CHAPITRE V.

RENDEZ LE BIEN POUR LE MAL.

A leur grande joie, les enfants trouvèrent Mme de Kermadio seule dans le salon.

«Eh bien! mes enfants, quel air consterné, leur dit-elle, vous est-il arrivé quelque accident?

ÉLISABETH.

Non, maman: pas d'accident; mais nous avons eu du chagrin....»

Et en achevant ces mots, le coeur de la pauvre Élisabeth lui manquant, elle fondit en larmes.

«Qu'y a-t-il donc, chère enfant? reprit la mère, en attirant sa fille à ses côtés. Voyons, Armand, toi qui es plus calme, explique-moi ce qui est arrivé, car cela m'inquiète! Élisabeth ne pleure jamais sans motif grave, et toi, mon pauvre enfant, je vois que tu as les larmes aux yeux. Assieds-toi là, et parle.»

Armand ne se le fit pas dire deux fois: il raconta tout d'une haleine ce qui s'était passé aux Tuileries; la froideur d'Irène, l'impertinence de ses amis, la grossièreté de Julien, tout fut dépeint en traits de feu. Élisabeth, qui s'était calmée, compléta le récit.

«Hein, maman, que pensez-vous de ces gens-là?» dit Armand en finissant.

Et il se croisa les bras en regardant sa mère d'un air si formidable, que celle-ci ne put s'empêcher de sourire.

MADAME DE KERMADIO.

Je vais probablement te choquer, Armand, si je dis franchement ce que je pense de ces gens-là?

ARMAND.

Me choquer, vous maman? oh non, jamais, vous le savez bien!

MADAME DE KERMADIO.

Eh bien, Armand, pour te dire toute ma pensée, je les plains, oh! mais de toute mon âme.

Armand resta interdit.

«Je vous comprends, chère maman, s'écria Élisabeth, et je veux faire comme vous.

--Dame! moi aussi, dit Armand en se grattant l'oreille, quoique ce soit très-difficile; car je leur en veux terriblement, savez-vous, maman!

MADAME DE KERMADIO.

Non, mon ami.

ARMAND, surpris.

Comment, non, maman! vous avez mal entendu mes derniers mots; j'ai dit que....

--J'ai très-bien entendu, très-bien compris, dit Mme de Kermadio en souriant, mais je te connais trop bien, mon cher Armand, pour ne pas savoir que tu leur pardonnes du fond du coeur, quoi que tu dises. Voyons, si Julien souffrait et t'appelait à son secours maintenant, irais-tu?

ARMAND, avec élan.

Oh oui! maman, sans hésiter.

MADAME DE KERMADIO.

Tu vois bien, cher petit, que ton coeur pardonne déjà sans se douter de sa générosité. Ne pense plus à cela, crois-moi, et accepte cette petite humiliation comme un bon coeur chrétien doit le faire. Élisabeth a déjà pris son parti là-dessus. Regarde-la plutôt.»

Élisabeth s'était peu à peu consolée pendant que sa mère parlait; elle n'avait pu remarquer sans sourire, l'attitude rageuse, puis repentante de son brave petit frère. Les sourcils d'Armand étaient encore froncés, mais il avait la tête basse et semblait si drôle à voir, partagé entre la colère, la bonté et le regret, que sa soeur n'y put tenir et cacha sa figure dans son mouchoir pour rire tout bas à son aise.

En la regardant, Armand éclata de rire, ce qui permit à Élisabeth d'en faire autant, sans se gêner.

Leur conversation finit gaiement. Le frère et la soeur consolés, organisèrent immédiatement des promenades instructives et amusantes, destinées à leur faire bien connaître Paris. Ils visitèrent les nouvelles magnificences qu'ils n'avaient pas vues, les nouveaux boulevards, le parc Monceaux, le bois de Vincennes, Notre-Dame restaurée, la Sainte-Chapelle: toutes ces intéressantes excursions les menèrent jusqu'au moment où leurs cousins de Marsy arrivèrent à Paris, et un beau matin, ils virent, à leur grande joie, Jacques, Paul, Jeanne et Françoise de Marsy se précipiter dans leurs bras. Cousins et cousines étaient enchantés de se revoir: ils organisèrent des promenades en commun et projetèrent des parties admirables aux Tuileries.

Dès le lendemain, en effet, tous se rendirent à l'allée de Diane, et là on se mit à jouer à cache-cache. C'était d'autant plus amusant qu'il y avait peu de monde ce jour-là: aussi les enfants couraient-ils de tout leur coeur et de toutes leurs forces. Dans une de ses courses, Élisabeth heurta une petite fille qui était assise toute seule à l'écart.

ÉLISABETH.

Pardon, mad... Oh! Irène....

On se mit à jouer à cache-cache... (Page 60.)

IRÈNE, embarrassée.

Ce n'est rien, Élisabeth, vous ne m'avez pas fait mal.

Élisabeth sembla hésiter, rougit un peu, puis se rapprochant d'Irène, elle reprit:

«Pourquoi ne jouez-vous pas, Irène?

--Parce que je suis toute seule! répondit tristement l'élégante.

--Cela vous amuserait-il de jouer avec nous? dit Élisabeth, d'un ton affectueux.

--Oh oui! dit Irène, en baissant la tête, mais je ne sais pas... ce ne serait pas agréable pour....

--Pour qui? dit Élisabeth en souriant.

--Pour vous, dit Irène à voix basse. J'ai été si froide, si impolie pour vous, pauvre Élisabeth, il y a trois semaines; vous devez certainement m'en vouloir.

--Irène, dit Élisabeth, d'un ton sérieux, il y a dans le Pater: «pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés;» je vous en voulais d'abord, mais maintenant je vous pardonne, et de toute mon âme.

--Ah! merci, Élisabeth, s'écria Irène, les larmes aux yeux, c'est bien, c'est beau ce que vous faites et ce que vous dites là: accordez-moi votre amitié, je vous en prie; j'ai tant besoin, je le vois maintenant, de bons conseils et de bons exemples!

--De tout mon coeur, chère Irène, dit Élisabeth en l'embrassant.

--Alors, au lieu de jouer, causons encore un peu, je vous en prie, dit Irène en se rasseyant.

ÉLISABETH, s'asseyant.

Très-volontiers. Voyons, de quoi voulez-vous causer?

IRÈNE.

Racontez moi votre vie; elle doit être plus intéressante que la mienne: vous êtes toujours contente, gaie, en train, tandis que je m'ennuie sans cesse: à quoi cela tient-il?

ÉLISABETH.

J'aime, je suis aimée, et je m'occupe toujours: voilà le secret.

IRÈNE.

Expliquez-moi cela, je vous en prie, chère Élisabeth?

ÉLISABETH.

Je travaille avec mon institutrice, puis je m'occupe avec maman.

IRÈNE, pensive.

C'est une vie très-austère, mais que vous savez rendre agréable.

ÉLISABETH.

Je ne la rends pas agréable, vu qu'elle l'est par elle-même!

IRÈNE.

C'est pourtant bien plus amusant de s'occuper de toilettes et de promenades, de ne travailler que lorsque cela fait plaisir.

ÉLISABETH.

Et cependant vous vous ennuyez sans cesse, tandis que ma vie austère, comme vous l'appelez, m'empêche de jamais m'ennuyer: laquelle vaut mieux?

IRÈNE.

Ah! la vôtre, je le vois, mais il faut du courage pour changer toutes ses habitudes, et... je n'en ai guère.

ÉLISABETH, riant.

On ne peut pas changer tout d'un coup: essayez tout doucement de devenir laborieuse et vous verrez comme vous serez contente; pour commencer, je vais vous donner deux conseils. Oh! je suis terrible quand j'aime quelqu'un, je vous en préviens, et je veux vous changer.

IRÈNE, l'embrassant.

Voyons les conseils?

ÉLISABETH.

A votre place, je penserais souvent à Dieu, et je tâcherais d'être bonne et aimable pour mes parents, pour mon frère et pour ceux qui m'entourent; voulez-vous suivre ce conseil?

IRÈNE.

Il est très-bon: j'essayerai, je vous le promets.

ÉLISABETH.

Très-bien. Et puis, à votre place, moi, je m'occuperais.

IRÈNE.

Ah! voilà le terrible; tout m'ennuie!

ÉLISABETH.

Même le piano, sur lequel vous êtes déjà si forte?

IRÈNE.

Cela moins que le reste.

ÉLISABETH.

C'est un commencement: cultivez votre talent, déjà si beau! perfectionnez-le, étudiez à des heures régulières, chose très-importante: vous verrez que peu à peu, vous vous intéresserez à autre chose et que vous finirez par....

ARMAND, accourant.

Élisabeth, Élisa..., oh! mademoiselle Irène.... (Il salue.)

IRÈNE.

Dites Irène tout court, s'écria la petite fille en lui tendant la main: j'ai demandé pardon à Élisabeth de ma grossièreté, et elle veut bien m'aimer encore.

ARMAND.

J'en suis enchanté, Irène: vous êtes une bonne enfant de convenir de vos torts; cela me raccommode tout à fait avec vous.--Où est Julien?

IRÈNE.

Là-bas, sous les quinconces: il s'ennuie, car il est tout seul et ne sait que faire.

A peine Armand eut-il entendu ces mots qu'il partit comme un trait et alla trouver Julien qui se promenait en bâillant. Le petit de Morville fut agréablement surpris des avances d'Armand et s'y montra très-sensible. Quand les enfants se quittèrent, tous étaient dans le meilleur accord du monde, et lorsque les petits de Kermadio, les yeux brillants de joie, racontèrent à leur mère ce qui s'était passé aux Tuileries, le tendre et long baiser qu'ils reçurent les récompensa amplement de leur généreuse conduite.