LA DETTE DE JEU.

VII

Charles d'Orléans fut transporté dans son lit, sans qu'on parvînt à lui enlever ce papier, sur lequel il ne cessait de fixer les yeux, quoiqu'il sût par cœur le rondel dont il commentait chaque vers et chaque mot.

Il demeurait indifférent à tout le reste, comme s'il ne voyait pas, comme s'il n'entendait pas les personnes qui s'approchaient de son lit.

La duchesse fondait en larmes et priait, derrière les rideaux qu'elle entr'ouvrait par intervalles pour voir si l'agitation du malade se calmait.

Isabeau de Grailly, assise auprès d'elle, pleurait aussi, sans essayer de la consoler.

La damoiselle de Lahern s'indignait tout bas de l'ignorance des médecins qui s'obstinaient à traiter une maladie là où il n'y avait qu'un affaiblissement physique et moral, causé par la diète, le régime sédentaire et la préoccupation.

Le bruit s'était répandu dans le château que le duc d'Orléans touchait à l'agonie.

—Madame, dit Hermine à la duchesse, monseigneur s'en va mourir ou entrer en frénésie, à moins que vous ne me donniez congé de sauver sa raison et sa vie?—Les Anglais! les Anglais! criait le duc, en roidissant les bras et en battant l'air de ses poings: n'est-ce pas mon cousin de Bourgogne, qui les a fait venir et qui leur livre le noble royaume de France? Toute trahison est du fait de notre damné cousin! Par la mort-Dieu! je serai bien aise de le rencontrer en bataille et de le payer de mes vieilles dettes! Avez-vous pas encore fourbi mon armure et affilé mes armes? Boulainvilliers, as-tu rangé ma compagnie d'ordonnance? la bannière d'Orléans est-elle déployée? O ma bonne épée, viens là, que je te taille une glorieuse besogne!—Madame, rappelez-vous le roi Charles, dit encore Hermine à la duchesse: il fut ainsi malade et pris de fortes fièvres, sans que les physiciens connussent son mal et y remédiassent; puis, ce mal empirant, il tomba en démence et fureur, où il est encore après vingt ans.—Hélas! ma fille, que voudrais-tu faire? reprit tristement Bonne d'Armagnac. Rappelle-toi aussi mon horoscope: Morte de deuil en pleurant tant de morts! J'aime mieux voir monseigneur gisant de sorte en son lit, que de le voir sur un champ de bataille!—Empêchez donc d'abord que monseigneur ne meure ici de faim, madame, et laissez-moi lui donner de quoi se réconforter; car vous savez, comme moi, que votre redouté seigneur n'a d'autre mal que défaut de nourriture; or, sa grande faiblesse de corps cause seule cette faiblesse d'esprit.—Eh bien, ma chère fille, je te donne pouvoir de faire ce qu'il faut pour la santé de monseigneur.—Merci, merci, vous dis-je, ma très-douce dame! je vous promets que demain monseigneur sera remis en pied; et pour ce faire, je vais d'abord renvoyer ces ânes fourrés de médecins qui l'assassinent de leurs recettes et de leurs drogues.

Hermine de Lahern, s'autorisant des ordres particuliers de la duchesse, congédia les médecins qui discutaient entre eux sur la maladie du prince; elle fit sortir aussi les officiers de la maison, qui entouraient le lit et qui, par leur présence, augmentaient l'exaltation du malade.

Ensuite elle invita sa maîtresse à se retirer de même, et elle lui jura qu'elle ne quitterait pas le chevet du duc qui avait besoin de repos et de silence.

Bonne d'Armagnac, accablée de fatigue, après tant de jours et tant de nuits pendant lesquels l'inquiétude l'avait tenue éveillée, consentit enfin à donner quelques heures au sommeil, et passa dans sa chambre, avec Isabeau qui couchait près d'elle.

Hermine, restée seule avec Fredet pour garder le prince, qui était retombé dans un morne abattement, fit apporter une collation composée de mets légers et succulents, de vin généreux et de pain curial ou de cour, espèce de pain mollet fait de fine fleur de farine.

—Monseigneur, dit-elle en s'approchant du lit, vous plairait-il de prendre un peu de nourriture pour vous réconforter?

Charles d'Orléans la regarda avec étonnement et ne lui répondit pas.

Elle lui présenta alors une de ces soupes exquises que nos ancêtres savaient faire avec un mélange de viandes, de légumes et d'épices réduits en purée par une longue cuisson. On était si friand de soupes à cette époque, que l'art culinaire en avait inventé un très-grand nombre d'espèces différentes, qui ne nous sont plus même connues de nom.

—Monseigneur, lui dit-elle encore, vous avez besoin de vous refaire et de gagner des forces, si vous voulez monter à cheval et aller à la guerre?

Charles d'Orléans, surpris de ce langage, fixa sur la damoiselle de Lahern un regard scrutateur, eut l'air de réfléchir et de s'interroger, puis se mit à faire honneur au repas qu'on lui offrait.

Son appétit, qui n'était qu'engourdi par les boissons fades et sucrées, ne fut pas longtemps à se montrer. Il mangeait donc avec un plaisir extrême, et il se sentait revivre à chaque bouchée, tellement qu'il ne comprenait pas lui-même ce prompt retour à son état ordinaire de santé.

—Monseigneur, lui dit Hermine en lui versant à boire, certes vous boirez de grand cœur au salut de la France et à la confusion des Anglais?—Encore les Anglais! s'écria le duc; qui avait tressailli à ce nom et qui crut encore entendre retentir le bruit des armes. Puissé-je les rencontrer en bataille!—Monseigneur, vous les rencontrerez! dit à voix basse Hermine; mais auparavant, dormez, s'il vous plaît, pour achever votre guérison. Je vous adjure tant seulement, mon redouté seigneur, de ne vous fier à nul, excepté à moi et au bonhomme Fredet: dormez donc ou faites-en le semblant, jusqu'à ce que je revienne vers vous.—Fredet, mon ami, qu'est-ce donc qui se passe? demanda le prince qui se sentait tout disposé à s'abandonner aux conseils de la damoiselle de Lahern.—Il se passe ceci, mon bon seigneur, répondit Fredet, que cette gente damoiselle vous a guéri mieux que n'eussent fait tous les physiciens du monde.—De fait, je me trouve quasi réconforté et je veux me lever tout à l'heure pour retourner au puy de rhétorique...—Monseigneur, mon cher sire, interrompit Hermine, ayez confiance absolue en nous, et pensez que vous avez autre devoir à remplir que de tenir un puy de rhétorique en votre châtel; mais attendez qu'il soit nuit, pour savoir ce qui est à faire, et jusque-là ne parlez à personne.

La porte s'ouvrit, et la duchesse d'Orléans, qui n'avait pas voulu s'endormir avant de se rendre compte de la situation du malade, entra doucement.

Le duc, cédant à l'empire que la damoiselle de Lahern exerçait sur lui, avait fermé les yeux et feignait de dormir. Celle-ci fit signe à Fredet de la suivre et alla vers la princesse qu'elle empêcha d'avancer.

—Monseigneur sommeille, lui dit-elle à voix basse; je suppose qu'il dormira longtemps, à Dieu plaise! Demain, au réveil, il sera rétabli en sa santé première, sans autre médecine que ce repas qu'il a pris de grand appétit.—Ainsi, à ton avis, n'a-t-il aucun souci des événements de la guerre? répliqua Bonne d'Armagnac contemplant la figure calme du prince qui paraissait endormi et qui ne perdait pas une parole de cet entretien.—Il rêvera peut-être des Anglais, dit Fredet en souriant; mais assurément il ne dormirait pas, s'il connaissait les nouvelles.—Il les saura toujours assez tôt, reprit Hermine; le somme et la nourriture lui rendront les forces qu'il faut pour aller à la guerre...—Il n'ira point, sur ma vie! s'écria la duchesse: je ne veux pas mourir, en pleurant sa mort!—Retournez en votre chambre, ma très-excellente dame, et s'il se peut, imitez monseigneur qui dort de grand courage. Nous apprendrons demain si l'armée du roi de France a taillé en pièces l'armée du roi d'Angleterre, et si monseigneur d'Orléans est encore au lit.

Ils sortirent tous de l'appartement du prince.

Celui-ci, qui avait entendu cette conversation, ne douta plus que la guerre ne fût rallumée en France. Il était sur le point d'interpeller la duchesse et Fredet, de demander des explications qu'on n'eût pas osé lui refuser, et même de partir à l'instant pour se transporter là où sa présence serait utile; mais un geste d'intelligence, que lui adressa Hermine de Lahern en se retirant, le retint dans son sommeil simulé et lui donna la patience d'attendre.

Il avait bien deviné que sa femme s'opposait à ce qu'il fût instruit des événements, dans la crainte qu'il ne voulût y prendre part. Il n'eut d'ailleurs qu'à se rappeler toutes les circonstances du retour de Fredet et de Philippe de Boulainvilliers, pour être certain qu'on lui avait caché un secret important.

Il espéra donc que la damoiselle de Lahern ne tarderait pas à venir lui révéler ce secret. Il prêtait l'oreille au moindre bruit; il croyait, à chaque minute, que la porte se rouvrait; il se soulevait sur le coude pour mieux écouter les rumeurs du dehors: il se figurait, dans sa préoccupation, entendre au loin des détonations d'artillerie et des cliquetis d'armes.

Enfin, ses paupières s'abaissèrent, son agitation s'apaisa, et il tomba par degrés, malgré lui, dans un profond sommeil.

La duchesse d'Orléans n'avait pas moins besoin de repos; mais elle ne s'y livra qu'après avoir fait promettre à Fredet et à Hermine de Lahern de veiller sur le prince et de ne laisser personne s'approcher de lui jusqu'à ce qu'elle eût repris elle-même son poste de gardienne ou plutôt de geôlière.

—Je vous jure ma foi, très-honorée dame, avait dit avec émotion la damoiselle de Lahern, que je ne quitterai pas monseigneur et que je le garderai en votre lieu et place!

La duchesse dormait donc pendant que Fredet et sa jeune compagne veillaient, en échangeant quelques paroles à voix basse, dans une petite galerie qui précédait la chambre du prince.

VIII

Il était environ dix heures du soir; le château tout entier semblait enseveli dans les ténèbres et dans le silence.

On n'entendait pas d'autre bruit que le grincement des girouettes de fer sur les tourelles et les cris des chouettes perchées sur les créneaux. Le couvre-feu était sonné depuis longtemps, et aucune lumière ne brillait aux fenêtres, excepté à celle de la chambre du duc d'Orléans.

Un homme venait d'entrer dans cette chambre avec une lampe qu'il posa sur le plancher.

Le duc, qui s'éveilla en sursaut dans le cours d'un rêve où les Anglais avaient joué un rôle belligérant, ne fut pas peu étonné de voir, à quelques pas devant lui, un page ou écuyer, couvert d'armes brunies et la visière baissée.

Il crut, au premier moment, que c'était un assassin qui venait le frapper dans son sommeil, et il se disposait à chercher de quoi se défendre, lorsque ses appréhensions furent calmées aussitôt par la contenance respectueuse de l'inconnu qui avait mis un genou en terre et qui lui présentait une lettre scellée de cire rouge à deux lacs de soie pendants.

—Qui es-tu? demanda le prince, avant de prendre cette lettre: d'où viens-tu? que veux-tu?—Mon redouté seigneur, reprit l'écuyer avec une voix douce et tremblante que Charles d'Orléans n'entendait pas pour la première fois, je viens, de la part du roi notre sire, vous apporter ces lettres et vous prier d'y avoir égard; quant à ce que je suis, ne doutez pas que je ne sois votre très-humble serviteur.

Le duc prit la lettre sans aucune défiance, en brisa les cachets et la lut tout bas, tandis que le messager tenait la lampe élevée en l'air, de manière à l'éclairer dans sa lecture, qui l'impressionnait visiblement.

La lettre était ainsi conçue:

«Mon cher fils et beau neveu, je m'émerveille fort de n'avoir point eu nouvelles de vous ni réponse aux lettres que je vous ai fait remettre, avec le mandement royal qui convoquait tous les seigneurs de mon royaume pour combattre le roi d'Angleterre et ses gens. A cette heure, l'armée de France est quasi assemblée, et ceux de mes hauts barons qui manquent sous l'oriflamme et bannière des lis, sont en route pour venir bien accompagnés d'archers et d'hommes d'armes. Tous m'ont déclaré qu'ils viendraient et n'auraient garde d'être absents le jour de la bataille qui est prochaine; car le roi anglais s'efforce de regagner son camp de Boulogne avec sa petite armée qui diminue continuellement par les maladies, les escarmouches et la désertion. Nous avons, au contraire, plus de cent mille hommes sur les champs, et ce sera notre faute s'il échappe un seul Anglais, ce qui doit être grand profit pour notre couronne. Donc, mon beau neveu, je vous avertis de nouveau d'aller, avec vos gentilshommes et votre milice, devers la rivière de la Somme, où trouverez réunie la fine fleur de la chevalerie française, hormis notre cousin de Bourgogne que j'estime allié et partisan du roi Henri d'Angleterre. Sur ce, je prie Dieu notre Seigneur qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

»De Rouen, le 30e du mois de septembre 1415,

»Charles.»

—Le 30e jour de septembre! s'écria le duc d'Orléans, en cherchant à renouer ses souvenirs. Or çà, quel jour est-ce maintenant?—Le 21e d'octobre, monseigneur, et le 22e ne tardera guère à commencer, car il est dix heures du soir...—Par saint Denis! interrompit le duc irrité, comment une lettre, écrite de Rouen le 30e jour de septembre, arrive-t-elle à Coucy seulement le 21e d'octobre?—C'est miracle, monseigneur, qu'elle y soit arrivée, car je ne sais combien d'autres sont restées en route, que vous ne lirez jamais.—Les messagers ont-ils été arrêtés par les Anglais? dit amèrement Charles d'Orléans, qui comprit que ces lettres avaient été interceptées par ordre de sa femme. Sur ma foi! on m'a rendu là le plus méchant service, et je tiens pour ennemi de mon honneur quiconque m'a empêché de partir...—Eh! monseigneur, n'ayez rancune que contre vos médecins qui vous emprisonnent en cette chambre pour mieux rétablir votre santé...—Vite! appelez Philippe de Boulainvilliers! appelez Fredet! Il faut que je parte tout à l'heure! il faut que je mande le ban et l'arrière-ban de mes vassaux! il faut que j'aille joindre avec ma bannière l'armée du roi!... Pourvu qu'on n'ait pas encore livré bataille!—Monseigneur, ne menez pas tant de bruit, je vous conjure; n'avertissez pas madame d'Orléans, qui vous empêcherait encore de partir...—Certes, nulle force humaine ne m'empêcherait de faire mon devoir!... Je n'ai que trop tardé, vraiment! Fais donc venir céans Fredet et Boulainvilliers.—Je m'en vais vous obéir, monseigneur; mais auparavant, en récompense de mon message, accordez-moi deux grâces...—Lesquelles? je t'en accorderai cent, si j'arrive à l'armée du roi avant que la bataille se soit donnée.—La première grâce, monseigneur, c'est de consentir à ce que je demeure attachée à votre personne, en qualité d'écuyer, jusqu'à la fin de la guerre.—Cette grâce est trop méritée pour que je te la dénie, mon cher fils. Qui que tu sois, noble ou roturier, je te fais mon écuyer d'armes.—La seconde grâce, monseigneur, c'est de sortir du châtel le plus secrètement que faire se pourra, avec si petite suite qu'on ignore votre départ, jusqu'à demain...—Oui-da! est-ce ainsi qu'un duc d'Orléans s'en ira à la guerre? ne faut-il pas que je conduise au camp du roi ma compagnie d'armes et mes archers? Mon cher fils, c'est aux clartés des flambeaux, c'est aux sons des trompettes et clairons que je sortirai de Coucy...—N'en faites rien, monseigneur; n'éveillez pas madame d'Orléans, ne vous exposez pas à son désespoir! Vous la verriez, monseigneur, se jeter sous les pieds de votre cheval et embrasser en gémissant les arçons de votre selle. Puis, ce qui est chétive considération, je l'avoue, ne me perdez pas, ne me livrez pas à la colère, au ressentiment de ma très-excellente et révérée dame...—Encore une fois, qui donc es-tu, pour craindre si fort le courroux de madame d'Orléans après m'avoir honorablement servi?—Hélas! monseigneur, je suis Hermine de Lahern, damoiselle d'honneur de ma très-digne dame d'Orléans, à qui j'ai promis solennellement de ne vous point quitter jusqu'à ce que je vous aie rendu à sa garde. Or, je ne fausserai pas ma promesse puisque je vous accompagne à l'armée comme votre écuyer et serviteur.—Ma chère damoiselle, reprit le prince touché et embarrassé à la fois de ce dévouement, j'aimerais mieux vous relever de votre promesse par-devant madame; car j'ai scrupule de mener en guerre une personne de votre sexe et de votre âge...—J'ai votre parole, monseigneur, et ne vous la rends point. Je me réjouis de vous suivre à l'armée, et de montrer qu'une femme qui a du cœur ne craint pas de répandre son sang pour la défense d'une si bonne cause que celle du roi de France.—Ma très-chère fille, dit le duc avec émotion, je récompenserai cette belle vertu et vous marierai au retour de la guerre...—Nenni, monseigneur, reprit tristement la damoiselle de Lahern; j'aurais honte de prendre la quenouille après avoir porté la lance et l'épée.

Hermine de Lahern se retira pour laisser le duc d'Orléans se lever et s'armer.

Fredet et Philippe de Boulainvilliers étaient d'accord avec elle et attendaient à la porte; ils entrèrent dans la chambre avec les habillements de guerre du prince, qui s'en revêtit sans prononcer une parole.

La collation que la damoiselle de Lahern lui avait fait servir, le sommeil réparateur auquel il s'était livré ensuite, et plus que tout, le sentiment du devoir, le regret d'avoir paru désobéir à l'appel du roi, et l'espoir d'arriver encore à l'armée en temps utile, tout contribuait à lui rendre ses forces physiques et à raviver son énergie morale.

Il n'eut donc pas besoin d'aide pour sortir du lit et pour se couvrir de ses armes, d'autant plus que le sire de Boulainvilliers avait eu soin de lui apporter, au lieu d'une lourde cuirasse d'airain, un gambeson ou pourpoint de cuir à endosser sous sa casaque ou cotte d'armes; au lieu d'un heaume ou casque pesant surmonté d'un cimier gigantesque en métal, un simple morion de fer battu; en un mot, en choisissant ce qui pouvait déguiser le qualité du prince, on avait eu égard à son état de faiblesse et de convalescence.

Charles d'Orléans se reprochait intérieurement d'abandonner ainsi la duchesse, sans l'avoir prévenue, sans lui dire adieu.

—Maître Fredet, dit-il à son secrétaire, mettez la plume à la main et vitement écrivez ce que je vous dicterai.

Fredet portait à sa ceinture tout ce qu'il fallait pour écrire: papier, encre et plume; il écrivit ces vers que le prince improvisa sur-le-champ:

Mieux vaut mourir que vivre sans honneur!
Or, vivre ainsi ne ferait pas mon compte.
Consolez-vous, en cas qu'une mort prompte
Sur le carreau laisse votre seigneur:
Car, échappant aux périls que j'affronte,
Si, sain de corps et non de déshonneur,
J'eusse évité la mort au champ d'honneur,
Je serais mort de même, mais de honte.

Le duc prit la plume de son secrétaire et apposa son seing au bas de ces vers qu'il attacha aux courtines de son lit.

Hermine entr'ouvrit la porte et annonça, d'une voix émue, que la duchesse allait s'éveiller.

Le prince s'appuya sur le bras de Boulainvilliers et sortit, à pas comptés, de sa chambre. En passant près de celle de Bonne d'Armagnac, il s'arrêta un moment, comme indécis; il écoutait, et il entendit la princesse répéter, en dormant, ce vers qui la troublait dans ses rêves:

Morte de deuil en pleurant tant de morts.

—Oh! la bonne femme que j'ai! pensa-t-il avec cette satisfaction intime d'un auteur qui se voit applaudi et apprécié: elle sait par cœur mes poésies et elle les répète en son sommeil! Je ne changerais pas mon vert laurier de poëte contre la couronne du roi de France.

Ce départ ressemblait à une fuite.

La damoiselle de Lahern, qui l'avait préparée, précédait son maître, la lampe à la main. Ils descendirent avec précaution les escaliers sonores; ils traversèrent sans bruit plusieurs galeries désertes, et ils arrivèrent sous une voûte basse qui aboutissait à un souterrain par lequel on sortait du château dans la campagne.

Toutes les issues étaient ouvertes, et personne ne se présenta sur le passage du prince, qui n'eût pas d'ailleurs été reconnu par ses propres officiers.

Il ne restait plus qu'une porte à ouvrir: c'était la dernière. Dans les ténèbres du souterrain, où la lampe ne jetait qu'une douteuse clarté, apparut alors une espèce de forme humaine qui aurait pu appartenir à un être des mondes invisibles.

Charles d'Orléans, malgré sa préoccupation inquiète, ne se retint pas de rire en voyant son fou Bejaune, complice aussi de son évasion, pousser les verrous et tourner les clés dans les serrures et les cadenas qui fermaient cette porte de fer.

—Je ne pensais pas, dit-il, que je dusse jamais m'enfuir de mon châtel ainsi que d'une prison!

—Monseigneur, répondit la damoiselle de Lahern; voici plus de trois mois que vous êtes prisonnier de madame d'Orléans, sans le savoir.—Dieu fasse que je n'aie jamais de prison plus rigoureuse! murmura-t-il avec mélancolie. Que t'en semble, monsieur le fou?—Hélas! hélas! s'écria le bouffon avec un accent consterné, qui exprimait comme un pressentiment.

Le duc ne put se défendre d'une triste émotion en se rappelant que les fous avaient le privilége, suivant la croyance généralement répandue, de connaître l'avenir.

Il leva les yeux vers les fenêtres du château qu'il laissait derrière lui, et il vit s'éclairer tout à coup les verrières d'une chambre qui devait être la sienne; mais la lumière s'éteignit presque aussitôt, et il crut entendre un long cri étouffé qui ne retentissait que dans son cœur.

Il hésita encore une fois, et il se reprocha de partir de la sorte, à la hâte et en cachette, à l'instar d'un voleur de nuit, et non comme un prince et seigneur qui va combattre.

Il saisit le bras de Fredet pour lui donner un ordre:

—Monseigneur, dit Fredet, nous sommes tous vos serviteurs soumis et fidèles; mais aucun de nous n'eût osé vous enlever de vive force à madame d'Orléans.

—Votre gloire, mon redouté seigneur, m'est plus chère que la vie, reprit Hermine avec fierté; il ne sera pas écrit dans l'histoire que toute la noblesse et chevalerie de France s'est ruée contre les Anglais et que le duc d'Orléans n'est point venu faire son devoir à la bataille.

Des chevaux étaient là, tout sellés, avec une escorte de quelques gens d'armes commandés par le capitaine Annebon, qui mit un genou en terre, sans bien se rendre compte si cet hommage s'adressait au duc d'Orléans ou à la damoiselle de Lahern.

Le duc d'Orléans n'avait donc plus à balancer: il se mit en selle et donna le signal du départ.

IX

La route fut longue et pénible, surtout pour le prince qui était encore affaibli comme s'il relevait d'une maladie véritable: il eut pourtant le courage de faire en trois jours plus de vingt-cinq lieues, pour atteindre l'armée des Français, qui était campée dans les plaines d'Azincourt, vis-à-vis l'armée anglaise qu'elle enveloppait de tous côtés.

Le prince, harassé de la route qu'il avait faite à franc étrier, n'eut pas le temps de se reposer avant la bataille.

C'était le vendredi, 25 octobre: il faisait à peine jour, quand les Français, impatients d'écraser un ennemi qui paraissait incapable de leur résister, se précipitèrent en tumulte, sans tenir compte de l'ordonnance du combat que les chefs avaient arrêtée entre eux.

Les princes et les seigneurs donnèrent eux-mêmes l'exemple de ce désordre en voulant combattre les premiers; mais les Anglais formaient une masse compacte et immobile, protégée par leurs archers qui lancèrent une grêle de traits. La cavalerie française, étonnée de ce rude accueil, recula et mit en désarroi l'infanterie qui la suivait et qui manquait d'espace pour se développer.

Ce fut une mêlée effroyable, qui s'augmentait sans cesse du mouvement continuel des troupes dans la même direction.

Les archers anglais tiraient toujours au milieu de cette mêlée, où chaque coup portait, où les chevaux en tombant écrasaient les hommes, où ceux qui auraient dû s'entr'aider luttaient les uns contre les autres, où d'horribles clameurs d'effroi et de désespoir empêchaient la voix des chefs de se faire entendre, où la retraite était devenue aussi impossible que le combat.

L'armée française fut perdue avant de s'être rangée en bataille.

Vainement les seigneurs essayèrent-ils de rétablir un peu d'ordre parmi ces insensés, qui jetaient leurs armes ou qui s'en servaient au hasard; vainement firent-ils des efforts inouïs pour enfoncer le corps d'armée des Anglais.

Ceux-ci refermèrent leurs rangs derrière une poignée d'assaillants qui les avaient rompus, et il n'y eut pas de prisonniers.

Le duc d'Orléans resta enseveli sous un monceau de cadavres.

Alors commença le carnage: les Anglais égorgèrent avec leurs épées ou leurs poignards, assommèrent avec leurs maillets de fer une foule de malheureux qui ne se défendaient plus ou qui s'offraient à rançon.

Le roi d'Angleterre avait fait crier, au son de la trompette, que chacun, sous peine de la mort, tuât ses prisonniers. Cet ordre barbare s'exécuta de toutes parts, jusqu'à ce que la lassitude suspendît le massacre.

Plus de dix-huit mille hommes avaient péri du côté des Français, presque tous appartenant à la noblesse; parmi eux, on comptait les plus grands seigneurs de France, plusieurs princes du sang, plusieurs grands officiers de la couronne, le connétable, l'amiral, et les meilleurs gentilshommes.

Toutefois, malgré l'ordre du roi d'Angleterre, qui avait eu peur de sa victoire contre un ennemi si supérieur en nombre, il y eut encore bien des prisonniers de distinction auxquels on accorda la vie sauve. Les Anglais n'eurent pas seize cents morts pour leur part.

Le soir de cette déplorable journée, deux femmes, vêtues de l'habit des religieuses augustines, parcouraient, en sanglotant et en se lamentant, le champ de bataille couvert de sang et de débris, de mourants et de morts.

Le costume religieux de ces femmes les faisait respecter des maraudeurs qui dépouillaient les cadavres et qui les eussent dépouillées elles-mêmes, si elles avaient été vêtues selon leur condition.

C'était la duchesse d'Orléans, accompagnée d'Isabeau de Grailly.

Celle-ci poussa un cri de joie et de douleur en se jetant sur un blessé qui l'avait reconnue et qui l'appelait par son nom.

C'était Philippe de Boulainvilliers.

—Et monseigneur? lui demanda Bonne d'Armagnac, avec un trouble inexprimable qui se peignait dans ses yeux fixes, remplis de larmes.—Il est mort! répondit le sire de Boulainvilliers: il était là, près de moi qui veillais encore sur lui, après qu'il eut rendu son âme à Dieu!...—Où est-il? s'écria d'une voix sourde la duchesse dont la raison s'égarait: ne pourrai-je l'embrasser, tout mort qu'il est! Mort! mort! Et moi, moi!... Morte de deuil en pleurant tant de morts.

La duchesse d'Orléans ne recouvra pas la raison: elle mourut peu de jours après, en répétant sans cesse ce fatal horoscope, sans avoir appris que son mari vivait.

On avait trouvé le duc, criblé de blessures, mais respirant encore, sous un amas de cadavres.

Son écuyer, qui n'était autre qu'Hermine de Lahern, lui avait fait un rempart de son corps, et avait reçu la moitié des coups qui lui étaient destinés.

Tous les deux restèrent prisonniers des Anglais et furent menés en Angleterre, où la captivité de Charles d'Orléans se prolongea pendant vingt-cinq années.

La damoiselle de Lahern réalisa ainsi la prophétie qui la concernait: Prison auras avec ton gentil maître.

Isabeau de Grailly ne pouvait manquer de voir également se confirmer son horoscope; elle avait soigné les blessures de son fiancé, Philippe de Boulainvilliers, et elle put se dire en l'épousant: Mariage est la fin de tes ennuis.

Quant à Fredet, qui eût volontiers imité cet exemple en se mariant avec la damoiselle de Lahern, il attendit qu'elle fût de retour en France pour s'apercevoir qu'il avait attendu trop tard pour se marier.

FIN.