CHAPITRE XIX
Appauvrissement forcé.—Crescite et multiplicamini.—Guehedin Chabot.—Les vingt enfants de Claude de Cremeaux.—Les quatorze fils de Gervais Auvé.—Causes de ruine.—Charges du service militaire.—Abdications nobliaires.—L'état de noblesse, obstacle à la fortune.—Les gentilshommes n'étaient exempts d'aucune sorte d'impôts.—Le comte Louis de Frotté.—Les grands pauvres.—Paysans nobles.—Les Braque et les Allard.—Gentilshommes laboureurs.—Rabelais et la Bruyère.—Tout est adieu, tout est à Dieu!
Cet appauvrissement procédait, en partie, du grand nombre d'enfants, qu'il fallait élever, équiper, apaner, ou doter à chaque génération; le patrimoine féodal se morcelait, s'en allait en miettes. Le précepte évangélique, Crescite et multiplicamini, n'étant pas encore lettre morte, telle famille comptait dix, quinze, vingt enfants.[314]
Le pape Urbain IV, en 1263, autorisa les religieuses de N.-D. de Soissons à recevoir, bien que leur nombre fût au complet, Alix de Bernot, jeune fille lettrée, fille d'un chevalier «appauvri par la multitude de ses enfants».[315] En 1392, Charles VI octroie des lettres de rémission à «Guehedin Chabot, chevalier, chargié de femme, de six filz et de troiz filles, poure et misérable personne[316]». Claude de Saint-Georges eut vingt enfants de Marie, sa femme, fille de Claude de Cremeaux d'Entragues et d'Isabeau d'Urfé.[317] Gervais Auvé eut au moins quatorze fils de Guillemette de Vendôme[318]. Un gentilhomme dauphinois, Mr de Vallier, avait sept fils et sept filles vivants, lorsque la pauvreté le força de recourir à un expédient dont je parlerai dans un instant. Mais la multiplicité des rejetons n'était pas l'agent le plus actif de la ruine des Nobles; parmi tant d'enfants, d'ailleurs, il se pouvait qu'un d'eux fît à la guerre ou à la cour quelque merveilleuse fortune, et qu'ensuite il aidât tous les siens à monter; le salut, par cette voie, était problématique; la ruine, par l'exercice même de la noblesse, était à peu près certaine; car, pour une famille qui voyait grandir sa chevance, il y en avait mille qui sombraient fatalement sous les charges du service militaire. Ces charges étaient si lourdes que, le produit des terres ne se trouvant plus en équilibre avec les obligations qu'en comportait la possession, beaucoup de Nobles, notamment en Champagne, préférèrent remettre leurs fiefs aux mains de leurs suzerains, et se dégager ainsi de devoirs qu'il ne leur était plus possible de remplir.[319] «Si les avantages de la Noblesse, écrivait vers 1695 le comte de Boulainvilliers, étaient bornez, par l'idée corrompue que l'on s'en forme aujourd'huy, à la seule jouyssance des privilèges dont elle est en possession, le titre de noblesse ne serait pas un objet bien désirable; on le pourrait au contraire regarder comme un obstacle aux biens de fortune.»[320] Et plus loin, traitant du service de l'arrière-ban, il formulait une déclaration significative et radicalement contraire à l'idée qu'on se forme généralement des privilèges nobiliaires:
«L'obligation où les Nobles étaient autrefois de marcher à l'armée en conséquence de leurs possessions féodales, a été convertie en une obligation personnelle de servir à l'arrière-ban pour la conservation du privilège de l'exemption des tailles, supposant une espèce de partage des charges onéreuses de l'Etat, par lequel l'ordre populaire est soumis à payer les taxes et les impositions, pendant que la Noblesse est obligée de défendre la patrie; mais ce partage est une fiction, puisque les gentilshommes ne sont exempts d'aucune sorte d'impôts.»[321]
«La Noblesse,—écrivait le comte de Frotté dans le canevas de ses Mémoires,—servit personnellement, et en général gratis, pendant longtems; et depuis Louis XIV, sous lequel les armées françaises prirent tout à fait une forme régulière et où l'on assigna des appointemens à tous les officiers, ces appointemens furent toujours les plus faibles de toute l'Europe et très insuffisans pour soutenir la Noblesse au service. En général, la Noblesse française ne calculait pour rien son traitement; elle mangeait, communément, au service du Roy, ses revenus et souvent ses fonds, sauf les gentilshommes qui n'en avoient plus, leurs pères les ayant dissipés, lesquels alors, s'ils obtenoient du service, étoient obligés d'en subsister.»[322]
La Noblesse, dit excellemment Mr G. d'Orcet dans un livre plein de charme et tristement instructif,[323] «la Noblesse payait chèrement les maigres privilèges dont elle jouissait, et n'avait pas comme aujourd'hui le droit de fumer son écusson par de riches mésalliances. Ce monopole si vanté de certains grades subalternes dans l'armée et dans la marine, de certains bénéfices dans les chapitres nobles ou de commanderies dans l'Ordre de Malte, elle devait l'acheter au prix d'une pauvreté éternelle et irrémédiable, et, si c'était dur pour elle, c'était bon pour le pays: les gentilshommes d'autrefois avaient l'âme et l'honneur plus solidement chevillés dans le cœur que les autres.» Plus loin, l'auteur nous fait assister à une de ces navrantes scènes de misère, si communes autrefois, en Auvergne et un peu partout, dans les sphères de la Noblesse militaire, et qui furent l'envers de sa gloire. «Mon père, dit le chevalier de Montgrion, était si pauvre quand il rentra dans son nid d'aigle avec sa croix de chevalier de Saint-Louis! Tous les toîts s'étaient écroulés, les rentes avaient été aliénées, il ne restait plus au château de Montgrion que ce qu'on nommait jadis le vol du chapon. Il se fit construire une chaumière à quelques pas des ruines de son manoir. Nous vécûmes du colombier, du gibier de la montagne et du peu que nous pouvions ensemencer avec une paire de vaches laitières.»[324] Ce tableau de décadence est pris sur le fait; plus d'un preux d'antan s'y fût reconnu, et combien d'humbles paysans n'eussent pas voulu troquer leur position contre celle de ce «cousin du Roi»!
Chorier, parlant des Bouillane et des Richaud, anoblis en 1475 pour un trait de courageux dévouement, dit: «Ce sont de pauvres gentilshommes à qui la noblesse est un obstacle à toute meilleure fortune.» Plus d'un siècle après le temps où l'historien du Dauphiné formulait cette appréciation, en 1788, aux États Généraux de Romans, on vit siéger quatorze Bouillane et vingt-sept Richaud, «la plupart en habit de paysans, portant fièrement de vieilles et longues rapières rongées de rouille.»[325]
«Une tradition, dans la branche des Courtin du Plessis, veut que, dans un tems dont elle ne fixe pas l'époque, vint à Nogent un Courtin (on ne dit point d'où), lequel vit Mr Courtin de la Bourbonnière et luy proposa d'entrer dans les poursuytes qu'il vouloit faire d'une réhabilitation, à quoy Mr de la Bourbonnière ne voulut entendre, la noblesse n'estant alors un advantage si prétieux ny si ambitionné qu'aujourd'huy, parce qu'en le balanceant avec la gehenne dans le genre de vie et les autres charges, dont la sujection à l'arrière-ban n'estoit pas la moindre, on préféroit volontiers la liberté, les sujections et de foibles impôts qu'on envisageoit comme moins onéreux.»[326]
«De toutes les conditions, est-il dit dans les Mémoires du comte de Rochefort, il n'y en a point de si malheureuse que celle d'un gentilhomme.»[327] Les mêmes doléances se retrouvent, comme une antienne de misère, dans la plupart des mémoires de gentilshommes; relisez, par exemple, ceux du maréchal de Montluc et du comte de Montrésor; même lorsqu'ils parviennent à de hauts emplois, que de déboires, d'écœurements, de dépenses ruineuses! Si l'état de noblesse fut un privilège, il faut reconnaître que ce fut un privilège à rebours.
«Il est sans exemple, écrivait un généalogiste, en 1685, qu'aucune famille du Royaume qui fait profession des armes ayt pu longtems soutenir son élévation sans les bienfaicts du Souverain.»[328] La maison de Braque, à laquelle il appliquait cette observation, peut être présentée comme un type d'alternatives de grandeur et d'abaissement; les mêmes vicissitudes se constatent dans l'histoire de la plupart des anciennes familles, et l'histoire que j'écris en fournit plus d'un exemple.
«Le premier titre que l'on trouve de la famille de Braque est de 1009, sous Robert, lequel n'a point de suite jusqu'à un autre de 1144, sous Louys le jeune, qui n'en a point aussy jusqu'à celuy de 1211, sous Philippe-Auguste, qui est suivy jusqu'à présent (1685).»[329]—Arnoul Braque, chevalier, vivant en 1211, époux d'Erimberge de Beaumont, avait été à la croisade avec Mathieu, sire de Montmorency (1189). Cent et quelques années après, les Braque sont bourgeois de Saint-Omer,[330] puis de Paris. Arnoul Braque, fils d'Amaury Braque et de Jehanne de Montmorency, bourgeois de Paris, reçoit en 1339 de Philippe VI des lettres de noblesse.[331] Ses frères et ses fils sont, les uns bourgeois de Paris et changeurs, c'est-à-dire banquiers, les autres maîtres des comptes du duc de Normandie, trésoriers de France, conseillers et maîtres d'hôtel du Roi, trésoriers des guerres, sergents d'armes, écuyers des princes.[332] Nicolas Braque, chevalier, fils aîné de l'anobli ou plutôt du réanobli, «maistre d'hostel du Roy et général conseiller de nostre dict seigneur sur le faict de la guerre», combattit aux côtés de Jean II à Poitiers et fut pris par les Anglais avec son prince; en 1358, pour parfaire sa rançon, qui lui coûta la vente de ses terres, le Roi lui fit don de deux mille deniers d'or. Il fut un des ambassadeurs chargés de négocier la paix avec les Anglais. Le 3 septembre 1387, «Monseigneur Jehan Braque, chevalier, sire de Coursy, maistre de l'hostel des eaux et forestz du Roy nostre sire, et Madame Jehanne de Coursy (Courcy)[333], sa femme, exposent que durant le mariage de Noble homme Monseigneur Nicolas Braque, chevalier, seigneur de Chatillon sur Loing et de Sainct Maurice sur Laveson, père dudict Monseigneur Jehan, avec feue Madame Jehanne la Bouteillière, sa femme, auparavant veuve de Monseigneur Guillaume de Coursy, chevalier, père et mère de ladicte dame Jehanne de Coursy, ils avoient esté obligez de faire quantité de grosse debtes pour soutenir les despenses de plusieurs services que ledict seigneur Nicolas Braque avoit rendus à quatre roys ses maistres.»[334] Les dettes énormes, contractées pour avoir l'honneur de servir son prince et sa patrie, tel est le lot ordinaire du gentilhomme. L'arrière-petite-fille de l'ambassadeur, l'héritière d'un lignage allié aux Courtenay, aux Montmorency, aux Châtillon, aux Coligny, aux Stuart-Aubigny, Jehanne Braque, épouse un marchand de Sens.[335]
«La vie est une révolution continuelle où les uns montent de la pauvreté aux richesses, et les autres descendent des richesses à la pauvreté, n'y ayant rien qui soyt stable au monde; d'où il faut inférer que la Noblesse abattue se peut relever, et celle qui est élevée par la bonne fortune peut aussy tomber dans la décadence.»[336]
Dans les «Faictz de généalogie» articulés devant la Cour des Aides, en 1650, par «Pierre Allard, escuyer, sieur du Fieu, conseiller du Roy, lieutenant particullier assesseur criminel au bailliage et siège présidial de Montbrison, controlleur général des finances en la générallité de Lion, demandeur en entherinement de lettres de reabilitation à noblesse par luy obtenues le 9 aoust 1646.», il est dit «que Pierre Allard et ses descendans sont demeurés à Mezilliac, les descendans de Gabriel Allard à Montvendre en Daulphiné, et Louys Allard se retirast en Forests au lieu de la Grange de Leuvre, y fust marié, vescust noblement, portoit les armes pour le service du Roy, est mort investy des dignitez et quallitez requises à noblesse; que de Louys Allard est issu Denys Allard, ayeul du demandeur, lequel porta les armes quelque temps,[337] et n'ayant pas eu le moien de subvenir à la despence requise et nécessaire pour le maintien de sa noblesse et de celle de ses prédécesseurs, son père ayant laissé de grandes debtes à cause de la despence qu'il avoit faict pour le service du Roy, fust reduict à faire commerce de marchandises, et en iceluy a tousjours vescu et s'est comporté assez honnorablement....»[338]
«La plupart des maisons en France, disait Vigneul de Marville, se font par le négoce ou par l'usure[339]; elles se maintiennent quelque temps par la robe et s'en vont par l'épée. Un seigneur mange son bien à l'armée; ses enfants chargés de dettes défendent le terrain encore quelque temps par les procès; les châteaux deviennent des masures, et leurs descendants labourent la terre.»[340] Nous voyons, en effet, qu'en Provence le dernier rejeton de la très illustre maison de Porcelet, marquis de Maillane et souverains de Morville,—en Berry, des Monchy, qui ont des maréchaux de France, ducs et pairs,—en Auvergne, des Scorailles, dont était la duchesse de Fontanges, avaient quitté l'épée pour la charrue. Chaque province et presque chaque vieille race pourraient citer de ces écroulements.[341] Quelle maison plus illustre que celle de Villiers de l'Isle-Adam, le dernier grand-maître de Rhodes? Au XVIIe siècle, «elle est tombée dans une si grande misère, dit encore Vigneul de Marville, qu'on a vu, ces années dernières, à Troyes en Champagne, l'un des descendants de sa maison réduit à charrier de la pierre pour avoir de quoy nourrir son père... J'ai ouy dire à Mr de la Galissonnière, conseiller d'Etat, que lorsqu'il estoit intendant de Normandye, il avoit trouvé dans la recherche de la Noblesse qu'un des plus anciens gentilshommes de cette province et des plus qualifiés estoit réduit à labourer sa terre pour subsister.»[342] Nous verrons ci-après plus d'un autre exemple de ces décadences cruelles, fatalement terminées par une complète déchéance.
«Une famille élevée vient-elle à décroître, dit Mr le marquis de Belleval, elle roule sans s'arrêter jusqu'au bas de la pente.» Et il cite: les d'Amerval, issus des comtes de Boulogne, et les de Bernard, qui finirent dans la roture; les Gueschard, d'ancienne chevalerie, qui vivaient «dans une chaumière du village dont leurs ancêtres avaient été les maîtres pendant des siècles, et n'avaient d'autre ressource qu'une petite pension que leur faisait une famille jadis alliée à la leur»; les Desforges de Caulières, issus d'Adam des Fourges, écuyer, seigneur de Charville-lès-Givet, vivant au XVe siècle, qui avaient contracté des alliances magnifiques et occupé de grandes charges militaires. «Après avoir mené le plus grand état de maison, le vicomte de Caulières ne laissait à son fils que le souvenir de ses prodigalités et de ses splendeurs. Ce fils, pauvre, épousa sa servante et mourut, laissant treize enfants... Aucun d'eux n'a tenté de s'arracher à l'obscurité qui les envahit.»[343]
«Je pense, dit Rabelais avec philosophie, que plusieurs sont aujourd'huy empereurs, roys, ducs, princes en la terre, lesquels sont descendus de quelques porteurs de rogatons ou de coustrets, comme au rebours plusieurs sont gueux de l'hostière, souffreteux et misérables, lesquels sont descendus de sang et ligne de grands roys et empereurs.»[344]—«Il y a peu de familles dans le monde, dit La Bruyère, qui ne touchent aux plus grands princes par une extrémité, et par l'autre au simple peuple.» Georges Dandin, sermonnant son fils, dans la comédie des Plaideurs, déborde de dédain bourgeois pour la noblesse pauvre:
Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambre.
Combien en as-tu vu, je dis des plus hupés,
A souffler dans leurs doigts dans ma cour occupés,
Le manteau sur le nez ou la main dans la poche,
Enfin, pour se chauffer, venir tourner ma broche?
Voilà comme on les traite!......
Si l'on écrit jamais une histoire du paupérisme, il y faudra faire une large place à la Noblesse, la place d'honneur. Déchoir ainsi, pour avoir sacrifié tout à son Dieu dans les guerres saintes, à son Roi dans les guerres civiles, à sa Patrie dans les guerres nationales, à ses croyances, à ses traditions, au devoir et au prestige de sa classe, ce n'était pas perdre sa noblesse, c'était l'affirmer, la rehausser même, et ce serait une ingratitude ignoble, une criminelle sottise que de marquer d'une tare les races ainsi tombées. Heu! fuimus Troës! pouvaient-elles dire sur les ruines de leur grandeur; et comme on comprend bien, après ce tableau de misère, cette devise de résignation inscrite sous le blason d'une ancienne tapisserie: Tout est adieu, tout est à Dieu![345]
CHAPITRE XX
A l'aventure.—Un varlet devenu roi.—Fortunes extraordinaires.—Guillaume Coquillart.—Chevaliers anoblis.—Valet cordonnier devenant grand trésorier.—Balthazar Pina et Jean le Blanc.—Coup de balai de la Vérité.—Déclaration de Louis XVIII en 1800.—Noblesse militaire.—Fraternité du loyalisme et du patriotisme.—Comment jadis on s'anoblissait soi-même.—Mesure paternelle.
Au moyen âge, les jeunes gentilshommes à l'escarcelle légère partaient à l'aventure, avec l'espoir de faire quelque merveilleuse fortune à la guerre ou dans les cours, d'énamourer et d'épouser quelque gente princesse aux cheveux d'or et aux yeux pers, comme dans les romans de chevalerie. La chronique des temps féodaux fournit maints exemples de ces élévations prodigieuses. Baudry le Teutonique, étant venu à la cour de Richard II, duc de Normandie, «suivant l'usage des anciens chevaliers, qui alloient, partout où se faisoit la guerre, offrir leurs services aux souverains», reçut de la munificence de ce prince des domaines considérables et fut l'auteur de l'illustre maison normande de Courcy.[346] Un «varlet» du comte de Poitou, Guy de Lusignan, était devenu roi de Jérusalem.[347] L'histoire des croisades, en regard de trop nombreuses ruines, relate çà et là d'autres fortunes extraordinaires.[348] C'était à qui se rangerait sous la bannière des princes renommés par leur inclination à récompenser les prouesses par des libéralités «tant d'or que d'argent, dit Froissart, car c'est le métal par quoy on acquiert l'amour des gentilshommes et des povres bachelliers.»[349] Ce chroniqueur de la chevalerie nous apprend que le rêve de tout écuyer était de faire, sur le champ de bataille, quelque grand prisonnier, dont l'énorme rançon lui servît à chausser les éperons de chevalier. Oudard de Renti, ayant fait prisonnier un chevalier anglais, «le rançonna bien et grant». Quand partit le sire de Barclay, fait prisonnier par un écuyer picard, «il paya six mille nobles d'or, et devint le dict escuier chevallier, pour le grant profict qu'il eut de son prisonnier.»[350] Guillaume Coquillart fait ainsi parler «les armes»:
Fay-je pas ung simple escuier,
S'il scet bien les armes conduyre,
Tout incontinent chevalier
Que chascun l'appelle messire?[351]
Les non-nobles eux-mêmes faisaient à la guerre de splendides fortunes, comme ces deux frères, l'un et l'autre parvenus au rang de chevaliers lorsque le duc de Bourbon, en 1334, les anoblit en leur donnant par surcroît son nom et ses armes;[352] preuve éclatante que sous «l'ancien régime», il n'était pas nécessaire d'être de noblesse pour sortir de la foule par le chemin de l'honneur. C'est un point d'histoire sociale à toucher incidemment, à cette fin de donner le coup de balai de la Vérité, de la Justice aux préjugés, aux mensonges accumulés par certaine école pour masquer aux yeux du peuple les bienfaisantes splendeurs de la Monarchie traditionnelle.
Voici, en 1427, «Pierre Baille, qui avoit esté vallet cordouanier à Paris, et puis fut sergent à verge, et puis recepveur de Paris, et lors estoit grand trésorier du Mayne.»[353] Plus tard, voici «le fils d'un pauvre boullanger, et frère d'un boullanger, devenu chef de la régie des Aydes, riche et considéré, le plus grand travailleur des fermes.»[354] Balthazar Pina, de simple soldat, arriva par sa bravoure au grade de capitaine et fut anobli en 1591; son arrière-petit-fils fut créé marquis de Saint-Didier.[355] Jean le Blanc, de simple gendarme dans la compagnie du connétable de Lesdiguières, devint capitaine de ses gardes, fut anobli en 1602 et reçut pour armoiries un semé de piques d'or en champ d'azur, avec cette belle devise: L'honneur guide mes pas. Un de ses deux fils épousa Geneviève d'Agoult, d'une des plus illustres maisons de la Provence.[356] Hector Caton, major au régiment de Lorraine dès 1636, fut anobli en 1645 pour sa valeur éprouvée.[357] Faut-il rappeler que le chevalier Paul, lieutenant-général et vice-amiral de France sous Louis XIII, était fils d'une blanchisseuse; Fabert, maréchal de France sous Louis XIV, fils d'un typographe; Catinat, maréchal de France, et Duguay-Trouin, fils de bourgeois; Saint-Hilaire, lieutenant-général sous Turenne, fils d'un savetier; Chevert, lieutenant-général sous Louis XV, fils d'un bedeau?
«Voulant, déclarait Louis XVIII en 1800, assurer à la profession des armes, véritable origine de la Noblesse, toute la considération qui lui est due et que l'esprit national y attache, j'abolirai les deux règlements aussi injustes qu'impolitiques, dont l'un affectait à la naissance les places d'officiers, et l'autre confinait dans le grade de lieutenant le soldat que son mérite seul y avait élevé; car je n'oublie pas que parmi les Condé, les Turenne, les Luxembourg, la Monarchie a produit des Fabert, des Catinat, des Chevert, et que la révolution même lui en donnera de nouveaux, non moins propres à illustrer ses armes.»[358]
Louis XVIII condamnait des règlements «aussi injustes qu'impolitiques», innovés, sous le règne de son infortuné frère, par un ministre de la guerre plus zélé qu'habile, et qui mettaient à néant le sage édit de 1750, portant création d'une noblesse militaire, ouverte à tous les services; on peut dire que ce fut la seule injustice que Louis XVI sanctionna de sa signature; mais il en appert sans conteste qu'auparavant tous les grades étaient à la portée du mérite. En effet, dans les fastes des régiments d'autrefois, on voit les officiers de fortune, dans la noble fraternité du loyalisme et du patriotisme, marcher côte à côte avec les gentilshommes de vieille roche; les noms obscurs confondus avec les plus éclatants, et tous les officiers, patriciens ou non, ne connaissant d'autre rivalité que l'émulation de l'héroïsme.[359] Cette chevaleresque émulation entre nobles et bourgeois, notre temps l'a revue dans la douloureuse guerre de 1870, et c'est d'un heureux augure pour la réconciliation si désirable des classes, pour l'avenir de la société française, pour la restauration de notre commune patrie.
Jusque vers le milieu du XIVe siècle, on s'anoblissait soi-même, par la profession des armes; militia nobilitat était un axiome courant;[360] preuve nouvelle que la Noblesse n'était pas un corps exclusif et fermé. Au demeurant, la mesure de n'admettre que le moins possible de non-nobles dans les grades était une mesure paternelle: c'était pour ne pas surcharger le peuple par suite d'exemptions d'impôts; car autant de non-nobles dans les grades, autant d'exempts, autant d'aggravations de charges pour la masse des contribuables, et les villes étaient les premières à réclamer contre la multiplicité des exemptions. Ce fut pour ce motif que Louis XIV supprima l'une des deux compagnies de cent gentilshommes, et Louis XV celle qui restait, «pour diminuer d'autant les privilèges, qui sont toujours à la charge de nos sujets».[361]