XI

Au camp de Boulogne, Héricourt emporta cette indulgence.

Nouveau, le régiment achevait sa formation.

D'anciens officiers rappelés, plusieurs nobles revenus d'émigration le commandaient. On s'y tenait sévèrement, avec un sens de la discipline que les demi-brigades de l'an VII ne comportaient pas. Bernard s'en arrangea fort. Cérémonieux, étrangers encore les uns aux autres, les capitaines se faisaient mille politesses; tous jouissaient de quelque fortune. Il sembla que l'Empereur eût voulu rendre à sa cavalerie le prestige d'élégance et de belles manières qu'elle gardait sous le roi. On soigna l'uniforme, les gants. La peau des culottes et du gilet devint l'objet de discussions minutieuses. Que les dragons l'emportassent sur les hussards et sur les carabiniers, par l'aisance des manœuvres, l'impeccabilité de l'appareil, cela marquait le but des ambitions.

On ne parlait point politique, mais on poussait à l'extrême les théories relatives à la beauté du cheval. Chacun posséda des bêtes de race. Le colonel Lyrisse envoya un hongre turc à son gendre, ce qui le mit au meilleur rang des officiers notables. On cantonnait dans une petite ville de la Somme, groupée vers l'abbaye de Saint-Leu. Les marchands firent venir de Paris des vernis spéciaux pour les bottes, du tripoli d'Espagne, des gourmettes d'argent. Leurs quelques boutiques exposaient à profusion des harnais de parade, des peaux de panthère véritable pour les casques, des éperons dorés, des boutons de vermeil. Le colonel Corvin de Brumières avait en or les armatures de son fourreau de cuir. On parfumait à la bergamote la crinière des casques. Les trompettes reçurent l'ordre de chevronner les manches de leurs tuniques avec des rubans de soie. On dînait dans la salle de la meilleure hostellerie, et de façon succulente. Les officiers de grades différents ne frayaient pas. Les capitaines assumaient la besogne d'instruire les trois escadrons, dont les chefs se préoccupaient mal, fort empêtrés par les réceptions dans les domaines voisins.

Frais émoulus des écoles, après un séjour de huit mois, les lieutenants ne savaient rien, tâchaient de se maintenir en selle. On les envoyait à la promenade. Bernard menait sa compagnie en bonnet de police et en veste, à travers la campagne. Du matin au soir il redressait les tailles, haussait les cous, dégageait les mentons de leurs cravates, rectifiait la position des jambes le long des étrivières, faisait saillir les poitrines, rentrer les dos. Il exposait les hommes au soleil, à la soif, à la pluie, à la faim, à la boue et à la poussière, partageant lui-même ces incommodités. Il voulut que sa meute d'hommes fût la plus prompte à bondir, à se diviser, à s'éparpiller en fourrageurs, à s'assembler en pelotons, à pivoter en ligne, à s'allonger en colonne, à faire face sur la droite, puis sur la gauche, en avant et en arrière.

Au bout d'une décade, la fièvre de son art l'avait ressaisi. Il parachevait les cinquante statues équestres de sa compagnie, cinquante gaillards dociles et impérialistes, ahuris d'être conviés à la gloire française et désireux d'y contribuer. La tâche était facile. En un mois, ces jeunes gens bottés, culottés, parés d'habits verts, de buffleteries blanches, casqués de cuivre étincelant, méprisèrent le fantassin poussiéreux, le hussard fanfaron, le cuirassier bête, et se prévalurent des victoires, prochaines dans cette Angleterre où l'on aborderait au moyen de péniches.

Quatre Parisiens étonnaient les autres, parce qu'ils avaient vu passer Buonaparté au carrousel. Deux maréchaux de logis avaient suivi le héros en Égypte, salué le Sphinx et les Pyramides, conquis les chevaux des Mameluks. Une dizaine de Lillois écoutaient, non sans vénération, ces vantards. Ils regrettaient de n'appartenir point à un régiment déjà célèbre par ses exploits. Tels hussards qui avaient mangé les raisins de Marengo, tels hommes d'infanterie légère qui s'étaient bruni le visage dans les plaines d'Arcole, tels cuirassiers d'Hautpoul qui avaient abreuvé leurs chevaux dans le Danube surprenaient l'admiration des recrues attablées sous les guinguettes, et dont les rires s'éteignaient subitement à l'entrée des victorieux. À cause de sa balafre, Héricourt les eut confiants et assidus. Ils s'efforçaient de le comprendre. Bientôt ils manièrent la baïonnette comme de vieux grenadiers, surent marcher en ordre d'infanterie, déchirer vivement la cartouche avec les dents incisives, bourrer. Leurs chevaux furent les mieux tenus. Ils eurent le pelage limpide. Bernard commanda de bons centaures rapides et adroits. Avant Pâques, il fut mis à la tête de la compagnie d'élite que distinguaient des épaulettes rouges et la garde de l'étendard; il se posta derrière l'état-major régimentaire. Quand l'inspecteur aux revues fit sa tournée, la chance voulut que le baron de Cavanon, adjudant général, secondât. Cavanon parut, montant un cheval noir, muni d'une étoile blanche au front. Sa selle était sanglée sur une peau de tigre aux griffes dorées. Il portait son costume de chasseur vert, une pelisse rouge, un bonnet à poil surmonté d'une gerbe de plumes blanches. Le colonel et lui se plurent beaucoup. D'après leurs instances, le capitaine d'armes rédigea d'excellentes notes concernant Héricourt. Un quadragénaire grognon, coiffé jusqu'à la racine des oreilles par l'énorme chapeau à deux cornes dont le gland se balançait devant ses narines, l'inspecteur aux revues, douta de tels mérites. Il flaira la faveur, et, le premier jour de son examen, déclara que les capitaines commanderaient à tour de rôle le régiment. On commença par le chef de la compagnie d'élite, qui dut se placer à la gauche, puis étonna par ses manœuvres. L'inspecteur apostilla les notes. Dix jours après, Bernard reçut un brevet de chef d'escadron. L'influence de ses beaux-frères lui fit reprendre place dans son ancien régiment. Sans doute l'Empereur voulait-il témoigner qu'il ne gardait pas rancune à ses adversaires amendés. Avec une extrême satisfaction, Bernard salua, dans Saint-Omer, le capitaine Pitouët, les lieutenants Cahujac et Corbehem, son élégiaque collègue, plus vieilli, un sien cousin, le jeune Gresloup sous-lieutenant, les maréchaux des logis Tréheuc et Nondain, l'adjudant-major Marius. Des figures inconnues s'encadraient parmi les anciennes. Le colonel l'embrassa. Il soufflait fort en parlant, la lippe dehors. «Ah! Monsieur, en voilà du nouveau, tu sais! Le chef d'escadron et le lieutenant-colonel, ce sont des retours de Coblentz! Il n'y a pas de mouchoir assez brodé pour moucher leur nez Demande au capitaine Pitouët. Et ce pauvre Pied-de-Jacinthe! On lui fend l'oreille. Il s'établit imprimeur à Tours. Nous formons brigade ici. On a le général sur le dos, et les adjoints! et l'aide de camp colonel! Tu verras ça. Et l'inspecteur aux revues, donc! Il paraît que je ne sais pas écrire mes rapports. Il me flanque un poil, à moi… Acceptez un verre de champagne, Monsieur… Et ça met le nez partout, dans les fourrages, dans les cuirs. On rectifie mes comptes… Pitouët est un bon homme, heureusement. Il m'arrange ça. Je le ferai passer à la compagnie d'élite… Allons, je suis plus content… On taillera l'Anglais, tout à l'heure?… Suffit, pas un mot. Si on dit ci, si on dit ça,… bing! un poil de l'état-major!»

Il secoua sa grosse tête qui s'argentait. Dans la culotte de peau son ventre ballonnait. «Je suis bien content, Monsieur. Si tu veux, tu m'aideras… Moi je ne comprends rien à leurs comptes, à leurs manières… Enfin j'aurai moins de tracas, si vous voulez, major… Si vous voulez?»

Craintif, il regarda de coin, comme s'il redoutait le refus de Bernard, et pâlit de joie à la réponse. Immédiatement ils se divisèrent la besogne. Le colonel s'occuperait de la remonte, Pitouët des fournitures, Héricourt du soldat. L'élégiaque se fardait les joues un peu blêmies par l'abus de l'amour et passait le temps à mourir de la cruauté d'une dame.

Alors Bernard développa l'activité de son être multiplié en six cents hommes, dont il magnifia la prestance, dont il endurcit le courage. Six centaines de statues antiques casquées de bronze chevauchèrent à son geste, progressèrent et s'arrêtèrent, formèrent des lignes, couvrirent la campagne et se resserrèrent en colonnes que cachait sa main tendue devant le regard. Le sang des provinces s'exalta. Il sentit la Nation frémir d'impatience, et d'audace. Les voix d'airain claironnèrent leur désir de triomphe. Il oublia la tristesse de l'amour et de la mort, la mélancolique Aurélie et les yeux clairs des enfants nés au souvenir de la même figure bavaroise.

Or Napoléon fut couronné, à Milan, empereur-roi; Eugène de Beauharnais promu vice-roi d'Italie; Praxi-Blassans décoré, doté d'un nouveau domaine en Vaucluse, d'une pension impériale; Cavrois élevé au rang de chef de division dans son Ministère. La famille vint prendre du loisir aux Moulins Héricourt.

Bernard s'y rendit, grisé par la splendeur de son œuvre et ce miroitement des armes sous lequel s'unifiait la force de la France. Il laissait l'ambition déclamatoire de ses camarades, un tumulte de fête aux camps; il trouva le charbon de Caroline qui débordait les nouveaux hangars. Les arbres du jardin avaient disparu comme l'herbe des prairies, comme le lit de la Scarpe recouverte par les files de chalands halés au moyen de lourds quadriges. Les chemins et les sentes restaient noirs de houille. L'odeur acide des tanneries attaquait l'air. Abrutis par la fatigue, des meuniers dormaient au fond du saut-de-loup. Il entra dans la cour. Le jeune Dieudonné Cavrois rongeait un pilon de volaille, et Delphine de Praxi-Blassans battait avec une pelle son petit frère Émile, qui cria. Aucun d'eux ne reconnut l'oncle; effrayés, ils s'enfuirent en pleurant. Ce fut, au seuil, la laideur de Caroline, l'élan de Virginie pâle, éplorée, qui l'entraîna jusque leur chambre, ferma la porte et l'étouffa de baisers humides. Et de geindre alors sur son amour méconnu, sur des infidélités probables, sur la peur de la guerre. Il la jugeait grossie, encore. Elle dégageait un parfum de beurre et de caramel. Plusieurs effusions conjugales les réconcilièrent dans la modeste chambre aux boiseries lézardées. Deux lambrequins de vieille soie s'élimaient aussi devant les impostes des fenêtres quadrillées. Les dossiers en médaillons des fauteuils retenaient un cannage déteint. Le temple minuscule de Vesta sur ses quatre colonnettes d'albâtre enfermait un cadran de cuivre dont les aiguilles ne tournaient plus. Enfin Virginie, rassasiée de plaisir, ronfla, les paupières battues, la hanche en l'air.

Son mari eut, avec dégoût, de la pitié. Avivé par les habitudes reprises au camp, son désir d'action s'irrita. Il se rappelait le matin de l'avant-veille, le galop à la tête de ses dragons, dans la fraîcheur de l'air; quelle différence avec l'obligation de galanterie qui le tenait immobile, mal à l'aise, auprès de cette bête chaude endormie, stupide. À pas de loup, il redescendit.

Dans la salle basse, Caroline assurait les besicles de son père autour de ses grosses joues blêmes. Elle attira Bernard contre le secrétaire taché d'encre et lui montra les livres. Il fallut qu'il vérifiât. Pour fournir les armées de pain, de cuir, pour multiplier les chalands à charbon et les péniches de l'Empereur, pour aider au forage de nouveaux puits de houille, on engageait l'avenir. Elle compulsa des actes, additionna. Dans deux ans, si nulle catastrophe n'advenait, elle aurait rendu décuple l'héritage du père. Mais il fallait de l'argent, tout l'argent. Que chacun économisât, que chacun demandât le moins possible à la caisse commune. Comment Bernard pouvait-il acheter encore un cheval, puisque le colonel Lyrisse lui avait envoyé le turc. Virginie dépensait trop, en allées et venues, Aurélie en toilettes. Ne pouvaient-elles pas voyager par le coche et non dans leurs chaises de poste? Elle comptait sur Bernard pour faire entendre raison à ces folles. Et quand le colonel paierait-il enfin les arrérages de la dot? De ses mains qui gardaient des traces d'engelures, elle caressait aux genoux sa robe de laine graisseuse. Une cornette de deuil enchâssait sa figure blême, au parler prudent, plein de citations latines. Dans son réticule pendu au coin de la bergère, les clefs sonnaient dès le moindre frôlement. Les écus gonflaient, autour d'elle, les petits sacs de toile à voile noués d'une corde. Elle se lamenta, car on n'avait point de nouvelles de la goélette ni des frères partis le lendemain des funérailles. Le brick la Méfiance appareillait pour leur recherche. Et si les bateaux se perdaient tous deux! Qu'aurait dit le père encore vivant? À l'idée du père, Héricourt l'imagina tapant de sa canne le pavé de Dunkerque et disant: «Vous m'aurez tué de chagrin, tous, pour rien, pour rien.» Il l'avait tué pour rien, en effet, pour Virginie! Comme il détesta la lourde femme dont la salive, en haut, mouillait l'oreiller. Au souvenir du défunt, Caroline mordait sa lèvre inférieure, enflait ses yeux hors des paupières, implorai, les mains jointes. Bernard la revoyait telle que les deux mères, la sienne, celle d'Aurélie, mortes à la peine sous l'autorité du fondateur. Vraiment elle prolongeait leurs vies par sa vie inquiète et rapace. Tout à coup il craignit que Denise ne lui ressemblât plus tard. «J'ai vu ma fille à peine en arrivant, dit-il.—Elle est au verger avec Aurélie et les enfants.»

À l'ombre du pommier en fleurs, Aurélie assise levait un doigt sévère, à l'intention de Dieudonné, qui salissait le livre d'images ouvert sur les genoux de la jeune femme. Bouche bée, Delphine admirait l'Hercule vainqueur du lion; Émile attirait le volume de ses petites mains griffantes. Aux bras de la nourrice amusée du double poids, Édouard et Denise apprenaient à rire, du rire que la paysanne répétait en les secouant, en approchant les yeux clairs des cils sombres.

De les reconnaître ainsi, chauves, frais, les yeux pareils aux yeux d'autrefois, le père s'émut. Les embrassant, il se demanda quel mystère providentiel l'avait jadis poussé vers la petite bavaroise, comme si, de toute époque, il eût été prévu qu'il engendrerait une fille aux yeux clairs, aux cils sombres, lui de regard grisâtre et changeant.

—Ils sont beaux, nos enfants! dit Aurélie.

«Nos enfants…» Il pensa qu'elle eût ainsi parlé d'enfants issus d'une union entre eux, puis se ravisa: la phrase ne signifiait précisément rien de criminel. Or le teint de la jeune femme se colora; elle feignit d'arranger les collerettes pour dérober sa figure.

—On dirait frère et sœur, hannon? opina la paysanne.

Aurélie ne répliqua rien. Du silence les gênait; sous le fichu de deuil, dans la robe noire, le sein tressautait. Elle blêmit soudain, se mordit les lèvres. Seules ses oreilles demeuraient rouges. Bernard entendit le tocsin de son propre cœur aussi. Des corbeaux croassaient dans les profondeurs du ciel. Une cloche d'église sonna l'Angélus. Aurélie se signa. Ne sachant qu'exprimer de leur trouble, il feignit de respecter le silence de l'oraison, et s'écarta.

Virginie survint; il la prit contre sa poitrine, les yeux clos où l'image d'Aurélie remplaça la réalité de sa femme heureuse qui se pelotonnait.

Ensuite il fallut saluer Praxi-Blassans, Augustin, alors en garnison dans Arras avec Oudinot: «Ah! conspirateur, tu rengaines tes lubies, mon frère!» Praxi-Blassans, vieilli, arrivait de Rome. «Vous voilà content, Monsieur le chef d'escadron?… Ah! nous avons eu quelque peine à vous remettre le pied dans l'étrier!… Vous y voilà, néanmoins. Trêve de remerciements. Je vous dois aussi quelque chose. Je sais ce que vous a coûté la démarche aux Tuileries. Je ne l'oublierai point, parole d'honneur… Ah! ah! Eh vous croyez descendre bientôt en Angleterre?… Monsieur? Nenni! Allez voir si j'y suis. Les Anglais nous combattront sur le continent dans la peau des Autrichiens et des Russes, voilà mon avis, Monsieur!… À table! Caroline va gronder, saperlipopette…, et, quand Caroline me gronde, Monsieur, je perds la tête, parole d'honneur. Je n'ai l'habitude de contredire que l'Empereur, les cardinaux et les diplomates; il est plus facile d'avoir raison d'eux! Mon bras, Mme Héricourt? Vous accaparez votre mari, ce me semble?… C'est un bien joli dragon! Peste!…»

Aurélie se trouva devant Bernard; elle posa la main sur la manche du capitaine. Il balbutia:

—Les fleurs des pommiers tombent déjà.

—Oui, déjà…

—L'été, maintenant…

—Bientôt Messidor. Et ce sera une année près de finir…

—Vous êtes glorieuse de votre mari?

—Oh! oui! les enfants profitent de la situation du père, n'est-ce pas.
Il faut vivre pour les enfants et le siècle à venir.

—Pour soi, aussi.

—Oh! pour soi!… pour soi!… Peut-on jamais vivre pour soi?… jamais… jamais vivre pour soi…

Elle ravalait un sanglot. Il serra doucement la main menue dans le pli de son coude.

—Aurélie!

Ils se regardèrent, des larmes noyaient leurs yeux. Ils se détournèrent ensemble.

—Aurélie!

—Bernard!

—Nos enfants…

Sa voix chevrotait. Elle lui serra le bras et redit.

—Oui, oui, nos enfants…nous marierons nos enfants. Promettons-le!

—Nous verrons s'aimer Édouard et Denise… un jour.

—Nous les verrons…, un jour, le jour de notre bonheur.

—Dieu pourrait-il ne pas donner cette consolation?…

—Non, il ne le pourrait pas, Aurélie…, ou il ne serait pas la justice.

—Ah! je n'ai plus confiance…, moi…

—Et pourtant la Providence n'est pas sans faveurs pour nous.

—Certainement, mais…

—Ne parlons pas davantage…, supplia-t-il fiévreux.

Encore une fois, son caractère redouta leur aveu de cette affection que n'entachait point le désir de chair, qu'animait seul un sentiment obscur et profond. Ils se turent. L'âme d'un violon pleurait derrière le bocage, C'était un nocturne que le père aimait. Ils entrevirent l'orpheline là qui jouait, solitaire, assise en un banc de bois; qui jouait, se rappelant une tendresse morte. Depuis le départ des marins, Caroline avait recueilli la jeune fille.

Ils l'écoutèrent jusqu'à ce qu'on les appelât du perron. Autour de la table les enfants gazouillaient. Sûr de son beau visage, Augustin contait déjà ses fredaines et sa force, usait fréquemment d'un petit peigne d'or pour ses courts favoris blonds. Il vantait l'Empereur à l'excès, montrait l'Europe aux pieds de la France, expliquait le moyen de parvenir, grâce aux amitiés, aux prévenances dont il comblait les gens de haute situation, grâce à sa déférence envers les chefs qui le choyaient.

—Tout le monde m'aime, déclara-t-il, les dents découvertes.

—Comme une jolie femme, dit le moqueur Praxi-Blassans.

Augustin rougit et s'indigna. Il se conduisait mieux qu'Edme Lyrisse, arrêté par la police dans le département de Jemmapes, pour avoir assommé l'amant d'une fille de joie. Le colonel venait de le faire engager et l'expédierait à Bernard, afin qu'il le menât sans faiblesse. Augustin, lui, allait être titularisé comme lieutenant adjoint à l'état-major. Oudinot lui confiait, tout. Il exagéra cette familiarité du général envers lui.

Caroline l'interrompit. Elle lui refuserait tout argent et mettrait dans la gazette un avis aux usuriers. Cela lui parut plaisant. Il rit au point de dégrafer le col écarlate et les revers blancs de son habit… «Va, ma vieille Line, je te ferai prendre encore mille sacs de blé par l'intendance, et tu me devras des épingles.»

Elle dut convenir qu'il opérait habilement sur ce point-là. La conversation tournait aux affaires. Les marchandises anglaises ne pénétraient plus en France. Il importait de ravir aux maisons de Londres la clientèle des objets en cuir. L'abondance nouvelle du charbon justifiait aussi l'entreprise d'une fonderie. Praxi-Blassans y poussait Caroline. Il croyait à la guerre. L'État aurait besoin de fer, surtout de fers de chevaux pour l'artillerie qu'on augmentait. On chargea le major de s'enquérir, et il ne put réserver à la méditation sur Aurélie les pensées de son silence interrompu.

Virginie se l'attacha pendant tout le reste du séjour. L'occasion d'une rencontre avec la sœur, seul à seule, ne se présenta plus. L'effarouchement de leur vertu les empêcha de se prévenir. Ils ne savourèrent que la douceur de rire ensemble aux yeux clairs et aux cils sombres des deux enfants portés sur les bras de la paysanne joyeuse. L'épouse s'insinuait entre eux; Bernard l'eût haïe si, certain soir, après quelques brutalités de paroles qui dénoncèrent cette irritation, il n'eût respiré, dans leur chambre, le parfum ordinaire d'Aurélie, qui, elle-même, en avait oint sa belle-sœur. Il comprit l'avertissement. Aurélie exigeait que l'épouse fût aimée; elle rappelait l'heure de désespoir où elle avait envoyé au frère son amour consolateur, exalté dans l'âme de Virginie. Il se remit à chérir sa femme pour l'amour de l'autre. Ainsi n'auraient-ils point à se reprocher le soupçon même d'une chose vilaine.

Il n'emporta de ce temps que la fraîcheur d'âmes exquises. Aux camps, il se crut entouré de leur influence bienfaisante, Aurélie, Virginie, n'était-ce point le même être âme et corps, esprit et sens en deux aspects également aimables?