La Volupté Vie.

La classique prostitution de jadis n’est plus celle d’aujourd’hui. Ce gros mot de prostitution, laid, banal, s’applique mal, ou plutôt s’appliquait mal à la joliesse mièvre des mousmés. Désormais, son équivalent, dans la langue nipponne, se retrouve et se comprend mieux. Il y a des « femmes du monde » ; il y en a toujours eu, et de haute branche, dans l’Empire du Soleil ; seulement, désormais celles-là, en parlant des autres, disent tout comme en Europe « les filles ».

Le Japon a réalisé pendant des centaines de siècles l’Eden rêvé par les jeunes hommes conquérants, le séjour de délices où toutes les heures sont vouées au spasme. Pourquoi ? Il serait malaisé d’en trouver des raisons psychologiques. Et, non plus, la physiologie n’explique rien. Le tempérament des poupées au sourire perpétuel est plus que modeste. Un Européen, un étranger, ne saurait l’affirmer d’après ses propres expériences, sans songer aux ironiques attitudes de ses maîtresses de passage. Mais les confidences loyales des hommes de la race confirment les apparences.

D’ailleurs la religion ne prêche nullement ce communisme des chairs. Elle n’a pu décider la formation d’un peuple de courtisanes. Le climat ? Il est de genre tempéré ; les froids de l’hiver y sont rigoureux. Quant au motif d’un sol d’abondance, sur lequel la luxuriance des fruits, la profusion naturelle, activeraient des désirs en harmonie avec la vigueur des corps comblés, ce motif se formulerait difficilement : les ressources des terres japonaises, abondantes et variées, n’écrasent pourtant pas l’homme sous la nature.

Reste donc, quelque paradoxal qu’en soit le commentaire, en suffisante explication, le résultat d’une philosophie raisonneuse et raisonnée.

Ainsi que pour son proche voisin, l’Empire du Milieu, la vieillesse de l’Empire du Soleil-Levant est un garant de ses incommensurables méditations à travers le temps. Or, tous deux, à n’en pas douter, avaient, bien avant l’aurore de notre Europe, résolu à leur guise le problème de l’Etre. Leur point de départ, en même temps l’aboutissant de leurs conceptions métaphysiques, est le même. Et, qu’on veuille bien pardonner cette incursion dans les domaines insexuels, à propos de volupté ! L’« être » s’impose, absolu et relatif à la fois, conclurent de chaque côté mandarins et daïmios.

Comment se montrer égal à la fatalité d’exister ? La Chine a choisi l’opium, c’est-à-dire la solution de croire cette fatalité monstrueusement inconsciente, et de la mépriser en refusant d’employer l’activité qu’elle apporte. Le Japon préfère adhérer à une fatalité consciente, et la comprendre éternellement en la renouvelant sans trêve, dans l’action sexuelle.

Mais la transcription de cette acceptation, du domaine de l’idée au royaume des faits, s’est faite sans le moindre ésotérisme. Le peuple du Nippon, certainement enseigné, comprit vite le rôle de la vie, et des affirmations philosophiques de ses prêtres se dégagea pour lui l’évidence assez inébranlable pour asseoir dessus une société :

« Il y a sur terre des hommes et des femmes ; c’est pour que ces hommes jouissent des femmes, et celles-ci des hommes. »

On chercherait vainement la moindre justification de cette hypothèse que l’on sent, partout à travers les siècles, l’origine du Nippon-lupanar. L’origine de cette vocation des mousmés se perd dans la nuit des temps. Des empires ont certainement disparu où elles apportaient leurs gestes d’amour, dans un exode coutumier, des empires qui précédèrent, de longs âges, la gloire d’Alexandrie, cette Alexandrie où l’admirable roman d’Aphrodite nota, avec l’indécision nécessaire, l’existence de ces inconnues d’alors, dans les jardins de la Déesse.

« Il en venait de plus loin encore : des petits êtres menus et lents, dont personne ne savait la langue et qui ressemblaient à des singes jaunes. Leurs yeux s’allongeaient vers les tempes ; leurs cheveux noirs et droits se coiffaient bizarrement. Ces filles restaient toute leur vie timides comme des animaux perdus. Elles connaissaient les mouvements de l’amour mais refusaient le baiser sur la bouche. Entre deux unions passagères, on les voyait jouer entre elles, assises sur leurs petits pieds et s’amuser puérilement. »

Depuis les jours de Chrysis, la timidité des Nipponnes s’est évanouie. Ou plutôt les débauchés d’Alexandrie appréciaient mal leur réserve et leur sérénité. Le calme japonais, avec tout ce qu’il signifie et tout ce qu’il cache, devait être un état d’âme inconnu à l’âme extérieure de la ville cosmopolite. Mais, autant qu’elles faisaient dans les jardins, les mousmés jouent encore entre elles, au milieu des passades, maniant les osselets, et n’accordant à l’étreinte finie ou à celle qui va commencer aucune attitude de repos qui en soulignerait une ridicule importance. Telles elles furent dans le parc d’Alexandrie, telles elles demeurent au Kanagãwa.