CHAPITRE XV

Les Communes à Bouvines.—Les légions bourgeoises à la Croisade.—Le privilège de Noblesse était conciliable avec le privilège de bourgeoisie.—Chevaliers et damoiseaux bourgeois.—Les bourgeois de Jérusalem.—Louis VI et les maïeurs des bonnes villes.—Lettres de noblesse et lettres de bourgeoisie.—Tournoi des bourgeois de Tournay en 1331.—Le seigneur Carrige.—Gentilhomme cordonnier.—Noble marchand.—Noble et puissant seigneur, fils de bourgeois.

Quand on connaît la composition mixte de la bourgeoisie dans les temps féodaux, on conçoit que le mérite de certains actes chevaleresques,—comme l'héroïsme des «communes» à Bouvines[209] et la présence des légions de plusieurs villes à la seconde croisade de saint Louis[210],—ne saurait sans témérité, sans risque d'injustice, être exclusivement imputé à la catégorie non-noble des bourgeois, comme l'ont fait des historiens âpres à scinder historiquement la France en deux éléments inconciliables, en deux camps ennemis. La bourgeoisie avait ses membres d'origine noble, comme la noblesse avait ses membres d'origine bourgeoise, les anoblis, dont la part d'honneur et de gloire se confond, en l'accroissant, dans le rayonnement séculaire de l'aristocratie.

Comment douter de la conciliabilité du privilège de noblesse avec le privilège de bourgeoisie, lorsqu'on voit, dans des lettres de Louis VI, en 1126, Richard des Costes qualifié simultanément écuyer et bourgeois[211]; «Jobert Mahauz, écuyer, bourgeois de Samois», en 1265[212]; «Robert de Loines le viel, escuier, bourgois de Beaugency», en 1353[213]; vers le même temps, Jehan Croupet, écuyer, bourgeois de la Ferté-Bernard[214]; «noble homme Jehan de Villette, damoiseau, bourgeois de Besançon, père de vénérable et discret maître Pierre de Villette, licentié en lois, damoiseau et bourgeois de Besançon[215]»; en 1437, le «testament de noble homme Hugues Baudet, damoiseau, bourgeois de Villefranche, publié à requeste de messire Jehan Baudet, chevalier, bourgeois et habitant de Villefranche[216]»; en 1457, Ponce Baudoche, chevalier, bourgeois de Metz[217]; en 1506, le testament de «Guillaume Mouchet, escuier, citoien de Besançon[218]»? Je pourrais multiplier à l'infini les citations probantes[219]; je n'ajouterai que cette observation: les coutumes du royaume de Jérusalem étaient calquées sur celles du royaume de France; or «les bourgeois de Jérusalem pouvaient être en même temps hommes ou barons du Roi, et par conséquent appartenir à des familles nobles[220]

Ces prémisses acquises, on n'a plus de surprise lorsqu'on voit armer chevaliers en 1187 une fournée de cinquante bourgeois[221]; Louis VI conférer aux maïeurs des bonnes villes les insignes de la chevalerie; Philippe-Auguste, avant de partir pour la croisade, instituer par son testament six bourgeois de Paris les gérants de sa fortune et de ses domaines, et les exécuteurs de ses volontés dernières en cas de mort[222]; Foulques de Sens, bourgeois de Troyes en 1236, appeler une de ses filles «Comtesse»[223]; les bourgeois du Roi,—car le Roi octroyait des lettres de bourgeoisie[224] comme des lettres de noblesse,—assimilés aux Nobles[225]; trente-et-un bourgeois de Tournay, en 1331, «emprindre de faire une très noble et belle feste de trente et ung roys pour jouster... et avoient faict une banière et penons de trompe des armes des 31 dessusdictz;» et, parmi ces bourgeois aux blasons chevaleresques, figurent Jehan de Sainte-Aldegonde, Andrieu de Lor, Guillaume de Bauffremez, etc.[226] On n'est plus étonné de voir, en 1271, un bourgeois de Cahors envoyer en son lieu à l'ost de Foix un damoiseau; un bourgeois de Castel-Sarrazin envoyer «pour li ung chevallier et trois damoiseaux[227]»; des bourgeois, des échevins qualifiés messire, dominus[228]; Jacques d'Urfé, bailli de Forez, homologuant en 1573 un contrat d'acquêt fait par «honnorable homme Noël Carrige, bourgeoys et marchant de Roanne», l'appeler, dans le corps de l'acte, «le seigneur Carrige»[229]; les bourgeois coutumièrement qualifiés «Sire»[230], à l'égal des plus hauts seigneurs[231] et du Roi même; quelquefois, exempts des tailles[232], à l'instar des gentilshommes, et ayant le droit de recevoir la ceinture de chevalerie de la main des barons et des prélats, sans le placet du Roi[233]; employant, dans les actes, comme les personnages les plus relevés, la formule «de nostre certaine science[234]»; Henri III, en 1579, permettant aux bourgeois des villes franches de prendre à l'avenir la qualité de nobles[235]; des argentiers, des changeurs, bourgeois de Paris, munir leurs quittances de sceaux chargés d'un écu chevaleresque, penché, heaumé, avec un cimier et, pour tenants, des anges ou des damoiselles, comme le scel de Geoffroy Marcel en 1366[236], et celui de Charles Poupart en 1393[237]; il n'est pas jusqu'au cordonnier du Roi, qui, en 1398, ne timbrât son écu penché d'un heaume de chevalier[238]. Voici, en 1435, un marchand de Condrieu, Louis Chapuys, qualifié «noble homme»[239], et, en 1642, un élu de Roanne, fils d'un notaire et bourgeois de cette ville, qualifié «noble et puissant seigneur Guy de Chastelus[240]». On peut tenir pour certain que la plupart de ces qualifications nobiliaires, en désaccord avec la position plus ou moins modeste de ceux qui les reçoivent dans les actes, sont l'affirmation d'une situation antérieurement plus relevée, notoire, et généralement d'une extraction noble.

CHAPITRE XVI

Concorde sociale.—Esprit de réciprocité.—Fusion prospère.—Jeanne Braque, femme d'un marchand.—Le sire de Montmorency et le drapier Fouchard.—Rapports entre inégaux.—Les Nobles dans la vie publique.—Édiles chevaleresques.—Chevaliers fils de bourgeois.—Nobles vilains.—Nobles manants.—Règne de la courtoisie.—Jeanne d'Arc et son compère.—Le duc de Rohan et Monsieur d'Assas.

Il n'est pas contestable que l'agrégation des gentilshommes à la bourgeoisie était plus profitable à la concorde sociale, au bien des cités et de l'État, que la scission des classes et leur isolement empreint d'inimitié. Des rapports nécessaires de la vie commune découlaient naturellement le respect mutuel, l'estime, la réciprocité, la sympathie, l'affection entre nobles et bourgeois, et cette fusion prospère aboutissait fréquemment à des alliances qui, dans notre temps de fausse démocratie, feraient crier au scandale. Je ne parle pas de telle veuve d'un chevalier de l'ordre du Roi épousant, en 1581, un marchand boucher[241], ni de tels gentilshommes dénués, mariés à d'honnêtes bourgeoises et vivotant obscurément sur quelque maigre lopin[242]; mais lisez cette épitaphe de 1568: «Cy devant gist noble femme Jehane Braque, originaire de Montargis, en son vivant dame de Puyseux et Chastillon sur Loing, et femme d'honorable homme Paschal Perret, marchant de la ville de Sens[243].» Cette femme d'un marchand, c'était l'arrière-petite-fille de «noble et puissant seigneur monseigneur Jehan Braque, chevalier, seigneur de Sainct Morise sur Laveson, Chastillon sur Loing et aultres lieux, maistre du scel du Roy,» et conseiller du duc d'Orléans[244]. En 1365, Jehanne, fille de Nicolas le Mire, faiseur d'armes et bourgeois de Paris, est mariée à Etienne Braque, trésorier de France, cousin-germain de messire Nicolas Braque, chevalier, époux de Jeanne la Bouteillère de Senlis[245]. En 1205, Robert de Saint-Martin, bourgeois du Mans, est le second époux d'Agnès, veuve de Jean de Souvré, chevalier[246]. Au début du XVe siècle, tel bourgeois marie ses filles aux plus grands seigneurs du royaume[247].

Dans les actes de la vie privée aussi bien que de la vie publique, des bourgeois, des marchands figurent côte à côte avec de hauts gentilshommes; c'est ainsi que, vers 1141, Nicolas Fouchard, marchand de draps, est, avec Mathieu de Montmorency et d'autres puissants seigneurs, témoin d'une donation pie faite par le comte de Meulan[248]. Ces rapports entre inégaux, possibles dans une société où la hiérarchie assure à chacun la plénitude de sa dignité propre, ne le sont plus dans un monde en confusion où le respect revêt l'apparence de l'abaissement.

Sous le régime féodal, loin de se cantonner dans les châteaux, les Nobles prenaient une part active à la vie publique; on les rencontre dans tous les conseils, auprès du Roi, des comtes[249], des évêques[250], et ils s'honoraient de briguer les charges d'édilité. Vibert de la Barre, d'illustre lignage, échevin d'Eu en 1202, fut ensuite maire de cette ville.[251] Etienne Boileau, prévôt des marchands de Paris en 1249, était chevalier et noble de race.[252] On trouve en 1259 des maires de l'extraction la plus haute,[253] et il suffit de jeter les yeux sur l'histoire d'une ville pour constater que les maïeurs et les échevins, aux XIIe et XIIIe siècles, «estoient tous d'ung lignaige», comme dit Froissart.[254] Le maire de Poitiers se qualifiait «premier baron du Poitou»,[255] et, encore en 1697, il fallait être gentilhomme pour être premier échevin de Caen[256]. La participation des Nobles à l'administration des villes fut même antérieure à l'organisation de la féodalité, puisque d'un capitulaire de Lothaire il appert qu'au IXe siècle il fallait être noble pour être «scabin»[257].

La qualité de «bourgeois» était donc bien loin, sous la féodalité, de constituer une infériorité blessante; on voit des chevaliers, seigneurs de fiefs, qui sont dits fils de bourgeois[258]; et surtout, il faut le noter au passage, on ne prenait pas encore en mauvaise part tels vocables auxquels la suite des temps devait attacher un sens de mépris. Les meilleurs gentilshommes portaient, comme sobriquet ou même comme nom, les mots de «vilain» et de «manant». Sans parler des Vilain, ramage de l'illustre maison de Gand, voici, au XIIe siècle, «Villain de Nuillé, chevalier»,[259] et Jean Grosvilain, gentilhomme de Bourgogne;[260] en 1249, «Hervé dit Grosvillein, écuyer»;[261] en 1252, Georges Blanc vilain, chevalier.[262] Les nobles damoiselles s'attribuaient le surnom de «Vilaine»,[263] qui certes, en ce temps-là, n'avait rien de blessant, pas même pour la coquetterie féminine. Au XIe siècle, Girard le Manant est un des chevaliers du comte d'Anjou,[264] et «Monseigneur Robert le Manant, chevalier», est à la croisade en 1242.[265] En 1557, «Philippes Vigier, escuyer, seigneur de Rocheblon en la seneschaussée de Montmorillon, a déclaré estre exempt (de l'arrière-ban), parce qu'il est manant et habitant de la ville de Paris.»[266]

L'enchevêtrement des droits féodaux aidait encore à entretenir la courtoisie; tel seigneur, par suite du morcellement des fiefs, devait lui-même l'hommage à son vassal, d'une condition inférieure à la sienne; par exemple, René Gaudin, sieur de la Fontaine et du lieu seigneurial de Montguyon, rendant aveu à «hault et puissant seigneur messire Guy du Bellay, chevalier, seigneur de la Courbe-Raguin, Soulgé-le-Courtin et la Salle,» lui dit: «Sensuyt la desclaration du fief que je tiens de vous et le nom de mes hommes... Et premièrement, vous, mon seigneur, estes mon homme de foy et hommage simple pour rayson de vostre herbergement du dict Soulgé le Courtin[267]...»

La courtoisie, en effet, était, après la Religion, le grand lien social, et comme la préface de l'estime, de la confiance et de l'affection, entre nobles et bourgeois. Une des plus grandes dames de Bourgogne, Jehanne d'Arc, veuve d'Eudes de Saulx, chevalier, sire de Vantoux, dit en 1383 dans son testament: «Je institue mes exécuteurs... mon très cher et féal amy et compère Symon le Germenet, bourgeois de Dijon[268].» En 1449, un grand seigneur, Raymond d'Ortafa, écrivant à un bourgeois de Perpignan, l'appelle «Très honoré et cher frère[269]». Le gracieux mot de «courtoisie», naguère encore si français, ne résonne, dans ce pays défrancisé par la révolution et la juiverie, que comme un terme archaïque, du temps où le duc de Rohan, de race princière, écrivant à un simple gentilhomme, Mr d'Assas, terminait ses lettres par ces mots: «Je vous baise les mains et suys vostre affectionné[270]