XIII
On marcha vers les Allemagnes à travers la Picardie plantureuse, la verte Argonne, les montées de Lorraine. Les escadrons s'enveloppaient de poussière. On buvait les ruisseaux. Aux portes des auberges, les officiers fraternisèrent: «En route pour la gloire.—Bellone nous appelle.—Où couche l'état-major de la division? À Verdun.—Tu marches sous Baraguey-d'Hilliers?—Et toi?—Sous Bourcier.—Moi, sous Beaumont.—Les généraux Klein et Walther nous suivent.—Qu'allez-vous chercher au Danube?—Un grade.—De la gloire!—De l'inconnu.—La fortune.—On dit que l'Empereur dotera les chevaliers de la Légion d'honneur.—De combien?—Cela dépendra des contributions de guerre.—La fortune ou la mort!—Bien dit, mon cousin.» Bernard s'intéressait au lieutenant Gresloup, pâle comme M. de Constant de Rebecque, et qui portait aux doigts des pierres précieuses, aux breloques des camées admirables. Encore que depuis plusieurs mois ils vécussent ensemble pour les manœuvres, les repas et la débauche, rien ne se décélait de cette âme qu'on voulut croire tragique, en dépit de vivaces attitudes. L'élégiaque chef d'escadron l'attirait à soi. Ils chevauchaient botte à botte, de longues heures, sans rien faire, l'un que soupirer, l'autre que regarder haineusement la nature. Gresloup regrettait qu'on se détournât de l'Angleterre. Il demanda les moyens de permuter afin de franchir le détroit en compagnie du corps expéditionnaire. Héricourt et le colonel l'avertirent que tout marchait vers l'Autriche. Payés soixante millions par Pitt, les Russes et les Impériaux se coalisaient pour la troisième fois. Leurs troupes menaçaient les territoires de l'Electeur de Bavière, notre allié, semblaient vouloir franchir l'Inn pour pénétrer ses Etats. On se battrait encore sur les rives du Danube et dans les forêts bavaroises. «Tu verras, mon cousin, les jolies filles. Des cils sombres sur des yeux clairs…—Comme les filles du pays de Galles, laissa-t-il échapper.—Ah! ah! vous fûtes galant avec les Galloises, Monsieur, insinua l'élégiaque?» Gresloup ne répondit point, mais il montra une tabatière de vermeil qui enchâssait la miniature ovale d'une jeune femme au teint rosé; de grands yeux gris souriaient mieux que sa bouche minuscule. «Moi, dit Bernard, j'ai une petite fille dont les yeux ressemblent à ceux-ci, mais un peu plus bleus.—Mme Héricourt a les yeux de sa fille, rappela le colonel.—Et ceux de son petit-neveu, Edouard de Praxi-Blassans… Dis-moi, cousin, qu'as-tu fait de ta Galloise?—Un mari jaloux la tient enfermée dans une maison de leur pays; il la tue lentement de ses reproches.—Avouez qu'il vous a surpris.—Oui… J'espérais la revoir outre-mer avec l'aide de l'Empereur.—Hélas!…Hélas!…» Le jeune homme pâlit tant que l'élégiaque tendit le bras pour le soutenir, et cette défaillance étonna les officiers. «Comme il l'aime!—Ah! les yeux clairs, les yeux clairs!…» soupira Bernard, qui pensait à Aurélie, dont le fils gardait le regard de la fillette bavaroise prise à Mœsskirch. Il chercha des raisons singulières qui le satisfissent. Un jour, Edouard aimerait Denise. Les yeux clairs se promettraient aux yeux clairs. Verrait-il ce jour-là? Verrait-il la joie d'Aurélie? Vivraient-ils, par ces enfants, ce qu'ils n'avaient pu vivre, eux, de leur tendresse? Eprouveraient-ils cet amour attendu par leurs deux cœurs, comme il goûtait aux lèvres de Virginie l'âme secrète de la sœur? Pour ces enfants, réunir les délices de la terre, créer la fortune féerique qui dispense d'inquiétude, de mesquineries, de laideur; il accomplirait cette œuvre. Il créera de sa force le paradis dont les palmes s'inclineront sur le couple passionné. Sa force tentera les héroïsmes qui soulèvent l'enthousiasme des soldats, qui les enivrent et leur donnent la démence de vaincre.
Il se concevait robuste, maître sur les hommes dont la chanson peuplait l'air. Il se raffermit en selle, planta la main sur la hanche, sourit à son rêve. Les trompettes saluaient de leur fanfare les maisons d'un village; les enfants s'étonnèrent des plumets rouges, des bonnets à poil grandissant la compagnie d'élite, des casques de cuivre aux longues chevelures, des habits verts, des plastrons rouges, des culottes grises, des carabines pendues aux larges baudriers blancs, des chevaux dociles, hochant leurs lourdes têtes et s'émouchant de la queue.
Passé le village, on rejoignit une colonne de fantassins qui se hâtaient dans la fraîcheur matinale. Quatre hommes portaient le cinquième sur un brancard composé de fusils et de capotes. À tour de rôle ils se soulageaient ainsi. Beaucoup boitaient, s'aidant de bâtons: «Paraît que l'Empereur fait la guerre avec nos jambes!—Hé, plaisantaient-ils, conscrit! prête-moi ton biquot; je te laisse mon havresac. Il a du poil aussi, c'est son frère.—Où que tu vas, fiston? Chez Mme La Gloire, chercher un bâton de maréchal pour rapporter à la payse.—Bonne chance, Masséna!—Au jour de ton sacre, Buonaparté!—L'Empereur a promis du bien… À ceux qui se conduiront bien… Dans l'infanterie française, ai, se!—Range-toi, pousse-caillou.—Quand je voudrai, ramasseur de crottin.—Hé, Marius, t'as pas pris ton congé, mon bon?—Et toi?—Moi, je gagne des galons, et je vois du pays. C'est plus drôle que de vendre du poivre en cornet derrière ma vitrine.—Nondain, ma fine, salut sous-officier.—Ah bien! t'es joliment grossi. Je le dirai à ta tante.—Ça me profite le bon air. On crève de la toux, dans le village.—Capé dédiou, adjudant Cahujac, on va se promener, donc, dans les Allemagnes!—Et un fameux voyage, té!—T'as laissé tes vignes, cousin!—Elles feront du vin sans moi. Nous voilà tous conscrits, Najac.—Comment va le métier?—Pas trop mal à mon nez. Je me dégourdis les jambes.—Et Flore?—Elle refuse un promis qui n'a pas été soldat, comme toutes les filles de Gascogne, té.—En Picardie, c'est tout de même, mon p'tiot, ch-ti'-là qui se marie sans avoir porté le plumet, il est bien sûr de l'être!—Vive l'infanterie légère! Qui s'en va-t-à la guerre. Pour arriver tout de-go, à Marengo!—À Marengo!—Tiens, mon herboriste qu'est devenu dragon!—J'ai vendu mon fonds, cloutier.—Et moi, ma roue. En v'à un commerce!—Ça donne envie de cogner quand on voit partir les autres.—Parbleu. On pourra dire qu'on en était.—Et le petit Corse sait bien où il nous mène.—Avec lui on dansera au bal des Triomphes!—Vive l'Empereur, mon ancien!—Vive l'Empereur, conscrit!—Tâche voir de ne pas marcher sur mes guêtres, blanc-bec.—Il fallait te passer de la chandelle sur la plante des pieds.—On en mettra dans les caissons du régiment, si on continue l'allure…»
Partout les fantassins comblaient les routes. Leurs habits couverts de poudre, leurs pieds saigneux, la sueur ruisselant sous les jugulaires de cuivre ne décourageaient pas les figures enfantines des conscrits. Derrière une ligne de faisceaux, tout un bataillon, tombé sur l'étendue, ronflait les pieds nus, les ampoules à l'air. Des charrettes de paysans louées par la bienveillance de quelques-uns portaient les charges de havresacs. Tour à tour défilaient les uniformes bleus de l'infanterie légère, les uniformes blancs et bleus de l'infanterie de ligne, les uniformes rouges et noirs des canonniers suivant leurs pièces de bronze, basses sur roues et tirées par les attelages du train.
Les sergents à chevrons avaient des figures sévères devant la turbulence du troupeau. Mais les jeunes soldats affectaient la crânerie. Aux carrefours des bois, on rencontra des hussards marrons à pelisses bleues, puis des hussards gris à pelisses grises, des hussards azurés à pelisses écarlates, des hussards écarlates à pelisses blanches. Les poussières des escadrons se mêlaient, noyèrent l'infanterie perdue pour ses états-majors qui tâchaient d'y voir, en poussant leurs montures dans le nuage. Et tous ces corps évoquaient leurs titres de gloire, avec le nom d'un général illustre: dragons de Bourcier, hussards de Lassalle, cuirassiers d'Hautpoul.
À mesure que se multipliaient les rencontres, la joie des hommes sonnait plus fort. Les plaines et les coteaux de la Champagne se couvrirent de bataillons apparus au détour des chemins ou descendus des vignes, derrière les caisses à l'épaule des tambours. Le soleil séchait la terre battue par cent mille pas. Les drapeaux roulés dans leur gaine dépassaient les compagnies d'élite. Des chiens tiraient la langue au flanc des colonnes en bonnets de police. Les mules entraînaient les cahots lents des charrettes. Un brouillard de poussière s'élevait au ciel. Les hommes y passaient, tels que d'imprécises cohues d'ombres, seulement révélées par le tumulte des voix ivres. Car la soif devenait grande. Les paysans penchaient leurs tonneaux à la porte des métairies; et les bonnes femmes remplissaient les chopes que se disputaient cent mains sales offrant des sous et des livres, la plupart du temps refusés, aux soldats de l'Empereur, que les Champenois abreuvèrent gratis. «Par ici les enfants.—Tiens, voilà du bon cidre; à la fraîche!—Comme tu as chaud, mon pauvre petit… Il est si jeune! On dirait mon Narcisse!—Ah bien, mon garçon, tu vas devenir général, pour lors!—Ou vice-roi, grand'mère!—Doux Jésus! doux Jésus! que je suis si vieille et que je vois ça, tout de même.—Toi, tu vas à la grande guerre?—Et ta maman?—Elle a encore mes deux frères.—D'où tu viens, comme ça?—De la mer.—Où tu vas.—Sait-on où il s'arrêtera, lui!—Ah! c'est un homme!—Encore un verre!—À la santé de l'Empereur-Roi!—Ouste, les traînards… Veux-tu ramasser ta giberne, roussot; tête de Breton!—Mon commandant!—Que voulez-vous?—Nous sommes, dans le régiment, trente-quatre du pays. On voudrait faire une visite aux parents, puisqu'on passe aussi près.—Avez-vous un sous-officier?—Le maréchal des logis Landry.—Landry? vous répondez de vos hommes?—Oui, mon commandant.—S'il en manque un à Strasbourg, c'est vous que je fais fusiller. Accepté?—J'accepte, mon commandant.—Allez embrasser vos parents, mais laissez vos chevaux à l'escadron.—Merci, mon commandant. En route, vous autres. Faites attention à ma peau.»
On laissa les plaines sèches, les coteaux ornés de pampres. On aspira les fraîcheurs dans la forêt des Vosges. L'infanterie fut dépassée. Aux abords des villages nichés dans les courbes, les lignes de chevaux nus bordaient les murs en pisé des fermes. Les états-majors trottaient autour des berlines emmenant les généraux. Au pas, les chevaux montèrent, descendirent les sentes qui contournaient les roches grises hérissées de sapins. Il passa des troupeaux de bœufs conduits par des gars en culottes et en gilets carrés. Corbehem mangea des fromages succulents, et Flahaut but de la bière forte. Les soldats dormirent dans les granges. Bernard retrouva ses sommeils d'enfant sur les paillasses villageoises, les réveils au chant du coq, dans la chambre basse blanchie de chaux, parmi les armes pendues aux clous des solives goudronnées. Il s'amusa des vieilles gravures que traverse un Juif-Errant en manteau vermillon, ou qu'habite la servante accusée pour les larcins de la pie voleuse. Il fit rire l'aïeul paralysé dans son fauteuil de paille et prêta son sabre au gamin ébaubi de tant de bonheur.
Les conscrits saluaient l'aube de leurs cris gamins. Tous se remuaient, qui blanchissant le buffle avec la pierre, qui grattant ses bottes, qui menant à l'abreuvoir les files d'animaux paisibles. On étrillait les croupes. On brossait les queues. On sanglait les selles. On coiffait les chevaux de leurs têtières. Les Bretons achevaient leur pain. Tréheuc bousculait les retardataires. L'adjudant Cahujac criait ses reproches et forçait les Provençaux à fourbir leurs casques ternis. Marius frappait son sabre contre terre pour attirer l'attention des flâneurs qui plaisantaient la cabaretière, heureux de leur aise en gilet de peau, le gland du bonnet frôlant l'épaule… Les Tourangeaux, méthodiques, coupaient leurs croûtons dans la vapeur de la marmite. Méticuleux, le capitaine Pitouët inspectait les harnais et les boulets des chevaux qu'on amenait par deux sur un rang. De toutes les portes sortaient des hommes enfilant l'habit vert et bouclant leur ceinturon. Les paysans remplissaient, pour le coup de l'étrier, les verres des Lorrains: «Ah! ah! disait l'élégiaque. Voici les sapins noirs et les roches grises, les grands hêtres, les chênes trapus, les défilés tortueux, les ruisseaux rapides qui sautent au fleuve. Héricourt, nous foulons encore les terres germaniques qui boivent, depuis tant de siècles, le sang des races. Sapins mélancoliques, vieux burg juché sur le roc inattendu, toits moussus de la petite ville tassée dans la bague de ses sombres remparts, croix de fer surgie au faîte de l'église blanche, cigognes criardes perchées aux trous des cheminées, tombereaux boueux chargés de foin que traînent les bœufs blonds, et que mène un blond lourdaud; ciels changeants, graviers des routes claires, vous entourerez encore ma tristesse! Votre écho répétera la plainte d'un cœur infortuné. Oberman et toi, tendre Werther, fûtes-vous dans ce pays où s'entretuent les peuples depuis les origines. Quels souvenirs funèbres s'accorderaient mieux avec l'état de mon âme. Ô René, qui aimas Lucile, n'est-ce pas ton crime qui se pleure dans le sanglot perpétuel du ruisseau? Gresloup, Gresloup, mon jeune ami, regarde si ces bois diffèrent de ceux où le cavalier de la ballade entraîne, au coup de minuit, sur la croupe de son coursier noir, la pâle fiancée. Les morts vont vite! On entendra, cette nuit, la chasse diabolique du seigneur poursuivant son frère sauvage. Héricourt, qui laisses une épouse chère, et toi, lieutenant, dont le cœur regrette l'adorée qu'un jaloux torture, dites si d'autres sites conviendraient mieux à notre âme éprise des hasards guerriers où l'on embrasse enfin la chance de la mort?»
Il étreignait son cœur entre les agrafes de son habit. Gresloup baissait la tête. Edme Lyrisse se désespérait avec eux de ses orgueils méconnus. Cependant il apprit à se servir de la trompette. Cela permit de lui faire coudre les chevrons blancs et rouges sur les manches, de mettre une crinière écarlate à son casque. Il remplaça près de Bernard un collègue. Avec le colonel bonasse et taciturne, ils constituaient le groupe précédant la colonne.
En peu de temps ils connurent leurs espoirs. Gresloup prétendait, à l'exemple d'autres lieutenants, devenir maréchal, ou prince afin que son autorité brisât les résistances du mari jaloux. Le colonel demandait à ne pas perdre son régiment qu'on offrirait, craignit-il, à un émigré de beau nom. L'élégiaque cherchait la distraction du péril pour calmer ses chagrins. Edme pensait aux femmes des villes conquises, à la fortune gagnée par le jeu et dépensée en orgies magnifiques. Bernard Héricourt souhaitait une position d'inspecteur aux revues, puis d'intendant général; aidant dès lors aux commerces de Caroline, il centuplerait la richesse de la race, pour le bonheur féerique de sa fille aux yeux clairs, du neveu aux cils sombres, unis dans un amour qui passionnerait Aurélie.
Il voyait cela sûr et proche. Les temps couleraient vite. Les canons tonneraient, de fleuve en fleuve. Les villes ouvriraient leurs portes. Les généraux caracoleraient. Les peuples vaincus défileraient. La Révolution soumettrait le monde. Emporté par une décharge d'artillerie, Napoléon laisserait la place au plus glorieux, à lui, Bernard, dont le caractère romain étonnerait l'histoire. Il ressusciterait Brutus et Scipion, la grandeur de La Ville enfin triomphante sur tous les barbares.
De ce rêve il s'hallucina, déjà maître, entre les pentes des forêts, parmi le tumulte des escadrons dociles à son geste. Les cités qui se déployèrent dans les plaines, à la sortie des bois, il les prévit siennes, pavoisées à ses couleurs, l'applaudissant de leurs cloches. Il chevaucha dans une atmosphère dorée, riche en parfums pris aux gazons et aux arbres. Il se glorifia d'entraîner à ses éperons le bruit du régiment.
À l'entrée dans Strasbourg, comme il marchait devant la division, il eut presque la croyance, en certaines minutes, de triompher pour lui-même. Un concours immense de peuple venu des campagnes comblait les rues. Les voix de la cathédrale annonçaient la liesse des citadins. Les drapeaux tricolores pendaient aux fenêtres pleines de figures jolies ou amicales. Gracieux, pimpant, Edme, la trompette sur la cuisse, riait aux sourires des filles accoudées le long des balcons, tandis que les camarades soufflaient dans l'airain le salut du régiment aux antiques maisons coiffées de longs toits moussus; leurs rebords abritaient le crépi des murailles que contenaient les croix de poutres visibles.
Héricourt logea dans une demeure vénérable. Minuscules et verts, les carreaux s'enchâssaient entre des chimères sculptées dans le bois des fenêtres. Il mangea de copieuses choucroutes au jambon rose offertes par un vieillard en tricorne, en guêtres de toile, et qui cachait sous les vastes pans de sa redingote des mains frileuses. Coiffées de nœuds de soie noire, ses grasses filles s'empressaient, timides, rouges, et pâles lorsque l'élégiaque caressait du regard leurs rudes poitrines écartant le corset de velours aux broderies de jais. Elles attendaient la venue de l'Empereur. En vue de cette visite, les servantes grattaient le plancher avec un tesson de verre et ciraient les bahuts emplis par l'odeur du pain. Dehors aussi, partout, on nettoyait les façades. Au faîte des échelles, maints artistes redoraient les bêtes héraldiques des enseignes.
Les habits bleus des cuirassiers, les habits verts des dragons, les pelisses écarlates des hussards paraient les corps alertes assaillant les poêles où se vend la bière dans des pintes de faïence à couvercle d'étain. Pour les saluts militaires, les mains s'élevaient à la hauteur des bonnets de police. Des bandes de gamins mal culottés admiraient la magnificence des soldats, heureux et trinquants. Aucune appréhension ne chargeait les mines des conscrits imberbes qu'amusaient le bruit de la guerre et le nouveau pays. Les vétérans menaient les autres aux bons endroits connus de leur mémoire. Tant de fois ils avaient, sous la République Indivisible, passé le Rhin par les ponts des villes, afin de défendre contre les Impériaux leur foi libertaire. Ils montraient la grande horloge aux jeunes Champenois ébahis, qui retenaient leurs sabres, soucieux de ne pas heurter les dalles de la cathédrale. Tous riaient de l'enfant qui frappe la cloche avec son thyrse et sonne le premier quart de l'heure, de l'adolescent qui marque les demies avec sa flèche, du guerrier mâle dont le glaive heurte le bronze pour le troisième quart, du vieux qui le cogne de sa béquille, pour le quatrième. Ils riaient de la mort elle-même et de son os tapant la cloche selon le nombre des heures. Au dehors, les vieilles statues des saintes et des reines les étonnaient par leurs jambes hautes, leurs tailles graciles et leurs visages durs. Ils préféraient le souvenir des compagnes laissées aux boutiques de France.
Le major rendit visite à son beau-père, qui lui fit apprécier l'excellence du pâté de foie gras, des nouilles aux œufs, et du vin blanc versé dans des hanaps de cristal vert, aux armoiries de couleurs. Cuirassé, le hausse-col d'or cerclant son cou maigre étranglé dans les tours d'une cravate noire, le colonel Lyrisse raidissait sa petite tête capable néanmoins d'absorber d'énormes nourritures. Vers la bouche tout se ridait, tandis qu'au bout de la fourchette, volailles et légumes s'enfouissaient, à l'admiration des capitaines et des majors. Il semblait que la joie de ce monde revînt déjà victorieuse des champs de bataille. Personne ne doutait.
On faisait bombance aux frais du Strasbourgeois ravi. Des mains anonymes déposaient aux logis des officiers telles dindes obèses et tels barils de cognac. Devant ces victuailles, on supputait, le verbe haut, les chances de la carrière. Les appétits, excités par les manœuvres matinales, absorbaient les viandes, dépouillaient les carcasses de volailles. Le sang et la sauce mouillaient les bouches. Ils ne délaçaient point leurs cuirasses par fanfaronnade de vigueur. Le colonel invita les officiers de dragons à sa table pour obtenir qu'on usât d'indulgence envers son fils, qui se plaignait. Cavanon reparut. Il buvait un mélange de cognac et de bière qui cassait la tête des autres; et, profitant de cette supériorité, il donnait des conseils tactiques, que le petit Edme réfutait, imperturbable, malgré la fatigue de sa voix! «Le métier de général! la belle affaire! Il suffit de savoir quatre préceptes: déployer la cavalerie devant la plaine, l'infanterie dans les bois et le terrain accidenté, l'artillerie le long des pentes. Défendre que l'on stationne sur les routes. Elles ne doivent être occupées que pendant la marche. S'assurer que les hommes emportent avec eux deux jours de rations, et puis laisser faire le hasard et la bravoure du militaire français! Voilà tout!» Tous de rire au jeune trompette, sûr de son fait et que cette gaieté vexa souvent. Pour consolation, on lui versait à boire. On lui souhaitait du bonheur, rasade par rasade. Chacun parlait en même temps que les autres, discutant les mérites et les défauts des absents, distribuant les grades et les croix. En cette époque, les généraux portèrent à la connaissance des états-majors une circulaire qui conseillait de s'abstenir d'allures familières à l'égard des hommes. Vu le nombre des soldats assemblés sur la rive du Rhin, il importait de maintenir l'ordre par une discipline exacte. Les officiers ne pouvaient y réussir qu'en gardant leur prestige absolu et en évitant qu'un inférieur pût contredire les ordres discutés par les propos tenus entre lui et ses chefs en dehors du service.
Les nouveaux promus louèrent fort l'esprit de cette mesure. Tel le lieutenant Gresloup, qui ne desserrait point les lèvres, tel son ami l'élégiaque, dont l'âme littéraire s'accommodait mal des promiscuités. Héricourt et son colonel regrettèrent l'ancien système de fraternité bourrue. Le capitaine Pitouët adopta tout de suite l'arrogance prescrite envers les soldats. La maladresse obligatoire des conscrits avait déjà indisposé contre eux les anciens sous-officiers de 1800, qui tenaient ces inférieurs à distance. Murat prit alors le commandement de la réserve de cavalerie. Il imposa cette attitude, complètement. En polonaise de velours vert garnie de torsades d'or, il parada. Ses jambes vigoureuses s'enfonçaient dans des bottes à cœur. Il portait un chapeau surchargé de galons et de plumes, une écharpe de soie tricolore enroulée depuis les pectoraux jusqu'aux cuisses, et un petit coutelas à poignée d'ivoire dans un fourreau de vermeil enchâssant des miniatures de femmes et des portraits de déesses, le sein nu. Cavanon l'accompagnait partout, muni lui-même d'un énorme cimeterre engainé de cuivre doré. Un schako de cavalerie évasé par le haut chargeait sa tête grasse et gaie, violente aussi. Ils excitaient la dévotion d'un peuple au tricorne flasque et en bonnets de fourrure, en guêtres de toile, l'amour obscur de grosses filles coiffées du nœud de ruban noir. On n'eut guère le loisir de se mieux connaître. Les convois de chevaux achetés en Suisse et en Souabe parvenaient à chaque heure du jour. Il fallait recevoir les animaux, les estimer et en lotir certains dragons à pied. Enfin l'Empereur arriva, fut acclamé, et, derrière lui, Augustin, précédant les grenadiers d'Oudinot pour lesquels il retint le logis.
Revêtu de l'uniforme propre aux lieutenants adjoints à l'état-major, il avait une tenue sévère en son habit boutonné depuis le menton, et sous le haut bicorne. Les aiguillettes et les tresses d'or neuf s'enroulaient à son épaulette. Il affectait mille soins envers son cheval, pour lequel il colportait toute une pharmacie anglaise dans un nécessaire de maroquin.
—Eh bien, mon frère, c'est moi qui te transmettrai des ordres, bientôt.
—Je les attends, mon garçon.
—Pourquoi n'essaies-tu pas d'entrer à l'état-major. Oudinot pourrait te proposer à Murat.
—Tu me protèges, donc?
—Caroline m'y engage. Nous avons besoin de surveiller, à son intention, l'intendance des corps. Elle m'a dît de te rappeler combien il est nécessaire de ne plus perdre ton grade. Praxi-Blassans espère que tu vas en gagner rapidement quelques-uns. Songe que tu as vingt-huit ans, Bernard. À ton âge, Buonaparté était général.
Les jambes noblement croisées, Augustin continua la mercuriale. Il ne voulait pas remarquer l'irritation de son frère. Dédaigneux par sa lèvre rose, il murmurait lentement, jouait avec son épée dont il lissa le fourreau de cuir.
—Tu sais, Buonaparté, ton Rival, comme dit finement Aurélie…
Il prolongea le sourire, afin de marquer mieux la distance qui séparait
Bernard de Napoléon.
—Enfin c'étaient là de petites drôleries; tu es père de famille, mon cher, parbleu! Et jusqu'à présent, en guise de dot à sa fille, le colonel Lyrisse t'a remis un cheval turc. C'est prestigieux. Mais cela marque assez combien tu peux faire fond de ce côté-là.
—Et puis?
—Et puis? Voici. Sur ma prière, Oudinot parlera de toi à Murat. Comme les deux corps d'armée doivent opérer ensemble, les généraux vont, pendant une décade, s'accorder tout ce qu'ils se demanderont afin de rester en bons termes. Sur le champ de bataille, bernique! Ils se laisseront écraser par l'ennemi plutôt que de se porter secours, à moins que l'Empereur n'y veille. Car Oudinot ne se soucie pas d'augmenter la fortune de Murat en l'aidant à la victoire. La gloire de l'un éclipse celle de l'autre. Mais, à cette heure, ils affectent les embrassades et le dévouement. Plus tard, l'Empereur interviendra. Il les terrifie, tous; et il est partout… Or je désirerais…, la famille désire que tu obtiennes une situation dans l'état-major de Murat. Le baron de Cavanon conseillera. Le colonel Lyrisse est dans les bonnes grâces du général de Nansouty. Ne fais pas de fautes, mon frère. Laisse-toi guider. On ne te demande que cela. Ce n'est point difficile. Laisse-toi guider.
—Par toi?
—Par les autres. Tu es un très brave homme; mais tu manques de discernement.
—Augustin!…
—Pourquoi te froisser? Chacun a ses qualités. Toi, tu es honnête, précis, l'homme du devoir. Ce sont les plus belles. Moi je n'ai qu'un grain d'intelligence, et quelque pratique des hommes. Ce sont les pires. Je ne suis pas jaloux de toi, cependant.
—Trêve d'insolences, je te prie!
—Fi donc! Tu te fâches avec un enfant, mon gros Bernard. Paix…
Paix… là… On m'a chargé de t'avertir. Je t'avertis. Voilà…
Abordons un autre entretien, maintenant: les femmes. As-tu pratiqué ces
grosses Alsaciennes? Quelle mollesse de chair, hein?…
Bernard marchait à grands pas. Il sortit de la salle en claquant la porte. On l'estimait imbécile. Caroline et Praxi-Blassans le lui faisaient apprendre. Ah! le pauvre père avait eu raison? Le fils monta dans sa chambre, il s'enferma pour tirer de son habit une boîte plate et ronde: le fond contenait l'image d'un tombeau ombragé d'un saule. Certain artiste spécial avait, selon la mode, réalisé cet emblème, en arrangeant les cheveux du défunt en forme d'arbre et de mausolée. Bernard se pencha sur la relique argentée et l'effleura de ses lèvres. Ce lui communiqua du courage. Que lui importaient les injustices ou la moquerie de ce blanc-bec? Il accomplissait le devoir. Il parait son caractère d'une résignation plus haute. Il laissait au sort le soin de lui offrir l'occasion d'un triomphe qui entourerait de bonheur les deux enfants aux yeux clairs, un jour, le jour de joie. Il finit par rire d'Augustin.
L'après-midi, l'Empereur et Murat passèrent la revue de la réserve de cavalerie. Dix mille dragons, six mille cuirassiers et carabiniers défilèrent au galop devant le Corse engoncé dans son habit bleu. Une foule illimitée assista. Les bateaux du Rhin avaient conduit des gens de Coblentz et de Bâle. L'Alsace entière acclamait. Des vieillards tremblants agitaient leurs tricornes; et les larmes scintillaient sur leurs figures. «Je ne serai pas mort sans l'avoir vu,» se disaient-ils, contents, rajeunis. Les femmes ressentaient une stupeur. Elles l'auraient cru plus grand. Les enfants demandaient à leurs mères s'ils deviendraient empereurs aussi. Des jeunes gens discutaient sur sa ressemblance avec César et sur la résurrection latine. Souffrant de toute son âme, immobile, à la tête de son escadron, le sabre contre la hanche, le major entendait cela. Le soleil brûlait ses épaules. La crinière du casque chauffait sa nuque. La température du cheval dégageait de rudes parfums. Soudain il aperçut son frère caracolant près d'une calèche, attelée de deux chevaux blancs, dont l'un portait un jockey vert et rose. Une très jolie femme y souriait, vêtue de mousseline jaune, avec une ceinture mauve, et, sur ses boucles châtaines, un réseau rose à fleurs violettes. On sut que cette dame, divorcée d'un riche armateur de Hollande, suivait Augustin depuis le camp de Boulogne, pour voir la guerre, dans ses équipages.
Mais, avant la nuit, Bernard reçut l'ordre de franchir le Rhin avec son régiment.
À la suite de Talleyrand arrivé derrière Napoléon, il put toutefois entrevoir Praxi-Blassans, Aurélie, entre leurs valises, dans la cour d'une vieille maison soutenue de piliers noirs. Aurélie, en houppelande anglaise, lui donna ses deux mains à serrer, puis lui montra les yeux clairs d'Édouard, qui trépignait, criait de joie sur les bras de la nourrice… «Voici un brigand qui servira les Bourbons, Monsieur, assura le diplomate, je vous le promets. Je ne pense pas que vous reveniez, cette fois, vainqueur. Le général Mack vous attend sous Ulm avec les Autrichiens. De la Pologne, les masses russes descendent en Moravie; leurs avant-gardes dépassent Vienne. S. M. l'empereur de Russie décide le roi de Prusse à l'alliance. La reine Caroline, à Naples, vient d'obtenir, malgré mes avis, le retrait de nos troupes hors de ses États… Les Anglais débarqueront avant peu pour vous prendre à revers en Lombardie, où Gouvion-Saint-Cyr et Masséna, abordés sur l'Adige par l'archiduc Charles, feront mauvaise figure. La fortune de votre Rival s'écroulera dans le Danube; parole d'honneur! On l'y poussera du nord, de l'est et du sud. Il a les points cardinaux contre lui… Vous assisterez à de belles batailles… Voici des lettres que j'écrivis à votre intention. Prenez-les, je vous prie. Au cas où l'on vous ferait prisonnier, vous les expédieriez aux amis que j'ai dans toutes les cours d'Europe, selon le lieu où l'on vous internerait… Vous voilà remis en selle, par bonheur. J'espère, Monsieur, que vous apporterez moins de chaleur dans vos discussions publiques, à l'avenir… Il faut de la prudence, et il convient d'être réservé dans un siècle aussi changeant Demain dément hier. Voyez Napoléon. Il obtint d'être sacré par le pape et va rétablir le calendrier grégorien. Aux jours du malheur, il trouvera des appuis dans l'Église et conservera, pour le moins, une lieutenance générale au service du roi… Arrangez-vous de manière à ce qu'on se souvienne, dans six mois, ou plus tard, que Napoléon vous a cassé et que vous êtes un chef d'escadron heureux à la guerre. Le roi maintiendra les grades des bons officiers qui servent la France. Il l'a solennellement promis, Monsieur, je vous en donne ma parole… Virginie vous embrasse. Votre Denise est adorable… Le baron de Cavanon vous fera nommer colonel… Mais je crois que votre lieutenant vous appelle…—Adieu, Bernard, mon frère; embrassons-nous!…—Aurélie, du courage! mon enfant. Saperlipopette. Regardez si votre frère a la mine d'un garçon qui se laissera tuer… Allons!… Adieu!… Adieu!… Aurélie! ma chère!»
Bernard s'émut un peu de la voir pleurer; il sortit vite de la maison. Son orgueil pensa: «Elle m'aime. Si je ne simulais pas l'indifférence, elle serait incestueuse. Elle souffre. C'est une pauvre femme. Je devrais la haïr; et cependant je souhaite aussi ce qu'elle attend de moi… Mais mon caractère saura rester vertueux.» Le cheval attendait à la porte. Gresloup le pressa de partir; car il manquait du biscuit dans les caissons, malgré les ordres précis de Murat; et beaucoup d'hommes n'avaient reçu du pain que pour deux jours, au lieu de quatre. Or l'on parlait de marches forcées à travers les routes de la Forêt-Noire. Toute la réserve de dragons répandue en divers points couvrirait le passage du parc d'artillerie, déroberait à l'ennemi les mouvements des corps Soult et Davout, qui passaient le Rhin à Spire et Manheim, afin de tourner secrètement, au nord, les Alpes de Souabe, et joindre, dans les plaines de Nordlingen, Bernadotte avec Marmont descendus de Hanovre et de Hollande. On toucherait ensuite le Danube au-dessous d'Ulm, sur les derrières de Mack dès lors séparé des Russes qui s'attardaient en Styrie.
Fiévreux, Gresloup expliquait le plan général qu'il venait d'apprendre. Le souci du devoir militaire effaça la tristesse du major. Il galopa vers le colonel des dragons descendus au fleuve. Là ce fut une querelle, avec les autres chefs d'escadron, à cause du biscuit. Le capitaine Pitouët, ayant communiqué les ordres, s'en lavait les mains. Impatientés par les cris, les chevaux des officiers ne voulurent point tenir en place; ils piaffaient, dispersaient le groupe qui mêla les jurons à ses colères. Enfin on détacha un piquet et deux caissons pour aller jusqu'aux magasins d'intendance compléter le chargement. Il fut décidé que l'escadron, mal muni de pain, resterait en arrière. Mais le général qui survint, sans rien résoudre du problème, déclara que tous les escadrons marcheraient à leur rang. Ceux qui n'auraient point leurs rations entières serreraient le ceinturon. Il imposa silence, et la colonne s'ébranla pour passer le fleuve à son tour.
Sans que l'idée de la sœur amoureuse le hantât plus, une joie infinie enchanta Bernard, qui s'imaginait l'âme des deux cent cinquante mille hommes, échelonnés depuis la mer ionienne, sud italien, jusque les bouches de l'Elbe, nord germanique. Tel qu'une vague de ce grand flot humain, gonflé d'idées libres et de désirs glorieux, il avançait au trot de son cheval turc, parmi les dix mille dragons de Murat, occupés à paraître devant tous les débouchés de la Forêt Noire et renforçant ainsi l'erreur de l'ennemi, qui, d'Ulm, étirait ses tentacules de cavalerie à travers les gorges hérissées de sapins.
Derrière eux, la garde impériale et le Ve corps de Lannes (divisions Suchet, Gazan, grenadiers d'Oudinot) tenaient la route de Strasbourg à Stuttgard, comme si l'armée tout entière allait descendre au Danube par le midi de la Souabe, alors que les marches dérobées des IVe, VIe, IIIe corps tournaient, au nord, cette région, le Rhin ayant été franchi entre Lauterbourg et Manheim sous les ordres de Ney, Soult, Davout.
Bernard Héricourt s'amusait de savoir cela, de ne le laisser point deviner aux uhlans, dont les lances dépassaient partout les plis de terrain.
Il reconnut les houzards hongrois dans le val qu'une maison forestière désignait aux investigations des éclaireurs. C'étaient de maigres hommes aux joues creuses, avec des pelisses en peaux de loup, et, des kolbacks verts garnis de plaques argentées. Les deux partis s'arrêtèrent. On arma les carabines. Le sous-lieutenant Nondain fut envoyé à la tête de huit dragons jusque la maisonnette de bois qu'élevait un soubassement de pierres blanches. Vingt houzards se détachèrent aussi de leur escadron. Comme ils se trouvaient plus loin, ils n'arrivèrent pas les premiers. Nondain et ses hommes s'abritèrent au balcon de bois du chalet, tandis qu'un bras nu de femme attrapait, de l'intérieur, l'auvent pour l'abattre contre la lucarne… Un petit enfant cria sur le même ton qu'Édouard de Praxi-Blassans. Quatre détonations successives interrompirent la voix frêle. Les dragons tiraient. Les houzards s'arrêtèrent. Un d'eux, les mains sur la figure, toussait en se tordant. «Oh! dit Edme, comme il crache du sang, celui-là!» Les yeux du trompette grossirent, ahuris, ses lèvres blanchirent et tremblèrent! En vain, il voulut, à l'ordre de Bernard, sonner le ralliement. Il bêla dans le cuivre. Presque aussitôt le capitaine Ulbach et ses Alsaciens parurent, puis le lieutenant Cahujac déboula d'une pente glaiseuse avec ses Gascons bavards. Gresloup arriva seul, portant la mine d'un homme à peine éveillé, curieux de tout, étonné du jour, de la clairière, des houzards répandus par groupes alertes, qui cernèrent au large la maison.
Et le troupeau entier de dragons dévala du couvert, arrêta ses chevaux aux injonctions des maréchaux de logis, Tréheuc et Flahaut, qui les alignèrent. Les conscrits effarés tendirent le cou. Ils commencèrent à emmêler leurs brides, en dépit des semonces du lieutenant Corbehem. Lui leur indiquait les têtières trop lâches, les boucles détachées, les buffleteries mal tendues, comme à la parade dans la cour du quartier. C'était une habitude copiée sur celles du major Héricourt, son exemple. Bernard compta ses deux cents hommes «Dragons!…» Il dégaina. De tout jeunes se roidirent. Il attendit que les cimiers des casques fissent une seule ligne de cuivre. Autour de la maisonnette, les coups de feu crépitèrent. Les houzards en approchaient, tiraient. Dans le val, de toutes parts, les Hongrois descendirent, au trot de leurs petites bêtes pommelées. Ils se rassemblèrent au bas de la côte et partirent au pas, en ligne, la carabine haute. Les huit hommes de Nondain lâchaient coup sur coup. Il convenait de les secourir. On en vit quatre mettre pied à terre et pénétrer dans la maison. Les cris de l'enfant retentirent quand ils eurent commencé le feu par les volets entr'ouverts. Deux autres les rejoignirent, puis un. Le lieutenant restait avec un seul homme devant les chevaux que visaient les houzards des premiers groupes. Une bête échappa, blessée, dans, les bois. Les autres furent abritées derrière le mur.
Héricourt cherchait le moyen de rompre la ligne ennemie. Verts et rouges, les houzards gardaient une allure orgueilleuse et s'approchaient vite, argentés sur les coutures, flanqués de trompettes à tricornes qui montaient des chevaux blancs. Le major feuilletait en imagination les traités de cavalerie, revoyait les gravures et les plans; cela ne lui apprit rien… Il regarda ses hommes coagulés en une seule force muette, roide, plastronnée de rouge, palpitante. Le vent d'automne éparpillait les crinières des chevaux et les crinières des casques… Il eut peur de son hésitation, et, soudain, se décida, pour ne point rester immobile, alors que les coups de feu, plus rares, dans la maison, indiquaient la fin des cartouches. Edme épiait ses gestes avec angoisse. Le major se dressa, trotta devant le front, cria: «Près de la maison, je commanderai halte. Vous prendrez votre temps. Vous viserez bien… et ils s'en iront… Dragons: en avant!…» Le bruit de sa voix impérieuse lui rendit l'audace.
Les hommes serrèrent les genoux, avalèrent leur salive. «Marche!» La ligne se précipita, échevelée; et les houzards d'avant-garde se replièrent sur les flancs de la masse hongroise, qui trottait derrière les trompettes. On distingua les tresses blanches retenant les pelisses en peaux de loup, les trèfles d'argent sur les culottes rouges, les dolmans verts et les ceintures rayées. Tout à coup un peloton s'arrêta; puis un autre, vingt toises plus loin; et, successivement, les fractions s'immobilisèrent, en apprêtant leur tir.
Parvenu contre la maison, Héricourt, aussi, commanda la halte. Il recueillit Nondain et ses hommes. L'un avait le coude disloqué par une balle. On banda la blessure. Le dragon jurait que cela se remettrait tout seul, par crainte évidente de l'amputation. Il refusait le chirurgien. Alors Corbehem montra les deux autres escadrons de leur régiment qui s'avançaient aussi dans le val pour soutenir. Les houzards ne bougèrent plus.
Les cavaleries s'observèrent, sans un coup de feu. L'une et l'autre avaient l'ordre de ne point s'engager inutilement. D'ailleurs le terrain valait peu pour la charge.
Edme respira. Le sang recolora ses lèvres. En étanchant la sueur de leurs faces, les conscrits plaisantaient, parce que leurs chevaux tâchèrent de brouter.
Au loin, des dragons trottaient, s'assemblaient. L'adjudant-major, Marius, vint dire qu'on mettait deux pièces en batterie dans le bois, et que cela suffirait. Au premier boulet qui vint, dans le tonnerre, labourer les herbes devant les chevaux blancs des trompettes hongrois, leurs troupes commencèrent abattre en retraite. Peloton par peloton, elles remontèrent les pentes du val et s'effacèrent dans les bois.
Edme trouva dans le chalet une pauvre femme pâle, qui étouffait les cris du nourrisson serré contre sa poitrine. Derrière un bahut, elle se dissimulait peureusement. «Bernard, cria-t-il, si vous pouviez voir! Ce petit Teuton a les yeux clairs d'Édouard et de Denise. Et les mêmes yeux clairs…» Il voulut prendre l'enfant aux bras de la bûcheronne; mais elle parut si épouvantée qu'il les amena l'un et l'autre sur le balcon de bois. Bernard reconnut les yeux que son souvenir avait imaginés tant de fois, qu'Aurélie avait conçus. Il s'enorgueillit, la plaignant. On donna quelque peu de monnaie d'argent à la pauvre femme, qui apporta des jambons, de la bière. Marius mangea. Corbehem but. Les soldats vidèrent leurs bidons, et la gaieté se communiqua le long du rang.
On repartit. Le major expédiait des patrouilles dans les ravins, aux cimes des talus, par les sentes tortueuses. Il se comparait au cœur qui, par les artères, rejette le sang vers les extrémités du corps. Centre des escadrons, il lançait ainsi la vie française à travers la forêt germanique.
Près de lui, le colonel sommeillait en selle, suivi d'un cheval de bât portant les cartes. Pitouët, imbu de son importance, nommait les carrefours et les fontaines, désignait les villages dans les directions que prenaient les groupes de dragons au trot, sous les voûtes de verdure roussie.
Pommelés, alezans, noirs, gris, jaunes, les chevaux s'en allaient par quatre, huit ou dix, portant leurs cavaliers blancs et verts, attentifs. Les bois s'animaient de toute une chasse prudente. Entre les rideaux de hêtre, les sapinaies, les bouquets de chênes, des meutes se glissaient, s'évanouissaient, transparaissaient derrière un buisson, brillaient par leurs casques au milieu des bouleaux.
Le soir on bivouaquait autour des chevaux, devant d'énormes feux qui trompaient les reconnaissances ennemies. Toute une semaine, la réserve de cavalerie manœuvra de la sorte. Ses marches habiles persuadèrent l'état-major du général Mack que la grande armée traverserait de haut en bas la Forêt Noire pour l'atteindre à l'ouest d'Ulm. À la faveur de ces démonstrations, Héricourt affermissait le courage des conscrits. Ils s'étonnaient, heureux que la guerre consistât en ces seules chevauchées agréables dans l'or de la forêt d'automne. Edme se réconciliait avec l'art tactique. Pitouët lui apprit à lire sur les cartes, en lui expliquant de quelle manière Napoléon imposerait aux tyrans d'Europe l'idée vertueuse et libre des Jacobins. Frêle comme une femme, et les idées changeantes, Edme s'amusa de l'appétit de Marius, de la faconde de Cahujac qui s'échauffait au récit d'exploits magnifiques, de la soif de Corbehem avisé, malicieux, capable de découvrir les fourrageurs autrichiens là où chacun n'apercevait qu'un troupeau de bétail. L'élégiaque lui contait ses amours difficiles. Gresloup le prévenait de ne pas croire au bonheur. Il était si joli, le trompette, dans son habit chevronné de blanc et bleu, sous la crinière rouge qui s'éparpillait aux brusques mouvements de sa tête rieuse.
Bernard devint fier de l'avoir près de lui. Murat étant survenu, un midi, s'arrêta pour complimenter. Les longs cheveux châtains du maréchal flottaient sur la polonaise écarlate couturée d'or… «Ah! dit-il, voilà donc le turc, major, dont le colonel Lyrisse vous fit présent. Parbleu, c'est une belle bête. Quelle encolure et quelle finesse d'attaches!… On va fendre l'air avec un animal pareil… Et c'est là le fils du colonel?… Très bien, jeune homme. Redressez-vous encore. Là, n'ayez pas la mine d'un bossu, je vous prie. Allons, demain ou après-demain, nous ferons boire vos chevaux dans le Danube. J'espère que les conscrits égaleront la gloire de leurs anciens. Souvenez-vous que votre étendard a été à Hohenlinden. Il nous faut une autre victoire pour son aigle, mes amis.» Il piqua des deux; et son cheval d'armes, tout noir, caracola sous la peau de lion qui servait de chabraque. Edme, blême d'enthousiasme, cria de toutes ses forces, avec les camarades: «Vive l'Empereur!» Murat disparut, entraînant son état-major de hussards, de chasseurs et de dragons, grandis par l'éclat neuf de hauts plumets.
Or, immédiatement, l'ordre vint de gagner à toute vitesse le nord et la route de Stuttgard. Les trompettes sonnèrent le ralliement. Les sentiers rendirent les patrouilles accourues, réunies, alignées. Les colonnes se composèrent en un bruit d'airain. Plusieurs milliers de chevaux s'ébranlèrent au grand trot, emportant les dragons et les crinières secouées de leurs casques. La Forêt Noire retentit de cette chevauchée plus formidable que celles des légendes. «Ah! Ah! disait l'élégiaque. Comme les morts de la ballade, nous allons vite. Le vent gronde entre les ifs, les feuilles mortes fouettent nos visages essoufflés. Oh! Oh! ces cadavres de feuilles sèches, lieutenant, toute la vie… ça… N'est-ce point les enveloppes de notre cœur séchées par la mélancolie des amours déçues?» Il n'y avait pas moyen de le renvoyer à son escadron, depuis qu'il connaissait Gresloup. À ses capitaines, il laissait le soin de conduire les soldats. Il trottait en tête du peloton que dirigeait son ami. Ensemble, ils analysaient leurs cœurs selon le hasard des suffocations produites par les rapidités de la course.
Jusqu'au loin, on voyait des régiments accourir des vallées, descendre des crêtes, issir des clairières. Un mouvement tumultueux passait, informe, dans les colonnades de sapins. Les pieds des bêtes martelaient la route, dont les cailloux rejetaient les étincelles. Parfois, sur la droite, l'écho du canon roulait, s'abîmait dans les profondeurs, ou bien une courte fusillade déchirait l'air. On se heurtait aux files de voitures régimentaires, surmontées de leurs toits aigus, aux caissons de biscuits, aux capotes en cuir des cantines que tiraient de maigres biques fouettées par des commères en dolmans de hussard, et coiffées de madras. Cela s'arrêtait devant les convois de l'artillerie à cheval cherchant leurs divisions. Il y avait déjà des blessés accroupis sur les avant-trains, avec un membre emmailloté. Des cortèges interminables de chevaux pris aux uhlans, piaffaient, piétinaient, s'affolaient parmi les injures et les coups des dragons à pied les menant par la longe. À la lisière des bois, les gardes du duc de Wurtemberg protégeaient contre la maraude le gibier de leur maître, tandis que des gens du pays installaient au bord du buisson des buvettes en plein vent et sollicitaient, au passage, les voltigeurs d'Oudinot, dont les capotes étaient grises de poussière.
On coucha dans des villages bruyants; le soir, les protestantes chantaient le choral de Luther pour détourner de leur pays les fléaux. On salua de loin des cités garnies de remparts, on parcourut des plaines couvertes de meules en dômes, on franchit d'autres montagnes forestières.
Un frais matin d'octobre éclaira subitement des plaines peuplées de bétail et traversées de ruisseaux; le capitaine Ulbach désigna, dans le fond des perspectives, la tour qui dominait une ville bleuâtre flanquée de donjons: «Nordlingen.» On était en Bavière, au lieu même désigné pour la jonction des six corps d'armée. De toutes parts, les dragons débordaient le bois et dévalaient par les pentes. Dans l'essaim de l'état-major, apparurent la polonaise écarlate de Murat, la peau de lion étalée sur le cheval noir. Alors les trompettes des régiments sonnèrent ensemble une même fanfare annonçant la force des Latins aux vertes prairies, aux éteules blondes qui se succédaient sans fin jusque les vapeurs de l'horizon. En cette terre fructueuse, Turenne et Condé, jadis, avaient vaincu. Héricourt renouvèlerait leur gloire. Il crut entendre le cri joyeux des légions gallo-romaines, lorsque des milliers de voix proclamèrent: «Vive l'Empereur!»
Car déjà la victoire se décernait. On répéta que Mack et les Autrichiens étaient tournés dans leur position d'Ulm, que l'on se précipitait sur leur arrière-garde, que le fourmillement noir aperçu contre l'horizon, c'était le corps de Soult, en marche aussi vers le Danube. Dans sa lunette, le colonel reconnut les pelisses des hussards attachés à ce corps.
L'armée posséda la plaine. Les sabots des chevaux foulèrent le sol spongieux des prés. Il y avait des lignes de peupliers grêles, des saules étronçonnés au bord des ruisseaux. Et les pies s'envolèrent. Il semblait à chacun que son effort triomphait. Bientôt, à droite, le corps du maréchal Ney se profila entre des ondulations du sol, et l'on appuya de ce côté, le dos à Nordlingen. Tout le jour on se hâta. Les chevaux balançaient leurs crinières. Murat courait le long des colonnes; le plaisir de l'action illuminait sa longue figure brune. Il expliquait aux majors ceci: Mack se laissait surprendre. Sinon l'Autrichien fût venu chercher la bataille dans cette plaine de Nordlingen, en s'appuyant au Danube; cela ne l'eût guère écarté de ses magasins, indispensables aux armées peu mobiles des impériaux. En forçant la marche, on le cernerait, puis on courrait aux Russes de Kutusov, et on les culbuterait avant qu'ils fussent rejoints par l'armée de l'empereur Alexandre encore attardée en Pologne. Ainsi les Austro-Russes seraient battus en trois fois, séparément, par des forces doubles ou triples, si le cavalier se donnait la peine de pousser sa monture et si le fantassin ne ménageait pas ses jambes.
On fit à peine rafraîchir les chevaux, quelques instants, sur les rives des ruisseaux qui inclinent au Danube. Edme et l'élégiaque enchantaient les capitaines par le récit de leurs frasques. Et le rire aigu, le rire féminin d'Edme chassait les oiseaux des arbres. Au soir, on entendit la fusillade dans l'est, les colonnes du maréchal Soult, au moins la division d'avant-garde, devaient atteindre le fleuve et tenter de le franchir; tandis que Ney et Lannes descendaient à l'ouest sur Ulm, derrière la réserve de cavalerie. «Bon! pensa Bernard, les obligations des receveurs généraux vont gagner de la valeur. L'argent d'Autriche alimentera bientôt les caisses du Trésor. Caroline pourra mieux accroître le crédit des Moulins Héricourt. Édouard, Denise s'aimeront dans la richesse. Aurélie et moi nous assisterons à ce bonheur.» Il s'attendrit.
La nuit, le régiment s'arrêta dans un grand bourg. Mille Bavarois y acclamèrent les dragons qui délivreraient leur pays de la brutale invasion autrichienne, car leur prince avait dû s'enfuir à Wurtzbourg devant les cavaliers d'Autriche. On savait déjà que Bernadotte et Marmont le ramenaient vers sa bonne ville de Munich. Le bourgmestre avait fait préparer une table énorme, sur des tréteaux dans sa grange. Les officiers y prirent place avec leur trompette. Ce fut bombance. Les sauces coulèrent jusqu'au gilet blanc du colonel. Edme chantait à tue-tête, et les paysans ébahis regardaient, par les fenêtres, le joli garçon à l'habit juste, et qui lançait des vocalises. Seul, Pitouët quitta la table de bonne heure, pour étaler ses cartes sur le parquet d'une chambre, à la lueur des chandelles, et bientôt il fit appeler le major. À deux ils étudièrent l'accès des ponts qui passent le fleuve à Donauwerth et à Münster; ils établirent la marche rapide des escadrons par les prairies et les chemins de traverse. Gresloup, Cahujac, à la suite d'une reconnaissance, déclarèrent que la division Vandamme occupait le pont de Münster et que, le lendemain matin, le maréchal Soult attaquerait le pont de Donauwerth, que défendait un bataillon à peine.
Après une nuit fiévreuse et une matinée de courses sous le ciel gris, on commença de descendre au fleuve par des pentes rocheuses et des ravins. Bientôt on aperçut le large cours de ses eaux glauques embarrassées de roseaux. Murat, qui trottait en avant, fit demander le major du régiment le plus proche avec deux escadrons. Bernard Héricourt emmena celui de l'élégiaque, et l'on atteignit le pont de Münster, à deux lieues de Donauwerth. L'infanterie de la division Vandamme campait là. En habits blancs, les prisonniers de la veille grelottaient autour de grands feux. Non loin, un petit soldat frisé introduisait le couteau dans la gorge des moutons liés aux quatre pattes, échancrait le cou des brutes insensibles, dont le sang, jailli par grosses gerbes, tombait dans la poêle à frire d'un artilleur à genoux. C'était le troupeau de l'ennemi, qu'on accommodait pour la ratatouille française. Une douzaine de carabiniers autrichiens pelaient les pommes de terre, sous l'œil malin d'un sergent qui se promenait les mains dans les basques de l'habit. Quand il reconnut le piquet précédant l'escadron, il cria qu'ils arrivaient trop tard au fricot. Le major lui demanda le chemin du pont; toute la berge était couverte de soldats occupés à décrotter leurs guêtres, de corvées portant des marmites pleines d'eau puisée au Danube, et de conscrits pansant les ampoules de leurs pieds saigneux. «On ne passe pas, mon commandant,» dit le sous-officier, et il appela la garde qui prit les armes, accourut se ranger.
—Comment, on ne passe pas?
—Ordre du maréchal Soult et du général Vandamme. Le pont est réservé au défilé du IVe corps.
—J'ai ordre du prince Murat de faire franchir le Danube à mes deux escadrons.
—On ne passe pas, mon commandant. J'observe la consigne.
Le sergent empoigna son fusil, et, délibérément, il se posta dans le travers du chemin. Les soldats de la boucherie, ceux qui soignaient leurs ampoules ricanèrent: «Fallait pas arriver en retard!.. Quand on a quatre jambes et le fourniment sur le bidet, on marche lus vite.—De quoi, de quoi?… On leur donnerait notre pont.—Attends un peu, on va leur zy faire voir, aux ramasse-crottins.—Hardi, sergent, tiens bon!—Qu'ils passent à la nage.—Les chevaux, ça sait nager.—Ouste! à l'eau, les poulets d'Inde!…—Fais ton plongeon; picotin!—Tu n'auras pas de ratatouille non plus, mon fiston.—À l'eau les dragons!—À l'eau!—À l'eau!» Ils montraient la nappe liquide et ses remous autour des herbes. Un convoi encombrait le pont, Héricourt cria «silence!» aux cavaliers qui ripostaient et demanda qu'on transmît sa requête à un officier supérieur. Quelques minutes plus tard, un chef de bataillon confirma l'ordre. Sûrement le maréchal Soult s'opposerait au passage du IIIe corps par Münster, tant qu'il n'aurait pas lui-même assuré le défilé de ses propres troupes à Donauwerth, dont l'ennemi voulait détruire le pont. Or un général de brigade, attiré par les cris des fantassins, arrêta son cheval. S'étant informé, le vieillard rasé, aux lèvres minces, se détourna vers Bernard: «Major! faites-moi la grâce de retourner auprès de votre régiment… Allez, je vous prie.»
Il piqua même son grand cheval bai pour venir sur Héricourt, qui savait l'état-major de Murat derrière ses dragons. Il en avertit le général.
—Je vous dis de partir, major…
—J'ai l'ordre d'attendre ici le prince Murat, mon chef direct.
—Que m'importe! Partez, ou je fais piquer vos chevaux par les baïonnettes.
—Aux faisceaux! crièrent les lieutenants.
Les fantassins se levèrent et boutonnèrent les capotes en courant à leurs armes, qu'ils saisirent. Une compagnie s'aligna.
—Mon général! protestait Bernard.
—Arrière! major, arrière! Faites faire demi-tour à vos dragons.
—Permettez-moi, mon général, d'envoyer une estafette au prince Murat.
En attendant la réponse, mes escadrons doivent rester ici.
—À votre aise; mais reculez, reculez… Je ne veux pas de communication entre les deux troupes… Reculez.
—Oh! fit Edme dont la colère rougissait la figure.
—Qu'est-ce? demanda le général, et il passa contre le front de quatre cavaliers, sa housse frôlant les genoux des chevaux.
—Apprenez que le IVe corps du maréchal Soult a droit au respect! Je ferai respecter mes fantassins…
—Mais, objecta Héricourt, l'urgence de notre mouvement est évidente, mon général. Il s'agit d'occuper le pont de Rain sur le Lech et de couper ainsi les Autrichiens de leur communication avec Augsbourg.
—Et après, Monsieur?
—Le moindre retard peut faire échouer la manœuvre.
—Cela vous regarde… En tous cas, ce ne sont pas vos deux escadrons qui s'empareraient d'une ville.
—Mais ils en reconnaîtraient les approches. Nous avons de l'artillerie à cheval derrière le régiment.
—Murat! Voilà le maréchal Murat! annoncèrent les dragons.
Furieux, il brandissait une houssine.
Cavanon galopait auprès de lui, botte à botte…
—Qui donc refuse le passage? questionnèrent-ils, en arrêtant leurs bêtes.
—C'est vous, général? glapit Murat.
—Les ordres du maréchal Soult…
—Je m'en f… Vous êtes un sot. L'empereur veut que la cavalerie occupe de suite les routes de la rive droite. Retirez vos hommes et faites débarrasser le pont.
—Je ne puis le faire sans ordre.
—Je vous le donne, moi, l'ordre…
—Au surplus, voici le pli du major général, dit Cavanon.
—Le général Vandamme…
—Assez!
Cavanon poussa son cheval sur les bouchers, qui se bousculèrent dans les viandes, qui renversèrent le sang de la poêle.
Murat soufflait de colère. Il agita ses longues boucles sur son manteau de velours; puis, tendant le doigt vers les rangs de fantassins:
—Compagnie!… par le flanc gauche… marche!… Dragons, en avant, marche!…
Les lieutenants hésitaient; mais ils répétèrent l'ordre, en voyant les soldats l'exécuter d'eux-mêmes. Silencieux, le général porta la main à son bicorne. Les dragons passèrent. Devant eux, Cavanon balayait la route en trottant contre les fantassins. Ils n'admiraient pas moins sa chabraque en peau de tigre que les plumes d'autruche au chapeau de Murat. Un quart d'heure plus tard, le chemin appartenait aux seuls escadrons, qui franchirent vite la largeur du Danube et s'élancèrent dans le pays d'Ulm. À la voix du major enorgueilli, Edme sonnait le signal des mouvements. On trottait dans un pays plat, semé de métairies à toits de chaume. De l'une, comme Tréheuc s'en approchait à la tête de quinze hommes, les premiers coups de feu furent tirés; le vent dispersa les flocons de fumée blanche. Edme s'énerva, l'œil mobile et la parole prompte. Il troublait son beau-frère attentif, qui, devinant Murat à la tête du pont, appliquait de savantes manœuvres. Bientôt il s'échangea des coups de feu autour des fermes. Les dragons ripostaient. Il commença de pleuvoir. L'escadron de l'élégiaque s'étalait en éventail sur la droite et fusillait les groupes apparus d'habits blancs. Excité Cahujac emmenait sa compagnie à la découverte. Le capitaine Corbehem contenait la réserve. Quand on aperçut le reste du régiment sur la rive gauche, on marcha plus vite. Des chevaux s'abattirent dans le peloton de Tréheuc. On voyait les mains des fusiliers impériaux poussant la baguette au canon de leur arme, derrière les haies. On descendit le cours du fleuve.
Edme se trémoussait sur la selle: deux balles avaient sifflé. À la troisième, le jeune homme enfouit sa tête entre les épaules. Son beau-frère le réprimanda, s'offrit en exemple, l'échine droite. On tirait de trop loin. Il fit remarquer comme les projectiles passaient à distance. «Je sais bien, je sais bien, répéta l'adolescent… Je suis stupide!» Son dos frissonna.
Pourtant le spectacle n'avait rien de sinistre dans cette campagne grasse, gazonnée, où les dragons semblaient des veneurs heureux de trotter à la pluie fraîche, par les sentes, sur les côtés des talus, de caracoler autour des fermes nichées au cœur de bois roussis. Maintes bandes d'hommes en habits blancs jouaient, semblait-il, aux barres dans une vaste éteule. Ils couraient, l'arme à la main, mettaient un genou en terre, lâchaient un flocon blanc du bout de leur fusil, et puis revenaient en arrière tout en coupant la cartouche, en versant la poudre, en bourrant.
Cinglés par la pluie, ils clignaient des yeux. La terre salissait leurs guêtres noires, leurs habits courts et leurs culottes collantes. À droite, l'escadron de l'élégiaque dépassa vite les pelotons du centre, qui descendaient la pente d'un vignoble. De la gauche, le sous-lieutenant Flahaut amenait du renfort. Un cheval sans cavalier trotta, ralentit, s'arrêta et se mit à brouter l'herbe. À la cime d'un talus déjà lointain, Cahujac et ses hommes s'élancèrent, la crinière volante, les chevaux galopants. Ils sursautaient en selle. L'un culbuta par-dessus sa bête écroulée, et aussitôt se releva sur les mains. Ces cavaliers s'enfouirent dans un pli du terrain, d'où s'échappèrent, à l'autre extrémité, une vingtaine d'Impériaux. Ceux-ci débouclaient leurs havresacs et les jetaient; ceux-là lançaient leurs fusils dans le buisson. Certains, essoufflés, s'assirent à terre. Il y en eut huit ou dix, pour s'arrêter autour d'un junker, charger leurs armes, et attendre, la baïonnette tendue, un péril qui ne se présenta point. Cependant des groupes plus nombreux d'infanterie autrichienne se dirigèrent vers la ferme que cernait Tréheuc. Deux patrouilles s'assemblèrent, qui en recueillirent une troisième grossie bientôt de soldats isolés. Un officier à cheval gesticula. Et l'air tout à coup se déchira sous un feu de salve qu'une section tirait contre les premiers chevaux de l'élégiaque rabattant cette foule éparse sur la ferme et le Danube.
L'escadron qu'il commandait, ayant débordé la position de l'ennemi, attaquait maintenant à revers.
—Edme, l'avant-poste est à nous! dit la joie de Bernard.
—Voyez, voyez…
—Notre ligne de cavalerie se referme sur eux. Comprenez-vous pourquoi j'ai fait dépasser la ferme au loin sur notre droite sans tirer un coup de feu, et pourquoi j'ai fait bousculer par le capitaine Cahujac les patrouilles, de ce côté-là?
—Oui, oui, les voilà pris entre nos hommes et le fleuve, d'une part. Le deuxième escadron qui rabat sur nous va les enfermer dans un triangle.
—La compagnie Cahujac, remarquez-le, est le sommet de l'angle formé par nos deux escadrons.
—Oui. Et Tréheuc bloque le lieu de ralliement, la ferme, où tiraille leur gros.
—Voyez comme ces gaillards-là courent. On dirait de petits oiseaux effrayés qui se heurtent aux grillages de la volière!
—Un qui tombe, là.
—Et l'officier à cheval, comme il se démène! Voilà ce que coûte d'abandonner un poste en l'air. Leur colonel ne mérite pas les galons de caporal.
—Comment auraient-ils pu faire?
—Ils ne pouvaient rien faire. Nous sommes trop nombreux.
—Il me semble que les escadrons sont deux mains géantes avec lesquelles nous ramassons un essaim de guêpes. Heu! heu! Les fuyards viennent sur nous… Faut-il dégainer, Bernard?…
—Restez tranquille…
—Celui-là, le premier, il court. Tiens, le voilà qui chancelle, qui tombe à genoux; il s'étend, il se tord à terre.
—Un blessé…
Ainsi qu'en un carrousel bien mené, les quadrilles de dragons évoluèrent au grand trot, les carabines hautes. Les fuyards aperçurent la réserve du capitaine Corbehem, changèrent de direction; et le major s'amusait d'Edme, alternativement blême et rouge. «Trompette; ne saluez pas les balles… Tête haute, je vous prie! Tête haute, s'il vous plaît!» Le jeu de voir les meutes de cavaliers poursuivre les Autrichiens aux abois les excitait tous deux. Évidemment les hommes de chasse s'affolaient. Blancs, boueux, cherchant à gagner la ferme, ils crachaient de leurs cent fusils une colère diffuse et vaine.
Les cavaliers de l'élégiaque tiraient derrière un nuage de fumée dense que la brise déchira malaisément, qu'elle emportait au Danube, par delà, vers la division de dragons réunie, entière, sur la rive gauche dans l'attente du passage, et qui cachait à cette heure l'infanterie de Vandamme. Le major et son trompette approchaient de la ferme, large bâtisse trapue, enclose par un verger où grouillèrent l'ennemi, son agitation, ses manœuvres. L'officier à cheval tâchait de rallier les fugitifs, qui commencèrent à jeter leurs armes et à lever les bras vers les Français.
—Il faut leur dire de se rendre, Edme. Trompette, sonnez au parlementaire, pour le lieutenant Ulbach.
Quand Edme eut fini de sonner, un clairon autrichien répondit de la ferme, et le feu partout s'apaisa. Quelques coups partirent encore isolément. Les trompettes de dragons se parlèrent. On arrêta les chevaux. L'officier autrichien parut considérer l'angle de cavalerie qui l'acculait au fleuve. Il tourna son cheval: on vit un gros petit homme sur une forte bête de couleur rousse. Un clairon s'attachait à la chabraque pour suivre en boitant le pas de l'animal. Héricourt prit une noble attitude et défendit à Edme les moqueries. La pluie noircissait les habits blancs des deux vaincus, crottés en outre jusqu'aux épaules. «M. le chef d'escadron, dit en très bon français le gros homme, je m'en remets à votre générosité. Voici mon épée.» Il eut quelque peine à la tirer du fourreau.
—Veuillez me donner votre brevet, Monsieur, ou un papier confirmant votre grade, demanda Bernard.
L'homme chercha dans ses fontes, en tira un portefeuille, et tendit une liasse de messages militaires.
—Vous appartenez bien au corps du général Kienmayer?
—Oui, Excellence.
—En ce cas, veuillez vous rendre au pont de Münster.
—Capitaine Corbehem, faites escorter Monsieur; je pense que le prince
Murat l'entendrait avec plaisir.
—Mais les termes de la capitulation? demanda l'Autrichien.
—Vous êtes prisonniers, armes et bagages, je pense… Voyez, Monsieur.
La résistance ne vous servirait pas.
—Ah! M. le major, c'est une bagatelle, une bagatelle, je vous assure, d'être commandés comme nous le sommes!
Il soupira, remit son portefeuille de maroquin dans sa fonte. Il haussait les épaules et soufflait.
—Dites à votre clairon de sonner au rassemblement, pria Bernard.
Le garçon déboucha son cuivre, qui était engorgé de boue, et y souffla une douzaine de sons rauques. On gagna la ferme devant laquelle un junker alignait ses fantassins. À l'ordre du gros homme soupirant, ils joignirent les faisceaux, firent par le flanc droit et marchèrent, sans armes, à la berge du Danube. Là ils restèrent debout, silencieux, embarrassés de grosses mains sales. Quelques-uns allumèrent leurs pipes, enhardis par la figure bénigne du sous-lieutenant Nondain.
Comme on attendait l'escadron de l'élégiaque pour lui remettre en garde les prisonniers, Edme s'étonna de ces ennemis dont il avait craint les balles. C'étaient donc ces quatre-vingts rustres pacifiques encroûtés de boue et sentant la vase des marécages. Aucune honte de leur défaite ne les troublait. Entre eux ils rirent et s'étirèrent, délassés. «Nous allons en France, à Paris? demandaient-ils en allemand à un dragon alsacien. Dites, nous allons voir Paris et votre empereur Buonaparté, et la cathédrale de Strasbourg? On nous donnera du champagne, mon gros renard. En France, il y a des fontaines de champagne au coin des rues. Pas vrai, Monsieur le dragon?» Cette espérance de voir Paris, l'empereur, et de boire du Champagne, leur valait de bonnes figures heureuses. L'un annonçait qu'il allait écrire à sa tante la «chance» de sa capture. Ils escomptaient les joies promises du voyage en France, avec animation. Ils interrogèrent sur les jours de marche et les points d'étapes. Plusieurs coupèrent en tranches un pain noir et les couvrirent de saindoux qu'ils salèrent. Ils se mirent à manger debout, plaisantant, insoucieux des six ou huit blessés que leurs camarades ramenèrent sur les brouettes de la ferme, et qui tâchaient de s'endormir, les yeux fermés.
Il advint que le sous-lieutenant Gresloup envoyé par Cahujac avertit que d'autres Impériaux occupaient les champs plus loin. Un appui devenait indispensable. Aussitôt la compagnie Corbehem reforma sa colonne et trotta, confiant les prisonniers aux soldats du deuxième escadron, qui rejoignirent.
—Ils sont contents, les scélérats, de se trouver pris, dit Edme à l'élégiaque.
—Infortunés! Ils n'ont donc pas laissé dans leur chaumière une amie tendre et chérie?
Le trompette éclata de rire, s'éloigna. Sur le cheval pie, leur gros colonel arrivait à la hauteur du major, sa droite flanquée par les bonnets à poil de la compagnie d'élite, que dirigeait un Pitouët sévère, anxieux.
—Ah! Monsieur! Tu as fait déjà des prisonniers, major!… Murat nous ordonne de courir… Ecoute… La fusillade… C'est la compagnie Cahujac…
—Je ne crains rien pour elle. Un lieutenant y est avec une partie de nos Alsaciens, et les Gascons… Ces gaillards-là enfonceraient à cinquante un régiment d'Impériaux!…
—Et la compagnie Corbehem, qui la commande, à cette heure?
—Notre adjudant-major Marius. Ses Marseillais animent le flegme des Tourangeaux et des Flamands… Ce sont des rangs solides. Cahujac chasse et traque. La compagnie Corbehem enfonce ou résiste.
—Très bien, Monsieur le bon major. Vous connaissez les hommes. Et le deuxième escadron?
—Un peu froid; mais notre ami, l'homme sensible, exerce admirablement au tir.
—Voilà ce que l'on gagne à fréquenter Cupidon, archer de l'Olympe…, assurait Edme, fort à l'aise malgré le crépitement des feux, cachés par un petit bois.
—La compagnie d'élite?
—Des lapins, tous! major, Pitouët sait lire la carte. Il a de l'intelligence pour eux. Quant à l'autre compagnie dont vous avez fait des sapeurs et des pontonniers, je ne sais pas ce qu'elle peut valoir au feu.
—Nous le verrons à l'instant, mon colonel… Trompette, sonnez au deuxième escadron.
—Tu as raison, major. Il y en a, cette fois…
Ils dépassaient un petit bois de chênes roux, après la cime atteinte d'une ondulation de terrain. Un autre aspect de la plaine apparut où six énormes meules de froment protégeaient des tireurs nombreux. Les fumées des fusils flottaient partout, enflaient, se délayaient. De meule en meule des hommes courbés coururent. Un peu de soleil illumina les plaques de cuivre à leurs bonnets courts; puis ils se dérobèrent. Des officiers agitèrent leurs chapeaux en proclamant des ordres… Plus loin qu'eux, l'eau du Lech miroitait, baignait l'amas de maisonnettes blafardes, pour lesquelles le pont de Rain enjambait la rivière. Avant qu'ils pussent s'y retrancher et endommager l'ouvrage d'art, le major pensa qu'il fallait y parvenir. Les pelotons de Cahujac piaffaient inutilement à distance des meules… L'audace de cette compagnie comptait pour rien devant un feu soutenu. Il fallut déployer au galop l'escadron de l'élégiaque vers les meules et précipiter la compagnie d'élite par l'extrême droite. Le colonel expédia ses ordres.
Le cheval pie marqua le centre d'une manœuvre qui lança vers la gauche les tireurs au galop de l'élégiaque et, à droite, la compagnie d'élite suivie des sapeurs. Ces deux forces lièrent les tentatives hésitantes dues aux pelotons de Cahujac, que le colonel, le major et le lieutenant Marius, avec cinquante chevaux, rejoignirent, doublèrent. Le flot à crête de cuivre envahit l'apparence de la plaine, fonça vers les meules entourées d'éclairs et de fumées tonnantes. Edme éperonnait, heureux de se croire plus fort que la peur, en dépit de quoi l'emportait le bond du cheval rivalisant avec la course des bêtes lâchées.
La meute s'éploya sur l'espace des terres brunes, au geste d'Héricourt anxieux de prévoir si le feu de l'élégiaque porterait, si les soldats d'élite se rueraient avant la nouvelle décharge, si la compagnie Cahujac envelopperait la meule centrale, derrière laquelle les Autrichiens rechargeaient. Pour que le galop se hâtât, il invoquait à la fois du geste l'audace gasconne, la fermeté flamande, l'orgueil alsacien, la fanfaronnade provençale, l'obstination bretonne exaltés dans les soldats verts et blancs qu'agitaient les sursauts des montures. À droite, l'escadron de l'élégiaque dépassa le flot, comme on l'avait prévu selon la pente favorable du sol. Il ralentit sa course, se fixa. La salve creva l'air au-dessus des chevaux effarés et piétinants. Devant les meules, des Autrichiens culbutèrent, un peu avant que la compagnie Cahujac les couvrît de son essor qui franchit leur ligne, sabra les baïonnettes tendues, tandis que les bonnets à poil des dragons d'élite épouvantaient à gauche une cohue de fuyards se terrassant pour lui échapper. Tout rouge, droit sur les étriers et sa trompette brandie, Edme hurla: «Vive l'Empereur!» au milieu des rustres en habits blancs, qui levèrent leurs mains vides. Pêle-mêle, avec une débandade de gaillards blêmes, d'officiers livides, sans chapeau, arrachant, de rage, leurs épaulettes, on passa les défilés des meules, on engloutit les jardins que défoncèrent les sabots des pelotons, on s'engouffra par le pont de vieilles pierres noircies, on inonda la petite ville où les bourgeois fermèrent bruyamment leurs portes sous les enseignes gothiques et les balcons de fer rouillé. Seuls, des chiens aboyèrent aux vainqueurs claquant de leurs fers les cailloux de la place désertée.
On souffla, bienheureux. Quel fluide de courage avait émané des dragons ensemble pour affoler leurs âmes? Ils se reconnaissaient au coin des ruelles, joyeux, comme si des ans avaient séparé leur camaraderie. «Colardeau!—Mon frérot!—Tu y es!—Martin!—Victoire et mort à l'Angleterre!—Où boire?—Mon bidon est à toi.—Vive l'Empereur.—Eh bien! conscrit, tu n'es pas mort?—Ni toi, l'ancien?—Ton cheval saigne.—Où ça? Rengainez vos sabres.—À boire, ville du diable!—Cogne à l'auvent!—Allons, tête de Juif!—On ne te mangera pas, marchand de saucisses! Il ne comprend pas.—Montre-lui un écu, il comprendra. Un écu de militaire français, ça vaut vingt frédéricks d'or, honnête grippe-sou!—Ta bière!—Ton schnaps!—Ouvre ta masure, sacré nom!»
Leur tumulte noyait l'étroite ville. Les sabres heurtaient les fenêtres, les éperons griffaient les murailles, et les chevaux broutaient les feuilles des branches qui retombaient à l'extérieur des jardins. De la main, pourvu qu'ils se tinssent droits sur les étriers, les grands garçons touchaient les pots de fleurs perchés aux balcons. Par de tortueuses ruelles, des joyeux firent grimper leurs bêtes, en choquant les heurtoirs qui retentissaient à l'intérieur de maisons muettes. Et la pluie chantait partout, et les files de prisonniers aux habits blancs noircis par l'averse montaient toujours, sous les quolibets des dragons.
Relevé par l'infanterie du maréchal Soult, le régiment retourna vers Ulm, le lendemain, sans rien perdre de sa fiévreuse gaieté. Il sembla que ce serait ainsi toujours, que toujours les foules autrichiennes formeraient des troupeaux de captifs pour la gloire de la cavalerie française. Loyal, Bernard remerciait Napoléon de cet art militaire qui les faisait vainqueurs d'abord, avant toute action. Pas de prisonnier qui ne confirmât la certitude: on trottait sur les derrières du général Mack; et le corps d'Augereau venant de Brest allait le prendre en tête, par Bâle et Huningue. Les estafettes annonçaient que l'empereur était à Donauwerth; Ney marchait sur Ulm; Lannes passait le Danube avec les grenadiers d'Oudinot pour soutenir la réserve de cavalerie destinée à se répandre sur le pays entre Ulm et Augsbourg. Le général autrichien Kienmayer fuyait sur Munich, emmenant le corps d'arrière-garde. Le maréchal Soult remontait le cours du Lech jusqu'à la ville d'Augsbourg, coupait toute communication entre Munich et Ulm. Les six corps de la grande armée séparaient définitivement les Autrichiens, en Bavière, des Russes en Styrie. Une masse de cent cinquante mille Français s'était brusquement établie dans la vallée du Danube, le long de son cours et derrière les affluents de la rive droite.
D'heure en heure le major apprenait l'une de ces chances et la faisait connaître aux soldats. Edme plaisanta. Sous leurs manteaux, les dragons allaient à l'aise dans la campagne pluvieuse, avec le sens de leur beauté maîtresse. Ils ne s'inquiétaient pas de la boue sautant jusque l'arçon, ni de la vapeur émanée des chevaux humides qu'ils caressaient avec des tapes sur l'encolure, qu'ils encourageaient de mots affectueux. Reconnaissantes, les bêtes s'ébrouaient. Puis, dociles au mors, elles pointaient les oreilles lorsque des détonations isolées au loin accueillaient la division dont leur régiment formait alors la queue, soutenue par les grenadiers d'Oudinot et le corps de Lannes.
Augustin profita de la concentration à l'est d'Ulm pour venir voir son frère. Il montait un cheval de robe blanche pareil à ceux qui traînaient la calèche de son amie. Il parla d'un mariage probable. La dame possédait d'importants domaines aux colonies hollandaises. Il énuméra ces biens, et les vaisseaux marchands qu'il rêvait de mettre au service de Caroline. La veuve s'entendait mal, croyait-il, aux grandes affaires. Il venait d'apprendre que Murat préférait le major Héricourt au colonel, d'esprit trop inférieur. Il citait aussi des lettres de Caroline, satisfaite des commandes que le corps de Lannes lui faisait. Pour la réserve de cavalerie, elle fournissait le cuir de dix mille bottes qui descendait par charrois et par bateaux jusque le Rhin. À Strasbourg, les Praxi-Blassans s'en occuperaient.
Il savait tout, connaissait tout: les desseins de Napoléon, les manigances diplomatiques de l'empereur Alexandre auprès du roi de Prusse, et comment les chirurgiens venaient de tailler, en tirant un plein verre de pus fétide, le goître de la reine. L'ambassadeur français, M. de Laforest, ayant révélé à droite et à gauche cette fâcheuse opération, la jeune femme, furibonde, poussait son époux à l'alliance avec les Austro-Russes, en sorte que, si la bataille devant Ulm et sur les bords de l'Inn ne déterminait pas promptement la victoire, on risquait de voir les armées prussiennes tomber sur le flanc, sur les derrières des premier, deuxième, troisième corps, qui passaient le Danube entre Neubourg et Ingolstadt. Fin politique, il redoutait l'aventure, hochait sa jolie tête et passait le peigne d'or dans ses courts favoris, puis admirait la vitesse de Napoléon, blâmait son frère de l'avoir méconnu, lorsque la fusillade se propagea plus vive dans les nuages gris, à l'horizon de casques et de crinières, de buffleteries croisées. Les adjudants-majors galopèrent. On vit passer Murat. La boue frangeait son manteau vert et la chabraque de peau de lion. Tout le mouvement de cavalerie s'arrêta. Tandis que les grenadiers, derrière, restaient en place, la batterie de l'arme protégée de la pluie sous un pan de capote bleue.
On piétinait un large chemin, empli de flaques d'eau. Le vent apporta des nuages de fumée grise; et l'odeur de poudre parfuma les narines qui flairèrent. Edme resta patient, sa figure se tendit, le souffle faillit lui manquer quand il sonna l'ordre du colonel faisant préparer les armes. Augustin murmura: «Voilà Mack qui s'aperçoit de nos intentions.» Et il serra la main de l'aîné, silencieux, pour rejoindre au grand trot l'état-major, en maintenant son bicorne contre l'effort du vent.
La fusillade crépitait, gagnait sur le front de la cavalerie telle, une pièce d'artifice qui s'allume par un bout et bientôt flambe jusqu'à l'autre extrême. Anxieux, le major dressa la tête pour deviner le sens de l'engagement. À droite, vers le Danube, c'étaient de vastes étendues de terres labourées vides de tout homme. Une herse abandonnée, loin, servait de perchoir aux corneilles. Des bois noirâtres s'érigeaient au fond, et la bataille pétillait à gauche, beaucoup plus loin que les trois divisions de cavalerie, alignant leurs murailles humaines parmi la pluie grise.
Les capitaines vinrent aux renseignements. Le sec Cahujac et son cheval blond, Corbehem aux larges épaules, et sa jument pommelée, Pitouët sévère, phraseur, cavalier médiocre, qui récita l'enseignement de la carte, le nom du village attaqué: Hohenreichen. Derrière, il indiquait Wertingen, bourg qui couvrait un vaste plateau capable de contenir une force imposante d'infanterie.
—Eh bien, dit Héricourt, s'il en est ainsi, Oudinot devrait conduire ses grenadiers sur les bois, à droite, là-bas. Il tournerait sans doute la position.
—Tu crois, Monsieur?… fit le colonel, effrayé de leur audace et de leur fièvre.
L'état-major le houspillait tant qu'il finissait par se croire dépourvu de bon sens. Il n'osait plus la moindre initiative. Le vrai colonel était Bernard, que cette fonction flattait. Oublieux du mariage qu'annonçait Augustin, de ce qui n'était point le devoir militaire, il inspecta de l'œil la première compagnie aux éclaireurs hardis, la seconde pleine de soldats résistants et solides, l'escadron de l'élégiaque aux tireurs savants, la compagnie Pitouët faite d'hommes cruels, balafrés de durs rictus, et qui redressaient leurs bonnets à poil d'où l'eau gouttait sur les manteaux blancs. Les outils de sapeurs pendaient aux selles de la dernière compagnie, où s'effaraient des figures hagardes de paysans limousins. Héricourt prépara les combinaisons de déploiement qui mettraient, à la place utile, les tireurs, les éclaireurs, les sapeurs. Cahujac et ses hommes ne valaient pas grand'chose contre un carré de fantassins résolus qu'aborderaient au contraire sans hésitation les vétérans hargneux de la compagnie d'élite. Corbehem était capable de recueillir avec un sang-froid imperturbable la déroute des escadrons ramenés par des forces supérieures; de protéger leur réunion. Il marcherait en arrière et sur le flanc. Cahujac pousserait les sapeurs entraînés par la compagnie d'élite et fournirait le deuxième élan, que suivraient les tireurs de l'élégiaque, troupe moyenne, au moral influençable. Le chef du premier escadron était un ci-devant, muet, froid, dédaigneux et neutre, soumis à son capitaine Pitouët, domestique, semblait-il, dont la besogne consistait à prévoir et commander à la place du chef hiérarchique, vicomte de Lancresy, trop né pour se commettre jusqu'à s'occuper de manants à cheval. Le vicomte chargeait à part, tout seul, en chevalier errant, à distance des dragons. Gardant son cheval anglais le plus loin possible du colonel, du major, des capitaines, il tâchait de ne pas entendre les prescriptions: «Capitaine Pitouët, vous avez bien retenu les avis de M. le major? Eh bien! faites exécuter les ordres.»
À ce moment, les grenadiers d'Oudinot s'ébranlèrent, envahirent les champs de droite et se dirigèrent du côté des bois, par où Bernard avait prévu qu'on tournerait la position de l'ennemi. Ce fut un muet passage de milliers d'hommes humides, inclinant leurs têtes sous le poids des bonnets à poil, voûtant le dos sous le sac gonflé, foulant la terre meuble de leurs pieds boueux. Les chefs de bataillon dominaient de la selle cette marée lente et progressive, qui bientôt recouvrit le sol de ses masses régimentaires agglutinées autour des aigles brillantes. À l'ombre du ciel, il n'y eut plus qu'un élément formidable, muet, immense, dragons à gauche, grenadiers à droite, étendus jusqu'au cercle de l'horizon gris. La fusillade crépitait toujours au loin près de la pointe d'un clocher aperçu entre les peaux de panthères de deux casques. À la suite d'Oudinot, dont les joues fraîches étaient rouges, Augustin trottait en manteau, fit signe à son frère qui le vit à peine. Pour le major, rien ne l'intéressait plus, sinon la crainte de ne pas savoir et de ne pas vaincre.
Enfin le général de la brigade donna ses ordres très vite, la tête levée sous le grand chapeau bordé d'or. À gauche, les régiments inclinèrent. Comme la pluie cinglait, on galopa les yeux clos; des jets de boue frappèrent les chevaux et les casques. Les fers claquaient les flaques. Un premier feu de salve craqua; un autre. Héricourt repassait dans sa mémoire les instructions transmises. L'escadron du vicomte prendrait les devants. Le sien pousserait avec la compagnie Corbehem sur la gauche. L'élégiaque terminerait l'avalanche.
À côté du cheval pie écrasé par le poids du colonel, Bernard éperonnait fiévreusement et tâchait aussi de contenir l'exaltation de son inquiétude. Surtout il voulait voir. Rien. Il n'apercevait rien que les manteaux blancs souillés, que les croupes boueuses, que cent crinières noires secouées à la nuque des casques. Parfois, entre le corps écarlate d'Edme et l'encolure de son cheval blanc, il reconnaissait le flot des bonnets à poil sur les colonnes de grenadiers déjà lointaines. Puis un cahot rejetait Edme contre l'encolure, Edme et ses yeux avides dans sa figure blêmie. Soudain, parmi les casques en avant, bien des casques se mirent en profil. Les premiers escadrons se déployaient. Vers la gauche et vers la droite, des masses s'éclaircirent, se tendirent, s'élancèrent. Des voix répétaient les cris des ordres. Les trompettes signalèrent les mouvements. Un coup de canon tonna. Les manteaux dégrafés tombèrent des épaules, y revinrent roulés en bandoulière, pour cuirasser la poitrine et le dos d'un boudin de drap. Un bourg et un double clocher surgirent, au loin, entre les dragons divisés. On côtoya une haie d'épines, des potagers défoncés, les dos de maisons basses aux poutres brunes. Un dernier rideau de cavalerie s'envola vers la droite. Alors la fumée blanche des feux d'infanterie devint visible, avec les éclairs de la fusillade, les herses de baïonnettes tendues au long desquelles couraient des essaims de dragons gesticulant, culbutant, se repliant et s'appelant.
Héricourt mesura les deux faces visibles d'un carré profond édifié sur les guêtres noires de neuf bataillons ennemis. Le bronze des canons bayait aux angles. Des escadrons prolongeaient en dehors les faces d'infanterie. Poitrails lumineux des cuirassiers, lances des chevau-légers.
Entre eux et sa cavalerie sautait le grand cheval noir de Murat, qui proférait des choses indistinctes au milieu des officiers réunis vers la chabraque en peau de lion, la polonaise de velours et le chapeau doré. Près de là s'agitèrent le grand schako de Cavanon, son plumet rouge. «Dragons!» hurla le major. Les sabres glissèrent hors des fourreaux. Murat se précipitait. Les gueules des canons vomirent de la lumière et s'embrouillèrent de fumée; un rouan s'écrasa contre terre, tel un fruit mûr, et le cavalier fit panache, resta étendu, évanoui. La compagnie d'élite bondissait, inclinant ses bonnets à poil, derrière ses lames. Les adjudants-majors jalonnèrent le terrain, en avant des premiers escadrons; ils élevaient la main. Tumulte, cris, haleines oppressées, visages tout à coup vieillis par la peur, furieux galop des chevaux, bruit du fer, tonnerre crépitant: la démence jaillissait de la foule. Mille rages saisirent Bernard voulant pointer son sabre dans l'une des poitrines où naissait le désir de sa mort. La terre sautait aux arçons, enlevée par les grenades, qui éclatèrent, amputèrent du sabot plusieurs bêtes trébuchantes. Autour d'Edme livide, et les yeux clos, les mains appuyées aux fontes, les conscrits s'abandonnaient au torrent. Des secousses convulsives déformèrent la pâleur des visages inscrits dans les jugulaires de cuivre. Bien qu'aphone, Cahujac insultait les soldats assourdis, qui éperonnèrent au hasard. Vertigineusement le sol coula sous l'élan des pelotons. Avec un tintamarre de ferrailles heurtées, un homme s'effondrait tout à coup, les mains au visage sanglant. Les boîtes à mitraille lancèrent une grêle lourde qui fustigea de plomb les bêtes écorchées. Cependant les Français pénétrèrent la nue fumeuse. Cent baïonnettes se dardèrent contre les chevaux dressés dans les brides, crevèrent leurs poitrails, plièrent, repoussèrent les fusils des fantassins qui culbutaient sur le dos, les semelles en l'air battu par leurs jambes noires. Les bêtes ruèrent. Des fontaines de sang jaillirent de leurs ventres. Elles rejetèrent leurs cavaliers, s'enfuirent, furent assommées à coups de sabre par les rangs successifs de dragons qui les abordaient, les franchirent, s'éparpillèrent au milieu du vaste carré autrichien, où subitement un autre se trouva formé, baïonnettes tendues. Son deuxième rang mit en joue et se couvrit d'un éclair rouge. Edme perdit les étriers, oscilla, eut juste le temps de sauter du cheval qui se roula en hennissant, sous les baïonnettes ennemies, bouscula, disloqua leur herse, embrasure par où s'enfoncèrent les géants de la compagnie d'élite. Leurs sabres abattus ensemble hachaient les plaques de cuivre, les épaules blanches, les mains crispées aux fusils, les faces effarées, les bouches béantes, les nez bleuis, immédiatement barrés d'une fente saigneuse.
Le major avait vu Edme disparaître dans la horde répandue des dragons, et la pensée rapide de sa femme, du colonel, le navra. Mais il ne put secourir l'enfant. Fous de peur, de courage et de bruit, les cavaliers continuèrent de s'entasser. Les capitaines retenaient difficilement leurs hommes pour qu'ils ne se précipitassent point contre ceux qu'arrêtait l'ennemi. C'était une confusion titanique. Mille duels se jouaient partout. Les Français perdirent la force de l'élan. Ils tournaient, le sabre haut, autour des fantassins, défendus par la longueur de leur arme, et qui, rapides, multipliaient les volte-faces, lançaient aussi dans les naseaux des bêtes maint et maint coup de baïonnette qui les faisaient ruer et désarçonner le dragon. On ne cria plus. On lutta, silencieux. Des centaines de fantassins en habit blanc, en hautes guêtres noires, piétinaient le sol, couraient, pointaient leurs armes, paraient avec le bois des fusils les coups de taille, se retranchaient par groupes de cinq à six derrière les corps des chevaux, rechargeaient fébrilement leurs armes. Tel dragon, en rampant, dégageait sa jambe du poids de sa monture en agonie. D'autres, debout, cherchaient des yeux un secours; d'autres, assis à terre, coupaient la tige de la botte pour mettre à nu la blessure du jarret.
Le souci de rétablir la communication du régiment avec la brigade inquiéta surtout le major. Il n'apercevait que les gens de ses escadrons. Les bonnets à poil de la compagnie d'élite lui semblèrent enfoncés presque dans la deuxième ligne autrichienne. Cahujac insultait les siens qui, trottant autour, tapaient les fusils à coups de sabre, sans grand dommage pour l'ennemi, tandis que les chevaux recevaient des coups de baïonnette adroits au poitrail et aux jambes. Corbehem accueillait au milieu de la réserve les éclopés, les démontés. Tout l'escadron de l'élégiaque, réuni sur la gauche et chargeant les carabines dont il préférait l'usage à celui du sabre, avançait au pas contre la face intérieure du carré autrichien, au-delà de laquelle on apercevait un bataillon d'Impériaux en marche, hérissé de fusils. S'en allaient-ils? Manœuvraient-ils pour tourner le régiment pris? Bernard piqua des deux, fut à Corbehem chargé de la communication. Le capitaine montra ses pelotons qui évoluaient en arrière pour la maintenir. Une cohue d'Autrichiens cherchait le passage entre eux. Mais, en désordre, elle affluait, refluait, audacieuse quand les pelotons restaient immobiles, éperdue si Nondain entraînait au trot vingt cavaliers contre les tirailleurs.
Plus loin, le major entrevit les arrière-gardes des autres régiments: pelotons détachés, patrouilles à la poursuite des fuyards. La plus grande masse d'hommes était certainement l'autrichienne. Sans doute, les trois escadrons avaient entamé les lignes, et les brigades de dragons continuaient leur charge sur les faces de l'immense carré, l'enveloppaient, sans le franchir, cherchaient la brèche. Lui se heurtait à des réserves intérieures très puissantes, qui le mettraient en péril s'il ne parvenait pas à les rompre.
«Mon cousin! Major!…» Le sous-lieutenant Gresloup trotta. Il avait la botte déchirée par une balle. Une basque de son habit vert manquait. Cahujac l'envoyait pour savoir que faire. Partout les compagnies d'Impériaux se reformaient, bloquant la compagnie d'élite et l'étendard. Les chevaux n'en pouvaient plus. Les hommes s'énervaient. Fallait-il sonner au ralliement? Edme n'était plus là. Bernard piqua des deux. Essoufflé, las, Gresloup ne put en dire davantage. Il leur parut que le carré s'agrandissait énormément. L'élégiaque et son escadron devenaient tout petits dans la fumée de leur tir. Ceux-là ne tremblaient point. Le péril était à la seconde ligne autrichienne, contre laquelle Cahujac rassemblait encore une fois sa compagnie et celle des sapeurs. L'adjudant-major Marius brutalisait les peureux et tapait à coups de plat de sabre les croupes de leurs chevaux. «Dragons de Mœsskirch et de Hohenlinden! Dragons de Neubourg!» clamait le gros colonel, sous qui ployait le cheval pie, savonneux d'écume! «Dragons de Mœsskirch et de Hohenlinden!… Laisserez-vous l'étendard aux mains de ces crapauds-là?…» Les hommes ne l'écoutaient point, l'air maussade et furibond. Tous les chevaux renâclèrent. Le sang tombait goutte à goutte des naseaux. À cinquante pas, les Autrichiens coupèrent la cartouche; ils rechargeaient, rapides… Par delà, les bonnets à poil et la compagnie d'élite n'étaient plus que des fantômes, au sein d'un nuage strié d'éclairs, où les sabres hachaient une résistance invisible…
Bernard Héricourt se porta devant deux compagnies. Le suivraient-elles?… Il vit les Autrichiens verser la poudre. À moins d'entraîner l'escadron avant la décharge, c'était la retraite, ou même la panique. Des conscrits hagards regardaient si, derrière eux, l'espace demeurait libre. Or, derrière eux, c'était encore l'approche de l'ennemi, mal contenu par les pelotons de Corbehem… Bernard se crut le plus fort, bien qu'il ne raisonnât point: «Notre premier escadron refoule les ennemis. Regardez à droite. Rejoignons-le en passant sur le ventre de ces gens-là… Ils n'ont plus de gargousses pour leurs canons!» Lui ne comprenait pas qu'ils hésitassent. Une rage énorme excitait ses nerfs. La fortune lui serait arrachée s'il n'enfonçait pas la deuxième ligne. Il eût aussi bien chargé ses hommes qui rassemblaient, en tremblant, les rênes.
«Maréchaux des logis, surveillez les rangs…» On entendit les sous-officiers armant leurs pistolets pour faire justice du premier fuyard. Le major enleva son turc, devant le front: «Dragons, au galop!…» Cahujac rentra dans le rang; le colonel aussi, qui dégaina. Les souffles enflaient les poitrines. «Marche!» Bernard pesait sa lame légère au poing. Il se dressa, se retourna. L'escadron suivait. Les Autrichiens croisèrent la baïonnette, hâtivement. Il en avisa deux; le plus petit s'appuyait au plus grand; ensemble ils formaient une seule bête craintive tendant les pointes, une bête boueuse et soufflante avec deux têtes exsangues aux yeux vitreux. Bernard rendit la bride et enfonça d'un coup double les éperons. Son cheval fit un saut qui les emmena loin de terre et lui coupa l'haleine. Ils retombèrent sur des cris, des corps croulants, aux trousses d'un gaillard en fuite, jetant son fusil pour serrer les coudes et précipiter sa course dans le pré envahi d'une foule démente que refoulait l'élan de Cahujac et de son cheval blond, de vingt Gascons hurleurs. Les sabres se relevèrent rouges, tordus. «Dragons!… Mœsskirch!… Hohenlinden!» hurlait toujours la voix rauque du colonel. D'un geste, il décapita le frêle gamin rattrapé, dont l'uniforme s'empourpra d'effilés de sang, dont la tête pendit à un morceau de viande rabattu sur la poitrine. «Ne tape point, idiot, criait en allemand un brigadier alsacien, et je ne taperai pas… Ne tapez plus… Jetez vos fusils… À quoi bon se faire du mal… C'est fini, c'est fini. Jetez vos fusils… Ne tapez plus…» Le mufle grinçant sous le casque, il n'en assommait pas moins ceux que le conseil persuadait trop vite. «Hardi, dragons!… Sabrez à droite…,» commandait Héricourt, en joie, allégé de toute crainte par la victoire, et jetant au hasard le coup de sa lame sur les bonnets noirs, sur les épaules blanches, sur la fuite affolée des Impériaux. Contre eux parut en outre le retour de la compagnie d'élite. Elle rapportait son aigle intacte au milieu des bonnets d'ourson à plumets rouges.. Pitouët fouetta du sabre les fuyards. Il y eut un remous, un moment terrible.
Étouffés dans la cohue que serraient les deux forces à cheval, des Autrichiens expirèrent sans combattre, la langue noire. Ils levaient au ciel leurs grimaces de mort et leurs mains crispées. Réunis, les dragons s'arrêtèrent.
Les Autrichiens survivants tombaient assis dans la boue, devant les chevaux écorchés des vainqueurs.
Alors Bernard contempla toute la réserve de cavalerie stationnant à droite et à gauche, sur une ligne régulière. Elle prolongeait la force de sa brigade, à droite, jusque les bois de l'horizon, où les grenadiers d'Oudinot formaient un peuple immobile. À gauche, derrière la gronderie intermittente des canons, les colonnes autrichiennes battaient en retraite sur Ulm, averties désormais de leur sort.
«Mon trompette?…» demanda Bernard. Personne ne l'avait vu, ni de ceux qui respiraient à pleins poumons, ni de ceux qui imbibaient d'eau les plaies du pauvre cheval gris, ni de ceux qui regardaient au jour le trou du manteau, ni de ceux qui recomptaient les menues choses mises en leurs poches et dont ils avaient craint la perte dans la bagarre. Le major le crut pris ou mort, ce garçon si joli, si farceur. Comment l'aller redire à la division Nansouty, où le père bivouaquait? D'ailleurs, le colonel appela. Un coup de baïonnette avait crevé sa bandoulière et froissé l'une des côtes. Tombé de cheval en voulant éviter le horion, il s'était, de plus, luxé le bras. Le torse nu, pendant que le chirurgien le bandait, il injuriait, assis sur son manteau, les conscrits et leur stupide hésitation. Les replis du ventre débordaient la culotte. Son brosseur lui frictionnait le bras avec du cognac. De l'autre main, il désignait les soldats qui, le casque pendu au coude et le sabre traînant, s'empruntaient leurs bidons. «Vois-tu, Monsieur, ces sacripants-là mériteraient de faire l'étape à pied, devant les trompettes et l'habit retourné. Ce n'est pas digne de porter l'uniforme! On les gâte trop aussi. Le régiment n'est pas une nourrice! Tonnerre de sang!… Ils m'ont perdu vingt-deux chevaux. Ils se cachent derrière. Ils appuient sur le mors pour se faire un bouclier de leur monture… Ah! je vais leur en faire voir, moi, du pays… Major, faites donner l'avoine, et je passe la revue des fistons… Gare au premier qui…»
Bernard le laissa. Il ne jugeait point très mal ces jeunes gens. Cinq étaient morts, huit fortement blessés, quatorze autres légèrement, sans compter ceux contusionnés par les coups de baïonnettes et les coups de crosses, les balles perdues. Mais la compagnie d'élite vivait en liesse. Elle ne s'était engagée tant que pour tuer un colonel et ses officiers d'état-major régimentaire, dont elle avait retourné les poches. Les vétérans se distribuaient les pièces d'or et les bagues. Dans leurs courroies de portemanteau ils bouclaient des paires de bottes magnifiques, des paquets de vêtements. Quand Bernard repassa le lieu où ils avaient combattu, il retrouva neuf cadavres dénudés, avec d'horribles balafres aux ventres. Il cherchait Edme à travers le plateau jonché de fusils, de gibernes, de schakos et de bicornes, de petits papiers qui avaient été les enveloppes des cartouches. En certains endroits, le piétinement des soldats avait défoncé la terre. Des chevaux abandonnés agonisaient, relevaient leur lourde tête qu'ils laissaient ensuite retomber avec résignation. Le major reconnut la jument blanche dépouillée de la selle, de la bride et de la chabraque verte. Tout auprès, en sa crinière écarlate, l'enfant restait étendu. Son beau-frère se blâma de ne rien ressentir qu'une compassion verbale à l'égard de Virginie et du colonel Lyrisse. Ne fallait-il pas qu'il pérît des hommes pour cette immense besogne de glorifier la Nation libre?
Il arrêta sa monture. Les mouvements respiratoires animaient le corps, certainement: «Edme!» appela-t-il. L'adolescent sortit de ses bras une figure en pleurs…«Eh bien! Edme?… Vous êtes blessé, mon petit?..—Je ne sais pas.—Où souffrez-vous?—Partout, je suis tombé. Ils m'ont frappé à coups de crosse dans le dos.—Pourquoi n'appeliez-vous pas? La compagnie Corbehem, du moins l'une de ses patrouilles a dû passer ici.—Je n'ai vu personne. Je croyais qu'on me laisserait là…» Il se mit debout. Ses reins et ses jambes lui faisaient mal. Il boita, et, tout à coup, se reprit à pleurer, sanglotant. «Edme! Voyons! Vous êtes un homme, mon garçon, de l'énergie! saperlotte… je vais descendre de cheval, vous le monterez… C'est votre selle et votre fourniment?—Oui, j'ai désharnaché ma jument pour qu'elle souffrît moins avant de mourir.—Edme! À cheval, mon enfant!… Où avez-vous mal?—Partout.—Alors ça va bien. Buvez un peu de cognac…»
Bernard le soupçonna d'avoir fait le mort, peut-être afin de déserter. Il l'affermit en selle, et ils regagnèrent les lignes du régiment. Le major ne demanda jamais d'explication sur cette crise de faiblesse. D'ailleurs le chirurgien dut panser les épaules du trompette bleuies par les coups de crosse. L'enfant s'était évanoui après la chute de cheval. Avait-il craint qu'on ne l'oubliât? Avait-il redouté de mourir, par peur de blessures imaginaires? Ce fut ce qu'il avoua plus tard.
On se remit en marche le long des prisonniers que les escortés emmenèrent sur la rive gauche du Danube, Edme reçut le cheval d'un homme tué.
Huit jours, le régiment s'embourba, par les chemins unissant de petits villages pauvres. Une seule grange y abritait cent hommes. Les uniformes s'abîmèrent; les manteaux s'effrangeaient et pourrissaient à cause de la pluie. Lannes et Ney acceptèrent mal de passer aux ordres de Murat. Les divisions bataves de Marmont laissèrent leurs chaussures dans la glaise. Napoléon vint et visita les bivouacs, les positions. Il paraissait triomphant. Il arrêtait les soldats en route pour leur démontrer sa victoire acquise dès le premier coup de canon. Aux pauvres gens fourbus et cuirassés de fange, il déclarait, maintenant son cheval au milieu de leur cercle attentif: «Soldats, je suis content de vous. Le général Mack et ses quatre-vingt mille hommes nous appartiennent. Le maréchal Soult est sur l'Iller devant l'ennemi. Le maréchal Davout est à Dachau, prêt à nous porter aide ou à soutenir le maréchal Bernadotte, qui vient de rétablir notre ami l'Électeur dans sa capitale, Munich, et qui marche au-devant des Russes, et qui pousse devant lui l'arrière-garde du général Kienmayer, rejetée par vous loin du Danube. Ici la division Mahler a enlevé les trois ponts de Gunzbourg. Ma garde est à Weissenhorn. Nous réunirons cent mille hommes entre Ulm et Memmingen, sur un espace de dix lieues… Vous êtes des soldats victorieux. Montrez à l'Europe que les Français savent venger promptement les injures faites à leurs drapeaux. Des insensés vous provoquent pour une guerre injuste. Faites-leur sentir le poids de vos armes invincibles…»
Il pérorait en désignant des points vagues, à l'horizon qu'on n'apercevait pas derrière la tombée de neige fondue. Mais, en son regard fort, les soldats lisaient la certitude de vaincre. Ils redressaient l'échine, malgré le quadruple poids de vivres chargeant leur dos, celui des armes, des munitions, des fagots assemblés pour les feux de bivouac, malgré la boue où ils enfonçaient jusqu'aux jarretières, malgré l'eau dégouttant par les visières des schakos, les poils des grands bonnets, les cornes des chapeaux verdis. Le troupeau bossu reprenait sa marche en excitant la commisération des mères bavaroises, qui regardaient cela de leurs balcons couverts par les toits avancés. D'autres bataillons arrivaient contre l'empereur. Lui, répétait les mêmes phrases brèves, déclamées vite avec un geste trouant la pluie vers les directions mystérieuses. Et il semblait à tous ces hommes exténués que l'air s'emplissait, sous sa main, de légions triomphales, accourues pour leur gloire, leur fortune et leur joie. D'un coup d'épaule, ils rehaussaient la bretelle du havresac sur leur dos en voûte. Ensemble ils criaient: «Vive l'Empereur!» et puis, à la voix du sergent, repartaient, avides de péril, curieux de leur courage à l'épreuve, déjà fiers d'une prochaine apothéose. Lui galopait plus loin. La silhouette engoncée diminuait vite parmi l'essaim d'état-major aux manteaux ruisselants que les chevaux secouaient.
—Ah! lançait Cahujac, quel homme, tout de même, celui-là. Il n'a pas peur.
—On perd son «quant-à-soi», dès qu'il parle, ajoutait le colonel.
—Il vaut bien tous les rois, jugeait Corbehem. Il les joue. C'est un plaisir.
—Moi, avouait Tréheuc, sa parole m'entre par le gosier et me descend jusque l'estomac.
—Et puis il nous aime. On voit ça sur sa figure, remarquait le lieutenant Ulbach, en caressant son grand crâne d'ivoire carré, tout chauve.
—Et que de gloire il donne à la République, mon bon! riait Marius. La
Nation grandit tant depuis qu'il la mène.
—C'est un homme dur, condamnait l'élégiaque, C'est la mort qui fauche…
Le sous-lieutenant Gresloup restait immobile dans la contemplation de la silhouette presque disparue.
—Je regarde, murmura-t-il. Je crois toujours que sur cette grosse redingote grise une face de dieu ou de diable va se retourner et se transfigurer comme au mont Thabor pour nous éblouir de lumière, ou nous cracher du feu.
—Pourtant il a trahi ses croyances, les nôtres, en vue de son ambition.
C'est un pauvre esprit, contesta Bernard.
—Il continue l'œuvre de Robespierre. Il abaisse les monarques et les tyrans, protesta Pitouët.
—C'est un fier soldat, dit Cahujac, en tous cas.
—Et qui sait commander aux peuples, dit le colonel.
—Il est la force de la Nation, assura Corbehem; le bras de la Liberté.
—Je ne sais pas ce qu'il est, ni ce qu'il fait, mais il vous retourne le cœur, dit le maréchal des logis.
—Avec lui on se sent courageux, fort, et puis tout; et sans lui, on n'est rien, marmonna le brigadier Yvon.
—Il est la mort; et nous l'aimons parce qu'il finira peut-être nos douleurs, soupira l'élégiaque.
—Il est la gloire, dit Edme…, et il fait de nous des gens que leurs actions enchantent. Il vous grandit à vos yeux.
—Il est la chance, dit Bernard; et nos intérêts le suivent.
—Il est l'exemple, dit Ulbach. On veut l'imiter.
—Bah! fit Gresloup, cherchez tous! Vous ne trouverez pas. Il est le
Destin, et nous roulons dans le torrent qui le mène aussi.
—Fataliste.
—Le fatalisme, c'est la philosophie du soldat… Qui prend la main?
Ils recommencèrent à jouer dans la grange qu'éclairait le triste jour entré par le porche ouvert. Au dehors les bataillons défilaient toujours, la nuque basse, le dos chargé. Beaucoup de soldats s'appuyaient sur des bâtons afin de glisser moins souvent dans la boue; et ils regardaient avec envie les officiers de dragons jetant des cartes sur les écus, ou se versant la bière d'un pot de grès bleu.
Avec les chefs d'escadrons, le colonel faisait une partie de bouillotte. Il aimait peu parler, en méfiance de son esprit rustique. Le maniement des cartes donnait des prétextes convenables au silence qu'il imposait volontiers, car la peur de la politique lui avait aussi fait découvrir cet ingénieux moyen de clore les bouches folles. Le vicomte perdait souvent. L'élégiaque avait de la veine. Le colonel jouait très bien. Bernard compensait les pertes en forçant les mises. Ce fut leur grosse occupation en dehors du service. Pendant ces heures-là, les bottes suspendues à des ficelles séchaient devant les feux de paille.
Mais le soin des chevaux accaparait presque toute la vie. On manquait de fers. Les caissons qui en contenaient n'arrivèrent pas, à cause des mauvais chemins. Il fallut en acheter dans les fermes et les rétrécir. Sous les hangars, la forge de campagne s'installait au premier moment de la halte. Monté sur quatre roues, le grand soufflet activait le feu, et bientôt les marteaux, maniés par de robustes Limousins, retentissaient sur l'enclume. Or l'humidité des étables abîma la corne des sabots. Ce fut une nouvelle maladie qui incommoda les animaux, dont la plupart étaient affligés d'écorchures à l'endroit de la selle. Autour des bêtes, chacun s'employait, instruit par la faconde du vétérinaire, un ancien herboriste. Pitouët s'adonnait à l'étude des cartes et y contraignit Marius, l'adjudant-major. Mais ceux-ci exceptés, tout le monde soignait les «jambes du régiment», comme disait le colonel. Au milieu de cette dure besogne, on apprit les héroïsmes de la division Dupont, postée sur la rive gauche du Danube. Ses deux régiments de cavalerie, trois d'infanterie et quelques pièces de canon avaient repoussé d'Harlach soixante mille Autrichiens, qui tâtaient la ligne d'investissement en l'espoir d'une retraite par la Bohême. L'extraordinaire attitude de ces régiments avait induit l'ennemi dans l'erreur de croire que la grande armée occupait en force le pays au nord d'Ulm. Au contraire, Ney, pour obéir à Murat, y avait installé sans appui, malgré son sentiment et celui de Lannes, la seule division Dupont. On sut vite tous les détails de l'altercation entre les deux maréchaux et comment des amis les avaient à grand peine empêchés de se battre. Napoléon, revenu d'Augsbourg, donnait tort à Murat, prescrivait de rétablir le pont détruit d'Elchingen pour enlever les hauteurs de la rive gauche, qui commandent les approches de la citadelle.
L'ordre de marche arriva le soir, au beau moment de la partie de bouillotte. Le colonel jura, formidable. Il venait d'envoyer les animaux malades à la remonte du corps, afin qu'on les échangeât contre quelques-uns de ceux pris aux chevau-légers de Latour. Ainsi la moitié d'un escadron au moins se trouvait sans montures.
—On laissera les sapeurs…, dit l'élégiaque.
—C'est ça. Il y a un fleuve à passer, Monsieur… Tu as du bons sens… Mon cœur! va… Sapristi… Si je me doutais qu'on passerait ce fichu fleuve… On devait se battre ici, sur l'Iller.
—Napoléon a changé d'avis.
—Dites que les Autrichiens changent d'avis,
—C'est par leur gauche qu'ils manœuvrent, et non plus par leur droite.
—Alors on ne se bat plus à Memmingen dans deux jours?
—Non, à Elchingen, demain…
—Capitaine Pitouët, vous étudierez la carte du terrain depuis le couvent d'Elchingen jusque la ville, rive gauche du Danube.
—Il faut arriver avec les sapeurs et la compagnie de pont.
—Notre brigade passe la troisième.
—Le pont sera construit à ce moment-là.
—On peut en commander un autre. Et alors?
—Les hommes malades?
—On les évacuera sur Augsbourg.
—Les chevaux des voitures n'ont plus de fers.
—Faites marcher la forge toute la nuit, s'il le faut.
—Qui a l'état des escadrons, capitaine Corbehem?
—J'ai celui de mon escadron, pas les autres.
—Les états sont-ils tenus en règle? Combien d'hommes indisponibles?
Pourquoi êtes-vous en retard pour ces états?
—Je comptais les faire écrire demain… Ce n'est pas ma faute; l'empereur s'est trompé sur le mouvement des Autrichiens.
—Lieutenant Gresloup, montez à cheval et courez jusque la remonte; vous tâcherez de reprendre nos chevaux ou ceux de l'échange.
—Il me faut un ordre écrit, mon colonel.
—Ah! que le diable les étouffe! Il leur faut des ordres écrits pour ramasser un rond de crottin!
—L'état-major l'exige.
—Je ne suis plus colonel, alors, mais gratte-papier. Major, écrivez l'ordre, je le signerai.
—Tous les hommes ont leur épinglette? Punissez les maréchaux de logis, s'il en manque une seule…; vous entendez. L'empereur et le prince Murat…
—J'ai huit hommes sans bottes dans ma compagnie…
—Qu'est-ce qu'ils en ont fait, ces bougres-là. Ils les ont mangées?
—Non, ils les ont brûlées en les oubliant près du feu.
—Bon, alors je deviens savetier, moi? Trouvez-les, vos bottes, où vous voudrez. S'ils n'ont pas de bottes, je vous flanque quinze jours d'arrêts, Monsieur; ça t'apprendra.
Et dans la minutie de ces détails innombrables qui consumait la vie de chaque heure, les officiers s'embarrassèrent jusque le milieu de la nuit. Les maréchaux des logis écrivaient à la hâte les ordres qu'on expédiait aux détachements cantonnés dans les hameaux voisins.
Autour de la grande ferme, logis du colonel, la compagnie d'élite stationnait dans deux métairies moindres. Pitouët, son capitaine, la surveillait peu; le service des cartes et des plans l'occupait davantage. Le sous-lieutenant porte-étendard était un vieux soldat grisonnant, qui ne se souciait de rien, sûr d'obtenir, en faveur d'héroïsmes passés, l'indulgence entière. Le lieutenant Mercœur y commandait surtout. C'était l'ancien hussard qui avait combattu jadis aux côtés de Bernard Héricourt. Échappé des forteresses de Bohême, il avait, au retour, obtenu des grades, de l'avancement, l'autorisation de servir dans la troupe du major, avant le départ de Boulogne. Duelliste formidable, il décimait les compagnies des régiments rivaux. Au sien même, nul n'osait lui tenir tête. Lorsque le lieutenant Gresloup eut ramené du quartier général les chevaux de la remonte échangés contre ceux malades, il quitta le convoi et les deux brigadiers commis à sa garde afin d'aller rendre compte de sa mission. Quelques soldats d'élite, admirant ces animaux, les réclamèrent pour leur compagnie et les prirent au bridon. Narguant les brigadiers, ils en appelèrent à la justice de Mercœur, qui déclara raisonnable de restituer les bêtes les plus malades de son escadron contre celles ainsi confisquées et aussitôt alignées dans les étables des deux métairies. Même il ajouta que, si le sous-lieutenant Gresloup ne se croyait pas satisfait, lui, Mercœur, se chargeait de lui apprendre les principes de la complaisance en deux temps, quatre mouvements. Coiffé d'un bonnet de police vert à gland d'or, les bras croisés sur la poitrine, le sabre battant les bottes, il enjoignit de déguerpir aux conducteurs.
Cela rendit le colonel furieux contre la compagnie d'élite et contre Héricourt, chef de l'escadron. Mais Bernard aimait le courage de Mercœur. Il remit à plus tard sa sentence, ayant, dit-il, d'autres chiens à fouetter, pour l'heure… Les brigands de l'élite ricanèrent de voir les figures maussades, lorsqu'au petit jour le régiment se rassembla devant leurs métairies. Grandis par les bonnets d'ourson enguirlandés de tresses rouges, empanachés d'écarlate, ils profitaient de leurs bons chevaux, surtout précieux un jour de bataille. Les autres soldats murmuraient, disant: «Que faire sur cette bique; elle bronche tous les quatre pas.—La mienne a des boulets écorchés. Son échine n'est qu'une plaie.—Comment pourra-t-on charger?—Vraiment, on se fiche du militaire.—Avec ça que les chefs font tout si bien.—L'Empereur s'est trompé, puisque l'on change de direction, à cette heure.—Si la division Dupont a repoussé les Autrichiens toute seule, c'est aux soldats qu'on le doit. Nous ne sommes pas des tourne-talons autrichiens.—Nos généraux peuvent bien respecter le militaire.—Les colonels aussi peuvent respecter leurs dragons.—Je n'aime pas l'injustice…» Mais le major ne fit aucune attention à leurs plaintes. Il plaça la compagnie de pont en tête, suivie de la compagnie d'élite, puis les deux escadrons; et les six cents chevaux s'ébranlèrent, devant les Bavarois du village, qui tendaient à l'averse du matin leurs parapluies écarlates.
Comme on arrivait au Danube, le général fit arrêter le régiment au pont d'Elchingen; il n'en restait plus que les chevalets. Derrière, toute la division se rangea. Le jour se levait mal. On était au milieu de Vendémiaire. Cependant la pluie cessa. Les soldats de Ney, Lannes et Murat, en colonnes denses, se massèrent, avec peu de bruit, dans le brouillard. On entendait l'eau clapoter. Les hommes appuyaient le menton sur leurs fusils en songeant.
Peu à peu le jour éclaira l'autre rive.
Après une verte prairie, la colline d'Elchingen s'y dressa, couronnée par le mur blafard d'un couvent. Le village y échelonnait des rues en gradins. À mesure que la lumière croissait, on distingua les fenêtres des maisons. Des lignes humaines se déplacèrent. À l'abri d'ouvrages de campagne, marqués par la couleur de la terre fraîche, grouillait une nombreuse infanterie qui entrait, sortait, se cachait derrière les jardins, descendait au fleuve. On vit les artilleurs ennemis traverser la prairie, détacher les pièces de leurs avant-trains, manier l'écouvillon et le refouloir. Ils allumèrent les lances à feu et restèrent à leur poste, immobiles. Un vent léger retroussa les plumes de leurs tricornes. Seule, l'eau limoneuse et lourde les séparait du tertre où les dragons attendaient. Les officiers se groupèrent autour du colonel, qui croyait devoir faire entrer dans l'eau les sapeurs à cheval pour établir les travées du pont.
—Tu sais, Monsieur; on en laissera des braves gens ici.
Tous hochèrent la tête, en souriant par ironie à leur possibilité de vivre. Gresloup s'enfermait, dans son manteau. Il était vert. Bernard le lui dit.
—Oui, répondit le jeune homme, je ressens, pour la première fois, la peur. Le silence de ce peuple de grenadiers et de dragons me terrifie. Tous ces gens pensent à la mort, comme moi. Ils se donnent des raisons pour se résigner. Ils affectent une mine de deuil grave. Voyez ces petits paysans de l'infanterie légère, qui se roidissent, les talons joints, bien qu'on soit au repos. Ils veulent paraître résolus à tout, et cependant ils pensent à des parties joyeuses, le dimanche, dans leur village, à une tendresse de la mère ou de la maîtresse. Le vent froid les glace. Nous, au moins, nous espérons de la gloire, des honneurs. Aussi bien, la mort terminerait nos maux imaginaires. Mais eux qui vivent pour boire, manger, dormir, aimer grossièrement et s'enivrer! Quelle pensée les encourage? Craignent-ils seulement les gendarmes et la fusillade, s'ils fuyaient? Ou bien le désir d'être grands devant eux-mêmes par la victoire suffit-il à les convaincre?
—Je crois qu'ils ont le même sens de l'honneur qui nous fait aussi résister aux tentations de la crainte. L'honneur conseille de rester ici, devant ces bouches de canon, malgré les frissons nerveux du corps.
—Oui, je suis curieux de me voir agissant contre tous les instincts de la conservation. Il me semble divin de relever la tête, tandis que mon pied tremble sur l'étrier, en attendant la première décharge. Peut-être va-t-elle disperser mes membres, me jeter sanglant et douloureux dans cette fange de la rive; mais l'effort d'affronter cela m'exalte l'âme sans que je puisse exprimer comment.
—Moi, qui ai déjà combattu, j'ai sur vous un avantage. Je sais que peu seront frappés, malgré le fracas et les désordres de la bataille; et je demeure presque certain que je ne tomberai pas. Pourquoi cette certitude est-elle en moi? Je l'ignore. Je demeure presque sûr de ne pas mourir ici, quel que soit le destin. Me voici tout à fait calme, soucieux seulement de bien conduire les escadrons. Je pense cependant à ma chère femme, à mes sœurs que j'aime, à de petits enfants dont je souhaite voir la gracieuse jeunesse. C'est pour eux, pour leur fortune et l'honneur du nom, qu'ici je me tiens au milieu de mes soldats en regardant grésiller la flamme du boute-feu dans la main de l'artilleur autrichien. Ils penseront à mon exemple, si je meurs; et je ne puis croire que de l'autre monde je ne les verrai pas admirer mon souvenir. Cela me satisfait.
—Et puis vous allez voir, lieutenant, cria Cahujac, comme c'est beau l'ivresse de la gloire. Vous galoperez avec nous, sans autre raison que le plaisir de vaincre.
—Sans doute, on revit la joie des vieux ancêtres qui se précipitaient sur la proie.
—Mon Dieu, dit Edme, je ne rêve jamais de ma mère. Elle est morte il y a si longtemps! Cette nuit elle est entrée. Je couchais au château de Lorraine. Elle m'a dit de lui ouvrir sa chambre, parce qu'elle voulait revêtir une robe neuve. Moi, je la savais sortie du tombeau pour une heure à peine, je savais que dans une heure la mort la reprendrait, et que ce serait, pour elle, un effroyable désespoir de mourir encore. Je l'entendis dans sa chambre aller, venir. Elle dépliait la robe, elle la mettait, elle approchait du miroir qui garnit le trumeau. Je me dis: «Si elle reste trop longtemps contre la glace, l'heure passera; elle verra ses joues se décomposer, ses yeux se ternir, ses narines se pincer, ses mains pâlir. Comme elle s'épouvantera!…» Je m'épouvantais à l'avance de cette épouvante. Enfin elle sortit, pimpante dans sa belle robe, traversa ma chambre et s'en fut, toute gaie, comme pour se rendre à une fête… Cela veut dire que je ne mourrai pas aujourd'hui non plus. Elle est venue m'en avertir, n'est-ce pas?
Le trompette avait les larmes aux yeux et du sourire attendri sur les lèvres. «Mon père n'occupe jamais mes songes…,» pensa Bernard; et il fut très triste.
—Cela est sûr, dit Mercœur, les rêves ne mentent pas, la veille d'un coup de chien. Trompette, tu resteras dans ta peau!
Il éclata de rire. Mais une rumeur s'éleva des champs d'hommes alignés. Les guides de l'Empereur parurent, sous les vols de leurs pelisses écarlates. Ils trottaient large, le pistolet au poing. Ils grandirent. Leurs bêtes frôlèrent les dragons. L'Empereur s'avançait très vite. Ney chevauchait à sa droite. Un rictus convulsif secouait la figure du maréchal suivi par la horde des généraux, des colonels, hussards, cuirassiers, dragons, artilleurs, aides de camp adjoints à l'état-major. Murat fut au-devant de Napoléon, qui, arrêté, regarda dans sa lunette les hauteurs fourmillantes d'Elchingen. On se trouvait sur une légère élévation du terrain, derrière laquelle s'amassaient encore des régiments de cavalerie. L'Empereur calcula le nombre des adversaires. De sa main grasse et belle il comptait en frappant les doigts contre sa cuisse, l'un après l'autre: «Il y a là vingt mille hommes!» assura-t-il; et il nomma la division Dupont, dont le sort l'inquiétait. Bernard n'entendit guère ses paroles. Murat secouait la tête et agitait la main droite en retenant de la gauche son cheval impatienté.
La culotte blanche serrée sur ses cuisses nerveuses, la poitrine cuirassée de plaques et de décorations, le maréchal Ney ne cessa de dévisager son émule. Conciliant, Lannes souriait à l'un et à l'autre. Murat défendit sa thèse, en indiquant les eaux troubles du Danube et les points de l'horizon. Ney se rapprocha de lui, botte à botte, et lui saisit le bras. Spectateur ironique, Napoléon les examinait. Ils se parlèrent dans la figure. Les plumes blanches de leurs chapeaux s'emmêlaient. Le cheval de Murat tâcha de finir la dispute en polkant. Son maître lui infligea un violent coup de bride qui le fit fléchir sur les jarrets. Le rictus convulsif tordait la bouche méchante de Ney. Murat voulut déclamer qu'il avait obéi aux ordres de l'Empereur, qu'il n'entendait rien à tous ces plans de commis, que, pour lui, il faisait ses plans en face de l'ennemi, sous les balles; et par cette affirmation, il semblait prétendre que son courage surpassait celui des autres. Napoléon mit pied à terre et les traita de «grands enfants», puis se fâcha, leur enjoignit de faire silence. Ney tenait toujours Murat par la manche. Il lui serra fort le bras: «Alors, venez donc, prince, venez faire vos plans, avec moi, en face de l'ennemi!» D'une secousse l'autre se dégageait. Ney piqua des deux et descendit au galop jusque la rive, avec quelques aides de camp. À peine y fut-il que les pièces autrichiennes flambèrent, tonnèrent. Il poussa son cheval dans le fleuve; la mitraille fit voler des éclats de bois en touchant le premier chevalet du pont. Cent fantassins couchés le visèrent de l'autre rive. Les balles traçaient des sillons dans l'eau entre les jambes de son cheval. Un adjoint d'état-major et un sapeur tâchaient de mettre la première planche sur le chevalet. L'officier grimpa le long de la poutre à la manière des singes. Il appuyait sur les clous ses bottes à l'écuyère. Blafard dans sa barbe blonde, le sapeur aidait maladroitement, gêné par le poids du bonnet d'ourson qui menaçait de lui couvrir les yeux quand il se baissait. Il le releva d'une main, poussa de l'autre la planche que tirait de son mieux l'adjoint, juché en haut du chevalet. D'autres gens entrèrent aussi dans le remous qui rejaillissait sous l'éraflure des balles. Un paquet de mitraille cribla les madriers; un autre: et, comme plusieurs soldats entraînaient de nouvelles planches, le sapeur à la barbe blonde se trouva subitement sur une seule jambe; le sang pleuvait de l'autre cuisse, moignon déchiqueté d'où pendirent la viande et des lambeaux de drap. Il lâcha son bonnet à poil pour s'affaisser dans la vase. Sans plus s'occuper de lui qui hurlait effroyablement, les autres dressèrent les poutrelles que l'officier d'état-major attirait à lui, qu'il plaçait méthodiquement, en dépit des balles arrachant le nez de l'un, renversant l'autre d'une formidable pichenette, trouant des mains, crevant des schakos. Le maréchal appelait toujours des hommes; les sergents poussaient les escouades à coups de crosse dans le sac. Il y eut une bousculade. Des soldats hésitèrent et se débattirent, se refusèrent au péril. Furieux, Ney leur cria qu'ils étaient des lâches, indignes de leur uniforme; et lui-même s'exposa davantage. L'eau submergea ses bottes. Mais deux caporaux encore s'affaissèrent l'un sur l'autre, en râlant. Leurs schakos seuls dépassaient la surface liquide. Alors cinq officiers quittèrent la compagnie au bord du fleuve, et, abandonnant la rébellion des soldats, coururent jusqu'au chevalet, l'escaladèrent, s'équilibrèrent sur les premières planches du tablier qu'ils achevèrent de joindre. À ce moment, une batterie française commença le feu contre les artilleurs autrichiens, leur culbuta quelques servants. L'exemple des officiers entraîna des voltigeurs, qui atteignirent aussi le tablier en y portant des matériaux; car le maréchal Ney demanda les noms de ceux parvenus en haut et les nota sur son carnet, promesse ostensible d'honneurs, d'avancement.
Ce geste du maréchal sauva tout. La compagnie entière se rua dans le fleuve, bouscula les peureux. Quelques-uns le frappèrent. Des poings patriotes mirent en sang les figures timides. En une minute, les bois réunissant les deux chevalets furent couverts d'une cohue active, qui s'empressa de hisser d'autres planches, et dont une partie tirait des salves contre les Autrichiens. Ce fut une agitation héroïque. Les travailleurs s'insultaient, besognaient, repoussaient les cadavres de ceux atteints; les tireurs chargeaient en hâte. Des corps tombaient à l'eau sans intéresser personne, chacun ne songeant qu'à finir vite le labeur pour se venger de l'ennemi. La rage exaspéra ceux qui recevaient des blessures légères, mais douloureuses, qui enveloppaient dans le mouchoir leurs doigts amputés d'une phalange, ou qui saignaient d'une écorchure au sourcil. Presque tous furent frappés. Ils montraient le poing aux ennemis, dont le tir ne se ralentit pas. Ney continua de proclamer à haute voix les noms de ces héros fébriles aux capotes bleues, qui, le fusil en bandoulière, poussaient les poutres de travée en travée, parmi les culbutes suprêmes des camarades atteints et les jurons de ceux portant la main à leurs oreilles ébréchées, à leurs joues ouvertes, à leurs jambes traversées.
—Hein, l'honneur? disait Gresloup à Bernard. Pour un pauvre grade ou une décoration, les voilà deux cents qui affrontent la mort.
—Et dire que nous restons ici sans bouger, nous autres, gronda Mercœur.
—J'enrage de voir les nôtres massacrés, et de ne pouvoir sabrer ces artilleurs, leur courir dessus au galop, jura Edme, tout pâle de colère, les yeux agrandis.
Bernard aussi frissonnait de contenir sa fureur. Il s'empêchait à peine de crier des encouragements aux voltigeurs du 6e léger. Il eût voulu leur offrir mille conseils sur la manière d'arranger les poutres et de riposter à l'ennemi. Il eût voulu bondir au milieu d'eux afin que la rapidité de la besogne triplât. «Ah! si on nous avait laissé faire avec nos sapeurs, le pont serait fini! On défilerait déjà,» grommelait le colonel, dont les bajoues tremblaient de colère sur son haut col rouge; à chaque homme tombé, il ne retenait plus un geste de fureur.
En bas, les grenadiers du 39e, une compagnie de carabiniers, poussaient doucement leurs officiers vers le fleuve en vociférant, les cous tendus. Tout le monde parlait, au mépris de la discipline. Les soldats discutaient entre eux. La plupart prétendaient franchir le fleuve à la nage. Même les carabiniers menèrent leurs alezans dans l'eau jusqu'au poitrail, cela d'autant mieux que les tirs ennemis convergeaient tous maintenant sur les travailleurs du pont. L'armée entière admirait les gestes d'un jeune lieutenant qui assurait, au moyen de cordes, la jonction des poutrelles. Bel homme, vif, élégant, il sautait avec adresse les intervalles béants, enjambait les morts et ficelait les planches. Son audace enchanta.
«—Est-il superbe, l'animal, disaient les soldats.—Rien ne l'arrête.—Regarde, il a l'air d'être au jeu de paume.—Il n'a pas froid aux yeux.—Vois donc, il protège les hommes en les cachant avec ses épaules.—C'est crâne.—Moi je l'aime, cet homme-là.—Et moi donc.—Ça vous donne envie d'être jolie fille pour l'embrasser.—Il ne doit pas manquer de femmes, sûr!—Je ne voudrais pas amener la mienne ici. Je serais plus vite cornard.—Aïe donc; il a baissé la tête à temps. Voici l'autre qui tombe.—Les canailles! Ils tirent sur son hausse-col. Le cuivre fait point de mire.—Gare la bombe!—Sacré nom, il l'a échappé belle!—On se mange le sang à rester là comme des harengs dans le tonneau.—Au moins, lui, il se remue.—N'empêche, ils ne sont pas beaucoup ceux qui restent auprès.—C'est leur sacré canon qui les démolit tous.—Vlan, encore un qui plonge! C'est du manger pour les poissons.—Il ne bronche toujours pas, le lieutenant!»
Presque seul, et couvrant de son corps bleu les soldats qui lui passaient les matériaux, il réussit, après plusieurs essais qui tinrent anxieuse l'attention des régiments, à fixer une poutre sur l'avant-dernier chevalet. Comme il riait aux acclamations répétées par cinq mille voix viriles, il parut brusquement sans tête, et s'effondra en rougissant les eaux où il vint choir. Aussitôt un seul cri de fureur jaillit des poitrines. Tous les fusils tonnèrent aux mains françaises. Le pont se noya de fumée. Une clameur panique s'étendit sur les dix mille têtes militaires en attente et secoua l'âme de Bernard, qui, d'un grand coup de poing, frappa ses fontes: «Nom d'un nom!» La colère de l'armée centupla. Elle s'élançait du pont où l'activité devint démence dans le nuage opaque. Elle émut les innombrables figures des bataillons. Tous les plumets s'agitèrent. Toutes les voix hurlèrent. Le grand corps se sentait atteint au cœur, dont toutes les forces venaient de chérir le beau lieutenant courageux. On ne sut quel clairon sonna la charge. À la suite des voltigeurs du 6e rués par deux planches vacillantes sur l'autre rive, les grenadiers du 39e coururent comme une seule bête velue de ses bonnets à poil, hérissée de ses baïonnettes, entraînant ses officiers trop faibles et les carabiniers qui avaient mis pied à terre. Cette vivante avalanche ébranla les poutres, qui craquèrent sous son poids roulant. Affolée d'une rage unique, elle passa le fleuve, qui rejaillit sur les cadavres précipités, elle sauta dans les eaux de l'autre berge, atterrit, pour culbuter enfin le tonnerre et les éclairs.
Certain du succès, Napoléon répondit insolemment à Lannes que la fureur des hommes gagnait aussi. Le maréchal reprochait à l'empereur ses complaisances pour Murat, qui avait disparu, et dont l'impéritie nécessitait ce passage du fleuve sous le feu meurtrier.
On entendit qu'il traitait de «pantin» et de «sauteur en liberté» le beau-frère de l'Empereur. Mais le cours impétueux des bataillons ne s'arrêta plus. Il cacha le groupe d'état-major, où l'on se menaçait en s'insultant. Toutefois Héricourt put encore entrevoir Napoléon qui se décroisait les bras et jetait de rage son chapeau. Un général courut le ramasser, tandis que Lannes marchait à grands pas en levant les bras au ciel. Dans la fureur de tous, l'altercation demeura secrète. La cavalerie de Ney martelait les bois du pont, aux mugissements de ses mille colères. Elle passa. Elle prit terre, elle s'engouffra dans les carrés autrichiens de gauche, et balaya la prairie.
Bientôt les hauteurs d'Elchingen pétillèrent d'une fusillade illimitée. Le 6e léger, les 39e, 62e et 76e régiments enlevaient l'amphithéâtre du village, maison par maison. La montagne soufflait les tonnerres de sa nombreuse artillerie. Des petits nuages ronds enflaient, s'élevaient, se déchiraient pendant que l'écho des explosions roulait dans les régions basses du ciel.
Impatient, Héricourt assista de loin. Sa division ne passa point le fleuve ce matin-là, mais il vit, tout le jour, les forces françaises défiler sous son régiment, avec la même fureur énervante. Murat demeurait introuvable. Le soir seulement, après bien des convois d'artillerie et les voitures de la compagnie Breidt, alors que l'orage de la bataille commençait à s'éteindre, on arriva sur l'autre rive, dans la petite prairie: elle n'était plus qu'un marécage de fange. Maniant pioches et pelles, les prisonniers autrichiens creusaient des fosses pour les morts qu'on enterrait tout nus, dépouillés déjà par leurs camarades et les rôdeurs de l'armée. Une vieille femme traînant un âne attelé à une brouette recueillait les bottes de dragons et les chaussures d'infanterie. Pour un liard ou deux, les Autrichiens les arrachaient aux jambes raidies des cadavres.
La division garda trois mille prisonniers, foule blanche de paysans styriens et moraves qui se réjouissaient bruyamment d'avoir trompé les chances de mort. Assis autour de grands feux, ils mangeaient du lard cru et fumaient leurs courtes pipes de soldats; en demandant aux dragons alsaciens s'il était vrai qu'en France ils remplaceraient, au travail de la terre, nos conscrits. Vaguement ils redoutaient un servage qui se prolongerait, toute la vie, sous une autorité féodale. On ne les détrompa guère; ils s'en alarmaient.
Déjà le fleuve rejetait au rivage les soldats du 6e léger tués à l'affaire du pont. Avec des râteaux de faneuses, les prisonniers tirèrent les corps de l'eau; la vieille ramena de ce côté son âne traînant la charrette pleine de souliers et de bottes. Toute la nuit, elle rôda dans les environs des bivouacs. Edme voulut lui adresser un coup de carabine. On la voyait boiter dans l'ombre. Couvertes de leurs grands manteaux, les sentinelles veillaient sur le repos fiévreux des hommes. Le bruit vint à travers Elchingen, par l'intermédiaire des artilleurs, que la bataille recommencerait au matin; et ce fut alors une nouvelle fureur contre la ténacité de ces Impériaux toujours vaincus, et qui faisaient payer de tant de morts leur défaite inéluctable. On dormit peu dans les manteaux. Les voix du canon se répondaient sur les hauteurs. Rendus inquiets par les murmures du fleuve, les chevaux se battaient le long des cordes; quelques-uns rompirent leurs attaches, en sorte que, toute la nuit, les alertes se succédèrent. Sur le pont cahotaient à la file des caissons régimentaires, des voitures de cantiniers, des attelages d'artillerie et des forges mobiles, qui allaient rejoindre le corps de Ney, qui précédait ceux de Lannes et de Murat.
Au petit jour, Bernard gelé se mit en selle pour apprendre que l'archiduc Ferdinand, sorti d'Ulm avec sept mille chevaux et un corps d'infanterie, avait forcé les lignes de la division Dupont, puis rejoint les Autrichiens de Werneck, empêchés par la bataille de rentrer dans la place. La faute de Murat et de Napoléon compromettait l'excellence du premier avantage. On prétendit que l'archiduc, tombé sur les dépôts et les bagages de l'armée, avait enlevé les postes de communication, une partie du trésor impérial, la moitié des équipages de camp, une foule d'isolés, de malades et de traînards. Le colonel s'indigna.
—Hein, Pitouët, le voilà ton empereur, mon garçon… Il ne couvre même pas ses bagages, et il laisse couper sa communication… Heureusement que Soult a enlevé Memmingen et ses cinq mille hommes de garnison: nous aurons peut-être comme ça une deuxième place d'appui avec Augsbourg… Nous voilà bloqués au milieu de la Bavière à cette heure… Les Austro-Russes nous menacent à l'est, l'archiduc Ferdinand au nord, Mack à l'ouest, et si le prince Charles revient d'Italie par le Tyrol, nous l'aurons au sud… Eh bien! moi, j'ai toujours dit que ça lui arriverait un jour ou l'autre, à ton empereur, cette affaire là! Ça ne réussit pas éternellement de se fourrer entre le loup et le renard.
—C'est la théorie de la manœuvre d'armée enlignes extérieures, expliqua le major.
—Hé! Je m'en f… bien de sa théorie, et de ses lignes extérieures, Monsieur!… Voilà où nous en sommes… à présent… Des rats pris dans une ratière. C'est mon avis.
—Praxi-Blassans me disait à Strasbourg que nous trouverions ici la fin de nos triomphes.
—Il m'a l'air d'un malin, tu sais, Monsieur, ton beau-frère. C'est mon avis, à moi, hein?
Le long des rangs, la nouvelle se propagea, s'exagéra: «L'empereur?—Sait-on?—Le trésor de l'armée est pris.—La communication est coupée.—À Munich, les Russes assiègent Bernadotte.—Ecoute-le.—Il dit que les coureurs de l'archiduc Charles ont été vus à la descente du Tyrol par l'arrière-garde du maréchal Soult.—Les troupes de Mack reprennent l'offensive contre le plateau. Nous allons y marcher.—Tenez, voilà le corps de Lannes qui défile par colonnes sur la gauche.—Ça y est. Nous sommes f…—Chacun son tour.—On va pourrir dans les prisons de Moravie.—Ou sur les pontons anglais.—Tu peux écrire à ta famille, Jean.—Moi qui voulais devenir vice-roi.—Et moi connétable!—Oh! les Corses, c'est traître.—On l'a bien dit, en Brumaire.—Vous n'avez pas voulu croire.—Les tyrans ramènent Capet et sa clique.—Les patriotes paieront les violons!—Ça va être notre tour d'aller crever de fièvre à Saint-Domingue, comme ceux de l'armée du Rhin.—Ce bandit de Buonaparté en a-t-il fait périr, là-bas, des braves qui aimaient trop la République!—Des cent mille hommes, que je te dis.—Voilà ce que c'est.—Fallait pas le laisser faire.—Bon, le canon qui recommence à gueuler.—Où çà?—Sur le plateau, après le couvent d'Elchingen!—Les Autrichiens qui attaquent!—Parbleu ils nous savent bloqués!—Regarde-moi cet aristo dans la calèche! Il ferait mieux d'étudier ses cartes et d'assurer le service des reconnaissances!»
Dans une large voiture de campagne, les généraux de la division prirent les devants au trot d'un attelage qu'un postillon conduisait. Ils feignirent de ne rien entendre, de paraître attentifs à ce que l'un regardait dans sa lunette, dont il allongea les cylindres. Leurs chevaux d'armes, derrière la voiture, trottaient aux mains de chasseurs d'élite haut panachés d'écarlate. Il y eut des ricanements de colère, aux bouches des bas officiers, un long murmure des soldats ensevelis dans leurs grands manteaux. C'était un singulier véhicule contenant deux banquettes de vis-à-vis, reliées au milieu par une autre tout étroite, sur laquelle s'étalaient cartes et plans. Un adjoint d'état-major occupait la quatrième place avec de gros portefeuilles en piles sur les genoux. Deux fourgons clos suivirent. On entendit à l'intérieur un bruit de vaisselle dansante. Aussi les quolibets partirent de tous les rangs.
—Ne cassez pas les bouteilles, les marmitons, ça gâterait la volaille.
—Bois un coup à la victoire des Autrichiens!
—Silence dans les rangs! cria Bernard indigné…
—Colonne, en avant!
Les chevaux mâchèrent le mors, et la division s'ébranla… On gravissait la pente d'Elchingen. Les premières maisons parurent trouées par les bombes, et ne tenant plus qu'à l'aide de leurs croix de poutres. Les prisonniers avaient seulement rejeté les morts sur les côtés des rues tortueuses. L'eau des ruisseaux refluait contre leurs faces vertes, noyant leurs chemises jaunes et leurs poings, serrés par la douleur des agonies. Bien peu avaient encore leurs uniformes; plus un n'avait de chaussures. Les détrousseurs de cadavres étaient passés. Des culottes et des basques d'habit, toutes les poches sortaient à l'envers. Nulle âme vivante ne se montra. Des chattes miaulaient sur les toits, lamentablement; quelques chiens flairaient le sang sur les corps nus de petits rustres gras, de citadins aux visages fatigués, de colosses formidables tombés d'une masse, d'enfants chétifs que la mort avait rendus sévères, et dont elle avait mouillé les mèches sur les tempes creuses.
«Tiens, mon vieux, voilà comme sera ta viande tantôt!» se disaient les dragons. Ou bien ils plaisantaient les choses mobilières en évidence dans les maisons démantelées; la robe de femme jetée sur une chaise, le plat oublié, la bouteille vide au coin d'une table, l'horloge de bois continuant son tic tac à l'angle du mur lézardé, les dépouilles des moutons abattus dans une cour et qui emplissaient une charrette avec les os et les intestins laissés par l'appétit repu des maraudeurs. Plus haut, les Guides de l'empereur se tenaient à la tête de leurs chevaux bridés. Ils prétendirent que Murat et lui avaient une entrevue dans le couvent d'Elchingen; et l'on sortit du village pour occuper un plateau boisé. Sur les ondulations de gauche, les masses d'infanterie attendaient derrière les faisceaux, autour des voitures de cantines, tandis que, par les chemins, se succédaient des caissons régimentaires et des attelages d'artillerie allant au bruit du canon. Lugubre, il tonnait par coups distincts.
On resta là beaucoup de temps. On trottait d'heure en heure pendant une demi-lieue. La réserve de cavalerie s'assemblait. Le soleil finit par percer les nuages. Il éclaira les casques d'un peuple de dragons en ligne. À un moment, on aperçut, entre des bois, les trois tours de la cathédrale d'Ulm dans un fond où crépita tout le jour de la fusillade, où se précipitèrent, à midi, les détonations des pièces. «Voilà, voilà! Napoléon jette Lannes et Ney sur les pentes qui approchent la citadelle, déclama Pitouët, ravi. C'est un fameux homme tout de même! Si l'ennemi nous entoure d'une bague de fer, comme vous dites, il va d'abord briser le chaton.»
En effet, les infanteries peu à peu s'écoulèrent par les ondulations de gauche vers les fonds et la ville. Des convois les remplacèrent: les voitures grises de la compagnie Breidt, les équipages d'état-major, les charrettes des petits trafiquants qui portaient chacune un baril d'eau-de-vie, et des femmes en haillons enveloppées de châles, accroupies sur le siège, derrière les croupes des mules.
«L'idéal d'un peuple! L'eau-de-vie et les filles, le rêve et l'amour,» dit l'élégiaque.
On avança davantage l'après-midi quand le canon se fut mis à gronder par devant. Et le bruit courut qu'on marchait au secours de la division Dupont engagée avec les troupes de l'archiduc Ferdinand ou du général Werneck. Cela rendit toutes les inquiétudes. Le colonel reçut l'ordre de prendre une allure rapide, et l'on dépassa les unités de cavalerie, qui attendaient les ordres à la tête des chevaux. Les officiers, assis sur leurs manteaux, interrompaient leurs causeries pour avoir des nouvelles qu'on ne pût leur donner. Le major prit la tête avec son escadron. Le colonel trottait ensuite devant la compagnie d'élite et les sapeurs. La troupe de l'élégiaque fermait la marche. Mais lui demeura près du major pour démontrer à Edme comment les impénétrables forêts de Germanie s'étaient, depuis les allégations de Tacite, éclaircies. Edme gardait le silence, soucieux de la bataille qui les entourait sans qu'ils vissent rien. Aux monts dominant Ulm, l'artillerie aboyait, furieuse, derrière la gauche. En face, plus loin que les bois où l'on trottait, des détonations se rapprochèrent, et ils finirent par tomber sur un poste de voltigeurs loqueteux, encroûtés de boue, qui appartenaient aux régiments légers de la division Dupont. Ces hommes annoncèrent qu'on tiraillait depuis la veille contre le corps isolé du général Werneck. L'ennemi semblait alors vouloir se retirer par Nordlingen. Ils étaient là pour observer la route. Les pauvres gens se battaient depuis six jours contre des forces cinq fois supérieures. Ils n'en pouvaient plus. Quatre dormaient dans l'herbe et ne se réveillèrent pas. Les dragons offrirent de l'eau-de-vie pour tremper le biscuit qui cassait les dents des autres. Il y en avait quelques-uns de blessés. Des mouchoirs à carreaux bandaient leurs mâchoires sanglantes et des mains crevées.
Ils profitaient cependant de la halte pour nettoyer leurs fusils et redresser leurs baïonnettes.
Plus loin, on reconnut les pelisses blanches au dos des vedettes du 1er hussards. Ils allaient doucement, selon le pas de leurs petits chevaux poilus, le long des arbres. Leur capitaine, jeune homme qui buvait dans une timbale de vermeil prise à l'opulente cantine de son porte-manteau, expliqua tout de suite la bataille, au moyen d'une éloquence inépuisable. De son ongle admirable, et sur la carte de Pitouët, il marqua les positions de l'ennemi, le trajet accompli depuis cinq jours aux environs d'Ulm pour empêcher vingt-cinq mille Autrichiens de forcer l'investissement. Il indiqua la route, et la direction. Ses chefs tâchaient de déborder légèrement la droite ennemie.
L'approche du péril rendit à Bernard cette fièvre guerrière dont il aimait souffrir. Rien ne lui sembla plus mériter son attention. Courir à la tête de ses hommes et parvenir juste au point cherché par les hussards; dominer alors la marche de l'archiduc Ferdinand, cela devint la seule chose qui méritât de vivre. Il craignit que le soir ne s'assombrît avant qu'il le pût et lança la compagnie Cahujac à travers bois. Gresloup resta près de lui avec vingt chevaux. Ulbach et ses Alsaciens filèrent droit sur un village afin d'interroger les habitants. Les habits verts eurent vite diminué dans l'encaissement du chemin creux.
«Oh! disait-il à Edme, comme c'est attachant de confier ainsi son désir à l'obéissance de vingt soldats qui le réalisent. Songez à ce qui se passe aujourd'hui, à la grandeur de ce jeu. Enfermés, ce matin, dans un cercle de mort, nous le brisons ce soir par une manœuvre étendue sur dix lieues. Comment ne pas se croire un seul corps, dont le bras gauche, Ney, Lannes, abat, tandis que la poitrine, la division Dupont, refoule, et que nous, l'élan le plus lointain de l'armée, nous courbons la main droite pour fendre le cercle en deux parties: l'Autrichienne de Werneck et de l'archiduc, la Russe encore maintenue par Bernadotte à Munich. Comprenez-vous, Edme, la grandeur de cet effort, et comme il est magnifique de le réussir.—Oui, major,» répondit Edme; mais il mordait ses lèvres afin de ne pas gémir, tant étaient endoloris ses reins que secouait l'arçon depuis douze heures.
Au village, Ulbach avait pris seize blessés autrichiens dans une charrette; de loin, les dragons avaient tué les chevaux. Ces pauvres diables avouèrent que l'archiduc les précédait à peine de trois heures. Ils s'étaient attardés peu de temps pour recommander aux paysans leurs moribonds. Autour d'eux et des Français, les rustres du village voulaient vendre de la bière et des saucisses, du pain. Ils tendaient la main, désireux qu'on y plaçât l'argent d'abord. Un vieux dételait les chevaux morts afin d'obtenir le bénéfice de l'équarrissage.
Les Autrichiens l'injurièrent; mais les paysans prirent parti pour le vieux et dirent que l'empereur Napoléon lui donnerait droit, qu'au surplus les Impériaux avaient dérobé animaux et charrettes à des gens de Bavière, qu'ils étaient des voleurs, que les Français les pendraient tous. Un enfant jeta du crottin à la figure d'un prisonnier. Ses camarades éclatèrent de rire et l'imitèrent. En une seconde, les blessés furent couverts d'épluchures, contusionnés par les tessons. Les moribonds hurlèrent. Rasée de tous ses doigts, une main rouge protestait. Un gamin grimpa dans la voiture, puis frappa du bâton ceux qui ne pouvaient se mouvoir. Ce fut Edme qui mena son cheval dans la cohue; il distribua des coups de trompette sur les têtes des brutes qui criaient à tue-tête: Hurrah für kaiser Napoleon! Le lieutenant Ulbach dut faire protéger la charrette; il ne livra les chevaux tués qu'à la condition de nourrir et d'abreuver les Autrichiens. On dut aussi employer la force pour obtenir des logis. Très tard Cahujac revint avec des indications excellentes, que Pitouët nota le long de ses cartes étendues sur une vaste table, éclairées par d'atroces chandelles puantes. Leurs flammes, à trembler sans cesse, fouettaient d'ombres tragiques la figure du colonel chevauchant une chaise de bois, et qui ronflait bruyamment, endormi par les discussions de Bernard, de Gresloup et de Pitouët, relatives au chemin des escadrons. L'élégiaque écrivait des lettres. Dehors c'était un immense piétinement de chevaux, les appels des patrouilles, les rires des soldats, croyant à leur victoire, après l'appréhension de la défaite.
La journée du lendemain fut une promenade joyeuse.
Autour des noirs sapins, le soleil d'octobre illumina les bois d'or et de cuivre. Les chevaux foulaient, alertes, une terre battue par les pluies récentes, ensuite séchée, une terre bonne au sabot. Sous le chaume des villages, les balcons de bois contenaient des femmes. Les méfaits des Impériaux indignaient de vieilles paysannes se désolant sur la place de leurs meules brûlées. Elles souhaitèrent le triomphe de La France, qui châtierait les incendiaires. Sous les pieds des bêtes, les lièvres sautèrent du sillon, fuirent entre les colonnes, qui les saluèrent de cris et de jurons. Des compagnies de perdreaux jaillirent aussi de la terre, s'éployèrent à tire-d'aile, se posèrent loin pour repartir à la nouvelle approche des pelotons. On s'animait à cette chasse vaine. Edme réserva des pierres dans ses fontes; il les lançait contre les lièvres éperdus, puis courait sus aux chevreuils détalant à travers le buisson. Ses joues s'empourprèrent. Mais les bêtes disparurent vite. L'immense chevauchée française retentissait partout, en bruits de forces trottantes, en tumulte de conversations farceuses, en chansons. Les soldats reprenaient l'hymne national qui avait conduit au combat les armées du Directoire. Maintenant cela devenait la voix de leur énergie triomphante:
Veillons au salut de l'Empire,
Veillons au maintien de nos droits.
Si le despotisme conspire,
Conspirons la perte des rois!
Liberté, que tout mortel te rende hommage!
Tremblez, tyrans, vous allez expier vos forfaits!
Plutôt la mort que l'esclavage,
C'est la devise des Français!
Ceux de la compagnie d'élite eurent bientôt pendu à leur selle des choux magnifiques cueillis dans un champ. Les Gascons de Cahujac enlevaient des grappes aux ceps. La grande joie, ce fut un troupeau de porcs abandonnés dans un chemin creux par les fuyards et qu'on poussait à coups de pointe devant les rangs de la compagnie Corbehem.
Roses et fangeuses, sanglantes, les brutes désespérées grognaient avec des voix d'enfants ronfleurs. Elles titubaient aux ornières, se bousculaient entre les talus du chemin, formaient une seule masse culbutante, que les pelotons laissaient en arrière, bien à regret. Car les maréchaux des logis pressaient la hâte. Mais tout à coup un commandement d'arrêt fit que la compagnie d'élite se trouva proche du troupeau.
Plusieurs soldats glissèrent de selle. Ils saisirent aux oreilles les animaux hurleurs, les retournèrent sur le dos et leur enfoncèrent le sabre dans la gorge, pendant qu'un camarade agitait de bas en haut la patte de l'épaule, afin que tout le sang se répandît. Deux ou trois, à genoux sur la palpitation de chaque victime, les égorgèrent proprement, sans pitié pour des agonies sifflantes. Ils les saignèrent, les fendirent, les dépecèrent et garnirent leur arçon d'une nouvelle conquête, tandis que, devant eux, défilait un escadron d'artillerie à cheval qui emmenait ses batteries vers la droite.
Plus tard on trouva des chariots abandonnés par l'ennemi et contenant des cuves de vin gris. Tous les bidons se remplirent.
On allait toujours. Pleins de rustres épeurés, les hameaux furent comme des pierres que l'inondation atteint, couvre et dépasse. Les paysans comptaient les têtes de cochon pendues aux selles, les choux et porreaux liés dans les courroies du portemanteau, les chèvres que la corde attachait au troussequin et qui suivaient en bêlant le trot de cavalerie, les volailles gloussant au fond des bissacs. Enfumés par leurs longues pipes à fourneau de porcelaine, ils regardaient cette prise de leur sol, les mains au pont des culottes, sans rien dire.
Les dragons refoulèrent devant eux toutes les bêtes de la terre. Les essaims d'abeilles rousses fuyaient aux ruches, les colombes aux pigeonniers, les perdrix aux emblavures lointaines, les lapins aux bruyères des bois. Des milans, au ciel, faisaient de grands cercles avant de se précipiter sur les lièvres momentanément blottis.
—Voyez, major! dit Edme, nous rabattons le gibier pour l'épervier qui plane. Tenez le voilà qui s'élève avec sa proie morte!
Tous les yeux humains regardèrent.
L'on alla. La soif râpait la langue. Les crinières dansaient sur les encolures des chevaux, au bout des casques. Le soleil redescendait à l'occident, lorsque Augustin et son joli cheval rejoignirent les dragons. Il reliait à leur division la brigade de cavalerie Treillard du corps Oudinot. Les grenadiers allaient paraître.
—Ah ça! mon frère, vos hommes tiennent étal de fruiterie et de charcuterie sur leurs selles. Nous ne ramassons que des blessés et des prolonges vides, nous autres.
Bernard s'informa des opérations. Ney, Lannes tenaient les hauteurs qui dominent la citadelle d'Ulm. Jaloux de leur victoire, Murat jetait les colonnes aux trousses de l'archiduc. L'amie d'Augustin ne pouvait pas suivre le mouvement. Navré, il craignit qu'elle n'eût été surprise au moment où les Impériaux avaient coupé la ligne de communication. L'espoir de son mariage ne le quittait point. On avait échangé les bagues. Il montra le brillant énorme qui chargeait le mince anneau d'or. Ayant admiré, l'élégiaque cita des phrases de Gœthe sur l'amour.
Plusieurs dragons réussirent à cerner un lièvre qu'Edme poursuivait.
L'animal fut se tapir entre les sabots de son cheval. Il le cueillit.
Tenue par les pattes de derrière, la bestiole se débattait. Il l'assomma
contre sa botte en lui heurtant le crâne.
On passa les odeurs fraîches d'une forêt. Les chevaux trébuchèrent dans les sentes montueuses. Comme on en sortait, on vit le sol nu du plateau couvert de lièvres et de lapins qui fuyaient de toutes parts. Une harde de chevreuils bondit, aux premiers dragons aperçus. Bientôt ce fut un grand cerf qui galopa les oreilles en arrière, et la tête lourde de ses bois. Edme piqua des deux, avec les Gascons de Cahujac. Les chevreuils sautèrent une souche; le cerf rejeta sa ramure sur le dos et fila. Les éclaireurs poursuivirent, franchirent l'arbre, culminèrent à une crête, dévalèrent un talus, tombèrent dans un chemin creux où mugissait un bœuf résistant à la corde que tiraient plusieurs Tyroliens, le fusil en bandoulière. Des chevreuils et du cerf, les croupes s'éclipsèrent entre les sapins. Or les dragons entouraient les tyroliens surpris, qui mirent les mains devant les naseaux des chevaux afin de ne pas être renversés. Ahuris les uns et les autres, ils s'empressèrent de dégainer, de saisir les fusils. Stupide, le bœuf bavait au milieu du chemin. Edme finit par tirer son sabre. Cependant il n'osa, crainte de représailles, frapper l'ennemi qui restait là, sans user de sa baïonnette, les yeux inquiets, et le nez blanc. Brusque, le cheval du trompette fit un écart, en même temps que l'un des Gascons lâchait les brides, bousculé en selle, et que vingt coups de feu tonnaient, sur l'autre crête du chemin, successifs. Edme s'affola. Il serrait la bride… Il cria: «Bernard!… Bernard!» Son cheval dansait, encensait, ruait… Une autre salve éclata; et le Tyrolien au nez blanc lança la baïonnette vers Edme, qui eut seulement de la promptitude pour creuser la hanche, aussitôt percée d'une froide déchirure. Le Tyrolien visait l'un des Gascons. Ses camarades s'adossèrent à la crête pour tirer aussi. Au bout du chemin, toute une bande d'hommes verts surgit, cria, descendit, l'arme au poing. Le jeune homme ferma les yeux.
Les coups de feu éclataient dans sa tête, et il avait très froid à la hanche que déchira cruellement chaque soubresaut du cheval. Pourquoi le laissait-on sans secours? «Bernard!» Il rouvrit les yeux à demi, se reconnut au milieu des Gascons, dont l'un disait: «Hé! descends donc que, mon bon; descends! Ton cheval en a, té!» Edme enjamba la selle et sauta. Du rouge gouttait précipitamment du ventre de la bête. Rageuse, elle se dressa sur les jambes de derrière. Edme lâcha la bride, car son gilet aussi s'ensanglantait. «Mon Dieu!… Mon Dieu!» Il craignit de voir sa blessure. Si elle lui paraissait mortelle?… La peur lui gela la face. L'air alors se troubla. Les dragons vibraient à ses yeux comme la lame du diapason qu'on éprouve. Subitement le paysage, le chemin, la forêt, s'enfuirent vers l'angle étroit du tableau qui rougit, s'assombrit, noircit… Malgré la neige d'or répandue partout, le blessé sentit encore le choc de la terre, quand il tomba.
Cahujac, le trouvant ainsi, le crut mort. Il le fit porter sur le revers du talus, parce qu'on attendait une batterie à cheval qui monta la côte au galop dans le claquement des fouets et le tintamarre des ferrailles. Les roues jetèrent la fange sur la figure du trompette, qui ne remua point. Les Tyroliens rentraient sous bois. Il eût fallu de l'infanterie pour les y forcer. Cependant l'escadron de l'élégiaque mit pied à terre, descendit dans le chemin creux, remonta l'autre crête pour soutenir la batterie de deux pièces que disposaient les artilleurs actifs, embarrassés un peu par leurs sabretaches, leurs pelisses et leurs bonnets de poil.
L'élégiaque, ayant distribué les pelotons de sa 1re compagnie sous le couvert, revint au trompette et le contempla du haut de son cheval. «Pauvre enfant, murmura-t-il, un père infortuné va pleurer ta jeunesse sitôt fauchée par un implacable destin… Mais, que vois-je? Ton sein palpite. Tu respires! Tes yeux s'ouvrent, étonnés de renaître à la lumière. Ah! cher ami, que de joie pour mon cœur!» Il glissa vite de selle, bien que le premier coup de canon éclatât, semant la mitraille dans les branches qui de toutes parts tombèrent. Edme reprit ses sens. «Pose ta tête, enfant, sur le sein d'un ami; tu souffres? C'est là ta blessure. Le fer a seulement transpercé la chair extérieure… Tu vivras, cher Edme, pour consoler un père!» Il le releva, prit dans sa fonte un mouchoir qu'il imbiba, et en frotta la plaie. Le jeune homme regardait avec inquiétude, tout étourdi, ayant de la peine à se tenir sur les bottes. Il ôta son casque et sourit. «C'est peu de chose…» Appuyé sur un sabre, il marcha jusque le cheval, qui se calmait aux mains d'un Gascon. On le hissa vite en selle, car un second coup de mitraille secoua l'air; la pièce recula contre le pointeur; une décharge générale de l'escadron à pied tonna presque aussitôt. L'on vint dire que les Tyroliens disparaissaient sous le couvert. Cahujac rallia ses hommes et gravit le chemin creux déserté, en même temps que la 1re compagnie de l'élégiaque fouillait le bois. En selle, Edme se déclara brave. La blessure cuisait à peine. Il prétendit rejoindre le major Héricourt au sommet du terrain. Remonté dans la bruyère, anxieux de rencontrer un chirurgien, il n'y trouva que le vétérinaire, espèce d'herboriste minutieux que la réquisition avait enrôlé un beau jour, et qui, depuis les guerres de la République, accompagnait la cavalerie, enchanté de cette existence mobile. Celui-ci eut vite pansé le cheval et rassuré le trompette sur la blessure, séton anodin qu'il oblitéra. Grâce à lui, Edme put regagner la tête du régiment à la lisière des futaies. On ne tira plus. Les escadrons dépassèrent les bois, partout. Les batteries à cheval cahotaient sur les ornières des chemins. Les hommes étaient silencieux, l'arme prête, et les officiers tâchaient de voir au loin, dans la vallée, l'ennemi vers qui continuaient de fuir les lièvres à queue blanche, les compagnies de perdreaux.
Le trompette rejoignit son beau-frère à la cime de la pente que couvraient les régiments accourus. Bernard soupçonna le jeune homme de quelque supercherie; l'autre dut faire voir sa blessure, celle de la bête. Mais l'infanterie d'Oudinot, qu'on attendait, laissa paraître alors ses grenadiers d'avant-garde, et le major, ressaisi par les devoirs de sa charge, ne s'occupa plus que de l'action.
Il dominait une petite plaine d'éteules. Les bois roux recommençaient plus loin, après une ondulation que l'arrière-garde ennemie occupait. On discerna les hussards courant derrière les colonnes de l'infanterie, qui s'arrêtait autour d'un village sis à la partie médiane de la position, et qui, rapide, crénelait à coups de pioche les murailles des vergers. Près la ruine d'un antique château, s'installait une batterie de huit pièces. La cavalerie ne pouvait guère l'aborder. Peu à peu, devant le front des dragons, les grenadiers se répandirent en tirailleurs, annoncés par la fuite d'une famille de daims qui traversa la moitié de l'éteule et s'arrêta lorsque le mâle eut découvert les Autrichiens. Alors il rejeta ses bois sur les épaules et bondit légèrement vers la droite, par où les batteries à cheval cherchaient à descendre, chassant le cerf et les chevreuils qui s'étaient réfugiés aux derniers buissons du chemin creux. Le cerf et le daim arrêtés se regardèrent, les oreilles tendues, puis, ensemble, avec tous les faons, tachetés de neige, ils filèrent, éperdûment, du côté opposé. Sous leurs sabots, plusieurs vols de perdrix prirent un essor lumineux. Des lièvres sautèrent du gîte et coururent le long des ornières. Les échines fauves des renards s'aplatissaient. En face, une famille de sangliers déboucha, poursuivie par des artilleurs impériaux, et fit lever d'autres lièvres, voler des perdrix en lignes, des râles isolés, lourds, qui versèrent dans des touffes d'orties.
Traquées depuis la veille dans leurs bois, chassées par les fusillades de leurs retraites et de leurs bauges, les bêtes se trouvaient prises au milieu d'hommes menaçants. De partout elles s'attroupèrent. Cent chouettes effarées par le jour battaient des ailes contre les sapins. Une armée de perdrix alertes piétait devant les premières sections de grenadiers survenus, l'arme au bras, et les guêtres boueuses. Les éteules se couvrirent d'animaux divers glissant entre les fétus, les herbes folles. Des lièvres se blottirent à l'abri des mottes. Des sangliers galopèrent en grognant, à l'inverse des daims, des chevreuils et du cerf qui tournaient devant les lignes opposées des soldats. Cependant les grenadiers se multiplièrent à l'issue des routes, des sentes, des chemins, à la cime des crêtes, à la lisière des futaies. Grandis par leurs bonnets à poils, ils se dressèrent, se réunirent, relevèrent leurs sacs alourdis de vivres, formèrent une ligne d'hommes bleus à buffleteries blanches, à guêtres encroûtées de terre. Une deuxième ligne se développa devant les chevaux arrêtés des dragons. Des officiers inspectèrent les fusils que les baïonnettes complétèrent. Il y eut un silence des hommes. Seuls, les chevaux mâchèrent leurs mors. Oudinot parut, et son ventre en boule, cahoté dans la culotte blanche par l'allure de son coursier. Des tambours battirent. Des clairons sonnèrent. À droite, les batteries à cheval dégringolèrent avec le troupeau d'alezans, qui secouaient leurs artilleurs. Un ordre se répéta, les officiers dégainèrent; la quadruple ligne bleue s'ébranla d'une masse qui inclina ses bonnets à poil et ses tresses blanches vers les fumées tonnantes des canons autrichiens.
«Vive l'Empereur!» se répondirent les lignes. D'un essor formidable, les perdrix épouvantées se levèrent et tournoyèrent, les cerfs bondirent, les chevreuils, les daims, les renards s'échappaient, les lièvres déboulèrent… La panique des bêtes se rua dans la fumée que les bataillons autrichiens soufflaient avec des éclairs rouges. Cent grenadiers ployèrent un genou, tirèrent. Des perdrix furent précipitées, ailes décloses. D'autres chavirèrent, reprirent l'équilibre, et filèrent droit contre les vibrations de l'air que brisait la canonnade.
Un nuage blanc couvrit les bataillons qui pétillèrent d'une fusillade rapide, et dans cette nue, plus dense à chaque minute, parurent maintes fois les andouillers des cerfs.
Clairons et tambours activaient la charge. Les lignes bleues se ruèrent, hérissées de fer. D'un bout de la plaine à l'autre s'éploya la même acclamation, et les baïonnettes furent brandies. Cependant, sous une décharge des canons autrichiens, les quatre lignes se disloquaient. À l'ordre de Cavanon accouru, le colonel commanda le galop du régiment pour combler la brèche humaine. Edme emboucha la trompette, sonna, furieux de sa blessure, excité par le désir de chasse.
De prestes fanfares répondirent. Les ordres criés se répétèrent, et le régiment s'élança derrière le cheval noir de Cavanon, qui agitait un cimeterre bleu.
Bernard, les genoux serrés aux flancs de son turc hennissant, conduisit. Cahujac et Corbehem réitéraient les ordres. Le trompette dégaina; toutes les lames sautèrent au bout des poings. Six cents chevaux galopaient en trois lignes doubles contre la fumée tumultueuse où bondissaient les ombres des chevreuils. Le major vit, un instant, Caroline et Virginie devant la table de Sainte-Catherine, le petit Dieudonné se barbouillant de panade, les yeux de sa Denise, les cils d'Édouard, la mélancolique beauté d'Aurélie qui le regarda dans une chambre de Strasbourg, où elle s'arrêtait de lire pour voir au mur un spectacle imaginaire dont elle s'attristait évidemment. Toutes trois l'apercevaient-elles, héroïque, les épaulettes battantes et la crinière au vent, qui fonçait contre la mort, aux côtés du colonel apoplectique, d'Edme criant à tue-tête une chose que personne n'entendit? Devant, gisaient des cadavres bleus à buffleteries blanches, un blessé levant les bras comme pour repousser la charge de ses pauvres mains terreuses, que franchit le cheval pie du colonel aux joues écarlates. La silhouette de Cavanon et sa pelisse rouge, et son plumet géant, et son cimeterre bleu apparus, disparus tour à tour dans les fumées tonnantes! Et le turc sauta de coin. Hures féroces, hirsutes, vingt sangliers, hérissant leur crin, se mêlèrent aux chevaux. Devant eux fuyait le cerf, et son col recourbé sur l'échine, sa croupe abrupte… Des plumes claquèrent les yeux de Bernard. Un oiseau tombait. Les dragons traversèrent toute une compagnie lasse, et cognant les casques de leurs ailes. Pêle-mêle avec les sangliers, derrière le cerf; des perdrix aux joues, aux épaules, ils entrèrent dans une rue de village et ne purent atteindre les blonds garçons dodus qui lâchaient au hasard leurs coups de feu, à l'abri des charrettes, du haut des balcons, à l'encoignure des porches. Le passage des balles cingla. Les casques tintèrent au choc. Inconscient, Héricourt aspirait l'air, ouvrait les yeux. Son turc tapait la terre d'un galop ferré. À ses trousses, l'escadron s'engouffra. Cahujac râlait de rage. Corbehem commandait. Les maisons coururent aux côtés des yeux. Elles crachaient du feu, des balles, des cris, derrière les matelas mis aux fenêtres. Tout à coup, après un angle de mur, on retrouva la libre campagne pleine de chariots qui se hâtaient, de berlines attelées à des mules, de fourgons embarrassés entre eux. À travers des luzernes, le colonel guida le régiment. Les trois escadrons accomplirent une grande courbe aux cris des lieutenants, le sabre en l'air. Le galop fut retenu. Les mors scièrent les bouches, et l'on se mit au trot vers le convoi encombré d'un troupeau de bœufs. Ils meuglèrent au cerf pourchassé qu'abattit le Tyrolien vert assis au cul de la charrette. Bien qu'on tirât entre les roues des caissons et à travers les capotes des berlines, les dragons sabraient les perdrix tourbillonnantes. Or les sangliers enfoncèrent le troupeau de bœufs, le chargèrent, le fendirent, l'éventrèrent, tandis que, de sa lance, un chevau-léger, vert et amarante, écartait les vingt monstres noirs boutant la défense aux jambes des vaches et des veaux. Mais l'élégiaque, ayant fait mettre en joue par son escadron en ligne, les conducteurs jetèrent leurs carabines. Vaches, veaux, bœufs, cochons fangeux, gros soldats crevant de leurs formes pleines les collants blancs de l'empereur d'Autriche, chevau-légers aux grands schapskas, artilleurs bruns, tribus de moutons gris à museaux noirs, dames épeurées au fond des berlines, et qui serrent leurs cassettes contre leurs seins, officiers orateurs se démenant sous leurs vastes bicornes ornés de glands à graines d'épinards, tout cela fut cerné, pris, à la joie bruyante des Gascons, des Marseillais, qui bousculaient le bétail, les rustres blonds, comme les jours de foire à Toulouse, à Beaucaire. Les mines enluminées des allemands leur donnaient matière à facéties. «C'est frais comme un poupon.—Des yeux de lait.—Par ici, mon gros. Jette ton coupe-chou! C'est ça.—Est-il gras, le blondin!—Ça doit être bon à manger, ce lard-là!—Si on en faisait rôtir une cuisse, avec des perdrix autour!—Et des choux pommés!—Quel fricot!—Je vois déjà la graisse qui rissolerait dans le poêlon.—Dis, Mein Herr, tu n'es pas tenté de te manger à l'ail?—Piqué de lardons?—Servi à l'oseille?—Quel veau pour le dimanche de la fête à ma sœur, pitchoun?—Avec des pommes de terre à l'huile.—Des endives.—Nous avons bu tout ce que donne ce pays, le vin gris, et la bière, et le café au lait. Nous avons mangé ses bœufs, ses porcs, ses volailles, ses gibiers, ses légumes et son blé. Il n'y a que ses hommes que nous avons lardés, sans que notre estomac achève de manger la richesse de cette terre!—On s'en léchera les babines, mon bon! C'est dit!—Par quatre, grands veaux! rangez-vous par quatre. Quatre! Vier! Compte mes doigts, imbécile! Un, deux, trois, quatre…!»
Paisibles et résignés, les Autrichiens obéirent, bourrèrent leurs pipes et marchèrent sans armes, au centre du bivouac formé par les trois escadrons. On donnait l'avoine aux chevaux décoiffés de leurs têtières. Des cuisiniers alertes embrochaient les perdrix et les lièvres sur les baguettes de carabine. D'autres plumaient, dépouillaient de leurs fourrures les lapins sanglants. Au haut de lances prises aux chevau-légers, on piqua les hures de sangliers et les andouillers des cerfs. Une odeur de rôtisserie plana sur les groupes de dragons en veste de coutil, qui sortaient de leurs bottes sanglantes, qui bandaient de linges leurs écorchures, qui vantaient leur gloire devant la flamme d'or échappée aux fagots et aux bois des chariots détruits.