I

Mon cher ami, enchanté de vous rencontrer.

—Comment, vous ici?

—Mais oui, retour du Japon, train direct! Je suis Européen depuis une huitaine…»

C'était sur le boulevard, l'autre jour, devant un marchand de tableaux; je venais de me jeter dans les jambes d'un vieil ami que je croyais bien loin. Avocat, docteur en droit, mais érudit et fantaisiste plutôt qu'homme de chicane, mon ami Larribe se consolait d'une obstinée pénurie de causes en plongeant délicieusement au plus profond des poudreux bouquins des bibliothèques, et prenait ainsi avec une douce philosophie son parti de la fameuse maladie, faulte d'argent, passée chez lui à l'état chronique, lorsque tout à coup une occasion lui procurait une chaire bien appointée de professeur de droit français à l'Université de… Yeddo!

«Allez, malfaiteur, lui avais-je dit en guise d'adieu, allez corrompre ces braves Japonais, allez leur révéler les codes hérissés et ténébreux, pleins d'embûches pour les naïfs et percés pour les malins de petits sentiers circulant à l'aise entre les dix mille articles broussailleux… Oh! comme je vous condamnerais à faire hara-kiri dès votre débarquement dans la terre du soleil levant si j'étais le Mikado!

—C'est lui qui m'appelle et me couvre d'or… Au revoir.»

Il était parti, et, pendant six années, je n'avais pas une seule fois entendu parler de lui.—Et je le retrouvais sur le boulevard, allègre et bien portant, un peu bruni seulement pour un ancien rat de bibliothèque.

«Et vous avez, j'espère, rapporté de là-bas, en plus des billets de banque, une riche collection de curiosités et d'objets d'art, bronzes et porcelaines, ivoires et bois sculptés, avec des et cætera nombreux? Allons voir vos bibelots, n'est-ce pas? Allons faire l'inventaire de vos caisses?…

—Pas la moindre collection, mais mieux que cela, me dit mystérieusement Larribe; j'ai rapporté une thèse à soutenir et un ami… Voici toujours l'ami…»

Il tira par le bras un monsieur qui, pendant notre entretien, était resté penché sur la vitrine du marchand de tableaux. Teint mat, petites moustaches noires, les yeux vifs tirés obliquement vers le haut de l'oreille, le monsieur était un Japonais, mais pas trop Japonais, c'est-à-dire quelque peu différent des petits hommes jaunes, aux allures presque simiesques dans leur veston européen, des bazars japonais de nos grandes villes. Celui-ci était plus grand et plus taillé selon nos idées, il parlait français sans trop d'accent, et me serra cordialement la main pendant que Larribe faisait d'un ton cérémonieux les présentations:

«Monsieur Ogata Ritzou, fils d'un daïmio de la province de Ksiou, de l'une des grandes maisons féodales du Japon, et,—contenez votre étonnement,—dernier descendant de nos fameux sires de Coucy…»

Pendant que je riais malgré moi, Larribe continua imperturbablement:

«… Mon ami et mon élève, avocat au barreau de Nangasaki!… Êtes-vous remis de votre ébahissement? Oui… mon Dieu oui, deux races puissantes et batailleuses, de leurs deux nobles sangs confondus, ont produit ce petit chicanous exotique; voici le descendant des princes de Fioko en Nippon et des seigneurs de Coucy en France armé pour la bataille à coups de pandectes, institutes et codes civils! Noblesse d'épée et de sabre à deux mains devenue de robe! Que voulez-vous, le malheur des temps, la révolution césarienne là-bas, la vieille féodalité vaincue par le Mikado!

«Mais ne disons pas de mal du Mikado, qui me payait de superbes appointements!… Voici donc mon ami franco-japonais; quant à ma thèse, elle tourne autour dudit ami et vous en aurez l'étrenne, si vous voulez venir de ce pas dîner avec nous, et, le café pris, passer dans notre chambre pour nous prêter une oreille attentive d'abord, et ensuite examiner avec impartialité les nombreuses pièces justificatives apportées du doux et invraisemblable pays où, sous la neige rose des fleurs tombant des arbres, les gentilles mousmées prennent le thé dans leurs minuscules tasses de porcelaine.

—Je vous suis! Mais, avant la thèse, l'histoire de M. Ritzou? dis-je en marchant entre le professeur de droit à l'Université de Yeddo et le Japonais descendant des sires de Coucy.

—C'est bien simple, dit le Japonais, vous allez voir…

—Non pas! interrompit Me Larribe, l'histoire de mon élève et ami Ogata Ritzou de Coucy, appuyée des papiers et albums de famille que nous sommes prêts à fournir, c'est le complément de ma thèse, c'est la preuve triomphante, le coup de massue aux contradicteurs qui se présenteront; elle doit donc logiquement venir après…

—Cependant, reprit le Japonais, je tiens à établir tout de suite devant monsieur que je ne suis pas un…

—Dites le mot,—je vous ai qualifié ainsi moi-même au début de notre connaissance, mais j'ai fait amende honorable…—un blagueur, c'est du bon français; vos aïeux français du XIVe siècle ne connaissaient pas le mot, car ils n'avaient pas de journalistes et n'appréciaient pas suffisamment les historiens!… Nous établirons ceci tout à l'heure, impétueux Coucy d'extrême Orient! Tenez, je commence ma thèse tout en marchant… Mon cher ami, voici la chose: l'art japonais n'est pas du tout ce qu'érudits, artistes et critiques égarés pensent, un produit purement asiatique, une fleur éclose toute seule au pied du Fousihama, un art sorti du sol, à peine influencé par quelques idées chinoises… Non! l'art du Japon est le fils—naturel—de l'art gothique français du XIVe siècle!

—Vraiment!

—Six années passées au Japon, six années d'études sérieuses, obstinées, pénétrantes, si j'ose dire, six années de fouilles, de comparaisons, de découvertes, m'ont conduit, d'inductions en évidences, à proclamer cette grande vérité: l'art du Japon, celui des peintres surtout,—et vous allez comprendre tout à l'heure comment,—descend en droite ligne de votre art français du moyen âge; c'est un rameau transplanté sur un sol lointain, très différent du sol natal, un rameau égaré qui a poussé superbement et qui, nourri de façon différente, a produit des fruits différents, mais aussi magnifiques, aussi savoureux que ceux de l'arbre paternel lui-même! Vous pensiez qu'entre l'Europe du moyen âge et l'Empire du soleil levant, séparés par tant de terres et d'eaux, nulle relation n'avait été possible? Erreur! La vieille Europe a connu le Japon, vaguement c'est vrai, mais elle l'a connu, et, même avant l'arrivée des aventuriers portugais du XVIe siècle, le Japon a connu l'Europe. On oublie trop la grande ambassade japonaise qui visita Lisbonne, Madrid et Rome en 1584 et que les troubles de la Ligue empêchèrent de venir à Paris. Est-ce que le Japon aurait songé à envoyer une ambassade en Europe si le monde occidental ne lui avait pas été déjà révélé? Le spectacle peu édifiant et peu rassurant offert par l'Europe à cette époque arrêta les sympathies, et le Japon éleva contre nous et nos idées la barrière qui le protégea jusqu'en 1868 et qu'il se repentira sans doute d'avoir imprudemment supprimée juste au moment où l'Europe présente un spectacle encore moins édifiant et moins rassurant que du temps de Philippe II… Mais pas de politique! Donc, premier point, des relations peu suivies, et tout accidentelles, il est vrai, ont existé entre l'ancienne Europe et le Japon. Deuxième point, des Européens ont porté l'art européen,—français, comme vous le verrez tout à l'heure,—aux Japonais du XVe siècle. Ce deuxième point sera établi par moi aussi indiscutablement que le premier. Pour le moment, je m'appuierai seulement, pour arriver à glisser un commencement de persuasion dans votre esprit, sur les analogies évidentes qui existent entre les œuvres d'art des deux pays…

—Oh! oh!

UN ROMAN FRANCO-JAPONAIS

—Attendez, particulièrement dans la peinture et le dessin. Pour les autres arts, les liens de parenté sont moindres pour des raisons que vous comprendrez tout à l'heure, et s'ils n'en existent pas moins, plus vagues et plus faibles, je ne puis cependant vous les faire toucher du doigt: on ne peut importer en Europe les grands temples accrochés au flanc des montagnes sous les cèdres centenaires… La sculpture et l'architecture obéissent là-bas à d'autres lois et répondent à d'autres idées que chez nous, et pourtant il y a tels détails d'architecture, tel encorbellement, tel linteau, tel arbalétrier ou poinçon, telles moulures et tels chanfreins de poutres qui rappellent les membrures ou les dispositions décoratives de nos grandes salles ogivales… Ces analogies, noyées sous une fantastique efflorescence de détails purement japonais, n'apparaissent qu'aux yeux chercheurs et fouilleurs. Pour le dessin et la peinture, on peut rapprocher plus facilement les points de comparaison. Allez voir au musée de Cluny les tapisseries de la dame de la Licorne, du pur XVe siècle français, et considérez ensuite telles images japonaises de la bonne époque, et vous conclurez avec moi que c'est le même art large et franc, les mêmes contours un peu raides et les mêmes teintes plates étalées sans grand modelé; feuilletez les vieux albums japonais, et rappelez-vous nos manuscrits enluminés, nos premiers essais de gravure sur bois et nos premiers livres imprimés, eh bien, les anciens artistes japonais eurent évidemment sous les yeux des manuscrits enluminés de notre moyen âge; leurs premiers maîtres furent peut-être des Chinois, mais les seconds, ceux qui déterminèrent la brusque éclosion d'un art plus sain et plus libre, dégagé des formes vieillottes et falottes de l'art chinois, furent tout simplement de braves enlumineurs ou ymaigiers des Gaules… Paradoxe, dites-vous? Plaît-il? Supposition amusante, mais dépourvue de tout étai raisonnable? Vous verrez tout à l'heure! Même si je n'avais pas mes preuves…

—Authentiques, dit à ce moment M. Ogata Ritzou, archives de ma maison…

—Aussi indiscutables que les chartes de nos archives nationales! Même sans ces preuves victorieuses, je pourrais soutenir la discussion; il me suffirait d'étaler en ordre chronologique une suite d'albums japonais, partant des paysages d'Hiroschigué, des caricatures de Hokkel, des étincelantes, étourdissantes et bien japonaises conceptions de l'illustre Houkousaï,—un génie universel, celui-là, un géant qui peut crânement se placer dans le panthéon de l'art à côté des plus grands artistes européens de tous les temps,—et remontant par les productions d'Yosaï, Outamaro, Shiounsho, Soukenobou, Motonobou, aux plus anciens livres, puis aux plus anciens albums connus, pour dégager peu à peu les traces de la filiation et retrouver le point de départ sous les capricieuses et poétiques étrangetés de la fantaisie ou, si vous voulez, de l'esthétique japonaise. Donc, au Japon, l'art part du même point que chez nous, mais, prenant un chemin différent, arrive à des résultats différents…

—Chez nous, pas de formule ni de règle, ou plutôt une seule: interprétation de la nature avec toute liberté dans les moyens, interrompit Ogata Ritzou; nous suivions la bonne route…

—Heureusement pour vous, elle ne passait point par Rome, reprit Me Larribe. Mais reprenons notre discussion. Avez-vous déjà médité, mon ami, devant des armures japonaises, non pas des armures de pacotille apportées par des commis voyageurs, mais devant de belles armures un peu âgées? Est-ce que ces vieux harnais de guerre des chevaliers du Japon féodal n'ont point évoqué dans votre esprit l'image des bonshommes de fer de notre moyen âge, des braves gens d'armes dont les dures carapaces, meurtries, bosselées ou trouées, vides maintenant des cœurs vaillants et des poitrines solides de jadis, remplissent nos Armerias nationales ou particulières? La ressemblance des unes et des autres m'a frappé pourtant. C'est le même équipement offensif et défensif, les mêmes armes, la même façon de défendre le corps… Le casque à couvre-nuque de l'homme de guerre japonais, c'est notre vieux heaume, couronné là-bas comme chez nous de cimiers, de figures héraldiques plus ou moins étranges; nos cottes d'armes, hauberts ou cuirasses se retrouvent de même; l'armure commune à petites tassettes du Japon, c'est le vieux gambison de nos soudards arrangé au goût japonais. Les spallières ou les garde-bras sont devenues ces grandes plaques qui protègent les épaules, en un mot toutes les pièces de l'armure française se retrouvent presque identiques dans l'armure japonaise. Il en est de même pour l'armure des femmes: les belles robes d'étoffe brochée couvertes d'un semis de fleurs éclatantes ou de motifs d'ornement de la plus exquise fantaisie me rappellent absolument les robes des nobles dames des cours de France ou de Bourgogne telles que nous les voyons dans les livres ou sur les tapisseries, les bliauts ou surcots des châtelaines, les péliçons dont les manches sont exactement coupées comme celles des robes japonaises. Mais revenons aux hommes. Sans entrer dans le détail de l'organisation féodale, des fiefs, des suzerainetés et vassalités, du ban et de l'arrière-ban organisés dans chaque terre, dites-moi si les pennons des chevaliers japonais, les bannières flottant au vent derrière les seigneurs, les emblèmes blasonnant les écus, les armoiries adoptées par chaque famille vous semblent très asiatiques? Et les grands sentiments chevaleresques du pays du soleil levant, l'extrême bravoure et l'esprit de sacrifice, la fidélité au suzerain, à la parole donnée, la loyauté à l'européenne des daïmios, des officiers, des yakounines, trouvez-vous cela chez les Chinois ou les Mongols, par hasard? Sans prétendre que ces grands sentiments soient tout à fait d'importation européenne, j'imagine que les relations entre les Français du moyen âge et le Japon,—relations dont je vais fournir la preuve,—n'y ont pas nui… Ah! ah! vous ne soulevez pas d'objections?

—Je reconnais que votre raisonnement ne me semble plus aussi paradoxal que tout à l'heure…

—J'ai une base, une base solide, parbleu! Vous allez être écrasé tout à fait bientôt.»