VII

Rien n'approche de l'ennui que donne une passion qui dure trop, dit Saint-Evremont, avec un jugement sage et profond. Il y avait plus d'un mois que je mitonnais les mêmes plaisirs avec miss Mary; c'était esquisser un bail d'amour, et je devais donner congé à demi-terme si je ne voulais pas me manquer à moi-même, ce qui eut été la plus grave des impolitesses.—L'adage prétend qu'une maîtresse de perdue, dix de trouvées, mais la logique affirme qu'une maîtresse de gardée, dix de perdues, et Mary ne valait assurément pas la peine que je perdisse les faveurs des plus jolies petites reines de la création. Un Vauvenargues quelconque a écrit quelque part: «Nous méprisons beaucoup de choses pour ne pas nous mépriser nous-même.» C'est absolument ma pensée. N'aimer qu'une femme, c'est se mépriser; en aimer plusieurs, c'est en mépriser beaucoup mais se redresser dans sa propre estime, d'où je conclus q'une petite femme aimée était un lourd fardeau, et qu'il était urgent pour moi de changer à la banque de Cythère ma grande passion pour une menue monnaie de petits caprices à gaspiller à pleines mains sur la roulette de la bonne fortune.

Mary était une charmante aventurière voluptueuse et fière, pleine de jeunesse, de gaité et d'insouciance; l'esprit de Sophie dans le corps de Musidora. Ses yeux introuvables cherchaient l'étrange jusque dans la jouissance: je la jugeais dangereuse pour un homme à imagination dépravée. Je résolus donc de rompre gentiment avec elle dans une petite fête intime et je l'engageai par lettre à faire abdication de notre amour devant un spirituel flacon d'Ay.

Elle accepta par ce triste sonnet plus mémorable que parfait dans sa forme et sa correction.

Est-ce une épître funéraire,

Ou le billet doux d'un viveur?

Malgré sa verve cavalière

Ta lettre m'a fait froid au coeur.

Est-ce ainsi qu'il faut qu'on enterre

Ce pauvre amour au ton moqueur

De ton verre heurtant mon verre,

Chez un fameux restaurateur?

Puisque tu le veux, chez Vachette,

Au bruit banal de la fourchette

Et des stupides calembours,

Je serai ta digne compagne

Et nous noirons dans le Champagne,

Ce qui reste de nos amours.

A dix heures du soir après le dernier verre d'un pétillant Cliquot, nous chantions le De profundis sur le cadavre alcoolisé de notre passion;—à onze heures j'attendais à la sortie d'un petit théâtre de genre, une blonde enfant, cabotine d'opérette, qui remplissait mieux son maillot que ses devoirs.—L'hygiène du coeur consiste à y établir des courants d'air amoureux, sans y laisser stationner les miasmes d'une maladie de langueur. On peut permettre à une femme de se jeter par la fenêtre pour ouvrir la porte à une autre aussitôt, sans que les regrets, ces huissiers minutieux, aient le temps d'inventorier les doux souvenirs des temps qui ne sont plus.

Entre Mary et la jeune prima donna, le contraste était grand, mais aucune n'avait le désavantage; tout se compensait: à la belle Impéria succédait la mignonne Régina; c'était la chatte qui se blottissait dans l'antre de la lionne et pour achever cette comparaison naturaliste, je pensais au joli mot si profond de Mlle Arnould: «Une souris qui n'a qu'un trou est bientôt prise.»

J'ai reçu une longue lettre de Mary, encore dans les bras de Nanine, ma petite commère de revue; je me suis donné le plaisir de la lire doucement, en jouant avec les longues torsades de cheveux de ma nouvelle maîtresse:—«quand je t'ai quitté hier, mon ami, disait la lettre, quand brusquement séparée de toi, j'ai été rappelée à la réalité de notre situation, j'ai senti, je t'assure, un vide profond, quelque chose comme un déchirement intérieur; je suis rentrée chez moi, les yeux secs et le coeur gros; alors, j'ai relu tes lettres, sans y trouver hélas! ce que j'y cherchais. Homme insaisissable, j'ai dû me rappeler les premiers moments de notre liaison, certains éclairs lumineux où tu étais peut-être toi, et comme après tout il est toujours pénible de perdre une illusion, si légère soit-elle, je le confesse, j'ai pleuré.»

Il fait faim, disait Nanine au lit, en étirant ses bras de caillette sur les guipures de l'oreiller.

J'embrassai vivement son petit visage chiffonné par le sommeil et l'amour et continuai ma lecture:

—«N. I. ni, c'est fini, mon pauvre cher; nous allons donc être amis, rien qu'amis, ce sera original du moins, si c'est peu vraisemblable; j'ai la mort dans l'âme, mais pour te plaire encore, je prends mon papier couleur de printemps, ce papier cuisse de nymphe émue que tu aimais tant aux quelques jours fugitifs de nos fugitives amours. Nous allons sortir du prévu, du convenu, de l'ordinaire; nous serons amis, rien qu'amis; pour un mangeur de coeurs comme toi, pour un franc-buveur d'inoubliables voluptés, pour un sceptique qui se retire alors qu'il parait se donner, le changement sera peu sensible. Combien de pauvres amantes n'as tu pas mises aux invalides de ton amitié?—pour moi je me rends, mais ne désarme pas; quelque beau jour un caprice nous réunira, nous jaserons comme de vieux camarades, et puis, tout à coup, ma foi, sans nul songement, comme tu as vingt six ans et que j'ai, dis-tu, du sang de succube dans les veines, nous oublierons l'amitié, la morale, les convenances, notre pacte, l'heure qu'il est, le temps qu'il fait et un formidable coup de canif sera donné—Oh! ne dis pas non—à ce curieux et féroce contrat amical que tu as rédigé toi-même.»

—Fi! Monsieur l'impoli, continuait Nanine; vous lirez votre lettre plus tard; Dis moi Mimi: quelle heure est-il? Il ne faut pas que je manque ma répétition, le régisseur est un vilain gros singe; je serais à l'amende, mon bon chéri.

La lettre de miss Mary se terminait ainsi:—«Ne crains pas cependant que je veuille renouer des liens amoureux; nous éprouverons l'un et l'autre plus de plaisir à nous voir, parce que tu ne seras pas mon amant, un mot bête et que je ne serai pas ta maîtresse, chose banale. Je rêve néanmoins de m'éveiller encore un matin dans certaine alcôve mystérieuse tendue de soie noire, parsemée de boutons de roses, où j'ai cru follement avoir été aimée et où je suis certaine d'avoir aimé. Mais je vous quitte:—un mot, un petit mot, mon bon monsieur, pour l'amour de notre amitié.»

—Ma jolie cabotine s'était rendormie et songeait à des couplets de Clairville et des collants mi-partie.—Je n'ai jamais tant aimé la femme à travers les femmes et les maillots roses au travers des bas bleus.

Nanine est une créature tout bêtement exquise; une tête façonnée par une manière de satyre tombé en enfer; elle met très au juste l'orthographe, parle en fillette de douze ans et possède des pattes de mouches à faire revivre tout un ancien vaudeville. Elle joue avec ma chatte, sur les tapis, des heures entières en poussant des cris adorables de gamine en récréation; elle sauterait à la corde si elle pouvait. Elle rit, elle pleure, elle chante toujours aussi gaiement; c'est un rayon de soleil fait femme: quand elle boude, sa petite moue est réjouissante; quand elle aime, c'est un concert produit par les grelots de la folie. Elle a toutes les complaisances, toutes les impudeurs, toutes les délicatesses heureuses; jamais gauche, toujours coquette, c'est une petite maîtresse d'étagère; elle papillonne dans mon intérieur sans faire ombre à ma vie, sans arrêter le vol de mes pensées, on lui jette des images sur lesquelles sa vue se pâme; elle lit Pigaut-Lebrun ou Paul de Kock en faisant vibrer sa joie; et parcourt seulement Musset, car sa naïveté charmante se refuse à interpréter Les Nuits, Rolla ou le Secret de Javotte, peut-être sourit-elle à Mimi Pinson, mais il y a encore trop peu de distance de la coupe à ses lèvres.—Elle babouine plutôt qu'elle ne parle.

Si je la mène à la campagne, Nanine embellit la nature; elle arrive comme une aurore de printemps, le matin, joyeuse et sautillante, heureuse de courir dans l'herbe et de fripper ses jupes et ses volants dans le brouhaha des gares.—Dans les champs, une poule est une révélation, un petit poussin un joujou japonais; elle va, vient, lutine les chiens, grimpe aux arbres, fait jouer l'aviron des canots ou cueille, baignée de lumière et de grâces, des coquelicots et des bluets qui font valoir sa fraîcheur délicate de fille d'amour.

Nanine a dix-huit ans et joue avec son coeur comme avec un hochet. Connaît-elle le prix des baisers qu'elle me donne à toute heure, à tout instant, à chaque seconde, quand ses fins cheveux Van Dyck au vent, étourdie comme un hanneton, le regard espiègle, le nez coquin, le menton marqué d'une fossette polissonne, elle applique ses lèvres fraîches sur mes lèvres avec l'enfantillage d'une passion qui s'ignore?

Je puis tromper Nanine, sans qu'elle en prenne ombrage. Au reste lorsque la cage est peuplée d'oiseaux qui gazouillent, les chats rentrent leurs griffes et écoutent. Don-Juan n'aurait que faire de briser ce petit coeur d'agnelet. Il n'y a que les rustres qui dénichent les nids; les vrais chasseurs ne tuent point les rossignols.

Revu la triste Mary, ce soir, chez moi, un mois après notre rupture.—Tout d'abord un grand froid, puis une conversation amicale à la turque sur des coussins jetés à terre.—Retour sur le passé.—Nous égrenons sur le tapis tous les souvenirs d'autrefois; elle, avec une amertume visible, moi, avec une froideur marquée.—Il me déplait d'exhumer des sensations mortes; elles ne revivent jamais avec la même expression. Dans le coeur d'un jeune homme, ces sortes de cadavres sont toujours trop légèrement enfouis; alors qu'on peut encore agrandir son cimetière d'amour, il faut laisser au temps le soin d'achever son oeuvre. La vieillesse impuissante retourne ce champ de repos; le présent est chargé de meubler l'avenir, ce n'est que lorsque le feu est éteint qu'on peut remuer des cendres.

Mary fit des prodiges de diplomatie passionnée; elle essaya, mais en vain, de faire sonner toutes les cordes de la lyre, mais je n'étais guère en humeur de chanter et ma lyre ne rendait que des sons de vieille guitare mal accordée.

A minuit, elle regarda la pendule et fit mine de partir. Je la laissais faire sans quitter ma posture alanguie ni proférer une parole. Alors, s'élançant sur moi, elle m'enlaça, m'embrassa, me caressa, me réchauffa avec une brutalité de tigresse ardente et affamée...—l'amitié jurée fit un plongeon. Devant les glaces de mon mutisme, cette femme succube s'était redressée, brûlante comme un brasier; le coup de canif était porté au contrat, mais mon moi pensant n'avait pas eu part aux ébats. J'étais furieux de cette victoire remportée sur mes sens contre mon gré, et ma passivité non voulue m'attristait. Ne vaut-il pas mieux aimer sans retour, que d'être aimé avec cette furia, quand le dédain du coeur le plus grand répond à un sentiment si violent?

Elle, cependant, était glorieuse, et, comme je l'accompagnais à la porte, pour ne pas prolonger cette situation trop ou trop peu tendue, elle me lança avec un sourire diabolique ce mot d'adieu à la Socrate: «Amour, tu es tout: Amitié tu n'es qu'un vain mot