I

Un soir d'octobre, vers quatre heures, une dame vêtue de noir et exactement voilée, montait lentement la rue Caulaincourt, qui contourne le côté ouest de la butte Montmartre.

Parvenue à hauteur de la rue Fontaine-du-But, elle gravit la pente rapide qui conduit au sommet de la colline. Là, elle s'arrêta et parut hésiter.

A sa droite, juchée sur un remblai d'où elle dominait tout Paris, se dressait la villa Girardon.

A sa gauche s'élevait une riante habitation, à demi cachée par un rideau de verdure.

L'étrangère se décida enfin; elle se dirigea vers la porte de la maisonnette et sonna. On entendit crier le sable des allées et une femme vint ouvrir.

—Mme Verdalle, s'il vous plaît?

—Ce n'est pas ici, madame.

—Comment, repartit vivement l'inconnue, ce n'est pas ici que demeure Mme Verdalle... qui tient une pension de famille...

—Vous voulez parler de l'ancienne propriétaire, sans doute, dit la servante, la pauvre dame est morte, il y a tantôt deux ans et c'est mon maître, un artiste du Palais-Royal, M. Vertellier, qui a acheté la maison... et qui y demeure...

—Je vous remercie, balbutia la dame en noir dont la voix s'étranglait, je vous remercie... et je vous demande pardon de vous avoir dérangée...

—Y a pas d'offense! fit la servante, en refermant la porte.

De son même pas accablé et pesant, l'inconnue reprit le chemin qu'elle venait de parcourir, mais, arrivée à la rue Caulaincourt, ses forces parurent l'abandonner et elle se laissa tomber sur un banc. Elle resta là, comme abîmée dans une muette douleur, la poitrine soulevée par les sanglots qui l'oppressaient.

Dans le lointain se faisaient entendre, atténués par la distance, les sons criards de l'orchestre du Moulin de la Galette. Au bout de la voie large et plantée d'arbres on apercevait, en dépit de l'obscurité naissante de la nuit qui tombait lentement, le sommet des monuments du cimetière Montmartre et plus loin encore la grande cité des vivants allumait ses milliers de feux, aux pieds de la cité des morts, noire et muette.

Il y a quelque douceur dans la contemplation de ce grand spectacle quand on a la certitude d'être attendu sur quelque point de cet océan de maisons, dans une demeure riche ou pauvre, où brille une de ces lumières sans nombre, car alors on sait où reposer sa tête...

Mais quitter cet horizon de tombes pour rentrer dans Paris, quand on n'a rien à soi dans la ville animée... à quoi bon?

C'était là sans doute le sujet des tristes réflexions de l'inconnue, car elle laissa tomber sa tête avec un mouvement de découragement et de désespoir, sur son bras appuyé au dossier du banc...

Tout à coup une voix retentit à son oreille:

—Vous souffrez, madame?

La dame noire releva brusquement la tête.

Près d'elle venait de s'asseoir un jeune homme d'une mise irréprochable, quoique modeste, et dont le visage très doux exprimait une compassion sincère.

—Monsieur... monsieur! balbutia l'étrangère avec un geste d'effroi.

—Remettez-vous, madame, je vous en prie, repartit le jeune homme, et n'ayez crainte... Depuis un instant je vous observe et, si j'ai pris la liberté de vous adresser la parole, c'est que j'ai acquis la certitude que vous souffriez... Permettez-moi donc de vous demander si je puis vous être utile en quelque chose...

Le ton discret et poli de son interlocuteur parut inspirer un peu de confiance à la jeune femme. Néanmoins elle secoua la tête et répondit:

—Hélas! monsieur, vous ne pouvez rien pour moi!

—La nuit tombe, repartit le jeune homme, vous êtes sinon malade... du moins fatiguée... permettez-moi au moins, si vous n'êtes pas du quartier, de vous remettre sur votre route et de vous accompagner à votre porte.

—Je ne vais nulle part! soupira l'étrangère.

Le jeune homme eut un geste d'étonnement. Il se tut un instant et considéra curieusement son étrange voisine.

Un voile épais, une capeline noire rendaient du côté du visage toute investigation impossible. Les mains, gantées de noir, étaient trop petites pour appartenir à une femme du peuple. D'ailleurs, la voix de l'inconnue et son langage avaient déjà révélé en elle une personne cultivée. La coupe et l'étoffe de la robe ne marquaient rien que la pauvreté. Quant aux pieds, ils dépassaient à peine le bord de la robe et il n'était donc pas possible de porter un jugement sur la façon dont ils étaient chaussés.

La bizarrerie de la réponse que lui avait faite l'inconnue ne fit qu'augmenter la curiosité du jeune homme.

—Enfin, reprit-il, vous ne comptez pas passer la nuit sur ce banc?

—Monsieur, dit tout à coup la dame qui parut avoir pris un grand parti, puisque vous voulez bien insister, je vais vous répondre... Je n'ai aucune raison de vous tromper et d'ailleurs le mensonge est antipathique à ma nature... Je suis tout simplement ce qu'on appelle en allemand Heimathlos, c'est-à-dire de ces gens sans patrie, sans famille, sans nom, que ballotte à droite et à gauche la destinée, toujours muette sur les desseins qu'elle a pu former, en vouant au malheur de pauvres humains qui n'avaient point demandé à naître. Que je m'appelle Clémentine ou Julie... peu importe... Mon véritable nom ne vous apprendrait rien... Je suis aujourd'hui sans ressource aucune. Il me restait un seul espoir... qui vient de m'être enlevé tout à l'heure... Une dame qui jadis connut ma famille, qui m'a, à une certaine époque de mon enfance, un peu servi de mère pouvait venir à mon secours. Je viens d'apprendre qu'elle repose depuis deux ans là-bas... au cimetière. Vous savez tout ce que je puis vous dire...

L'étrangeté de cette déclaration, faite dans une langue irréprochable et avec toute la grâce d'une personne distinguée, quoique l'inconnue confessât naïvement n'avoir ni nom, ni naissance, plut au jeune homme, autant que lui aurait déplu la classique histoire de toutes les aventurières, qui se résume à dire:

—Je suis Mme de X... J'ai dû me séparer d'un mari brutal et jaloux qui me maltraitait. Jeune, ne pouvant me suffire par le travail, auquel ma naissance ne m'avait pas destinée, j'ai trouvé d'abord dans l'amour d'un homme généreux un appui passager que les rigueurs de sa famille m'ont fait perdre, etc., etc...

Et ce refrain:

—Je cherche un cœur... et quelqu'un qui me mette dans mes meubles!...

—Madame, dit-il avec une douceur affectueuse, il y a plus d'une similitude entre votre sort et le mien. Je ne suis point Heimathlos, il est vrai... Je m'appelle Raymond Darcy et je possède un état civil en règle... mais je suis, pour le reste, aussi déshérité que vous, de telle sorte que je vous plains et que je vous supplie d'accepter, sans scrupule et sans appréhension, l'aide provisoire et désintéressée qu'un honnête homme vous offre... Il fait tout à fait nuit... Vous avez froid... Vous avez faim peut-être?

—Merci de la compassion que vous montrez à une pauvre femme découragée et exténuée, et, faut-il l'avouer? n'ayant ni dormi, ni mangé depuis quinze heures... Mais un peu de pain est tout ce que je veux prendre... Seriez-vous assez bon pour m'en procurer?... Avec cela et un verre d'eau, je serai tout à fait mieux...

—Mais pas du tout, reprit Raymond, c'est l'heure où moi-même je vais prendre mon repas... Et je dînerais mal en songeant au triste souper que vous souhaitez faire... Voyons, ayez un peu de confiance en moi... Acceptez mon bras... Oh! je ne vous conduirai pas dans un grand restaurant tout doré, mais dans une humble gargote, telle que peut la choisir un pauvre employé à deux mille francs par an...

La dame noire sourit à travers ses pleurs et elle fut sans doute subjuguée par l'accent plein de franchise de son interlocuteur, car, sans répondre, elle se leva et appuya son bras sur celui de Raymond.

—Je suis content de vous voir enfin raisonnable! dit le jeune homme.

Un instant après, ils étaient attablés tous les deux au fond de la salle commune d'un petit restaurant de la rue Lepic.

Raymond fit les honneurs de son maigre dîner à la pauvre affamée qui mangea, tête baissée, après avoir à demi relevé son voile.

Toutefois, en enlevant ses gants, au moment de s'asseoir, elle avait mis en évidence des mains d'enfant d'une éclatante blancheur.

Fasciné par cet aspect, Raymond se pencha galamment vers l'étrangère, cherchant un prétexte pour prendre une de ses jolies mains.

N'en ayant pas trouvé, il s'en passa et il en saisit une et la porta à ses lèvres.

—Oh! que faites-vous? fit l'inconnue en se retirant vivement, ne dirait-on pas que vous n'avez jamais vu de mains?

—Jamais d'aussi jolies! dit Raymond d'un ton convaincu. Mais voyons, reprit-il hardiment, je n'irai pas avec vous par quatre chemins... Puisque vous m'avez fait l'honneur de partager mon modeste repas, nous ne pouvons pas demeurer étrangers l'un à l'autre. Me ferez-vous longtemps encore un mystère de vos traits?

—Si c'est là le prix que vous mettez à votre complaisance, dit en souriant la dame noire, j'aurais mauvaise grâce à vous cacher plus longtemps ma figure...

Ce disant, elle retira son voile.

Raymond jeta un avide coup d'œil sur sa compagne, et grande fut sa surprise à la vue de la physionomie la plus expressive, la plus pénétrante et aussi la plus pâle qu'il eût jamais vue.

C'était une de ces têtes qu'en parcourant une galerie de tableaux on remarque, pour ainsi dire, malgré soi, pour ne plus l'oublier et qui vous suivent ensuite partout comme si, pour vous, elles s'étaient détachées de leur cadre.

—Et maintenant, reprit-il après un silence, ne me ferez-vous pas aussi le confident de vos inquiétudes et de vos peines... J'ai cru comprendre que vous étiez sans argent... Mais alors, qu'allez-vous faire à Paris?

—Je voudrais moi-même le savoir! soupira l'inconnue.

—Mais enfin, vous avez un plan?

—Celui de travailler pour gagner ma vie.

—Travailler à quoi?

—Mais à n'importe quoi!

—Tout le monde vous refusera du travail... Dans tous les cas, ça ne se trouve pas du jour au lendemain... Ah! vous ne connaissez donc pas la grande ville? Il faut avoir l'air de ne manquer de rien pour y obtenir quelque chose.

—J'avoue que je la connais peu sous ce rapport.

—Quel âge avez-vous?

—L'âge du travail, monsieur...

—Il est vrai que jolie comme vous l'êtes... hasarda Raymond.

Le visage de l'étrangère prit subitement une expression de mécontentement.

—Oh! pardon, reprit le jeune homme, je disais cela, parce que la beauté...

—L'observation est blessante et inutile, riposta la dame noire. Je ne suis pas... je n'ai jamais été de celles qui comptent sur leur figure...

—Mille excuses, madame, mais vous ne m'entendez point. Dans les beaux magasins de Paris, une belle personne bien élevée et bien mise est aujourd'hui de rigueur... Etre demoiselle de comptoir, c'est encore un emploi... Hors de là, je ne vois rien qui procure de quoi vivre, à moins d'un de ces talents innés qui poussent au théâtre, ou de ces études qui permettent de se livrer à l'enseignement... et encore pour l'enseignement vaut-il mieux être plus laide et moins distinguée que la mère des enfants que l'on instruit, parfois une grotesque parvenue...

—Vous êtes privilégiés, vous autres, hommes! soupira l'inconnue, vous avez au moins un refuge, les administrations!

—Quel refuge! soupira Raymond, non moins tristement.

—Mais enfin, reprit la dame, ne croyez-vous pas sincèrement qu'avec de l'honneur, quelques talents, du travail, une femme puisse se tirer d'affaire? Parlez franchement!

—Un homme, pas toujours! Une femme, je ne sais pas... Je n'ai pas remarqué, je doute même...

—Vous êtes Parisien, vous, monsieur, sans doute? Vous savez, dans tous les cas, l'enfer de Paris par cœur... Tenez, pour m'éclairer, dites-moi votre histoire...

—Soit, je vais vous raconter une biographie que ne sait personne... Écoutez-moi donc si vous en avez la patience... Je suis né en province d'une famille très honorable d'industriels... Par malheur j'ai apporté en naissant une vocation maudite... je dis maudite, parce qu'elle ne correspond à aucune carrière positive... Nommerai-je cette vocation? Les voleurs eux-mêmes trouvent ici-bas les choses prêtes pour eux... Ils ont des hôtels à Poissy et à Clairvaux... Ils ont leurs voitures cellulaires, leurs cuisiniers, leurs médecins, leur escorte en grand uniforme, leurs tribunaux particuliers... Enfin, s'ils ne mènent pas sur terre une vie de sardanapales, du moins ne les laisse-t-on mourir ni de faim, ni sans confession... D'excellents prêtres accompagnent les criminels à l'échafaud quand ils y montent et, tout comme s'ils étaient MM. de Thou et de Cinq-Mars, ils peuvent donner le spectacle d'une belle mort! Finalement, comme disait je ne sais quel assassin de marque, «il vaut mieux mourir en état de grâce après un crime que de risquer l'impénitence finale, en descendant platement le fleuve de la vie!»

Moi, madame, je ne suis pas né avec ces sauvages instincts; je n'ai jamais pu voir souffrir une mouche, encore moins la faire souffrir... J'aimais autrefois les hommes beaucoup plus que les chiens, aujourd'hui ce sont les chiens que je préfère! Etre utile aux hommes et recevoir en échange leurs encouragements et leurs éloges me paraissait le but de la vie... Mais les signes particuliers du passeport phrénologique que m'avait délivré la mère nature étaient mauvais. Jugez-en: Vocation littéraire accentuée!

Naître dans de pareilles conditions quand on n'a pas de fortune, c'était déjà jouer de malheur... Bref, je débutai dans la presse provinciale. Je ne fis qu'y végéter, bâillonné par les actionnaires de journaux sans lecteurs, harcelé par la polémique et empêché d'y répondre quand il n'y avait d'inconvénient qu'à me taire, ou empêché de me taire quand j'aurais préféré ne rien dire. Les tortures du talent appliqué à la rédaction des faits-divers sont comparables à celles du cavalier de haute école condamné à monter une bourrique à rebours en lui tenant la queue...

N'y tenant plus, je vins à Paris, bien résolu à me faire une place dans les lettres...

Je croyais trouver là un chemin plus facilement ouvert à ma bonne volonté, mes goûts m'entraînant du côté de l'étude, non du côté des estaminets, où je n'ai jamais aperçu, en fait de bibliothèques, que des râteliers de pipes ou de queues de billard. Je n'étais pas assez pauvre, quoique vivant économiquement, pour me refuser du linge blanc. J'avais les mains propres et je ne portais jamais le deuil sous mes ongles. Je n'étais pas plus débraillé dans ma tenue que dans mes propos. J'avais lu beaucoup, avec suite et avec fruit; j'avais cherché dans le style quelque chose de plus que la sonorité des mots. Enfin, j'avais toujours, par naturelle inclination, évité la bohème.

Eh bien, madame, la malechance s'acharna sur moi, en dépit de tous mes efforts. J'eus beau entasser nouvelles sur nouvelles, romans sur romans, écrire des drames, des voyages, des études historiques, nulle porte ne s'ouvrit devant moi.

Puis sur ces entrefaites, mon père étant mort, ne me laissant que des dettes, j'en fus réduit à façonner des charades et des énigmes pour les journaux de modes et un jour vint où, me sentant rouler sur la pente qui conduit à la Seine ou à l'hôpital, je dus songer enfin à choisir une carrière ou un emploi qui pût me procurer du pain...

Je me souvins d'un ancien ami de ma famille, qui était directeur d'une Compagnie d'assurances sur la vie. Je me présentai à lui. L'entretien que j'eus avec ce digne homme me charma par un mélange de gaieté et de bon sens. Il y avait plus de philosophie dans cette tête que dans vingt tomes de morale, et, séance tenante, il me procura un emploi modeste dans son administration.

Il y avait longtemps que je ne mangeais plus à ma faim et, songeant à l'irruption de quelques pièces de vingt francs dans mon porte-monnaie, quand viendrait l'échéance d'un premier mois d'appointements, je me prosternai devant le veau d'or avec la ferveur d'un estomac jeune, avide de pommes de terre frites!...

Et voilà comment, madame, d'homme de lettres incompris je devins rond-de-cuir... Et voilà comment il m'est permis ce soir de vous offrir un modeste et frugal repas...

La dame inconnue avait écouté ce récit, débité sur un ton enjoué, avec un intérêt soutenu.

Même à diverses reprises elle avait souri à l'ouïe des boutades paradoxales du jeune homme.

—Vous voyez, madame, continua Raymond, que j'avais raison en vous disant que j'étais aussi un déshérité de la vie... Eh bien, associons pour un jour nos tristes destinées... Après vous avoir ainsi parlé à cœur ouvert et surtout après vous avoir vue, je ne consentirais plus à vous laisser seule dans cette Babylone... Grands dieux! si vous n'êtes pas reine ou pour le moins duchesse, c'est que vous n'avez pas voulu!

—Vous êtes un bon appui pour les femmes abandonnées, riposta la dame noire, avec une nuance d'ironie, si vous êtes aussi serviable que complimenteur... Et si, comme vous le dites, vous êtes misanthrope, ce sentiment ne s'étend pas aux dames...

—Il pourrait, madame, dit avec galanterie Raymond, s'étendre à tout le monde, excepté à vous...

Cependant, la soirée s'avançait.

L'inconnue fit mine de vouloir se retirer, mais Raymond la prévint. Il quitta le ton de la plaisanterie et ouvrit avec la pauvre jeune femme un dernier pourparler, tendant à conclure:

—Madame, lui dit-il en lui prenant la main, nous touchons à un moment d'une certaine solennité pour tous deux. Parlons-nous avec une entière franchise... Vous êtes sur le pavé de Paris et vous n'avez aucune ressource. Je n'exigerai pas de vous la confidence des revers qui vous ont réduite à cette extrémité et je ne vous demanderai pas non plus si je dois vous conduire au Grand-Hôtel ou dans une maison garnie de bas étage... Ni dans le somptueux, ni dans le misérable hôtel, vous ne sauriez payer votre dépense... Dans l'un comme dans l'autre, vous seriez mal vue, par conséquent... Dans le dernier, vous souffririez cruellement des attouchements grossiers de la plèbe ou du contact de la police... Parlez! Avez-vous à Paris quelque relation qui vous offre un asile?

—Aucune relation, aucune ressource, dit la dame en secouant tristement la tête. Que faut-il faire en pareil cas, selon vous?

—Vous rendre à un poste de police et déclarer votre indigence au risque d'être enfermée avec des femmes abjectes dans quelque dépôt de mendicité...

L'inconnue fit un geste d'horreur.

—Ou bien, continua Raymond, avoir confiance en moi... et accepter l'hospitalité d'un galant homme.

—Me connaissez-vous assez pour être sûr, monsieur, que je ne suis pas une de ces habiles pickpockets anglaises ou autres, qui savent intéresser quelque brave cœur en faveur de leur air modeste et malheureux pour s'introduire dans son intimité et disparaître ensuite en emportant les valeurs, montres et argenterie?...

—Oh! là-dessus, je suis fixé! dit en riant Raymond. Mais, vous devriez bien, à un autre point de vue, m'expliquer ce que je ne puis parvenir à comprendre.

—Voyons, demandez! dit l'inconnue d'un ton de douceur et de bonne volonté qui achevèrent de séduire le pauvre Darcy.

Raymond, encouragé par cette réponse, reprit son interrogatoire d'un ton très doux:

—Vous ne me ferez pas croire, dit-il, après m'avoir révélé, rien que par le son de votre voix et par vos manières, que vous appartenez à la meilleure compagnie, vous ne me persuaderez point que vous avez passé toute votre vie à errer dans des haillons, ni à gagner votre pain au jour le jour.

—Je ne pense pas avoir essayé de vous le faire croire.

—Soit! à la bonne heure! Alors, vous avez eu une position? Et quelle position?

—Les positions les plus diverses... celles que réprouve l'honneur exceptées...

—Et puis... Et puis vous portez un nom... quelconque?

—Appelez-moi, si vous voulez bien, Marguerite.

—Vous êtes demoiselle?

—Oui.

—Accepteriez-vous donc ce que je vous offrais tout à l'heure, c'est-à-dire l'hospitalité chez moi, qui suis aussi célibataire?

—Non, dit tranquillement Marguerite.

—Mais alors qu'allez-vous devenir? riposta Raymond vivement inquiet. Je viens de passer en revue tout ce qui est praticable pour les personnes qui ont des ressources, puis pour celles qui n'en ont aucune. Vous connaissez donc un dernier parti à prendre?

—Non! répéta la jeune femme.

—Mais vous m'exaspérez par vos réponses!

—J'aurais plus que vous, monsieur, le droit d'être exaspérée contre un ordre social où il n'y a pas un asile avouable pour une femme isolée et pour une nuit seulement! Et pourtant vous me voyez triste, anxieuse, mais ne donnant aucun signe de révolte... Si vous êtes impatient de retourner chez vous—et vous en avez le droit—partez... Je ne vous retiens pas!

—Ah! s'écria Raymond en se levant, vous voulez me faire mourir de dépit et de honte!... Moi, que je vous abandonne sans lit, sans pain, à neuf heures du soir... en octobre? Vous rêvez donc tout éveillée?

—Il me semble par moment, en effet, que je rêve.

—Voyons, dit Raymond, en se rasseyant et baissant la voix, si je vous promettais... Sachez d'abord que mon logement se compose de trois pièces: deux chambres et une petite cuisine... Dans une des chambres, il y a un lit, une commode et quatre chaises; dans l'autre, il y a un divan, une table, deux chaises et un fauteuil. Si vous acceptiez la première, je me retirerais dans la seconde. Je n'ai plus ni père, ni mère, ni frères, ni sœurs. Je suis seul au monde. Vous pouvez passer pour une de mes sœurs que j'ai perdues, jusqu'au moment où vous aurez découvert une occupation.

—Eh bien, vous l'avouerai-je?... c'est cela que j'attendais, sans oser l'espérer! dit alors Marguerite avec une grâce enchanteresse. Votre sœur pour deux ou trois jours, rien que votre sœur!

—Merci! s'écria Raymond avec une explosion de joie, je vous promets la liberté avec le titre de votre choix, jusqu'au moment où vous me direz adieu... pourvu que vous gardiez dans l'avenir souvenance du pauvre nid... comme les hirondelles!

—Raymond Darcy, répliqua Marguerite, donnez-moi donc votre main!

Alors, ils se levèrent, elle appuyée au bras de Raymond, lui plus fier que l'hidalgo à qui un monarque espagnol a commandé de se couvrir en sa présence.

Ils gagnèrent ainsi, à travers la foule indifférente, la rue Caulaincourt, puis, parvenus au point où un hasard providentiel les avait fait se rencontrer:

—Où allons-nous? demanda Marguerite.

—Je demeure tout près d'ici, villa Girardon.

—Oui... en face de l'ancienne habitation de Mme Verdalle, la digne femme qui m'apprit jadis à lire et auprès de laquelle, dans ma détresse, j'espérais trouver un refuge... Elle est morte... et ma suprême espérance venait de s'envoler, lorsque...

Marguerite s'interrompit pour essuyer ses pleurs. Elle continua, montrant du doigt l'ancienne pension de famille:

—J'ai passé ici quelques mois bien calmes aux jours heureux de mon enfance et je ne me doutais guère alors que je trouverais, dans ce même coin de Paris et pressée par la misère, un abri contre la dureté du sort!...

—Vous regrettez d'avoir accepté mon offre?...

—Je ne regrette rien!

En ce moment tous deux arrivaient devant la grille de la villa, sorte de cité, précédée d'un vaste parterre plein d'ombrage, où la vue s'étendait sur Paris.

Raymond frappa à la porte du pavillon qui servait d'habitation à la concierge:

—Mère Lafeuille, voici ma sœur Marguerite Darcy, qui arrive de voyage... Marguerite, salue donc la mère Lafeuille, une bien digne femme!... Elle va passer quelques jours auprès de moi... Vous allez être assez bonne pour monter... Je donne mon lit à Marguerite... Vous mettrez un matelas pour moi sur le canapé... Allons, venez, mère Lafeuille!

—Ça se trouve bien, dit la concierge, la modiste, voisine à monsieur, va déménager. Alors...

—Qu'est-ce que vous voulez que ça nous fasse? demanda Raymond d'un air indifférent.

—Madame veut dire, interjeta Marguerite, qui avait compris l'allusion malicieuse de la vieille, que si tu songeais à t'agrandir... à cause de moi, tu pourrais louer le logement de ta voisine... Madame n'a sans doute pas entendu que je ne venais ici qu'en passant...

—Il ne s'agit pas de cela... pour le moment! dit Raymond, fort content, montons toujours!

La mère Lafeuille prit les devants et tous deux emboîtèrent allégrement le pas derrière elle.