II.—ELFES
Les Alfs ou Elfes sont dans les pays du Nord les genies des airs et de la terre. Ils ont quelque ressemblance avec les fees. Leur roi Oberon, immortalise par Wieland, est le roi des aulnes, Ellen Koenig, chante par Goethe.
Torfeus, historien danois qui vivait au XVIIe siecle, cite par M. Leroux de Lincy[1], rapporte dans la preface de son edition de la Saga de Hrolf, l'opinion d'un pretre islandais nomme Einard Gusmond, relativement aux Elfes: "Je suis persuade, disait-il, qu'ils existent reellement, et qu'ils sont la creature de Dieu; qu'ils se marient comme nous, et reproduisent des enfants de l'un et l'autre sexe: nous en avons une preuve dans ce que l'on sait des amours de quelques-unes de leurs femmes avec de simples mortels. Ils forment un peuple semblable aux autres peuples, habitent des chateaux, des maisons, des chaumieres; ils sont pauvres ou riches, gais ou tristes, dorment et veillent, et ont toutes les autres affections qui appartiennent a l'humanite."
[Note 1: Le Livre des legendes, introduction, p. 159. Paris, 1836, in-8 deg..]
Chez les peuples septentrionaux, dit M. A. Maury[1], d'apres M. Crofton Croker[2], "les Elfes ont ete divises en diverses classes suivant les lieux qu'ils habitent et auxquels ils president. On distingue les Dunalfenne, qui repondent aux nymphes monticolae, castalides des anciens, les Feldalfenne, qui sont les naiades, les hamadryades; les Muntalfenne ou orcades; les Scalfenne ou naiades; les Undalfenne ou dryades."
[Note 1: Les Fees du moyen age, p. 73.]
[Note 2: Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland.
Londres, 1834, in-12.]
"On depeint les Elfes, dit M. Leroux de Lincy[1], comme ayant une grosse tete, de petites jambes et de longs bras; quand ils sont debout, ils ne s'elevent pas au-dessus de l'herbe des champs. Adroits, subtils, audacieux, toujours malins, ils ont des qualites precieuses et surhumaines. C'est ainsi que ceux qui vivent sous la terre et qui veillent a la garde des metaux sont reputes comme tres habiles a forger des armes. Ceux qui habitent l'onde aiment beaucoup la musique et sont doues de talents merveilleux en ce genre. La danse est le partage de ceux qui vivent entre le ciel et la terre, ou dans les rochers. Ceux qui sejournent en de petites pierres appelees Elf-mills, Elf-guarnor ont une voix douce et melodieuse."
[Note 1: Le Livre des legendes, introduction, p. 160.]
"Chez les peuples Scandinaves, les Elfes passaient pour aimer passionnement la danse. Ce sont eux, disait-on, qui forment des cercles d'un vert brillant, nommes Elf-dans, que l'on apercoit sur le gazon. Aujourd'hui encore, quand un paysan danois rencontre un cercle semblable, aux premiers rayons du jour, il dit que les Elfes sont venus danser pendant la nuit. Tout le monde ne voit pas les Elfs-dans. Ce don est surtout le partage des enfants nes le dimanche; mais les Elfes ont le pouvoir de douer de cette science leurs proteges en leur donnant un livre dans lequel ceux-ci apprennent a lire l'avenir."
"Les Elfes demeurent dans les marais, au bord des fleuves, disent encore les paysans danois; ils prennent la forme d'un homme vieux, petit, avec un large chapeau sur la tete. Leurs femmes sont jeunes, belles, et d'un aspect attrayant, mais par derriere elles sont creuses et vides. Les jeunes gens doivent surtout les eviter. Elles savent jouer d'un instrument delicieux qui trouble l'esprit. On rencontre souvent les Elfes se baignant dans les eaux qu'ils habitent. Si un mortel ose approcher d'eux, ils ouvrent leur bouche, et, atteint du souffle qui s'en echappe, l'imprudent meurt empoisonne."
"Souvent, par un beau clair de lune, on voit les femmes des Elfes danser en rond sur les vertes prairies; un charme irresistible entraine ceux qui les rencontrent a danser avec elles: malheur a qui succombe a ce desir! car elles emportent l'imprudent dans une ronde si vive, si animee, si rapide qu'il tombe bientot sans vie sur le gazon. Plusieurs ballades ont perpetue le souvenir de ces terribles morts."
"Ces Elfes habitants des eaux s'appellent Nokkes, chez les Danois. Beaucoup de souvenirs se rattachent a eux. Tantot on croit les voir au milieu d'une nuit d'ete, rasant la surface des ondes, sous la forme de petits enfants aux longs cheveux d'or, un chaperon rouge sur la tete. Tantot ils courent sur le rivage, semblables aux centaures, ou bien sous l'apparence d'un vieillard, avec une longue barbe dont l'eau s'echappe, ils sont assis au milieu des rochers."
"Les Nokkes punissent severement les jeunes filles infideles, et quand ils aiment une mortelle, ils sont doux et faciles a tromper. Grands musiciens, on les voit assis au milieu de l'eau, touchant une harpe d'or qui a le pouvoir d'animer toute la nature. Quand on veut apprendre la musique avec de pareils maitres, il faut se presenter a l'un d'eux avec un agneau noir, et lui promettre qu'il sera sauve comme les autres hommes et ressuscitera au jour solennel."
A ce propos, M. Leroux de Lincy[1] fait le recit suivant d'apres Keightley[2]: "Deux enfants jouaient au bord d'une riviere qui coulait au pied de la maison de leur pere. Un Nokke parut, et, s'etant assis sur les eaux, il commenca un air sur sa harpe d'or. Mais l'un des enfants lui dit: "A quoi ton chant peut-il te servir, bon Nokke; tu ne seras jamais sauve." A ces paroles, l'esprit fondit en larmes et de longs soupirs s'echapperent de son sein. Les enfants revinrent chez eux et dirent cette aventure a leur pere, qui etait pretre de la paroisse. Ce dernier blama une telle conduite, et leur dit de retourner de suite au bord de l'eau et de consoler le Nokke en lui promettant misericorde. Les enfants obeirent. Ils trouverent l'habitant des ondes assis a la meme place et pleurant toujours: "Bon Nokke, lui ont-ils dit, ne pleure pas; notre pere assure que tu seras sauve comme tous les autres." Aussitot le Nokke reprit sa harpe d'or et en joua delicieusement jusqu'a la fin du jour.
[Note 1: Le Livre des Legendes, p. 162.]
[Note 2: The fairy Mythology, t. I, p. 236.]
On lit dans la Saga d'Hervarar, citee par M. Leroux de Lincy[1]: "Suafurlami, monarque scandinave, revenant de la chasse, s'egara dans les montagnes. Au coucher du soleil, il apercut une caverne dans une masse enorme de rochers, et deux nains assis a l'entree. Le roi tira son epee, et, s'elancant dans la caverne, il se preparait a les frapper, quand ceux-ci demanderent grace pour leur vie. Les ayant interroges, Suafurlami apprit d'eux qu'ils se nommaient Dyrinus et Dualin. Il se rappela aussitot qu'ils etaient les plus habiles d'entre tous les Elfes a forger des armes. Il leur permit de s'eloigner, mais a une condition, c'est qu'ils lui feraient une epee avec un fourreau et un baudrier d'or pur. Cette epee ne devait jamais manquer a son maitre, ne jamais se souiller, couper le fer et les pierres aussi aisement que le tissu le plus leger, et rendre toujours vainqueur celui qui la possederait. Les deux nains consentirent a toutes ces conditions et le roi les laissa s'eloigner. Au jour fixe, Suafurlami se presenta a l'entree de la caverne, et les deux nains lui apporterent la plus brillante epee qu'on eut jamais vue. Dualin, montant sur une pierre, lui dit: "Ton epee, o roi, tuera un homme chaque fois qu'elle sera levee; elle servira a trois grands crimes, elle causera ta mort." A ces mots, Suafurlami s'elanca contre le nain pour le frapper, mais il se sauva au milieu des rochers, et les coups de la terrible epee fendirent la pierre sur laquelle ils etaient tombes."
[Note 1: Le Livre des legendes, p. 163.]
"En Suede, dit M. Alf. Maury[1], les paysans venerent les tilleuls, comme ayant jadis ete la demeure des Elfes. C'etait sous un arbre gigantesque, le frene Yggdrasill, aupres de la fontaine Urda, que les gnomes lies a ces esprits des airs avaient fixe leur demeure."
[Note 1: Les Fees du moyen age, p. 76.]
"L'herbe des champs est sous la protection des Elfes; tant qu'elle n'a pas encore leve, qu'elle ne fait que germer sous terre, ce sont les Elfes noirs (Schwarsen Elfen) qui la protegent, qui veillent sur elle; puis a-t-elle eleve au-dessus du sol sa tige delicate, elle passe sous la garde des Elfes lumineux (Licht Elfen), des Elfes de lumiere."
On retrouve les Elfes dans les autres pays de l'Europe sous differents noms. En Allemagne ils jouent un role dans les Niebelungen et dans le Heldenbuch.
"Les femmes des Elfes, dit M. Alf. Maury[1], sont regardees en Allemagne comme aussi habiles que nos fees a tourner le fuseau. Une foule de traditions rappellent ces mysterieuses ouvrieres. Telle est la legende de la jeune fille de Scherven pres de Cologne, qu'on voit la nuit filer un fil magique; telle est celle de dame Holle, que la croyance populaire place dans la Hesse, sur le mont Meisner. Holle distribue des fleurs, des fruits, des gateaux de farine et repand la fertilite dans les champs qu'elle parcourt; elle excelle a filer; elle encourage les fileuses laborieuses et punit les paresseuses; elle preside a la naissance des enfants, se montre alors sous l'apparence d'une vieille femme aux vetements blancs; parfois aussi elle est vindicative et cruelle. Elle se venge en enlevant les enfants et en les entrainant au fond des eaux. Pschipolonza, cette petite femme vieille, hideuse et ridee, qui effraie souvent les paysans des environs de Zittau, se montre au bord des chemins dans les bois, vetue de blanc et occupee a filer. Dans la Livonie, on croit aux Swehtas jumprawas, jeunes filles qu'on apercoit la nuit filant mysterieusement.
[Note 1: Les Fees du moyen age, p. 71-72.]
En Angleterre, les Elfes se partagent en deux classes: ceux qui habitent les montagnes, les forets, les cavernes, et qu'on appelle rural Elves, et les Gobelins (Hobgobelins) qui ont coutume de vivre parmi les Elfes. Mais c'est en Irlande surtout qu'on se rappelle les Elfes. Ils s'y divisent en plusieurs familles distinctes par le nom, le pouvoir ou les actions qu'on leur attribue: ainsi on connait les Shepo, les Cluricaune, les Banshee, les Phooca, ou Pouke, les Sullahan ou Dullahan, etc.
"Shepo, qui signifie litteralement une fee de maison, dit M. Leroux de Lincy, en citant l'ouvrage de M. Crofton Croker[1], est le nom qu'on donne aux esprits qui vivent en commun, et que le peuple suppose avoir des chateaux et des habitations; au contraire on nomme Cluricaune ceux qui vivent seuls et se cachent dans les lieux retires. Les Banshee sont des fees qui, suivant la tradition, s'attachent a certaines familles et que l'on entend pousser des gemissements quand un malheur doit frapper celles qu'elles ont adoptees. Quant au Phooca, au Dullahan, c'est le nom qu'on donne au diable, aussi appele Fir Darriz."
[Note 1: Fairy legends and Traditions of the South of Ireland.
Londres, Murray, 1834, in-12.]
"Suivant la croyance populaire de l'Irlande, dit M. Alf. Maury[1], les Elfes celebrent deux grandes fetes dans l'annee; l'une est au commencement du printemps, quand le soleil approche du solstice d'ete; alors le heros O'Donoghue, qui jadis regna sur la terre, monte dans les cieux sur un cheval blanc comme le lait, entoure du cortege brillant des Elfes. Heureux celui qui l'apercoit lorsqu'il s'eleve des profondeurs du lac de Killarney! Cette rencontre lui porte bonheur. A Noel, les esprits souterrains celebrent une fete nocturne avec une joie sauvage et qui inspire la frayeur. Les esprits des forets courent dans les clairieres, revetus d'habillements verts; l'oreille distingue alors le trepignement des chevaux, le mugissement des boeufs sauvages. Lorsque le peuple entend ce vacarme, il dit que c'est le guerrier, les chasseurs furieux, das wuthende Heer, die wuthenden Jaeger. Dans l'ile de Moen, on appelle ce bruit le Gronjette; en Suede on le nomme la chasse d'Odin."
[Note 1: Les Fees du moyen age, p. 58.]
"Les feux folets changes en lutins par nos paysans, ajoute M. Leroux de Lincy[1], ont garde quelques rapports avec les Elfes norvegiens. En Bretagne, sous le nom de Gourils, Gories ou Crions, les Elfes se sont refugies dans les monuments de Karnac, pres Quiberon. La, comme on sait, dans une plaine vaste, aride, ou pas un arbre, pas une plante ne croit, sont debout environ douze a quinze cents pierres, dont les plus hautes peuvent avoir dix-huit a vingt pieds. Interrogez les Bretons sur ces pierres, ils vous diront: C'est un vieux camp de Cesar; ces pierres furent une armee; elles ont ete apportees la par des Gourils, race de petits hommes hauts d'un pied, mais forts comme des geants; chaque nuit ils forment une ronde immense autour de ces pierres; prenez garde! o vous qui voyagez a cette heure aux environs de Karnac, prenez garde! les Gourils vous saisiront, vous forceront a tourner, tourner longtemps jusqu'au premier point du jour, alors ils disparaitront; et vous… vous serez mort!"
[Note 1: Le Livre des legendes, p. 167.]
Enfin, suivant M. Maury[1]: "Les femmes des Elfes et des nains rappellent par leur beaute et la blancheur de leurs vetements les fees francaises. Mais comme chez celles-ci, cette beaute est souvent trompeuse. Ces yeux charmants, ces traits delicats se changent au grand jour en des yeux caves, des joues decharnees; cette blonde et soyeuse chevelure fait place a un front nu que garnissent a peine quelques cheveux blancs."
[Note 1: Les Fees du moyen age, p. 93.]