VI
Avec Gustave Flaubert et Madame Bovary, se dessine dans sa véritable incarnation le Roman moderne: c'est de ce chef-d'œuvre, à la fois lumineux de réalité, saisissant et osé, que prennent source les productions remarquables si discutées aujourd'hui.
Flaubert a créé un genre, qui tâtonnait et se cherchait avant lui, et, dit-on, il l'a crée comme se créent les belles choses, sans avoir l'idée même de sa hardiesse, sans le voulu, sans la prétention de faire une merveille; il a écrit Madame Bovary, parce qu'il avait vécu son roman;[1] il avait vu, il est venu,—il a vaincu,—la fameuse promenade en fiacre, semblait même à l'auteur, la chose la plus chaste du monde; Flaubert avait mis là, toute la virginité, toute l'heureuse naïveté de son talent; il racontait et ne faisait pas, à son sens, une peinture immorale.
Après Madame Bovary on voit apparaître la Fanny de Feydeau, L'Affaire Clémenceau de Dumas fils, certains Romans à sensation d'Alphonse Karr, de Sandeau, de Feuillet, de George Sand, dans une tonalité différente, ainsi qu'une foule d'œuvres justement célèbres, signées des noms les plus connus.
Edmond et Jules de Goncourt spécialisent le genre, dans cette admirable série d'études qui commencent à franchir le cercle restreint, mais artistique, où leur immense talent fut apprécié et admiré dès l'origine. Puis vient Zola, qui se cantonne en pleine époque impériale, de 1852 à 1870, et qui, avec une vigueur géniale, nous en trace les types les mieux accusés.—La Fortune des Rougon, La Curée, La Conquête de Plassans, La Faute de l'Abbé Mouret et L'Assommoir sont des Romans typiques, forts, accentués et vigoureusement traités par un artiste qui voit très juste à travers la fougue de son tempérament.
Alphonse Daudet, le dernier venu, dans une manière plus délicate et moins heurtée, a produit des œuvres exquises, ciselées avec art et amour. Ses Contes du Lundi, ses Lettres de Mon Moulin, Fromont-Jeune et Risler aîné, resteront assurément dans l'avenir, comme de fins et fidèles tableaux des mœurs contemporaines.
Nous voudrions parler également de Ferdinand Fabre, l'auteur d'un chef d'œuvre trop peu connu: L'Abbé Tigrane. Nous voudrions dire quelques mots sur Tourgueneff, sur Henri et Jules de la Madelène, sur Claretie, sur Noriac, sur Ernest d'Hervilly, sur Cladel et sur tant d'autres hommes de talent, mais, dans cette étude au courant de la plume, que nous regrettons même d'avoir entreprise avec un si grand sans façon, nous sommes forcé de nous arrêter,—au reste, nous dira-t-on, vous êtes Bibliophile et non pas critique: Ne, sutor, supra crepidam.