PÉRIODE ITALIENNE.
—La période «italienne» de la vie de Peire Raimon nous paraît pouvoir être reportée à la fin de sa vie. On peut fixer certaines dates de ses chansons aux environs des années 1218 et 1221. Il est vraisemblable que notre troubadour quitta la France soit avant la tourmente albigeoise, soit, par exemple, après la bataille de Muret (1213). C'est dans la première période de son séjour en Italie que nous placerions la composition de son descort: le «comte vaillant de Savoie» auquel il est dédié ne peut être que Thomas 1er, qui fut aussi chanté par Pistoleta.[13] Ce prince (1178-1233), nous dit la Généalogie des comtes de Savoie, «était jeune et beau et dansait et chantait mieux que nul autre».[14]
Peire Raimon fut ensuite en relations avec la cour d'Este, si on en juge par l'envoi de la chanson Totztemps auch dir (No XVI de notre édition). Béatrix d'Este, à qui est adressée cette chanson, était née en 1191; elle était la fille d'Azzo VI d'Este. Un chroniqueur du temps nous dit qu'elle était mira pulcritudine corporis et virtute multipliciter decorata.[15] Après avoir passé sa jeunesse, ajoute le chroniqueur, in pompis et favoribus seculi, in ornamentis et vanitatibus diversi generis, sicut mos est nobilium et secularium feminarum, elle prit le voile entre 1218 et 1220 et mourut en 1226. Telle est la femme extrêmement belle et vertueuse que chanta Peire Raimon et que chantèrent aussi Rambertino Buvalelli, Aimeric de Pégulhan, Guilhem de la Tour et Falquet de Romans.[16] La composition de Peire Raimon serait d'avant 1218.
C'est vers la même époque que Peire Raimon fut en relations avec un autre prince italien protecteur des troubadours, Guilhem de Malaspina, mort en 1220. La chanson Pos vei parer la flor lui est adressée et son nom se retrouve dans la chanson Ara pus iverns (str. IV). La chanson Si com celuy est adressée à Conrad d'Auramala, marquis de Malaspina, qui fut aussi chanté par Guilhem de la Tour;[17] la pièce est, au plus tôt, de 1221, date où Conrad succède à Guilhem de Malaspina; il est vraisemblable qu'elle n'est pas de beaucoup postérieure à cette date.
C'est aux environs de 1221 (mais avant cette date) que nous ramène la chanson[18] adressée par Peire Raimon au troubadour italien Rambertino Buvalelli, originaire de Bologne, mort en 1221.
Les strophes, assez obscures, d'Uc de Saint-Cyr sur Peire Raimon ont été sans doute écrites en Italie après 1220, date à laquelle Uc de Saint-Cyr alla dans ce pays[19]. Je crois, avec les auteurs de l'édition de ce troubadour, qu'il s'agit de notre poète. Je ne sais pas d'ailleurs à quoi Uc de Saint-Cyr fait exactement allusion, dans ses plaisanteries sur Peire Raimon; il est question de «racines» et de «syllabes» que Peire Raimon se vante de savoir trouver mieux qu'aucun autre troubadour. Quelques-unes de ses poésies sont écrites avec une certaine recherche de la difficulté, dans les rimes ou dans les mots, en particulier les pièces Ara pus iverns et Pos vezem [20]; mais je ne sais si tout cela est suffisant pour justifier les plaisanteries d'Uc de Saint-Cyr et expliquer ses allusions; je croirais plutôt que les unes et les autres s'adressent à des poésies perdues de Peire Raimon, des pièces de circonstance, comme les deux pièces de son critique. La seconde (XXIX) rappelle d'ailleurs par le ton et, en partie par le mètre, la tenson de Peire Raimon et de Bertran de Gourdon.
Quand notre poète revint-il dans le Midi pour se marier à Pamiers? C'est ce que nous ne savons pas. Nous connaissons les dates approximatives de plusieurs des chansons écrites en Italie, mais il n'est pas possible d'établir, même approximativement, de quelle date sont ses premières compositions. Une date ante quam nous est fournie seulement par la mort d'Alfonse II d'Aragon, 1196; d'autre part la date de 1221 (avènement de Conrad de Malaspina, mort de Rambertino Buvalelli) nous paraît marquer à peu près la fin de l'activité poétique de Peire Raimon en Italie.
Il est probable que ses premières poésies sont antérieures à 1196, mais de combien? Nous n'avons aucun moyen de fixer ce point. Diez donne comme dates de son activité poétique 1170-1200[21], mais ce sont des dates erronées; Chabaneau[22] donne les mêmes dates, mais en marquant, entre parenthèses, qu'il les emprunte à Diez. Il me semble qu'en faisant remonter les premières compositions de Peire Raimon aux environs de 1190 et en plaçant les dernières aux environs de 1121-1222 nous ne serons pas trop éloignés de la vérité. Peire Raimon aurait pu, entre cinquante et soixante ans, revenir dans le Midi et prendre femme à Pamiers.
Peire Raimon emploie deux fois le senhal d'Ereubut. Ereubut se trouve dans les chansons: Enquera·m vai recalivan et Non puese suffrir. D'après l'envoi de la première, il semble que nous ayons affaire à un jongleur; mais, d'après la seconde, il semble qu'il s'agisse d'une dame; dans la première des deux chansons elle est chargée de présenter la composition du poète à la «noble comtesse», qui pourrait être la comtesse de Toulouse; dans la seconde pièce, c'est, au contraire, le poète qui a reçu «des prières et une demande» de faire une chanson. Nous ne savons si ce senhal désigne une des épouses de Raimon VI ou une de celles de Raimon V.
Bartsch attribue à Peire Raimon vingt compositions; mais celle qui porte le numéro 2, dans sa liste, est une partie du numéro 9, et son numéro 11 correspond à 330, 12, et appartient à Peire Bremon. Nous la donnons en appendice.
Le ms. a attribue à Peire Raimon la pièce Mas camjat ai de far chanso (qui est d'Elias de Barjols; Bartsch, 132, 8).
Deux mss., Sc, lui attribuent la pièce Ses alegratge, qui est de Guilhem Augier (Bartsch, 205, 5).
Le ms. N lui attribue la pièce unique de Jordan de l'Isla de Venaissi (Bartsch, 276, 1). De même T lui attribue la pièce unique de Peire Bremon lo Tort (Bartsch, 331, 1).
Enfin le ms. M lui attribue la célèbre chanson de R. de Barbezieux, Tuit demandon qu'es devengud' Amors.
Nostredame attribue à notre troubadour la chanson Non es savis ni gaire ben apres, qui est donnée à P. Vidal par le ms. c et à Giraut de Borneil par le ms. P, ainsi qu'une chanson qui aurait commencé ainsi:
| Amour, si ton poder es tal, Ensins que cad'un ho razona, |
et qui paraît être de l'invention de Nostredame.[23]
Peire Raimon mérite une bonne place à côté des grands noms de la poésie méridionale. Moins original que Peire Vidal, et moins varié, au moins dans l'état actuel de son oeuvre, qu' Aimeric de Pégulhan, il peut aller cependant de pair avec ses deux compatriotes. Il a, comme la plupart des troubadours, le culte de la forme et il nous laisse voir, à plusieurs reprises, quelle est sa conception de l'art poétique; mais il ne tombe pas dans un excès ridicule et puéril, comme d'autres troubadours. Il a de la grâce et de l'élégance, et plus d'une fois laisse percer sa sensibilité. Ses descriptions du printemps, quoique conventionnelles, sont fraîches et pittoresques. Son oeuvre est, dans l'ensemble, remarquable par la finesse de la pensée et la grâce du style. Et c'était un vrai poète celui qui savait si bien dire comment le coeur des poètes se consume en chantant (Atressi com la candela) et si bien exprimer comment naît la poésie, non des aspects les plus variés de la nature, mais de la sincérité du coeur (S'ieu fos aventuratz); par là il se rapproche de celui qui reste pour nous le maître de la poésie méridionale, de Bernard de Ventadour.[24]
Notes:
[3]ABIKN2; Chabaneau, Hist. Gén. Lang., X, 271.
[4] Guilhem VIII, 1172-1202.
[5] Cf. Ch. Brun, Les troubadours à la cour des seigneurs de Montpellier. (Extr. du Félibrige latin, Montpellier, 1893.)
[6] N2: tolc moiller a paruias...
[7] Éléonore a été nommée par les troubadours suivants: Guilhem de Berguedan, Raimon de Miraval, Cadenet, Gaubert de Puycibot, Elias de Barjols, Arnaut Catalan, Aimeric de Belenoi, Aimeric de Pegulhan; peut-être aussi est-ce Éléonore qui est désignée par reina dans la pièce de Guilhem de Baux, Gr., 209, 2. Cf. sur tout ceci: F. Bergert, Die von den Trobadors gefeierten Damen, p. 26.
[8] A B N2; les autres mss. contenant la biographie sont I et K, qui proviennent de la même source. La biographie de N2 est publiée dans l'Archiv. f. d. Studium d. n. Sprachen, t. CII (1899), p. 204.
[9] «Il paraît difficile que toutes les pièces qui portent ce nom aient été composées par la même personne.» Hist. Gén. Lang., X, 373, n. 2. La difficulté disparaît, en ne faisant pas commencer trop tôt—et il n'y a aucune raison pour le faire—la carrière poétique de Peire Raimon.
[10] Trovatori d'Italia, p. 14.
[11] Vies, éd. Chabaneau-Anglade, p. 48. Le ms. D, dans la suscription de la chanson Encara·m vai recalivan, appelle Peire Raimon lo Gros; Bertoni, Trovatori d'Italia, p. 14, n. 2.
[12] Chabaneau, Hist. Gén. Lang., X, 340.
[13] Dans sa chanson: Mainta gen fatz meravilhar.
[14] Genealogia comitum Sabaudiae, c. 66; cité par Bertoni, Trovatori d'Italia, p. 8, n. 3.
[15] Rerum ital. Script., VIII, 720, in Bergert, Die... gefeierten Damen, p. 81 sq.
[16] Bergert, Die... gefeierten Damen, p. 81 sq.
[17] Bertoni, Trovatori d'Italia, p. 13.
[18] De fin' amor son tuit mei pensamen, No V de notre édition. M. Bertoni a remarqué que le ms. D (Da), d'origine italienne, attribue deux pièces de Peire Raimon à R. Buvalelli (Pos vei parer; Us novels pensamens). Il est probable que le manuscrit primitif dont s'est servi l'auteur du chansonnier contenait des poésies des deux troubadours; ce n'est pas le seul hasard qui les avait réunies.
[19] Ed. Jeanroy et De Grave, XXVII, XXIX; cf. pp. 161, 204.
[20] Jeanroy, De Grave, Op. laud., p. 204.
[21] Diez, Leben und Werke, p. 92.
[22] Chabaneau, Hist. Gen. Lang., X, 373.
[23] Nostredame, Vies, éd. Chabaneau-Anglade, pp. 48 et 312.
[24] On trouvera, à la fin de notre édition, la pièce du poète valencien Auzias March imitée de Peire Raimon. Voir sur cette imitation: A. Pagès, Auzias March et ses prédécesseurs, p. 286 sq.
Notes:
[3]ABIKN2; Chabaneau, Hist. Gén. Lang., X, 271.
[4] Guilhem VIII, 1172-1202.
[5] Cf. Ch. Brun, Les troubadours à la cour des seigneurs de Montpellier. (Extr. du Félibrige latin, Montpellier, 1893.)
[6] N2: tolc moiller a paruias...
[7] Éléonore a été nommée par les troubadours suivants: Guilhem de Berguedan, Raimon de Miraval, Cadenet, Gaubert de Puycibot, Elias de Barjols, Arnaut Catalan, Aimeric de Belenoi, Aimeric de Pegulhan; peut-être aussi est-ce Éléonore qui est désignée par reina dans la pièce de Guilhem de Baux, Gr., 209, 2. Cf. sur tout ceci: F. Bergert, Die von den Trobadors gefeierten Damen, p. 26.
[8] A B N2; les autres mss. contenant la biographie sont I et K, qui proviennent de la même source. La biographie de N2 est publiée dans l'Archiv. f. d. Studium d. n. Sprachen, t. CII (1899), p. 204.
[9] «Il paraît difficile que toutes les pièces qui portent ce nom aient été composées par la même personne.» Hist. Gén. Lang., X, 373, n. 2. La difficulté disparaît, en ne faisant pas commencer trop tôt—et il n'y a aucune raison pour le faire—la carrière poétique de Peire Raimon.
[10] Trovatori d'Italia, p. 14.
[11] Vies, éd. Chabaneau-Anglade, p. 48. Le ms. D, dans la suscription de la chanson Encara·m vai recalivan, appelle Peire Raimon lo Gros; Bertoni, Trovatori d'Italia, p. 14, n. 2.
[12] Chabaneau, Hist. Gén. Lang., X, 340.
[13] Dans sa chanson: Mainta gen fatz meravilhar.
[14] Genealogia comitum Sabaudiae, c. 66; cité par Bertoni, Trovatori d'Italia, p. 8, n. 3.
[15] Rerum ital. Script., VIII, 720, in Bergert, Die... gefeierten Damen, p. 81 sq.
[16] Bergert, Die... gefeierten Damen, p. 81 sq.
[17] Bertoni, Trovatori d'Italia, p. 13.
[18] De fin' amor son tuit mei pensamen, No V de notre édition. M. Bertoni a remarqué que le ms. D (Da), d'origine italienne, attribue deux pièces de Peire Raimon à R. Buvalelli (Pos vei parer; Us novels pensamens). Il est probable que le manuscrit primitif dont s'est servi l'auteur du chansonnier contenait des poésies des deux troubadours; ce n'est pas le seul hasard qui les avait réunies.
[19] Ed. Jeanroy et De Grave, XXVII, XXIX; cf. pp. 161, 204.
[20] Jeanroy, De Grave, Op. laud., p. 204.
[21] Diez, Leben und Werke, p. 92.
[22] Chabaneau, Hist. Gen. Lang., X, 373.
[23] Nostredame, Vies, éd. Chabaneau-Anglade, pp. 48 et 312.
[24] On trouvera, à la fin de notre édition, la pièce du poète valencien Auzias March imitée de Peire Raimon. Voir sur cette imitation: A. Pagès, Auzias March et ses prédécesseurs, p. 286 sq.