Sur Ranavalo.
Paquebot Yang-Tsé, Février 1899. — C’est seulement après une presque demi-journée d’installation à bord ; seulement par le hasard des causeries avec ceux qui y sont, à ce bord, depuis la Réunion, comme Elle ; ce n’est que l’étonnement, rapide mais aussitôt renseigné, de voir occupée la cabine de luxe ; ce seul examen bref, bien juste précisé dans l’accoutumance aux allers et aux retours, qui révèle la passagère royale, Ranavalo. Le gouvernement de France a jugé bon de lui prendre son oisiveté après son pays. Sans doute, il est meilleur juge que l’errant dont la pensée, après des heures en ce voisinage, ne trouve une curiosité de la Houve, suprême « pandjaka », qu’au loisir de l’absinthe plus émeraudée sur la glace plus cailloutée et plus lisse. Cependant, après avoir écouté ceux qui peuvent savoir, il ne paraît pas que l’exil dans l’autre île, à trois jours de Fort-Dauphin, maintenait aux souvenirs des vaincus l’énergie d’une présence lointaine…
Au reste, Ranavalo quitte la Réunion avec joie.
De la hâte brutale parmi laquelle on la fit dévaler les pentes de l’Emyrne, jusqu’à la mer geôlière ; du filanzane, galopé entre les troupes, semées encore presque jusqu’à Tamatave, disparus les quelques-uns que la fortune mena coucher au Palais d’Argent ; des robes et des trésors, perdus entre les haltes et la reprise de la chevauchée, à l’aube, Ranavalo n’a regretté que les robes. Et elle en a commandé beaucoup d’autres à Paris, Paris qu’elle va voir, déjà ivre de sa légende.
Car elle a compris, elle raconte, elle confie au commandant du navire ; aux officiers entourant, goguenards, le capitaine chargé de sa personne, que le président Faure, à qui elle écrivit son désir éperdu, va lui offrir le spectacle de la Ville en Exposition…
Donc le temps est mesuré où elle pourra épuiser ses malles pleines, trop fièrement coquette pour ne point rechanger le trousseau neuf, lorsqu’elle aura mis le pied sur les Champs-Elysées. Les Champs-Elysées, comment cela est-il ? Mais, une allée, conservée dans une forêt de jadis, semblable aux bois d’Emyrne, sans que les fûts s’en dressent plus altiers, et c’est l’allée sur laquelle défilent les cortèges de rois, sur laquelle a roulé le gala du tsar… Ranavalo rêve ; même des larmes du bonheur escompté embuent ses yeux en gouttes de café.
Voici Aden déjà et pas une fois la reine ne s’est mise à table, vêtue comme une autre fois auparavant, depuis le premier repas. Elle mange dans le salon des premières, mais à une table réservée, en retrait de la ligne occupée par les rares passagers.
Elle s’amuserait d’avoir une place au milieu de tous, reconnaissante quand même de cette déférence gardée à sa personne, malgré d’autres lèse-majesté. Car, si elle n’a jamais été qu’une reine fainéante, une « pandjaka » de gaieté, couvrant des Richelieus Houves, il lui reste néanmoins le vif sentiment de son extériorité de souveraine, et la conscience qu’il en doit demeurer immuablement un symbole : faire pour elle ce que l’on ne fait pas pour tous les autres. Humble protocole, protocole de Gérolstein ! A la même table, il faut que siège, en face d’elle, son interprète ou factotum, vague première utilité, peut-être apparenté à la Houve pandjaka, en tous cas pour lequel elle déroge à la solitude du festin royal. Et le troisième convive est une femme de son rang du moins, sa tante.
Cette tante seule occupe l’attention des passagers, les amuse, hélas ! surtout. En vain la reine l’a grondée, en vain, au départ, le général d’infanterie coloniale, avec une discrète fermeté, lui a fait écouter des recommandations : la tante, majestueuse, immense, le regard fixe parmi les bouffissures de peau et sous la crépelure de ses cheveux, différents de la belle chevelure de Ranavalo, la tante s’oublie entre le Bourgogne, le Champagne et le Whisky. Le plus souvent, sa faiblesse ne gêne personne ; seule Ranavalo s’en désole et ne se promène, calme, sur l’arrière, qu’après s’être assurée du profond sommeil de la parente. Mais voici qu’un soir, la mer plate, le repas s’est prolongé dans le salon, et nombre de gens sont encore à table que derrière eux la tante continue de boire. Soudain exaspérée de sa solitude, des gestes et des voix des dîneurs, qui sait ? peut-être crachant la rancœur de vaincue, d’exilée et d’abandonner, que la frêle et mélancolique Ranavalo cache ou ne sent plus, la grosse femme hurle. Or on écoute, par loisir, et parce que Ranavalo n’est pas là. On entend que la tante insulte tous les hommes présents et leur dit son mépris de n’avoir encore été forcée par aucun d’eux. Puis incapable de se lever, elle boit, boit toujours. Ranavalo est accourue ; la tante méconnaît la majesté royale ; on a peine à la coucher et la petite reine désespérée pleure à chaudes larmes le scandale, appuyée contre un bastingage. Le capitaine Bon……, son cavalier servant, celui qui doit la remettre à Marseille au chargé du gouvernement, essaie vainement de l’entraîner, de lui offrir son bras pour une promenade sur le pont.
Quel vraiment gros chagrin ! Car la joie de Ranavalo est précisément de marcher ainsi au bras du capitaine. Et souvent l’officier, dérangé dans son whist, peste contre la timide apparition de la reine qui, sans oser parler, va et vient devant le fumoir, attendant le cher appui et préparant la solennité d’un pas pour son pied menu.
Elle se couche comme un enfant sage. Depuis les craintes de la guerre, de la fuite, de l’exil, elle imagine des sujétions continuelles. Très humble, elle se persuade que seule la bonté du capitaine Bon……oy lui permet des fantaisies et des libertés, et alors, pour ne point le faire punir lui-même par quelque diable méchant et galonné, elle se retire très tôt dans la cabine de luxe, plus près de Paris que la veille, avec la douceur sommeillante d’être plus près encore au matin proche.
Sur la carte, comme tous, elle s’intéresse au point marqué. Mais des professeurs complaisants n’ont pu lui faire comprendre l’échelle des milles. Les explications de distance tournaient dans sa cervelle de femme-enfant. Elle ne compte que par nuits, avant l’éblouissement de Marseille, dans le soleil dont on lui parle. Rien ne l’occupe, hors l’arrivée, hors Marseille pour Paris.
L’enfant royal mange, sans crier, dans l’avant-carré, sous la surveillance d’une nourrice. Ranavalo d’ailleurs n’est point sa mère. Il croît, celui-là, inutilement puisqu’il n’y a plus de trône où le hucher, sélectionné quand même dans un cercle de familles traditionnelles, choyé avec l’aveugle intelligence d’une communauté d’abeilles dispersées.
Et lorsque le Yang-Tsé s’amuse au raz, lorsque Ranavalo haletante de l’écrasant espoir de Paris, se pencha pour voir un messager du président, elle aperçut le préfet accompagné ainsi que pour recevoir le Masque de Fer ou Eyraud, et elle sut que le lendemain, à midi, un autre paquebot l’emporterait en Algérie, encore vers des hommes noirs, encore loin de Paris.
Alors elle défaillit, plus vaincue qu’au Palais d’Argent. En route, à Suez, au premier crépuscule de froidure, elle avait appris la mort du président Faure ; ici, elle adjura son ombre, et pensa qu’un méchant génie avait remplacé le bon chef de jadis… Maintenant elle voudra lui pardonner puisqu’il l’appela ; surtout elle aura eu le temps de comprendre que son titre de « pandjaka » est demeuré toujours une chose grande et terrible pour les Francs ; elle se sera étonnée que la gracieuse chose qu’elle est, ait pu effrayer. Et, désormais consciente que ses caprices d’enfant-reine ont droit du moins à d’autres amusements que ceux ordinaires aux enfants, elle prendra à pleines mains son énorme joujou souhaité, Paris.
FEMMES DU PACIFIQUE
Femmes d’Hawaï.