I.—PRODIGES CELESTES
"L'an 1500, dit Goulart[1] d'apres Conrad Licosthenes[2], qui avait recueilli toutes ces histoires de Job Fincel, de Marc Frytsch, et de plusieurs autres, l'on vit en Alsace, pres de Saverne, une teste de taureau, entre les cornes de laquelle estincelloit une fort grande estoile.
[Note 1: Thresor des histoires admirables, t. I, p. 46 et suiv.]
[Note 2: De prodigiis et ostentis.]
"En la meme annee, le vingt uniesme jour de may, sur la ville de Lucerne en Suisse, se vid un dragon de feu, horrible a voir, de la grosseur d'un veau, et de douze pieds de long, lequel vola vers le pont de la riviere de Russ qui y passe.
"L'an 1503, en la duche de Baviere, sur une villette nommee Vilsoc, fut veu un dragon couronne et jettant des flammes de feu par la gorge.
"Sur la ville de Milan, en plein jour, le ciel net et serain, furent veues plusieurs estoiles merveilleusement luisantes.
"Au commencement de janvier l'an 1514, environ les huit heures du matin, en la duche de Witemberg furent veus trois soleils au ciel. Celui du milieu estoit beaucoup plus grand que les autres. Tous les trois portoient la figure d'une longue espee, de couleur luisante et marquettee de sang, dont les poinctes s'estendoyent fort avant. Cela avint le douziesme jour du mois. Le lendemain sur la ville de Rotvil on vid le soleil monstrant une face effroyable, environne de cercles de diverses couleurs. Deux jours auparavant, et le dix-septieme de mars suivant, furent veus trois soleils, et trois lunes aussi l'onziesme de janvier et le dix-septiesme de mars. Jacques Stopel, medecin de Memminge fit un ample discours et prognostic sur ces apparitions suivies de grands troubles, notamment en Souabe.
"En l'annee 1520, les bourgeois de Wissembourg, ville assise au bord du Rhin, entendirent un jour en plein midi bruire estrangement en l'air un horrible cliquetis d'armes, et des courses de gens combatans et crians comme en bataille rangee. Ce qui donna telle espouvante que tous coururent aux armes, pensans que la ville fust assiegee et que les ennemis fussent pres des portes.
"Lorsque l'empereur Charles V fut couronne en la ville d'Aix-la-Chapelle, on vid le soleil environne d'un grand cercle, avec un arc en ciel. En la ville d'Erford furent veus trois soleils. Outre plus un chevron ardant terrible a regarder a cause de sa masse et de sa longueur. Ce chevron baissant en terre, y fist un grand degast, puis remontant en l'air, se convertit en forme de cercle.
"Job Fincel, en son recueil des Merveilles de nostre temps, remarque que l'an 1523, un paysan de Hongrie, faisant quelque voyage avec son chariot, fut surpris de la nuict et contraint demeurer a la campagne pour y attendre le jour. Ayant dormi quelque temps il se resveille, descend du chariot pour se promener, et, regardant en haut, vid en l'air les semblances de deux princes combatans avec les espees es mains l'un contre l'autre. Il y en avoit un de haute taille et robuste: l'autre estoit plus petit et portoit une couronne sur la teste. Le grand mit bas et tua le petit, puis luy ayant oste la couronne la jetta comme contre terre, tellement qu'elle fut despecee en diverses pieces. Trois ans apres, Ladislas, roy de Hongrie, fut tue en bataille par les Turcs.
"En l'an 1525 fut veu en Saxe, environ le trespas de l'electeur Frederic, surnomme le Sage, le soleil couronne d'un grand cercle entier et tout rond, resemblant en couleur l'arc celeste. Au mois d'aoust de la mesme annee, le soleil se monstra l'espace de quelques jours ainsi qu'une grosse boule de feu allumee et de toute autre couleur que l'ordinaire. S'ensuivit tost apres la sedition des paysans en Alemagne.
"L'an 1528, environ la mi-may, sur la ville de Zurich furent veus quatre parelies environnez de deux cercles entiers et le soleil entoure de quatre petits cercles. Au mesme an, la ville d'Utrecht, estroitement assiegee et finalement prinse par les Bourguignons, apparut en l'air un prognostic de ce malheur, dont les habitants furent aussi merveilleusement estonnez. C'est a scavoir une grande croix qu'on surnomme de sainct Andre, laquelle estoit de couleur blafarde et hideuse a voir.
"Le septiesme jour de fevrier 1536, environ minuict, furent veus au ciel, sur un quartier d'Espaigne, deux hommes armez, et courans sus l'un a l'autre avec l'espee au poing; l'un portoit au bras gauche une rondelle ou estoit peint un aigle avec ce mot autour, Regnabo, c'est-a-dire Je regnerai. L'autre avoit un grand bouclier avec une estoile et un croissant et cette inscription Regnavi, c'est-a-dire J'ai regne. Celui qui portoit l'aigle renversa l'autre.
"En l'an 1537, le premier jour de fevrier, fut veu en Italie un aigle volant en l'air, portant au pied droict une bouteille et au gauche un serpent entortille, suivi d'un nombre innombrable de pies. Au meme temps fut veue aussi en l'air une croix bourguignonne de diverses couleurs. Quinze jours auparavant, fut veue en Franconie, entre Pabenberp et la forest de Turinge, une estoile de grandeur merveilleuse, laquelle s'estant abaissee peu a peu se reduisit en forme d'un grand cercle blanc, dont tost apres sortirent des tourbillons de vent et des touffes de feu, qui tombans en terre, firent fondre des pointes de picques, fers et mords de cheval, sans offenser homme ni edifice quelconque.
"Le vingt-neuviesme jour de mars 1545, environ les huict heures du matin, cheut es environs de Cracovie un esclat de fouldre apres un tonnerre si impetueux que toute la Pologne en fust esmeue. Incontinent aparurent au ciel trois croix roussastres, entre lesquelles estoit un homme arme de toutes pieces, lequel, avec une espee ardante, combatoit une armee, laquelle il desfit: et la-dessus survint un horrible dragon lequel engloutit cest homme victorieux. Incontinent le ciel s'ouvrit comme tout en feu, et fut ainsi veu l'espace d'une bonne heure. Puis aparurent trois arcs en ciel avec leurs couleurs acoustumees, sur le plus haut desquels estoit la forme d'un ange comme on le represente en figure de jeune homme qui a des ailes aux espaules, tenant un soleil en l'une de ses mains, une lune en l'autre. Ce deuxiesme spectacle ayant dure une demi-heure en presence de tous ceux qui voulurent le voir, quelques nuees s'esleverent qui couvrirent ces aparences.
"Un jour d'octobre 1547, environ les sept heures du matin, fut veue au pays de Saxe la forme d'une biere de trespasse couverte d'un drap noir, chamarre d'une croix de couleur rousse, precedee et suivie de plusieurs figures d'hommes en dueil, chacun d'iceux portant une trompette dont ils commencerent a sonner si haut que les habitans du pays en entendoyent aisement le bruit. En ces entrefaites aparut un homme arme de toutes pieces, de terrible regard, lequel desgaignant son espee coupa une partie du drap, puis de ses deux mains deschira le reste, quoi fait lui et tous les autres s'esvanouyrent.
"Au mois de juin 1553, furent veus en l'air serain et descouvert, sur la ville de Cobourg, entre cinq et six heures du soir, diverses sortes d'hommes, puis des armees qui se donnoyent bataille, et un aigle voltigeant, les ailes tout espandues. En juillet furent veus au ciel deux serpens entrelassez, se rongeans l'un l'autre, et au milieu d'eux une croix de feu. En cette mesme annee deceda le duc George, prince d'Anhalt, excellent theologien. Le jour qu'il trespassa, l'on apperceut de nuict au ciel sur la ville de Witteberg une croix bleue. Quelques jours devant la bataille donnee entre Maurice, duc de Saxe et Albert, marquis de Brandebourg, l'image d'un grand homme apparut es nuees en un endroit de Saxe. Du corps de cest homme, lequel paroissoit nud, commenca tout premier a decouler du sang goute apres goute, puis on en vid sortir des etincelles de feu, finalement il disparut peu a peu.
"L'onziesme jour de janvier 1556, vers les montagnes qui ceignent d'un coste la ville d'Augsbourg, le ciel s'ouvrit, et sembla se fendre, dont tous furent merveilleusement estonnez: surtout a cause des cas pitoyables qui avindrent incontinent apres. Car au mesme jour le messager d'Augsbourg tua d'un coup de pistole certain capitaine aux portes de la ville. Le lendemain la femme d'un forgeur d'espees, estimant faire un grand butin, tua dedans sa maison un marchant. Incontinent apres sa servante se tua soi-mesme d'un coup de cousteau. Un jour apres, en querelle, un boucher fut renverse mort d'un coup d'espee: et deux villages furent tous bruslez. Le quinziesme jour du mesme mois, le garde de la forest de Saincte-Catherine fut transperce et trouve occis d'un coup de harquebuse. Et le dix-septiesme, un valet d'orfevre, pousse de desespoir, se noya. La nuict suivante, plusieurs furent blessez a mort par les rues.
"En divers jours et mois de la mesme annee 1556 furent remarquees autres apparitions; comme en fevrier furent veus au ciel sur la comte de Boets des armees a pied et a cheval qui combatoyent furieusement. Au mois de septembre, sur une villette du marquisat de Brandebourg, nommee Custrin, environ les neuf heures du soir, on vid infinies flammesches de feu saillans du ciel, et au milieu deux grands chevrons ardans. Sur la fin fut entendue une voix criant: Malheur, malheur a l'Eglise!
"Wolfgang Strauch, de Nuremberg, escrit que l'an 1556, sur une ville de Hongrie qu'il nomme Babatscha, fut veue, le sixiesme jour d'octobre, peu avant soleil levant, la semblance de deux garcons nuds combatans en l'air avec le cimeterre es mains et le bouclier es bras. Celui qui portoit en son bouclier un aigle double chamailla si rudement sur l'autre dont le bouclier portoit un croissant, qu'il sembla que le corps navre de plusieurs playes tombast du ciel en terre. Au mesme temps et lieu fut veu l'arc en ciel avec ses couleurs accoustumees et aux bouts d'icelui deux soleils. Non gueres loin d'Augsbourg fut veu au ciel le combat d'un ours contre un lyon, au mois de decembre en la mesme annee; et a Witteberg, en Saxe, le sixiesme jour d'icelui mois, trois soleils et une nuee tortue marquetee de bleu et de rouge, estendue en arc, le soleil paroissant pasle et triste entre les parelies.
Fr. des Rues[1] rapporte que "L'an 1558, veille de Pasques, s'esleva de terre sur le midi en la lande de Raoul en Normandie un tourbillon tel, qu'il entrainoit tout ce qui lui estoit a la rencontre, enfin se haussant en l'air, parut une colonne coulouree de rouge et de bleu, qui l'accompagnoit et s'arresta en l'air. Cependant on voyoit des flesches et dards qui s'eslancoyent contre ceste colonne, sans que l'on vist ceux qui les descochoyent: et au haut du tourbillon, sur la colonne, l'on entendoit crier des oiseaux de diverses sortes voltigeans a l'entour. Ce tourbillon fut suivi de griefve mortalite au pays."
[Note 1: Dans ses Antiquitez de France.]
"Apres la consideration des nues, dit Gaffarel[1] vient celle de la pluye en laquelle on ne peut rien lire que par la troisieme espece de lecture qui est par hieroglyphe, et de ce genre est la pluye de sang ou de couleur rouge tombee en Suisse l'an 1534, laquelle se formait en croix sur les habits. Jean Pic a immortalise ce prodige par une longue suite de vers, dont ceux-ci expriment nettement l'histoire:
[Note 1: Curiositez inouyes.]
Permixtam crucem rubro spectavimus olim
Nec morum discrimen erat sacer alque prophanus
Jam conspecta sibi gestabant mystica Patres
Conscripti et pueri, conscriptus sexus aterque
Et templa et vestes, a summa Caesari aula
Ad tenues vicos, ad dura mapalia ruris
Cernere erat liquido deductum ex aethere signum.
Ces gouttes d'eau ne formaient pas seulement des croix sur les vetements mais encore sur les pierres et sur la farine, consequence assuree, dit Gaffarel, qu'il y avait quelque chose de divin.
"La neige, la gresle et la gelee, continue le meme auteur, portent encore quelquefois des characteres bien estranges, et dont la lecture n'est pas a mespriser. On a souvent veu de la gresle sur laquelle on a remarque ou la figure d'une croix, ou d'un bouclier, ou d'un coeur, ou d'un mort, et si nous ne meprisions pas ces merveilles, nous lirions sans doute dans l'advenir la verite de ces figures hieroglyphiques. Faict quelques ans qu'en Languedoc, un de mes amis, se trouvant a la chasse, fut estonne par le bruit extraordinaire du tonnerre et d'un vent fort violent; il pensa de se mettre a l'abry, mais comme il estoit bien avant dans le bois, jugeant qu'avant la pluie qui suit ordinairement cet orage, il ne pourrait arriver a sa maison, il choisit la couverture d'un rocher, sous lequel apres qu'il eust demeure l'espace d'un quart d'heure, que la malice du temps estoit passee avec une legere pluie il se remit en route malgre la grele.
Mais comme il prit garde que cette grele estoit faite a son advis autrement que la commune, il s'arrete pour la considerer, il en prend une, et veid en meme temps, prodige espouventable! qu'elle portait la figure d'un casque, d'autres un escusson, et d'autres une espee. Ce nouveau prodige l'estonne, et l'apprehension de quelque malheur luy fit reprendre le chemin du rocher, ou il ne fut pas plustost arrive, qu'il tomba si grande quantite de gresle et avec telle violence qu'elle tua, non pas seulement les oyseaux, mais quantite d'autres animaux. Il me souvient d'avoir veu le mesme autrefois en Provence… Quelque temps apres, le Languedoc veit ses campagnes couvertes de soldats et les places rebelles assiegees et assaillies avec tant de sang repandu que le seul souvenir en sera a jamais funeste."
Goulart[1] rapporte que "Au mois de novembre de l'annee 1523 fut veue une comete et tost apres le ciel tomba tout en feu, lancant une infinite d'esclairs et foudres en terre, laquelle trembla, puis survindrent des estranges ravines d'eaux, notamment au royaume de Naples. Peu apres s'ensuivit la prise de Francois Ier, roi de France; l'Allemagne fut troublee d'horribles seditions, Louys, roi de Hongrie, fut tue en bataille contre les Turcs. Il y eut par toute l'Europe de merveilleux remuements. Rome fut prinse et pillee par l'armee imperiale.
[Note 1: Thresor des histoires admirables.]
"En cette mesme annee de la prinse et du sac de Rome, a scavoir l'an 1527, on vid une comete plus effroyable que les precedentes. Apres icelle survindrent les terribles ravages des Turcs en Hongrie, la famine en Souabe, Lombardie et Venise, la guerre en Suisse, le siege de Viene, en Autriche, la suete en Angleterre, le desbord de l'Ocean en Hollande et Zelande, ou il noya grande estendue de pays, et un tremblement de terre de huict jours durant en Portugal."
"La plus redoutable des cometes de notre temps, ajoute le meme auteur, fut celle de l'an 1527. Car le regard d'icelle donna telle frayeur a plusieurs qu'aucuns en moururent, autres tomberent malades. Elle fut veue de plusieurs milliers d'hommes paraissant fort longue et de couleur de sang. Au sommet d'icelle fut veue la representation d'un bras courbe tenant une grande espee en sa main, comme s'il eust voulu frapper. Au bout de la pointe de cette espee, il y avoit trois estoiles: mais celle qui touchoit droitement la pointe estoit plus claire et plus luisante que les autres. Aux deux costez de cette comete se voyaient force haches, poignards, espees sanglantes, parmi lesquelles on remarquait un grand nombre de testes d'hommes descapitez, ayant les barbes et cheveux herissez horriblement. Et qu'a veu l'espace de soixante-trois ans l'Europe, sinon les horribles effects en terre de cest horrible presage au ciel?"