LE BIBLIOPHILE AUX CHAMPS
Je ne voyage sans livres, ny en paix, ny en guerre.
Montaigne.
O Rus! quando ego te aspiciam! s'exclamait le vieil Horace avec des perspectives de calme et de repos.—O ubi campi! modulait Virgile, regrettant la tranquillité des champs, les riantes collines, les ruisseaux jaseurs et les forêts hautaines.—O campagnes! lointains paysages, hameaux et prairies, sombres taillis et larges futaies, quand pourrai-je vous retrouver! soupire de même le pauvre Bibliophile des villes, qui, après les démarches bouquinières, les luttes, les recherches patientes de l'hiver, voit renaître les idylles en son cœur et veut enfin lire dans l'inimitable livre de la nature (si parva licet componere magnis). Livre à grandes marges, divinement relié d'azur par le céleste ouvrier de l'Univers.
«Les livres voyagent avec nous, dit Janin: ils nous suivent à la ville, à la campagne; on emporte son livre au fond des bois, on le retrouve au coin du feu».—Le Bibliophile sait cela, et, avant de quitter son nid d'hiver, il se prépare à varier par de douces lectures les longs farniente et les molles langueurs de sa villégiature. La valise est prête.—Il passe en revue sa Bibliothèque, lentement, minutieusement, amoureusement; il inspecte avec des regards tendres et charmés, ses Juntes, ses Dollet, ses Vascosan, ses Gryphes, ses Turnèbe, ses Plantin, ses Baskerville et ses Elzéviers; il considère, avec une Bibliognostique passionnée, ses volumes aux armes de M. de Baluze, du Cardinal Dubois, du Maréchal d'Estrées ou du Comte de Hoÿm.—Que de bons et sincères amis il va falloir abandonner là, bien emmaillottés, bien préservés du fléau des insectes, des mites et des larves, bien en dehors de tout contact humide!—Le Bibliophile a le cœur serré, il ne peut détacher ses yeux de tant d'œuvres chéries qui lui rappellent tous les heureux instants de l'intimité, et aussi, les joies poignantes de la trouvaille.—Il faut cependant partir, et faire un tri avec discernement.
Ici, ce Ronsard l'attire, puis, tout près, ce Rémy-Belleau, et plus loin, le marquis de Racan, ce poëte des gentes pastourelles; voilà trois grands chantres de la nature qu'il fera bon de relire à l'ombre d'un bosquet ou sous la verte feuillée d'un bois peuplé de rossignols.—Prendrai-je Madame Deshoulières? se demande-t-il avec inquiétude; choisirai-je Delille et ses Jardins, Jean-Jacques et sa Botanique, le sage Lucrèce, le divin Horace, le délicat Tibulle ou l'amoureux Jean Second? Dois-je emporter les Fabulistes, les Mythologues et environner ma solitude de Faunes et de Nymphes, de Satyres, de Dryades et d'Hamadryades, charmantes Divinités, que mon esprit subjugué verra se jouer entre les arbrisseaux?—Eh! voici, bien à propos, les Lettres à Emilie sur la Mythologie, par Demoustier.... Mais, l'édition est si jolie, si merveilleusement reliée, que je craindrais... de tels livres ne voyagent pas, leur propre splendeur les attache au rivage.
Le Bibliophile est très perplexe;—choisir parmi ceux qu'on aime n'est pas chose aisée. Ah! que n'a-t-il acheté jadis cette mignonne Bibliothèque portative du voyageur, si intelligemment publiée par T. Desoër, commencée vers l'an XI par J.-B. Fournier.—Quelle aimable Bibliothèque de campagne, que cette collection de volumes in-32 qui commence à La Fontaine pour finir au Cardinal de Bernis!—Heureusement, Cazin vient au secours du Bibliophile voyageur. Il vient, muni de l'Arioste, d'Amyot, d'Anacréon, de Boccace, de Bussy-Rabutin, de Cubières, de Dorat, de Fontenelle, de Boufflers, de Galland, de La Fare, de Marguerite de Navarre, de Marivaux, Marmontel, Piron, Sterne et Rabelais. On peut, certes, avec de tels maîtres, se déclarer satisfait.
Mais parmi les modernes, sur quels auteurs fixer son choix? On sait Musset par cœur; Hugo est trop Titanique et ferait payer de l'excédent, Balzac peut être abandonné au même titre; il faut donc des peintres de genre—ut pictura poesis,—François Coppée, Josephin Soulary, André Lemoyne et Albert Mérat. Et puis encore?—le Bibliophile pense, et avec juste raison, qu'on doit laisser dans leur rigidité ces pauvres grands classiques trop froids pour être lus en plein air, et prendre quelques romans—pour ce, il s'appuie sur le raisonnement de S. Mercier:—«Voyez ce qu'on lit à la campagne, dit l'auteur du Tableau de Paris; reviendra-t-on sur une éternelle tragédie de Racine? Non; il faudra se plonger dans les compositions vastes et intéressantes, dans les romans anglois, dans les romans de l'Abbé Prévôt, dans ceux de l'admirable Restif de la Bretonne... on cherche alors un horizon littéraire, étendu, vaste comme l'horizon qui nous environne; on a recours aux romans de chevalerie plutôt que de se dessécher l'esprit et l'imagination dans une maigre épître de Boileau ou dans ces ouvrages arides et contournés que le Sanhédrin littéraire[2] vante tout seul et que le reste de la France dédaigne;—on demande des faits, de l'action, du mouvement; on aime à suivre tous ces caractères mélangés.»
Le Bibliophile choisit donc Hoffmann et Edgard Poë, Théophile Gautier et Gérard de Nerval, Mérimée et Stendhal, et aussi quelques volumes du spirituel Monselet, ne serait-ce que l'Almanach des Gourmands, un livre qui joint les délices de l'esprit à ceux de l'estomac, et auquel l'air vif et les longues promenades ne portent pas préjudice... au contraire.
Fier de cette petite Bibliothèque, le voyageur va pour partir, mais il jette de nouveau un coup d'œil attendri sur les intimes qu'il laisse derrière lui; il dit un dernier adieu aux Moralistes, aux Tragiques, aux Critiques, aux bons gros Dictionnaires si souvent feuilletés, aux Historiens, aux Rhéteurs, aux Philosophes, aux Pères de l'Eglise, à tous ces génies qui se serrent le coude avec l'étonnant esprit de corps de l'immortalité.
Notre Amateur, s'il n'a pas de villa, cherche un coin silencieux, une chaumière où mettre les amis qu'il emporte; ce qu'il lui faudrait, à lui, le raffiné, ce serait un vetuste castel gothique pour goûter toute la saveur de ses préférés des XVe et XVIe siècles. Il trouve que le décor a quelque chose de la reliure bien conservée et il lui semble, que, dans un jardin dessiné par Le-Nôtre, il dégusterait mieux ses Lettres de Madame de Sévigné ou la poésie rectiligne de Despréaux;—on a vu des Bibliophiles qui n'auraient pu se pâmer aux finesses de Parny ou de Grécourt sans le milieu pastoral du Petit Trianon, et d'autres, entreprendre un voyage d'Italie afin de lire Casanova ou Carlo Gozzi, nonchalamment couchés dans une gondole vénitienne en vue de La Piazzetta.
Avant que de s'enfoncer dans l'oasis qu'il rêve, le Bibliophile passe dans quelques villes de province où il fouille, remue, bouleverse les rayons des petits libraires; mais il trouve peu et les occasions sont chauves.—Souvent même, ô stupéfaction! la mine simple et benoîte du dépositaire de MM. les éditeurs, cache une astuce, une méfiance dont on n'aurait su se douter, et, lorsqu'on croit acheter certains volumes de cabinet de lecture, des Renduel, des Gosselin ou des Poulet-Malassis dans des conditions honnêtes, on voit le petit Papetier-Libraire se redresser de toute la hauteur de ses connaissances, et se mettre à citer les prix fantastiques des grands Bibliopoles parisiens, ainsi qu'un collégien qui fait étalage d'érudition.—Règle générale, en province, où l'on croit rencontrer ou plutôt déterrer tant de choses merveilleuses, on ne trouve que des prétentions boursouflées et des prix le plus souvent excessifs.
Une fois dans son nid de verdure, quelle joie! quelle jeunesse! quel enthousiasme! Ce ne sont pour commencer que de longues promenades à travers prés, avec un ou plusieurs Cazins en poche; le trop plein de vie semble déborder notre urbain; il boit l'air champêtre à se rompre les poumons, et, ce n'est que fatigué, mais non repu, qu'il vient s'étendre sur la mousse épaisse, pour lire avec ravissement les bavardages, les superbes descriptions et l'esprit à foison des chers auteurs qui l'accompagnent.
Lit-il Aline, reine de Golconde, ce conte ravissant de Boufflers? il ne sait si c'est fiction ou réalité; une meunière aux coquets retroussis de jupe vient-elle à passer? aussitôt son imagination voit Aline;—lit-il le Paradis perdu? il croit le retrouver.
Et le soir des jours de pluie, devant un grand feu clair et gai de bourrées qui pétillent, les jambes allongées, muni de la pipe familière, le ventre à l'aise, l'esprit quiet, avec quelle bonne humeur il comprend la large gaieté gauloise de Maistre Rabelais ou de Béroalde de Verville;—ajoutons à cela, une femme qui travaille et des enfants qui dorment: tout le bonheur de la vie n'est-il pas là?
Mais, malheureusement, nous ne pouvons pas dire: ab uno disce omnes,—pour un Bibliophile sage et modeste, qui vit ainsi retiré loin du monde au tumulte odieux, que de Bibliophiles qui boivent aux champs l'onde perfide du Léthé!—la chasse, la pêche, les courses à cheval, les exercices qui rompent les membres, s'accommodent peu de la lecture et font négliger les livres;—nous en connaissons plus d'un, qui, parti avec des caisses de volumes, est retourné dans ses pénates hivernales sans les avoir même déballées.
Ces derniers ne sont pas sincèrement Bibliophiles, ce sont des Bibliophiles ab hoc et ab hac.
L'amour des Livres ne fait pas prime dans leur cœur; ils ne se servent de la lecture que comme d'une flèche qu'ils décochent à l'ennui, le livre est un rayon de soleil pour eux dans les jours de tristesse; lorsque la gaieté les accapare, ils abandonnent avec ingratitude ces amis des temps néfastes.
LES PROJETS
D'HONORÉ DE BALZAC
Les idées sont des fonds qui ne portent intérêt qu'entre les mains du talent.
Rivarol.
Lorsqu'un colosse aussi puissant que Balzac vient à tomber, vaincu par un travail opiniâtre et les terribles secousses d'un cœur battant sans cesse d'une épaule à l'autre, toute une génération littéraire s'approche, timidement d'abord, effarée et curieuse, munie de la lorgnette, du microscope et du scalpel.—La poule aux œufs d'or est morte; chacun regarde son plumage, se remémore les prodiges pondus; c'est à qui sera le premier à lui ouvrir le ventre, et, selon le mot des enfants, à y chercher la petite bête.—Las de filer ses feuilletons aux pieds de ses créanciers, ayant encore aux lèvres l'amertume des luttes soutenues, le vaillant Hercule a succombé, laissant un vide immense dans la littérature militante.—Balzac est mort. Vive Balzac!—La place est aussitôt occupée par les biographes, ces agioteurs du souvenir; l'homme n'est plus, que déjà le héros survit et prête à la légende.
Aux biographies particulières de Honoré de Balzac, ont succédé les portraits intimes et les croquis sans façons, à bâtons rompus, du romancier en pantoufles; il n'est pas de littérateur contemporain dont on ait mieux et plus souvent commenté l'œuvre et la vie,—après Madame de Surville, la sœur dévouée, l'Alma Soror, apportant un pieux hommage à la mémoire de son frère, deux amis du Home, deux familiers des heureux jours, Th. Gautier et Léon Gozlan se mirent à tisonner la braise encore chaude des Jardies,—Lamartine, lyrique contemplateur, étudia l'homme et ses œuvres; Champfleury, tout en essayant les souliers du géant (errare humanum), donna la note de son admiration; Armand Baschet glana dans le sillon ouvert, et il n'y eut pas jusqu'à Werdet, le libraire éditeur, qui ne voulut, dans un style d'exquise bonhomie et d'après ses souvenirs de boutiquier, juger la vie, l'humeur et le caractère de son génial auteur.
Tant de biographies toisent Balzac du haut en bas, le tournent et le retournent, inventorient son passé, pourtraicturent sa grande figure, largement et minutieusement à la fois, le présentent dans les grands côtés de la vie publique et les petits côtés de l'intimité; réservent peu de place enfin, à de nouvelles investigations.—La correspondance qui fut publiée en dernier lieu, livre le Tourangeau à nu et couronne la série biographique, en laissant lumineusement apercevoir Balzac dans le déboutonné de son talent, à la bonne franquette de sa gaieté Rabelaisienne, de ses projets, de ses efforts, de sa tristesse et de ses larmes.
La Bibliographie, comme prise de couardise devant sa gigantesque production, est demeurée hésitante et muette jusqu'alors.—Une Bibliographie de Balzac serait cependant un ouvrage aussi utile que remarquable[3]; se trouvera-t-il quelqu'un pour l'entreprendre?—Quoiqu'il en soit, il nous a paru intéressant de grouper dans une étude courte et succincte de curieux et de catalogographe, plutôt que d'érudit les projets littéraires éclos dans le cerveau du plus grand manieur d'idées de notre époque.
Balzac seul, eût pu connaître et décrire les innombrables et étranges idées qui se sont produites et développées sous son crâne effervescent; notre rôle se bornera à noter les conceptions qu'il arrêtait sous un titre quelconque dans un but de Bibliopée.
A peine installé dans sa mansarde de la rue Lesdiguières, avec la Gloire pour maîtresse et Lui-Même pour domestique, le jeune Honoré se rompt les poignets dans des compositions qui n'ont jamais vu le jour.—C'est d'abord Coqsigrue, un roman qui le hante pendant de longues semaines et qu'il abandonne pour le mieux mûrir et ruminer; puis, c'est un Opéra Comique (?) auquel il renonce, faute de compositeur, mais aussi, pour ne pas sacrifier au goût actuel et s'adonner au grand Genre, à la manière des Racine et des Corneille, à son fameux Cromwell enfin, dont il résume le plan détaillé dans une lettre à sa sœur Laure (1820).—Pour se délasser des fatigues que lui procure sa Tragédie, le Débutant Croquignole, selon son mot. Un Petit Roman dans le Genre Antique, fait mot à mot, pensée à pensée, avec toute la gravité qu'une telle chose comporte.
Ces quelques projets occupent toute la première étape littéraire de Balzac; plus tard, en 1830, il parle avec enthousiasme d'une vaste entreprise, ce sont Les Trois Cardinaux, œuvre dans laquelle il eût voulu mettre en scène, le Père Joseph, dit l'Eminence grise, Mazarin et Dubois—à la même époque il prépare des Romans et des articles de Revue qui ne furent jamais achevés et peut-être jamais commencés, en voici les titres: Un Article sur le Serment,—Les Causeries du Soir (volume de nouvelles) Le Maudit (article ébauché pour la Revue de Buloz), Les Amours d'une Laide,—Le Marquis de Carabas, et, principalement La Bataille d'Austerlitz, dont Balzac parle fréquemment comme devant faire partie des Scènes de la Vie Militaire.
De 1833 à 1850, l'auteur du Père Goriot, fait plus de besogne que de projets; nous devons néanmoins citer comme tels: 20 pages sur le Salon de 1833,—Le Privilége, roman qui devait suivre Le Curé de Campagne,—L'Histoire d'une Idée heureuse, dont le prologue seul a été fait, et aussi, un projet de pièce-vaudeville: Richard Cœur d'Eponge, que Théophile Gautier devait arranger et faire représenter au Théâtre des Variétés.
Nous nous arrêtons plus particulièrement sur un projet que Balzac paraît avoir beaucoup caressé et qu'il affirme même avoir exécuté en entier, bien qu'il n'ait jamais été mis en lumière.—En 1836, il écrit de La Boulonnière, près Nemours, à maître Werdet, son éditeur: «J'ai terminé le manuscrit de Sœur Marie des Anges, je ne veux pas le confier à la diligence.»
Sœur Marie des Anges, cela est patent, n'a jamais existé que dans l'imagination irradiée du romancier, qui voulait peindre, sous ce titre, une âme de jeune fille avant l'invasion d'un amour qui la conduira au couvent—: «Je lui ferai abhorrer les carmélites dans sa jeunesse où elle ne rêve que le monde et les fêtes, dit-il à ce sujet, (Lettre à Madame Hanska, 1838) et le malheur la ramènera au couvent qui sera pour elle un asile et un refuge. Après avoir passé huit années au couvent, elle arrive à Paris aussi étrangère que le Persan de Montesquieu, et je lui ferai juger et dépeindre le Paris moderne par la puissance de l'idée, au lieu de me servir de la méthode dramatique de nos romans. C'est une donnée nouvelle, et, si je réussis à l'exécuter comme je l'entends, je vous réponds que vous serez content de moi.»
Hélas, de Sœur Marie des Anges, de ce Livre d'Amour, comme se plaisait à le nommer l'écrivain, il ne reste que ces quelques lignes fugitives!
Mais, ce n'est plus le Balzac aux projets vagabonds qui doit nous occuper maintenant, c'est l'auteur de la Grrrande Comédie humaine, et les ouvrages divers que cette œuvre immense devait comprendre dans son ensemble.
Dans les Scènes de la vie privée, Balzac avait projeté les romans suivants, dont les titres seuls nous donnent d'amers regrets:—Les Enfants,—Un Pensionnat de Demoiselles,—Intérieur de Collége, puis, (ici nos regrets s'accentuent),—Gendres et Belles-Mères.
Dans les Scènes de la vie parisienne devaient prendre place: Une Vue du Palais,—Entre-Savants,—Le Théâtre comme il est.
Aux Scènes de la vie politique, se seraient ajoutées les œuvres suivantes: L'Histoire et le Roman,—Les Deux Ambitieux,—L'Attaché d'Ambassade et... Comment on fait un Ministère.
Avant d'entreprendre les Scènes de la vie militaire, Balzac en avait dressé le plan et nous y trouvons ces nombreuses lacunes: Les Soldats de la République (trois épisodes), L'Entrée en Campagne,—Les Vendéens,—Pour Les Français en Egypte, les 2e et 3e épisodes font défaut, ce sont:—Le Prophète,—Le Pacha. Pour le reste, voici tous les titres des Œuvres militaires projetées: L'armée Roulante,—La Garde Consulaire,—Un Combat,—L'Armée assiégée,—La Plaine de Wagram,—L'Aubergiste,—Les Anglais en Espagne,—Moscou,—La Bataille de Dresde,—Les Traînards,—Les Partisans,—Une Croisière,—Les Pontons,—La Campagne de France,—Le Dernier Champ de Bataille,—L'Emir,—La Pénissière et Le Corsaire Algérien.
Il manque deux romans aux Scènes de la vie de Campagne: Le Juge de Paix,—Les Environs de Paris.—Aux Etudes Philosophiques, il en manque cinq: Le Phédon d'Aujourd'hui,—Le Président Fritot,—Le Philanthrope,—Le Nouvel-Abeilard,—La Vie et les Aventures d'une Idée.—Dans les Etudes Analytiques, enfin, Balzac devait faire: L'Anatomie des Corps Enseignants, Une Monographie de la Vertu et un grand Dialogue Philosophique et Politique sur la Perfection du XIXe siècle.
Notre travail de catalogographe se termine ici,—nous ne chercherons pas à y ajouter un Postface, ni à savoir, si Balzac, qui a changé tant de fois les titres de ses œuvres, a refondu ses premiers projets et leur a donné un corps sous une autre enveloppe,—nous avons pensé pouvoir être agréable à chacun en réunissant, au milieu de Nos caprices, ces quelques notes sérieuses sur les ouvrages projetés par notre Grand Romancier, nous en avons donné les titres pour ce qu'ils valent, sans commentaires ni frais d'érudition,—qu'on nous tienne compte du reste.
VARIATIONS
SUR LA RELIURE DE FANTAISIE
La vérité dort auprès des grands dans de brillantes reliures; la sagesse veille auprès des vrais lecteurs sous de minces cartonnages.
Il semble que les Bibliopégistes modernes, aient oublié l'art de ces lourdes mais fastueuses reliures des XVe et XVIe siècles, en drap de satin azuré, en drap d'or ou de Damas; en cuir blanc ou rouge; en veluyeau sanguin, vermeil, vert ou noir; en pel velue, en soie blanche, ouvrée ou tannée; en cuir de cerf, estampé à froid ou doré à chaud; en parchemin gaufré, en étoffe de Panne; en velours pourpre, frappé d'écussons ou de fleurs de lys; le tout rehaussé, harnaché pour ainsi dire, de bossettes, d'agrafes, de fermouers, $1m>, fermails ou fermaillets, de pipes d'or ou d'argent, de tuyaux du même métal pour tourner les feuillets; de perles, d'émeraudes ou de saphirs, de toute l'orfévrerie la plus étincelante.
Les livres du bon temps étaient de véritables objets d'art; on les retrouve dans d'anciens inventaires, énumérés pêle-mêle avec les robes, les chaperons, les dagues, les Hanaps et les coupes. Le Duc Philippe-le-Hardi avait adapté aux ais d'un livre de prière, une platine d'argent doré, avec une petite niche, pour y mettre ses lunettes afin qu'elles ne fussent cassées, et l'histoire nous apprend, que ce même Duc, paya seulement seize livres à un certain Martin Lhuillier, Marchand-Libraire à Paris, pour lui avoir couvert huit volumes, Romans, Bibles et autres, reliés en cuir en grain.
L'oubli de telles armures somptueuses et surtout de prix aussi doux est à regretter, aujourd'hui, que les relieurs adonnés au maroquin du Levant, au vélin, au chagrin et à la basane se font payer si cher.
On a dit et répété souvent, que la Reliure, au fond, n'est au Livre que ce que l'habit est à l'homme ou la livrée au serviteur; or, l'habit suit la mode, et la mode se trouve hélas! de nos jours, froide, correcte, guindée, sobre et banale; l'art de la reliure s'en ressent; nous n'entendons pas parler de la grande reliure, à compartiments, à ornements à dentelles, à entrelacs; de ces livres qu'on n'ose toucher dans la crainte de ternir le brillant du maroquin ou l'éclat des petits-fers, mais de la demi-reliure,—de la reliure pour tous,—du cartonnage de fantaisie moderne, de la robe de chambre du livre, en un mot, qui donne à cet ami qu'on aime, tout le négligé charmant des causeries intimes.
Les cartonnages, dits à la Bradel, sont fort appréciés aujourd'hui; ils forment une enveloppe gracieuse et modeste, et, sans rien enlever à l'ampleur des marges, ils conservent la virginité de la brochure. Ces cartonnages sont d'excellents vêtements préservatifs; ils ont la commodité, la flexibilité, la grâce, mais il leur manque la gentillesse, l'esprit fantaisiste, l'aspect d'art que nous voudrions voir adopter plus généralement. Ils sont classiques en diable; c'est là leur grand défaut.
On emploie à l'usage de ces demi-reliures, soit du papier peigne, soit du papier marbré, maroquiné ou à escargots, soit du papier de couleur mate, soit encore de la toile anglaise, gaufrée, teintée, unie ou à ramages, chagrinée ou glacée; quelques relieurs, imitateurs du genre hollandais, usent de parchemin blanc ou de vélin; ils replient les bords en gouttières, ornent le dos de très vilaines lettres polychrômes calligraphiées, et puis, c'est tout...; il semble que là, se trouvent, les colonnes d'Hercule du cartonnier relieur.
Les Bibliophiles ne doivent pas négliger le petit art de ces demi-reliures; c'est à eux de chercher, de vivifier leur goût, de le spécialiser, de trouver l'original et de l'imposer à l'imagination rétive de leurs fournisseurs ordinaires, qui demeurent trop longtemps sur le chemin du convenu et du ponsif.
Un Livre doit être relié, selon son esprit, selon l'époque où il a vu le jour, selon la valeur qu'on y attache et l'usage que l'on compte en faire; il doit s'annoncer par son extérieur, par le ton gai, éclatant, vif, terne, sombre ou bigarré de son accoutrement. Rien qu'en le voyant sur les rayons d'une Bibliothèque, l'âme du lecteur doit se remémorer les sensations éprouvées, les douces heures qu'elle a passé à savourer sa sagesse ou son esprit; un Bibliophile de goût se reconnaît à ces détails. Existe-t-il quelque chose de plus horrible à voir qu'une Bibliothèque monochrome! un Bibliotaphe seul peut en posséder une semblable.
Les Livres réunis habilement doivent subir un prisme;—le dos de chacun d'eux devrait peindre son caractère individuel; n'est-ce pas là qu'on voit ses volumes lorsque, dans les longues flâneries, on flatte de l'œil sans y toucher tous ces gais compaignons qu'on a su assembler en docte académie.—Si votre Molière est relié en veau porphyre, que Montaigne le soit en veau racine, Montesquieu en veau granit et Dorat en veau rose, n'allez pas couvrir la Pucelle de Voltaire en maroquin blanc, réservez cette nuance virginale à celle de Chapelain; vêtir les Lettres de Madame de Maintenon en Lavallière serait une hérésie; mais faire endosser aux Historiettes de Tallemant des Réaux une tunique vert bile, ne serait que justice.
Certains amateurs, bien pensants, ont adopté une couleur particulière pour chaque classe de leur Bibliothèque.—Ces Chromo-Bibliotactes habillent de violet, nuance du prélat, les ouvrages de Théologie et les Saintes Ecritures. En souvenir du printemps de la Nature, l'Histoire naturelle est revêtue du vert le plus tendre; aux Œuvres dramatiques, ils accordent le rouge, couleur de sang; pour les Romans, ils prennent le rose, tandis que pour les Livres d'histoire, de Médecine ou de Jurisprudence, ils emploient le noir avec de minces filets d'or.—L'Astrologie porte l'azur céleste, les Œuvres Badines sont gratifiées du ton mauve, les Voyages de bleu d'outre-mer, les Traités du Mariage de jaune serin et les Opuscules Scatologiques de Terre de Sienne.
Cette manière de procéder n'est pas absolument fautive, bien loin de là; mais une Bibliothèque, ainsi classée, ressemble trop à une armée divisée en différents corps de troupes; on reconnaît de loin l'uniforme de ses soldats, mais on n'en dévisage pas suffisamment l'originalité.—Ceci dit, revenons aux cartonnages de fantaisie.
Au dix-huitième siècle, chaque relieur en avait sa spécialité, son genre à lui, et, pour rien au monde, il n'eût voulu copier la manière de ses plus illustres confrères; l'un, faisait les maroquins; l'autre, les veaux fauves; celui-ci, les vélins blancs; celui-là, les demi-reliures ou les encartonnages. Tous luttaient de délicatesse et de goût afin de spécialiser davantage leur talent individuel.—Mesdames de France, filles de Louis XV, ayant désiré avoir chacune sa Bibliothèque particulière, s'adressèrent aux Derome père et fils, pour faire relier les livres qu'elles avaient rassemblés; Mme Adélaïde prit pour couleur, le maroquin rouge; Mme Victoire, le maroquin vert-olive; et Mme Sophie, le maroquin citron.
Aujourd'hui, la reliure qui a gagné comme métier, a décliné comme art; elle ne suit aucun précepte et séjourne dans le stérile et le monotone. Les Bibliophiles artistes peuvent la sortir de ce marasme, en faisant exécuter pour leurs volumes des demi-reliures de fantaisie empreintes de personnalité et d'originalité. Ils peuvent employer à cet effet les délicieux débris des temps passés et les jolies choses de l'industrie moderne; les étoffes de soie, les peaux de chevreau minces, les cuirs exotiques, les tissus à arabesques, toute la gamme chromatique et exquise des tons pâles et fins qu'on ne songe jamais à mettre en usage.—Un Livre doit être habillé avec toute la maturité que l'on apporte aux choses sérieuses; il faut, pour ainsi dire, le consulter, le relire avant que de le livrer à l'ouvrier; on doit être pénétré de sa tournure d'esprit et rêver à sa toilette avec toute l'orgueilleuse vanité, toute la science d'harmonie que l'on apporte à la toilette d'une femme.
La reliure de veau brun, de vélin ou de peau de truie, convient à l'antiquité, aux XVe, XVIe et XVIIe siècles; mais lorsque nous arrivons à la Régence et au XVIIIe siècle, à cette époque de rocaille, de luxe mignard et caressant, la fantaisie peut, à la rigueur, prendre ses ébats.—N'allez pas faire tailler, par exemple, un vêtement de toile verte, rouge ou grise pour ce Faublas, pour ce Pied de Fanchette ou pour ces Contes grivois du charmant de Caylus; Thouvenin, pour de tels ouvrages, composait une reliure à la fanfare ou à la rose, comme il les appelait; mais, si vous ne voulez leur accorder que la demi-reliure, cherchez, consultez votre tact et trouvez.—Pour nous—qu'on excuse notre extravagance, si extravagance il y a,—lorsqu'il s'agit de revêtir un de ces fins conteurs du siècle dernier, nous rôdons dans les antres du bric-à-brac, entassant les brocarts, les vieilles étoffes de soie, les velours de Gênes ou de Venise, puis, si nous mettons la main sur un petit carré de satin broché, épave de quelque falbalas traîné dans les allées de Versailles; vite, nous achetons le chiffon, et, courant chez le relieur, qui ne manque jamais de pousser les hauts cris, nous lui disons impérieusement: «Voici un cartonnage Pompadour de notre invention, au lieu de votre vilaine toile anglaise, prenez ceci; faites broder le titre, à l'endroit du dos, à deux ou trois centimètres du haut du volume, dans l'intervalle des fleurs brochées; dorez en tête, ajoutez un signet d'un rose passé, mettez tout le temps et tout le soin nécessaires, exécutez fidèlement ce qui vous est commandé et ne répliquez pas.
Ce Cartonnage Pompadour, nous pouvons l'affirmer, est tout gracieux et d'une couleur locale qui charme.—Quel plaisir de lire, sous ce costume, Crébillon le fils, de La Morlière ou de Cahusac! Ce n'est, en réalité, qu'enjuponner davantage des œuvres faites pour des femmes, mais l'ombre de ces voluptueux auteurs ne peut que s'en réjouir.—Nous dirons plus, si un jour, quelqu'amateur venait nous apprendre qu'il a placé dans le Sopha, un sachet à la Sénéchale, et un autre de poudre d'Iris, dans les Bijoux indiscrets, nous le jugerions petit-maître, mais homme de goût et nous lui crierions: Bravo.
Un roi d'Egypte, Ozimandias, avait écrit sur la porte de sa Bibliothèque: Trésor des Remèdes de l'âme; Jules Janin, modifiant les termes, mit sur la porte de la sienne: Pharmacie de l'âme.—Si nous prenons la métaphore à la lettre, nous dirons qu'une Bibliothèque doit être administrée comme une pharmacie; la couleur seule des livres doit indiquer la nature du remède; il ne faut pas prendre le poison pour l'antidote, le Marquis de Sade pour l'Internelle Consolation; le honteux Marquis, sera relié en peau de boa tannée et cylindrée, environné de fermoirs solides, tout devra indiquer le venin Borgiaque qu'il enferme.—L'Internelle Consolation, au contraire, dans son enveloppe de maroquin blanc semée de croix d'or, dira de suite aux yeux: «Venite ad me afflicti mærore». C'est encore un point à observer dans la reliure des Livres.
Pour les auteurs modernes, l'imagination du Bibliophile peut donner un libre cours à la fantaisie bien entendue; lorsqu'une même littérature originale possède des écrivains d'un caractère aussi nettement accusé que Victor Hugo, Musset, Dumas, George Sand, Mérimée, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Baudelaire, Stendhal et Flaubert, on peut se livrer sans crainte aux plus jolies demi-reliures qui se puissent voir.
La Chine et le Japon nous envoient à profusion depuis quelque temps, des sortes de cuirs gaufrés, dorés, mordorés, mats, noirs ou rouges; les uns, tatoués de plaques brillantes; les autres, bigarrés avec une habileté naïve qui enchante les regards. Il existe, de même, des Crépons d'un tissu léger qui s'élargit à l'eau, des papiers japonais ornés de compositions brillantes et harmonieuses, d'un coloris où rien ne se heurte; toutes ces babioles, d'un goût si délicat et d'un prix si modéré, sont recherchées des artistes et abandonnées des Bibliophiles; c'est un tort, car leur emploi, digne des Livres modernes, donne à ceux qui en sont décorés une originalité gracieuse qui contraste fort heureusement avec les maroquins, les chagrins ou les parchemins antiques.
Ces japonaiseries peuvent être mises en usage ensemble ou séparément;—dans une demi-reliure de maroquin à mosaïque, avec coins, introduisez le papier multicolore et oriental que nous vous indiquons, ou bien, faites encartonner un volume, en cuir argenté, de même provenance; le titre à froid posé sur le dos même du volume; cherchez toutes les combinaisons possibles, vous trouverez un effet saisissant, une reliure agréable et commode, et vous abandonnerez bien vivement les papiers peigne ou unis, les toiles, les basanes, et tous les autres procédés ternes et vulgaires dont les moindres désagréments sont d'être laids et de ne rien exprimer à l'œil qui les contemple.
Voyez entre autres la Guerre du Nizam, de Méry, recouverte des dessins guerriers de ces papiers du Japon; de suite, ce Roman exprime par son dehors le mouvementé de son esprit; voyez Salambô enfermé dans un cuir byzantin, et encore les Caprices en zigzags, de Gautier, emmaillottés dans les arabesques d'un Crépon; tous ces cartonnages, ne disent-ils pas mille fois plus de choses qu'un dos chagriné à titre d'or? Pour Mérimée, pour de Nerval pour Barbey-d'Aurévilly, pour Edgard Poë ou Baudelaire, c'est bien là ce qu'il faut.—Afin de mieux exprimer notre façon de voir et de comprendre la demi-reliure de fantaisie, il nous faudrait le style professionnel et coloré d'une couturière; nous aimerions à pouvoir décrire une reliure tons sur tons ou suivant les variantes des pièces, des mosaïques, des signets et des gardes,—quelque chose dans cette manière: «Toilette pour un vol. in-18: tunique bleu pâle, avec pièce pour titre jaune de Naples, rehaussée de filets noirs, signet bleu marine, dorure en tête, or bronze; tranches légèrement ébarbées, gardes jaunes assorties à la pièce, avec ex-libris frappé en noir au milieu.—Date et lieu de publication à froid au bas du dos.»
Nous aurions mille toilettes de ce genre à donner, mais le style n'y est pas, et d'ailleurs les Bibliophiles, nos confrères, sont trop artistes, trop gens de goût et de sens assuré, pour que nous songions un seul instant à vouloir ébaucher des projets de demi-reliure;—qu'ils veuillent bien prendre en bonne note cependant les quelques idées que nous avons émises ici. Nous serons heureux de n'avoir pas prêché dans le désert.—Ainsi soit-il!
RESTIF DE LA BRETONNE
ET SES BIBLIOGRAPHES
L'œuvre de Restif de la Bretonne, œuvre énorme et mouvementée, eut la destinée la plus bizarrement accidentée que livres puissent rêver; glorieuse au début, discréditée hier, en pleine vogue aujourd'hui, quel sera son sort demain?
Restif, ce grand prodigue de sa vitalité, après avoir surmené sa vie et dispersé en menue monnaie son incontestable talent, expira à Paris le 3 février 1806, à l'âge de soixante-douze ans. Ses propres contemporains commençaient déjà à l'oublier, et il fallut que sa mort vînt cingler, comme d'un coup de fouet, l'indifférence générale dont ses derniers jours étaient enveloppés.
Ses obsèques furent pompeusement célébrées; l'Institut y envoya une députation, les journaux honorèrent Restif ainsi que ses ouvrages, et plus de mille huit cents personnes suivirent son corps au cimetière Sainte-Catherine[4] où il fut inhumé.
Sa tombe à peine fermée, l'émotion du moment passée, Paris qui comble si hâtivement ses vides, panse si vivement ses plaies, et qui sèche ses pleurs par un éclat de rire; Paris, tout entier aux passions de la politique et de la guerre, oublia Restif; et les deux cents volumes, où l'âme du pauvre romancier était toute semée, furent englobés dans la plus profonde insouciance.
Le glorieux écrivain était déchu! Ses ouvrages ornèrent pêle-mêle les parapets des quais, ils furent vilipendés, rejetés avec mépris, exposés aux injures de l'air et de la pluie et trop souvent, hélas! abandonnés à l'épicerie, ce prosaïque Montfaucon des volumes infortunés.
L'époque, il est vrai, ainsi que les événements, prêtaient assez peu à la bibliomanie; la vie fiévreuse de chacun ne laissait guère de loisirs pour les doux passe-temps du livre, et les bouquins, ces vrais sages, durent attendre une ère de paix et de science pour enseigner de nouveau leur grande morale si variée.
Restif, au demeurant, ne semble avoir écrit spécialement que: ad posteros et son œuvre est de celles qui ne peuvent mourir. En s'attachant à peindre son siècle avec le coloris réaliste qu'il puisait sous ses yeux, en traçant les silhouettes nettement accusées des mœurs au milieu desquelles il se mouvait, en calquant enfin, pour ainsi dire, la vie, le costume et le langage exacts de ses contemporains, il dut penser, avec raison, qu'un jour viendrait où les savants et les curieux se montreraient désireux de reconstituer son époque dans ses moindres détails et de savourer les parfums du passé.—Ce temps est venu, et tous ses volumes, fidèles représentants de la seconde moitié du XVIIIe siècle, sont recherchés et hors de prix aujourd'hui.
Restif de la Bretonne est à l'ordre du jour et c'est à M. Charles Monselet que revient l'honneur d'avoir le premier exhumé et remis à la mode d'une manière aussi complète qu'intéressante les œuvres de ce fécond littérateur[5].
Dans les numéros du Constitutionnel des 17, 18 et 19 août 1849, le spirituel auteur de M. de Cupidon consacra à Restif de longs articles qui devaient servir de base au travail si curieux qu'il publia cinq ans plus tard[6].
Dans l'intervalle, en 1850, la Revue des Deux-Mondes fit paraître une analyse de M. Nicolas ou le cœur humain dévoilé[7].
Cette étude, fort bien écrite et présentée par Gérard de Nerval, montre l'homme plutôt que l'écrivain, c'est la biographie de Restif, ses aventures amoureuses, ses misères, c'est, en un mot, le romancier mis en roman par un rare poëte.
Ces deux bio-bibliographies traitées de manières toutes différentes, mais de mains de maîtres, suffirent pour rendre aux livres de Restif de la Bretonne toute leur vogue d'antan et au delà; on commença à rechercher les Restif, on y découvrit des gravures précieuses, tant pour la finesse d'exécution que pour la fidélité des modes qu'elles reproduisent; bref, les bibliophiles s'aperçurent que l'œuvre entière du polygraphe était intéressante à plus d'un titre et digne de figurer dans les plus fières bibliothèques.
L'orthographe variée et singulière, le piquant des confessions de l'auteur, l'étrangeté de ses romans, composés pour la plupart avant d'être écrits, et qui semblent prêter à Restif le spirituel mot de Rivarol: L'imprimerie est l'artillerie de la pensée; les formats même de ses volumes et la difficulté de les réunir en œuvre complète, tout contribua à faire briller, avec le plus grand éclat, la renommée un moment ternie du père du Pornographe.
Ce fut bien vite une Restifomanie parmi les collectionneurs parisiens; du petit au grand, chacun voulut avoir Restif partiellement ou en nombre, et dans l'un de ses derniers catalogues, le libraire Auguste Fontaine mit en vente un Restif de la Bretonne dans les conditions suivantes:
«Œuvres de Nicolas-Edme Restif de la Bretonne. Deux cent douze parties ou tomes en cent cinquante-quatre volumes in-18, in-12, in-8, et in-fol.—maroquin, dos orné à petits fers, fil. tr. dorée (Chambolle Duru); superbe exemplaire, richement relié, lavé et encollé.—Prix; Vingt mille francs.»
20,000 francs!!! Il est juste d'ajouter qu'on ne connaît en France qu'une dizaine de collections complètes des œuvres de Restif de la Bretonne: la Bibliothèque nationale en possède une, le libraire Fontaine, deux (probablement vendues); les autres appartiennent à MM. le duc d'Aumale, le baron J. de Rothschild, Toustain de Richebourg et autres bibliophiles aussi féroces que riches.[8]
L'engouement acquit des proportions si énormes que le savant bibliophile Jacob (Paul Lacroix) dut prendre les choses en main, et avec une science étonnante et un travail d'investigation des plus remarquables, il fit paraître LA BIBLIOGRAPHIE ET L'ICONOGRAPHIE de tous les ouvrages de Restif de la Bretonne. Cet ouvrage colossal, outre la description raisonnée des collections originales, des réimpressions, des contrefaçons, des traductions, des imitations, contient les notes historiques, critiques et littéraires les plus curieuses et les mieux étudiées.
Après cette bibliographie de M. Paul Lacroix, on eût pu croire que tout avait été dit sur Restif de la Bretonne. Point! un nouveau volume parut. M. Firmin Boissin, dans un petit in-8 d'une centaine de pages, trouva encore moyen de parler de notre auteur d'une aimable manière; il jugea l'homme, l'œuvre, la destinée d'icelle, et ses bibliographes. L'on peut dire que ce volume, loin d'être inutile, est un excellent complément d'ensemble sur tout ce qui a été fait et écrit sur l'écrivain du Paysan perverti.
M. Firmin Boissin ne clôt pas la série des Restifographes. M. J. Assezat, un sympathique érudit trop tôt enlevé à ses travaux, en tête d'une réimpression d'un choix des Contemporaines, fit une notice annotée traitant de Restif, de son œuvre et de sa portée, et nous ne doutons pas qu'il ne se trouve encore quelqu'un pour parler de Restif et intéresser les lecteurs sur ce grand prolifique en tout genre, qui laisse encore des côtés curieux à observer pour la critique et l'érudition.
Si on peut taxer l'œuvre de Restif de la Bretonne de légère et même quelquefois d'immorale, on doit d'un autre côté songer au milieu où cette œuvre fut conçue et produite, et nous ne saurions trop avancer que ses livres sont de première utilité pour l'étude et l'histoire des mœurs au XVIIIe siècle. Les matériaux et les documents qu'ils contiennent, les coutumes qui s'y reflètent comme dans un fidèle miroir en feront toujours des trésors du plus haut intérêt pour les bibliophiles et les érudits.
L'œuvre immense de Restif sera-t-elle réimprimée? En totalité, la chose est impossible; en partie, nous croyons pouvoir assurer que oui.—Déjà plus d'un essai a été tenté avec succès, tant en France qu'à l'étranger. En faisant un tri judicieux dans les principaux ouvrages de la collection, dans les Nuits de Paris, dans Les Parisiennes, dans Les Françaises, dans Le Palais Royal, dans les Années des Dames Nationales, dans Les Posthumes, dans les Idées Singulières et Les Veillées du Marais, on arriverait certainement à prendre le dessus du panier de l'œuvre de Restif de la Bretonne, dont, il faut bien le dire, la majeure partie des romans est si confuse, si démodée, qu'il est presque impossible d'en affronter la lecture aujourd'hui.
Quoiqu'il en soit, Restif, cet être tout de contraste, restera, de nos jours comme dans l'avenir, l'écrivain le plus bizarre, le plus étrangement fécond dans la littérature du XVIIIe siècle; disons plus, ce fut un Bibliophile à sa façon et ce titre seul nous a suffi pour que nous lui consacrions ces quelques lignes.
LE CABINET
D'UN EROTO-BIBLIOMANE
Ubi turpia non solum delectant, sed etiam placent.
Sénèque.
Souvent, je le rencontrais chez les grands libraires de la rive gauche, parlant sobrement, dans une note basse, fatiguée, presque enrouée; avec une allure étrange et cet air de gêne et de discrétion que l'on voit aux conspirateurs.—Il semblait, devant un tiers, vouloir s'effacer, et, s'il exprimait ses désirs, ce n'était que d'une façon indécise et inquiète; lançant des phrases indéterminées, brèves, pleines d'une autorité craintive: «Trouvez-moi la chose en question», disait-il au libraire, ou bien: «N'oubliez pas, en grâce, ce que vous savez; il me le faut coûte que coûte; n'allez pas trop m'écorcher cependant;—je repasserai bientôt.»
Je ne sais quel vague caprice me poussait à connaître ce Bibliomane bizarre, musqué, enveloppé de mystère; je pensais que cet être singulier n'était pas à coup sûr le premier venu; sa physionomie seule m'intriguait particulièrement, et sous la sénilité vainement dissimulée de sa démarche, je pressentais un Bibliophile d'une race à part.
Grand, droit, corseté dans une longue houppelande lui tombant aux talons; le soulier mince, effilé, montrant le bas de soie, le visage rasé, maquillé, poudrederizé, les cheveux frisés et pommadés, le monocle d'or dans l'orbite droite, relevant la paupière affaissée sur un œil éteint; le chapeau incliné sur l'oreille, la cigarette aux dents et le stick en main, il me rappelait, dans la pénombre du souvenir, cet admirable type de vieux beau, si magistralement crayonné par Gavarni, avec cette légende spirituelle et réaliste: «Mauvais sujet qui pourrait être son propre grand-père.»
A peine arrivait-il dans une librairie, qu'il jetait un regard inquiet tout alentour; si une dame s'y tenait, assise au comptoir, il était agité, nerveux, vivement préoccupé; son malaise se manifestait par des mouvements d'impatience accentués et des tics involontaires qui brisaient, en l'écaillant, l'épaisse couche de fard étendue sur ses joues.—On devinait qu'il eût voulu être seul, dans une causerie d'homme à homme; aussi ne disait-il au libraire que ces simples paroles: «L'avez-vous?—Non, répondait-on;—Pensez-y, n'est-ce pas», reprenait-il avec découragement, et il se retirait.—Un coupé de couleur claire, tendu à l'intérieur de lampas rose broché d'argent, l'attendait à la porte, notre Bibliophile Marquis de Carabas y montait; la portière se refermait, et le cocher poudré à frimas avait à peine fouetté l'alezan qui piaffait, que l'attelage déjà disparaissait au loin. C'était une vision.
J'appris qu'il se nommait le Chevalier Kerhany; il vivait, me dit-on, assez joyeusement avec les dames, mais demeurait fort réservé et d'humeur misanthropique avec ses semblables. Il recevait peu chez lui et toujours avec une sorte de méfiance instinctive; on racontait que son intérieur était d'un luxe inouï et que la folie y agitait ses grelots dans des orgies dignes de Tibère; il se donnait chez lui, au dire de chacun, des petits soupers à faire ressusciter de plaisir tous les roués de la Régence; personne néanmoins ne se vantait d'y avoir assisté.—De fait, le Chevalier était assez demi-mondain, il se rendait de temps à autre au bois, et, les soirs d'Opéra, il stationnait des heures entières au foyer de la danse.—Les déesses de l'entrechat l'entouraient, le noyaient dans des flots de gaze bouffante, lui lançant des pointes grivoises qui avivaient le feu libertin de son regard de faune, tandis que debout, dans une pose à la Richelieu, il se plaisait à distribuer à ces terribles petits museaux de rats, les pastilles de sa tabatière ou les sucreries variées dont ses poches étaient toujours pleines.
Ces détails étaient faits plutôt pour attiser que pour calmer ma puissante curiosité à son sujet; je résolus de suivre le précepte des stoïciens, le fameux Sequere Deum. Je m'aperçus en effet que le destin sait nous guider, car, en cette occasion, il me servit à souhait.