui, dites-moi, qui avait débauché les charmants diables roses de votre mignonne cervelle?

Ah! Baronne, qu'il faisait froid! Paris finissait cette longue journée de saturnales, Paris avait la pompe insipide des jours fériés; on n'entendait que le rire perlé de la jeunesse ou le chant rauque et monotone de l'ivrogne; les pelures d'orange attentaient à la vie du promeneur, et sur le seuil de leurs portes, mines revêches, les concierges disséquaient la générosité des locataires.

Rappelez-vous avec quelle triste figure de conspirateur je vins me mettre à vos côtés!—Oh! le vilain causeur que je fis dès les premiers moments; ce n'était qu'indolents bâillements, que pénibles hum! hum! que mon gosier grognon proférait; et quel oubli total des convenances! Campé au beau milieu du feu, les jambes allongées, les pieds sur les tisons, je me rôtissais comme un saint Laurent sans usage,—tantôt me frictionnant les jarrets avec impertinence, tantôt frappant du pied et lançant des roulades grelottantes de brrrr à morfondre un rocher.—Mon adorable amie, j'en ai honte encore aujourd'hui!

Lorsque Mariette apporta le thé, vos rêves me parurent rentrer effarés et timides dans leur joli nid,—votre silence fut moins complet,—mon attitude fut plus décente.

Le thé était exquis, chaud, parfumé, versé par la main des Grâces, c'était de l'ambroisie.—Vous étiez ce soir-là enivrante de beauté et de langueur, dans ce coquet peignoir Watteau bleu cendré, rehaussé de malines; vous possédiez ce teint, pétri de lis et de roses, dont les anciens poëtes nous ont légué l'expression; votre fine chevelure blonde brillait, avec des reflets de bronze pâle; et puis, votre grand salon était si purement, si voluptueusement Louis XV, depuis ses lambris en camaïeu jusqu'à votre mule de satin, que, par ma foi, j'aurais été pendable, si, dépouillant mon humeur brutale, je ne me fusse mis à Crébillonner avec vous.

Combien je vous sus gré, du fond de mon cœur, de n'entrevoir chez vous ni sac de chez Boissier, ni coffret de chez Giroux, ni écrin de chez Fontana; votre logis semblait vierge de toute importation d'étrennes, et je trouvais enfin un refuge, une tiède oasis, contre l'enfer du jour de l'an.

Nous étions là sur la causeuse, le guéridon placé tout près, un délicat service de Saxe à portée de la main.

«Un nuage de lait? me disiez-vous.

«—Mille grâces?

«—Pourquoi cette curiosité? repreniez-vous, suivant le fil de la conversation, savez-vous bien que vous devenez très-indiscret; mais, tenez, je vous le donne en cent, en mille, en dix mille, quel est l'auteur du petit volume qui m'entretenait lors de votre arrivée?»

Vous me regardiez malicieusement, tandis que me vouant à tous les saints, je vous citais: Musset, Lamartine, Hugo, Gautier, ainsi que toute une pléiade de poëtes modernes; et vous, dodelinant de la tête, avec de fines roueries dans l'œil, vous ne me disiez pas une fois, chère petite Baronne: «Vous brûlez, mon cher, vous brûlez.»

Alors, je remontais d'un siècle et j'amoncelais des kyrielles de noms d'auteurs: quelques-uns excitaient votre joli rire argentin; d'autres, ne le niez pas, vous faisaient rougir et baisser pudiquement les yeux. Cela dura bien une heure, pendant laquelle nous fîmes à deux un cours de littérature à faire mourir de honte l'ennuyeux Laharpe.—C'était à damner un Bibliographe, vous deveniez aussi taquine, aussi spirituelle que Madame de Sévigné, que j'allais victorieusement vous jeter à la tête, quand, audacieusement, démasquant vos batteries, vous me lançâtes cette renversante apostrophe:

«Connaissez-vous Scarron, mon cher Bibliophile?

«—La belle question! Scarron le bouffon, Scarron le malade de la Reine, Scarron le burlesque époux de la malheureuse d'Aubigné, Scarron le raccourci de toutes les misères humaines, Scarron enfin... et c'est avec Scarron, Madame, que vous conversiez? Ah! la vilaine compagnie que celle d'un cul-de-jatte, et comme je bénis le ciel qui a permis à votre serviteur de se mettre entre vous et ce petit fagoteur de rimes.»

Ici, Baronne, vous deveniez irascible, vous défendiez votre poëte, et, gentil inquisiteur, vous repreniez les instruments de torture;—les demandes insidieuses sortaient pressées de vos lèvres coralines:

«Quel est le volume de Scarron que je lisais?

«—Le Roman comique, parbleu!

«—Fi donc!

«—Le Typhon?

«—Point.

«—Le Virgile travesti?

«—Nenni.

«—Jodelet duelliste!

«—En aucune façon.

«—Les Épistres chagrines?

«—Pouvez-vous le penser?

«—Les Nouvelles?

«—Eh! mon cher, ne courez pas si loin, ce sont tout bonnement les Poésies du Sieur Scarron, ce petit fagoteur de rimes, comme vous l'appelez si méchamment, et, dussiez-vous me traiter de bas-bleu, je tiens à honneur de vous avertir que j'ai un furieux tendre pour les vers de ce cul-de-jatte rabelaisien.»

«—Ce furieux tendre est un goût perverti, et permettez-moi d'avancer, à ce sujet, mon humble avis; contrôlé et appuyé par...»

Mais le livre déjà était ouvert;—placée dans l'attitude du Mascarille des Précieuses ridicules, et avec des grâces toutes féminines, vous tendiez le volume en avant d'une main, tandis que de l'autre, un doigt levé, vous m'imposiez silence. «Oyez, je vous prie, me dites-vous.»

Je vous mangeais des yeux tant vous étiez divine, ainsi posée et maîtrisant mon émotion, j'écoutai.

A MADEMOISELLE DE LENCLOS

Estrennes

O belle et charmante Ninon,

A laquelle jamais on ne répondra: Non,

Pour quoi que ce soit qu'elle ordonne,

Tant est grande l'authorité

Que s'acquiert en tous lieux une jeune personne,

Quand avec de l'esprit elle a de la beauté.

Ce premier jour de l'an nouveau,

Je n'ay rien d'assez bon, je n'ai rien d'assez beau

De quoi vous bastir une Estrenne;

Contentez-vous de mes souhaits,

Je consens de bon cœur d'avoir grosse migraine

Si ce n'est de bon cœur que je vous les ay faits.

Je souhaite donc à Ninon

Un mary peu hargneux, mais qui soit bel et bon,

Force gibier tout le carême,

Bon vin d'Espagne, gros marron,

Force argent, sans lequel tout homme est triste et blesme,

Et qu'un chacun l'estime autant que fait Scarron.

Tudieu! avec quelle émotion vraie vous récitâtes ces vers burlesques, quelle voix chaude et vibrante, quelles intonations senties, et que votre regard était vif, pendant la lecture de ces Etrennes! j'oubliai presque Scarron, et je négligeai de le maltraiter—véritable magicienne, vous veniez, par cette seule évocation de Ninon, de me reporter de deux siècles en arrière, parmi cette société polie, où les petits poëtes, même, savaient donner de si galantes étrennes.

Je revis Ninon, sa cour brillante et ses passants de qualité: le Comte de Coligny, le Chevalier de Grammont, les Marquis de La Châtre et de Sévigné, le Prince de Condé, l'Abbé de Chaulieu, Villarceaux, Gourville, Saint-Évremont et tant d'autres.

Je n'étais plus chez vous, Baronne, je me trouvais en plein Marais, dans la ruelle de cette impure adorable, de cette femme, trois fois femme, par le cœur, l'esprit, l'inconstance et la frivolité.—J'étais environné de beaux esprits, parmi lesquels, votre cher Scarron, alors ingambe, alors petit collet, courant de groupe en groupe avec cette bonne humeur, cette gaieté bouffonne, et cet atticisme pimenté de sel gaulois.

Vous paraissiez de même songer à tout cet autre âge, vos rêves avaient repris leurs ébats mutins, et votre œil noir reflétait purement le temps jadis.

Alors, je vous pris la main, petite Baronne, et pendant un temps incalculable, tous deux nous comprenant, tous deux vivant une autre vie, toute une époque évoquée, nous restâmes rêveurs, sans mot dire, murmurant faiblement en cadence:

O belle et charmante Ninon...

Lorsque nous sortîmes de notre torpeur, quel assaut de souvenirs, c'était à qui réciterait le plus d'Estrennes jusqu'à ce que, la mémoire vidée et fourbue, votre Bibliothèque fût mise au pillage.

Vous étiez un vrai démon: et nous bouleversâmes tous les Parnasses d'antan, nous piquant d'amour-propre, admirant, critiquant, discutant, nous alambiquant l'esprit avec des agaceries à réveiller l'ombre de tous nos chers poëtes.

Quelle surprise, dites-moi, lorsque nous entendîmes sonner trois heures du matin! nos regards étonnés se croisèrent, les miens disaient: «Il fait bien froid, il est bien tard, soyez miséricordieuse! La nuit est sombre, il me faut vous quitter, petite Baronne, ayez pitié!» Votre œil était indulgent, et je ne sais trop ce qu'il m'eût répondu, si Mariette, lassée d'attendre, ne s'était mise à ronfler dans la pièce voisine.

L'effroyable voyage que je fis, ô ma douce amie, pour regagner mon triste logis de célibataire.—Jamais amoureux transi ne s'en revint plus chagrin dans ce grand Paris, qui la nuit ne semble dormir que d'un œil.—Malgré moi, j'enviais Scarron superbement vêtu de maroquin, Scarron qui revit en livre et que vous aimez, Scarron, que vous teniez dans votre main mignonne et qui veillait peut-être à vos côtés, sur les courtines de soie, après avoir bercé votre premier sommeil, tandis que j'allais errant sur ces quais ténébreux, meurtri par la bise, tracassé par mille petits fantômes qui labouraient mon cœur et mon esprit.

Il y a un an, jour pour jour; mon cœur a fait des économies, souvenez-vous-en!

Si la légende de la Belle au Bois-Dormant pouvait être vraisemblable, ce soir premier janvier, vêtu d'un manteau couleur de muraille, je me présenterais chez vous—je vous trouverais seule dans votre grand salon Louis XV—seule devant un bon feu—seule sur une causeuse—mais... Mariette aurait congé—pour changer les rôles, petite Baronne, j'aurais en main un curieux volume porteur de mon ex libris. Ce serait à votre tour d'en deviner l'auteur et peut-être demanderiez-vous grâce;

O belle et charmante Ninon,

A laquelle jamais on ne répondra non!....

LE QUÉMANDEUR DE LIVRES
CAUCHEMAR A LA MANIÈRE DE GOYA

Periit fides et ablata est de ore eorum.
Jérémie VII.

Oh! le vilain personnage, la triste silhouette, le gnome fantastique que nous avons à esquisser! Fléau de l'homme de lettres, parasite du libraire et de l'artiste, démon acharné du Bibliophile, solliciteur bas et rampant, Tartuffe mielleux et fripon, véritable plaie d'Egypte, le Quémandeur de livres se glisse partout, force les portes les mieux fermées, semble posséder le terrible don d'ubiquité, et, comme un fantôme des vieilles légendes, il apparaît, obsède et terrifie.

Epinglons-le solidement sur un morceau de liége, et, tâchons d'analyser ce monstre ainsi cloué au pilori.

D'où vient-il? nul ne le sait—le plus souvent c'est un pauvre déclassé, qui, après avoir meurtri ses illusions aux angles les plus rudes de la réalité, s'est réveillé un beau matin dans sa hideuse incarnation de littérateur mendiant.—Ecrivain déçu ou poète infortuné, sa jeunesse, épave de la médiocrité, a été cahotée un peu partout dans les bas-fonds de la Bohême; le Succès a souri jaune à ses avances, la Gloire a fait la prude avec lui; il n'a cueilli que de terribles orties sur le chemin littéraire. Alors, ne se sentant plus la force de lutter, les mains ensanglantées, les ongles usés, le cœur plein de fiel, ayant encore dans l'âme des vestiges du Beau, il a juré de se venger, et, ne pouvant devenir maître, il s'est fait valet.

Comme il a bien médité sa vengeance! avec quels sens pervers et quels raffinements de cruauté il en a mûri le plan!—La société s'est montrée mauvaise mère à son égard, il la harcellera sans cesse et lui fera rendre gorge; les hommes de talent ont pris sa place au soleil, il quémandera leurs œuvres; les libraires ont refusé ses volumes, il leur pillera ceux des autres; les Bibliophiles ont su amasser des merveilles, il saura leur en extorquer; enfin, c'était un agneau, ce sera un chat aux griffes gantées.—Il n'a pas pu se faire valider artiste, il sera l'ami des artistes: chacun deviendra son Mécène.

Pour son but, il a bien étudié les hommes, le perfide! Il déguise ses amertumes sous les dehors les plus papelards: sachant que rien ne résiste à la louange, la louange est devenue son arme, et avec quelle habileté il s'en sert! Ecrit-il pour quémander? Il sait jouer du: Cher Maître, de l'Excellent Confrère, de l'Illustre Collègue, du Savant Bibliophile avec un tact surprenant; il se dit attaché à quelques revues de Province bien ignorées, se proclame en tout et sur tout fanatique du Beau et entonne l'éloge du destinataire de sa missive.

Son style est une merveille—: à son usage particulier le détestable flatteur s'est composé une palette étincelante d'adjectifs sucrés, émollients, onctueux, bien confits en parfums—les tons les plus fins, les plus vifs, les plus colorés y sont gradués avec une science, une entente des fadeurs qu'on ne saurait trop admirer.—Après avoir posé un substantif ayant rapport à son objectif, il semble promener sa plume sur sa palette, à la recherche d'une épithète bien sentie, et puise dans sa gamme de mots chatouilleux et calins, un divin, un admirable, un sublime, un docte, un savantissime dont l'effet tendre et persuasif est immanquable.

Ses lettres sont des chefs-d'œuvre d'émotion et de sympathie; c'est étayé, échafaudé, arc-bouté avec un sentiment si bien maquillé qu'on ne peut y résister. Le Don Juan de Molière ne prit jamais tant d'intérêt à la famille de monsieur Dimanche que le Quémandeur de livres n'en accuse pour le succès de sa victime.

L'auteur ou l'éditeur ne savent plus dire: non...

Et le Renard encore a trompé le Corbeau.

Quelle tactique dans ses visites! Il a calculé le modus vivendi de celui qu'il veut exploiter; il connaît sa vie heure par heure, minute par minute et mieux que le concierge de la maison. Lui refuse-t-on la porte? il revient trois fois, cinq fois, dix fois s'il le faut; ses sollicitations sont inflexibles comme le Destin. C'est au saut du lit, ou plutôt à l'heure où la digestion rend facile et indulgent qu'il sait prendre son monde, voyez-le: il sonne discrètement, donne son nom, énonce ses minces qualités et s'avance la main tendue et prompte à de cordiales pressions, le visage est affectueusement éclairé d'une douce sollicitude, l'œil est admiratif, la bouche souriante module le: «cher maître» de commande, les reins attendent un siége, le cauchemar vient élire domicile chez le patient, la requête va commencer.

Ah! l'horrible Protée! comme il sait enlacer, passer du grave au doux, du plaisant au sévère: Sua res agitur! quel déluge d'enthousiasme il verse sur son hôte, son talent, ses livres, son bon goût! fût-il dans une mansarde, il en louerait l'ameublement; il est de force à s'extasier sur une chaise de paille; il a des louanges de toutes les tailles; c'est un jongleur émérite.

Au moindre mot qui frise l'esprit, il se pâme comme à la fois Armande, Bélise et Philaminte à l'audition des vers de Trissotin,—c'est lui-même un Trissotin, un écœurant Trissotin... un Trissotin doublé de Bazile. Quelle verve il déploie! il cite les éditions les plus rares, parle avec tendresse des chefs-d'œuvre de l'art typographique, verse des larmes de crocodile sur les malheurs de nos Bibliothèques publiques; en un mot, il cause de tout et sur tout, ose même parler de ses bonnes fortunes sur les quais... ses bonnes fortunes... à lui, le rustre! et revient enfin par d'habiles périphrases au livre qu'il implore!

Il ne tient pas en place. Il lui faut coûte que coûte lénifier le cœur qu'il bat en brèche par des éloges dissolvants.

«Ah! pardon, que vois-je, là, sur le rayon de votre bibliothèque, Dieu! le ravissant petit bijou!»

Et le voilà levé—il parcourt, furète, passe avec amour ses pattes sur ces livres qu'il convoite et qu'il déroberait s'il le pouvait.

«O le rarissime volume! l'admirable reliure! quel superbe portrait! ce sont de ces raretés, s'exclame-t-il avec passion, qui ont dû vous coûter, cher monsieur, bien des recherches et bien des fatigues. Il vous a fallu un goût et des connaissances étonnantes pour colliger de telles merveilles?»

Il ne tarit pas en douceurs, il jette son dernier atout, mais aussi le propriétaire se rengorge, dodeline de la tête et fait une agréable moue. Sa générosité va s'épanouir. Le rocher, déjà ébranlé, cède enfin?


Quand il sort, muni de sa proie, il semble si fier, si rayonnant, si joyeux, qu'on serait tenté de lui pardonner. C'est un des amoureux du livre, mais un amoureux brutal et presque criminel, il viole ce qu'il aime, sans attendre que ce qu'il aime se donne à lui; il est vil et bas quand il devrait être fier et porter le front haut comme tout vrai bibliophile, en un mot, il mendie quand il devrait attendre; et trop souvent, hélas! la misère le guette au passage pour le dépouiller un à un de tous ses volumes, qu'il bazarde à vil prix.

Quelle pénible existence que celle de ce misérable!—Valet de tous, il quémande chez les libraires comme les pauvres à la porte des grands restaurants, il fait patte de velours alors que souvent il voudrait griffer, il s'humilie devant les jeunes bien qu'il commence quelquefois à neiger sur son front, et, véritable Juif-errant, en quête de toutes les nouveautés, la fatigue lui est inconnue; il se produit partout, marche sans cesse, et semble immortel, car les hommes de génie l'ont rencontré, vivant spectre, à toutes les étapes de leur gloire. Bibliophiles, nos frères, ne criez pas à l'invraisemblance, l'original existe, tiré, par malheur, à de trop nombreuses éditions; regardez autour de vous, dans la marge de la vie, vous le verrez remplissant son sacerdoce avec plus de rage que de passion. Regardez ce Monsieur affairé qui vole on ne sait où; ses poches béantes sont bourrées comme un cabas de femme de ménage et renferment tout un monde: Livres, eaux-fortes, gravures, photographies—ce n'est pas un Bibliomane, c'est l'Homme rouge des bibliophiles, c'est le Quémandeur de livres qui passe.


Un détail pour terminer cette esquisse crayonnée à la hâte: le Quémandeur de livres parvient-il à se faire éditer un volume, il sait les bassesses que ceux des autres lui ont coûté... Il n'en donne à personne.

LE VIEUX BOUQUIN
ESSAI MONOCHROME

Nunc victi, tristes.
Virgile.

Gloire à toi, bouquin!—Gloire à toi, vieillard robuste si vaillamment cuirassé!—Gloire à toi, grandiose aventurier, philosophe Stoïcien, sublime mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols, dont les faux Bibliophiles rougissent!—Bouquin, pauvre bouquin, Christ de la bouquinerie, tant de fois vendu par autant de Judas Iscariote, tant de fois vilipendé, tant de fois crucifié,—Gloire à toi!

Que je t'aime et te vénère sous ton austère et monacale tunique de vieux veau fauve! que je t'aime, avec ce visage parcheminé, ces rides jaunâtres et écailleuses et les longs méandres des larves qui t'ont rongé!

Passées au vermillon comme les lèvres d'une courtisane antique, tes tranches harmonieusement se marient aux dorures tenues de tes bords flétris; l'orageux coloris de tes gardes, si magistralement disposé en étranges volutes s'est atténué dans les tons fins d'une gouache et ton signet de soie verte, brisé, meurtri, par tant de mains amies, a conservé ce je ne sais quoi de tendre qui nous émeut, telles ces robes de nos aïeules, précieuses reliques, que nous aimons à contempler pieusement dans la vieille armoire qui les renferme.

Ton titre, noble passe-port littéraire, est parti pièce à pièce dans l'amertume du vagabondage, tes coins écorchés par les plus farouches brutalités baillent la tristesse et donnent la pitié, tandis que, mises à nu par le temps, disséquées par les intempéries, tes nervures effiloquent au vent leur blonde chevelure de chanvre.

Depuis le jour de ton sacre, où, étincelant, coquet, luxueux, tout enorgueilli toi-même de l'orgueil de ton auteur, tu descendis majestueusement, dans ton justaucorps de veau pâle, du perron de la Sainte Chapelle ou de la Galerie des Merciers, depuis le jour, où, de la Cour à la Ruelle, de la Gazette à l'Académie, Paris, pendant de longues heures chanta tes louanges, quelle épopée!

Quelle épopée, sinistre ou burlesque, depuis ces jours où tu courais si allègrement de la main blasée d'un Censeur Royal aux doigts rosés d'une Duchesse, de l'épiderme voluptueux et flatteur d'un Prélat aux aridités noueuses d'une pression de Savant!

Les années ont enterré les années, les amants de la première heure ont disparu; les rois s'en sont allés, les trônes ont croulé, toi, tu es resté debout, le dos voûté, grelottant à la bise;—les dédains de la foule, ont poudré ton chef à frimas, et c'est à peine si le regard hâtif de quelqu'érudit t'a caressé par hasard dans la passion fiévreuse de ses recherches.

D'après les naïvetés graphiques laissées sur ton faux titre, d'après tes ex-libris héraldiques ou caractéristiques, gravés ou manuscrits, d'après tes marges nourries de curieuses annotations, qui ne songerait longuement à reconstituer ta vie errante?

Dans l'interligne de ton impression, quels mémoires à écrire! que de piquantes révélations sur ta naissance et tes fredaines typographiques, corrigées par une main toute paternelle!

Bouquin, pauvre bouquin! Victime du droit d'aînesse des livres!—Tes grands frères in-4o, fiers de leur majorat de première édition sont recherchés, estimés, soignés. Toi, malheureux enfant d'un second lit d'impression, tu végètes depuis des siècles, méprisé, déshérité, conspué dans la patiente attente d'un Saint Vincent de Paul Bibliophile.

Ouvre-toi, cependant, ami du travailleur, cher consolé qui console; dans une tiède atmosphère d'étude, secoue la poussière de la route; ouvre-toi, pauvret, exhale ta belle âme, chuchote bien bas au savant qui t'a acquis, les dictames que tu contiens; dans ces longs tête à tête, germe en lui lentement ta science, et fais lui éprouver une lente et douce ivresse dans la mystique fornication de vos cerveaux.

Gloire à toi, bouquin,—Gloire à toi, vieillard robuste si vaillamment cuirassé! Gloire à toi, grandiose aventurier, Philosophe Stoïcien, sublime mendiant, Diogène de la boîte à quatre sols dont les faux Bibliophiles rougissent.

LE LIBRAIRE DU PALAIS
ÉVOCATION DU XVIIe SIÈCLE

D'après un dialogue du Carpenteriana.

On est instruit de cent choses qu'il faut savoir de nécessité et qui sont de l'essence du bel esprit.
Molière.

L'Amateur entre chez le Libraire, et salue.

LE LIBRAIRE

Monsieur, je suis vostre humble serviteur, que désirez-vous du nostre? Un homme de vostre qualité ne peust ignorer les livres nouveaux, ces sublimes maistres muets, et, puisque vous avez coustume d'honorer ma boutique, que pourrois-je vous proposer?

L'AMATEUR

Je voudrois connoistre quelques ouvrages du bon ton, les lectures à la mode, des livres de nos meilleurs autheurs, les romans du beau monde les plus furieusement en vogue, et enfin, toutes choses ayant du ragoust, du piquant et de l'enjoué.

LE LIBRAIRE

Me permettroi-je de vous soumettre le Grand Cyrus dont on fait grand bruit à la ville et à la cour, la Clélie, de Mlle de Scudéry, ou encore le Louïs d'or, d'Ysarn; les Alcovistes en raffollent et nos illustres se les arrachent; préférez-vous le Pharamond, la Cléopatre ou bien le Mitridate; tous ces agréables Menteurs, comme on dit en terme de Ruelles, font les plus chers passe-tems de nos galans et des gens qui se piquent de bel esprit.

L'AMATEUR

Ces romans sont charmans, en effet, pour qui connoist bien la force des mots et le friand du goust, mais ils sont trop longs à lire et tiennent une terrible place dans nos bibliothèques, je verrai cependant le Cyrus et vous le ferai mander.

LE LIBRAIRE

Je m'empresserai de tenir ces dix volumes à vostre service, mais dites-moy, je vous prie, vostre pensée sur l'Amadis que voicy, relié en maroquin du Levant. Il me vient de la bibliothèque de M. de Bassompierre, c'est un superbe exemplaire que j'eus les plus grandes peines à me procurer.

L'AMATEUR

La reliure est certes pleine de mérite, et le livre vaut son prix; mais je possède déjà un Amadis, bien qu'en estat inférieur, et je ne doute pas que vous ne trouviez à céder celuy-ci à quelque personnage de marque qui vous le paiera honnestement.

LE LIBRAIRE

Je fais espoir de le vendre prochaisnement et suis marry de ne pas le veoir devenir vostre. Aimez-vous, je vous prie, les traductions de M. Perrot d'Ablancourt? voicy son Lucien, son Thucidide, son Cæsar et son Tacite.

L'AMATEUR

Laissons là ces traductions, s'il vous plaist, j'ai ouy dire qu'elles sont fort meschantes et maltraitent effroyablement les autheurs qu'elles pensent traduire.

LE LIBRAIRE

Il faut avouer que vous donnez dans le vray de la chose;—vous présenteroi-je alors le Clovis, de Desmarest, le Saint-Louys, du Père Le Moyne, Alaric ou Rome vaincue, de Scudéry, la fameuse Pucelle, de...

L'AMATEUR

Oh! oh! je vous en rends grâce, mais ne m'assassinez pas avec tous ces pompeux Poëmes, ce ne sont que mots à longues queues, ils peuvent pour certaines gens avoir de la valeur, mais je confesse les trouver mortellement ennuyeux; je doute qu'on puisse en lire un chant sans esprouver l'inexorable empire du sommeil, et, tenez, vous m'en voyez bâiller à la seule pensée.

LE LIBRAIRE

Il faut convenir que c'est fort bien dit, ces vers sont par endroits tout à fait espais, les neufs sœurs y sont costumées de façon épique et j'aurois dû songer que ce n'étoit pas là vostre fait.

L'AMATEUR

Quels sont vos livres d'histoire?

LE LIBRAIRE

J'ai en ce moment un Froissart et un Monstrelet des belles impressions, et si vous ne les possédez pas je puis vous fournir le Mezeray, les Mémoires de Castelnau, Montrésor et Hardoin de Perefixe.

L'AMATEUR

Monstrelet, Froissart, Castelnau et Mezeray sont dans ma Bibliothèque; je vous prendrois volontiers l'Histoire du roy Henry le Grand au cas où vous auriez la petite édition imprimée en Hollande; c'est assurément la plus jolie et la mieux conditionnée. Monstrez-moi également les nouveaux recueils des nourrissons des Muses, le Parnasse en est fécond aujourd'hui, et la Fille des Dieux règne particulièrement sur notre époque. C'est dans ces sortes de recueils, que l'on se peust penestrer des mots du bel usage, et, dans ces volumes qui laissent peu de vuide à la curiosité, l'on passe agréablement d'un aimable sonnet à Philis à une Ode magistrale, de Stances à Chloris à une Glose spirituelle et d'une ingénieuse Paraphrase à un Madrigal tout confit en douces choses.

LE LIBRAIRE.

Certes, grande est vostre raison et vous dites sagement. Le lecteur peut ne point faire long séjour sur de tels livres, et, il lui est loisible de les laisser et de les reprendre sans jamais essuyer aucune lassitude, je comprends vostre tendre pour ces œuvres diverses, et, tenez, voulez-vous les six volumes du Recueil des plus belles pièces du tems? vous y verrez de M. Corneille, de Boileau, de Benserade, de Boisrobert, de Sarasin, de Bertaud, de Montreuil, de Lamesnardière et de plusieurs autres.

L'AMATEUR.

Vous m'en vendîtes un exemplaire dernièrement; n'en avez-vous point d'autre manière?

LE LIBRAIRE.

J'ay quelques recueils en un volume, mais, outre qu'ils contiennent les mesmes pièces, ils ne sont pas aussi complets et moins bien entendus: que diriez-vous des Dernières paroles de Scarron, des Poésies diverses de Colletet, des Énigmes et de la Ménagerie de Cotin, des Entretiens de Sarasin et de Voiture aux Champs-Elysées? j'ay de jolies éditions de l'Apologie de Girac contre Costar, des Éloges poétiques de Brébeuf, des Amitiés, Amours et Amourettes de M. le Pays, et enfin... je puis vous bailler les Deux pièces de M. de Lignières, contre la Pucelle.

L'AMATEUR.

Ah! ah! ceci me sied assez, ces pièces de M. de Lignières surtout: comment les eustes-vous?

LE LIBRAIRE.

Elles furent imprimées en Hollande sur le manuscrit mesme que M. Chapelain pensa faire saisir; ces choses sont d'une excessive rareté.

L'AMATEUR.

Je vous les prendrai; veuillez les joindre au reste; mais, ah ça, fait-on encore beaucoup de satires contre la Pucelle?

LE LIBRAIRE.

Ah! monsieur, je crois bien, c'est à croire que toutes les Muses ne sont occupées qu'à cela: Le Parnasse s'est tellement esmeu de ce Poëme qu'on se croyroit au beau tems des Jobelins et des Uranistes.

L'AMATEUR.

Vous me mettrez de costé les plus curieuses de ces épigrammes. La Pucelle est un bien lourd poëme qui justifie toutes les pointes, et je songe sérieusement à vous troquer l'exemplaire que je vous pris il y a quelques mois.

LE LIBRAIRE.

Je feray selon vos souhaits... ne m'avez-vous pas manifesté le désir d'acquérir un Ronsard et un du Bartas?

L'AMATEUR.

Point.—Je ne veux que des choses du tems et ne viens pas chez vous déterrer nos vieux poëtes du siècle passé.

LE LIBRAIRE.

Si tout le monde pensoit comme vous, nous ne vendrions guère de vieux livres; aussi bien, sçavez-vous, que, selon l'expression de nos prétieuses, la boutique d'un libraire est le «Semetierre des vivants et des morts;» nous devons posséder aussi bien les génies d'antan que ceux d'aujourd'hui.

L'AMATEUR.

Il est vray, nos vieux poëtes peuvent avoir certain talent, mais qu'est-ce, dites-moi, en comparaison de nos Grands du Parnasse?

LE LIBRAIRE.

Ah! quelle différence! Comme nos poëtes comprennent mieux le bel air des choses, le langage contourné et le raffinement des mots; on ne sauroit establir de parallele, aussi veux-je vous montrer...

L'AMATEUR.

Non pour le moment, Monsieur le Libraire, le tems de deux postes s'est déjà passé depuis que je suis icy et je vous ferai quérir quelques-uns des volumes que vous m'avez cités. A bientost donc, je vous manderay de mes nouvelles.

LE LIBRAIRE.

Permettez-moi, monsieur, de vous assurer de mes services et de vous témoigner le degré d'estime que je professe pour votre sçavoir.

L'Amateur salue et se retire.

LE LIBRAIRE, seul.

Que les gens de qualité ont donc de peine pour faire figure dans le monde, et que leurs connoissances sont estroites!

Ce Marquis estoit né doux, commode, agréable,

On vantoit en tous lieux son ignorance aimable,

Mais depuis quelques mois, devenu grand Docteur,

Il a pris un faux air, une sotte hauteur.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté;

Rien n'est beau, je le dis, que par la vérité.

UN EX LIBRIS MAL PLACÉ
HISTOIRE D'HIER

Oyr ver y callar, rezias cosas son de obrar.

Comment, mon cher, me dit un jour certain Bibliomane mauvaise langue, comment pouvez-vous ignorer ce que les confrères du célèbre Bibliophile Z. se murmurent bien bas, bien bas à l'oreille, en le voyant passer.

Eh! que peut-on dire, bon Dieu!—le Bibliophile Z. est, à ce qu'il paraît, le plus parfait honnête homme qui se puisse voir?

Certes, je n'oserais un instant supposer le contraire!

Que dit-on alors?

On raconte avec malice qu'il a placé son ex libris sur le livre d'autrui.

Sur le livre d'autrui!—C'est, en vérité, la première fois que j'entends ce vilain propos.

L'histoire est adorable.

Dans ce cas, je vous en prie, contez-la moi.

Volontiers,—cependant je dois vous prévenir,—elle est du ressort de la Chronique scandaleuse.

Peu importe, je serai discret.

Vous m'en donnez l'assurance?

En toute loyauté.

C'est un document de haute curiosité que je vous livre.—Je commence donc:

Vous connaissez, n'est-il pas vrai, le bonhomme en question? Grand, sec, nerveux, la face glabre et émaciée, les cheveux blonds-châtains comme du maroquin Lavallière, les yeux petits et vifs, dardant, derrière leurs lunettes, une prunelle de ce vert particulier aux bouteilles d'eau minérale; sans doute, vous l'avez vu passer maintes fois sur les quais, aux environs de l'Institut, serré dans une longue redingote noire, proprement guêtré, le chef recouvert d'un gibus mat à larges bords; presque toujours affaissé sous le faix d'une prodigieuse quantité de brochures qui lui arrondissent le bras affreusement. Le Bibliophile Z. est un de nos plus savants Hellénistes, très estimé de tout ce qui se nourrit du siècle de Périclès. C'est un spartiate littéraire, un fanatique de livres qui se ferait plutôt tuer que de manquer une seule fois la tournée bibliopolesque qu'il entreprend quotidiennement. En homme sage, il a fait camper ses desiderata dans le domaine attique, rien ne saurait le distraire de ce but; son rêve le plus vif serait de recueillir les épaves de la fameuse Bibliothèque de Coislin, en un mot, il donnerait la Bible de Mayence 1462, pour un Sophocle d'édition Aldine, Venise, 1502 ou l'Euripide en lettres majuscules.

La description est fort exacte, mais je ne vois pas...?

Impatient! Daignez au moins écouter.

Le Bibliophile Z. passe tout son temps soit à la recherche de ses merles blancs, soit à la Nationale, soit dans des Académies savantes, soit encore au dîner des Helleno-Bibliognostes dont il est président.—Levé de très grand matin, il déjeune de Théocrite qu'il adore, puis, grand disciple de l'Ecole de Salerne et de Louis Cornaro, il soupe sobrement et le soir, à neuf heures, il se couvre le front, il soupire et s'endort.

Tout cela ne me dit pas?

De grâce, une minute! nous arrivons au fait.

Il y a trois ans, las de traduire et commenter Aristénète, Epicure et Athénée dans l'égoïsme du célibat, notre érudit, songea sérieusement au mariage et se résolut à prendre femme. Ses relations étendues, ses succès de savant, l'intégrité d'un nom ancien dans la robe lui firent trouver une frêle et exquise jeune fille, une adorable parisienne, fine, gaie, spirituelle jusqu'au bout des talons qui consentit à troquer sa fraîcheur contre un parchemin, à livrer sa jeunesse à cette longue racine grecque:—Mlle *** devint, pour tout dire, la rose de ce buisson.

Dans les premiers temps de cet hymen, Z. fut pour sa femme rempli de mille prévenances, de petits soins, d'effusion, je dirais presque d'amour, si je ne craignais de profaner ce mot; on eut dit qu'il subissait en quelque sorte l'influence d'une palingénésie intérieure. Il se montra tour à tour léger, galant, mondain, presque anacréontique; on le vit parcourir l'Italie avec sa toute gracieuse compagne, puis, de retour à Paris, fréquenter les soirées, la Comédie, l'Opéra,—que vous dirai-je? Z. ne fut réellement pas trop Grec dans ce charmant jeu du mariage;—sans oublier Minerve, mollement, il taquina Vénus; Mentor céda quelquefois la place à Télémaque, mais, hélas! au bout de quelques mois Télémaque disparut, les muscles de notre Bibliophile, habitués au calme salernitain s'énervèrent peu à peu; il redevint Mentor pour toujours.—L'Alpha, l'Oméga, l'Iota souscrit, hellénisèrent de nouveau son cerveau.—Mme Z. fut veuve.—Du vivant de son mari, l'étude enterra son époux.

La pauvre petite femme se désola tout d'abord, comme bien vous le pensez; abandonnée une partie du jour à elle-même, voyant, aux heures du dîner, son mari, plongé dans quelque vieux volume, lui adresser à peine certains menus propos; isolée dans sa chambre des soirées entières, la vie, à ses yeux, prit vite une teinte grise et horriblement monotone. Il lui fallait sortir à tout prix de ce milieu momifié; elle en sortit, se lança dans les fêtes mondaines et fut considérée par tous comme la plus heureuse et la plus élégante de nos parisiennes. Elle eut une cour de jeunes hommes brillants, corrects et fats qui papillonnèrent autour de sa lumineuse beauté, mais dans ce tourbillon artificiel, parmi les rires et les galanteries fades, madame Z. sentit mieux que jamais le vide de son existence; la solitude avait fait plus vaste son besoin d'aimer, les distractions extérieures ne purent calmer les vagues palpitations de son cœur, et un beau jour enfin, sa vertu dut capituler devant les attaques passionnées d'un bel Antinoüs au col puissant.—Il me faudrait tout un chapitre dans la manière ciselée des Dumas fils, des Flaubert ou des Zola pour vous décrire les phases sublimes de cet amour adultérin enveloppé de l'indifférence, ou plutôt, de la cécité homérique de notre Helléniste; mais je ne dois pas oublier que je vous raconte une historiette et que je ne fais pas un roman; j'arriverai donc de suite au point pathétique.—Madame Z. s'aperçut hélas! à ses dépens, que le bel Antinoüs, différent en cela de son mari, savait reproduire autre chose que des anciens textes; elle sentit ce que les Précieuses si ingénieuses dans leurs métaphores, nommaient: Le contre-temps de l'amour permis.

Lorsque cet incident ou accident se manifesta, le Bibliophile Z., le monstre! se trouvait n'avoir pas lu depuis plus d'un an, en compagnie de sa femme, les fameux préceptes du casuiste Sanchez: De Matrimonio. Vous jugez si la situation se montrait sombre et critique. Z. pouvait se révolter et traduire négativement le: Quem nuptiæ demonstrant.—Or, voici ce qu'il advint:

Un soir, après le tête à tête d'un fin dîner, dans lequel la truffe brune avait évaporé son arôme exquis, le Bibliophile Z. qui s'était retiré dans son cabinet de travail afin de se délasser dans la lecture des Philosophumena d'Origène fut mandé subitement chez sa femme.

Profondément attristé d'abandonner Origène pour son épouse, il se rendit d'assez mauvaise grâce à cette invitation et fut reçu dans cette même chambre à coucher dont l'ingrat n'avait pas franchi le seuil depuis si longtemps.

Madame Z l'attendait, assise sur une chauffeuse près de l'âtre, les yeux brillants et allumés d'un feu étrange, les pommettes rosées, plus ravissante que jamais.—de longs soupirs tendres et étouffés soulevaient les rondeurs de sa gorge, dont on voyait l'éclatante beauté sous le décolleté d'une délicieuse tunique de cachemire blanc garnie de point d'Angleterre coquillé. Ses petites mules de satin à barettes mauves, chuchotaient impatiemment sur le tissu soyeux d'un coussin et un œil indiscret eût découvert les fines attaches d'une jambe merveilleuse, emprisonnée dans le lilas pâle d'un bas brodé au coin.—Les rideaux de la chambre étaient tirés,—peut-être aussi les verroux.—Il y avait dans l'air comme un parfum enivrant de discrétion et de libertinage, et des petits amours, dans le coloris de Boucher, faiblement éclairés, se lutinaient, semblant jaillir des dessus de porte dans un effarement de malice et de curiosité voluptueuse.

Le Bibliophile Z. ne vit rien de tout cela; projetant en avant l'angle rude de ses jambes et sans même retirer une toque de velours noire enrichie de grecques, il s'affaissa méthodiquement sur un siége à côté de sa femme qui lui fournit habilement un prétexte plausible à la démarche inusitée qu'elle venait de faire auprès de lui.

La mignonne créature fut ravissante de coquetterie raffinée, d'esprit mordant, de verve délicate, elle donna cours à toute la mutinerie de ses heureux jours passés, elle se fit enfant, gamine même, trouvant des trésors de sensiblerie dans l'évocation d'une douce lune de miel trop tôt métamorphosée en vilaine lune rousse. Elle précisait ses souvenirs avec des pudeurs de jeune fille, riant tout à coup, puis baissant lentement ses longs cils comme pour ombrager sa rougeur naissante.—Elle s'était rapprochée,—les plis moëlleux de sa robe, dessinant des contours qu'eut enviés Clodion, frôlaient le sévère pantalon noir du savant; à genoux sur le coussin, dans une pose alanguie et féline, montrant les fossettes rieuses de ses beaux bras nus; elle caressait, elle embrassait les mains roides et froides, aux ongles secs et carrés, de son époux.—Ses lèvres rouges et humides se crispaient dans l'attente des baisers, l'amour enfin semblait déborder avec rage de la vitalité de ses sens.

Saint Antoine n'eut pas résisté; le Bibliophile Z résista—rigide comme un palimpseste, pas un de ses muscles ne bougea. Il songeait à Lucien, à Eubule, à Xénarque, à Aristophane. Il relisait en mémoire les ruses féminines de l'antiquité et son œil vert s'était froidement arrêté sur l'excès de certaine courbe dont il était assuré d'être et d'avoir été l'asymptote.

Il se leva enfin, avec le calme majestueux d'un président qui lève une séance, et, prenant congé de sa femme, aussi brutalement galant que s'il se fût agi d'une facture à payer: Dormez en paix, Madame, dit-il, dormez en paix..... Je le reconnaîtrai.

Voilà pourquoi, me dit mon bibliomane en terminant son récit, les confrères du célèbre Bibliophile Z. se racontent bien bas, bien bas en le voyant passer qu'il a placé son Ex-libris sur le livre d'autrui.

Entre-nous—Fit-il pas mieux que de se plaindre?