IV

«Oui, mam'selle, c'est décidé, je ne vous quitterai plus, je serai votre commissionnaire, à vous seule; je porterai vos bouquets et je garderai votre établi pendant que vous irez faire vos achats.

—Non, mon ami, tu ne gagnerais pas assez, parce que je n'envoie pas souvent mes bouquets en ville; mais, sans te consacrer à mon service, reste sur notre boulevard; tu t'en trouveras bien; je te recommanderai à mes clients. A l'heure du déjeuner ou, le soir, au moment du dîner, nous trouverons bien de quoi fatiguer tes petites jambes!

—Les fatiguer! reprit Jacquot; vous ne savez pas ce qu'elles valent. Elles ne sont si courtes que parce qu'elles sont trop bonnes! Quand la marchandise est de premier choix, elle coûte cher, et on la ménage!

—Farceur, va!

—Je ne vous offense pas, mam'selle, en plaisantant avec vous?

—Au contraire, mon ami, et ta gaieté plaira aux bourgeois autant qu'à moi, j'en suis certaine. Les riches sont bons, vois-tu, ils sont généreux, ils aiment à secourir les malheureux; mais les airs tristes, les larmes, les soupirs, les ennuient! Tu as besoin de travailler; donc tu es pauvre?

—Oh! non, mam'selle, ce n'est pas pauvreté; les vieux travaillent au pays, ils ne sont pas dans la misère.

—Alors, pourquoi fais-tu des commissions?

—Ah! je vais vous dire, c'est pour doter mes sœurs!

—Doter tes sœurs! Ah! ah! ah! et combien as-tu de sœurs, monsieur le millionnaire?

—J'en ai trois, répondit Jacquot, que les éclats de rire de la bouquetière interloquaient un peu.

—Trois! rien que trois! Ah! ah! ah!

—Mais il en viendra peut-être des autres!

—Des autres! Ah! ah! ah! et combien leur donneras-tu à chacune? Cent mille francs?

—Oh! non, mam'selle! Pas tant que ça! Je voudrais leur donner trois cents francs.

—Eh bien! mon p'tit homme, reprit sérieusement Mlle Giselle, cela te sera presque aussi difficile de gagner trois cents francs pour chacune de tes sœurs que de gagner trois cent mille francs!

—Pourquoi donc cela? J'ai déjà quatre sous, et je cours chez votre baronne qui a l'air si triste: elle me donnera bien quatre sous encore?

—Ah! tu auras davantage; c'est une bonne dame. Elle demeure 140, rue de Rivoli. Voici les roses, prends-en soin et dépêche-toi.»

Jacquot avait l'air soucieux, il tournait et retournait le bouquet avec embarras.

«Est-ce que vous voudriez bien me rappeler où elle est, la rue de Rivoli? Il y a tant de rues dans Paris que je les confonds un peu. A Martigny, il n'y en a qu'une; c'est plus facile à se rappeler.

—C'est cette belle rue avec des arcades, là-bas, auprès du jardin des Tuileries; il faut prendre par...

—C'est bon, c'est bon! la moitié de cela me suffit! La rue de Rivoli! je ne connais que ça! puisque c'est là que j'ai vu la belle poupée que je rapporterai à Jeannette!»

Le petit commissionnaire était de retour avant dix heures.

Il n'avait pas trouvé la baronne, mais un grand monsieur qui se promenait dans la cour de l'hôtel en culottes courtes, avec un habit et des boutons d'or, et qui lui avait donné vingt sous! un franc!

«Un franc! qu'en dites-vous, mam'selle? Vous voyez bien que ça tombe, puisque depuis ce matin j'ai déjà ramassé vingt-quatre sous!»

Un jeune élégant, qui achetait chaque matin une fleur à Giselle, envoya l'enfant rue Vivienne; un autre le chargea d'une lettre pour son agent de change; un troisième lui fit tenir son cheval, pendant qu'il entrait chez Brébant prendre un verre de madère.

Pour chacun, Jacquot avait un mot drôle, un gentil remerciement, un long sourire qui découvrait ses petites dents blanches et pointues comme les dents d'un chien, et chacun lui donnait une piécette d'argent avec une petite tape sur la joue, en répétant:

«Il est comique, ce p'tit homme!»

La matinée avait été bonne: Jacquot avait gagné quatre francs! Il sautait de joie au milieu du boulevard, en embrassant son aimable protectrice, qui se réjouissait autant que lui de cet heureux début.

«Tu peux te reposer maintenant, lui dit-elle enfin. Jusqu'à cinq heures tu n'as pas chance d'être occupé. Veux-tu faire un somme sur ma chaise?

—Par exemple! dormir dans le jour à Paris! Non, non! puisque j'ai le temps de flâner, je vais faire un tour aux Champs-Élysées.

—Mais voyez donc le joli monsieur qui va se promener aux Champs-Élysées! et pourquoi pas au Bois, pendant que tu y es? Fleurissez-vous, mon gentilhomme, fleurissez-vous!» Et la jeune fille attachait en riant une petite rose pompon à la boutonnière de Jacquot.

L'enfant marcha longtemps. Il parcourut la belle avenue, depuis la place de la Concorde jusqu'à l'Arc de triomphe, regardant à droite, à gauche, examinant les promeneurs, admirant les équipages, se mêlant aux groupes des curieux arrêtés devant les petites boutiques, traversant dix fois la chaussée pour explorer les quinconces, les jardins et les cafés.

Quand il reparut sur le boulevard, à cinq heures précises, la jeune fleuriste l'accueillit comme un ami qui revient après un long voyage.

«Eh bien! qu'est-ce que tu as fait d'intéressant aux Champs-Élysées?

—J'ai beaucoup regardé, et j'ai fait mes remarques!

—Et qu'as-tu remarqué?

—J'ai remarqué qu'il y a tant de chevaux que les accidents doivent être fréquents; qu'il y a tant d'enfants, que les bonnes causent entre elles et s'en occupent fort peu; qu'il y a tant de fumeurs, qu'un jour ou l'autre ils mettront le feu, en jetant à terre des allumettes enflammées, et j'ai remarqué qu'au milieu de tant de monde il doit se faufiler bien des voleurs.

—Et tu en as conclu?

—J'en ai conclu que celui qui se trouverait là juste à point pour arrêter un cheval emporté, pour repêcher un enfant tombé dans un bassin, pour éteindre les flammes qui envelopperaient une belle dame ou pour prendre un filou la main dans la poche de son voisin, celui-là aurait chance de faire une bonne journée.

—Mazette! tu as de l'imagination.

—Oui, mam'selle; c'est justement pour cela que je suis venu à Paris.»

La soirée fut moins profitable au petit commissionnaire que ne l'avait été la matinée; mais il était content tout de même, n'ayant pas perdu son temps, disait-il, par suite d'une rencontre qu'il avait faite.

Il s'était trouvé arrêté, au coin d'une rue que barrait une file de voitures, auprès d'un jeune homme d'une quinzaine d'années qui portait un paquet ficelé.

Dans la cohue, le paquet lui était tombé des mains; il l'avait rattrapé maladroitement, la ficelle s'était cassée, et deux admirables paires de souliers vernis avaient roulé dans le ruisseau.

Se précipiter, se baisser, ramasser les souliers, tout cela fut l'affaire d'une seconde pour Jacquot, qui exprimait tout haut son admiration et son désir de posséder d'aussi belles chaussures, sans se soucier de la galerie, qui riait aux éclats.

«Il faut en acheter chez le patron, repartit l'ouvrier.

—C'est trop cher pour moi; et puis, je n'en ai pas besoin pour l'instant. Je les voudrais avoir quand je retournerai au pays.

—Venez nous voir, le patron vous arrangera. Je lui parlerai de vous. Quel est votre état?

—Commissionnaire au boulevard Poissonnière.

—Comme ça se trouve! le patron vous donnera des courses à faire, des paquets à porter, et, au lieu de vous payer en argent, il vous donnera des souliers.

—Topez là, ça me va,» répondit Jacquot, qui comprenait que ses chaussures s'useraient vite à courir toute la journée de la rue Laffitte, où il avait vu la montre qu'il rapporterait à Rose, ou du faubourg Saint-Germain, où il avait vu l'habit bleu qu'il rapporterait à son frère, au boulevard des Italiens, où il avait vu, dans la vitrine d'un changeur, les beaux écus tout neufs qu'il rapporterait à sa mère.