III

Malgré l'exploitation séculaire des tombeaux, poursuivit lord L…, en humant lentement son cigare, malgré aussi l'affreux état de désordre dans lequel les anciens fouilleurs ont laissé les terrains et les œuvres d'art de la vieille Égypte, malgré les recherches des fellahs qui vécurent longtemps du produit de leurs spoliations, Robert Magrin comprit qu'il restait encore énormément à extraire de ces champs de morts et que la gloire de Mariette n'empêchait point de nouveaux venus de se créer une notoriété de bon aloi, surtout en Angleterre où l'archéologie égyptienne voit grandir chaque jour le nombre de ses adeptes.

La fortune dont il disposait lui permit de s'assurer vivement le concours des spécialistes et d'embaucher le nombre d'ouvriers nécessaire pour ouvrir un chantier de fouilles du côté de Dahshour, non loin d'un plateau peu élevé, situé à l'ouest du village de Menchiyeh, sur les flancs de la pyramide méridionale, construite en briques.

Les ouvriers se répandirent sur un terrain excavé en tous sens par des tranchées profondes, et, en examinant méthodiquement le sol, ils découvrirent vingt petits puits établis en rangées parallèles, qui, sondés pendant plusieurs mois, n'amenèrent que la découverte de momies sans importance pour la science et l'art.

Car, vous le savez assurément, ce n'était guère qu'en théorie que chaque Égyptien pouvait revendiquer le droit d'une maison éternelle, avec ses chambres diverses, ses décorations et sa table d'offrande; en réalité, les morts de la petite classe étaient, comme aujourd'hui, vivement dépêchés vers des trous d'oubli. On les enfouissait un peu au hasard dans des fissures de montagnes, au fond de puits communs ou dans la profondeur de vieilles tombes violées et abandonnées. Les gens de condition seulement avaient les honneurs d'une architecture spéciale, des cercueils à leur taille, des peintures symboliques, des scarabées faits de matières précieuses et des figurines de Phtah, d'Osiris, d'Anubis et d'Hathor.—Or Robert Magrin ne recueillit d'abord que d'infortunés prolétaires qu'on ne songeait même pas à dépouiller de leurs bandelettes.

Il commençait à se désespérer et songeait déjà à abandonner ce sol ingrat, lorsqu'on lui signala la découverte de souterrains construits de larges dalles de calcaire qui semblaient devoir conduire à une tombe importante. Cette nouvelle réveilla son ardeur. Il activa le travail et se mit lui-même à la tête des ouvriers. On découvrit d'abord un portique, puis une sorte d'antichambre carrée avec piliers, puis un nouveau couloir, et enfin une dernière chambre dont les murailles étaient peintes à fresque et remplies d'inscriptions gravées. Robert Magrin y pénétra le premier, la torche à la main, et eut vite découvert le sarcophage de pierre et mis à nu un coffre merveilleusement gravé et peint.

Sous ce premier coffre, un second coffre plus délicatement ouvragé encore, à l'intérieur aussi bien qu'à l'extérieur, et enfin le cercueil définitif couvert de longues bandes d'or chargées d'inscriptions. C'était, à n'en point douter, la momie d'un roi qu'il s'agissait de transporter, sans tarder, à la direction des musées et des fouilles, ainsi que les canopes, vases sacrés où les viscères du mort avaient été déposés, les stèles d'albâtre, les bijoux et objets de prix qu'on avait réunis.

LE MANUSCRIT DE LA MOMIE
(Peinture intérieure du second coffre)


Ce fut en grande cérémonie et devant une assemblée de savants distingués que l'on procéda à la dépouille de la momie dans une des grandes salles du musée du Caire. Robert Magrin était ému par le mystère de sa trouvaille plus qu'il ne l'avait jamais été au cours de ses expéditions périlleuses. L'examen du premier coffre fit découvrir le cachet d'un roi de la XIIe dynastie, Na-Lou-Pa… ou quelque chose d'approchant. La momie, qui bientôt apparut, portait encore le klaft ou coiffure souveraine, et le long de son maigre corps avaient été placés les sceptres et le flabellum, insignes et emblèmes de sa puissance souveraine et de sa domination sur les deux terres, la haute et la basse Égypte.

Revêtu de sa blouse d'anatomiste, armé de son scalpel, le docteur F…, bien connu de tous les archéologues égyptiens, procéda au dépouillement de la momie, qui avait été étendue sur une planche reposant sur deux chevalets. Il trancha les premières bandelettes et déligota lentement la pièce rigide et noirâtre, tandis que le conservateur adjoint du musée fournissait aux assistants les renseignements précis sur l'examen sommaire des documents écrits, découverts dans le tombeau, et dont l'importance, paraît-il, était exceptionnelle.

Robert Magrin, presque grisé par l'odeur âcre et pénétrante qui se dégageait des bitumes et des aromates depuis si longtemps concentrés sur ce corps et que l'air vivifiait avec une trop soudaine intensité, se sentait mal à l'aise et inquiet. Ce sportsman n'était décidément pas fait pour ces missions scientifiques; sa gorge était serrée par ces émanations d'outre-tombe, et toutes ces poussières impalpables, qui prenaient leur essor dans l'atmosphère, pénétraient en lui, l'indisposaient plus qu'il n'aurait su le dire, et, pour la première fois peut-être, pensait-il sérieusement au néant des êtres, à la vanité de toutes choses devant ces résidus fanés qui se brisaient au moindre toucher.

Cependant, tandis que le conservateur recueillait les papyrus qu'il avait charge de restaurer et de reconstituer, le docteur F… continuait placidement son opération minutieuse et peu à peu apparaissait plus fluette, plus osseuse, plus lamentable, la ligne de ce petit corps de roi desséché, dont les dernières bandelettes de lin masquaient maintenant à peine le visage. L'ultime voile qui couvrait la tête fut enfin déroulé et la figure de la momie fut visible; mais, à la stupeur générale, on s'aperçut qu'elle portait sur le front, contrairement à l'usage, un large bandeau d'or sur lequel était gravée une inscription, qui parut d'abord indéchiffrable et qui nécessita une longue consultation des Égyptologues assemblés.

Ce visage apparaissait terrible, tant la bouche, meublée de toutes ses dents, était proéminente et menaçante; mais, en dépit des corynètes rufipés, insectes, eux aussi millénaires, qui avaient rongé la basse partie du masque, les lignes du crâne étaient fort belles, et il se dégageait de ce restant de roi une impression vraiment souveraine, autoritaire et fatidique; aussi les assistants restèrent-ils silencieux et presque consternés lorsque le conservateur du musée donna la traduction du texte inscrit sur le bandeau d'or royal.

«Messieurs, de l'avis unanime de nos collègues ici présents, les caractères gravés sur le métal du frontal contiennent cette prophétie:

«Celui qui aura été assez audacieux et impie pour violer ma sépulture en sera puni—dans l'année même qui suivra cette spoliation;—son corps sera brisé, meurtri, pulvérisé et nul ne trouvera trace de ses ossements.

Chacun se retourna du côté de Robert Magrin; il était pâle, mais souriant, sceptique; il demanda à emporter le bandeau d'or et la tête momifiée du roi Na-Lou-Pa, puis il partit d'une allure assurée et la mine insoucieuse.