II.—REVENANTS, SPECTRES, LARVES.
Goulart[1] rappelle cette histoire d'apres Job Fincel[2]: "Un riche homme de Halberstad, ville renommee en Allemagne, tenoit d'ordinaire fort bonne table, se donnant en ce monde tous les plaisirs qu'il pouvoit imaginer, si peu soigneux de son salut, qu'un jour il osa vomir ce blaspheme entre ses escornifleurs, que s'il pouvoit tousiours passer ainsi le temps en delices, il ne desireroit point d'autre vie. Mais au bout de quelques jours et outre sa pensee, il fut contraint mourir. Apres sa mort on voyoit tous les jours en sa maison superbement bastie, des fantosmes survenant au soir, tellement que les domestiques furent contraints cercher demeure ailleurs. Ce riche aparoissoit entre autres, avec une troupe de banquetteurs en une sale qui ne servoit de son vivant qu'a faire festins. Il estoit entoure de serviteurs qui tenoyent des flambeaux en leurs mains, et servoyent sur table couverte de coupes et gobelets d'argent dore, portans force plats, puis desservans: outre plus on oyoit le son des flustes, luths, espinettes et autres instrumens de musique, bref, toute la magnificence mondaine dont ce riche avoit eu son passetemps en sa vie. Dieu permit que Satan representast aux yeux de plusieurs de telles illusions, afin d'arracher l'impiete du coeur des Epicuriens."
[Note 1: Thresor des histoires admirables, t. I, p. 539.]
[Note 2: Au IIe livre des Merveilles de notre temps.]
Des Caurres[1] raconte "comment l'an 1555 en une bourgade, pres de Damas en Syrie, nommee Mellula, mourut une femme villageoise, qui demeura six jours au sepulchre; le septiesme jour elle commenca a crier dessous terre, a la voix de laquelle s'assemblerent une grande multitude de gens et appelerent les parens et mary de la defuncte, devant lesquels elle fut tiree vive du sepulchre et ressuscitee. Et voulant son mary la conduire a sa maison, ne vouloit, mais a grande instance demandoit estre amenee a l'eglise des chrestiens, ce que le mary et parens ne vouloient: mais elle persistait a prier qu'on la y menast, car vouloit estre baptisee et estre chrestienne. Les parens indignez la menerent a la grande ville de Damas, et la livreront ez mains de la justice, a fin que comme heretique elle fut punie. Le bruit en courut par tout le pays. Dont s'assembla en Damas une infinite de peuple pour ceste chose nouvelle. Elle fut presentee a celuy qui est juge des choses appartenans a la religion, le cadi, a laquelle dit le juge: O insensee! veux-tu suivre la foy damnee des chrestiens pour estre condamnee a damnation eternelle en enfer? Auquel respondit, disant: Je veux estre chrestienne pour evader les peines que tu dis, a cause que nul n'est sauve que les chrestiens: a laquelle respondit le cadi: Et quelle certitude as-tu de cecy? Elle respond que tous ceux laquelle avoit cogneu en leur vie qui estoient trespassez, les avoit tous veus en enfer. Alors crierent tous ceux qui estoient la presens: Adonc nous sommes tous damnez? elle respond qu'ouy; ce que entendant, le peuple avec grande fureur la voulurent lapider, les autres crioient que comme infidelle fut bruslee. Le cadi dit qu'il n'en estoit pas d'avis, afin que les chrestiens ne s'en glorifiassent au grand mespris d'eux et de leur foy, mais pour nostre gloire traittons la comme folle et insensee et la renvoyons pour telle, par instrument public. Ce que fut fait; a l'heure ceste bonne femme s'en vint a l'eglise des chretiens, et receut la foy et le baptesme: et depuis vesquit avec les chrestiens en la religion chrestienne, et en icelle mourut."
[Note 1: Oeuvres morales et diversifiees, p. 376.]
"Certain Italien, dit Alexandre d'Alexandrie[1], ayant fait enterrer honnestement un sien ami trespasse, et comme il revenoit a Rome, la nuict l'ayant surpris, il fut contraint s'arrester en une hostellerie, sur le chemin, ou, bien las de corps et afflige d'esprit, il se met en la couche pour reposer. Estant seul et bien esveille, il lui fut avis que son ami mort, tout pasle et descharne, lui aparoissoit tel qu'en sa derniere maladie, et s'aprochoit de lui, qui levant la teste pour le regarder et transi de peur, l'interrogue, qu'il estoit? Le mort ne respondant rien se despouille, se met au lict, et commence a s'approcher du vivant, ce lui sembloit. L'autre ne scachant de quel coste se tourner, se met sur le fin bord, et comme le defunct aprochoit tousiours, il le repousse. Se voyant ainsi rebute, ce fut a regarder de travers le vivant, puis se vestir, se lever du lict, chausser ses souliers et sortir de la chambre sans plus aparoir. Le vivant eut telles affres de ceste caresse, que peu s'en falut aussi qu'il ne passast le pas. Il recitoit que quand ce mort aprocha de lui dans le lict, il toucha l'un de ses pieds, qu'il trouva si froid que nulle glace n'est froide a comparaison."
[Note 1: Au IIe livre de ses Jours geniaux, ch. IX, cite par
Goulart, Thresor d'histoires admirables, t. I, p. 533.]
Goulart[1] rapporte, d'apres divers auteurs resumes par Camerarius[2], les apparitions des morts dans certains cimetieres: "Un personnage digne de foy, dit-il, qui avoit voyage en divers endroits de l'Asie et de l'Egypte, tesmoignoit a plusieurs avoir veu plus d'une fois en certain lieu, proche du Caire (ou grand nombre de peuple se trouve, a certain jour du mois de mars, pour estre spectateur de la resurrection de la chair, ce disent-ils), des corps des trespassez, se monstrans, et se poussans comme peu a peu hors de terre: non point qu'on les voye tout entiers, mais tantost les mains, parfois les pieds, quelquesfois la moitie du corps: quoi faict ils se recachent de mesme peu a peu dedans terre. Plusieurs ne pouvans croire telles merveilles, de ma part desirant en scavoir de plus pres ce qui en est, je me suis enquis d'un mien allie et singulier ami, gentilhomme autant accompli en toutes vertus qu'il est possible d'en trouver, esleve en grands honneurs, et qui n'ignore presque rien. Iceluy ayant voyage en pays susnommez, avec un autre gentil-homme aussi de mes plus familiers et grands amis, nomme le seigneur Alexandre de Schullembourg, m'a dit avoir entendu de plusieurs que ceste apparition estoit chose tres-vraye, et qu'au Caire et autres lieux d'Egypte on ne la revoquoit nullement en doute. Pour m'en asseurer d'avantage, il me monstra un livre italien, imprime a Venise, contenant diverses descriptions des voyages faits par les Ambassadeurs de Venise en plusieurs endroits de l'Asie et de l'Afrique: entre lesquels s'en lit un intitule Viaggio di Messer Aluigi, di Giovanni, di Alessandria nelle Indie. J'ay extrait d'icelui, vers la fin quelques lignes tournees de l'italien en latin (et maintenant en francois) comme s'ensuit. Le 25e jour de mars, l'an 1540, plusieurs chrestiens, accompagnez de quelques janissaires, s'acheminerent du Caire vers certaine montagnette sterile, environ a demi lieue de la, jadis designee pour coemitiere aux trespassez: auquel lieu s'assemble ordinairement tous les ans une incroyable multitude de personnes, pour voir les corps morts y enterrez, comme sortans de leurs fosses et sepulchres. Cela commence le jeudi, et dure jusques au samedi, que tous disparoissent. Alors pouvez-vous voir des corps envelopez de leurs draps, a la facon antique, mais on ne les void ni debout, ni marchans: ains seulement les bras, ou les cuisses, ou autres parties du corps que vous pouvez toucher. Si vous allez plus loin, puis revenez incontinent, vous trouvez que ces bras ou autres membres paroissent encore d'avantage hors de terre. Et plus vous changez de place, plus ces mouvements se font voir divers eslevez. En mesmes temps il y a force pavillons tendus autour de la montagne. Car et sains et malades qui vienent la par grosses troupes croyent fermement que quiconque se lave la nuict precedente le vendredi, de certaine eau puisee en un marest proche de la, c'est un remede pour recouvrer et maintenir la sante, mais je n'ai point veu ce miracle. C'est le rapport du Venitien. Outre lequel nous avons celui d'un jacopin d'Ulme, nomme Felix, qui a voyage en ces quartiers du Levant, et a publie un livre en alemand touchant ce qu'il a veu en la Palestine et en Egypte. Il fait le mesme recit. Comme je n'ai pas entrepris de maintenir que ceste apparition soit miraculeuse, pour confondre ces superstitieux et idolastres d'Egypte, et leur monstrer qu'il y a une resurrection et vie a venir, ni ne veux non plus refuter cela, ni maintenir que ce soit illusion de Satan, comme plusieurs estiment; aussi j'en laisse le jugement au lecteur, pour en penser et resoudre ce que bon lui semblera."
[Note 1: Thresor des histoires admirables, t. I, p. 42.]
[Note 2: Meditations historiques, ch. LXXIII.]
"J'adjousteray, dit Goulart, quelque chose a ce que dessus, pour le contentement des lecteurs. Estienne du Plais, orfevre ingenieux, homme d'honneste et agreable conversation, aage maintenant d'environ quarante-cinq ans, qui a este fort curieux en sa jeunesse de voir divers pays, et a soigneusement considere diverses contrees de Turquie et d'Egypte, me fit un ample recit de ceste apparition susmentionnee, il y a plus de quinze ans, m'affermant en avoir este le spectateur Claude Rocard, apoticaire a Cably en Champagne, et douze autres chrestiens, ayans pour trucheman et conducteur un orfevre d'Otrante en la Pouille, nomme Alexandre Maniotti, il me disoit d'avantage avoir (comme aussi firent les autres) touche divers membres de ces ressuscitans. Et comme il vouloit se saisir d'une teste chevelue d'enfant, un homme du Caire s'escria tout haut: Kali, kali, ante matarafde: c'est-a-dire, Laisse, laisse, tu ne scais que c'est de cela. Or, d'autant que je ne pouvois bonnement me persuader qu'il fust quelque chose de ce qu'il me contoit apporte de si loin, quoy qu'en divers autres recits, conferez avec ce qui se lit en nos modernes, je l'eusse toujours trouve simple et veritable, nous demeurasmes fort longtemps en ceste opposition de mes oreilles a ses yeux, jusques a l'an 1591, que luy ayant monstre les observations susmentionnees du docteur Camerarius: Or cognoissez-vous (me dit-il) maintenant que je ne vous ay point conte des fables. Depuis, nous en avons devise maintesfois, avec esbahissement et reverence de la sagesse divine. Il me disoit la dessus qu'un chrestien habitant en Egypte, lui a raconte par diverses fois, sur le discours de ceste apparition ou resurrection, qu'il avoit aprins de son ayeul et pere, que leurs ancestres recitoyent, l'ayant receu de longue main, qu'il y a quelques centaines d'annees, que plusieurs chrestiens, hommes, femmes, enfans, s'estans assemblez en ceste montagne, pour y faire quelque exercice de leur religion, ils furent ceints et environnez de leurs ennemis en tres grand nombre (la montagnette n'ayant gueres de circuit) lesquels taillerent tout en pieces, couvrirent de terre ces corps, puis se retirerent au Caire; que depuis, ceste resurrection s'est demonstree l'espace de quelques jours devant et apres celui du massacre. Voila le sommaire du discours d'Estienne du Plais, par lui confirme et renouvelle a la fin d'avril 1600, que je descrivois ceste histoire, a laquelle ne peut prejudicier ce que recite Martin de Baumgarten en son voyage d'Egypte, faict l'an 1507, publie par ses successeurs, et imprime a Nuremberg l'an 1594. Car au XVIIIe chap. du Ier liv. il dit que ces apparitions se font en une mosquee de Turcs pres du Caire. Il y a faute en l'exemplaire: et faut dire Colline ou Montagnette, non a la rive du Nil, comme escrit Baumgarten, mais a demie lieue loin, ainsi que nous avons dit."
"Ceux qui ont remarque, dit un ecrivain anonyme[1], les gestes ou escript la vie des papes sont autheurs que le pape Benoist 9e du nom, apparut apres sa mort vagant ca et la, avec une facon fort horrible, ayant le corps d'un ours, la queue d'un asne, et qui interrogue d'ou luy estoit advenue une telle metamorphose, il repondit: Je suis errant de ceste forme, pour ce que j'ay vescu en mon pontificat sans loy comme une beste."
[Note 1: Histoires prodigieuses extraites de plusieurs fameux auteurs, etc.]
Le Loyer[1] rapporte l'histoire d'une Peruvienne qui reparut apres sa mort. "C'est d'une Catherine, Indienne native de Peru, qui desdaignant de se confesser et morte impenitente, apparut toute en feu, et jettant de grandes flammes par la bouche, et par toutes les jointures du corps, tourmentant et inquietant premierement ceux de la maison ou elle etait decedee jusques a jetter pierres et puis a la fin se monstrant particulierement a une servante, a laquelle ceste Catherine confessa qu'elle estoit damnee et luy en dit la cause. Il se remarque qu'elle avoit en horreur une chandelle de cire benite ardente, qu'avoit la servante en main, et qu'elle pria la servante de la jetter par terre et l'estaindre parce qu'elle r'engregeoit sa peine. Les epistres de quelques jesuites attestent cette vision veritable, et produisent tant de personnes dignes de foy a tesmoignage, que force est d'en croire quelque chose et par les merveilles veues en ce siecle apprendre a ne se rendre trop incredules aux miracles du passe."
[Note 1: Discours et histoires des spectres, p. 658.]
"L'an 1534, dit Taillepied[1] la femme d'un prevost de la ville d'Orleans se sentant desja de la farine lutherienne, pria son mary qu'on l'enterrast apres son decez sans pompe ne bruit de cloche, ny d'aucunes prieres d'eglise. Le mary qui portoit fort bonne affection a sa femme fit selon qu'elle avoit ordonne et la fit enterrer aux cordeliers, dans l'eglise aupres de son pere et de son ayeul. Mais la nuict ensuyvant, ainsy qu'on disoit matines, l'esprit de la deffuncte s'apparut comme sur la voute de l'eglise, qui faisoit un merveilleux bruit et tintamarre. Les religieux advertirent les parents et amys de la deffuncte, ayant soupcon que ce bruict inaccoutume venoit d'elle qui avoit ete ainsi inhumee sans solennite. Et comme le peuple se fut trouve en telle heure et qu'on eut adjure l'esprit, il dit qu'il estoit damne pour s'estre adonne a l'heresie de Luther, et commandoit que son corps fut deterre et porte hors de terre sainte. Et comme les cordeliers deliberoient de ce faire, ils furent empeschez par gens mal sentans de la foy, lesquels pour se purger firent comme les ariens envers Athanase."
[Note 1: Traite de l'apparition des esprits, p. 123.]
"Chacun scait, dit Alexandre d'Alexandrie[1], que durant la grande prosperite de Ferdinand Ier, roi d'Arragon, la ville et le royaume de Naples ne voyant pres ni loin de soi tant soit petite apparence de guerre ou autre redoutable changement, un sainct homme nomme Catalde, lequel pres de mille ans auparavant avoit este evesque de l'eglise de Tarente, qui depuis le tenoit pour son patron, une fois aparut sur la minuit en vision a un prestre d'icelle eglise, et l'admonesta soigneusement de fouiller en certain endroit qu'il lui designa, ou il trouveroit un livre, par lui escrit durant sa vie, dedans lequel y avoit beaucoup de secrets, escrits par mandement expres de Dieu; qu'ayant trouve ce livre, il le portast promptement au roi Ferdinand Ier. Le prestre adjoustant peu de foi a ceste vision, laquelle lui aparut encore plusieurs fois depuis en son repos, avint un jour que s'estant leve fort matin, et se trouvant seul en l'eglise, l'evesque Catalde se presente a lui, la mittre en teste, couvert de chape episcopale, et fit au prestre veillant et le contemplant le mesme commandement susmentionne, adjoustant des menaces s'il n'executoit ce qu'il lui estoit enjoint. Le jour, ce prestre, suivi de grande multitude de peuple, s'achemina en procession solennelle vers la cachette ou estoit le livre, qui fut trouve en placques ou tablettes de plomb, bien attachees et clouees, contenant ample declaration de la ruine, des miseres, desolations, et pitoyables confusions du royaume de Naples, au temps de Ferdinand Ier. De fait sur les aprests de la guerre, Ferdinand mourut. Charles VIII, roi de France, envahit le royaume de Naples; Alfonse, fils aisne de Ferdinand, des son advenement a la couronne dechasse, fut contraint s'enfuir en exil, ou il mourut. Son fils, Ferdinand le Jeune, prince de tres grande esperance, heritier du royaume, fut envelope en guerre, et mourut en fleur d'aage. Puis les Francois et Espagnols partagerent le royaume, chassans Frideric, fils puisne de Ferdinand, firent des desordres et saccagemens incroyables partout le pays. Enfin les Espagnols en chasserent du tout les Francois."
[Note 1: Au IIIe livre de ses Jours geniaux, ch. XV, cite par
Goulart, Thresor des histoires admirables, t. IV, p. 331.]
"Sabellic[1] escrit que la commune voix fut, lors que Charles VIII entreprit la conqueste de Naples par l'aveu du pape Alexandre VI, que le fantosme de Ferdinand Ier, mort peu auparavant, aparut par diverses fois de nuict a un chirurgien de la maison du roi, nomme Jaques, et du commencement en gracieux langage, puis avec menasses et rudes paroles, lui enjoignit de dire a son fils Alfonse, qu'il n'esperast pouvoir faire teste au roi de France: d'autant qu'il estoit ordonne que sa race, apres avoir passe par infinis dangers, seroit privee de ce beau royaume, et finalement aneantie. Que leurs pechez seroyent cause de ce changement, specialement un forfait commis par le conseil de Ferdinand dans l'eglise de Sainct-Leonard a Pouzzol, pres de Naples. Ce forfait ne fut point declare. Tant va qu'Alfonse quitta Naples, et avec quatre galeres chargees de ce qu'il avoit de plus precieux se sauva en Sicile. Bref en peu de temps, la maison d'Arragon perdit le royaume de Naples."
[Note 1: Au IXe livre de ses Histoires, Ennead. 10, cite par
Goulart, Thresor des histoires admirables, t. IV, p. 332.]
Arluno[1], cite par Goulart[2] rapporte que "Deux marchans italiens estans en chemin pour passer de Piedmont en France, rencontrerent un homme de beaucoup plus haute stature que les autres, lequel les appelant a soy leur tint tels propos: Retournez vers mon frere Ludovic, et lui baillez ces lettres que je luy envoye. Eux fort estonnez, demandent: Qui estes-vous? Je suis, dit-il, Galeas Sforce, et tout soudain s'esvanouit. Eux tournent bride vers Milan, de la a Vigevene, ou Ludovic estoit pour lors. Ils prient qu'on les face parler au Duc, disans avoir lettres a lui bailler de la part de son frere. Les courtisans se mocquent d'eux; et pour ce qu'ils faisoyent tousiours instance de mesme, on les emprisonne, on leur presente la question: mais ils maintienent constamment leur premiere parole. La dessus les conseillers du duc furent en dispute, de ce qu'il faloit faire de ces lettres, ne sachans que respondre tant ils estoyent esperdus. Un d'entr'eux nomme le vicomte Galeas empoigne les lettres escrites et un papier plie en forme de briefs de Rome, le fermant attache de menus filets de laiton, dont le contenu estoit: Ludovic, Ludovic, pren garde a toy; les Venitiens et Francois s'allieront ensemble pour te ruiner, et renverser entierement tes afaires. Mais si tu me fournis trois mille escus, je donneray ordre que les coeurs s'adouciront, et que le mal qui te menace s'eslongnera, me confiant d'en venir a bout, si tu veux me croire. Bien te soit. Et au bas: L'esprit de ton frere Galeas. Les uns estonnez de la nouveaute du fait, les autres se mocquant de tout cela, plusieurs conseillans qu'on mist les trois mille escus en depost au plus pres de l'intention de Galeas, le Duc estimant qu'on se mocqueroit de lui, s'il laschoit tant la main, s'abstint de desbourser l'argent et de le commettre en l'estrange main, puis renvoya les marchans en leurs maisons. Mais au bout de quelque temps, il fut dejette de sa duche de Milan, prins et emmene prisonnier."
[Note 1: En la premiere section de l'Histoire de Milan.]
[Note 2: Thresor d'histoires admirables, t. I, p. 531.]
"En 1695, un certain M. Bezuel (qui depuis fut cure de Valogne), etant alors ecolier de quinze ans, fit la connaissance des enfants d'un procureur nomme d'Abaquene, ecoliers comme lui. L'aine etait de son age; le cadet, un peu plus jeune s'appelait Desfontaines; c'etait celui des deux freres que Bezuel aimait davantage. Se promenant tous deux en 1696, ils s'entretenaient d'une lecture qu'ils avaient faite de l'histoire de deux amis, lesquels s'etaient promis que celui qui mourrait le premier viendrait dire des nouvelles de son etat au survivant. Le mort revint, disait-on, et conta a son ami des choses surprenantes."
"Le jeune Desfontaines proposa a Bezuel de se faire mutuellement une pareille promesse. Bezuel ne le voulut pas d'abord; mais quelques mois apres il y consentit, au moment ou son ami allait partir pour Caen. Desfontaines tira de sa poche deux petits papiers qu'il tenait tout prets, l'un signe de son sang, ou il promettait, en cas de mort, de venir voir Bezuel; l'autre ou la meme promesse etait ecrite, fut signee par Bezuel. Desfontaines partit ensuite avec son frere, et les deux amis entretinrent correspondance."
"Il y avait six semaines que Bezuel n'avait recu de lettres, lorsque, le 31 juillet 1697, se trouvant dans une prairie, a deux heures apres midi, il se sentit tout d'un coup etourdi et pris d'une faiblesse, laquelle neanmoins se dissipa; le lendemain, a pareille heure, il eprouva le meme symptome; le surlendemain, il vit pendant son affaiblissement son ami Desfontaines qui lui faisait signe de revenir a lui… Comme il etait assis, il se recula sur son siege. Les assistants remarquerent ce mouvement."
"Desfontaines n'avancant pas, Bezuel se leva pour aller a sa rencontre; le spectre s'approcha alors, le prit par le bras gauche et le conduisit a trente pas de la dans un lieu ecarte."
"Je vous ai promis, lui dit-il, que si je mourais avant vous, je viendrais vous le dire: je me suis noye avant-hier dans la riviere, a Caen, vers cette heure-ci. J'etais a la promenade; il faisait si chaud qu'il nous prit envie de nous baigner. Il me vint une faiblesse dans l'eau, et je coulai. L'abbe de Menil-Jean, mon camarade, plongea; je saisis son pied, mais soit qu'il crut que ce fut un saumon, soit qu'il voulut promptement remonter sur l'eau, il secoua si rudement le jarret, qu'il me donna un grand coup dans la poitrine, et me jeta au fond de la riviere, qui est la tres profonde."
"Desfontaines raconta ensuite a son ami beaucoup d'autres choses."
"Bezuel voulut l'embrasser, mais alors il ne trouva qu'une ombre.
Cependant, son bras etait si fortement tenu qu'il en conserva une douleur."
"Il voyait continuellement le fantome, un peu plus grand que de son vivant, a demi nu, portant entortille dans ses cheveux blonds un ecriteau ou il ne pouvait lire que le mot in… Il avait le meme son de voix; il ne paraissait ni gai ni triste, mais dans une tranquillite parfaite. Il pria son ami survivant, quand son frere serait revenu, de le charger de dire certaines choses a son pere et a sa mere; il lui demanda de reciter pour lui les sept Psaumes qu'il avait eus en penitence le dimanche precedent, et qu'il n'avait pas encore recites; ensuite il s'eloigna en disant: "Jusqu'au revoir," qui etait le terme ordinaire dont il se servait quand il quittait ses camarades."
"Cette apparition se renouvela plusieurs fois. L'abbe Bezuel en raconta les details dans un diner, en 1718, devant l'abbe de Saint-Pierre, qui en fait une longue mention dans le tome IV de ses Oeuvres politiques[1].
[Note 1: Dictionnaire des sciences occultes, de l'abbe Migac.]
Dans ses Memoires, publies en 1799, la celebre tragedienne Clairon raconte l'histoire d'un revenant qu'elle croit etre l'ame de M. de S…, fils d'un negociant de Bretagne, dont elle avait rejete les voeux, a cause de son humeur haineuse et melancolique, quoiqu'elle lui eut accorde son amitie. Cette passion malheureuse avait conduit le jeune insense au tombeau. Il avait souhaite de la voir dans ses derniers moments; mais on avait dissuade Mlle Clairon de faire cette demarche; et il s'etait ecrie avec desespoir: "Elle n'y gagnera rien, je la poursuivrai autant apres ma mort que je l'ai poursuivie pendant ma vie!…"
"Depuis lors, Mlle Clairon entendit, vers les onze heures du soir, pendant plusieurs mois, un cri aigu; ses gens, ses amis, ses voisins, la police meme, entendirent ce bruit, toujours a la meme heure, toujours partant sous ses fenetres, et ne paraissant sortir que du vague de l'air."
"Ces cris cesserent quelque temps. Mais ils furent remplaces, toujours a onze heures du soir, par un coup de fusil tire dans ses fenetres, sans qu'il en resultat aucun dommage."
"La rue fut remplie d'espions, et ce bruit fut entendu, frappant toujours a la meme heure dans le meme carreau de vitre, sans que jamais personne ait pu voir de quel endroit il partait. A ces explosions succeda un claquement de mains, puis des sons melodieux. Enfin, tout cessa apres un peu plus de deux ans et demi[1]".
[Note 1: Memoires d'Hippolyte Clairon, edit. de Buisson, p. 167.]
"Le samedi qui suivit les obseques d'un notable bourgeois d'Oppenheim, Birck Humbert, mort en novembre 1620, peu de jours avant la Saint-Martin, on ouit certains bruits dans la maison ou il avait demeure avec sa premiere femme; car etant devenu veuf, il s'etait remarie. Son beau-frere soupconnant que c'etait lui qui revenait, lui dit:
"Si vous etes Humbert, frappez trois coups contre le mur."
"En effet, on entendit trois coups seulement; d'ordinaire il en frappait plusieurs. Il se faisait entendre aussi a la fontaine ou l'on allait puiser de l'eau, et troublait le voisinage, se manifestant par des coups redoubles, un gemissement, un coup de sifflet ou un cri lamentable. Cela dura environ six mois."
"Au bout d'un an, et peu apres son anniversaire, il se fit entendre de nouveau plus fort qu'auparavant. On lui demanda ce qu'il souhaitait: il repondit d'une voix rauque et basse: "Faites venir, samedi prochain, le cure et mes enfants."
"Le cure etant malade ne put venir que le lundi suivant, accompagne de bon nombre de personnes. On demanda au mort s'il desirait des messes? Il en desira trois; s'il voulait qu'on fit des aumones? il dit: "Je souhaite qu'on donne aux pauvres huit mesures de grain; que ma veuve fasse des cadeaux a tous mes enfants, et qu'on reforme ce qui a ete mal distribue dans ma succession," somme qui montait a vingt florins."
"Sur la demande qu'on lui fit, pourquoi il infestait plutot cette maison qu'une autre, il repondit qu'il etait force par des conjurations et des maledictions. S'il avait recu les sacrements de l'Eglise? "Je les ai recus, dit-il, du cure, votre predecesseur." On lui fit dire avec peine le Pater et l'Ave, parce qu'il en etait empeche, a ce qu'il assurait, par le mauvais esprit, qui ne lui permettait pas de dire au cure beaucoup d'autres choses."
"Le cure, qui etait un premontre de l'abbaye de Toussaints, se rendit a son couvent afin de prendre l'avis du superieur. On lui donna trois religieux pour l'aider de leurs conseils. Ils se rendirent a la maison, et dirent a Humbert de frapper la muraille; il frappa assez doucement. "Allez chercher une pierre, lui dit-on alors, et frappez plus fort." Ce qu'il fit."
"Quelqu'un dit a l'oreille de son voisin, le plus bas possible: "Je souhaite qu'il frappe sept fois," et aussitot l'ame frappa sept fois."
"On dit le lendemain trois messes que le revenant avait demandees; on se disposa aussi a faire un pelerinage qu'il avait specifie dans le dernier entretien qu'on avait eu avec lui. On promit de faire les aumones au premier jour, et des que ses dernieres volontes furent executees, Humbert Birck ne revint plus[1]."
[Note 1: Livre des prodiges, edit de 1821, p. 75.]