V

La petite ville alsacienne retentissait de bruits militaires. Le long des rues étroites aux piliers de bois, les dragons menèrent jusque le Rhin les files de chevaux nus, pour l'ébahissement des filles blondes et ventrues adossées contre les minuscules boutiques. Le vin blanc moussait dans les chopes offertes par les mains fraternelles de hauts capitaines en habit vert plastronné de rouge, en culotte de peau jaune, en bottes à l'écuyère. Les crins des casques flottaient sur les bandoulières des gibernes. Aux bouches luisaient les rires. Les éperons et les sabres s'embarrassaient dans les barreaux des sièges. Floréal parait de corolles neuves les arbustes des jardins. Le soleil étincelait contre les ailes des pigeons qui picoraient entre les chariots d'avoine. Au faîte des cheminées, les cigognes veillaient sur une patte, en claquant du bec. Il défilait par les rues d'innombrables jeunes soldats fiers de leurs guêtres noires et de leurs bonnets à glands jaunes devant la joie des commères qui remplissaient à la fontaine leurs seaux de bois. Les enclumes des maréchaleries sonnaient de cent coups frappés en plein fer incandescent. Aux fenêtres, des lieutenants s'accoudaient, liseurs d'ouvrages tactiques. En bas, les plantons de l'état-major circulaient avec les registres de la division. Un tumulte de fête dans la lumière du renouveau.

Plumets rouges de l'artillerie montée, colbacks de hussards à galons écarlates, tresses blanches des bonnets à poil, graines secouées des épaulettes, ors des galons sur les manches, cuivrures des baudriers jaunes, tout cela s'agitait parmi les groupes de camarades se retrouvant à la réunion des brigades, la veille du grand effort. Héricourt s'amusait des conscrits imberbes et piqués de rousseurs, de mufles tannés par tous les soleils sous les moustaches des vieux soldats, des profils goguenards, des clins d'œil malins, des trognes rubicondes entre les cadenettes, de la cohue d'ivrognes en liesse se serrant les mains, riant aux Alsaciennes, échangeant des jurons, trinquant partout, au fond des cabarets ombreux, et sur les disques des tonneaux installés au seuil des auberges. «—Oh! les Picards!… Par ici, les Picards.—Te voilà, Ange…—Eusèbe! Et ton frère, mon joufflu?—T'as laissé Catherine?—Un coup de vin, camarade.—Tu sais, Pied-de-Mouton est ici.—Bah!—Oui, mon gars, au régiment léger.—Va jusqu'au camp des dragons, tu souhaiteras le bonjour au cousin Elie.—Bagasse, mon gros, tu veux donc aussi enfiler l'Autrichien.—Té, mon bon, chacun sa part de gloire, hé!—Toi, j'ai vu ta tête au café de la Comédie, à Tours.—Quant à ça, tu ne te trompes point, mon pays.—Sifflons une pinte de petit suret.—À la santé des Tourangeaux!—Pourquoi que t'as quitté la boutique?—Le père était dur. Et puis, pas d'ouvrage. Tous les ateliers ferment rapport aux émigrés qui sont encore loin et qui ne font plus marcher la vente.—C'est comme chez nous, Rayonne!—Et Clairette?—Ne m'en parle pas, homme dur. L'insensible a fui avec un rival odieux. Je viens chercher dans une mort glorieuse la fin de mes maux.—Parbleu, fusilier, regarde plutôt le corsage engraissé de cette belle servante; j'y plongerai bien deux doigts!—Oui, ma belle!—Et des reins!—Du tabac?—Imagine-toi que mon libelle, le Vieux Jacobin, s'est vendu tout juste à six exemplaires. Alors je me suis dit: «Pitouët, la foule ne comprendra jamais ton génie politique, mon garçon.» Les créanciers cassaient ma sonnette. Les chiens levaient la patte sur mes bas. Un coup de vent retourna mon parapluie au coin de la rue Vivienne. «Buonaparté étouffe la liberté,» cria dans mes oreilles un sans-culotte qui revenait de Saint-Cloud. Sans logis, muni pour toute fortune de manuscrits qui crevaient les poches de mon habit déteint, je me rappelais la mort de Sénèque. Justement j'avise un gaillard magnifique, gras, rose, doré sur toutes les coutures, et traînant le sabre. La voix intérieure me crie: «Pitouët, tu n'as plus de parapluie; et l'averse dégouline aux cornes de ton chapeau. Deviens général de la République indivisible…» Le gaillard n'était que fourrier aux dragons. Je l'aborde, lui conte mon cas: Deux heures plus tard, je mangeais à la caserne… Paix!… Mon lieutenant!»

Héricourt répondit au salut militaire. Ce soldat appartenait à son peloton. Il se promit de lui paraître favorable; la bonne humeur parisienne l'égayait. Il reconnaissait partout des figures aperçues dans les cafés, aux galeries du Palais-Royal. Déçus dans leurs espérances de fortune publique, traqués par la police, congédiés par les administrations, chassés des bureaux, les jacobins faméliques,—folliculaires, commis, garçons de boutique,—affluaient, depuis Brumaire, aux camps. Les grandes villes dégorgeaient leurs éléments d'énergie, leurs forces révolutionnaires désormais sans emploi. La vie intense de la nation envahissait les brigades, se mêlait aux vieux soldats de l'an II, enrôlés pour les mêmes raisons. Désespérés, sceptiques et passionnés s'engageaient joyeusement dans la chance du combat, avides encore de porter au bout de leurs armes l'idée de l'émancipation humaine et de proclamer au monde, par la voix du canon, les droits de l'homme.

L'artillerie bousculait ce tumulte de foule. Les prolonges, les fourgons, les pièces attelées traversaient la ville au trot des chevaux disparates obtenus de la réquisition. Cela dérangeait les soldats stupides devant les chevaliers de pierre enclavés entre les fenêtres à culs-de-bouteille, sous leurs devises d'armoiries gothiques.

Les caisses des tambours luisaient au pied des faisceaux, sur les places. Toutes les provinces des Gaules fraternisaient par vingt accents divers au détour des ruelles, au hasard des rencontres, dans les couplets des chansons picardes, bretonnes et provençales.

Un galoubet et un biniou se répondirent de fenêtre à fenêtre. Des haleines sentaient l'ail. Au centre d'un groupe d'infanterie, deux voltigeurs auvergnats dansèrent la bourrée, poussant du talon le pavé pointu de la place. Leurs bras en l'air effleuraient les rouges plumets des bicornes. Des grenadiers basques tiraient hors du sac des espadrilles afin de délasser leurs chevilles saigneuses. L'odeur de bouillabaisse émanait d'une marmite alsacienne. Dans le faubourg, les feuillages masquaient les enseignes arborant des sentences au-dessus des buveurs en uniformes déboutonnés.

Héricourt aborda plusieurs officiers de son régiment. Selon les nouvelles récentes, le général Kray massait les troupes autrichiennes sur la rive droite, et l'on aurait à faire feu, l'eau franchie. Devant eux passèrent des forges de campagne, des fourgons pleins de fers à cheval, de clous pour les besoins de leur brigade. Soudain il reconnut sur les chariots de réquisition la marque H signant les sacs de farine blutée aux moulins de son père. À travers les provinces, les richesses du Nord arrivaient. Toute la terre de la patrie affluait à la suite de ses enfants par-delà les frontières. Il espéra que l'un des conducteurs apportait une lettre à son adresse. Mais, coiffés du bonnet de fourrure, tous parlaient le patois de Strasbourg; ils y avaient reçu le chargement parvenu jusque la capitale d'Alsace au moyen d'autres convois. Les lourds quadriges se succédèrent dans la direction de Bâle. On y transférait les magasins. La lettre H encore marquait le cuir des selles, les paquets d'étrivières, de brides, les collections de havresacs, le poil au dehors, qui comblaient de hautes charrettes.

Caroline avait-elle compté ces livraisons? Combien de fois le père aveugle avait-il pesé dans son trébuchet l'or dû au salaire des tanneurs.

Musarder ainsi. Tous les spectacles attiraient son attention frivole. Un caractère ne devait-il pas concentrer ses forces en vue de la seule énergie? Il se contraignit à fermer les yeux, car la file des attelages ne discontinuait pas, bouchant la route. Malgré l'effort mental, il distinguait le passage des tombereaux aux roues tonitruantes, des haquets stridents, des charrettes à foin écrasant les cailloux d'une pression lente. Et tout s'arrêta, se fixa. Il rouvrit les yeux, voulut comprendre la cause du stationnement, et remonta la longueur du convoi pour assurer le service d'ordre. À l'arrière-train d'une charrette encroûtée de boue sèche, un pauvre adolescent dormait. Le soleil, la poussière avaient noirci la tempe et une joue visible entre les bras en oreiller. Sa tignasse pleine de brins de paille retombait jusque sur le jabot sali d'une chemise presque élégante; mais la carmagnole de bure et le pantalon de canevas indiquaient la misère du vagabond. «On dirait les chaussures d'Augustin,» remarqua Bernard. Il continua sa route, pressé de découvrir le maréchal des logis responsable. Le prompt écoulement des charrois lui incombait, c'était son début dans les fonctions du service en campagne, cette surveillance de l'arrivage. Il craignit le retard. Le chemin devait être libre de voitures avant minuit, s'ouvrir aux colonnes profondes de la réserve qui déboucheraient par là et franchiraient le Rhin, à l'aube, sur le pont de bateaux jeté en aval.

Le soin de son devoir le retint à cette occasion près d'une heure. Quand il rejoignit le cantonnement, le cavalier d'ordonnance lui remit un bout de papier où il lut: Augustin. Comment! son frère était là! Il crut aussitôt à la mort du père, à l'incendie des moulins, se rappela le vagabond endormi derrière la charrette, et le vit tout à coup:

—Qu'y a-t-il?

—Je me suis sauvé de la maison. Je ne veux plus être battu. Regarde.

L'adolescent montra son oreille droite détachée de la joue par une plaie.

—Qui t'a fait cela?

—Le père…

—Entre ici.

Dans la grange, deux soldats ciraient leurs bottes, un dormait, un écrivait. À l'abri d'un paravent Bernard avait son lit de camp et une petite table.

—Comment es-tu venu?

—Les chariots de fournitures étaient partis la veille, j'ai marché, j'ai couru jusqu'à ce que j'aie pu les rejoindre. Je savais que les sacs arriveraient ici. J'ai vendu mes bons vêtements, j'ai acheté cette défroque. Avec les sous de la différence, j'ai mangé…

—Que veux-tu que je fasse de toi?

—Un soldat aussi.

—Tu as faim?

—Oh! oui!

Bernard contempla l'enfant. Les longs cheveux bouclaient sur son cou. Fiévreusement il contait les détails de la catastrophe, ses incartades, la fureur du vieux; et la déchirure de son oreille après une scène de colères réciproques.

—Tu sens la farine…

—L'odeur de la maison.

—Oui. Mais le parfum aigre du houblon emplit tes cheveux.

—J'ai dormi dans les fossés de l'Artois.

—Comme ta bouche souffle une haleine au genièvre.

—J'ai bu, dans les fermes de Thiérache, l'alcool du pays.

—Je flaire la pomme de pin.

—Nous avons passé la forêt d'Ardennes.

—Ce sont tes mains qui puent le poisson de la sorte?

—Nous avons pêché au bord de la Moselle.

—Ta carmagnole embaume.

—J'ai cueilli l'aubépine dans les Vosges.

—Qu'as-tu dans tes souliers?

—Le sable du Rhin.

—Parbleu, tu sens la terre fraîche.

—Je sens la France! car de partout elle se lève avec moi.

Ils s'embrassèrent et se turent, très émus. Plus tard l'enfant énuméra ce qu'il avait rencontré de bataillons et d'équipages le long des champs verts, à la porte des auberges, dans la poussière des chemins, sous les ombres des forêts denses. La peau du pays se hérissait d'hommes en marche, tels les poils d'une bête furieuse.

Bernard essaya de renvoyer son frère en Artois. Il épuisa les remontrances, les leçons, les conseils. L'enfant résista.

—Donne-moi une lettre pour le général Moreau.

—Tu ne sais pas monter à cheval.

—Je serai fantassin.

—Tu vas t'ennuyer de longs mois au dépôt.

—Non. Tu prieras. Je supplierai. On m'inscrira sur les rôles des compagnies qui s'assemblent.

—Rêveur!

Que l'enfant ne voulût pas retourner chez leur père, il dut l'admettre. L'indépendance du gamin irritait le vieillard autoritaire; et on pouvait craindre un malheur entre ces deux êtres colériques.

—Il a tué sa première femme et ma mère. Il ne me tuera pas!

—Pense à la sévérité de Brutus envers ses fils. Ils l'acceptaient eux, les grands Romains.

—Ils acceptaient, et moi je n'accepte point.

—Orgueilleux.

—As-tu lu Jean-Jacques, Diderot, Volney?

—J'ai lu Tacite; je crois que l'individu ne compte pas devant la force de la famille, de la race, de la patrie, de la nation.

—Je crois à la liberté de l'homme, citoyen du monde.

—Suppôt de Gracchus Babeuf!

—Esclave de César!

Le lieutenant haussa les épaules, puis écrivit des lettres de recommandation.

—Je monte à cheval ce soir. Les ordres m'enjoignent de conduire une reconnaissance en territoire ennemi, dès que l'on pourra passer l'eau. Dans deux heures tu me diras adieu, en te rendant au quartier général. De là tu feras savoir à notre père ta résolution; et, respectueusement, je te prie, tu lui demanderas… Tu lui demanderas pardon.

L'enfant frappa du pied. Bernard insista, sévère, et obtint la promesse.

—Maintenant lave-toi, et puis nous irons dîner.

Augustin parti, l'aîné admira les lois du mystère qui poussaient hors du gîte les enfants de France, depuis huit années, et les jetaient, au refrain de la Marseillaise, contre le glaive des rois germains, cette ample famille dont la branche franque avait maintenu sous le joug, dix siècles, le colon latin.

Du seuil de la grange il apercevait luire peu à peu, dans la plaine, la multitude des fusils dressés aux bras des bataillons sous la clarté lunaire. Les brigades marchaient au fleuve obscur entre des berges basses. À la surface des champs, partout, les bataillons surgissaient, innombrables et subits. Les caisses de cuivre brillaient aux hanches des tambours. Un seul pas de trente mille jambes martelait la terre. Les ombres équestres des adjudants-majors volèrent, silencieuses, le long de colonnes. Des essaims de cavalerie se mouvaient. Des caissons cahotaient par les chemins. Le seul pas retentissait formidable et sourd; le seul pas de la nation en armes affrontant le destin nouveau.

—César! évoqua le jeune homme.

Il s'hallucina volontiers, désireux d'entrevoir les piques des légionnaires, les casques d'airain, les bâtons portant la fiole d'huile, les licteurs, les vexillaires, le manteau du consul. Consul Romanus!… Ah! ce n'était que ce Corse dont Aurélie blâmait l'épouse douteuse et les appétits naïfs; Aurélie qu'il eût voulu savoir pareille à Lucrèce! Il sourit d'amertume. La barbarie puérile des Francs avait pourri le caractère patricien. Il réfléchit, ne put se résoudre à comparer Octave et Barras. Oh! quel héroïsme réaliserait son illusion du réveil romain? Quel sang, quelles sévérités de la guerre, quels travaux des légions, quel Caton, quel César?… Et, sur la crête de l'armée mouvante, il chercha les aigles.

Jusqu'au loin, tout s'arrêtait. Des feux flambèrent devant les fronts des compagnies. Les bivouacs s'établirent. Les baïonnettes des sentinelles s'isolèrent. Bernard quitta la grange, se mit à cheval, moins dans l'intention de rejoindre ses soldats que dans celle de mieux voir l'étendue. Il gagna le monticule voisin.

Les eaux bruyaient doucement vers la campagne dodue. Mille feux s'allumaient à la lisière des bois bleuis par la lune. Des bêtes hennirent. Les falots des pontonniers coururent sur les barques réunies entre les rives. Les marteaux enfonçaient les dernières chevilles: et, par-dessus la petite cité mal endormie dans le repli du fleuve, une buée rousse signalait la rumeur éclose entre les pinacles des églises et les pentes des toitures. Au-delà des eaux, d'autres bois s'étendaient sur les ondulations du sol, voisins de ceux où, six mois avant, lui-même avait couvert, houzard, à l'extrême gauche, la retraite de Jourdan.

Sous l'uniforme de dragon, et l'épaulette acquise, allait-il connaître encore la défaite, ou la victoire, ou la mort?

Revenir triomphant, capitaine, près d'Aurélie qui regretterait ses impertinences à l'égard d'un frère illustre; ce fut l'essentiel de sa pensée.

Une barque chargée d'infanterie longea les pontons et fut atterrir sur l'autre berge, où des feux de bivouac s'agitèrent. Cette troupe formait le soutien de la reconnaissance qu'il mènerait. Deux compagnies françaises passaient depuis le crépuscule; on avait entendu plusieurs coups de carabine. Des patrouilles à cheval avertissaient ainsi les postes impériaux de l'événement subit, car leurs têtes de colonnes s'attardaient encore à huit lieues du Rhin, pour masquer la concentration hésitante de leurs forces, sur la ligne d'Engen à Stockach.

L'émotion pâlissait un peu la face du jeune brigadier qui vint avertir Bernard. Le pont pouvait subir le passage d'un dragon tenant le cheval par la bride. Un à un, suivraient les autres hommes du détachement.

Bernard rejoignit les vingt cavaliers qui bouclaient leurs portemanteaux aux troussequins des selles. Ils faisaient vite, fiévreux; car un nouveau coup de carabine roula d'échos en échos, sur l'autre rive.

Le premier homme passa. C'était un maréchal des logis du vieux régiment de Bourbon-Vendôme, qui s'était battu sous le Bien-Aimé. Il prit l'attitude grave des vieux soldats allant au feu. Ses favoris grisonnants rejoignaient une bouche close. Il flatta son cheval avant de lui faire tenter le premier pas sur les madriers joints au milieu des bateaux en file. L'animal le suivit, attentif à ses sabots. Tous deux se comprenaient. «Pied-de-Jacinthe, recommanda Bernard, dès que tu auras cinq cavaliers avec toi, de l'autre côté, tu en expédieras deux vers l'endroit où l'on tire. Je t'envoie d'abord ceux qui parlent allemand, Closter et Ulbach, Grünbier. Ils doivent découvrir aussitôt un chemin à gauche, celui de Mühlenhof. Une maison est à six cents toises de la berge, sur ce chemin. Ils s'arrêteront là et placeront deux vedettes. On interrogera les gens sur l'ennemi.»

Pied-de-Jacinthe hochait sa vieille tête pour acquiescer. Il continua de maintenir son cheval en équilibre. Les eaux grouillaient autour des quilles de bateaux. De leurs falots, les pontonniers éclairèrent les poutres où l'homme et la bête persévéraient. Le vent était froid. «Alsaciens, à vous!» dit Bernard. Ils s'avancèrent blonds. Les casques ne pouvaient couvrir entièrement ces grands crânes. Les fortes cuisses enflaient leurs culottes de peau; leur carrure emplissait l'habit vert. Ils se tinrent immobiles; et leurs fronts se ridaient pendant le discours de Bernard. «Ulbach, vous interrogerez les habitants de la maison, et vous traduirez leurs paroles au maréchal des logis…» Celui-ci avait de grosses lèvres pâles, des courts favoris de chanvre… Il montra l'ivoire de ses dents pour sourire, lorsque Bernard eut dit: «Strasbourg et Colmar vous confient la réputation de ses patriotes… Allez…»

Ils entraînèrent, tous trois, les alezans. «À vous, la Flandre! Avancez Corbehem, Flahaut!» Ils étaient gras de bière; avec des mines écarlates, de grands nez. «Allons, boyaux-rouges, réveillez-vous!» Ils tentèrent de rire à cette appellation qu'ils se donnaient entre eux, au pays! «V'là la kermesse, mes p'tiots!…» Ils furent contents, et claquèrent les flancs des bêtes. «Le Parisien! là… Pitouët!—Voilà, mon lieutenant, ça pique!—À votre rang de file. Et pas de bruit. Nous ne sommes pas chez Procope ni à la Régence.—On pose tout de même les pions sur l'échiquier d'Allemagne!—Chut!… Vous, les vignerons; Nondain! » Ils s'approchèrent, sages et silencieux, et continuèrent de lisser avec leurs gants de cuir les poils des montures. Leurs lèvres brunes sentaient le vin. L'un toussait. Bernard s'informa de sa maladie. «C'est la fraîcheur de la caverne où la famille habite. L'été on est en sueur quand on rentre des prairies!—On se réchauffera, Nondain. On fera flamber les fagots bavarois! C'est du bon sapin! Et puis nous retrouverons au Danube les fleurs de la Loire; les lis!—Les lis!» Ils se regardèrent avec de l'espoir.

«Marius! Ceux de Provence… Approchez les chevaux.» Noirs et les traits mobiles, ils chuchotaient: «En l'an IV, pitchoun, Buonaparté, il a dit à mon parrain: «Marius, sans toi, je ne serais jamais entré à Mantoue…» Et c'était comme le disait le Consul, mon bon! Sans Marius, mon lieutenant, jamais le Consul ne serait entré à Mantoue!»… Bernard les fit taire. Ils s'agitaient, malheureux; ils passèrent sur l'autre bord où l'attente dura. Les Tourangeaux se plaignirent du froid. Les Flamands voulurent boire. Pitouët égaya trop le détachement avec ses calembours. «Silence dans le rang!…» cria Bernard. Les Bretons somnolaient, taciturnes, piqués de rousseur, la figure sale. «Allongez vos étrivières, Tréheuc!… Essuyez votre nez, Yvon, sale cavalier! À vous les Gascons!… Brigadier Cahujac, vos hommes sont tous là?… Oui. Prenez la tête. Vous dépasserez les Alsaciens; et vous reconnaîtrez la route de Mühlenhof, plus loin que la maison… Dragons!»

Quinze, à la tête de leurs bêtes, ils se raidirent, la tête haute sous le casque, et bombant de mêmes poitrines plastronnées d'amarante, unissant les talons de mêmes bottes à l'écuyère un peu boueuses. Les gants de cuir tenaient les pommeaux de sabre.

Derrière leur rang et le fleuve, Bernard contempla les feux de bivouac regardant la rive germanique, de toutes les collines, au bord de tous les bois, le long de toutes les routes et des eaux. La Gaule accroupie dans l'ombre, prête à bondir, guettait l'Europe.

Ce lui donna de l'émotion. Il ne put la contenir: «Soldats, vous foulerez tout à l'heure le sol de l'empire où s'arment les ennemis de la liberté pour rétablir la tyrannie que vos bras ont abattue. À partir de cet instant, vous n'êtes plus des laboureurs, des marchands, des commis, des fils, des époux, des pères. Vous êtes mieux. Je vous vois géants. Chacun est la Nation, la République, la France qui porte au monde la liberté. Agissez donc en héros, et non plus en hommes!… Vive la Nation!»

Comme d'une seule bouche, ils répétèrent ce cri, en tendant le cou pour grandir.

Alors, du pont, puis de tous les bivouacs, le même cri propagé jaillit en une clameur immense qui couvrit les voix du fleuve et du vent, qui fit trembler les étoiles.

La France rugissait; et la clameur finit par un coup de canon qui tonna dans le loin de l'est.

L'aile droite et le général Lecourbe attaquaient l'Autriche.