CHAPITRE II.
DEUX PETITS BRETONS.
«Chère enfant, disait Mlle Heiger à son élève, reposez-vous donc un peu: vous savez bien que je vous aiderai à faire cette robe ce soir, et vous vous fatiguez par trop, ce matin: il vaudrait bien mieux faire notre promenade accoutumée.
--Oh! chère mademoiselle, encore un quart d'heure, répondit Élisabeth, d'un ton suppliant. C'est justement parce que vous m'aiderez ce soir, que je me dépêche....
MADEMOISELLE HEIGER, souriant.
Voilà qui est curieux, par exemple!
ÉLISABETH.
Mais certainement: grâce à vous je ferai facilement la camisole qu'il m'eût fallu donner à Marthe sans être faite, et elle ne s'en serait jamais tirée, bien sûr.
MADEMOISELLE HEIGER.
Ah! comme l'ambition vient....
ÉLISABETH, riant.
En cousant! Chère mademoiselle, que vous êtes aimable de m'aider dans cette bonne oeuvre!»
Mlle Heiger se pencha vers Élisabeth et l'embrassa tendrement pour toute réponse.
ARMAND, entrant.
«Ah! ah! on s'embrasse ici?
ÉLISABETH.
Pourquoi pas, quand on s'aime.
ARMAND.
C'est très-bien, mais... il ne s'agit pas de ça.
ÉLISABETH.
Oh! mon Dieu! quel air consterné! qu'est-ce qu'il y a, Armand?
ARMAND, soupirant.
Hélas! il y a que nous partons pour Paris après-demain.»
Élisabeth échangea avec son institutrice un regard désolé.
«Déjà! dit-elle. Ah! mon Dieu, comme c'est tôt! Grand'mère ne revient à Paris que pour Noël: mes cousins de Marsy, de même. Nous serons donc seuls à Paris, jusque-là?
MADEMOISELLE HEIGER.
Que voulez-vous, chère petite! votre père a évidemment un besoin sérieux d'y retourner; nous avons, comme consolation, la perspective de visiter les nouveaux boulevards, qui sont, dit-on, magnifiques.
ARMAND.
C'est vrai, mademoiselle, mais je suis comme Élisabeth: j'aimerais mieux rester encore ici très-longtemps. C'est si amusant, la campagne! Je viens à peine de tout arranger dans mon jardin. J'espérais y récolter moi-même les salades d'hiver, et puis voilà mes autres projets dans l'eau.
ÉLISABETH.
Qu'est-ce que tu voulais faire, mon pauvre ami?
ARMAND.
Préparer avec Daniel des piéges à loups, faire une pêche de beaux coquillages pour augmenter ta collection, et enfin, organiser ma bande d'enfants bûcherons.
MADEMOISELLE HEIGER.
Comment! des enfants bûcherons? que voulez-vous dire, Armand?
ARMAND.
Il y a une masse de bois mort dans la forêt de papa, mademoiselle, et j'ai obtenu de lui que Daniel apprît à tous les enfants du village à bien faire des fagots; ça leur permettra de se chauffer tous sans dépenser un sou, et ça nettoiera les bois de papa.
ÉLISABETH, l'embrassant.
«Bon, excellent frère! c'est une charmante idée que tu as eue là.
ARMAND.
Elle est bien simple! mais je me réjouissais de les aider, et cela me fait de la peine de ne pas voir Daniel instruire son «régiment» comme il l'appelle déjà.
--Je suis bien désolée aussi, va, répliqua Élisabeth: j'espérais faire la semaine prochaine les habits d'hiver de la mère Yvonne, et j'ai à peine le temps de faire ceux de la petite Marthe.
ARMAND.
Pauvre Élisabeth! quel malheur que je ne sache pas coudre! j'aurais travaillé aujourd'hui et demain avec toi!
ÉLISABETH.
Merci, Armand, tu es bon....
MADEMOISELLE HEIGER.
Heureusement qu'Élisabeth a quelqu'un qui l'aime tendrement: ce quelqu'un a pris, sans en rien dire, les étoffes destinées à Yvonne et (elle ouvre une armoire) elle a fait les vêtements d'hiver.»
Élisabeth sauta au cou de son institutrice et l'embrassa avec effusion.
«C'est donc pour cela que vous vous en alliez de si bonne heure tous les soirs, dit-elle. Oh! bonne mademoiselle, que je vous aime, que je vous aime! C'est à étouffer de joie, cette surprise!
ARMAND.
Dis donc, Irène... je veux dire Élisabeth, sors-tu bientôt pour te promener?
ÉLISABETH.
Oui, tout de suite (riant), Julien.
--Tu m'appelles bien Irène, répliqua Élisabeth, joyeusement.
--C'est différent, dit Armand, moi je m'étais trompé; je pensais, je ne sais pourquoi, aux petits de Morville.
--Et pourquoi avez-vous l'air si contrarié de cette plaisanterie d'Élisabeth, Armand? dit alors Mlle Heiger.
--Parce que.... Julien de Morville ne me plaît pas... beaucoup, mademoiselle,» répondit Armand en hésitant.
Mlle Heiger se mit à rire.
«Voilà un petit accès d'orgueil, mon pauvre Armand, dit-elle.
--Chère mademoiselle, s'écria Élisabeth, j'ai eu tort, en effet, de plaisanter ainsi; mais franchement Julien est insupportable et je conçois qu'Armand ne veuille pas lui ressembler.--Je n'aimerais pas beaucoup de mon côté, je vous l'avoue, rassembler à Irène.
--Elle est pourtant jolie, dit Mlle Heiger gaiement, et Julien, mon cher Armand, est très-bien.
--Oui, mademoiselle, certainement, répliqua Armand avec vivacité; mais il est toujours occupé de sa personne, de sa toilette, de ses amis élégants, de son lorgnon, de ses timbres, de....
--Assez, assez, s'écria Mlle Heiger, un peu de charité, Armand!
--Moi, dit Élisabeth, je remercie le bon Dieu de ne pas être jolie comme Irène; cela dispose trop à s'occuper de ses toilettes. Celles de Marthe occupent moins....
MADEMOISELLE HEIGER, riant
Et cela vaut mieux.
--Eh bien! dit Mme de Kermadio en entrant dans la salle d'études; ne nous promenons-nous pas aujourd'hui? il faut descendre, en tout cas, mes enfants, car on sait déjà dans le village que nous partons bientôt; tous nos pauvres protégés sont venus pour vous faire leurs adieux, et vous dire combien ils regrettent de vous voir quitter sitôt la campagne.»
On descendit dans la cour et les enfants se virent entourés par une foule d'ouvriers accompagnés de leur famille. Plusieurs de ces bonnes gens avaient les larmes aux yeux.
«C'est donc déjà que vous partez? disait l'un.
--Hélas! qu'on vous a peu vus cette année! disait un autre.
--Monsieur Armand, je n'oublierai pas votre commission, s'écriait un petit garçon.... Je serai si content si je peux trouver ce qui vous fera plaisir!--Mamzelle Élisabeth, disait une bonne femme, mon casaquin va à souhait; vous êtes tout à fait habile, vous n'avez pas affaire à une ingrate, allez!--Vous reviendrez vite, n'est-ce pas? s'écriait une petite fille.
--Dépêchez-vous, disait un bûcheron; le temps nous dure joliment sans vous!
--Je crois bien, reprit-on en choeur, lorsque Kermadio est vide, le village est comme un corps sans âme....
--Merci, merci! disaient les enfants et leur mère; soyez tranquilles, mes bons amis, nous serons de retour ici le plus tôt possible.»
M. de Kermadio arriva alors; sa belle et douce figure était souriante, et il serrait cordialement les mains des rudes travailleurs qui s'empressaient au-devant de lui.
«Ne craignez rien, mes chers amis, leur dit-il, nous reviendrons dans quelques mois, car Kermadio est notre résidence favorite; nous vous aimons tous bien sincèrement et c'est une joie pour nous que d'être vos voisins et vos amis.»
Un cri général s'éleva:
«Vive notre bon Monsieur, vive la bonne madame!
--Et ses excellents enfants, ajouta une bonne femme: ils savent déjà faire le bien comme leurs parents.
--Chut! dit Mme de Kermadio, ne parlons pas de cela, mère Yvonne.
--Eh! j'en parlerai, la bonne Dame, tiens! faut-il pas que la reconnaissance m'étouffe?
--Non, non, dit Mme de Kermadio en riant: mais pour quelques petits services rendus, il ne faut pas se croire....
--QUELQUES... PETITS... services! oh! chère Dame du bon Dieu! peut-on, à ce point, oublier ses bienfaits! Était-ce un petit service que d'avoir réparé ma pauv' chaumière, hein?
--Il le fallait bien, elle tombait en ruines! dit M. de Kermadio, en souriant.
--Bon, et d'un! était-ce un petit service que d'avoir acheté ma vache malade et de m'en avoir rendu une autre, belle et bien portante; ma pauvre vieille vache a crevé chez vous quarante-huit heures après son arrivée, tandis que la vôtre me donne ses huit livres de beurre la semaine; hein! en v'là t'il un, de petit service?
--Allons, allons, mère Yvonne, au lieu de causer du passé, suivez donc Élisabeth qui vous fait signe de venir avec elle,» dit Mme de Kermadio.
«Vive notre bon Monsieur...» (Page 22.)
Mère Yvonne obéit en grommelant: «Petits services! Bons saints du Paradis, ils ne m'empêcheront pas de dire ce que je pense, ah! mais non, da! et je le leur dirai, en face; je me gênerais peut-être pour aimer et vénérer ces bons coeurs-là....»
Le reste se perdit dans l'éloignement, et peu à peu la foule se dispersa, après avoir pris affectueusement congé des châtelains de Kermadio. On sentait de part et d'autre un vrai, un sérieux attachement, et les bons Bretons exprimaient avec effusion leurs regrets du départ, leurs espérances d'un prompt retour.
La famille fit en silence sa promenade accoutumée: chacun regrettait cette belle et paisible campagne où l'on vivait si heureux, si aimé. La mer, qui baignait la plage de Kermadio, faisait entendre son doux et incessant murmure: les grands chênes laissaient pendre leurs branches énormes jusque dans les flots et l'on respirait avec délices la brise du soir.
«Retrouverons-nous cela à Paris? dit Armand à demi-voix.
--Non, dit sa mère en l'embrassant, mais nous y verrons bientôt toute notre chère famille réunie, et ici, nous ne pouvons l'avoir, tu le sais!
--C'est cela qui me console, dit Élisabeth! Cette chère grand'mère! quelle joie de la revoir!
--Oh! oui, dit Armand, à cause de cela je suis enchanté. Jacques et Paul sont comme nous, du reste; ils aiment bien la campagne, mais ils veulent avant tout rejoindre grand'mère!
--Je crois bien! reprit Élisabeth vivement: qui est-ce qui ne l'aimerait pas cette bonne grand'mère, si bonne, si gaie, si spirituelle, si complaisante, si indulgente, si....»
Tout le monde riait en entendant Élisabeth parler avec son animation ordinaire, animation tellement augmentée par son émotion que la respiration lui manqua tout à coup.
«Il faut avouer, dit gaiement Mlle Heiger, que si votre grand'mère ne vous aimait pas, Élisabeth, elle vous ferait un vif chagrin.
--Je crois bien! dit Armand; aussi elle aime joliment Élisabeth, allez, mademoiselle!
--Et toi aussi, s'empressa de dire sa soeur.
--Oui, mais moins, répliqua Armand; et elle a raison; tu vaux mieux que moi.
--Oh! non, Armand! s'écria Élisabeth.
--Si, si! je le sais bien, va! mais je ferai des efforts pour me corriger, sois tranquille. Tiens, je fais rire papa! C'est vrai pourtant ce que je dis là, papa; je deviendrai meilleur.
--Tu prends là une excellente résolution, cher enfant,» répliqua M. de Kermadio, en serrant la main de son fils.
La promenade achevée, chacun alla faire ses préparatifs de départ. Les deux dernières soirées s'écoulèrent calmes et heureuses: Mme de Kermadio, Mlle Heiger et Élisabeth finissaient des vêtements pour les pauvres, tandis qu'on causait gaiement; une partie des veillées se passèrent à écouter une lecture amusante et instructive faite par M. de Kermadio, qui avait un rare talent de lecteur. Armand, lui, faisait des filets à poisson ou dessinait.
Enfin, le jour du départ arriva et tous, le coeur gros, quittèrent Kermadio et prirent le chemin de fer, ne pensant guère qu'ils allaient retrouver en route leurs brillants et vaniteux amis.