IX
Le lendemain, Chausserouge, plus calme, ne sortit pas de la ménagerie.
Il retrouva Jean Tabary à son poste et il se sentit pris, à sa vue, d'une sorte de confusion. Était-il au courant de la scène de la veille?
Mais le régisseur ne laissa rien paraître dans sa manière d'être, ni dans son attitude, qui pût faire supposer au dompteur que sa mère lui avait raconté ce qui s'était passé.
Au fond, François éprouvait une honte et un dépit dont il n'était pas maître. Il s'était montré insolent et brutal inutilement. Comment Louise accueillerait-elle sa nouvelle proposition?
Il était dévoré du désir de la revoir, de lui parler... Il eût voulu savoir si elle lui tenait rancune. Il ne se sentait ni la force, ni le courage de se présenter devant elle.
Enfin, le soir, un peu avant l'heure du dîner, il n'y tint plus. Il venait de donner sa représentation de jour. Il se déshabilla rapidement et se dirigea vers l'entresort.
Louise Tabary était assise à son contrôle.
Il rougit à sa vue, s'approcha; elle lui tendit la main.
—Te voilà, toi, homme terrible! dit-elle en souriant. M'en as-tu assez dit hier soir? Et pourtant, si je t'avais cédé, tu ne serais pas là maintenant.
Chausserouge sentit tout son courage renaître.
On ne lui en voulait pas de son incartade.
—Non! riposta-t-il galamment, j'y aurais été plus tôt.
—C'est gentil à toi, ce que tu dis là!
—Vous m'aimez donc toujours un peu?
—Ne me force donc pas à te le répéter, mais tu le sais bien, il y a des scrupules, ajouta-t-elle en soupirant, dont on n'est pas maître, et tant d'obstacles nous séparent!
—Je les supprimerai!
—Supprimeras-tu ta femme, ton enfant?
—En quoi notre amour peut-il leur causer un préjudice? Si nous nous aimons, cela ne regarde que nous.
—Après... tu me trouveras vieillie... tu le repentiras d'avoir obéi à un caprice passager. Tu t'es bien lassé de ta femme qui est plus jeune... tu te lasseras encore plus vite de moi... et alors... je serai seule à souffrir... Non, lu sais, François, c'est très sérieux... A un étranger, si j'en avais eu la fantaisie, je n'aurais rien refusé... Comme tu me l'as dit si méchamment hier... j'ai bien eu d'autres amants, dont j'ai à peine gardé le souvenir, mais avec toi... vois-tu, non!... je le sens, ça serait trop grave!
—Bien vrai! demanda Chausserouge radieux. Vous pensez bien ce que vous dites là?
—Assurément. Mais que me trouves-tu donc de si attrayant?
—Oh! Si vous saviez, hier... quand je vous ai tenue dans mes bras!... Je ne peux pas vous expliquer, moi! Vous sentez bon la femme!
—Passionné, va! dit Louise Tabary en souriant.
—Appelez-moi comme vous voudrez! Dites que je suis fou, ça m'est égal! Rudoyez-moi! Demandez-moi ce que vous voudrez, mais laissez-moi espérer...
—Il faut toujours espérer... dit Louise d'un ton impénétrable.
—Alors... dites... pour que nous puissions causer mieux qu'ici... quand est-ce que je vous verrai... seule?
—Ça, c'est plus grave!...
—Oh! si, dites, quand?
—Eh bien, dit Louise très bas, quand tu voudras... Le soir... je suis toujours seule... Dans ma roulotte... après la représentation!
—Merci! cria Chausserouge et il s'enfuit.
Six heures sonnaient quand il arriva à sa caravane. Toute la soirée, il resta préoccupé, plein de fièvre; à chaque instant, il consultait sa montre. Il avait décidé que le soir même, il mettrait à profit la bonne volonté de Louise.
A peine s'il prit le temps, après la représentation, d'assister au repas des animaux.
—J'ai affaire, dit-il à Jean, tu veilleras à ce qu'on ne parte pas sans que tout soit en ordre.
—Compte sur moi! répondit le jeune homme avec un sourire plein de sous-entendus.
—Ah ça! se douterait-il de quelque chose? pensa Chausserouge en se glissant hors de la ménagerie... Après tout, tant pis! Il a tout intérêt à ne pas vendre la mèche, puisqu'il s'agit de sa mère!...
Toutes les lumières étaient éteintes. Seuls, quelques rares becs de gaz répandaient leur lueur jaune et blafarde, le long de l'avenue qui borde l'esplanade.
François se glissa silencieusement entre les caravanes sombres.
A son approche, les chiens à l'attache sous les voitures aboyaient, puis se taisaient, dès qu'ils avaient reconnu dans l'homme qui passait, un du Voyage.
Il atteignit enfin la roulotte des Tabary. Une petite lumière dansait derrière la vitre de la fenêtre. Il frappa.
Presque aussitôt la porte s'entr'ouvrit et une voix se fit entendre:.
—Entre, François!
Louise était debout, en peignoir rose, plus attifée et plus souriante que jamais.
—Tu m'attendais? demanda Chausserouge, plus ému qu'il ne voulait le paraître.
—J'étais sûr que tu viendrais ce soir, répondit simplement Louise Tabary.
Elle s'assit dans un fauteuil, à la même place que la veille, et elle voulut faire asseoir Chausserouge près d'elle.
Il ne prit pas garde à son invitation; il s'avança les yeux brillants, les bras ouverts et voulut la prendre...
—Oh! c'est gentil à toi de m'avoir permis de venir! Mais elle le repoussa doucement.
—Laisse, je t'en prie, j'ai déjà des remords!
—Des remords, pourquoi? Parce que je t'aime?
—Non! Vois-tu, nous allons commettre, peut-être, une mauvaise action... dans tous les cas, une imprudence... Qu'ai-je fait en te cédant... en te permettant de venir me retrouver ici... Je t'ai détourné de ton ménage et Dieu sait quels ennuis pourront en résulter pour toi, quels regrets, peut-être, ma faiblesse t'aura préparés...
—J'accepte tout, riposta François qui s'était agenouillé aux pieds de Louise et qui pressait ardemment sa taille entre ses mains, les yeux fixés dans les yeux de sa maîtresse...
—Bien! mais tu ne me connais pas!... Tu acceptes peut-être dès à présent des éventualités devant lesquelles tu reculerais, si tu savais à quoi tu t'exposes... C'est parce que je m'en rends compte que j'hésite...
—Que veux-tu dire? demanda François, étonné du ton subitement sérieux de Louise Tabary.
—Écoute donc, reprit-elle, certes, j'ai fait toute ma vie ce que j'ai voulu, sans m'inquiéter de l'opinion des gens... Pour arriver au point où j'en suis... je n'ai reculé devant aucun scrupule... J'ai eu des amants, Boyau-Rouge et bien d'autres... parce que ma situation le commandait... Mais l'intérêt seul me guidait et je suis toujours restée maîtresse de mon coeur... Dernièrement quand je t'ai revu, je me suis sentie poussée vers toi par un sentiment que je n'avais jamais éprouvé, même pour Tabary, dans les commencements de notre liaison... Il m'avait prise gamine, à une époque où j'étais malheureuse et je n'avais guère pour lui autre chose que de la reconnaissance. Boyau-Rouge, lui, m'a prise par les sens, mais j'ai retrouvé chez nombre d'amants les mêmes sensations sans m'attacher plus à eux qu'à lui... Je l'ai donc quitté sans regret... Toi, au contraire, toi qui n'as encore rien été pour moi... tu t'es rendu maître, dès le premier instant, de mon être tout entier... Je t'aime parce que tu es beau, parce que tu es brave... parce que tu es toi!... Je t'aime! et la preuve, c'est que je n'ai pu m'empêcher de te le faire comprendre, de te le dire!... La preuve, c'est que je suis prête à me donner à toi!... Mais, prends garde! C'est un malheur d'être aimé pareillement par une femme comme moi!... Quand tu auras été à moi une fois, je voudrai te garder tout entier, je serai jalouse... jalouse de tout ce qui t'entoure... jalouse de ceux qui t'aiment... c'est affreux à dire! jalouse de ta femme, de ton enfant!... A mon âge, tu sais, les passions sont plus fortes, l'amour plus ardent... et la haine plus vivace. La pensée continuelle, opiniâtre, qui m'a fait reculer jusqu'à ce jour, c'est la pensée qu'une autre pourra te posséder après moi! Je me sens capable de tous les sacrifices, mais aussi de toutes les fureurs... J'irai jusqu'au crime... peut-être, pour te conserver... pour moi seule. Interroge-toi bien! Tu es mon premier... tu seras mon dernier amour! Te sens-tu le courage d'affronter une situation qui serait pour toi un supplice de tous les jours, si tu venais une belle fois à te détacher de moi... Parle maintenant... veux-tu encore de moi?
Louise Tabary avait récité, cette tirade, tout d'une haleine, comme une leçon apprise.
Tout autre que François eût reculé ou du moins demandé à réfléchir devant une pareille menace: elle ne fit que fouetter la passion de l'amoureux dompteur.
—Tout! Tout! J'accepte tout, pourvu que tu sois à moi!
—Et... tu me jures de n'aimer jamais une autre femme que moi? demanda l'astucieuse foraine.
—C'est pour Amélie que tu dis cela? Eh bien! à ton tour, écoute! Tout ce que je t'ai laissé entendre l'autre jour était la vérité!... J'ai fait, en me mariant avec elle, une imprudence... pis que cela, une bêtise!... Je croyais l'aimer et j'étais poussé par mon père. Aujourd'hui, je m'aperçois que je me suis trompé. Je n'ai jamais ressenti pour elle ce que je ressens pour toi!... Tu vois bien, puisque nos sensations sont identiques... que nous étions faits l'un pour l'autre!... Rattrapons donc le temps perdu... laisse-moi t'aimer!... Oui, je serai à toi... toujours, rien qu'à toi... Amélie, je la déteste, je la hais depuis que je te connais!
Il se leva et, dans un élan furieux de passion, il prit dans ses bras sa maîtresse qui, cette fois, les yeux fermés, se laissa faire et commença à la délacer.
La poitrine de Louise se soulevait... François posa ses lèvres sur cette gorge palpitante...
Tout à coup une pensée subite traversa son esprit.
—Et Jean? fit-il à l'oreille de Louise.
—Jean ne viendra pas!
Sans répondre, le dompteur, d'un revers de main, éteignit la lumière...
L'aube surprit les deux amants aux bras l'un de l'autre. Il faisait grand jour quand François Chausserouge sortit de la caravane des Tabary.
Il était étourdi, grisé par la nuit qu'il venait de passer...
Certes, dans sa vie, il avait eu bien des maîtresses, mais jamais aucune qui eût à ce point énervé ses sens, fait vibrer tout son être...
Il marchait sans idée... la tête vide, mais confondu devant une expérience telle, une science si profonde qu'il n'aurait jamais osé le soupçonner, délicieusement caressé par le souvenir de ces heures d'extase, n'ayant qu'une idée, les revivre, aujourd'hui, demain... toujours!
Ah! Louise pouvait maintenant lui demander un serment de fidélité... C'est lui qui viendrait la supplier de n'être jamais qu'à lui... à lui seul!
C'est lui qui n'eût reculé devant rien, pour s'assurer l'éternelle possession de cette femme, jamais rassasiée, en qui semblait s'incarner la joie de vivre!
Qu'était-elle venue, la veille, lui parler de l'autre? Une colère le secouait à la pensée qu'Amélie serait désormais l'éternel obstacle à un bonheur qu'il eût voulu avouer, rendre public!
En cet instant,—et il ne fut pas maître de réprimer ce sentiment,—la nouvelle de la mort de sa femme l'eût soulagé.
—Après tout, la vie est courte, pensa-t-il comme pour se justifier vis-à-vis de lui-même, est-ce donc un crime de rechercher au dehors les satisfactions que je ne puis trouver chez moi... Je travaille assez et j'ai eu assez de déboires pour qu'il me soit permis de ne négliger aucune des occasions qui peuvent s'offrir d'oublier les ennuis de l'existence...
C'est dans ces dispositions qu'il regagna la caravane où, déjà levée, et les yeux rougis par les pleurs, Amélie l'attendait.
—Bonjour! fit-il en jetant son chapeau sur le lit.
—J'ai été bien inquiète, toute cette nuit, fit doucement la jeune femme, je craignais qu'il ne te fût arrivé quelque accident...
—Suis-je donc un enfant? riposta rudement Chausserouge. Tu n'as pas à t'inquiéter... Si je ne rentre pas, c'est que j'ai affaire ailleurs...
—Tu ne m'avais pas avertie... aussi je n'ai pu fermer l'oeil de la nuit... Cent fois, je suis descendue pour voir si je ne t'apercevais pas... J'ai pris froid... et ce matin je tousse...
—C'est de ta faute, il fallait te coucher!
—François! tu es dur!... Tu me fais bien de la peine!... Songe donc, c'est la première fois que tu demeurais une nuit entière dehors...
—Oh! mais, j'espère que tu ne vas pas recommencer à gémir! On dirait, ma parole, que tu as à te plaindre! Que te manque-t-il?
—François... quelque chose se passe en toi que je ne puis m'expliquer... Tu ne m'aimes plus... En entrant, tout à l'heure, tu ne m'as pas même embrassée...
—S'il n'y a que cela, c'est facile!
Et distraitement, du bout des lèvres, pressé d'en finir, comme s'il eût accompli une corvée, il effleura la joue de sa femme.
—Tu es contente, maintenant! Eh bien! fiche-moi la paix!
—Tu ne demandes pas de nouvelles de ta fille?
—Zézette? Eh bien! comment va-t-elle?
—Elle a passé une assez bonne nuit... Mais elle tousse toujours.
—C'est bien! Il n'y a rien de nouveau, à part ça?
—Non, rien!
—J'ai faim... donne-moi à déjeuner!
Il but et mangea sans rien dire, la pensée absente, l'oeil vague.
Assise auprès de lui, se levant à chaque instant pour le servir, Amélie l'observait en silence, touchant à peine aux mets qu'elle avait préparés.
—Pourquoi ne manges-tu pas?
—Je n'ai pas faim.
Chausserouge haussa les épaules, puis quand il eut fini, il se leva, prit son chapeau et se disposa à sortir.
Amélie s'arma de courage; elle se planta devant son mari:
—Tu ne seras pas trop longtemps absent, n'est-ce pas?
—Je serai absent le temps qu'il faudra, répondit-il en l'écartant.
—François, dit alors résolument la jeune femme, tu ne sortiras pas avant que nous ayons eu tous les deux une explication. Pourquoi ne m'aimes-tu plus?... T'ai-je donné des motifs qui puissent justifier l'abandon où tu me laisses... seule avec notre enfant malade... Réponds-moi? Est-ce que... tu en aimerais une autre?...
Le dompteur croisa ses bras sur sa poitrine.
—Ma chère Amélie, dit-il, je sais ce que j'ai à faire... Si tu veux que nous restions bons amis... il ne faut pas m'assassiner de tes questions, ni de tes reproches... Je suis en âge de me conduire...
—Tu ne vois donc pas que je fais tout ce que je peux pour ne pas te laisser voir combien le chagrin me dévore... Mais il est des heures où j'étouffe... Alors c'est plus fort que moi... Pardonne-moi!... Mais laisse-moi te parler! C'est l'amour que je te porte qui dicte mes paroles... François, tu es sur une mauvaise pente! Tu étais meilleur pour moi, avant notre rentrée à Paris. Si parfois tu me traitais durement, tu savais si bien me faire oublier tes duretés! Aujourd'hui, ce que j'avais prévu est arrivé... depuis que tu as introduit ici Jean Tabary...
—Tais-toi! Tais-toi! interrompit le dompteur. Je te défends d'accuser Jean Tabary! Il est mon aide, mon second! Il est un autre moi-même! Mais il n'est, en aucune façon, responsable de ma conduite! Encore une fois, je fais ce que je veux! Donc, trêve à tes pleurnicheries et laisse-moi passer!
—Tu aimes quelqu'un, François!... puisque tu me forces à te le dire, je suis jalouse et ma souffrance est si grande que je ne puis la contenir! Agis donc comme tu l'entendras, mais laisse-moi pleurer... laisse-moi te dire quelle peine tu me fais!... Oh!, cette femme, si je la connaissais!... Cette femme qui est venue me prendre mon bonheur!
—Tu ne la connaîtras pas! ricana le dompteur.
Amélie redressa la tête. Son mari avait avoué!
Donc, il avait une maîtresse, avec qui il avait passé la nuit, et c'est au sortir de ses bras, encore plein de son souvenir, qu'il venait lui jeter le sarcasme à la face!
Et c'était chez elle qu'il passerait peut-être la nuit prochaine... les autres! Et personne à qui conter sa peine!...
Ah! si Chausserouge, le père, eût été là, comme tout eût changé et comme il eût su imposer sa volonté.
Mais, hélas! elle était seule et sans force contre cet homme, si faible avec les autres et qui ne trouvait de courage que pour la braver et l'humilier!
Eh bien! non, ce ne serait pas! Elle aussi, elle était une enfant du Voyage.
A la rude école de son père, elle avait appris à avoir de l'énergie, quand il le fallait.
On voulait lui enlever l'affection de son mari... Elle défendrait son bien!
Comme, pour la seconde fois, Chausserouge se dirigeait vers la porte, elle le saisit par le bras, et les yeux brillants de fièvre, elle lui cria:
—Eh bien! nomme-la donc, cette femme, si tu l'oses!
—Ah! tu sais..., tu m'embêtes! riposta le dompteur en se dégageant.
Puis, à son tour, il lui mit la main sur l'épaule, la rejeta rudement à l'intérieur de la caravane et sortit en claquant la porte.
A travers la vitre, Amélie, vaincue, et brisée, suivit de l'oeil son mari qui s'éloignait.
Elle le vit entrer dans la ménagerie. Alors, sûre qu'il n'allait pas à un nouveau rendez-vous, elle s'accouda à la table et resta longtemps abîmée dans les larmes.
Le soir, craignant sans doute encore une nouvelle scène, Chausserouge ne fit à la roulotte qu'une courte apparition. Il mangea du bout des dents.
Amélie ne dit pas un mot, mais on sentait qu'elle avait pris un grand parti.
Quelques instants après que Chausserouge se fût rendu à la ménagerie, elle s'assura que Zézette dormait bien et elle l'y suivit.
Là, dissimulée dans un coin, elle observa les spectateurs, les spectatrices, espérant saisir au passage un signe d'intelligence qui pût être pour elle un indice. Elle voulait savoir... elle voulait connaître sa rivale... Son manège n'échappa pas à Jean Tabary, qui en prévint le dompteur.
—Tu as donc eu des histoires dans ton ménage? On dirait qu'elle est jalouse... Si tu voyais la paire de z'yeux qu'elle envoie à chaque cliente qui passe!
—Si elle est jalouse, répondit François, faut espérer que ça lui passera. Dans tous les cas, ce soir, elle peut reluquer tout ce qu'elle voudra, elle est sûre de faire chou blanc.
—La particulière n'est pas là? demanda Tabary d'un ton très innocent.
—Non, elle n'est pas là et elle n'est pas en train d'y venir, répondit le dompteur, très satisfait de voir que Jean ne paraissait au courant de rien, je me cache mieux que ça, quand je fais mes farces!
A minuit, quand il eut quitté son costume, et qu'il se fut assuré qu'il laissait tout en ordre, il reprit, comme la veille, le chemin de la caravane de Louise.
Il allait l'atteindre et se préparait à frapper, quand une ombre se détacha d'un arbre et lui barra le passage.
—C'est chez Louise Tabary que tu as été hier... et c'est chez elle que tu reviens aujourd'hui! fit une voix qu'il connaissait bien. Eh bien, je suis là, moi!... Je suis ta femme, tu n'iras pas!
Et Amélie, passant son bras sous celui de son mari, chercha à l'entraîner.
Surpris et un peu abasourdi par cette brusque apparition, François Chausserouge ne sut d'abord que répondre.
Toutefois, il recouvra rapidement son sang-froid.
—Alors, tu m'espionnes? demanda-t-il. Au lieu de t'occuper de ton ménage, de veiller sur ta fille malade, tu cours les rues afin de savoir où je vais, ce que je fais... Je ne veux pas de ça, file et que je ne te retrouve plus sur mes pas...
Il se contenait, apportant dans ses paroles une sorte de modération, craignant que, dans le silence de la nuit, le bruit d'un scandale n'éveillât les forains endormis et ne les attirât sur le seuil de leurs caravanes, mais sa voix tremblait de colère.
—Va-t'en! répéta-t-il encore une fois; va-t'en! ou ça va tourner mal!
—Je ne m'en irai pas sans toi! fit Amélie en s'accrochant désespérément au bras de son mari. Je t'en prie, François! au nom de ton père, au nom de notre ancien amour, au nom de notre enfant!... Ne me laisse pas retourner seule... Reste avec moi!
—Je te dis de me lâcher... et de partir... j'ai affaire!
—Tu vas chez la Tabary! Elle est ta maîtresse maintenant! Cette femme avec qui tout le Voyage a couché... qui pourrait être ta mère! Ah! c'est trop de honte! Eh bien! non, je ne lui céderai pas une place qui m'appartient! Je crierai, j'appellerai!... Je dénoncerai à tous cette femme qui m'a pris mon mari... et tandis que tu seras chez elle, je resterai assise dehors, sur les marches de sa roulotte... Non, une fois de plus, je ne partirai pas sans toi...
La main de Chausserouge serra à le briser le poignet de sa femme. Une fureur l'étranglait, tempérée par la peur du scandale.
—Tais-toi! balbutia-t-il frémissant, tais-toi... ou je cogne!
—Eh bien! frappe-moi... j'aime mieux ça!... Mais tu ne m'empêcheras pas de me révolter...
Elle n'acheva pas; les doigts du dompteur l'avaient saisie à la gorge et la serraient à l'étouffer.
—Te tairas-tu, sale bête! Te tairas-tu!
Puis, prenant rapidement une résolution soudaine, il l'entraîna du côté de la ménagerie, sans un mot.
Il marchait vite, soutenant ou plutôt traînant après lui la malheureuse qui trébuchait à chaque pas.
Arrivé et sa caravane, il lui fit monter les marches, ouvrit la porte et brutalement, il poussa à l'intérieur la jeune femme qui tomba à la renverse sur le plancher de la voiture.
Alors, donnant enfin un libre cours à sa fureur, dans l'obscurité, il s'acharna sur sa victime, la piétinant, la frappant sans mesure, sans relâche, comme il frappait ses bêtes, quand elles refusaient d'obéir.
Fatigué enfin de frapper, sur ce corps inerte, qui n'opposait aucune résistance, il alluma une bougie, releva la pauvre Amélie et la jeta sur le lit.
—Je pense maintenant que tu seras corrigée de t'occuper de ce qui ne te regarde pas... Y en a autant pour toi chaque fois que ça t'arrivera!
Il ressentait pour la misérable une haine féroce, la rendant responsable de tout ce qui lui arrivait de désagréable, se vengeant sur elle, qui n'offrait aucune défense, de la sujétion dans laquelle il était inconsciemment maintenu d'autre part.
Il vengeait sur elle son autorité perdue comme s'il eût été heureux de saisir cette occasion de se prouver à lui-même qu'il était resté le maître.
Et il était aidé, poussé dans cette revanche par la passion sensuelle que Louise Tabary avait su faire naître et savait si bien entretenir au fond de son coeur.
Toutefois, quand il vit sa femme, étendue sans force, à moitié nue sur le lit, son visage boursouflé couvert d'ecchymoses et inondé de larmes, la poitrine soulevée par les sanglots, il eut une minute d'hésitation.
Une sorte de remords l'étreignit. Il avait été trop loin, il l'avait frappée en brute. Mais aussi pourquoi l'avait-elle exaspéré par ses reproches, son insistance, ses pleurnicheries?
Il passa sa main sur son front comme pour se demander à quel parti il allait s'arrêter. Il regarda un instant autour de lui, puis, sa pensée se reportant vers Louise, qui, à cette heure, l'attendait, il fit un pas vers la porte.
—Tu sors?... demanda Amélie d'un ton de voix si douloureux qu'elle le fit se retourner.
C'était la plainte du chien battu qui revient lécher la main de son maître.
—Alors, continua la jeune femme, c'est bien entendu... Tu ne veux plus de moi... Oh! ne crains rien, je ne me plaindrai jamais de tes brutalités... Elles resteront un remords éternel pour toi... et un souvenir terrible pour moi! Tu ne me trouveras plus, comme aujourd'hui, en travers de ta route, mais je voudrais savoir si c'est entre nous le commencement d'une rupture définitive... Tu l'aimes donc bien, cette femme?...
Loin de toucher Chausserouge, cette plainte désolée, en jetant de nouveau le nom de Louise dans la conversation, ne fit que confirmer la résolution du dompteur.
Aussi bien c'était une occasion de notifier une fois pour toutes à sa femme la nouvelle façon de vivre qu'il entendait désormais mettre en pratique.
—Eh bien! oui, je l'aime, là! Je l'ai dans le sang et je n'ai qu'un regret, c'est de ne pas l'avoir connue plus tôt!... Elle était faite pour moi... entends-tu! Maintenant que tu es prévenue, ça te dispensera de m'espionner à l'avenir... Bonsoir, je vais la retrouver!
Et il partit en faisant claquer la porte.
Restée seule, Amélie se demanda si elle avait été le jouet d'un rêve. Ses égratignures, la douleur sourde qu'elle ressentait à l'oeil gauche congestionné et tuméfié la convainquirent de la réalité de son malheur.
Ainsi donc, tout était fini irrémédiablement.
Il n'y avait plus d'espoir que son mari s'arrachât jamais des griffes de cette femme dont elle savait la terrible réputation.
Mais par quels sortilèges, par quels charmes avait-elle donc pu envoûter à ce point cet homme, qu'elle avait toujours connu bon quoique un peu brutal, pour qu'il en arrivât à la traiter comme il venait de le faire?
Elle en avait le pressentiment.
Dans cet amour funeste, sombreraient à la fois et son bonheur à elle et l'avenir même de l'établissement.
Elle n'aurait plus désormais, comme suprême et unique consolation à tant de déboires, que la présence de sa chère petite Zézette, l'innocente à laquelle la conduite, ou plutôt la folie de son père, préparait un avenir si noir.
Et elle passa le reste de la nuit en proie à ces pensées, les tempes martelées par une souffrance morale pire que la souffrance physique qu'elle endurait.
Chausserouge avait repris, au pas de course, le chemin de la caravane de Louise.
Il avait besoin de s'étourdir, de ne pas penser à l'acte que sa conscience lui reprochait et il avait hâte, pour échapper au remords, de se retrouver auprès de celle devant qui tout son être s'annihilait, avide de sensations et dévoré de désirs fous.
—Tu t'es fait bien désirer ce soir, chéri, dit Louise qui, dès l'entrée du dompteur, avait compris, à voir sa face décomposée, qu'un drame intime avait dû le retenir, j'ai cru un moment que tu ne viendrais pas.
—Moi... ne pas venir!... s'écria Chausserouge, quand je sais que tu m'attends, quand tu es à moi!... Mais, j'ai dû me fâcher, montrer que j'étais le maître et à partir d'aujourd'hui, c'est entendu... je serai ici tous les soirs. Et personne n'aura rien à dire... j'y ai mis bon ordre.
—Tu as avoué à Amélie notre liaison? demanda Louise, le sourcil contracté à la pensée que cette imprudence avait pu être commise.
—Il a bien fallu! Elle était là, à deux pas d'ici, il y a une demi-heure, me guettant... voulant absolument m'empêcher d'entrer, au moment même où j'allais mettre la main sur le loquet de la porte...
—Mais je n'ai rien entendu?
—Parce que pour éviter tout scandale, je l'ai prise et ramenée de force à ma caravane. Et là, ajouta-t-il, je lui ai fait comprendre que de pareilles histoires n'étaient pas de mise, que j'aimais ailleurs et que tout était désormais fini entre nous...
—C'est mal, ce que tu as fait là, François, c'est ta femme... et peut-être l'as-tu maltraitée, frappée... à cause de moi?
—C'est la première fois aujourd'hui, mais je te jure bien que ce ne sera pas la dernière... Tu es ma vraie femme, toi, Louise... l'autre, si je consens à la garder, c'est que je ne peux faire autrement... Et j'en ai assez de regret...
—Tu as tort, François! répéta Louise Tabary. En somme, j'ai pris sa place et vois combien de désagréments peut nous causer ton indiscrétion. D'abord, ne serait-ce que cela... le scandale qui va éclater sur tout le Voyage quand on connaîtra notre liaison...
—Eh! que m'importe l'opinion du monde! Je n'ai qu'une crainte, c'est que tu cesses de m'aimer... Je ne sais pas ce que tu as, mais dès que je t'approche, je suis un autre homme! Rien ne compte plus pour moi... que toi!
—Pourvu que cela dure! soupira Louise Tabary.
—Cela durera tant que tu voudras m'aimer!
—Alors... toujours! s'écria Louise, qui entoura de ses deux bras le cou de Chausserouge. Tu me sacrifies tout... Je ne veux rien te devoir!
De ce jour, Chausserouge devint l'hôte assidu de la caravane.
Il n'habita presque plus chez lui, n'apparaissant à la ménagerie qu'aux heures où sa présence y était indispensable, ou aux heures des repas.
Amélie avait compris que toute résistance était désormais impossible.
Elle se résigna, et les jours passaient sans qu'elle échangeât dix mots avec son mari.
Parfois, pourtant, ne pouvant vaincre l'insomnie, elle se levait, la nuit, jetait une mantille sur ses épaules et sans se soucier de la bise ni des intempéries, elle errait des heures au milieu du Voyage endormi, rôdant autour de la roulotte éclairée d'une pâle veilleuse, où son mari reposait aux bras de la Tabary.
Elle allait là, sans but, comprenant bien l'inanité de sa démarche, mais poussée par un irrésistible besoin de se rapprocher de l'être qui la torturait si cruellement.
Puis, elle rentrait, frissonnante et glacée, et se recouchait, serrant dans ses bras et baignant de ses larmes la petite Zézette qui dormait paisiblement.
Sa santé ne tarda pas à s'altérer; elle maigrissait visiblement; souvent elle était secouée de quintes de toux, qui lui brisaient la poitrine; ses pommettes saillantes s'empourpraient de rose, tandis que le mal donnait à ses yeux un fiévreux éclat.
Mais que lui importait la vie, maintenant qu'elle avait perdu toute espérance de joie, que son bonheur était à jamais envolé...
Elle végétait, dédaignant de se soigner, n'ayant d'autre souci désormais que la santé de sa fille qui, elle, se reprenait à vivre, puisant au contraire dans cette existence nomade, ce perpétuel changement d'air, une vigueur nouvelle, qui la faisait s'épanouir et grandir à vue d'oeil.
Bientôt pour le Voyage, ce ne fut plus un secret que la liaison du dompteur avec Louise Tabary.
La force de l'habitude aidant, Chausserouge cessa de dissimuler.
A chacun des déplacements du Voyage, une place était réservée à la gauche de la ménagerie pour l'entresort des Tabary.
N'ayant plus à se heurter aux révoltes de sa femme, le dompteur devint dans l'intimité moins brutal, presque tendre par moments même.
On eut dit qu'ayant conscience de l'indignité de sa conduite, mais n'osant y renoncer, il s'ingéniait à se la faire pardonner.
La vérité était que la résignation et les larmes muettes de la jeune femme avaient fait plus pour attendrir son coeur et exciter en lui des remords que les résistances de la première heure, auxquelles il avait répondu par la violence.
Ce fut lui qui, le premier, et avant même qu'elle eût songé à se plaindre, s'aperçut du changement qui s'était opéré chez Amélie.
—Tu souffres... tu es malade, je le vois... Il faut consulter un médecin, lui dit-il un jour que la jeune femme, secouée par de continuelles crises de toux, n'avait pas touché au déjeuner.
—Oh! c'est bien inutile... Je souffre d'un mal dont le médecin ne me guérira pas! avait répondu Amélie en hochant douloureusement la tête.
Chausserouge avait eu un geste d'impatience.
—Tout ça, c'est des bêtises! Quand on est malade, on se soigne! Tu seras bien avancée, quand tu ne pourras plus aller et qu'il te faudra garder le lit... Tandis qu'en prenant le mal à temps...
—Je te dis que ce n'est pas mon corps qui souffre.
—Je t'en prie, ne faisons pas de sentiment! Il est avéré aujourd'hui que nous nous sommes trompés tous les deux, en croyant nous aimer. La suite nous l'a bien montré. Il est clair que nous n'étions pas faits l'un pour l'autre, mais puisqu'il n'y a pas moyen de revenir là-dessus, je trouve tout à fait inutile de se faire du mal inutilement. Vivons donc en bons amis, côte à côte, le mieux possible, tout n'en ira que mieux, et au moins, nous n'aurons plus de ces tiraillements qui m'ont fait porter la main sur toi, un jour que tu m'avais exaspéré. Que diable! personne n'est parfait en ce monde! Acceptons donc l'existence telle qu'elle nous est faite, sans rechigner... Je ne t'ennuie pas...
—Pas assez! interrompit Amélie.
—Allons! pas de ces mots-là! c'est bête! Je ne t'ennuie pas, je ne te laisse manquer de rien.., tu es maîtresse chez toi. De quoi te plains-tu?
—Non! en effet, il ne me manque rien... Mais le bien-être matériel ne fait pas le bonheur... Je n'ose plus me montrer... Je sens tous les regards qui s'attachent à moi, car on sait maintenant que Louise Tabary est ta maîtresse... Tu ne prends même plus la peine de te cacher... Si je descends dans la ménagerie, j'y rencontre Jean qui, certes, ne me manque pas de respect, mais son air narquois quand il me salue de son: Bonjour, patronne! et la façon insolente dont il me suit des yeux, me font mal... C'est à peine maintenant si tu t'intéresses à ta fille... Et je sens une terreur immense m'envahir, à la pensée de ce qui adviendra pour elle... le jour où je ne serai plus là... pour l'aimer... et pour la défendre peut-être!... Pourra-t-elle si jeune—car je ne prévois pas que je puisses vivre longtemps—pourra-t-elle compter sur son père, dont l'aveuglement est tel que je désespère de le voir jamais s'arracher des griffes qui l'enserrent...
Chausserouge avait écouté cette tirade le sourcil froncé.
Il eut néanmoins un accès de franchise brutale.
—Eh bien! oui; là, j'ai peut-être tort, mais que veux-tu, j'ai trouvé chez Louise ce que je n'ai jamais trouve chez aucune femme... Oui, elle me tient... et je ne puis, quant à présent, me passer d'elle... je t'en demande pardon... mais cela ne m'empêche pas d'avoir pour toi une affection sincère... et pour Zézette donc! Tiens! veux-tu que je te dise, tu ne connais pas Louise... Elle est très bonne, au fond, elle a des remords... Elle se reproche d'être la cause de ton chagrin... Nous n'avons pas été maîtres du sentiment qui nous a rapprochés... Il ne se passe pas de jour que nous ne parlions de toi, de la petite... Elle voudrait savoir... moi aussi... quelque chose qui te fasse beaucoup... beaucoup de plaisir... pour te le donner... Voyons! désires-tu quelque chose?... quoi?
Amélie s'était levée pour ne pas éclater en sanglots. Ainsi, son mari en était là!... Tellement changé, tellement dominé par son absurde passion, qu'il n'apercevait pas, l'inconscient! l'énormité de sa proposition.
Il fallait renoncer à tout jamais à l'espoir de le reconquérir. C'est ainsi qu'il répondait à ses plaintes si pleines de résignation douloureuse... par l'offre de compensations que lui donnerait la Tabary!
—Veux-tu, lui dit-elle suffoquée par l'émotion qui l'étouffait, veux-tu?... Nous ne reparlerons plus jamais de cela... plus jamais... Tu vivras comme tu l'entendras... Je souffrirai en silence, mais je ne veux plus voir personne... je ne veux plus rien entendre...
—Comme tu voudras! dit Chausserouge, qui ne comprenait rien à l'indignation de sa femme. Seulement, tu sais, je tiens à ce que tu voies un médecin.
—Ce n'est pas la peine.
—Je le veux!
Et le soir même, il revint accompagné d'un docteur qui interrogea la jeune femme, l'ausculta longuement et laissa une ordonnance.
En sortant, il prit Chausserouge à part.
—Je n'ai pas voulu effrayer la malade, lui dit-il, mais à vous je dois la vérité. Vous m'avez appelé bien tard... Votre femme a les poumons attaqués... Elle a besoin de grands ménagements... Le climat d'ici lui est très défavorable, et si vous pouviez-la décider à faire un voyage dans le Midi... ce serait encore là la médication la plus efficace de toutes celles que je pourrais prescrire...
—Alors son état?... demanda Chausserouge effrayé.
—Est grave, je ne vous le cache pas!
Pour la première fois, Chausserouge éprouva un réel chagrin.
Si au moment du début de sa liaison, il avait cru sentir naître au fond de son coeur une sorte de haine contre sa femme, ç'avait été un sentiment factice, une crise irréfléchie causée par l'enragement de sa passion qui lui faisait considérer comme un ennemi quiconque cherchait à y faire obstacle, mais au fond de son coeur l'affection sommeillait et il avait suffi pour la réveiller de cette menace latente, du simple avertissement de l'homme de science.
Le docteur avait ajouté:
—Elle a dû beaucoup souffrir physiquement... ou moralement.
Et Chausserouge songea à l'existence qu'il avait faite à sa femme depuis les longs mois qu'il l'avait délaissée. Pour la première fois, il perçut nettement ce que sa conduite avait de répréhensible et de criminel.
C'était lui qui avait réduit sa femme à ce dernier degré de misère et il ne pensa plus qu'à une chose, lui faire oublier le passé...
Si elle devait succomber, il voulait qu'elle mourût lui ayant pardonné...
Il s'étonna lui-même de cet excès de sensibilité. Pour la première fois, il se sentit la force non pas de rompre avec Louise, mais d'apporter dans ses relations avec elle une discrétion dont lui saurait gré la pauvre Amélie, habituée à moins de ménagements...
C'est dans cet état d'esprit qu'il se rendit le soir a l'heure habituelle dans la caravane de Louise, non sans inquiétude toutefois.
Comment sa maîtresse accueillerait-elle la résolution qu'il venait de prendre?
Consentirait-elle à cette sorte de partage, elle dont l'amour s'était toujours montré si exclusif.
Dès les premiers mots que hasarda timidement le dompteur, il sentit s'envoler toute appréhension.
Louise Tabary se répandit en condoléances.
Comment! cette pauvre Amélie était si malade que cela! Oh! voilà bien ce qu'elle avait redouté dès les premiers jours! Elle allait être la cause, peut-être, de la mort de la pauvre femme! Elle ne se le pardonnerait jamais!
Pourquoi fallait-il que sa situation fausse l'empêchât d'aller la soigner, la dorloter!
Elle aurait eu tant de joie à lui faire oublier le mal qu'elle lui avait fait! Bien innocemment, hélas! et toute la faute en était à son bête de coeur, dont elle n'avait su refréner les élans!
Ah! cette idée la rendait réellement malheureuse... et elle espérait bien que François allait faire son devoir.
Et comme Chausserouge écoutait, ravi, tellement ces sentiments répondaient à ceux qu'il éprouvait personnellement, elle continua:
—Ton devoir, il est tout tracé! C'est nous qui, par notre faiblesse coupable, avons frappé au coeur la pauvre Amélie. Il ne faut pas que nous ayons à nous reprocher sa mort. Si elle doit partir, que ce ne soit pas sans que nous lui ayons prodigué toutes les consolations, tous les soins qui peuvent adoucir sa fin. A partir de ce soir, et jusqu'à nouvel ordre, je ne veux plus de toi... Ce sera pour moi un bien dur sacrifice, mais auquel mon devoir me commande de me résoudre. Ce sera aussi une épreuve... Je verrai si l'absence est capable de te faire oublier ton amie... Tu vas rester près d'elle... Le médecin recommande un voyage dans le Midi... Pars!... N'hésite pas!...
—Tu viendras avec nous!
—C'est impossible. Tu emmèneras Jean... J'espère que tu m'écriras... Les tournées en province t'ont du reste toujours réussi. Recommence l'expérience... Tu n'as qu'à y gagner, puisque, tu le vois comme moi, le métier se perd à Paris et que, quand on y fait ses frais, il faut s'estimer heureux.
—M'éloigner de toi... longtemps peut-être? Tu n'y penses pas.
—Je n'y pense que trop... De cette façon, mon ami, ajouta-t-elle tristement, tu me reviendras guéri toi-même... ou plus aimant... Il me restera alors à bénir ou à maudire cette circonstance qui m'aura donné la mesure de la sincérité et de la puissance de ton amour... Ne me fais pas d'objections... Ne me dis rien... Va-t'en et à demain!
Lorsque, le soir venu, Louise Tabary rapporta à Jean la conversation qu'elle avait eue avec son amant.
—Tu es folle! lui dit le jeune homme. Comment! Au moment où nous le tenons, tu l'éloignes! Tu le sépares volontairement de lui à l'heure même où nous sommes sur le point de devenir les véritables maîtres de la ménagerie! Je n'y comprends rien! Tu sais combien il est faible... Dès qu'il t'aura quittée, comme il faut qu'il subisse toujours l'influence de quelqu'un, il retombera sous celle d'Amélie, et alors, nisco!
Mais Louise Tabary se contenta de sourire en haussant les épaules.
—Comme tu es simple, mon pauvre garçon! Crois-tu donc que je n'ai pas tout prévu? D'abord, tu seras là et je compte bien sur toi pour ne pas lui laisser oublier qu'il reste à Paris une femme se mourant d'amour pour lui. Et quant à Amélie, la pauvre, j'ai fait assez causer François pour savoir que je n'ai dès à présent plus rien à craindre d'elle... Je me doutais un peu de tout ça... La dernière fois que je l'ai rencontrée, par hasard, elle m'a fait peur!... Une vraie gueule de papier mâché... Elle a la mort dans les os... Elle sera douce, aimable et prévenante, mais il est des satisfactions qu'elle ne lui donnera pas... des satisfactions qu'il ne pourra jamais trouver avec d'autres qu'avec moi... Si, pour mon malheur, je suis vieille déjà... l'âge m'a donné de l'expérience... Crois-moi! je sais par où il faut prendre Chausserouge, je le tiens bien!
—Mais puisque tu ne seras pas là?
—Mon absence se fera alors plus cruellement sentir... L'habitude tuera la pitié qu'il éprouve maintenant... L'existence que sa femme, toujours plus malade, lui fera, finira par lui peser... Il regrettera son départ, aspirera après son retour... Il est probable que nous ne reverrons plus Amélie... elle est déjà trop bas!... Il reviendra donc veuf, libre... La continence aura renouvelé son ardeur, qui commence à présent à s'émousser et alors... plus que jamais, il sera à nous!...
—Mais l'enfant?
—Je lui servirai de mère, répliqua Louise Tabary. Ne crains rien, mon plan est tout tracé... Et puis, continua-t-elle, pour être sûr qu'il ne nous échappera pas, je vais profiter de ses bonnes dispositions actuelles. Bien qu'il n'ait pas fait de brillantes affaires, depuis qu'il est à Paris, il a pas mal d'économies, bien placées... Je vais lui dire qu'en son absence, j'ai l'intention de donner de l'extension à mon entresort... la même extension qu'autrefois, pour faire la nique à Boyau-Rouge, mais qu'il me manque des fonds. Comme il déteste Boyau-Rouge, qui a été mon amant avant lui... j'aurai ce que je voudrai et désormais nos intérêts d'argent étant communs, il sera bien forcé de penser à moi souvent... Ce sera une sûreté de plus.
Jean Tabary regarda sa mère avec admiration.
C'était décidément une maîtresse femme et il n'y avait plus qu'à la laisser faire; quiconque se fût occupé de ses affaires n'eût jamais su en tirer un meilleur parti.
—M'man! lui dit-il en l'embrassant, à partir d'aujourd'hui, je ne fais plus rien sans te consulter!
—Contente-toi seulement de suivre les instructions que je te donnerai avant le départ de Chausserouge. Cela suffira!... Ah! surtout, sois, le plus respectueux et le plus prévenant que tu pourras pour Amélie! Elle te croira converti et elle sera la première à nous aider.
—Tu peux compter sur moi.
Amélie accueillit avec moins d'enthousiasme que Chausserouge le récit que lui fit son mari de son entretien avec Louise Tabary et des bons conseils qu'il en avait reçus.
Cette ingérence dans ses affaires ne pouvait au reste que lui déplaire, de même que cette attitude subitement sympathique lui inspirait une secrète défiance.
Elle ne put néanmoins s'élever contre un projet qui réalisait le plus cher de ses voeux.
N'était-ce pas en l'arrachant de vive force à l'influence du milieu dans lequel il vivait que le père Chausserouge avait pu une première fois ramener son fils à de meilleurs sentiments?
Mais cette fois, on emmenait Jean, et Amélie sentit que c'était assurément sur cette présence que comptait Louise Tabary.
Le fils veillerait à ce que le souvenir de la mère ne sortit pas de la mémoire du dompteur.
C'était à elle à parer à ce danger, mais, hélas! dans son état de santé, elle ne se sentait guère de force à faire oublier l'autre!
Toutefois, on prépara tout en vue d'un prochain départ. Il fut décidé que la ménagerie se mettrait en route pour le Midi, marchant à petites journées pour ne point trop fatiguer la malade, s'arrêtant dans chacune des villes où il serait possible de compter au moins sur deux ou trois représentations fructueuses.
Quelques jours avant leur départ, à l'une de leurs dernières entrevues, Louise Tabary fit part à son amant du projet qu'elle caressait d'établir sur les mêmes bases que jadis une concurrence sérieuse à Boyau-Rouge.
C'était un placement sûr, étant donné sa grande entente et sa grande expérience des affaires.
Comme elle s'y attendait, Chausserouge accéda immédiatement à son désir et il lui remit entre les mains la partie la plus importante de son fonds de réserve, pour l'appliquer à cette entreprise.
Louise promit à son nouvel associé de le tenir au courant du résultat de ses efforts et, par une belle matinée de septembre, le convoi s'ébranla, prenant ce même chemin qui, dix ans plus tôt, l'avait mené à la fortune.