II

Malgré la proximité et la facilité du voyage opéré par un temps radieux, je dois avouer que les amateurs et la librairie parisienne ne me firent guère concurrence le 27 mai 188… au château d'Isgny. Le notaire, Me Grandcourt, de Varangeville, avait, je pense, maigrement fait sa publicité, car le monde des acquéreurs était clairsemé et plus particulièrement composé de curieux Dieppois et de Bibliophiles rouennais qui se disputèrent, avec un noble acharnement, les traités de Vénerie et les vieilles chroniques normandes portant la marque des anciens imprimeurs de Caen, d'Évreux, de Lisieux et de Rouen.

Sur le terrain littéraire et romantique, je vainquis sans péril et triomphai sans gloire.—Selon l'expression rustique, je réalisai toutes mes convoitises «pour un morceau de pain», et je revins au logis plus fier qu'Artaban, ayant dans ma valise plus de trente volumes extravagants, ruisselants d'inouïsme, ténébreusement inconnus de tous, et que je me fis un plaisir d'inventorier avec un ronronnement de félin satisfait.

J'apportai dès lors une réelle arrogance vis-à-vis de ces mêmes co-Bibliophiles qui m'avaient jadis si vertement raillé sans pitié, et je convoquai le ban et l'arrière-ban des Amis du XIXe. Tous s'en allèrent confondus, ayant mal au foie, criant vengeance contre les bibliographes et les historiens de la révolution littéraire de 1830. La beauté incomparable des frontispices de Célestin Nanteuil, de Tony Johannot et d'Eugène Lami leur glissa dans la bile l'encre amère de l'envie, et je bus vraiment du lait durant un moment, à la vue de ces damnés de l'Enfer des Bibliofols qui se tordaient devant les couvertures immaculées, les épreuves sur chine et les marges à pleines barbes, sans une tare ni une piqûre dans la pâte du papier; ils maniaient les exemplaires avec rage, râlant d'une voix rauque qui m'apostrophait: L'Animal veinard! et non coupé, par-dessus le marché!—Pendant six mois ce fut une apothéose.

Les libraires de la jeune Bibliophilie pschuteuse se succédèrent dans mon cabinet apportant, avec l'espérance de cessions possibles, toutes les séductions et tous les transformismes des Jupiters mythologiques; portefeuilles nourris comme pour une foire aux bestiaux, offres d'échanges, tantalismes d'ouvrages du siècle dernier, dessins originaux. Que sais-je encore?—J'apprenais que le petit B… agonisait de dépit, que le vieux K… jaunissait dans l'attente, que le gros M. avait juré de compléter ses Nanteuil par les miens, et je demeurais fier comme Albion et inexpugnable comme elle sur mon îlot d'exemplaires uniques.

Vignette non signée pour
LES LARMES DE L'ATHÉE OU LE RETOUR AU CRUCIFIX

Peu à peu cependant l'effervescence se calma, il y eut armistice, et la feinte indifférence des combattants me semble aujourd'hui si pénible, mon abandon de bibliophile si amer après les branle-bas de naguère, que je me suis juré de réveiller de nouveau les hostilités en démasquant très ouvertement ainsi que des batteries mes principales richesses au monde des curieux, en ce moment en pleine accalmie.

De ce sentiment de combativité provient le récit qui précède et le catalogue sommaire que je vais exposer aux yeux allumés des Romanticolâtres.—J'aime assez à tisonner l'envie, à m'éclairer du reflet de ses flammes et à écouter la musique par pétarades de ses étincelles.—En avant donc! Que l'esprit d'Asselineau me seconde! Voici la nomenclature des Romantiques inconnus du château d'Isgny.

*
* *

1o Les Gondoles du cœur ou les Bercements de l'Amour, poésies, par Joseph d'Ortigues. Paris, Eugène Renduel; 1831. In-8o de VI et 295 p.—Très beau frontispice de Célestin Nanteuil, en double état sur chine; couverture bleu d'eau, avec vignette sur bois représentant une gondole fermée; pour épigraphe, ces vers sur le gondolier:

Un beau chant, alterné comme une flûte antique,

S'en vient saisir votre âme et vous enlève aux cieux;

Vous pensez que ce chant, cet air mélodieux

Est le reflet naïf de quelque âme plaintive,

Qui ne pouvant le jour, dans la ville craintive,

Épancher à loisir le flot de ses ennuis,

Par la douceur de l'air et la beauté des nuits

S'abandonne sans peine à la musique folle,

Et, la rame à la main, doucement se console.

A. B.

Exemplaire à toutes marges.

2o Les Crinières romantiques ou les Lions de Paris, par Abel Hugo. Paris, Persan; 1823. In-18 de 312 p. Exempl. broché, avec portraits de Nodier, Guiraud, Ancelot, A. Soumet, etc. (de toute fraîcheur).

3o Tiberge (Abbé).—Un Bal chez la Reine Amélie, roman, par l'auteur d'Une Fille de joie. 2 vol. in-8o (Imprimerie Cassegrain, au Marais). Paris, Dumont; 1831. Superbe frontispice d'Eugène Lami, représentant un bal à la Cour, avec les portraits distincts des membres de la famille royale. Vignette non signée sur le titre. Broché, non coupé.

EDGARD LE TACITURNE
ou l'Etrangleur
légende du XIème siècle
PAR
Julius Sorel.

4o La Fille d'Ophélie ou le Fantôme d'Elseneur, par Alphonse Giraud. 1 vol. in-8o de 418 p., impression gothique. Paris, Eugène Renduel; 1831.—Frontispice de Célestin Nanteuil, le plus beau connu, dont nous donnons la reproduction. Épreuve sur chine volant. Très bel exemplaire avec sa couverture originale. Sur le titre, un château en ruine et ces mots de Shakespeare formant épigraphe:—«Ne soupirez plus, femmes! ne soupirez plus! les hommes furent toujours trompeurs, un pied dans la mer, l'autre sur le rivage. Constants en une chose: jamais!»

LA FILLE D'OPHÉLIE OU LE FANTOME D'ELSENEUR
Par ALPHONSE GIRAUD.

ROMANTIQUES INCONNUS
(Fac-similé d'une eau-forte de Célestin Nanteuil)

5o Les Tortures de Don Juan ou la Victime des femmes, contes par Paul Foucher. Paris, G. Barba; 1832. 1 vol. in-8o de IV et 247 p. Frontispice gravé sur bois, non signé.—Sur le titre en épigraphe: Il n'y eut jamais de séducteurs, toujours des hommes séduits.

6o L'Armagnac noire, légendes de la vieille France, par Ernest Fouinet. In-8o, Paris, Silvestre; 1832. Lithographie de Jehan Parlin.—Sur le titre, cachet de cabinet de lecture. La couverture manque.

Alma & Clodamir par M. Bouchardat, Caen 1827

7o La Mansarde du Proscrit ou les Veillées de Montmartre, par P.-L. Jacob, Bibliophile, 1 vol. in-12. Paris, Delaunay; 1837. Exemplaire relié et rogné. Ex dono du Bibliophile Jacob à M. de Salvandy.

8o La Grisette des Lilas, par Louis Huart. Paris, Abel Ledoux; 1833. 1 vol. in-8o, avec vignettes sur chine, de Boisselat.—Broché dans un étui de percaline.—Exemplaire aussi frais que possible.

9o La Chasteté des Muses, poésies par M. de Tercy, auteur de la Prière du soir, 1 vol. in-8o de 204 p. Paris, Cabassol; 1839.—Vignette de Camille Rogier, gravée par Cherrier. Couverture rose tendre sans fleuron. Broché, d'une belle conservation.

Vignettes de Gigoux pour les
SOUTERRAINS DE L'ABBAYE.

10o Le Pont de la Vie, par le baron de Lesser. Délicieuse vignette de Tony Johannot, gravée par Thompson, 1 vol. in-8o. Paris, Giraudat; 1839.—Roman très curieux et dramatique, dont Bouchardy s'est inspiré pour l'un de ses principaux drames. Relié avec dos en maroquin anglais.

11o La Lyre du Diable, poésies infernales, par Henri Berthoud, 1 vol. in-8o de 367 p. Paris, Ledrain; 1827. Joli frontispice composé par Pétrus Ringard. Exemplaire intact avec sa couverture rouge et noire.—Nous reproduisons l'étonnant frontispice de Pétrus Ringard.

12o Les Orgies d'Héliogabale, contes féroces, par Jules de Saint-Félix, 1 vol. in-8o. Paris, Pelicier; 1828. Ravissante vignette de E. Wattier, formant cul-de-lampe.—Exemplaire cartonné, non rogné.

13o Le Boucher de Béthune, roman, par de Saint-Mégrin (?). 2 vol. in-8o. Paris, Busquin-Desessart; 1834. Ouvrage des plus curieux, orné d'un saisissant frontispice d'une rare beauté d'exécution et non signé, mais qu'on pourrait attribuer à Delacroix dans sa première manière. Exemplaire avec sa couverture.—Épigraphe du titre: Du sang! du sang! du sang! à la brute altérée!

On trouvera en gravure hors texte la reproduction du frontispice.

Edith La Belle au cou de cygne ou le chant d'Hasting
poème par Ulric Guttinguer

14o Les Cendres de la Passion, poésies, par Philothée O'Neddy, avec un portrait de l'Auteur de Feu et flammes. Paris, imprimerie de Dondey-Dupré; 1831. 1 vol. in-8o de 398 p., avec une épître dédicatoire au lecteur en forme de rondeau.—Seul portrait connu de Théophile Dondey. Sur le faux titre, ces vers du catéchisme bousingot de Philothée l'hirsute:

Amour, enthousiasme, étude, poésie!

C'est là qu'en votre extase, océan d'ambroisie,

Se miraient nos âmes de feu!

C'est là que je saurais, fort d'un génie étrange,

Dans la création d'un bonheur sans mélange,

Être plus artiste que Dieu!!!

Rodomontade.

15o Monsieur Joseph ou la Pudeur alarmée, par l'auteur de Madame Putiphar (Petrus Borel). 2 vol. petit in-8o cavalier. Paris, Eugène Renduel; 1839. Imprimerie de Terzuolo. Vignettes sur bois de Louis Boulanger. Frontispice d'Eugène Lami, gravé par Porret.—Sur les deux couvertures, l'épigraphe choisie par le Lycanthrope est: Madame! Madame! que faites-vous?—Superbe exemplaire sur papier jonquille.

Vignettes de Gigoux pour le FILS DE CROMWELL.

16o Les Frissons du tombeau ou les Résurrections, contes funèbres, par Charles de Lourcy. Cherbourg, chez Alcide Lebieu; 1829. Frontispice non signé, à la manière noire. 1 vol. in-18. État de neuf. Contes très étranges, qui révèlent un réel talent de styliste coloré et vibrant.—Nous reproduisons le frontispice.

17o Les Larmes de l'Athée ou le Retour au Crucifix, roman tumultueux et moral, par M. ***. Paris, Ladvocat; 1833. 1 vol. in-8o de 338 p.—L'auteur inconnu de cet étonnant torrent d'idées blasphématoires et recueillies pourrait bien être Regnier-Destourbet, dont on retrouve plus d'une analogie de style. Cet ouvrage mériterait une étude; c'est le livre de la plus grande véhémence romantique que nous connaissions jusqu'ici.

18o Edgard le Taciturne ou l'Étrangleur de femmes, légende du XIe siècle, par Julius Sorel. Illustration de Tony Johannot, gravée par Porret. Paris, Desessart; 1832. 2 vol. in-8o raisin.

Genre troubadour et Anne Radcliffe.—Ces deux volumes brochés. Légères mouillures sur le faux titre du tome II.

CRÂNES ET TIBIAS
Poésies Chrétiennes
Paris, Curmer éditeur, 1829.

19o Alma et Clodamir, par M. Bouchardat. Roman de 293 p. in-12. Caen; 1827. Vignette de Colin, lithographiée par Bertrand, Rue froide. Petit roman vertueux, sentimental et très dessus de pendule. Genre Restauration, à peine éclairé par l'aurore du Romantisme.

20o Crânes et Tibias, poésies chrétiennes, par Jean Polonius, avec un dessin de Carolus Marchenoir, lithographie de Motte. Paris, Curmer; 1829. 1 vol. in-8o.—Sur le faux titre, un scoliaste a écrit: «L'auteur de ces poésies est étranger, mais son style n'en est pas moins élégant, et beaucoup de nationaux envieraient sa pureté.»

21o Les Souterrains de l'Abbaye, par Alphonse Brot. Paris, Auguste Labot; 1835. 1 vol. petit in-8o. Illustration de Gigoux, gravée par Porret.—Roman humide et sternutatoire, ainsi que son titre l'indique. Exemplaire dont la couverture est maculée d'un cachet singulier sur lequel on lit: Bibliothèque du Bagne.

22o Les Amours d'un Squelette, poésies d'outre-tombe, par Timoléon Aubiernet. Vignette lithographiée par Porret. 1 vol. in-12. Paris, Pelicier; 1827. Ce livre est dédié à Dorothée *** avec les vers suivants:

Ah!… ma flamme ressemble à la lampe des morts;

Sans fin comme elle, et comme elle invisible,

Rien ne pourra l'éteindre; aux soucis, aux remords,

Son triste feu survit inextinguible.

Un souvenir de toi, voilà ce que ma tombe

Veut pour reliques et pour tous ornements.

Mais ton oubli!… mon cœur à ce penser succombe,

Lui qui brava la vie et ses tourments.

23o Le Dernier des Mérovingiens, tragédie en cinq actes, en vers, par Charles Huret. Paris, Tenré; 1833. In-8o. Grande lithographie de A. de Pujol. Drame shakespearien, formidablement sanguinaire, où tous les personnages meurent assassinés les uns par les autres. Le héros, Méruald, succombe le dernier. Après avoir, durant cinq actes, perpétré les crimes les plus noirs, il s'écrie, blessé à mort, avant la chute du rideau:

J'ai fauché tous les miens; ô gerbes magnifiques!

Leurs têtes, lourds épis, reposent pacifiques

Et je vais m'endormir: Deus sit cum illis!

Calme comme Bacchus dans son dégobillis.

24o Édith, la Belle au cou de cygne, ou le chant d'Hasting, poème, par Utric Guttinguer. Composition de Deveria, gravée par Brevière. Paris, Charles Gosselin; 1830. 1 vol. in-8o. Au crayon, sur les gardes, se trouve écrite cette réflexion:

Les Ruines du Château ou les charmes de la solitude.

«Poème assez fade et nébuleux de l'ami auquel Alfred de Musset adressa tant de charmants vers.—On sent que l'auteur, en appliquant son talent à ce sujet septentrional, a rendu sa muse poitrinaire et défaillante.»

25o Le Fils de Cromwell, ou la Galerie de Whitehall, drame en cinq actes, en vers, par M. d'Épagny. Vignette de Gigoux sur le titre, 1 vol. in-8o. Paris, chez Bossange père; 1830. Exemplaire en très bel état, non rogné ni piqué.

Sur la première page, on a collé cet extrait de journal:

«L'intrigue de ce drame est trop compliquée pour que nous puissions l'analyser ici; le Fils de Cromwell a réussi au Théâtre-Historique; cependant, il a été interrompu par suite de la fermeture du théâtre, et n'a pas été repris.»

26o Les Fiancés de Devonshire, conte, par Victor Boreau. Vignette de Louis Boulanger sur le titre. Paris, chez Hivert, quai des Grands-Augustins; in-8o.

27o Les Ruines du Château ou les Charmes de la solitude, roman, par Albert Desbordeliers. Paris, Louis Janet; 1830. 1 vol. in-12. Joli petit frontispice signé de Deveria, gravé par Quarteley.

La première page s'ouvre par ces vers:

Salut, murs que couronne et la ronce et le lierre!

L'homme ne voit en vous qu'un vain amas de pierre

Qu'habite le reptile et que ronge le temps;

Mais le sage, à qui Dieu révèle sa pensée,

Voit dans tous vos débris la piété tracée

En caractères éclatants.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Oh! comme dans ces lieux, lorsque règne l'automne,

Le voyageur bercé par le bruit monotone

Des dépouilles des bois qui jonchent le vallon,

Aime à livrer son âme aux sombres rêveries,

S'il voit le jour s'enfuir et les feuilles flétries

Suivre le vol de l'aquilon!

Exemplaire sur papier vert pâle, non rogné.

28o Le Cimetière des Damnés, roman Scandinave, par le comte Gaspard de Pons. 1 vol. in-18, avec vignette non signée. Paris, Ambroise Dupont; 1831. Légende véritablement trop mortuaire et qui décèle chez son auteur une nécrophilie déréglée et incurable.

Admirable lithographie frontispice non signée, représentant des squelettes et des potences.—On la trouvera reproduite dans ce catalogue.

Les Amours d'un Squelette Poésies d'outretombe par Timoléon Aubierne

29o Macias l'Enamorado ou Amour et Destinée, par Ferdinand Denis. A Saragosse (?), chez Luiz Gaspar y Pelez; 1834. In-16 de 400 p.—Le lieu d'impression nous semble devoir être une supercherie. Il est bon de la signaler à M. Gustave Brunet, de Bordeaux, qui vient de terminer le supplément au Barbier et au Quérard.

30o Soulas et Plaisir, Rondeaux et Ballades, Parangon des Poésies du bon vieux temps, par M. de Baour-Lormian. 1 vol. in-8o de 296 p. Impression gothique, dans un encadrement ogival de style feuillu. Paris, Gosselin; 1832.

Poésies remplies des images éclatantes chères à Baour-Lormian, qui fut un M. de Jouy rongé par les vers. Ce ne sont que «globes d'albâtre», «cheveux que des lis teint l'éclat argenté», «palais de porphyre», «vierges de lumière et réseaux d'ébène de la nuit». Genre éminemment Pompier, mais le plus curieux de tous les Baour-Lormian comme note exaspérée de la métaphore.

Lithographie. Frontispice non signé du CIMETIÈRE DES DAMNÉS.

Tels sont les trente volumes qu'il me fut donné d'acquérir au Château de mon défunt compagnon de natation, Bernard d'Isgny. Je puis affirmer que ces trente exemplaires sont absolument uniques, ayant depuis de longs mois remué en vain la Bibliothèque nationale, l'Arsenal, Carnavalet et lu tous les catalogues à prix marqués et autres bibliographies et Répertoires mis en circulation publique et privée. Tous les limiers de la librairie mis en marche active, toutes les demandes en forme de desiderata insérées dans les publications les plus répandues n'ont servi jusqu'ici qu'à me confirmer plus amplement de l'état unique et mystérieux de mes Romantiques inconnus. C'est en vain que j'ai fait réclamer en vedette, dans les feuilles curieuses de France et de l'étranger, des frères jumeaux de ces enfants égarés, c'est inutilement que de vive voix j'ai fanfare leurs louanges; ces merles blancs n'ont point de semblables. Je ne saurais dire évidemment par quelles aventures bibliolithiques ils sont ainsi solitaires; je ne veux point m'aviser de penser qu'ils aient été faits pour le plaisir de feu Bernard d'Isgny, ou qu'ils soient les seuls survivants de ces lots innombrables de livres qui, si j'en crois Frédéric Soulié, étaient, vers 1840, immergés par milliers en haute mer pour désencombrer les éditeurs.—Ils sont uniques! uniques! uniques! Je le puis proclamer.—Aussi je songe avec une morgue très castillane à l'ahurissement des bibliographes futurs, lorsque ces ouvrages singuliers apparaîtront dans ma vente post mortem avec des demi-reliures genre Thouvenin, exécutées par le maître Cuzin, ou vêtus de plein cuir ciselé avec des rinceaux et des rosaces cathédralesques, exécutés par les plus habiles relieurs faussaires de cette époque.—Quel tapage, alors, mes amis, chez la gent bouquinière!—La Bibliographie des ouvrages illustrés du XIXe siècle sera toute à refaire, et l'âme de Jules Brivois hurlera plaintive, lointaine et désespérée dans les profondeurs inconcevables de l'Enfer des Bibliophiles.

Vignette de Louis Boulanger pour les
FIANCÉS DE DEVONSHIRE.

LE
CARNET DE NOTES
DE NAPOLÉON Ier

Contes pour les Bibliophiles

LE
CARNET DE NOTES
DE NAPOLÉON Ier

Dans la nuit du 23 au 24 mai 1871, sur un tas de pavés amoncelés, derrière la grande barricade bastionnée construite et soignée avec tant de plaisir par le citoyen Gaillard père, Vauban en chef de l'insurrection communarde, deux blessés gisaient côte à côte, l'un râlant presque, l'autre revenant au contraire à la vie après un long évanouissement; ces deux victimes de la lutte dernière regardaient de leurs yeux troubles s'élever vers le ciel les gigantesques flammes des Tuileries incendiées, qui mêlaient leurs panaches et leurs tourbillons de fumée aux rouges nuages piqués d'étincelles montant par derrière, de la Cité et de plus loin.

L'un de ces hommes était un officier versaillais et l'autre, le plus touché, un sergent fédéré. L'officier, le comte d'H., s'étant, avec quelques hommes seulement, trop audacieusement jeté sur les communards en train de parachever dans un formidable cataclysme au pétrole les destins du vieux palais de nos rois, avait eu sa troupe effroyablement arquebusée et s'en était allé tomber, avec deux ou trois balles dans le corps, au premier coin tranquille, derrière la barricade prise. Il reprenait ses esprits dans la fraîcheur de la nuit, et regardait alternativement les flammes des Tuileries et son voisin le fédéré, plus mal en point que lui.

Celui-ci tournait de temps en temps de son côté sa figure convulsée, et refermait les yeux lorsque défilaient des pelotons de lignards s'enfonçant rapidement dans l'horreur des rues trop noires ou trop rouges.

—Capitaine, dit tout à coup le fédéré, pas la peine que vos troupiers dépensent six balles de plus pour me fusiller, j'ai dans le ventre la quantité de plomb suffisante… avant que les Tuileries aient fini de flamber, je serai fini, nettoyé!… emballé!… Tout cela parce que j'ai tardé de cinq minutes sur les camarades, histoire de rapporter un petit souvenir de notre séjour aux Tuileries.

Après un court silence, le fédéré reprit:

—Les autres avaient déjà les poches pleines de bibelots, moi pas; j'étais un pur, un de principes, et je ne voulais pas de ça d'abord. Brûler, raser la vieille cambuse à Catherine de Médicis, le local des tyrans, très bien, mais pas le déménager! Pourtant, quand ça se mit à flamber, je trouvai que c'était bête tout de même, mes scrupules! Puisque tout devait brûler avec la boîte je pouvais bien m'offrir un petit souvenir… et alors, en cherchant rapidement quelque chose de portatif, je tombai sur une belle boîte, velours vert à abeilles d'or, rien que ça…

Il s'interrompit un instant et blêmit sous la souffrance.

—Une riche boîte, reprit-il, mais quoi dedans? En courant j'ai fait sauter le couvercle… rien que trois bouquins, couverts en soie tricolore… précieux sans doute, mais j'aurais préféré autre chose… enfin, je les fourrai sous ma capote… Crénom! à peine dans la rue, je reçois l'atout, mon compte est réglé… J'ai perdu deux des bouquins… Vous pensez que je ne tiens guère à celui qui m'est resté… Le voulez-vous, le petit souvenir des Tuileries? Ça ne me prive pas, allez, pour le temps que j'ai encore à faire la grimace ici…

Le comte d'H. ne pensait guère en avoir pour plus longtemps que le fédéré, cependant il prit le bouquin tricolore, l'ouvrit, le regarda vaguement et le mit dans le petit sac qu'il portait en bandoulière. Puis, comme ce mouvement l'avait fatigué, il retomba sur les pavés inerte et raide, muet, ses yeux seuls vivant et suivant en l'air le tourbillonnement des flammes et des fumées, parmi lesquelles se mêlèrent bientôt en chevauchées délirantes les visions de la fièvre.

Une quinzaine de jours après, couché dans un bon lit d'ambulance, le comte d'H. se souvint tout à coup du fédéré de la barricade Gaillard père et du livre tricolore, souvenir des Tuileries incendiées. Avait-il rêvé? Ce sergent de communards râlant à côté de lui, n'était-ce pas une de ces imaginations fantasmagoriques de la fièvre?… Le comte d'H. étendit la main vers le petit sac accroché près de son lit… A son grand étonnement il sentit quelque chose; il n'avait pas rêvé l'aventure, le livre du communard était là!

C'était un petit volume à peu près du format de l'ancien Mercure de France, magnifiquement relié, revêtu de soie tricolore, avec le grand aigle des armes de l'empire, tout un semis d'abeilles d'or sur le plat, et sur le dos simplement un N couronné. Cette reliure somptueuse ne recouvrait pas un chef-d'œuvre de typographie, mais un manuscrit d'une horrible écriture irrégulière, tantôt fine et serrée, tantôt immense et tout en jambages formidables ou en paraphes ressemblant à des coups de sabre, manuscrit composé de plusieurs cahiers de papiers différents, quelques-uns assez fatigués et salis, parmi lesquels, au milieu des feuillets couverts de pâtés d'encre, de chiffres, d'hiéroglyphes ou de dessins grossiers jetés çà et là, étaient annexés des papiers repliés portant des en-têtes gravés «Grand état-major général…, Cabinet de l'Empereur…, Armée d'Allemagne…» ou des brevets d'officiers en blanc couverts de notes au crayon ou à la plume.

Le comte d'H. lut au hasard dans les premiers cahiers datés de 1805 et, pris d'un intérêt soudain, se mit à parcourir rapidement le manuscrit de page en page, à déchiffrer les feuillets hiéroglyphiques.

Quelle trouvaille! Il était extraordinairement précieux, le bouquin sauvé du palais incendié. Grands coups de plume hâtifs, griffonnages serrés, notes au crayon, croquis, tout était de la main du grand Empereur, de cette main qui pendant quinze ans avait brandi la foudre sur l'Europe bouleversée! Ce petit volume sali, horriblement barbouillé de taches d'encres, ce n'était rien moins qu'un carnet de notes de Napoléon Ier, embrassant la période de 1805 à 1809!…

A la lecture de ces notes, un Napoléon nouveau, un Napoléon intime, en déshabillé, le vrai Napoléon, celui que seul Napoléon lui-même avait pu connaître, surgissait,—aussi différent de l'empereur tonnant de la légende que du Napoléon des souvenirs anecdotiques de MM. les chambellans. Et songeant à l'immense intérêt historique de ces notes, le capitaine se rappela que le fédéré avait parlé de trois volumes. Que pouvaient être devenus les deux autres, dans la tourmente et dans l'incendie? Perdus, détruits sans doute, hélas!—et avec eux les plus précieuses indications pour l'histoire[1].

[1] Ces deux volumes manquants ont été achetés en juin 1871, après la prise de Belleville, à des chasseurs à pied de la compagnie dont M. Déroulède était lieutenant, par M. D. W., correspondant d'un journal américain. Ils appartiennent maintenant à l'honorable Philémon Codgett, sénateur de Massachusetts, qui les a payés 200 dollars et en a déjà refusé 150,000. L'honorable sénateur les conserve avec un soin jaloux, à côté d'un manuscrit d'odes anacréontiques signées Max. de Robespierre dans sa bibliothèque si riche déjà en documents du plus puissant intérêt sur la Révolution française.

(Information de M. G. B., du N.-Y. H.)

Vingt ans ont passé depuis; le comte d'H., malgré toutes ses recherches, n'a pas pu mettre la main sur les volumes perdus. Il publiera un jour en son intégrité le volume sauvé par lui du carnet de notes de Napoléon, que M. Taine n'a pas connu, que de rares amis seuls ont pu feuilleter, et dont nous donnons aujourd'hui indiscrètement un extrait plus court que nous ne voudrions, mais qui permettra de juger de son prodigieux intérêt au point de vue sévère et sacré de la vérité historique.


8 octobre.—Je descendais ce matin la côte d'Ebersdorf en marchant, selon mon habitude, un peu en avant de mon état-major, laissant ces messieurs discuter sur les chances ou les péripéties de la campagne, car en ces instants délicieux de l'aube, devant la nature qui s'éveille, dans la fraîcheur d'un doux matin, j'aime laisser mon esprit suivre sa pente naturelle, j'aime me laisser aller à la rêverie, surtout quand il fait beau comme aujourd'hui. Chose curieuse, moi qui marche toujours suivi de deux ou trois cent mille hommes, j'éprouvai toujours un vrai penchant pour la solitude; j'adorerais me promener incognito par les champs, interroger les bergers que je rencontre, causer avec le vénérable pasteur du village, sourire aux laboureurs occupés à faire jaillir des flancs de Cybèle les moissons de l'été… Mais l'homme propose et Dieu dispose.

Donc, je descendais la côte d'Ebersdorf; il y avait eu un petit combat de nuit, une simple escarmouche sans importance; çà et là, dans le terrain, trois ou quatre cents corps étaient étendus. Dans un champ de blé foulé où se trouvaient éparpillés une douzaine de hussards prussiens, quelques chevaux et quelques voltigeurs du 38e, j'aperçus tout à coup une douzaine de pâquerettes qui, par miracle, dans le piétinement de la lutte, n'avaient pas été foulées et qui s'épanouissaient sous le soleil, les innocentes et naïves fleurettes, au milieu des vestiges du massacre. O nature! comme tu te ris de l'homme et de ses fureurs!

Je sautai vivement à terre et je me dirigeais vers les pauvres fleurs, lorsque plusieurs jeunes freluquets de l'état-major, devinant mon intention, se précipitèrent pour me les cueillir.

—Arrêtez, messieurs, leur dis-je, je les veux cueillir moi-même, C'est pour Joséphine!

Je crois bien que je profitai de l'occasion pour leur faire un petit sermon:

—Ce n'est pas vous, jeunes gens, qui songeriez à envoyer des champs ravagés par Bellone quelques fleurs à votre femme ou à votre amante! Oui, oui, protestez, je vous connais, vos pensées ne sont pas pour les épouses éplorées que vous quittez en arrière, mais pour les vains plaisirs qui vous attendent dans les capitales!

Für Joséphine.
Schlacht von Iéna

Mon bouquet de blanches pâquerettes est parti par courrier, Joséphine aura dans quelques matins ce petit souvenir sur sa table de toilette!

… Ce soir j'admirais en rêvassant un beau lever de lune. Au loin, par-dessus les vapeurs des campagnes, Phœbé se levait radieuse, pendant que partout les feux des bivacs s'allumaient comme pour lui faire un cortège d'étoiles. Salut, astre des nuits! Soudain, un peu vers le Nord, une seconde lune parut!… Je compris bientôt le phénomène en voyant apparaître un peu plus haut, sous la forme d'un croissant, la véritable Phœbé… Les deux premières étaient deux gros villages en train de brûler à trois ou quatre lieues d'ici.

Mlle J., de la Comédie-Française, n'arrive pas. Lui serait-il arrivé quelque accident en route? ou bien l'un de ces officiers bellâtres, soutachés et pomponnés, qui caracolent dans les états-majors, serait-il la cause de ce retard? Les femmes sont si peu sérieuses!

ARMÉE DE PRUSSE
ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL.

ORDRE DU JOUR

Soldats,

Vous avez commencé aujourd'hui à moissonner de nouveaux lauriers et vous marchez…

Cet imbécile de Ricou, qui me fait mes proclamations dans un assez bon style, est malade et se prétend incapable de rassembler deux idées convenables! Moi non plus je n'ai pas l'inspiration… L'éloquence militaire n'est pas mon genre, je suis pour le genre simple, je réussis mieux dans le style familier, je tourne très gentiment le couplet, à preuve le Beau Dunois qu'Hortense a mis en musique… Je n'ai pas voulu signer à cause de ma position, mais le Beau Dunois est de moi et il a encore un assez joli succès, j'ose le dire!

Comment faire? l'inspiration ne vient pas, ma foi, pas de proclamation aujourd'hui! Je crois que Ricou fait semblant d'être malade parce que je remets à plus tard de le faire entrer à l'Académie française.

Je viens d'avoir une pique avec Ney, précisément à propos de Ricou. Nous nous sommes chamaillés en dînant. Il m'était revenu que Ney ne se gênait pas pour dire que mes plans de campagne et jusqu'à mes mouvements dans les batailles me sont dictés par Ricou, en un mot que Ricou est mon inspirateur caché; il a même dit «mon Égérie guerrière!» et que sans Ricou je ne suis rien de plus qu'un bon chef de bataillon, et encore!

Ricou est mon ancien professeur de latin à Brienne; je l'ai retrouvé en 99, écrivaillant aux gages des libraires, à Paris, c'est-à-dire crevant de faim, et me souvenant qu'il réussissait jadis admirablement l'allocution de Scipion aux légions, je l'ai attaché à ma personne, en qualité d'homme de lettres, pour m'arranger mes ordres du jour et mes proclamations.

—C'est pour Joséphine!
Bataille de Wagram

Et voilà mes ennemis en Europe,—qui n'en a pas,—des misérables soudoyés par Pitt et Cobourg, et même quelques malveillants de mes armées, les voilà qui prétendent que Ricou, mon ancien professeur à Brienne,—ils ne disent pas de quoi—est un admirable tacticien, un génie militaire comme le monde jusqu'à lui n'en a pas connu, un César, un Annibal, un Alexandre réunis avec un Gustave-Adolphe et un Turenne dans la peau d'un seul homme, un chef d'armée merveilleux, joignant au coup d'œil de l'aigle une foudroyante rapidité de conception!… Par malheur, ce grand homme de guerre serait poltron comme un lièvre, et par là ses qualités seraient à jamais restées inutiles, si je ne m'étais trouvé tout à point pour les exploiter à mon profit. Et alors Ricou, que je tiens par on ne sait quels moyens sous ma domination, que je traîne à ma suite comme un esclave et que je force à travailler, serait la tête qui conçoit et moi seulement le bras qui exécute. Mes batailles sont de lui, je ne fais que suivre ses inspirations; à moi les dangers, mais aussi à moi la gloire et à lui rien, ou de maigres appointements que je lui marchande! C'est ridicule! Le vrai, c'est que, en effet, Ricou n'aime pas les coups, c'est un pacifique homme de lettres, et j'ai beaucoup de peine à lui faire suivre d'assez près les opérations de Bellone pour qu'il puisse distinguer quelque peu les mouvements dont il doit parler dans mes ordres du jour…

En attendant, si Ricou me fait la mauvaise farce d'être vraiment malade, je lui supprime ses appointements!


10 octobre.—J'ai eu depuis huit jours des séries de maux de tête et de malaises. Et il me faut travailler comme un nègre en ce moment.

On ne peut compter vraiment que sur soi, les gens sont si négligents aujourd'hui; toujours travailler, étudier, surveiller, donner des ordres, faire rouler la machine, quel souci, bon Dieu, quels tracas! Ah! la vie tranquille, le repos, une simple maison à la campagne, Joséphine faisant son petit train-train autour de moi!… Et une rivière… Je lirais l'abbé Delille sous les saules et je pêcherais à la ligne! Ah! oui, il s'agit bien de tranquillité quand les intrigues de la perfide Albion et de la reine de Prusse viennent me susciter à tout bout de champ des ennemis…, et ceci et cela! et l'Autriche et la Russie qu'il faut contenir, et les armées prussiennes qu'il faut écraser!…

Décidément ça ne va pas, c'est l'estomac… Je vais écrire à Larrey; il doit être du côté de Schleiz, avec la grande ambulance. Je n'aime pas les médecins, mais j'ai un peu plus de confiance en celui-là que dans les autres: il y a si longtemps que nous travaillons ensemble!

Ma dépêche pour Larrey est partie; je l'ai envoyée par six officiers d'état-major, chacun par une route différente.

J'ai des nouvelles de Mlle J. Il paraît qu'elle est tombée entre les mains de l'ennemi. Le maréchal des logis de l'escorte est arrivé tout seul, ayant eu grand'peine à s'échapper. C'est ce Blücher qui m'a fait cette farce! Je le rattraperai! Ça m'ennuie, Mlle J. a de faux airs de Joséphine, avec elle il n'y aurait que demi-infidélité…, je pouvais penser quand même à Joséphine… Qu'est-ce qu'elle peut rappeler à ce soudard de Blücher?


11 octobre.—Le soldat en campagne a quelquefois de bonnes aubaines. Nous étions arrivés trempés comme des soupes dans un de ces villages à noms si difficiles à prononcer et encore plus difficiles à écrire. De l'eau toute la journée! j'avais le Danube dans ma botte gauche et la Vistule dans ma botte droite! Flic! Floc! Parlez-moi de l'Italie pour notre métier, du soleil au moins! J'étais d'une humeur massacrante. Pendant que les soldats essayaient d'allumer leurs feux de bivac en plaine, je prenais mes quartiers dans un petit château, une bicoque… Admirablement reçu; du feu à rôtir un bœuf, du vin chaud et une satanée comtesse de la Pologne allemande qui vous avait des yeux, mais des yeux à faire flamber des feux de bivac de conscrits rien qu'à les regarder. La comtesse polonaise se montra vraiment charmante, il n'y a pas à dire; elle envoya ses femmes de chambre pour me retirer mes bottes et m'apporta elle-même les pantoufles de son mari, avec un bouillon servi par ses mains et une bouteille de champagne. Son mari est un vieux conseiller à la Cour, il est à Berlin! Bravo, autant de pris sur l'ennemi! très gentille, cette dame, très gentille! Je ne dois ma conquête qu'à mon prestige personnel; la comtesse[2] me prenait pour un simple maréchal. Je vais écrire à Sèvres pour qu'on lui envoie un petit souvenir, le service que j'ai fait faire spécialement pour cette sorte de cadeaux.

[2] Nous supprimons par convenance jusqu'à l'initiale du nom de la comtesse. Chacun connaît ce nom dans la haute société berlinoise. La comtesse a laissé plusieurs enfants. L'un d'eux, général en retraite aujourd'hui, se distingua dans la campagne de 1866 contre l'Autriche, et fut, par ses habiles manœuvres et son audace, le véritable vainqueur de Sadowa. Il ressemblait beaucoup à l'hôte du château de *** en 1806 et il lui fut même, après Sadowa, défendu de paraître à l'armée le menton rasé, comme il en avait l'habitude.


12 octobre.—J'ai la réponse de Larrey. Des six officiers envoyés, il en est revenu deux. L'un des deux revenus, sur le point d'être pris par l'ennemi, a avalé sa dépêche, deux sont tombés dans des partis de cavalerie prussienne, le cinquième s'est égaré et galope encore du côté de Bamberg, et le sixième est blessé.

ARMÉE DE PRUSSE
GRAND-ÉTAT MAJOR GÉNÉRAL
Direction des Ambulances

Sire,

Comme j'ai déjà eu l'honneur de le dire à Votre Majesté, soir et matin aloès en poudre.

Baron Larrey.

La comtesse est tout simplement délicieuse; il faut que je m'attache son mari. Je lui ai fait proposer d'entrer dans mon Conseil d'État avec de l'avancement, un poste supérieur à celui de simple Hof-Conseiller. J'ai appris que c'était lui qui avait décidé sa femme à rester ici pour protéger ses propriétés. Cet homme est une nature délicate. Je veux qu'on me le présente! Le temps est au beau maintenant, l'armée se masse. Jouissons de la vie, ô douceur!

Ricou a été enlevé par des cavaliers de Blücher, en arrière de nos lignes, comme il me rejoignait sur mon ordre, pour me rédiger quelques bulletins et proclamations en retard. Ce Blücher à la fin m'exaspère: après Mlle J., il me prend Ricou! C'est trop, je vais lui jeter une ou deux divisions de cavalerie avec Murat, mon sabreur. Gare à lui! Passe pour Mlle J.,—j'avais peut être eu tort de l'appeler ici, Joséphine le saura et me fera des scènes;—mais Ricou, sapristi!

On est bien ici, nous autres soldats, nous aimons ces petites douceurs après les étapes dures; il y a là-dessus une chanson que je chantais hier soir à la comtesse:

Et c'est tout autant

De pris en passant!

Je réalise en ce moment l'un de mes rêves! Oh! la vie! Depuis que je suis au service je n'avais jamais eu le temps et je me disais: «Napoléon, mon pauvre, tu ne connaîtras donc jamais les joies pures de la nature, tu ne goûteras donc jamais tranquillement le charme des belles matinées à la campagne, le parfum de la fleur, le chant de l'oiseau et le bourdonnement de l'abeille! Un simple laboureur peut se donner tout ça, mais toi, jamais! Non, jamais! Toujours des coups de canon et le bruit des trompettes de Mars! Jamais tu ne pêcheras à la ligne, mon pauvre Napoléon! Le plus petit employé à douze cents livres d'un de tes ministères est plus heureux que toi… Il vit dans la tranquillité, tandis que toi tu t'en vas au loin risquer des coups pour lui assurer cette tranquillité…» Eh bien, je me trompais! je goûte la joie des champs et je pêche à la ligne! Nous avons ici une petite rivière absolument ravissante, qui file sous les saules et les peupliers; il y a du goujon, et je pêche avec la comtesse! Hier on m'a cherché toute l'après-midi. C'est encore Berthier qui m'ennuie pour des séries d'ordres à donner. Tant pis! qu'il me cherche!

Je suis revenu avec une friture que la comtesse a fait peser à la cuisine. Six livres et demie et tout beau poisson! quelle journée! J'ai rimé sous les saules quelques vers à l'intention de la comtesse:

Douceur des printemps, ardeur des étés,

Vous êtes dépassés

Par les doux yeux de ma maîtresse.

Vous me mettez moins en détresse,

Rigueurs des hivers,

Que ces yeux pervers

Dont la cruauté follement m'oppresse!

Ces vers ne sont pas mal; je veux les faire chanter demain à la comtesse. J'aurais bien dû amener Méhul à l'armée avec moi. Mais il m'en faut la musique quand même; à défaut de Méhul, je vais la mettre au concours parmi les chefs de musique des régiments que j'ai sous la main. Je les envoie à Joséphine qui les fera passer dans l'Almanach des Muses.

Pour Joséphine, je fais une petite variante:

Par les doux yeux de mon amante.

Et je crains moins la tourmente,

Neige des hivers,

Que ces yeux pervers…

Je ne dis point que par moments en attendant que le goujon daignât mordre à ma ligne, je ne me fis pas quelques vagues reproches. Je me disais: «Napoléon, pendant que tu t'amuses, que tu te laisses aller à la douceur de tes penchants naturels, sais-tu bien ce que fait l'ennemi? Ce vieil enragé de Blücher ne doit pas se reposer, lui; Pitt et Cobourg doivent méditer un coup! En voilà par exemple qui se moquent de la nature!

Excellente, cette friture! J'en ai fait goûter à Berthier et à Ney pour les empêcher de bougonner.

Ce soir j'ai fait avec la comtesse une partie de drogue; la comtesse ne connaissait pas ce jeu: on ne joue pas à la drogue, dans les salons. Nous nous sommes très amusés.

Ce que nous avons ri en voyant la comtesse avec ses petites chevilles sur son joli nez! Et elle se fâchait, et elle perdait de plus en plus, et les chevilles continuaient à venir pincer ce délicat petit nez! Je me suis arrangé de façon à perdre à mon tour pour la faire rire aussi. Berthier s'est déridé à la fin, et Ney nous faisait des calembours un peu salés que la comtesse ne comprenait pas tout à fait. Bonne soirée. Je me disais cependant: «Attention, tu t'endors dans les roses, comme Annibal; tu fais en ce moment ce qu'Annibal a dû faire à Capoue, attention!»

Mülhdorf, 11 October 1806. Steuben.

Mais pour finir la soirée la comtesse a voulu m'apprendre à faire quelques tours de valse; Berthier s'est mis au clavecin. Et en tournant au son d'une langoureuse musique, je me répétais encore: «Prends garde! Annibal a fait tout ça… Il s'est amolli, Annibal, et ça lui a coûté cher!»

La comtesse nous avait gentiment souhaité le bonsoir; moi, à la campagne, j'aime à faire comme les paysans, j'aime à me coucher de bonne heure. Lever à six, coucher à dix, font vivre d'ans dix fois dix. On dit la même chose chez nous en Corse. Rien de plus sain. (Note. Faire mettre au concours par l'Académie, mémoire en prose sur ce sujet, idem poème. Écrire à Fontane).

Je me croyais débarrassé de Berthier, mais, va te faire lanlaire! Tarare pompon!

—Sire, accordez-moi deux minutes, me dit Berthier en me retenant, j'ai quelques rapports, etc., etc., quelques signatures, etc., etc.

Povero mio! Deux minutes! Elles étaient de taille, ses deux minutes! L'animal me retint jusqu'à trois heures du matin. Un travail de cheval!… Pendant que les derniers des fusiliers dormaient au bivac, sauf naturellement ceux qui se trouvaient de garde, moi, leur Empereur, je trimais avec Berthier!…


13 octobre.—Encore une journée de travail! Les corps d'armée, pivotant sur l'aile gauche, avancent et se développent sur la droite. Ordres sur ordres. L'artillerie, les parcs, les ambulances, l'intendance… Quel tracas!

Brevet de Rosière
Village de Mülhdorf (Prusse)
Prix de Vertu fondés par S. M. l'Empereur
1ère année
Au nom de S. M. l'Empereur & Roi
Brevet de Rosière
Décerné à Fraulein Wilhelmine Landsberg
en récompense des vertueuses qualités dont elle a toujours fait preuve
Mülhdorf le octobre 1806
le Bourgmestre Wissschein
Napoléon

Je n'ai pas perdu ma journée. Ce matin, avec la comtesse, j'ai fait réunir les anciens du village et j'ai annoncé à ces braves gens que leur châtelaine m'ayant fait connaître et apprécier toutes leurs bonnes qualités, j'avais l'intention d'assurer le bonheur de la population entière du village, qu'en conséquence je faisais remise de tous les termes de contributions non payés et que je les exemptais à tout jamais, eux et les générations futures, des impôts et gabelles, etc… et que j'en faisais mon affaire avec le roi de Prusse, qui bientôt n'aurait rien à me refuser.

Voilà mes gens qui me regardent ébahis. Je continue: Et que, de plus, désirant laisser dans leurs cœurs un doux souvenir de mon passage, je fondais un certain nombre de prix de vertu pour les jeunes gens, pour la jeune fille qui se sera signalée entre toutes par les plus douces qualités, pour les ménages vertueux et pour les vieillards!… etc., etc.

Toute cette aimable population accueillit mes paroles avec transport; le vénérable pasteur me bénit solennellement, des mères me montraient à leurs tendres rejetons, de douces larmes coulaient de tous les yeux. Moi aussi, j'étais ému! J'espère bien que les vertus patriarcales vont, grâce à moi, fleurir de plus belle dans cette gracieuse vallée.

L'après-midi j'ai couronné de mes mains la jeune fille choisie parmi les plus sages et je lui ai remis une somme de six cents livres qui lui servira de dot.


13 octobre.—J'en ai assez. Ce soir encore, après conseil des maréchaux, Berthier est revenu avec un tas de rapports et d'ordres à me soumettre: Nécessité de faire avancer le grand parc de siège et ordres nécessaires. Rapports sur les combats de la semaine dernière, propositions d'avancement. État général des pertes des 3e et 4e corps à ce jour. États fournis par l'artillerie, gargousses, obus et boulets. Demandes diverses de matériel formulées par les ambulances. Comme il leur en faut, aux ambulances!… Rapports divers sur les positions de l'ennemi…

C'est trop, j'en ai assez! J'ai fait une proposition à la comtesse: Je donne ma démission et nous allons vivre loin du vain théâtre de la gloire et loin de ses absorbants soucis, dans une heureuse médiocrité. Nous allons goûter au sein de la nature, sous les orangers de mon beau pays, tous les calmes bonheurs que le ciel réserve aux mortels obscurs.

J'ai toujours été dépourvu d'ambition, ce sont les circonstances qui m'ont amené au poste que j'occupe, eh bien! je suis disposé à le quitter, à tout rejeter des vanités de ce monde et à m'en aller vivre chez nous avec la comtesse, si elle y consent. Je me rappelle un de nos cousins qui était curé dans un petit village en montagne et en vue de la mer; je fus souvent, quand j'étais petit, le voir aux beaux jours d'automne; c'était un brave homme, un peu porté sur sa bouche, mais quel presbytère délicieux! un jardin où tous les fruits poussaient, où toutes les fleurs de la création répandaient leurs parfums! Avec trois mille écus de rentes et cette maison, nous connaîtrions le bonheur! l'âge d'or!… Mais, que dis-je? quels rêves vais-je ébaucher? Et Joséphine que j'oubliais!… Mon Dieu, si elle y consent aussi, tout peut s'arranger; je lui louerai une petite maison avec un grand jardin à la ville, à deux lieues de chez nous, et j'irai la voir deux fois par semaine… Je vais parler sérieusement à la comtesse!


15 octobre.—Bien des ennuis et de la fatigue depuis deux jours. Obligé de remettre à plus tard mes rêves de tranquillité. Tout le temps à cheval et du travail par-dessus la tête!

Grande bataille à Iéna. Ennemi en déroute laissant 20,000 morts, 40,000 blessés et peut-être autant de prisonniers. Cavalerie poursuit. Après la bataille, envoyé un exprès au château de X… pour rassurer la comtesse. Dépêche pour Joséphine.

Le 14 au matin, réveillé avec migraine. Mal dormi. Non, ce n'est pas une existence. Couché en plein air sur le petit plateau en avant d'Iéna que balaye une petite bise sèche! Brrr! Heureusement qu'on va se réchauffer en tapant sur l'ennemi. Ça m'indigne à la fin de penser qu'un tas de rois et de diplomates, un tas de princes et d'intrigants s'obstinent à m'empêcher de vivre comme je le désirerais!

Morgen. Iéna 14 Oct. 1806

Et j'ai peut-être gagné un rhume sur ce sapristi de plateau! J'avais bien envie, pour me réchauffer, de prendre la pioche comme les hommes qui creusent dans le roc un chemin pour hisser là-haut notre artillerie, mais, à cause de ma position, je ne pouvais pas et ça m'ennuyait ferme. Et des ordres! des ordres à donner! Des mouvements à combiner! Tout prévoir! tout arranger! C'est à peine si j'eus le temps de dormir trois quarts d'heure vers le matin. Je rêvassais, lorsque tout à coup, à cinq heures, mon mameluck Roustan, suivant sa consigne, vint me réveiller. Il dut me tirer par les jambes. Enfin je fus debout tout engourdi.

—Qu'est-ce qu'il y a?

—Il est cinq heures et l'ennemi bouge!

Allons, reprenons le collier! Tout en bâillant je fais filer les officiers d'état-major. Le corps de Lannes et la garde se mettent en mouvement dans un brouillard à couper au couteau. Si je n'avais pas prévu ce brouillard humide, quel gâchis, quel désordre! mais je l'avais prévu et tout marche bien. J'ai un cor qui ne me trompe pas! Quel cassement de tête, mon Dieu!

Nous dégringolons du plateau, et, aussitôt arrivées en plaine, les troupes prennent rapidement leurs formations.

Sur la gauche, des masses d'infanterie et de cavalerie disparaissaient le long d'un bois; c'était le corps d'Augereau, tandis qu'à droite le corps de Soult s'étendait sur un terrain mamelonné, vers un point où brillaient encore en grand nombre les feux de bivac de l'ennemi. Toutes ces colonnes avançaient, se tassaient sur des arrêts soudains causés par l'encombrement; les rangs s'ouvraient pour laisser passer l'artillerie, un énorme bruit de ferraille secouée couvrait tous les bruits et s'éteignait ensuite dans le brouillard, puis, au milieu des jurements, la marche reprenait.

Avec tout ça, je n'ai rien trouvé à me mettre sous la dent. Mes cantines se sont égarées dans la nuit, et quand j'ai voulu recourir à la provision de tablettes de chocolat que Joséphine avait entassées dans les fontes de ma selle avec des foulards pour la nuit, plus rien! Par la faute de Roustan sans doute, les fontes ont été bousculées cette nuit et les tablettes perdues dans la boue.

Heureusement, comme je marronnais en marchant, je rencontre le 2e grenadiers, massé l'arme au pied dans un champ, pour livrer passage à une division de cuirassiers, et je vois le tambour-major Sénot, un ancien d'Italie, en train de humer un coup de sa gourde en faisant claquer sa langue.

Ce claquement de langue retentit délicieusement dans mon cœur.

—Ne bois pas tout, Sénot, laisse-m'en un peu!

—A votre service, mon Empereur; allez-y sans crainte, c'est un schnaps soigné!

En effet, c'était du schnaps soigné; avec un croûton que Sénot gardait dans sa giberne, et un oignon qu'un grenadier tira de son bonnet à poils, je fis un déjeuner frugal, mais ravigotant.

—Je te rendrai ça aux Tuileries, Sénot, lui dis-je en remontant à cheval.

—C'est entendu, mon Empereur, me crie Sénot, à tantôt, après l'ouvrage!

En cet instant, le brouillard commençant à se dissiper; une volée de coups de canon part d'une des batteries d'Augereau, un sans-patience qui veut toujours ouvrir le premier la conversation, et le tremblement commence. Je vois Sénot lever sa canne, j'entends ronfler la peau d'âne et les grenadiers poussent en avant.

Der TambourMajor

Un coup de soleil traverse la plaine et voilà que toute la campagne s'aperçoit à perte de vue couverte de troupes. Sur les hauteurs, en avant de nous, les Prussiens, appuyés à des bois, garnissent les villages en bel ordre… Des batteries en position partout, des divisions couvrant les défilés à emporter, une quantité de cavalerie en arrière, des escadrons et des régiments en colonnes… J'ai à peine le temps de me dire que ça va être dur d'enlever toutes ces positions et de passer sur le corps de tous ces gaillards qui vous ont une allure respirant la confiance, j'ai à peine le temps de jeter un coup d'œil sur nos troupes que l'affaire s'engage sur toute la ligne. En un clin d'œil la fumée couvre tout, nos batteries en retard se portent au grand galop sur la crête de la colline et ouvrent le feu l'une après l'autre.

Je ne vois plus rien. Je traverse un village enlevé par l'infanterie de Soult, parmi des tas de morts et de blessés entassés dans toutes les ruelles et dans tous les jardins, je suis une plaine où cette infanterie a été engagée contre des hulans et dragons prussiens et en a couché par ses feux de file plusieurs centaines dans les sillons, et je rencontre un hameau en flammes. Impossible d'aller plus avant, les Prussiens se cramponnent à un bois d'où le corps de Soult s'efforce de les chasser. Un tapage infernal. Six batteries sur les pentes fouillent le bois et criblent un creux par lequel des colonnes ennemies descendent dans le bois. Onze heures! Et je n'ai toujours rien pris depuis hier soir, que le croûton et l'oignon de tout à l'heure. Oh! l'intendance! Nous sommes obligés de marcher, nous, et de cogner sans rien dans le ventre, pendant que les Riz-pain-sel flânent la plume à l'oreille. Et l'on s'étonne que le soldat soit quelquefois de mauvaise humeur!

Napoléon I, Kaiser der Franzosen

Comme je retournais en maugréant, j'avise, en arrière des batteries, un moulin à vent. J'aime les moulins à vent, ils font bien dans le paysage. Celui-ci, les ailes immobiles et comme collées à son flanc, semblait un pauvre oiseau effarouché par l'effroyable tapage qui se faisait autour de lui. Des officiers d'ordonnance galopaient dans la plaine, des masses de troupes défilaient au-dessous de la petite éminence, pendant que des files de blessés sortaient du bois et passaient en arrière de nos lignes.

NAPOLÉON CHEZ LA MEUNIÈRE (Bataille d'Iéna)

J'entends un âne braire, une femme crier, des soldats jurer. C'était l'âne du meunier qu'un vivandier voulait attacher à sa charette… Tiens, tiens, la meunière est encore là… Voyons donc s'il n'y a pas quelque morceau de jambon à se mettre sous la dent. Je saute à terre avec quelques-uns de mon état-major et, pour gagner les bonnes grâces de la meunière, je commence par lui faire rendre son âne.

Ah! je vois bien tout de suite qu'il ne reste pas grand'chose dans le moulin, les voltigeurs ont passé ici, mais la meunière reconnaissante me fait signe d'attendre et tire d'une cachette deux galettes appétissantes, un quarteron d'œufs et un gros morceau de lard. C'est une maîtresse femme! En cinq minutes une omelette est confectionnée et nous sommes à table. J'ai trois invités aussi affamés que moi, les autres restent dehors; pour qu'ils ne se doutent de rien et ne bougonnent pas trop, je parais de temps en temps à la fenêtre avec ma longue-vue, je regarde les progrès de l'attaque de Soult et je donne un ordre quelconque, un aide de camp part au galop et je me remets à table. Quelle satisfaction! Nous autres, soldats, nous ne savons jamais où nous souperons le soir et si nous souperons, nous devons donc saisir aux cheveux toutes les occasions de nous donner du bien-être.

Le meunier a disparu, la meunière n'a pas eu le temps de se sauver. Elle est vraiment gentille avec ses jupons courts et ses bas rouges. Tout en causant après cette fine omelette qui a dissipé notre mauvaise humeur, je lui pince le menton, et je lui rime un petit impromptu:

Impromptu à la meunière pour la remercier de sa divine omelette.

Le cœur de l'homme et de l'Amant,

Las, tendre Elmire!

Ainsi que moulin moulinant,

Tourne au zéphyre.

L'omelette a si bonne mine,

Son parfum est si séduisant,

La meunière a jambe si fine,

Son sourire est si caressant

Que près d'elle ici me fixant,

En simple meunier qui mouline,

Du soir au matin l'embrassant,

Je resterai faisant blanche farine!

On est très bien ici, bon air, vue admirable; en ce moment le paysage est voilé par la fumée, mais, en temps ordinaire, la vue est certainement de toute beauté. Je ne plains pas le meunier!

Mais ne nous oublions pas, sacristi, les affaires avant tout! Ouf! reprenons le harnais. Allez, aimable meunière, en récompense de votre omelette, les petits vers que je vous dédie paraîtront dans le prochain Almanach des Muses, sous mon pseudonyme ordinaire[3], et j'écrirai ce soir pour qu'on vous envoie un vase de Sèvres.

[3] Quel était ce pseudonyme? C'est une question que devrait bien résoudre l'Intermédiaire des chercheurs et des curieux.

Esquissé à Mulhdorf
13 octobre 1806 par J. B. Dupont, Caporal 35e de ligne
Elève de David (Prix de Rome raté en 1805, conscrit 1806)
Ça va chauffer demain

Ça marche ferme tout autour de nous. Soult a enfin enlevé le bois et rejeté l'ennemi de l'autre côté; c'est à notre tour de remonter le chemin creux et d'y recevoir des volées de mitraille. Bon, quelques boulets s'égarent par ici, ils passent au-dessus de nos têtes, mais le moulin est atteint. Il a une aile brisée et un grand trou en haut, juste où nous déjeunions tout à l'heure. Je ferai envoyer deux vases de Sèvres à la meunière.

La canonnade devient plus furieuse et la fumée augmente; on ne se voit plus à deux pas. Tout à coup, après une heure encore de cet infernal tintamarre, voici la poussée en avant qui se dessine et la cavalerie qui se lance sur les carrés prussiens en retraite. Sublimes horreurs que j'entrevois par moments, par des éclaircies dans la fumée! Il faut marcher en avant. C'est éreintant, et si vous croyez que cette canonnade est agréable quand on a une migraine comme celle qui me travaille depuis le matin! Quel métier, seigneur!

Traversé encore cinq ou six villages en flammes ou démolis par l'artillerie. Je fais des folies, je promets aux gens de leur envoyer comme indemnité quelques-uns de mes plus jolis Sèvres.

La bataille est gagnée. J'en étais sûr depuis le moulin; je ne suis pas superstitieux, mais j'ai remarqué plusieurs choses: d'abord, c'est qu'il y a presque toujours un moulin dans chacune de mes batailles; ensuite, c'est que chaque fois que j'y trouve la meunière la bataille est gagnée d'avance tandis que si c'est le meunier qui me reçoit, je suis certain d'avoir mon paquet. Heureusement que presque toujours le meunier est parti se mettre à l'abri.

L'ennemi est dans une déroute épouvantable; il ne pourra pas, cette fois, dire que cette bataille d'Iéna n'est pas de moi, et que c'est Ricou qui a fait le plan, puisque ce pauvre Ricou est prisonnier.


16 octobre.—Ricou est au quartier général! L'animal a pu s'échapper des mains de l'ennemi il y a huit jours, et maintenant qu'il n'y a plus de coups à craindre, il arrive! On va dire encore que c'est lui qui m'a soufflé tous mes mouvements, les gens soudoyés par la perfide Albion vont le répéter par toute l'Europe! Si encore Ricou était venu avant-hier, il m'aurait bâclé mes proclamations et je n'aurais pas été obligé de trimer, de passer, au lieu de dormir, une bonne partie de la nuit à faire de la littérature, qui n'est pas dans mon genre, encore!


25 octobre.—Tout va bien, je puis considérer la campagne comme terminée… Enfin je vais donc être tranquille, je vais pouvoir, aussitôt rentré chez nous, goûter les joies paisibles de la famille et de la nature!

J'ai reçu hier, avec des pantoufles fourrées brodées par elle, une lettre de Joséphine; il paraît qu'il y a énormément de lapins dans le parc de la Malmaison. Je chasserai un peu le matin, histoire de me dégourdir les jambes, et l'après-midi, si nous avons encore de belles journées, je lirai Horace en me promenant sous les grands arbres pour faire mes digestions toujours un peu lourdes. Écrire à Joséphine de renouveler le papier des chambres à la Malmaison; j'avais vu de très jolis échantillons avant de partir, mais je n'avais voulu rien décider. Elle peut aussi acheter pour sa chambre des Tuileries le lit et l'armoire à glace étrusques que je lui ai promis si tout marchait bien. Le chiffonnier et les fauteuils aussi, mais je lui demanderai qu'elle me fasse la surprise du petit bureau, à l'antique avec l'encrier et la lampe. Nous entrons demain à Berlin: qu'est-ce que je lui rapporterais donc bien comme souvenir? Je voudrais trouver quelques bibelots pas trop chers, mais je crois qu'il n'y a pas grand'chose; ils ne réussissent ici que les grandes pipes à fourneau de porcelaine et je ne fume pas. Je chargerai un de mes aides de camp de chercher; il trouvera, ces jeunes gens sont très fureteurs.


27 octobre.—Entrée solennelle à Berlin. Belle réception. Réquisitionné quinze mille paires de bas de soie blancs pour les grenadiers de ma garde; je veux qu'ils fassent bonne figure aux bals près des Berlinoises.

La comtesse est arrivée…


Nous arrêtons ici nos extraits du carnet de notes de Napoléon. Ces quelques pages suffisent pour faire apprécier l'immense importance de ces notes et laisser deviner quelle révélation sur le vrai Napoléon l'histoire tirerait de leur publication intégrale!

Les instances des historiens et des académies décideront, peut-être le comte d'H… à faire imprimer son précieux manuscrit; notre indiscrétion, qu'il voudra bien nous pardonner, n'a eu d'autre but que de lui forcer un peu la main en appelant l'attention publique sur le trésor qu'il détient.

L'illustration qui accompagne ces extraits a été exécutée sur des documents exacts et authentiques; en faisant des recherches en Allemagne, nous avons eu l'heureuse chance de découvrir un certain nombre d'estampes et de dessins tout à fait ignorés ou très peu connus se rapportant aux événements de 1806.

Au dernier moment, nous apprenons par des dépêches d'Amérique une heureuse nouvelle. Un reporter, envoyé par un grand journal du matin, a trouvé le moyen de se faire engager comme cuisinier, aux appointements de 15,000 dollars par an, chez le sénateur Philémon Codgett, de Massachusetts, le richissime collectionneur qui possède les volumes I et III des notes de Napoléon, perdus pendant la Commune.

Depuis six mois, ce reporter profitait des absences législatives de l'honorable Codgett pour s'introduire dans son cabinet de travail. A l'aide de fausses clefs, il ouvrait la caisse de fer à triple serrure enfermant les deux volumes et copiait jusqu'au retour du sénateur.

Malgré ses précautions, il a été surpris par celui-ci, qui lui a tiré douze coups de revolver. Le reporter, quoique blessé grièvement, a pu s'échapper. Il est en route pour l'Europe. Son travail de copie était heureusement terminé; il le collationnait sur l'original quand l'honorable Codgett est survenu.

Le journal donnera chaque dimanche, dès l'arrivée de son héroïque rédacteur, la publication des précieuses notes. Le premier volume commence à la sortie de Brienne et finit à Austerlitz; le second débute par les impressions de Napoléon lors de son mariage avec Marie-Louise et se termine à la date du 15 juin 1815, trois jours avant Waterloo. Le volume du comte d'H…, dont nous venons de parler, s'intercale entre ces deux ouvrages si extraordinairement curieux. Nous connaîtrons donc bientôt, au complet, le carnet de notes de Napoléon! Aujourd'hui, où un retour d'opinion porte tous les lecteurs de France vers les ouvrages ayant trait au grand homme, n'est-il pas regrettable d'être obligé d'attendre la publication faite outre-océan des plus intimes documents qui aient été laissés par le général conquérant des temps modernes.—Oh! ces Américains!!!

LA
FIN DES LIVRES

Contes pour les Bibliophiles

Suggestions d'avenir

LA
FIN DES LIVRES

Ce fut, il y a deux ans environ, à Londres, que cette question de la fin des Livres et de leur complète transformation fut agitée en un petit groupe de Bibliophiles et d'érudits, au cours d'une soirée mémorable dont le souvenir restera sûrement gravé dans la mémoire de chacun des assistants.

Nous nous étions rencontrés, ce soir-là,—qui se trouvait être un des vendredis scientifiques de la Royale Institution,—à la conférence de sir William Thompson, l'éminent physicien anglais, professeur à l'Université de Glascow, dont le nom est connu des deux mondes depuis la part qu'il prit à la pose du premier câble transatlantique.

Devant un auditoire brillant de savants et de gens du monde, sir William Thompson avait annoncé que mathématiquement la fin du globe terrestre et de la race humaine devait se produire au juste dans dix millions d'années.

Se basant sur les théories de Helmholtz que le soleil est une vaste sphère en train de se refroidir, c'est-à-dire de se contracter par l'effet de la gravité sur la masse à mesure que ce refroidissement se produit, sir William, après avoir estimé la chaleur solaire à celle qui serait nécessaire pour développer une force de 476,000 millions de chevaux-vapeur par mètre carré superficiel de sa photosphère, avait établi que le rayon de la photosphère se raccourcit d'un centième environ en 2,000 ans et que l'on pouvait fixer l'heure précise où la température deviendrait insuffisante pour entretenir la vie sur notre planète.

Le maître physicien nous avait non moins surpris en abordant la question de l'ancienneté de la terre, dont il développait la thèse ainsi qu'un problème de mécanique pure; il ne lui attribuait point un passé supérieur à une vingtaine de millions d'années, en dépit des géologues et des naturalistes, et il montrait la vie venant à la terre dès la naissance du soleil, quelle qu'ait été l'origine de cet astre fécondant, soit par le résultat de l'éclatement d'un monde préexistant, soit par celui de la condensation de nébuleuses antérieurement diffuses.

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Nous étions sortis de la Royale Institution très émus par les grands problèmes que le savant professeur de Glascow s'était efforcé de résoudre scientifiquement devant son auditoire, et, l'esprit endolori, presque écrasé par l'énormité des chiffres avec lesquels sir William Thompson avait jonglé, nous revenions, silencieux, en un groupe de huit personnages différents, philologues, historiens, journalistes, statisticiens et simples curieux mondains, marchant deux par deux, le long d'Albemarle street et de Piccadilly.

L'un de nous, Edward Lembroke, nous entraîna à souper au Junior Athenæum Club et, dès que le champagne eut dégourdi les cerveaux songeurs, ce fut à qui parlerait de la conférence de sir William Thompson et des destinées futures de l'humanité.

James Wittmore se préoccupa longuement de la prédominance intellectuelle et morale des jeunes continents sur les anciens, vers la fin du siècle prochain. Il laissa entendre que le vieux monde abdiquerait peu à peu son omnipotence et que l'Amérique prendrait la tête du mouvement dans la marche du progrès, tandis que l'Océanie, à peine née d'hier, se développerait superbement, démasquerait ses ambitions et occuperait une des premières places dans le concert universel des peuples. L'Afrique, ajoutait-il, cette Afrique toujours explorée et toujours mystérieuse, dont on découvre à chaque instant des contrées de milliers de milles carrés, conquise, si péniblement à la civilisation, malgré son immense réservoir d'hommes, ne semble pas appelée à jouer un rôle proéminent; ce sera le grenier d'abondance des autres continents, il se jouera sur son sol, tour à tour envahi par différents peuples, des parties peu décisives. Les masses d'hommes, dans leur violente envie de posséder cette terre vierge, s'y rencontreront, s'y battront et y mourront, mais la civilisation et le progrès ne s'y installeront que dans des milliers d'années, alors que la prospérité des États-Unis sera sur son déclin et que de nouvelles et fatales évolutions assigneront un nouvel habitat aux ensemencements du génie humain.

Julius Pollok, un doux végétarien et savant naturaliste, se plut à imaginer ce qu'il adviendrait des mœurs humaines, quand, grâce à la chimie et à la réalisation des recherches actuelles, l'état de notre vie sociale sera transformé et que notre nourriture, dosée sous forme de poudres, de sirops, d'opiats, de biscuits, tiendra en un petit volume. Alors plus de boulangers, de bouchers, de marchands de vin, plus de restaurants, plus d'épiciers, quelques droguistes, et chacun libre, heureux, susceptible de subvenir à ses besoins pour quelques sous; la faim biffée du registre de nos misères, la nature rendue à elle-même, toute la surface de notre planète verdoyante ainsi qu'un immense jardin rempli d'ombrages, de fleurs et de gazons, au milieu duquel les océans seront comparables à de vastes pièces d'eau d'agrément que d'énormes steamers hérissés de roues et d'hélices parcourront à des vitesses de cinquante et soixante nœuds, sans crainte de tangage ou de roulis.

Le cher rêveur, poète en sa manière, nous annonçait ce retour à l'âge d'or et aux mœurs primitives, cette universelle résurrection de l'antique vallée de Tempé pour la fin du XXe siècle ou le début du XXIe. Selon lui, les idées chères à lady Tennyson triompheraient à brève échéance, le monde cesserait d'être un immonde abattoir de bêtes paisibles, un affreux charnier dressé pour notre gloutonnerie et deviendrait un jardin délicieux consacré à l'hygiène et aux plaisirs des yeux. La vie serait respectée dans les êtres et dans les plantes, et dans ce nouveau paradis retrouvé ainsi qu'en un Musée des Créations de Dieu, on pourrait inscrire partout cet avis au promeneur: Prière de ne pas toucher.

La prédiction idéaliste de notre ami Julius Pollok n'eut qu'un succès relatif; on reprocha à son programme un peu de monotonie et un excès de religiosité panthéiste; il sembla à quelques-uns qu'on s'ennuierait ferme dans son Eden reconstruit, au bénéfice du capital social de tout l'Univers, et l'on vida quelques verres de champagne de plus afin de dissiper la vision de cet avenir lacté rendu aux pastorales, aux géorgiques, à toutes les horreurs de la vie inactive et sans lutte.

«Utopie que tout cela! s'écria même l'humoriste John Pool; les animaux, mon cher Pollok, ne suivront pas votre progrès de chimiste et continueront à s'entre-dévorer selon les lois mystérieuses de la création; la mouche sera toujours le vautour du microbe, de même que l'oiseau le plus inoffensif est l'aigle de la mouche, le loup s'offrira encore des gigots de moutons et la paisible brebis continuera comme par le passé à être la panthère de l'herbe. Suivons la loi commune qui régit l'évolution du monde et, en attendant que nous soyons dévorés, dévorons.»

LOISIRS LITTÉRAIRES AU XXe SIÈCLE

Arthur Blackcross, peintre et critique d'art mystique, ésotérique et symboliste, esprit très délicat et fondateur de la déjà célèbre École des Esthètes de demain, fut sollicité de nous exprimer ce qu'il pensait devoir advenir de la peinture d'ici un siècle et plus. Je crois pouvoir résumer exactement son petit discours dans les quelques lignes qui suivent:

«Ce que nous appelons l'Art moderne est-il vraiment un art, et le nombre d'artistes sans vocation qui l'exercent médiocrement avec apparence de talent ne démontre-t-il pas suffisamment qu'il est plutôt un métier où l'âme créatrice fait défaut ainsi que la vision?—Peut-on donner le nom d'œuvres d'art aux cinq-sixièmes des tableaux et statues qui encombrent nos salons annuels, et compte-t-on vraiment beaucoup de peintres ou de statuaires qui soient des créateurs originaux?

«Nous ne voyons que des copies de toute sorte: copies des vieux maîtres accommodés au goût moderne, reconstitutions toujours fausses d'époques à jamais disparues, copies banales de la nature vue avec un œil de photographe, copies méticuleuses et mosaïquées fournissant ces affreux petits sujets de genre qui ont illustré Meissonier, rien de neuf, rien qui nous sorte de notre humanité! Le devoir de l'art, cependant, que ce soit par la musique, la poésie ou la peinture, est de nous en sortir à tout prix et de nous faire planer un instant dans des sphères irréelles où nous puissions faire comme une cure d'aérothérapie idéaliste.

«Je crois donc, continua Blackcross, que l'heure est proche où l'Univers entier sera saturé de tableaux, paysages mornes, figures mythologiques, épisodes historiques, natures mortes et autres œuvres quelconques dont les nègres mêmes ne voudront plus; ce sera le moment béni où la peinture mourra de faim; les gouvernements comprendront peut-être enfin la lourde folie qu'ils ont commise en ne décourageant pas systématiquement les arts, ce qui est la seule façon pratique de les protéger en les exaltant. Dans quelques pays résolus à une réforme générale, les idées des iconoclastes prévaudront; on brûlera les musées pour ne pas influencer les génies naissants, on proscrira la banalité sous toutes ses formes, c'est-à-dire la reproduction de tout ce qui nous touche, de tout ce que nous voyons, de tout ce que l'illustration, la photographie ou le théâtre peut nous exprimer d'une façon suffisante, et l'on poussera l'art, enfin rendu à sa propre essence, vers les régions élevées où nos rêveries cherchent toujours des voies, des figures et des symboles.

«L'art sera appelé à exprimer les choses qui semblent intraduisibles, à éveiller en nous, par la gamme des couleurs, des sensations musicales, à atteindre notre appareil cérébral dans toutes ses sensibilités même les plus insaisissables, à envelopper nos multiformes voluptés esthétiques d'une ambiance exquise, à faire chanter dans un accord rationnel toutes les sensations de nos organes les plus délicats; il violentera le mécanisme de notre pensée et s'efforcera de renverser quelques-unes de ces barrières matérielles qui emprisonnent notre intelligence, esclave des sens qui la font vivre.

«L'art sera alors une aristocratie fermée; la production sera rare, mystique, dévote, supérieurement personnelle. Cet art comprendra peut-être dix à douze apôtres par chaque génération et, qui sait! une centaine au plus de disciples fervents.

«En dehors de là, la photographie en couleur, la photogravure, l'illustration documentée suffiront à la satisfaction populaire. Mais les salons étant interdits, les paysagistes ruinés par la photopeinture, les sujets d'histoire étant posés désormais par des modèles suggestionnés, exprimant à la volonté de l'opérateur la douleur, l'étonnement, l'accablement, la terreur ou la mort, toute la peinturographie en un mot devenant une question de procédés mécaniques très divers et très exacts, comme une nouvelle branche commerciale, il n'y aura plus de peintres au XXIe siècle, il y aura seulement quelques saints hommes, véritables fakirs de l'idée et du beau qui, dans le silence et l'incompréhension des masses, produiront des chefs-d'œuvre dignes de ce nom.»

Arthur Blackcross développa lentement et minutieusement sa vision d'avenir, non sans succès, car notre visite à la Royale Académie n'avait guère été, cette année-là, plus réconfortante que celles faites à Paris à nos deux grands bazars de peinture nationale, soit au Champ de Mars, soit aux Champs-Élysées. On épilogua quelque temps sur les idées générales exposées par notre convive symboliste, et ce fut le fondateur lui-même de l'École des Esthètes de demain qui changea le cours de la conversation en m'apostrophant brusquement:

«Eh bien! mon cher bibliophile, ne parlez-vous pas à votre tour; ne nous direz-vous pas ce qu'il adviendra des lettres, des littérateurs et des livres d'ici quelque cent ans?—Puisque nous réformons ce soir à notre guise la société future, apportant chacun un rayon lumineux dans la sombre nuit des siècles à venir, éclairez-nous de votre propre phare tournant, projetez votre lueur à l'horizon.»

Ce furent des: «Oui! oui…» des sollicitations pressantes et cordiales, et, comme nous étions en petit comité, qu'il faisait bon s'écouter penser et que l'atmosphère de ce coin de club était chaude, sympathique et agréable, je n'hésitai pas à improviser ma conférence.

La voici:

«Ce que je pense de la destinée des livres, mes chers amis.

«La question est intéressante et me passionne d'autant plus que je ne me l'étais jamais posée jusqu'à cette heure précise de notre réunion.

«Si par livres vous entendez parler de nos innombrables cahiers de papier imprimé, ployé, cousu, broché sous une couverture annonçant le titre de l'ouvrage, je vous avouerai franchement que je ne crois point,—et que les progrès de l'électricité et de la mécanique moderne m'interdisent de croire,—que l'invention de Gutenberg puisse ne pas tomber plus ou moins prochainement en désuétude comme interprète de nos productions intellectuelles.

«L'imprimerie que Rivarol appelait si judicieusement «l'artillerie de la pensée» et dont Luther disait qu'elle est le dernier et le suprême don par lequel Dieu avance les choses de l'Évangile, l'Imprimerie qui a changé le sort de l'Europe et qui, surtout depuis deux siècles, gouverne l'opinion, par le livre, la brochure et le journal; l'imprimerie qui, à dater de 1436, régna si despotiquement sur nos esprits, me semble menacée de mort, à mon avis, par les divers enregistreurs du son qui ont été récemment découverts et qui peu à peu vont largement se perfectionner.

«Malgré les progrès énormes apportés successivement dans la science des presses, en dépit des machines à composer faciles à conduire et qui fournissent des caractères neufs fraîchement moulés dans des matrices mobiles, il me paraît que l'art où excellèrent successivement Fuster, Schœffer, Estienne et Vascosan, Alde Manuce et Nicolas Jenson, a atteint à son apogée de perfection, et que nos petits-neveux ne confieront plus leurs ouvrages à ce procédé assez vieillot et en réalité facile à remplacer par la phonographie encore à ses débuts.»

L'œuvre maleficieuse dicte phonograf du Sorcier Edisonas iustement bruslé en grêue le

Ce fut un tolle d'interruptions et d'interpellations parmi mes amis et auditeurs, des: oh! étonnés, des: ah! ironiques, des: eh! eh! remplis de doute et, se croisant, de furieuses dénégations: «Mais c'est impossible!… Qu'entendez-vous par là?» J'eus quelque peine à reprendre la parole pour m'expliquer plus à loisir.

«Laissez-moi vous dire, très impétueux auditeurs, que les idées que je vais vous exposer sont d'autant moins affirmatives qu'elles ne sont aucunement mûries par la réflexion et que je vous les sers telles qu'elles m'arrivent, avec une apparence de paradoxe; mais il n'y a guère que les paradoxes qui contiennent des vérités, et les plus folles prophéties des philosophes du XVIIIe siècle se sont aujourd'hui déjà en partie réalisées.

«Je me base sur cette constatation indéniable que l'homme de loisir repousse chaque jour davantage la fatigue et qu'il recherche avidement ce qu'il appelle le confortable, c'est-à-dire toutes les occasions de ménager autant que possible la dépense et le jeu de ses organes. Vous admettrez bien avec moi que la lecture, telle que nous la pratiquons aujourd'hui, amène vivement une grande lassitude, car non seulement elle exige de notre cerveau une attention soutenue qui consomme une forte partie de nos phosphates cérébraux, mais encore elle ploie notre corps en diverses attitudes lassantes. Elle nous force, si nous lisons un de vos grands journaux, format du Times, à déployer une certaine habileté dans l'art de retourner et de plier les feuilles; elle surmène nos muscles tenseurs, si nous tenons le papier largement ouvert; enfin, si c'est au livre que nous nous adressons, la nécessité de couper les feuillets, de les chasser tour à tour l'un sur l'autre produit, par menus heurts successifs, un énervement très troublant à la longue.

«Or, l'art de se pénétrer de l'esprit, de la gaieté et des idées d'autrui demanderait plus de passivité; c'est ainsi que dans la conversation notre cerveau conserve plus d'élasticité, plus de netteté de perception, plus de béatitude et de repos que dans la lecture, car les paroles qui nous sont transmises par le tube auditif nous donnent une vibrance spéciale des cellules qui, par un effet constaté par tous les physiologistes actuels et passés, excite nos propres pensées.

«Je crois donc au succès de tout ce qui flattera et entretiendra la paresse et l'égoïsme de l'homme; l'ascenseur a tué les ascensions dans les maisons; le phonographe détruira probablement l'imprimerie. Nos yeux sont faits pour voir et refléter les beautés de la nature et non pas pour s'user à la lecture des textes; il y a trop longtemps qu'on en abuse, et il n'est pas besoin d'être un savant ophtalmologiste pour connaître la série des maladies qui accablent notre vision et nous astreignent à emprunter les artifices de la science optique.

«Nos oreilles, au contraire, sont moins souvent mises à contribution; elles s'ouvrent à tous les bruits de la vie, mais nos tympans demeurent moins irrités; nous ne donnons pas une excessive hospitalité dans ces golfes ouverts sur les sphères de notre intelligence, et il me plaît d'imaginer qu'on découvrira bientôt la nécessité de décharger nos yeux pour charger davantage nos oreilles. Ce sera une équitable compensation apportée dans notre économie physique générale.»

«Très bien, très bien!» soulignaient mes camarades attentifs. «Mais la mise en pratique, cher ami, nous vous attendons là. Comment supposez-vous qu'on puisse arriver à construire des phonographes à la fois assez portatifs, légers et résistants pour enregistrer sans se détraquer de longs romans qui, actuellement, contiennent quatre, cinq cents pages; sur quels cylindres de cire durcie clicherez-vous les articles et nouvelles du journalisme; enfin, à l'aide de quelles piles actionnerez-vous les moteurs électriques de ces futurs phonographes? Tout cela est à expliquer et ne nous paraît pas d'une réalisation aisée.»

«Tout cela cependant se fera, repris-je; il y aura des cylindres inscripteurs légers comme des porte-plumes en celluloïd, qui contiendront cinq et six cents mots et qui fonctionneront sur des axes très ténus qui tiendront dans la poche; toutes les vibrations de la voix y seront reproduites; on obtiendra la perfection des appareils comme on obtient la précision des montres les plus petites et les plus bijoux; quant à l'électricité, on la trouvera souvent sur l'individu même, et chacun actionnera avec facilité par son propre courant fluidique, ingénieusement capté et canalisé, les appareils de poche, de tour de cou ou de bandoulière qui tiendront dans un simple tube semblable à un étui de lorgnette.

«Pour le livre, ou disons mieux, car alors les livres auront vécu, pour le novel ou storyographe, l'auteur deviendra son propre éditeur, afin d'éviter les imitations et contrefaçons; il devra préalablement se rendre au Patent Office pour y déposer sa voix et en signer les notes basses et hautes, en donnant des contre-auditions nécessaires pour assurer les doubles de sa consignation.

«Aussitôt cette mise en règle avec la loi, l'auteur parlera son œuvre et la clichera sur des rouleaux enregistreurs et mettra en vente lui-même ses cylindres patentés, qui seront livrés sous enveloppe à la consommation des auditeurs.

«On ne nommera plus, en ce temps assez proche, les hommes de lettres des écrivains, mais plutôt des narrateurs; le goût du style et des phrases pompeusement parées se perdra peu à peu, mais l'art de la diction prendra des proportions invraisemblables; il y aura des narrateurs très recherchés pour l'adresse, la sympathie communicative, la chaleur vibrante, la parfaite correction et la ponctuation de leurs voix.

«Les dames ne diront plus, parlant d'un auteur à succès: «J'aime tant sa façon d'écrire!» Elles soupireront toutes frémissantes: «Oh! ce diseur a une voix qui pénètre, qui charme, qui émeut; ses notes graves sont adorables, ses cris d'amours déchirants; il vous laisse toute brisée d'émotion après l'audition de son œuvre: c'est un ravisseur d'oreille incomparable.»

L'ami James Wittmore m'interrompit: «Et les bibliothèques, qu'en ferez-vous, mon cher ami des livres?»

LITTÉRATURE ET MUSIQUE «AT HOME»

«Les bibliothèques deviendront les phonographothèques ou bien les clichéothèques. Elles contiendront sur des étages de petits casiers successifs, les cylindres bien étiquetés des œuvres des génies de l'humanité. Les éditions recherchées seront celles qui auront été autophonographiées par des artistes en vogue: on se disputera, par exemple, le Molière de Coquelin, le Shakespeare d'Irving, le Dante de Salvini, le Dumas fils d'Éléonore Duce, le Hugo de Sarah Bernhardt, le Balzac de Mounet Sully, tandis que Gœthe, Milton, Byron, Dickens, Emerson, Tennyson, Musset et autres auront été vibrés sur cylindres par des diseurs de choix.

Oh!!!! s'écria la jeune fille en s'arrachant à demi pâmée des bras de son sauveur, oh! Edgar, mon Edgar, sauve notre enfant maintenant… les misérables l'emportent… La suite au prochain phonogramme.

«Les bibliophiles, devenus les phonographophiles, s'entoureront encore d'œuvres rares; ils donneront comme auparavant leurs cylindres à relier en des étuis de maroquin ornés de dorures fines et d'attributs symboliques. Les titres se liront sur la circonférence de la boîte et les pièces les plus rares contiendront des cylindres ayant enregistré à un seul exemplaire la voix d'un maître du théâtre, de la poésie ou de la musique ou donnant des variantes imprévues et inédites d'une œuvre célèbre.

«Les narrateurs, auteurs gais, diront le comique de la vie courante, s'appliqueront à rendre les bruits qui accompagnent et ironisent parfois, ainsi qu'en une orchestration de la nature, les échanges de conversations banales, les sursauts joyeux des foules assemblées, les dialectes étrangers; les évocations de marseillais ou d'auvergnat amuseront les Français comme le jargon des Irlandais et des Westermen excitera le rire des Américains de l'Est.

«Les auteurs privés du sentiment des harmonies de la voix et des flexions nécessaires à une belle diction emprunteront le secours de gagistes, acteurs ou chanteurs pour emmagasiner leur œuvre sur les complaisants cylindres. Nous avons aujourd'hui nos secrétaires et nos copistes; il y aura alors des phonistes et des clamistes, interprétant les phrases qui leur seront dictées par les créateurs de littératures.

«Les auditeurs ne regretteront plus le temps où on les nommait lecteurs; leur vue reposée, leur visage rafraîchi, leur nonchalance heureuse indiqueront tous les bienfaits d'une vie contemplative.

«Étendus sur des sophas ou bercés sur des rocking-chairs, ils jouiront, silencieux, des merveilleuses aventures dont des tubes flexibles apporteront le récit dans leurs oreilles dilatées par la curiosité.

«Soit à la maison, soit à la promenade, en parcourant pédestrement les sites les plus remarquables et pittoresques, les heureux auditeurs éprouveront le plaisir ineffable de concilier l'hygiène et l'instruction, d'exercer en même temps leurs muscles et de nourrir leur intelligence, car il se fabriquera des phono-opéragraphes de poche, utiles pendant l'excursion dans les montagnes des Alpes ou à travers les Cañons du Colorado.

—Votre rêve est très aristocratique, insinua l'humanitaire Julius Pollok; l'avenir sera sans aucun doute plus démocratique. J'aimerais, je vous l'avoue, à voir le peuple plus favorisé.

—Il le sera, mon doux poète, repris-je allègrement, en continuant à développer ma vision future, rien ne manquera au peuple sur ce point; il pourra se griser de littérature comme d'eau claire, à bon compte, car il aura ses distributeurs littéraires des rues comme il a ses fontaines.

«A tous les carrefours des villes, des petits édifices s'élèveront autour desquels pendront, à l'usage des passants studieux, des tuyaux d'audition correspondant à des œuvres faciles à mettre en action par la seule pression sur un bouton indicateur.—D'autre part, des sortes d'automatic libraries, mues par le déclenchement opéré par le poids d'un penny jeté dans une ouverture, donneront pour cette faible somme les œuvres de Dickens, de Dumas père ou de Longfellow, contenues sur de longs rouleaux faits pour être actionnés à domicile.

«Je vais même au delà: l'auteur qui voudra exploiter personnellement ses œuvres à la façon des trouvères du moyen âge et qui se plaira à les colporter de maison en maison pourra en tirer un bénéfice modéré et toutefois rémunérateur en donnant en location à tous les habitants d'un même immeuble une infinité de tuyaux qui partiront de son magasin d'audition, sorte d'orgue porté en sautoir pour parvenir par les fenêtres ouvertes aux oreilles des locataires désireux un instant de distraire leur loisir ou d'égayer leur solitude.

«Moyennant quatre ou cinq cents par heure, les petites bourses, avouez-le, ne seront pas ruinées et l'auteur vagabond encaissera des droits relativement importants par la multiplicité des auditions fournies à chaque maison d'un même quartier.

«Est-ce tout?… non pas encore, le phonographisme futur s'offrira à nos petits-fils dans toutes les circonstances de la vie; chaque table de restaurant sera munie de son répertoire d'œuvres phonographiées, de même les voitures publiques, les salles d'attente, les cabinets des steamers, les halls et les chambres d'hôtel possèderont des phonographothèques à l'usage des passagers. Les chemins de fer remplaceront les parloir-cars par des sortes de Pullman circulating Libraries qui feront oublier aux voyageurs les distances parcourues, tout en laissant à leurs regards la possibilité d'admirer les paysages des pays traversés.

«Je ne saurais entrer dans les détails techniques sur le fonctionnement de ces nouveaux interprètes de la pensée humaine, sur ces multiplicateurs de la parole; mais soyez sûr que le livre sera abandonné par tous les habitants du globe et que l'imprimerie cessera absolument d'avoir cours, en dehors des services qu'elle pourra rendre encore au commerce et aux relations privées, et qui sait si la machine à écrire, alors très développée, ne suffira pas à tous les besoins.

—Et le journal quotidien, me direz-vous, la Presse si considérable en Angleterre et en Amérique, qu'en ferez-vous?

—N'ayez crainte, elle suivra la voie générale, car la curiosité du public ira toujours grandissant et on ne se contentera bientôt plus des interviews imprimées et rapportées plus ou moins exactement; on voudra entendre l'interviewé, ouïr le discours de l'orateur à la mode, connaître la chansonnette actuelle, apprécier la voix des divas qui ont débuté la veille, etc.

«Qui dira mieux tout cela que le futur grand journal phonographique?

«Ce seront des voix du monde entier qui se trouveront centralisées dans les rouleaux de celluloïd que la poste apportera chaque matin aux auditeurs abonnés; les valets de chambre et les chambrières auront l'habitude de les disposer dans leur axe sur les deux paliers de la machine motrice et ils apporteront les nouvelles au maître ou à la maîtresse, à l'heure du réveil: télégrammes de l'Étranger, cours de la Bourse, articles fantaisistes, revues de la veille, on pourra tout entendre en rêvant encore sur la tiédeur de son oreiller.

«Le journalisme sera naturellement transformé, les hautes situations seront réservées aux jeunes hommes solides, à la voix forte, chaudement timbrée, dont l'art de dire sera plutôt dans la prononciation que dans la recherche des mots ou la forme des phrases. Le mandarinisme littéraire disparaîtra, les lettrés n'occuperont plus qu'un petit nombre infime d'auditeurs; mais le point important sera d'être vite renseigné en quelques mots sans commentaires. Il y aura dans tous les offices de journaux des halls énormes, des spoking-halls où les rédacteurs enregistreront à haute voix les nouvelles reçues; les dépêches arrivées téléphoniquement se trouveront immédiatement inscrites par un ingénieux appareil établi dans le récepteur de l'acoustique. Les cylindres obtenus seront clichés à grand nombre et mis à la poste en petites boîtes avant trois heures du matin, à moins que, par suite d'une entente avec la compagnie des téléphones, l'audition du journal ne puisse être portée à domicile par les fils particuliers des abonnés, ainsi que cela se pratique déjà pour les théâtrophones.»

William Blackcross, l'aimable critique et esthète qui jusque-là avait bien voulu prêter attention à mon fantaisiste bavardage sans m'interrompre, jugea le moment opportun de m'interroger:

«Permettez-moi de vous demander, dit-il, comment vous remplacerez l'illustration des livres? L'homme, qui est un éternel grand enfant, réclamera toujours des images et aimera à voir la représentation des choses qu'il imagine ou qu'on lui raconte.

—Votre objection, repris-je, ne me démonte pas; l'illustration sera abondante et réaliste; elle pourra satisfaire les plus exigeants. Vous ignorez peut-être la grande découverte de demain, celle qui bientôt nous stupéfiera. Je veux parler du Kinétographe de Thomas Édison, dont j'ai pu voir les premiers essais à Orange-Park dans une récente visite faite au grand électricien près de New-Jersey.

«Le Kinétographe enregistrera le mouvement de l'homme et le reproduira exactement comme le phonographe enregistre et reproduit sa voix. D'ici cinq ou six ans, vous apprécierez cette merveille basée sur la composition des gestes par la photographie instantanée; le kinétographe sera donc l'illustrateur de la vie quotidienne. Non seulement nous le verrons fonctionner dans sa boîte, mais, par un système de glaces et de réflecteurs, toutes les figures actives qu'il représentera en photo-chromos pourront être projetées dans nos demeures sur de grands tableaux blancs. Les scènes des ouvrages fictifs et des romans d'aventures seront mimées par des figurants bien costumés et aussitôt reproduites; nous aurons également, comme complément au journal phonographique, les illustrations de chaque jour, des Tranches de vie active, comme nous disons aujourd'hui, fraîchement découpées dans l'actualité. On verra les pièces nouvelles, le théâtre et les acteurs aussi facilement qu'on les entend déjà chez soi; on aura le portrait et, mieux encore, la physionomie mouvante des hommes célèbres, des criminels, des jolies femmes; ce ne sera pas de l'art, il est vrai, mais au moins ce sera la vie elle-même, naturelle, sans maquillage, nette, précise et le plus souvent même cruelle.

«Je vous répète, mes amis, que je ne conçois ici que d'incertaines possibilités.—Qui peut se vanter, en effet, parmi les plus subtils d'entre nous de prophétiser avec sagesse? Les écrivains de ce temps, disait déjà notre cher Balzac, sont les manœuvres d'un avenir caché par un rideau de plomb. Si Voltaire et Rousseau revoyaient la France actuelle, ils ne soupçonneraient guère les douze années qui furent, de 1789 à 1800, les langes de Napoléon.

Une Salle de Diction d'un grand journal futur.

«Il est donc évident, dis-je, en terminant ce trop vague aperçu de la vie intellectuelle de demain, qu'il y aurait dans le résultat de ma fantaisie des côtés sombres encore imprévus. De même que les oculistes se sont multipliés depuis l'invention du Journalisme, de même avec la phonographie à venir, les médecins auristes foisonneront; on trouvera moyen de noter toutes les sensibilités de l'oreille et de découvrir plus de noms de maladies auriculaires qu'il n'en existera réellement, mais aucun progrès ne s'est jamais accompli sans déplacer quelques-uns de nos maux; la médecine n'avance guère, elle spécule sur des modes et des idées nouvelles qu'elle condamne lorsque des générations en sont mortes dans l'amour du changement. En tout cas, pour revenir dans les limites mêmes de notre sujet, je crois que si les livres ont leur destinée, cette destinée, plus que jamais, est à la veille de s'accomplir, le livre imprimé va disparaître. Ne sentez-vous pas que déjà ses excès le condamnent? Après nous la fin des livres!»


Cette boutade faite pour amuser notre souper eut quelque succès parmi mes indulgents auditeurs; les plus sceptiques pensaient qu'il pouvait bien y avoir quelque vérité dans cette prédiction instantanée, et John Pool obtint un hourra de gaieté et d'approbation lorsqu'il s'écria, au moment de nous séparer:

«Il faut que les livres disparaissent ou qu'ils nous engloutissent; j'ai calculé qu'il paraît dans le monde entier quatre-vingts à cent mille ouvrages par an, qui tirés à mille en moyenne font plus de cent millions d'exemplaires, dont la plupart ne contiennent que les plus grandes extravagances et les plus folles chimères et ne propagent que préjugés et erreurs. Par notre état social, nous sommes obligés d'entendre tous les jours bien des sottises; un peu plus, un peu moins, ce ne sera pas dans la suite un bien gros excédent de souffrance, mais quel bonheur de n'avoir plus à en lire et de pouvoir enfin fermer ses yeux sur le néant des imprimés!»

Jamais l'Hamlet de notre grand Will n'aura mieux dit: Words! Words! Words! Des mots!… des mots qui passent et qu'on ne lira plus.