CHAPITRE XII
L'ignorance des Nobles.—La Croix.—Les écoles et les pédagogues des temps féodaux.—Charlemagne.—Précepteurs gentilshommes.—Les amoureux du gai savoir.—Chevaliers clercs.—Les Sainte-Maure.—Guillaume de Montmorency, proviseur de la Sorbonne.—Gentilshommes estudiants.—Boniface de Castellane.—Au Collège de Navarre.—Bertrand du Guesclin.—La Noblesse et les lettres.—La Renaissance.—La Noblesse et les Arts.—Voltaire et le Pogge.—Mentez, mes amis!
Un autre préjugé contre la Noblesse féodale, c'est son dédain des lettres, son manque absolu d'instruction. Je ne connais pas une époque où ce préjugé revête l'apparence d'une vérité. Le gros argument, c'est que les Nobles signaient leurs chartes d'une croix, comme l'illettré de notre temps; l'argument prouve non leur ignorance, mais celle de l'argumentateur. Aux siècles de foi vive, on signait d'une croix, en regard de son nom écrit par le scribe, parce que la Croix, étant le signe le plus révéré, était la plus haute affirmation de la loyauté du contractant, du témoin, du signataire. En 1224, Renaud, archevêque de Lyon, Zacharie, abbé de la Bénisson-Dieu, Guillaume, abbé de Savigny, Jean, abbé d'Ainay, et plusieurs autres, signent d'une croix une charte de l'Ile-Barbe[103]: qui pourrait en inférer que ces dignitaires ecclesiastiques ne sûssent pas écrire? Voici une charte d'Agobert, évêque de Chartres, que souscrivent dix-neuf chevaliers ou nobles: un seul est indiqué comme illettré[104].
Quand donc les Nobles furent-ils ignorants de parti pris? Est-ce au temps du bon roi Dagobert, où les légendes nous montrent les pâtres et les fils de comtes étudiant ensemble dans les écoles monastiques[105]? Est-ce au temps où Charlemagne, ouvrant des écoles jusque dans ses palais, menaçait les jeunes nobles paresseux de les dégrader de leur rang pour le donner à leurs condisciples non-nobles et studieux? Est-ce aux XIe et XIIe siècles, lorsque les écoles, dans Paris, étaient nombreuses et florissantes[106], lorsque les jeunes nobles recevaient l'instruction dans les écoles des monastères[107], lorsque les jeunes comtes, les jeunes seigneurs apparaissent si fréquemment dans les actes publics avec leur nutricius, leur pédagogue, leur maître de grammaire ou de philosophie, leur précepteur, leur éducateur? Vers 1043, Herbert IV, comte de Vermandois, a pour témoin d'un de ses actes «Wautier, son pédagogue.»[108] En 1066, Ilger est le pédagogue de Robert, fils de Guillaume le conquérant[109]. Raoul le philosophe souscrit une charte d'Alain, comte de Coutances[110]. En 1095, Noël est le précepteur du fils de Guillaume, seigneur de Roulant[111]. En 1104, Guillaume, fils du comte d'Aquitaine, figure dans un titre «avec son pédagogue[112]». En 1107, Savary est dit «ancien précepteur de Geoffroy, comte» de Vendôme[113], et Payen est précepteur d'Amaury Crespin, sire de Champtoceaux[114]. Voici encore Ingomar, grammairien d'Alain de Vitré[115]; en 1119, Ain, précepteur de Foulques, comte d'Anjou, qui fait, à sa prière, une donation[116]; vers 1130, Renaud, grammairien de Geoffroy, fils du dit comte[117]; en 1190, Laurent, précepteur de Jehan de Saint-Médard[118]; vers 1200, Eudes, pédagogue de Jehan, comte d'Eu.[119] Et de quelle considération jouissaient les professeurs! Au commencement du XIIe siècle, Bernard le grammairien souscrit une charte de Guy de Verdun immédiatement avant Hugues, sire de Milly, et Bertrand, sire de Châtenay[120]. Précepteurs, maîtres de philosophie ou de grammaire, étaient parfois eux-mêmes gentilshommes, et non des moins hauts: en 1069, Bérenger le grammairien, Gausbert son frère, et Agnès sa mère, concèdent une donation faite par Hardouin, sire de Maillé[121]; concession qui implique la parenté. Vraiment, l'érudit croit rêver, lorsqu'il entend affirmer que les Nobles affectaient de ne savoir pas écrire; si, du moins, on se contentait de dire qu'ils savaient moins bien manier la plume que l'épée, nous serions près d'être d'accord; mais les preuves documentaires réduisent à néant cette absurde affirmation. Voici le seing manuel d'Hugues, sire de la Ferté, en 1015[122]; celui de Gilbert, seigneur de Chaunai, vers 1050[123]; les signatures de vingt chevaliers angevins, en 1215[124]. Je m'imagine qu'un moine leur tenait la main, comme aussi sans nul doute, en 1186, à Simon de Bresson, chevalier, qui, faisant une donation au monastère de Lugny, en rédigea de sa main la charte[125]. C'étaient les moines qui dictaient leurs poésies à Guillaume III, comte de Poitiers, à Etienne, comte de Blois, à Thibaut, comte de Champagne, aux troubadours, aux Blacas, aux la Barre[126], aux Coucy, à tous les nobles amoureux du gai savoir. Mais, si les gentilshommes se faisaient gloire d'être ignorants, comment expliquer cette charte antérieure à 1050, dans laquelle un d'eux se qualifie en même temps «chevalier et clerc»[127]? Dans une charte par laquelle, en 1057, il affranchit un serf «pour le repos de l'âme de Guillaume de Sainte-Maure, son frère», Gausbert de Sainte-Maure se qualifie «clerc»[128]; et les Sainte-Maure sont un des plus antiques lignages de la chevalerie de France. Vers 1200, Foulques, sire de Tussé, est maître des écoles du diocèse du Mans[129]. En 1220, Baudouin de Gombert se qualifie «chevalier et jurisconsulte»[130]. En 1224, Pierre de Villedavray, frère d'Eudes et de Roger, chevaliers, est «étudiant à Boulogne».[131] Geoffroy d'Escharbot, chevalier, dit dans son testament, en 1283: «Item, je donne et lègue à Jean et Philippe, fils à la Bouteillière, mes cousins, XXV livres pour acheter des livres afin qu'ils puissent étudier en iceux et s'instruire dans les écoles[132].»
Au même temps, le proviseur de la Sorbonne s'appelle Guillaume de Montmorency[133]. En 1368, «Messire Girerd d'Estres, chevalier, seigneur de Banneins», se qualifie «docteur en loix»[134]. En 1382, Guillaume Musnet se dit «compeignon de Jehan et Guy, nepveuz monseigneur le conte de Bloys, estudians à Engiers[135]». Je trouve, en 1391, «Euvrart de Hautelaine, maistre d'eschole d'Anthoyne monsieur, filz du duc de Bourgoingne[136]». Guillaume de Clugny, seigneur de Conforgien, d'extraction chevaleresque, est qualifié dans son épitaphe, en 1386, «noble seigneur et saige, licentié en loix et en décret[137]». Boniface de Castellane, baron d'Allemagne, testant en 1393, laisse «à sa fille des livres de droict, comme un trésor, pour par elle espouser un homme de robe longue, docteur jurisconsulte[138]». Noble homme messire Raymond de Bernard, chevalier, se qualifie en 1394 «docteur en lois[139]». En 1399, «noble et scientificque Raoul de Refuge», d'extraction chevaleresque, est «docteur régent en l'Université d'Angers[140]». En 1469, «noble homme Jehan de Chandemanche, escuyer», fils de René, chevalier, et de noble dame Aliette Courtin, est «escholier estudiant» en la même université[141]. En 1540, «noble personne Jehan de Clèves, fils de deffunt messire Hermand de Clèves, chevalier», est «escolier estudiant en l'université de Paris[142]». Lisez cet «Estat des escoliers du Roy estudians au collège Royal de Champagne dict de Navarre», en 1581[143]; ils sont là trente jeunes gentilshommes, s'instruisant à l'exemple de leurs pères. Quand donc les Nobles ont-ils méprisé l'instruction? On raconte, il est vrai, que Bertrand du Guesclin ne savait pas écrire; mais ce fait est précisément noté comme une singularité, et d'ailleurs il se retourne contre les apôtres de l'instruction à outrance, puisqu'il démontre qu'il n'est pas indispensable de savoir écrire pour devenir un grand citoyen, un grand capitaine, un grand homme et le sauveur de la Patrie.
Comment oser parler de l'ignorance de la Noblesse, lorsque la France lui doit ses premiers poètes, les troubadours, Fortunat, Thibaut de Champagne, Charles d'Orléans, Malherbe; son premier penseur, Abaylard; ses premiers jurisconsultes, Beaumanoir, Navarre, Jehan d'Ibelin, et ce merveilleux cortège de chroniqueurs et d'historiens qui, depuis Grégoire de Tours, forme une partie, non la moins brillante, de sa gloire littéraire? Nos plus anciens documents historiques en langue française sont de la fin du XIIe siècle. Le premier de tous est l'histoire de la cinquième croisade et de la prise de Constantinople, par Geoffroy de Villehardouin, maréchal de Champagne; vient ensuite le compagnon de saint Louis, l'historien de la septième croisade, le bon sire de Joinville; et ces deux chroniqueurs étaient de la plus noble race après celle de nos Rois. Puis c'est Enguerrand de Monstrelet, gentilhomme du comté de Boulogne; Georges Chastelain, issu de la maison de Gavres, ami de Philippe le bon, duc de Bourgogne; Mathieu de Coucy, noble du Hainaut; Jehan de Troyes, fils du grand-maître de l'artillerie de Charles VII; Philippe de Commines, sire d'Argenton; Olivier de la Marche, conseiller du duc de Bourgogne; Guillaume de Marillac, secrétaire du connétable de Bourbon; François de Rabutin, Guillaume de Rochechouart, Martin du Bellay, Hurault de Cheverny, l'amiral de Coligny, François de la Noüe Bras-de-fer, illustre gentilhomme breton, Michel de Castelnau, Claude de la Chastre, maréchal de France, Pierre de l'Estoile, Sully, Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantôme, de Thou, Turenne, Saulx-Tavannes, d'Aubigné, le maréchal de Marillac, Charles de Valois, duc d'Angoulême, le maréchal de Montluc, le comte de Montrésor, et cent autres. Et ce splendide renouveau des arts, des lettres et des sciences, la Renaissance, son nom se peut-il séparer de ceux du Roi-chevalier et des grands seigneurs qui en furent les magnifiques initiateurs, les Montmorency, les Amboise, les Gouffier, les Urfé[144]? «Mentez, mes amis, disait à ses séides le sieur de Voltaire, il en reste toujours quelque chose.» C'était renouvelé du Pogge, à qui l'on signalait de ses mensonges historiques: «Laissez faire, répondit-il, d'ici à trois cents ans tout cela sera vrai.»
Le vandalisme révolutionnaire, héritier du mensonge philosophique, se flattait d'anéantir le prestige de la Noblesse en faisant un autodafé de ses parchemins; puis l'école du mensonge est venue à la rescousse; on peut salir l'histoire, on ne la détruit pas.