PAUL BOURGET

NOUVEAUX
PASTELS

(DIX PORTRAITS D'HOMMES)

PARIS

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23–31, PASSAGE CHOISEUL, 23–31

M DCCC XCI

ŒUVRES
DE
Paul Bourget

Édition elzévirienne
Poésies (1872–1876). Au bord de la mer.—LaVie inquiète.—Petits Poèmes. 1 vol.6f.
Poésies (1876–1882). Edel.—Les Aveux. 1 vol.6»
L'Irréparable. L'Irréparable.—Deuxième Amour.—Profilsperdus. 1 vol.6»
Cruelle Énigme. 1 vol.6»
Édition in-18
CRITIQUE
Essais de Psychologie contemporaine. (Baudelaire.—M.Renan.—Flaubert.—M. Taine.—Stendhal.)1 vol.350
Nouveaux Essais de Psychologie contemporaine.(M. Dumas fils.—M. Leconte de Lisle.—MM. deGoncourt.—Tourguéniev.—Amiel.) 1 vol.350
Études et Portraits. (I. Portraits d'écrivains.—II. Notesd'esthétique.—III. Études Anglaises.—IV. Fantaisies.)2 vol.7»
ROMAN
L'Irréparable. L'Irréparable.—Deuxième Amour.—Profilsperdus. 1 vol.350
Pastels. (Dix portraits de femmes). 1 vol.350
Nouveaux Pastels. (Dix portraits d'hommes)350
Cruelle Énigme. 1 vol.350
Un Crime d'Amour. 1 vol.350
André Cornélis. 1 vol.350
Mensonges. 1 vol.350
Le Disciple. 1 vol.350
Un Cœur de femme. 1 vol.350
EN PRÉPARATION
Une Idylle tragique, roman. 1 vol.350

Tous droits réservés.

I
Un Saint

A MADAME GEORGE S. R. T.

Je me trouvais, au mois d'octobre 188., voyager en Italie, sans autre but que de tromper quelques semaines en revoyant à mon aise plusieurs des chefs-d'œuvre que je préfère. Ce plaisir de la seconde impression a toujours été, chez moi, plus vif que celui de la première, sans doute parce que j'ai toujours senti la beauté des arts en littérateur, autant dire en homme qui demande d'abord à un tableau ou à une statue d'être un prétexte à pensée. C'est là une raison peu esthétique, et dont tout peintre, véritablement peintre, sourirait. Elle seule cependant m'avait amené, dans le mois d'octobre dont je parle, à passer plusieurs jours à Pise. J'y voulais revivre à loisir avec le rêve de Benozzo Gozzoli et d'Orcagna.—Entre parenthèses, et pour ne point paraître trop ignorant aux connaisseurs en histoire de la peinture, j'appelle de ce nom d'Orcagna l'auteur du Triomphe de la Mort au Campo Santo de cette vieille Pise, en sachant très bien que la critique moderne discute à ce maître la paternité de ce travail. Mais pour moi et pour tous ceux qui gardent dans leur mémoire les admirables vers du Pianto sur cette fresque tragique, Orcagna en est, il en restera le seul auteur.—Et puis Benozzo n'a pas perdu, devant cette douteuse et fatale critique de catalogues, son titre à la décoration du mur de l'Ouest dans ce cimetière. Mon Dieu! que j'aurai éprouvé, dans ce petit coin du monde, des sensations intenses, à me souvenir que Byron et Shelley ont habité la vieille cité toscane; que mon cher maître, M. Taine, a décrit la place avoisinante dans sa page la plus éloquente; que ce grand lyrique du Pianto est venu ici; enfin que Benozzo Gozzoli, le laborieux ouvrier de poésie peinte, repose enseveli au pied de ce mur où s'effacent doucement ses fresques. J'ai vu, dans cet enclos du Campo Santo pisan, et sur cette terre rapportée de Palestine en des siècles pieux, le printemps nouveau faire s'épanouir des narcisses si pâles au pied des noirs cyprès; j'ai vu des hivers y semer des flocons si légers d'une neige aussitôt dissoute; j'ai vu le ciel torride d'un été italien peser sur cet enclos sans ombre d'un poids si dur!… Et je n'en suis pas blasé puisque j'y revenais cette automne-là sans m'attendre au drame moral auquel cette visite devait m'associer sinon comme acteur, du moins comme spectateur très ému, et presque malgré moi.


Le premier épisode de ce drame fut, comme celui de beaucoup d'autres, un incident assez vulgaire et que je rapporte pourtant avec plaisir, quoiqu'il ne tienne au reste de l'histoire que par un lien très frêle. Mais il évoque pour moi deux figures plaisantes de vieilles filles anglaises. Au cours de mes visites au Campo Santo, j'avais remarqué ce couple qui, par son étrange laideur et par la singularité utilitaire du costume, semblait une illustration vivante et caricaturale du vers si touchant d'un poète à une morte:

Tu n'as plus de sexe ni d'âge…

La plus rousse des deux,—à la rigueur l'autre pouvait passer pour une blonde un peu ardente,—s'acharnait à laver une aquarelle d'après la femme du Triomphe de la Mort: celle qui, dans la cavalcade de gauche, se tient de face avec ses yeux candides et sa bouche fine, des yeux et une bouche qui n'ont jamais pu mentir et que l'on n'oublie pas lorsqu'on les a aimés. La pauvre Anglaise ne possédait pas le moindre talent, mais le choix de ce modèle et la conscience de son labeur m'avaient intéressé. Puis, comme ces demoiselles habitaient le même hôtel que moi, j'avais assez indiscrètement cédé à ma curiosité en cherchant leurs noms sur la pancarte destinée aux étrangers. J'y avais vu que l'une des deux s'appelait miss Mary Dobson et l'autre miss Clara Roberts. C'étaient deux filles d'environ cinquante ans, en train d'exécuter cette tournée «abroad,» comme elles disent, que des milliers de leurs courageuses collègues en célibat forcé ou volontaire entreprennent chaque année hors de la Grande Ile. Elles se mettent à deux, à trois, quelquefois à quatre, et les voilà parties seules pour des quinze et des vingt mois, s'installant dans des pensions clandestines dont toute une franc-maçonnerie de voyageuses comme elles se transmet l'adresse, apprenant des langues nouvelles malgré leurs mèches grises, s'appliquant à comprendre les arts avec une héroïque persévérance, traversant les pires milieux avec leur pureté d'anges, et partout elles retrouvent une église anglaise, un cimetière anglais, une pharmacie anglaise, sans compter qu'elles n'ont pas cessé un jour, fût-ce au fond des Calabres ou sur le Nil, de se préparer leur thé à l'anglaise et aux heures où elles étaient habituées de le déguster dans leur salon du Devonshire ou du Kent. J'ai une telle admiration pour l'énergie morale qui se cache derrière les ridicules extérieurs de ces créatures, qu'au cours de mes trop nombreux vagabondages j'ai toujours lié conversation avec elles, ayant d'ailleurs éprouvé que le goût du fait précis qui domine leur race les rend souvent précieuses à consulter. Elles ont toujours vérifié toutes les assertions du guide, et quiconque a erré, un Bædeker à la main, dans une province perdue d'Italie, avouera que ces vérifications-là sont trop utiles. Aussi, le troisième soir de mon séjour à Pise, le départ de quelques convives ayant, à la table d'hôte, rapproché mon couvert de celui des deux vieilles filles, je commençai de leur parler, sûr d'avance qu'elles ne perdraient pas cette occasion de pratiquer leur français.

Vous voyez d'ici le décor et la scène, n'est-ce pas? une pièce d'un ancien palais transformée en salle à manger d'hôtel et plus ou moins meublée à la moderne, un plafond peint de couleurs vives, une longue table avec un petit nombre de couverts, car la saison d'hiver n'est pas commencée. Sur cette table se balancent dans leurs appuis de cuivre des fiaschi, de ces délicieuses bouteilles au col long, à la panse garnie d'osier où l'on enferme le vin dit de Chianti. Si la petite montagne de ce nom fournissait de quoi remplir les flacons étiquetés à son enseigne, elle devrait donner une récolte par semaine!… Mais ce faux Chianti est du vrai vin tout de même, dont la saveur un peu âpre sent bien le raisin, et sa chaleur colore les teints des sept à huit personnes échouées à cette table: un couple allemand qui accomplit de ce côté-ci des Alpes le classique voyage de noce; un négociant milanais, avec une figure à la fois sensuelle et chafouine; deux bourgeois liguriens venus en visite dans les environs et qui se sont arrêtés ici pour embrasser un neveu, officier de cavalerie. Il est à table, avec nous, ce neveu, en costume de capitaine, élégant, jovial, et qui parle haut avec l'accent un peu guttural de la Rivière. Ses discours, coupés de grands rires, m'apprennent l'odyssée de ses parents, à laquelle je m'intéresserais davantage si miss Mary Dobson n'avait commencé un récit qui passionne en moi le quattrocentiste, l'amoureux des fresques et des tableaux sur bois d'avant 1500. C'est la plus rousse des deux Anglaises, celle dont le pinceau d'aquarelliste affadissait si gauchement le rude dessin du maître primitif; et, après une longue dissertation sur le problème de savoir si le fameux Triomphe doit être attribué à Buonamico Buffalmaco ou à Nardo Daddi, voici qu'elle me demande:

—«Vous êtes allé au couvent du Monte-Chiaro?»

—«Celui qui est entre Pise et Lucques, dans la montagne, de l'autre côté de la Verruca?» lui répondis-je; «mais non. J'ai vu dans le guide qu'il fallait six heures de voiture, et, pour deux malheureuses terres cuites de Luca della Robbia qu'il signale et quelques peintures de l'école de Bologne…»

—«De quand est votre guide?» me demanda sèchement miss Clara.

—«Je ne sais trop,» fis-je un peu interloqué par l'ironie avec laquelle cette bouche aux longues dents m'interrogeait: «J'ai la superstition de garder toujours le même depuis que je suis descendu en Italie pour la première fois. Il y a déjà un peu de temps, c'est vrai…»

—«Voilà qui est bien français…,» reprit miss Clara. Le préraphaélitisme de celle-là, je le compris aussitôt, n'était qu'une forme de sa vanité. Je ne relevai pourtant pas cette épigramme nationale, comme j'eusse pu le faire, du tac au tac, en soulignant simplement la bienveillance par trop britannique de cette remarque. En présence des Anglais de l'espèce agressive, le silence est l'arme véritable et qui les blesse au vif de leur défaut. Ils ont soif et faim de contradiction, par cet instinct de combativité propre à leur sang et qui précipite cette race à toutes les conquêtes comme à tous les prosélytismes. Je subis donc avec la magnanimité d'un sage le regard aigu des yeux bleus de miss Clara, qui défiait en champ clos le peuple entier des Gallo-Romains, d'autant plus que miss Mary continuait:

—«C'est qu'on y a découvert, il y a deux ans, de si belles fresques de votre cher Benozzo, et aussi fraîches, aussi brillantes de coloris que celles de la chapelle Riccardi, à Florence… On savait bien qu'il avait travaillé dans le couvent et qu'il y avait peint, entre autres choses, la légende de saint Thomas. Ce calomniateur de Vasari le raconte. Mais de ce travail que le maître exécuta environ à la même époque que celui de Pise, pas de trace, et voyez le hasard… Le Père Griffi, le vieux bénédictin qui garde le monument depuis que le cloître a été nationalisé, ordonne un jour au domestique de nettoyer une toile d'araignée tendue dans l'angle d'une des cellules qui servent aujourd'hui à loger les hôtes… Un morceau de plâtre se détache sous le premier coup de balai donné trop fort. L'abbé demande une échelle. Il grimpe en haut malgré ses soixante-dix ans passés.—Il faut vous dire que ce couvent c'est son amour, sa passion. Il l'a vu peuplé de deux cents moines, et il a accepté cette mission d'y rester comme gardien, lors du décret, avec la certitude qu'il le reverra de même. Sa seule idée est qu'au jour de la rentrée les Pères trouvent l'antique bâtiment sauvé de toute souillure. C'est pour cela qu'il a consenti à cette pénible charge de prendre en pension les touristes de passage. Il a eu peur qu'il ne s'établît une auberge à la porte, comme au Mont-Cassin, et cette auberge à côté de son couvent, avec des Américaines qui auraient dansé au piano le soir, il n'en a pas supporté l'idée!…»

—«Mais quand il fut au haut de l'échelle?…» dis-je pour couper ce panégyrique de dom Griffi. J'appréhendais qu'il n'aboutît par réaction à quelque attaque d'un protestantisme intolérant, et miss Clara n'y manqua point:

—«Le fait est,» dit-elle en profitant de cette interruption, «que je n'aurais jamais cru, avant de le connaître, qu'on pût être aussi intelligent et aussi actif sous un tel habit.»

—«Quand il fut au haut de l'échelle,» reprit miss Mary, «il gratta avec beaucoup de soin un peu de plâtre encore tout autour. Il put distinguer un front et des yeux, puis une bouche, enfin le visage entier d'un Christ. Tous ces Italiens sont des artistes. Ils ont cela dans leurs veines. L'abbé se rendit compte qu'il y avait une fresque de grande valeur sous ce badigeon de plâtre…»

—«Les moines,» interrompit de nouveau miss Clara, «n'ont rien eu de plus pressé que de passer à la chaux tous les chefs-d'œuvre du XVe siècle ou de remplacer par des ornements de style baroque et des fresques de décadence les décorations des vieux maîtres…»

—«Ils les avaient commandées pourtant,» dis-je, «ces décorations, ce qui prouve que le bon et le mauvais goût ne tiennent aucunement aux convictions que l'on professe…»

—«Naturellement,» reprit la terrible Anglaise, «étant Parisien, vous êtes sceptique…»

—«Laissez-moi finir mon histoire,» fit miss Mary, dont je constatai qu'elle n'était pas simplement préraphaélite; elle était bonne aussi, ce qui, par notre temps de cabotinage esthétique, est plus rare. Elle souffrait visiblement des dispositions trop militantes de sa compagne à mon égard. «Chère miss Roberts, vous discuterez ensuite… Comment donc faire, se demanda le brave abbé, pour débarrasser ce mur de son revêtement de chaux sans endommager la fresque?… Voici le procédé qu'il a employé: coller une serviette sur le plâtre, et la laisser sécher jusqu'à ce que la toile adhère fortement; alors arracher le tout, puis gratter, gratter pouce à pouce… Il lui a fallu des mois, au bon vieil homme, pour découvrir ainsi tout un premier pan du mur où se trouve représenté le saint Thomas justement qui met son doigt dans la plaie du Sauveur, et puis un second où l'on voit l'apôtre reçu en audience par le roi des Indes Gondoforus…»

—«Mais connaissez-vous cette légende?» me demanda brusquement miss Clara. Cette fois je ne lui donnai pas la satisfaction de constater derechef la superficialité française. J'avais lu ce récit,—oh! bien par hasard, dans le livre de Voragine, un jour que j'y cherchais un sujet de conte et pour un journal du boulevard, faut-il l'avouer?—Je m'en souvenais à cause du noble symbolisme qu'il renferme, en même temps que son caractère exotique lui donne un charme de pittoresque. Comme saint Thomas se trouvait à Césarée, Notre-Seigneur lui apparut et lui ordonna de se rendre chez Gondoforus, attendu que ce roi cherchait un architecte afin de se bâtir une demeure plus belle que le palais de l'empereur de Rome. Thomas obéit; il arrive à la cour du prince; il offre ses services; il est agréé. Gondoforus, sur le point de partir pour une guerre lointaine, lui donne une énorme quantité d'or et d'argent destinée à la construction du palais. A son retour, il demande au Saint où en est le travail. Thomas avait distribué aux pauvres tous les trésors qui lui avaient été confiés, jusqu'au dernier sou, et pas une pierre du palais promis n'avait été seulement remuée. Le roi, furieux, fait emprisonner cet étrange architecte et il commence à méditer sur les supplices raffinés qu'il réserve au traître. Mais voici que la même nuit il voit se dresser au pied de son lit le spectre de son frère, mort depuis quatre jours, et qui lui dit: «L'homme que tu veux torturer est un serviteur de Dieu. Les anges m'ont montré une merveilleuse demeure d'or et d'argent et de pierres précieuses qu'il a bâtie pour toi dans le Paradis…» Bouleversé par cette apparition et par ce discours, Gondoforus court se jeter aux pieds du prisonnier, qui le relève en lui répondant: «Ne savais-tu donc pas, ô roi, que les seules maisons qui durent sont celles qu'élèvent pour nous au ciel notre Foi et notre Charité?…»

—«Il est certain,» dis-je après avoir rappelé cette légende non sans une complaisance maligne, «que c'est là un sujet très intéressant pour un peintre épris, comme Benozzo, des somptueux costumes, des architectures compliquées, des paysages aux flores démesurées, des animaux chimériques…»

—«Ah!» s'écria miss Dobson en repoussant dans son exaltation le plat de figues noires et vertes que lui offrait le garçon, un drôle à la joue raide d'une barbe de six jours et dont l'habit noir râpé s'ouvrait sur d'étonnants boutons de corail rose piqués dans un plastron de chemise élimé. «Vous ne vous imaginez pas la magnificence du Gondoforus, une espèce de Maure, avec une robe de soie verte relevée d'or et en relief, avec des bottes jaunes garnies d'éperons qui sont en or aussi; et un coloris fluide et d'une fraîcheur!… Pensez donc, ce badigeon de plâtre a dû être appliqué sur ce mur vers la fin du XVIe siècle. Pas une dégradation, pas une retouche. Et il reste dans cette cellule, qui fut, paraît-il, l'oratoire des évêques en visite, un grand mur à découvrir et le dessus d'une fenêtre…»

Nous en étions là de notre entretien et je demandais à miss Mary quelques détails sur les moyens de communication entre Pise et ce couvent,—il m'attirait déjà à n'y pas résister par cette révélation sur ces œuvres inédites de mon peintre favori,—quand la porte s'ouvrit et donna passage à un couple sans doute déjà connu des deux Anglaises, car je vis miss Mary rougir et baisser les yeux, tandis que miss Clara disait en anglais à son amie:

—«Mais c'est ce Français et cette femme que nous avons rencontrés à Florence à la trattoria. Comment un hôtel respectable reçoit-il des personnes pareilles?…»

Je regardai à mon tour et je vis en effet s'asseoir à une des petites tables placées à côté de la grande un ménage dont l'irrégularité était trop flagrante pour que je pusse accuser de calomnie ma redoutable voisine. Nier la nationalité du jeune homme m'était également impossible. Il pouvait avoir vingt-cinq ans, mais ses traits tirés, son teint pâle, ses épaules maigriotes et la nervosité visible de tout son être, lui donnaient une physionomie un peu vieillotte, que corrigeaient deux yeux noirs très vifs et très beaux. Il était vêtu avec une demi-élégance qui sentait à la fois la prétention et un rien de bohémianisme. Comment? Je ne saurais pas rendre cette nuance avec des mots, pas plus que je ne saurais expliquer le caractère général qui faisait de cet inconnu un type exclusivement, inévitablement français. C'est une coupe d'habit et c'est un geste, c'est une manière de s'asseoir à table et de prendre la carte pour commander, et vous savez que vous avez à deux pas de vous un compatriote. J'aurai le courage de l'avouer, dussé-je blesser ce qu'un humoriste appelle plaisamment le patriotisme d'antichambre: une telle rencontre doit plutôt effrayer que charmer. Il semble que le Français en voyage mette au dehors ses pires défauts, comme l'Anglais et l'Allemand, d'ailleurs. Seulement, ceux de l'Anglais me sont indifférents, ceux de l'Allemand me divertissent, et ceux du Français me font souffrir, parce que je sais combien ils calomnient notre cher et brave pays. Je n'ai jamais entendu dans un café d'Italie un Parisien de passage parler haut et «blaguer» la ville où il se trouvait et celle d'où il venait, avec des phrases malicieusement dépréciantes, sans songer qu'il y a autour du causeur vingt oreilles à comprendre ses plaisanteries,—ou du moins la lettre de ces plaisanteries. Car cinq étrangers sur dix savent notre langue, et combien savent son esprit, je veux dire l'innocence foncière de sa moquerie? Un sur cent peut-être. Que d'absurdes malentendus nationaux s'entretiennent et s'enveniment de la sorte par ces inconsidérés bavardages en public, comme par des articles griffonnés, sans mauvaise intention, dans un coin de bureau de journal, pour faire de la copie? Mon inconnu appartenait, heureusement pour mes nerfs, à l'espèce qui existe aussi, grâce au ciel, des Français silencieux. D'ailleurs sa compagne de ce soir-là absorbait son attention d'une manière qui justifiait presque la violente sortie de miss Roberts. Elle pouvait, cette amie mystérieuse, avoir près de trente-cinq ans, et s'il était, lui, par tout son aspect, un Français de la classe bourgeoise, elle était, elle, Italienne, de sa petite tête à ses petits pieds, depuis son visage un peu trop marqué jusqu'aux fanfreluches de sa robe, et depuis l'extrémité de son bras chargé de bracelets jusqu'à la pointe de son soulier au talon un peu haut. Ses yeux très noirs traduisaient, de leur côté, en regardant le jeune homme, une passion qui ne devait pas être jouée. Ni l'un ni l'autre ne paraissait se douter qu'ils pussent être l'objet d'une observation quelconque, et, bien qu'un je ne sais quoi lui donnât, à lui, une vague expression de sournoiserie et de défiance, cet air d'un sentiment partagé me les rendit du coup assez sympathiques pour que j'entreprisse de les défendre contre miss Roberts qui insistait:

—«Avec cela qu'elle a au moins vingt ans de plus que lui…»

—«Mettons en dix,» interrompis-je en riant; «elle est très jolie…»

—«Chez nous, jamais un gentleman ne s'afficherait ainsi avec une créature qui est aussi peu une lady…»

Je lui sus gré d'avoir prononcé cette phrase en anglais, que mon jeune compatriote ne comprenait peut-être pas, d'autant qu'elle l'avait lancée d'une voix très claire. Je ne pus cependant m'empêcher de lui répondre dans le même idiome, un peu par vanité, j'en conviens.

—«Mais comment savez-vous que ce n'est pas une lady?…»

—«Comment je le sais?» Ah! ma petite vanité de lui prouver que je parlais sa langue, j'en fus puni aussitôt, car elle rectifia ironiquement ma prononciation en répétant mes propres termes: «Mais regardez-la manger…»

Je suis obligé de confesser qu'en ce moment-là ces deux exemplaires de la race latine offraient un spectacle qui ne réalisait aucun des préceptes enseignés par les gouvernantes d'outre-Manche. En attendant que le potage fût servi, il avait attaqué, lui, le flacon de Chianti et le pain posé sur la table. Il s'amusait à tremper son pain dans son vin, tandis qu'elle, elle suçait à même un morceau de citron pris dans une des assiettes du couvert! Le contraste entre la fille d'Albion,—comme on disait dans les romans de 1830,—et ces enfants de la nature était un peu trop fort. J'eus peur de mon rire, et, comme le dîner était achevé, je quittai la table en même temps que les Allemands, le Milanais, les parents de l'officier et l'officier lui-même. Je pensais que mes deux voisines auraient tôt fait de partir après moi, ce qui ne manqua point, et de laisser les deux amoureux en tête-à-tête sous la protection indulgente du «camérier» aux boutons de corail. Peut-être eus-je quelque mérite à ce départ un peu précipité, car j'avais flairé un petit roman dans la rencontre paradoxale de ce jeune Français et de cette Italienne. Mais je mourrai avant d'avoir pu pratiquer sans remords ce rôle d'espion que les écrivains modernes appellent la recherche du document, et dont ils se vantent comme d'une vertu professionnelle!


J'avais donc à peu près oublié ces deux convives plus ou moins morganatiques, pour ne penser qu'aux fresques découvertes par dom Griffi et au moyen d'aller au couvent de Monte-Chiaro. J'étais dans le bureau de l'hôtel à discuter ce petit voyage avec le secrétaire, un ex-garibaldien si fier d'avoir porté la blouse rouge des Mille qu'il en demeurait hébété de révolutionnarisme outrancier, tout en s'occupant avec la plus recommandable activité de l'eau chaude à envoyer au «6» ou du thé commandé au «11.»

—«On est trop indulgent pour ces conspirateurs,» disait-il en me parlant des pauvres moines, au lieu de me répondre sur le chemin à suivre, le véhicule à prendre et le prix à offrir. Mes amies les Anglaises avaient, elles, profité d'une diligence, puis fait une partie de la route à pied. Je finis cependant par arracher au cavalier Dante Annibale Cornacchini,—ainsi s'appelait cet ancien compagnon du héros,—la promesse qu'un cocher de son choix m'attendrait avec une voiture légère, pour le tocco. Quelle jolie expression que celle-là et digne de ce peuple, tout de sensation! Cela veut dire un coup de marteau et aussi une heure après midi, l'heure d'un seul coup de sonnerie dans l'horloge! Quel fut mon étonnement, lorsque je quittai le bureau où la statuette bronzée du général en blouse et celle de Mazzini en redingote trônaient sous des annonces d'hôtels, et que je me trouvai en face du jeune homme de la veille. Il paraissait m'attendre et il m'aborda, non sans grâce. D'ailleurs quel écrivain ne serait indulgent à la démarche d'un inconnu qui lui débite une phrase dans le goût de celle-ci:

—«Monsieur, j'ai vu votre nom sur la liste des étrangers, et comme j'ai lu tous vos ouvrages, je me permets?…»

Il suffit d'être entré dans la publicité à un titre quelconque pour savoir le peu que valent ces compliments. Mais l'enfantine vanité de l'homme de lettres est telle qu'il s'y laisse toujours prendre, et l'on fait comme je fis; car, après m'être bien juré de ne pas gâter ma sensation de la chère et morne Pise par des causeries oisives et des connaissances nouvelles, j'étais dix minutes plus tard à me promener le long du quai avec ce jeune homme; une demi-heure plus tard j'errais, encore avec lui, sous les voûtes du Campo Santo; à une heure je l'avais décidé à m'accompagner jusqu'au couvent, et nous montions ensemble dans la carrozzella à un cheval qui devait nous conduire au Monte-Chiaro.—Cette soudaine intimité de voyage s'était organisée sans que j'eusse l'excuse de me rapprocher au moins de la jolie et naturelle Italienne qui dînait avec lui la veille. Un de ses premiers soins avait été, bien entendu, de m'en parler. J'appris ainsi que cette inconnue aux traits si expressifs, à la pâleur si passionnée, aux gestes presque populaires, était une actrice d'une troupe en tournée à Florence, qu'elle avait dû repartir le matin pour jouer la comédie ce soir même, et qu'il n'avait pu la suivre. Il ne m'en donna pas la raison. Je la devinai par tout le reste de son histoire qu'il me raconta dès la première demi-heure. Même sans l'attrait romanesque de cette petite aventure, le personnage m'eût assez vivement saisi comme le type très nettement dessiné de toute une classe de jeunes gens que je crois pourtant connaître assez bien. Mais on ne fréquente jamais trop les représentants de la génération qui vient. Comment leur être secourable, ce qui est notre devoir à nous tous qui tenons une plume, sans causer avec eux, et beaucoup? Hélas! ce n'est pas des impressions de cet ordre que j'étais venu chercher sur le bord du glauque et mélancolique Arno. Devrai-je donc retrouver ainsi un peu de ce que j'aime le moins dans Paris, toujours et partout, sans pouvoir me retenir de m'y intéresser comme si je l'aimais, et ma curiosité de l'âme humaine ne cessera-t-elle jamais d'être plus forte que mes sages projets d'existence tout idéale parmi les belles œuvres d'art?

Ce jeune homme s'appelait simplement du nom peu aristocratique de Philippe Dubois. Il était le quatrième fils d'un universitaire assez haut placé, mais peu fortuné. Après des études brillantes dans son lycée de province, il était venu à Paris, comme boursier, d'abord de licence, puis d'agrégation. Il avait passé ses deux examens, et la protection d'un des amis de son père lui avait fait obtenir une mission en Italie, en vue de recherches archéologiques. Cette mission était terminée du mois présent, et il rentrait en France. J'ai trop vécu durant ma jeunesse dans un milieu analogue à celui-là pour ne pas m'être rendu aussitôt compte de ce que les conditions faites par sa famille à Philippe devaient représenter de médiocrité serrée. Il devait ne lui rester que juste assez d'argent pour son retour. Voilà pourquoi l'actrice était partie sans qu'il la suivît. En résumant ici l'ensemble de ces confidences je reconnais, une fois de plus, combien les faits extérieurs ne sont rien et comme tout réside dans l'âme qui en ressent le contre-coup. Elle prend déjà une physionomie de jolie idylle sentimentale, n'est-ce pas? cette aventure survenue entre un jeune savant, épris de ce monde antique où tout n'est que beauté, et une bonne fille d'artiste passionnée et désintéressée. Il a fallu se quitter. On a beaucoup pleuré. Puis on a accepté d'aller chacun où la destinée vous appelle. C'est tout le romanesque du caprice, cela, et toute sa poésie. Je n'eus pas de peine à constater que Philippe Dubois n'éprouvait aucune des émotions tristes et touchantes que comportait son petit roman. Il n'y avait pas la moindre nuance de tendresse dans les phrases par lesquelles il m'initiait à cette facile intrigue. Il ne laissait transparaître que la vanité d'avoir été aimé par une femme que j'ai su depuis être assez en vue. Mais quoi! S'il eût été l'amoureux naïf qu'il aurait dû être, aurait-il captivé mon attention, comme il fit, lorsque je découvris que toute cette existence de studieuse jeunesse n'avait été qu'un décor, de même que cette amourette n'était pour lui qu'un accident? Ce qui constituait le fond même de l'être chez ce garçon, c'était l'une des plus violentes ambitions littéraires que j'aie rencontrées depuis que je fréquente des débutants, et une ambition d'autant plus âpre que son orgueil, joint à une certaine timidité farouche, l'avait jusqu'alors empêché précisément de débuter. A travers les quatre ou cinq années d'arides études qui le séparaient de sa sortie du collège, il avait ainsi cultivé en lui le monstre littéraire dans toute la candeur cruelle que cette maladie représente. Il y avait en lui, distinctement, deux personnes: l'une officielle et soumise, le fils de l'universitaire, en mission; l'autre, le romancier et le poète inédit, avec toutes les âpretés de rancune précoce que suppose la vocation comprimée. Cette dualité attestait une nature volontaire, mieux encore, supérieure par la souplesse et par la puissance de se dominer soi-même. Mais cette âcreté décelait en même temps une âme sans amour, et qui rêvait surtout, dans la carrière d'écrivain, les satisfactions brutales de la renommée et de l'argent.

—«Vous comprenez bien,» me disait-il après m'avoir détaillé plusieurs scènes de ses relations avec la pauvre actrice, où il jouait un rôle suffisamment Juanesque pour se complaire à ce souvenir, «vous comprenez bien que je n'ai pas laissé perdre ces émotions-là… J'ai presque fini un petit volume de vers que je vous montrerai… Ah! Ce que j'en ai assez des tombeaux étrusques, des inscriptions grecques et de ce travail de cuistre auquel je n'ai consenti que pour avoir un gagne-pain… Mais, aussitôt docteur, je demande un congé et je débute. J'ai dans la tête une série d'articles… J'en ai envoyé déjà quelques-uns à plusieurs journaux, signés d'un pseudonyme… Ils n'ont pas paru… Je sais, ce sont des envieux qui les lisent…»

—«Il faut excuser les malheureux directeurs de n'avoir pas le temps de tout examiner eux-mêmes,» lui dis-je. «Ils ont des engagements pris, et puis il faut bien admettre les situations acquises, les talents connus…»

—«Parlons-en,» fit-il en riant avec un rire amer, où j'achevai de reconnaître la colère sourde de l'écrivain inédit, déjà empoisonné par l'envie, avant même de s'être mesuré à ses rivaux; et il commença de me prendre un par un les écrivains les plus en renom de l'heure actuelle. Celui-ci n'était qu'un anecdotier sans pensée; celui-là qu'un imagier d'Épinal pour ouvriers; cet autre un Paul de Kock modernisé; ce quatrième un intrigant de salon, habile à sucrer Stendhal et Balzac pour l'estomac affadi des femmes du monde… A tous il accolait de ces basses anecdotes comme il s'en colporte par milliers à Paris, dans ce petit monde enfantinement cruel des débutants littéraires. Je le laissais aller avec une profonde tristesse; non que j'attache une importance extrême à ces sévérités des nouveaux venus pour leurs aînés, dont je suis déjà. Elles ont existé de tout temps et elles ont leur valeur bienfaisante: c'est le sarcasme de Méphistophélès qui contraint Faust à travailler. Mais je devinais sous cette espèce de dureté par laquelle il s'imaginait peut-être me plaire, en critiquant mes confrères,—le pauvre enfant!—une souffrance réelle. J'y retrouvais surtout cette excessive fureur d'orgueil prématuré propre à notre âge,—j'entends dans le monde de ceux qui pensent. Car autrefois la dureté des ambitions était pareille, seulement elle sévissait moins chez les lettrés. Aujourd'hui que l'universel nivellement donne à l'artiste connu une situation plus brillante, au moins en apparence, les lettres apparaissent à beaucoup comme une chance de fortune rapide. Ils les abordent donc, comme d'autres entrent à la Bourse, exactement pour les mêmes motifs. Il y a pourtant une différence. Le «féroce» de la coulisse ou de la remise se sait un homme d'argent. Le «féroce» de lettres prend volontiers sa fièvre de parvenir pour une fièvre d'apostolat. Cela fait, vers quarante ans, si le succès n'est pas venu, des âmes terribles où les passions les plus douloureuses et les plus viles saignent à la fois. On l'a trop vu parmi certains écrivains de la Commune. Tout en écoutant discourir ce jeune homme, je sentais percer en lui le réfractaire enragé pauvre; mais c'était un réfractaire à la date du jour et de l'heure. Il s'était gardé à carreau, par un fond de prudence bourgeoise et aussi par un goût de la haute culture qui eût dû le sauver, qui le sauverait peut-être. N'avait-il pas eu assez d'intelligence et de patience pour acquérir, malgré sa fièvre d'artiste cupide, une science, un métier? Et cela me donnait l'idée qu'une lutte devait s'être livrée, se livrer encore en lui.

—«Vous êtes bien sévère pour vos aînés,» lui dis-je pour l'arrêter dans sa nomenclature de calomnies parisiennes. Je les connais toutes. Elles sont si monotonement misérables et fausses!

—«Vous verrez quand j'écrirai!» fit-il avec une fatuité à la fois naïve et scélérate; «hé! hé! il faut traiter nos devanciers comme on traite les vieillards en Océanie. On les fait monter sur un arbre que l'on secoue. Tant qu'ils ont la force de se tenir, tout va bien. S'ils tombent, on les assomme et on les mange…»

Je ne relevai pas la jeune sauvagerie de ce paradoxe. Philippe Dubois me «faisait poser,» pour employer un mot très expressif d'un argot un peu démodé. Je ripostai en l'interrogeant sur ses travaux d'archéologie, ce qui le mit visiblement d'assez mauvaise humeur; puis je lui donnai nettement le conseil, sitôt rentré en France, de ne pas commencer par le journalisme et d'accepter une place en province, où il fût utile et d'où il débutât par quelque grand livre. Hélas! on m'a donné, à moi aussi, des conseils pareils, quand j'avais son âge, et je ne les ai pas suivis. Ce qui prouve que cette loterie de misère et de gloire qu'on appelle la profession d'homme de lettres tentera toujours de même certaines âmes de jeunes gens. Faut-il l'avouer? Je trouvai une certaine ironie, presque une hypocrisie, dans ce rôle de moraliste que je jouais auprès de lui. Cela me donna quelque remords, et puis, comme le fonds de mécontentement intérieur sur lequel il paraissait vivre m'apitoyait, malgré tout, je finis par lui proposer cette excursion au couvent. Elle devait amener ce drame rapide à l'explication duquel ces trop longs préparatifs étaient pourtant nécessaires. Il ne s'agissait pour Philippe que de reculer son voyage de deux jours; il accepta, et nous partions comme une heure sonnait, suivant la promesse de l'ex-Mille dont je ne puis m'empêcher de citer encore un mot délicieux. Comme nous attendions le cocher, il saisit cette occasion de me communiquer ses idées sur le Parlement français actuel: «Ils ont perdu les traditions des révolutionnaires,» me dit-il, et, après un discours terroriste que je ne transcris pas, il conclut, avec la plus comique mélancolie: «Enfin, je les crois même capitalistes!…»


Grâce à cette phrase, dont Philippe se divertit autant que moi, nous partîmes in high spirits, comme eût dit miss Mary Dobson, moi très disposé, et lui de même, à jouir de la route. Celle qui conduit de Pise à Monte-Chiaro court d'abord parmi le plus gracieux paysage de vignes entrelacées à des mûriers. Des roseaux gigantesques frémissent au vent, des villas entourées de cyprès montrent des lions de marbre sur les colonnes de leur entrée, et toujours au fond se creusent les gorges de cette montagne dont parle Dante, et qui empêche les Pisans de voir Lucques:

Cacciando 'l lupo e i lupicini al monte,

Per che i Pisan veder Lucca non ponno[1].

[ [1] Inf., c. XXXIII, v. 29–30.

—«Voilà ce qui nous manque en France,» dis-je à mon compagnon après lui avoir cité ces deux vers. «Un poète qui ait attaché une légende de gloire aux moindres coins de la terre natale.»

—«Vous trouvez?» répliqua-t-il; «moi, ce côté guide Joanne m'a toujours dégoûté de la Divine Comédie

Sur cette réponse et voyant que sa gaieté de tout à l'heure était déjà passée, je commençai à regretter de l'avoir emmené. Je prévoyais que s'il se mettait à jouer du paradoxe, il ne désarmerait pas, et un jeune homme de cette sorte, une fois engoncé dans une attitude de vanité, s'y raidit de plus en plus, dût-il se faire très mal à lui-même. Je tombai donc dans le silence et je m'efforçai de m'absorber davantage dans la nature qui déjà s'ensauvageait. La légère voiture allait au pas maintenant. Nous nous engagions dans une contrée presque sans végétation. Des mamelons nus se dressaient de toutes parts, énormes boursouflures d'argile grise, ravinées par les pluies. Plus de ruisseaux, plus de vignes, plus d'oliviers, plus de villas: mais une véritable approche de désert. Le cocher était descendu de son siège. C'était un petit homme à la face carrée et fine qui interpellait sa jument grise du nom de Zara, et il transformait, comme tous les Toscans, le c dur du commencement des mots en h aspirée: Huesta havalla, disait-il en parlant de sa bête au lieu de questa cavalla, «cette jument.»

—«Je l'ai achetée à Livourne, cher monsieur,» me racontait-il, «elle m'a coûté deux cents francs parce qu'on la croyait boiteuse… Vous voyez si elle boite.—Hé! Zara, courage!—Elle me suit, cher monsieur, comme un chien. Aussi je l'aime, je l'aime!… Ma femme en est jalouse, mais je lui réponds: «La Zara me gagne mon pain, et toi, tu me le manges…» Tenez, cher monsieur, regardez ces rochers, c'est là que Laurent de Médicis faillit être assassiné après le massacre des Pazzi…»

—«Est-ce assez curieux,» dis-je à mon compagnon, «cet homme qui n'est qu'un cocher de louage, et, dans la même phrase, il nous parle de sa jument Zara et de Laurent de Médicis?… Ah! ces Italiens!… Comme ils savent l'histoire de leur cher pays et comme ils en sont fiers!…»

—«Oui, je sais,» dit Philippe en haussant les épaules, «il y a un mot d'Alfieri sur eux: «La plante humaine naît plus verte ici qu'ailleurs…» La vérité, c'est qu'ils apprennent dès leur bas âge à exploiter l'étranger… On les dresse à la chasse au pourboire. Ça n'a pas fini de téter que c'est déjà cicerone… Ah! j'en écrirai un roman sur l'Italie moderne et sa colossale mystification!… J'ai toutes mes notes… Je montrerai ce que c'est que ce peuple…»

Et il s'engagea dans une violente diatribe contre la douce contrée où résonne le si et que je continuerai, pour ma part, à voir toujours comme elle m'est apparue en 1874 pour la première fois, la patrie unique de la Beauté! Cette sortie me rappela davantage encore les conversations que j'entendais dans mes années de début, quand je fréquentais les cénacles des poètes et des romanciers à venir. Presque tous employés de ministère et cruellement enragés de leur vie médiocre, ils dépensaient des heures à s'injecter l'âme de fiel, inondant de leur mépris choses et gens, avec une espèce d'âcre éloquence qui, en ces temps-là, me faisait douter de tout et de moi-même. J'ignorais alors, ce que j'ai trop constaté à l'user, que cette éloquence est une forme de l'envie impuissante et qui déjà se sait telle. Tout grand talent commence et finit par l'amour et l'enthousiasme. Les dégoûtés précoces sont des malheureux qui perçoivent d'avance leur stérilité future et ils s'en vengent déjà. Mon Dieu! Comme j'aurais voulu que ce garçon me parlât, fût-ce avec une exaltation un peu ridicule, de cette Florence où il avait travaillé, où il avait été aimé, qu'il me parlât de cet amour surtout!… Il avait si bien l'air de l'oublier, et au lieu de cela, il s'engageait, à propos de son livre sur l'Italie, dans des questions nouvelles sur le salaire des principaux auteurs.

—«Est-il vrai que Jacques Molan ait un franc cinquante par volume? on m'a dit que Vincy est payé deux francs la ligne… Ah! le misérable!…» Ce que je discernais maintenant derrière cette critique aiguë et cette dureté excessive de désillusion, c'était le furieux désir de l'argent, et, par une inconséquence pourtant explicable, je lui pardonnais ce sentiment-là plus que son ironie. Elle pèse si dure, la main de fer de la nécessité, sur une tête dans laquelle fermentent toutes les énergies de la jeunesse et qui voit dans un peu d'or l'affranchissement de sa personne intime!

—«Et dire,» conclut-il avec une amertume infinie, «que mon père ne me donnera seulement pas les trois premiers mille francs qu'il me faudrait pour passer six mois à Paris avant de débuter. Oui, cela me suffirait pour connaître mon terrain et livrer la première bataille. Trois mille francs! ce que rapportent à un médiocre comme *** (ici nouveau nom d'un auteur en vogue) cinquante pages de copie!»

J'ai négligé de dire que dans l'entre-temps il m'avait esquissé de son père et de sa mère un portrait peu flatté. Comment expliquer qu'avec tout cela il continuât de m'intéresser? Il m'énonçait précisément les idées que je déteste. Il me montrait les sentiments qui me paraissent les plus opposés à ceux qu'un artiste jeune doit éprouver. Mais je le sentais souffrir et je comptais sur le retour, une fois son premier effet produit, pour reprendre mes sages conseils et rectifier, s'il était possible, deux ou trois de ses absurdes points de vue; d'autant que sa manière de s'exprimer et ses références achevaient de révéler une véritable culture et une intelligence plus que fine,—forte et originale. Cependant l'horizon était devenu plus farouche encore. Nous avions laissé derrière nous, très au loin, l'immense plaine où repose Pise. Le dôme et la tour penchée reparaissaient par moments, entre deux pics, comme sculptés sur une carte en relief. Livourne alors se profilait là-bas et la mer toute bleue, tandis qu'autour de nous s'ouvraient en abîmes ces grands trous creusés dans cette terre friable et que l'on appelle dans le pays des balze. Des cimes surplombaient, nues et menaçantes. Les bœufs qui paissaient, plus rares maintenant, n'étaient plus ces belles bêtes blanches de la Maremme, aux longues cornes. Leurs cornes, à ceux-là, étaient courtes et retournées, leur robe, grisâtre comme le sol. Pour la première fois depuis notre départ, Philippe Dubois dit quelques mots qui révélaient un abandon à la sensation présente:

—«Ne trouvez-vous pas que c'est un paysage couleur de bure et vraiment fait pour y construire un cloître?»

Presque au même instant le cocher, dressé sur son siège, m'interpellait pour me crier:

—«Monsieur, voici Monte-Chiaro.»

Et du bout de son fouet tendu il nous montrait dans un détour de la montagne une vallée plus ravinée encore que les autres, au milieu de laquelle se dressait sur un monticule planté de cyprès une longue bâtisse construite en brique rouge. Par ce jour tout bleu, cette couleur des murs contrastait d'une manière si vive avec le noir des feuillages qu'elle justifiait aussitôt ce surnom de Monte-Chiaro. Je n'ai vu qu'au mont Olivet, près de Sienne, un sanctuaire de retraite aussi farouchement placé loin de toute approche de vie humaine. D'après les renseignements du garibaldien de Pise, qui complétaient ceux des Anglaises, je savais que l'abbé avait accepté, dans ses plus humbles détails, la charge d'héberger les hôtes venus pour visiter le couvent, sécularisé depuis 1867.

—«Quelle cuisine va-t-on nous faire dans cette thébaïde?» dis-je à mon compagnon, à qui j'avais expliqué les conditions d'après lesquelles nous allions passer cette soirée et le lendemain.

—«Puisqu'il y a un tarif de cinq francs par jour,» répondit-il, «ce prêtre ne serait pas de ce pays s'il n'en mettait pas trois dans sa poche.»

—«Enfin, un beau Benozzo Gozzoli vaut bien un mauvais dîner,» répliquai-je en riant.


Une demi-heure après avoir ainsi aperçu du haut de la route cet ancien asile de bénédictins, autrefois célèbre dans toute la Toscane et aujourd'hui si tristement solitaire, la blanche jument Zara commençait à gravir la colline plantée de cyprès. Nous étions descendus pour mieux regarder les petites chapelles construites de cinquante pas en cinquante pas, au bord de l'allée, saisis, mon compagnon comme moi, et quoiqu'il en eût, par la majesté mélancolique de cette approche de cloître. Je revoyais en pensée les innombrables frocs de laine blanche qui avaient défilé dans ces sombres avenues, les bénédictins du Monte-Chiaro s'étant, comme ceux du Monte-Oliveto, voués à la Vierge.—Mon Anglaise m'avait renseigné encore sur ce petit point de costume.—Je songeais aux âmes simples pour lesquelles ce farouche horizon avait marqué le terme du monde, aux âmes lasses et qui s'y étaient reposées, aux âmes violentes, et rongées, ici comme ailleurs, par l'envie, par l'ambition, par tous ces appétits d'orgueil que l'apôtre range avec tant de justesse entre les œuvres de chair. Mon absorption dans cette rêverie se fit si profonde que je fus comme réveillé en sursaut, lorsque le cocher, qui marchait à cette dernière montée en tenant sa Zara par la bride pour l'aider et qui causait avec elle pour l'encourager, m'interpella tout d'un coup:

—«Cher monsieur, voici le Père abbé qui vient au-devant de nous. Il aura entendu la voiture.»

—«Mais c'est feu Hyacinthe du Palais-Royal!» s'écria Philippe; et c'était vrai qu'ainsi aperçu sur le seuil du couvent et à l'extrémité de l'allée, le pauvre moine se présentait sous un aspect bien minable. Il portait une soutane délabrée, dont la nuance, primitivement noire, tournait au verdâtre. J'ai su depuis par lui-même qu'il avait été reconnu par l'État comme administrateur du couvent confisqué à la condition de renoncer au beau costume blanc de son ordre. Son grand long corps, que l'âge voûtait un peu, s'appuyait sur un bâton, et son chapeau montrait la corde. Son visage, en ce moment tendu vers les nouveaux venus, et tout glabre, ressemblait vaguement en effet à celui d'un acteur comique, et un nez infini s'y développait, un vrai nez de priseur de tabac, rendu encore plus long par la maigreur des joues et par le pli de la bouche où manquaient les dents de devant. Mais le regard du vieillard corrigeait aussitôt cette première impression. Quoique ses yeux ne fussent pas grands et que la couleur d'un vert brouillé en fût indécise, une flamme y brûlait qui eût arrêté toute plaisanterie chez mon jeune compatriote, s'il avait eu la moindre expérience de ce que vaut une physionomie humaine. Sa phrase impertinente de mauvais plaisant me choqua d'autant plus qu'il l'avait prononcée à voix très claire dans le grand silence de cette fin d'après-midi d'automne. Mais dom Gabriele Griffi savait-il le français, et, le sût-il, que lui représentait le nom du pauvre comédien qui jouait si drôlement Marasquin dans le Mari de la débutante? Dans un éclair, à cause de cette maudite plaisanterie, les scènes de cette pièce délicieuse s'évoquèrent devant moi,—quel contraste!—et les quatre petites filles qui disaient si gaiement sous le nez désespéré du même Hyacinthe en levant leur joli pied en l'air toutes à la fois: «… Sa femme l'a quitté… pour aller faire la noce… et allez donc…» Et cependant l'ermite dont nous allions devenir les hôtes nous disait, lui, dans un italien excessivement élégant et pur:

—«Vous venez visiter le couvent, messieurs; mais pourquoi ne pas m'avoir prévenu par un mot? Tu n'as donc pas averti ces messieurs, Pasquale, qu'il faut m'écrire à l'avance?…» ajouta-t-il en s'adressant au cocher.

—«Mais j'ai cru que ces messieurs l'avaient fait, Père abbé, quand le secrétaire de leur hôtel me les a confiés pour les conduire ici.»

—«Enfin, ils mangeront ce qu'il y aura;» et, s'adressant à nous avec un bon sourire et montrant le ciel: «Quand les choses vont mal, il faut fermer les yeux et se recommander là-haut…»

Je balbutiai, moi, dans un italien médiocrement correct, une excuse que le Père coupa d'un geste:

—«Venez d'abord voir vos chambres. Pour vous consoler du repas que vous serez obligés de manger, je vais vous faire abbés généraux.»

Il riait de nouveau en hasardant cette innocente plaisanterie que, sur le moment, je ne saisis pas bien. J'étais d'ailleurs pris trop complètement par le spectacle singulier qu'offrait, aux clartés du soleil baissé, ce vaste édifice tout rouge, et dont je pouvais mesurer la grandeur en même temps que j'en constatais la solitude. Monte-Chiaro a été bâti en plusieurs époques, depuis le jour où le chef de la famille della Gherardesca, l'oncle même du tragique Ugolin, se retira dans cette vallée perdue, pour y faire pénitence, avec neuf compagnons, en 1259. Au dernier siècle, plus de trois cents moines y logeaient à l'aise, et l'abbaye se suffisait à elle seule avec son four à pain, son vivier, ses pressoirs, ses écuries. Mais les innombrables fenêtres de cette grande ferme pieuse étaient maintenant toutes closes, et la couleur blanchâtre de leurs volets, jadis peints en vert, attestait l'abandon, comme l'herbe poussée sur la terrasse devant l'église, comme le voile de poussière tendu sur les murs des corridors dans lesquels nous nous engageâmes à la suite de dom Griffi. Les moindres détails de l'ornementation disaient l'ancienne puissance de l'abbaye, depuis le vaste lavabo de marbre à têtes de lions, placé à l'entrée du réfectoire, jusqu'à l'architecture des trois cloîtres successifs et tous les trois décorés de fresques. Mais ce premier coup d'œil suffisait pour reconnaître dans ces peintures le goût pédant du XVIIe siècle italien, et peut-être ce coloriage académique recouvrait-il quelque autre chef-d'œuvre spontané d'un Gozzoli ou d'un Orcagna. Nous gravîmes les marches d'un escalier le long duquel pendaient des toiles noircies par le temps, entre autres un charmant chevalier de Timoteo della Vite, le vrai maître de Raphaël, échoué là, par quelle aventure? Puis nous enfilâmes un nouveau corridor, au premier étage, cette fois, troué de portes de cellules, avec les inscriptions: Visitator primus, Visitator secundus, et ainsi de suite, pour nous arrêter devant une dernière en haut de laquelle se voyaient une mitre et une crosse. Le Père, qui n'avait pas prononcé un mot depuis le seuil, sinon pour nous indiquer le Timoteo, nous dit en français, cette fois, avec un léger italianisme et très peu d'accent:

—«C'est ici un des quartiers que je donne aux hôtes;» et, nous introduisant: «Voici les pièces que tous les supérieurs ont occupées pendant cinq cents ans.»

Je regardai du coin de l'œil le sieur Philippe, qui avait pris une physionomie assez penaude en constatant chez notre guide une connaissance aussi complète de notre langue. Il s'était de nouveau permis, le long des corridors, deux ou trois plaisanteries d'un goût très douteux. L'abbé les avait-il remarquées et tenait-il à nous prévenir qu'il comprenait nos moindres paroles? Ou bien voulait-il, par une simple attention d'hospitalité, nous éviter l'effort de chercher nos mots? Il me fut impossible de le deviner aux grands traits immobiles de son visage. Il paraissait tout entier absorbé par les souvenirs que l'aspect de cette vaste pièce voûtée éveillait en lui. Quelques chaises modernes, une table carrée et un canapé la meublaient pauvrement. Une porte entr'ouverte à l'un des angles laissait voir un autel avec des toiles enfumées, sans doute celui où le supérieur disait ses prières. Une autre porte, en face, et grande ouverte, montrait deux autres chambres en enfilade, chacune avec un lit de fer, des chaises aussi et des cuvettes posées à même sur de chétives commodes. Le carreau n'était même pas passé au rouge. Des fentes lézardaient le bois de ces portes et celui des fenêtres. Mais un paysage se découvrait, véritablement sublime. C'était, sur une hauteur, en face, un hameau aux maisons serrées, et de ce hameau jusqu'au monastère une végétation descendait, merveilleuse, non plus de mornes cyprès, mais de chênes dont le feuillage vert s'empourprait par places. D'autres traces de culture se découvraient dans le bas de ce vallon, placé au midi, où des oliviers alternaient avec les chênes. Là, évidemment, avait porté tout l'effort des moines exilés dans cette thébaïde. Au delà de cette oasis, la solitude recommençait, plus sévère encore, et dominée par le pic le plus élevé de ces montagnes pisanes, par cette Verruca où s'écroule un château ruiné, repaire de quelque seigneur contre lequel avait dû être construit le bastion carré qui défendait le couvent de ce côté-là. Ce petit fortin carré profilait aussi derrière cette fenêtre le renflement de son crénelage en pierre rousse, détaché sur le bleu du ciel semé de nuages roses. Mon compagnon ne songeait plus à plaisanter, frappé, comme moi, au plus vif de sa nature artiste, par la sévérité gracieuse de cet horizon qu'avaient dû regarder, dans des heures pareilles, les yeux aujourd'hui fermés de tant de moines; les uns occupés uniquement de l'autre monde,—et ceux-là entrevoyaient, dans des ciels rosés de ce doux rose, les mirages de roses paradis, au lieu que d'autres, des ambitieux et des dominateurs, rêvaient, à cette place et dans ce silence, le chapeau de cardinal, la tiare peut-être.

Puis le vaste et profond silence de la mort…

Ce vers des Contemplations me revint à la mémoire comme à chaque rencontre avec le passé, quand je subis cette sensation presque douloureuse que donne un contact trop immédiat avec ce qui fut et qui ne sera plus jamais. Cela dura une minute à peine, mais, pendant cette minute, la vie ancienne du monastère s'évoqua, pour moi, tout entière, incarnée dans les songes humbles ou superbes de ceux qui en avaient été les princes, et qui maintenant avaient pour successeur unique le vieil abbé, à la soutane usée, aux souliers non cirés, qui, rompant le premier le silence, nous disait:

—«N'est-ce pas que cette vue est admirable? Il y a quarante ans que j'habite le couvent, sans en sortir, et je ne m'en suis pas lassé…»

—«Quarante ans!» m'écriai-je presque malgré moi. «Et sans en sortir!… Mais vous avez fait quelques voyages?»

—«C'est vrai, deux en tout,» répondit-il, «chacun de six jours… Je suis retourné à Milan, dans mon pays, à la mort de ma sœur qui m'a demandé pour lui porter les sacrements. Pauvre sainte âme d'ange! et je suis allé à Rome pour la remise du chapeau à mon vieux maître, le cardinal Peloro… Oui,» continua-t-il, en fixant dans l'espace un point imaginaire, «je suis arrivé ici en 1845. Comme Monte-Chiaro était beau alors, et quelles messes chantées! Avoir vu ce couvent comme je l'ai vu et le voir comme je le vois, c'est retrouver un corps sans âme là où on avait connu la jeunesse et la vie… Mais patience, patience!

Multa renascentur quæ jam cecidere, cadentque

Quæ nunc sunt in honore…

«Allons, messieurs, je vous quitte pour aller commander votre dîner… Luigi vous apporte vos valises. Avec lui, vous savez, patience, patience… Il faut fermer les yeux et se recommander à Dieu!…»


Dom Gabriele Griffi sortit sur ce conseil et cette citation. Il n'eut pas plutôt passé le seuil de la porte que Philippe se laissa tomber sur un des fauteuils, en riant de son éternel mauvais rire:

—«Ma foi,» dit-il, «ce grotesque-là valait le voyage…»

—«Je ne sais pas où vous voyez du grotesque dans ce que vous a dit ce prêtre,» lui répondis-je; «il vous a raconté fort simplement l'histoire de son couvent qui ne peut pas ne pas être une grande douleur pour lui, et il la supporte avec l'espérance d'un vrai croyant. J'ai près de quinze ans de plus que vous, j'ai couru le monde comme vous le courrez sans doute, à la poursuite de bien des chimères, et je sais, hélas! qu'il n'y a rien de plus sage et de plus beau ici-bas qu'un homme qui travaille à la même œuvre, avec le même Idéal, dans un même coin de terre…»

—«Amen,» conclut mon jeune compagnon en riant davantage. «Que voulez-vous? Ses belles messes chantées, son maître le cardinal, l'âme d'ange de sa sœur, et, brochant sur le tout, ces citations d'Horace et ces fonctions de maître d'hôtel!… Car enfin nous la payons bien, son hospitalité, et ça vaut bien une lire à la nuit, ce taudis-là,» continua-t-il en me prenant la main pour m'entraîner dans la première des deux chambres à coucher. «Mais,» conclut-il avec ironie, «puisque cela vous déplaît, cher maître…»

L'étrange garçon! Je ne puis mieux comparer la sensation qu'il me causait qu'à celle d'un volet qui grince à tous les vents. A chaque nouvelle impression de la vie, il semblait que ses nerfs rendissent un son faux. Mais ce qu'il y avait de déconcertant et que je ne crois pas avoir assez vanté chez lui, c'était la flamme d'intelligence qui courait à travers ses boutades d'un enfant de méchante humeur et peu élevé. J'ai négligé de dire que le long de la route il m'avait étonné par deux ou trois remarques sur la composition géologique du pays que nous parcourions, et, s'étant avancé sur un balcon qui desservait nos deux chambres, voici qu'il commença, devant le petit fortin qui défendait l'abbaye, à me parler de l'architecture florentine comme quelqu'un qui a bien lu et bien regardé,—ces deux actions trop rares!—Ces connaissances, si étrangères à celles qui révélaient ses diplômes, achevaient de me prouver une étonnante souplesse d'intelligence, à moi qui avais déjà constaté son énorme érudition de la haute et basse littérature contemporaine. Mais cette intelligence paraissait lui appartenir comme un bijou, ou mieux comme une machine. Elle était extérieure à lui. Elle n'était pas lui. Il la possédait et elle ne le possédait pas. Elle ne lui servait ni à croire ni à aimer. Involontairement je le comparai à ce dom Gabriele Griffi qu'il venait de railler. Certes, ce pauvre moine ne semblait guère briller par la subtilité intellectuelle, mais je l'avais aussitôt senti si vrai, si sincèrement dévoué à sa mission, à cette surveillance de son cher couvent jusqu'au retour espéré de ses frères. Des deux, quel était le jeune homme, quel était le vieillard, si la jeunesse consiste à embrasser son Idéal d'une forte, d'une invincible étreinte? Mais tout consumé d'ironie et de nihilisme précoce, mon jeune compagnon était du moins de son propre avis. S'il formait une antithèse avec le pauvre prêtre préposé à la garde du monastère vide, c'était une antithèse franche, l'opposition de cette moitié de siècle à l'esprit simple et pieux des temps anciens. N'étais-je pas plus malheureux encore, moi qui aurai passé ma vie à comprendre également l'attrait criminel de la négation et la splendeur de la foi profonde, sans jamais m'arrêter ni à l'un ni à l'autre de ces deux pôles de l'âme humaine?

Ces réflexions s'imposèrent à moi davantage lorsque je me trouvai assis, vers les sept heures, au repas que l'abbé avait fait préparer pour nous, dans une grande salle qui servait autrefois, nous dit-il, de réfectoire aux novices. Une lampe de cuivre à quatre becs et d'ancienne forme, avec son accessoire de mouchettes, d'aiguilles et d'éteignoirs pendus à des chaînettes du même métal, éclairait d'un jour un peu fumeux le coin d'une énorme table, garnie de carafes aux armes du couvent. Chacun de nous en avait deux à côté de lui, une remplie de vin et l'autre d'eau. C'étaient les bouteilles qui mesuraient aux moines la parcimonieuse quantité de liquide accordée à leur soif. Un plat de figues fraîches et un plat de raisins étaient là pour notre dessert. Des assiettes déjà remplies de potage nous attendaient, et du fromage de chèvre dans une assiette. Du jambon cru dans une autre, du pain rassis dans une troisième et des châtaignes bouillies complétaient ce menu, dont la frugalité provoqua chez le vieux moine une citation latine du même ordre que la précédente. Il avait dit le Benedicite en s'asseyant avec nous.

«Castaneæ molles et pressi copia lactis

fit-il en nous montrant les assiettes auxquelles s'appliquait le vers de Virgile.

—«Je l'attendais,» me chuchota Philippe, qui, de son plus grand sérieux, commença de discuter avec notre hôte sur la nourriture des anciens. J'appréhendais, non sans raison, que cette amabilité apparente ne servît d'acheminement à quelque mystification.

—«Mais quand vous n'avez pas d'hôtes de passage, vous mangez seul ici, mon Père?» demandait-il.

—«Non,» dit l'abbé, «il y a encore deux autres frères dans le couvent. On nous avait laissés sept. Quatre sont morts de chagrin tout de suite après la suppression. Nous avons tous été malades les uns et les autres, et nous nous soignions entre nous comme nous pouvions… Mais Dieu n'a pas voulu que nous disparaissions tous…»

—«Et quand vous et les deux frères ne serez plus là?» insista Philippe.

—«Con gallo e senza gallo, Dio fa giorno,» dit en italien le prêtre sur le front duquel passa un nuage aussitôt dissipé; cette question le touchait cruellement à la place la plus sensible de son être: «Avec ou sans coq, Dieu fait le jour,» traduisit-il.

—«Mais à quoi occupez-vous votre temps, mon Père?» repris-je à mon tour, en proie à la curiosité la plus vive devant l'évidence d'une foi si profonde, que je m'imaginais être en présence d'un homme du moyen-âge.

—«Ah! je n'ai le loisir de rien,» fit dom Griffi. «J'ai pris à ferme, tel que vous me voyez, le couvent et toutes les terres autour. J'emploie quinze familles de paysans à les cultiver. Depuis le matin, c'est un défilé chez moi, dans ma cellule, qui ne me laisse pas une heure; et c'est des comptes à régler, c'est des confessions à recevoir, c'est un remède qu'ils viennent me demander… Je suis un peu médecin, un peu pharmacien, un peu juge, un peu instituteur.—Oui, c'est encore des enfants à qui je donne des leçons. Ainsi Luigi est un de mes élèves. Il ne me fait pas honneur, mais c'est un bon garçon…—Et cicerone, et c'est des étrangers à qui montrer le couvent. Oh! pas beaucoup…»

—«J'ai rencontré justement à Pise deux demoiselles anglaises, miss Dobson et miss Roberts, qui venaient de Monte-Chiaro,» lui dis-je.

—«Hé!» fit-il en riant, «ce sont mes deux rougets. Je les appelle comme cela, à cause de leurs cheveux rouges… Ce sont des protestantes, mais de bonnes âmes tout de même. Lascia fare a Dio ch'è santo vecchio[2]. Elles vont à Rome. Je leur ai dit: Saint Pierre est un pêcheur, puisse-t-il prendre mes deux rougets dans son filet… L'Angleterre se rapproche de Dieu, chaque jour, depuis le Puséisme,» continua-t-il en se frottant les mains. «Vous verrez peut-être ce beau spectacle, vous qui êtes jeunes: tous les chrétiens sous un même père. Ensuite viendra l'Antéchrist, ensuite le Jugement dernier, et puis ce sera la grande paix…»

[ [2] Laissez faire Dieu, c'est le plus vieux des saints.

Ses yeux brillaient d'un feu de vision tandis qu'il prononçait ces mots. Un des croyants de l'An mil n'était pas plus fervent. Nous nous regardâmes, Philippe et moi. Je vis dans son regard à lui une malice, et je l'écoutai, avec stupeur, répondre:

—«Chez nous aussi, mon Père, le catholicisme fait beaucoup de progrès. Nous avons eu quelques bien édifiants exemples de sainteté. Notamment, un écrivain, M. Baudelaire, et quelques-uns de ses disciples. Ils sont si humbles qu'ils s'appellent eux-mêmes décadents. Ils écrivent des hymnes qu'ils récitent en commun. Ils ont des journaux qui prêchent la bonne parole. Et rien n'est plus édifiant qu'une pareille foi dans un âge si jeune…»

—«Voilà ce que je ne savais pas,» répondit le Père. «Décadents, avez-vous dit?»

—«Oui,» continua Philippe, «qui descendent, qui cherchent ceux d'en bas…»

—«Je comprends,» fit le Père, «ils se repentent, ils ont raison. Nous avons un proverbe en Italie: Non bisogna aver paura che de' suoi peccati. Il ne faut avoir peur que de ses péchés.»

—«Cher Père,» dis-je pour couper court à l'absurde plaisanterie de mon jeune compagnon et comme notre sobre souper s'achevait, «ne verrons-nous pas dès ce soir les fresques de Gozzoli dont ces demoiselles anglaises m'ont parlé?»

—«Vous ne les jugerez peut-être pas très bien à la lumière,» fit dom Griffi; puis, le plaisir de montrer sa découverte l'emportant: «Mais vous les reverrez encore demain. Ah! Quand les moines reviendront, comme ils seront heureux de ces belles peintures! J'espère avoir le temps de les nettoyer entièrement cet hiver. Luigi, va chercher le bâton avec la cire, tiens, à la chapelle, avec cette clef;» et il tira de sa poche un trousseau d'énormes clefs. «Il faut beaucoup fermer de portes ici,» dit-il, «avec ces paysans qui vont et qui viennent à toute heure. C'est de braves gens, mais il ne faut pas tenter le pauvre.»

Luigi revint bientôt, apportant une espèce de rat-de-cave attaché à l'extrémité d'un bâton qui servait visiblement à allumer les cierges. Le moine se leva et redit le Benedicite, puis, avec une gaieté d'enfant, il prit la lampe par l'anneau d'en haut. «Je marche devant vous,» reprit-il en riant, «et, comme nous allons entrer dans un vrai labyrinthe, vous pouvez dire avec Dante:

Per la impacciata via, retro al mio duca[3]»

[ [3] Par la voie embarrassée derrière mon guide. (Purg. Ch. XXI, v. 5.)

—«Encore le Dante!» me soufflait Philippe à l'oreille; «ces animaux-là ne peuvent rien faire, pas même manger un morceau de gorgonzola, de leur infâme fromage vert, sans qu'il leur vienne un vers de leur grand niais de Florentin qui s'appelait Durante, c'est-à-dire Durand. Saviez-vous cela? C'est Vallès qui a trouvé cette bonne plaisanterie. La Divine Comédie signée Durand!… J'ai envie de servir cette fumisterie à notre hôte.»

—«Vous tombez mal,» repris-je, «je vous ai déjà dit mon admiration pour ce grand poète.»

—«Je sais,» fit-il, «c'est votre côté idolâtre, dévotieux et sacrificateur. Mais moi, voyez-vous, je suis d'une génération d'iconoclastes, voilà toute la différence entre nos deux bateaux…»

Tandis que nous échangions ces propos à mi-voix, la soutane de notre guide, fantastiquement éclairée par la lampe dont les flammes sans protection tremblaient à l'air, s'enfonçait dans d'interminables corridors. Nous montions un escalier. Nous en descendions un autre. Nous contournions les arceaux d'un cloître. Parfois un oiseau de nuit s'envolait à notre approche, ou bien un chat courait, silencieux et effrayé. S'il eût fait un rien de clair de lune, c'eût été un extrême atteint dans le romantisme, à en subir le cauchemar, que cette promenade à travers cet énorme couvent. J'y évoquais en pensée les religieux des autres siècles qui avaient passé là, aux heures des ténèbres, pour les offices de nuit. Notre guide lui-même m'apparaissait à quarante ans en arrière, suivant les mêmes corridors dans la file de ses frères, jeune, fervent de croyance, épris de son ordre. Quels souvenirs devaient s'agiter en lui, maintenant qu'il survivait presque seul dans le vaste bâtiment abandonné? Hé bien, non! Non, il était gai dans ce désastre, presque jovial, par la fermeté de sa foi. Quelle puissance dans ce phénomène si mystérieux qui constitue la croyance absolue, entière, inattaquable?… Mais déjà dom Griffi s'était arrêté à une porte. Il cherchait de nouveau une clef dans le trousseau de geôlier qu'il tenait de sa main libre. La vieille serrure cria sur ses gonds, et nous entrâmes dans une haute pièce où la lumière tremblotante des quatre becs de la lampe éclaira vaguement deux murs peints à fresque et un quatrième qui, au premier regard, me parut encore tout blanc de chaux.

—«Mon enfant,» disait l'abbé à Luigi, «donne-moi le rat-de-cave, que je l'allume. Tu ferais encore tomber de la cire sur ma soutane qui n'en a pas besoin.»

Il avait en effet posé la lampe à terre, et soigneusement vérifié l'attache du lumignon au bout de la gaule. Puis, ayant mis le feu à la petite mèche, il commença de faire aller et venir cette flamme le long du mur, et, comme par magie, les divers morceaux de la peinture du vieux maître se remirent à vivre à cette clarté. Le vieux moine la promena, cette petite flamme, sur un premier mur, et nous vîmes la plaie saignante du Christ, la main de l'apôtre blessant encore cette blessure, le douloureux regard du Sauveur, et sur le visage de saint Thomas un mélange de remords et de curiosité; et des anges emportaient au ciel les instruments de la Passion avec des larmes sur leurs fines joues. Nous vîmes, sur un autre mur, détail par détail, les broderies d'or et la tunique verte de Gondoforus; les pierreries précieuses débordaient des vases offerts à l'apôtre, tandis que des paons déployaient leurs queues ocellées sur des balcons, que des perroquets bariolés perchaient aux branches des arbres et que des seigneurs chassaient, traînant des guépards à la chaîne, dans des chemins de montagnes. Et la petite flamme continuait d'errer, pareille à un feu follet. Quand elle avait passé, le coin tiré de l'ombre vague y rentrait soudain. Juger l'ensemble de cette œuvre était impossible, mais, entrevue ainsi, elle avait un charme de fantastique étrangement approprié au lieu et à l'heure, d'autant plus que dom Griffi, en nous montrant ainsi ces deux fresques, obéissait enfantinement au passionné plaisir qu'elles lui procuraient. Il jouissait de les revoir, comme un avare qui manie les diamants de son trésor. N'était-ce pas sa création, à lui, le précieux joyau dont il avait enrichi son cher couvent? Et il parlait, mimant ses phrases avec les rides de sa vieille face expressive:

—«Voyez le doigt de l'apôtre, comme il hésite, et le geste de Notre-Seigneur, et sa bouche… On fait ainsi, voyez, quand on a très mal et que le médecin vous touche… Et le paysage, dans le fond, reconnaissez-vous la Verruca et la colline de Monte-Chiaro?… Tenez, à droite, là, ce sont vos chambres, et ces anges, comme leurs yeux sont devenus plus petits!… Ils pleurent, mais ils ne veulent pas pleurer, comme cela, et leur nez se fronce un peu, comme ceci… Et le roi noir?… Regardez ces boucles d'oreilles. Un de nos Pères, qui est mort ici, après la suppression,—Dieu ait son âme!—avait fait quelques fouilles dans le voisinage d'un de nos couvents près de Volterra. Il a trouvé un tombeau étrusque et des boucles d'oreilles toutes semblables, à côté d'une tête de squelette… Je les ai gardées, je vous les montrerai… Et ceci?…» En ce moment il se retourna, et je vis qu'il dirigeait la lumière vers un coin à droite, sur le mur que j'avais d'abord jugé tout blanc. La flamme magique éclaira sur cette blancheur une place, grande comme la moitié de la main. Le hasard avait voulu qu'en commençant un essai de nettoyage, aussitôt interrompu, le vieux moine eût découvert juste la moitié d'un visage de madone: la ligne du menton, la bouche, le nez et les yeux. Ce sourire et ce regard de la Vierge ainsi dévoilés, sur ce large mur passé à la chaux, saisissaient, comme une apparition surnaturelle. La petite flamme vacillait un peu, attachée comme elle était à un bâton tenu par des mains de vieillard, et il semblait que les lèvres de la Madone remuaient, que ses joues respiraient, que ses prunelles tremblaient. On eût dit qu'une femme réelle était là, qui allait secouer ce linceul de plâtre et se révéler à nous dans la libre grâce de sa jeunesse. Notre hôte se taisait maintenant, mais sa physionomie, à lui, exprimait une piété d'admiration si profonde que je compris pourquoi il ne se hâtait pas de débarrasser du badigeon le reste de la fresque. Son sens d'artiste ingénu et la ferveur de sa foi lui faisaient sentir la poésie de ce divin sourire et de ces divins yeux, comme emprisonnés dans ce revêtement brutal. Nous nous taisions. Philippe était maintenant vaincu par la force de l'impression, et je l'entendis qui murmurait:

—«Mais c'est de l'Edgar Poe, c'est du Shelley…»

Le Père abbé, qui ne connaissait certes de nom ni l'un ni l'autre de ces deux auteurs, répondit naïvement, sans se douter qu'il formulait une trop juste critique sur la phrase et la sensation de son jeune voisin:

—«Mais non, c'est du Gozzoli… Je vous montrerai la preuve dans Vasari; et savez-vous ce qu'il y a derrière? Certainement le miracle de la ceinture…»

—«Quel miracle?» lui demandai-je.

—«Comment,» fit-il avec une stupéfaction visible, «vous n'avez pas vu, au dôme de Pistoie, la ceinture de la bienheureuse Sainte Vierge qu'elle a jetée à saint Thomas après son ascension?… Il était absent lorsqu'elle monta au ciel en présence des autres apôtres. Il revint au bout de trois jours, et, comme il doutait encore de la vérité de ce qu'il n'avait pas vu, la Madone eut la bonté de laisser tomber devant lui cette ceinture pour qu'il ne doutât plus jamais.»

Il nous racontait cette légende,—qui prouve, entre parenthèses, que la vieille religion chrétienne avait prévu même les analystes et leur salut possible,—tout en soufflant le rat-de-cave qu'il rendit à Luigi et en verrouillant de nouveau la porte. La simplicité de conviction avec laquelle il parlait de ce miracle finit de m'attester qu'il vivait dans le surnaturel comme nous autres, enfants du siècle, nous vivons dans l'inquiétude et la moquerie. Je ne pus m'empêcher de le comparer en imagination au menu fragment de fresque qu'il venait de nous montrer sur le troisième mur. Ce coin de peinture suffisait pour animer ce vaste morceau de plâtre blanc, et lui seul, dom Gabriele, suffisait par sa seule présence pour animer ce vaste couvent désert. Il en était réellement l'âme, je le sentais à présent, et une âme qui représentait, au sens exact du mot, toutes les âmes de ses frères absents. J'ai vu, dans mon enfance, un officier de la Grande Armée passer sur un des trottoirs de la ville où je grandissais. Ce vieux brave traînait la jambe, ayant été blessé à Leipzig; il était pauvre, et sa rosette ornait un habit bien râpé. Il était cependant, pour moi, l'épopée entière de l'Empire, parce que je savais que l'Empereur l'avait décoré de sa main! J'éprouvais une impression analogue à suivre maintenant dom Griffi. Il portait tout son ordre dans le pli de sa vieille soutane que Luigi soignait si mal. Telle est la grandeur que nous donnent les abdications absolues de notre personnalité au profit de quelque œuvre très large et très haute. Nous nous renonçons et nous nous grandissons à la fois, par une loi que les sociétés modernes, éprises d'individualisme grossier, méconnaissent étrangement. L'homme ne vaut que par son immolation à une idée, et qu'est-ce qu'une armée, qu'est-ce qu'un ordre, sinon une idée organisée et qui s'est assimilé ainsi des milliers d'existences? Chacune de ces existences participe à son tour aux forces réunies de toutes les autres. Qu'eût été dom Griffi sans son couvent? Sans doute un antiquaire à petit esprit et qui eût catalogué quelque musée. Car, son exaltation à peine passée, et tandis que nous remontions vers notre appartement, il nous tenait, lui aussi, de ces discours de collectionneurs qui oublient le fond de l'œuvre d'art pour discuter seulement ses alentours, ses ressemblances et son authenticité.

—«Il a été traité souvent,» disait-il, «ce sujet de la Madone à la ceinture et de saint Thomas. Vous trouverez à l'Académie de Florence un charmant bas-relief de Luca della Robbia, où la Madone entourée d'anges donne cette ceinture à l'apôtre… Francesco Granacci a traité ce même motif deux fois, et Fra Paolino de Pistoie, et Taddeo Gaddi, et Giovanni Antonio Sogliani, et Bastiano Mainardi,—ce dernier à Santa Croce… Les rougets m'ont déjà envoyé des photographies de toutes ces peintures. Rien qu'à la tête de la Vierge je suis sûr que celle de notre Benozzino sera la meilleure… Mais voulez-vous entrer dans ma cellule, je vous montrerai les boucles d'oreilles et la petite collection de dom Pio Schedone…»

Nous acceptâmes, poussés, Philippe Dubois peut-être par un fonds d'archéologue qui persistait en lui sous le futur écrivain, et moi par la curiosité de voir la figure des objets parmi lesquels vivait notre hôte. La première pièce où il nous introduisit trahissait par son désordre l'incurie du falot serviteur qui répondait au nom de Luigi. Des livres s'y empilaient, dont la grosseur et la reliure révélaient des Pères de l'Église. A côté, une paire de tenailles, des marteaux et une boîte remplie de vis, de clous et de ferraille, témoignaient que dom Griffi savait au besoin se passer d'ouvriers pour quelque raccommodage de meuble ou de serrure. Des citrons séchaient dans une assiette. Des fiaschi à la paille noircie et souillée devaient contenir les échantillons des dernières récoltes en huiles et en vins. Un de ces vases de terre brune que les femmes de Toscane appellent un scaldino et qu'elles remplissent de braise pour s'y chauffer les mains en le tenant par son anse, représentait le confort unique de ce cabinet carrelé, où un chat très noir se prélassait paresseusement. Sans doute quelque voyageuse anglaise reconnaissante avait envoyé au pauvre moine le petit appareil d'argent à faire le thé, seule élégance de ce rustique capharnaüm. Mais Luigi s'étant bien gardé de nettoyer le métal de la cafetière, même ce petit ustensile noircissait sur son étagère. Un grand crucifix, posé sur son pied, dominait la table où des feuillets s'entassaient, couverts d'une large et ferme écriture.

—«Ce sont les sermons de mon maître que je me suis chargé de recopier,» dit dom Gabriele. «Le bon cardinal est aveugle, et il voudrait que son œuvre fût achevée d'imprimer avant sa mort… Il a quatre-vingt-sept ans… Ah! son écriture est terriblement perfide,» ajouta-t-il avec un nouvel italianisme, «et puis, j'ai si peu de temps… Heureusement je ne dors que quatre heures par nuit. Voyons, Nero, laisse cette chaise, laisse cette chaise, mon micino, mon mutzi…» Il parlait au chat comme Pasquale à sa jument, et, comme s'il eût compris, Nero s'élança de la chaise sur les papiers qui contenaient les titres du vieux cardinal à la gloire. «Bon, asseyez-vous là,» me dit-il, «et vous, seigneur Filippo.» Il nous avait demandé nos prénoms dès le commencement du dîner pour ne plus nous nommer qu'ainsi, avec l'aimable familiarité de son pays. «Voyons,» continua-t-il, «où est cette diablesse de cassette? Bon, sous ce volume des Pères où j'ai cherché l'autre jour cette citation dans le traité de saint Irénée contre les Gnostiques… Il s'agissait de Basilidiens qui prétendaient se dérober au martyre sous le prétexte que nous ne devons pas faire connaître nos idées au vulgaire. Ah! l'orgueil! l'orgueil! Vous le trouverez à la base de toutes les hérésies et de tous les sophismes. Et c'est si bon de croire, c'est si simple surtout!… Mais, tenez, voilà la boîte. Elle est tout ouverte… Je ne ferme rien de ce qui est ici, parce que c'est à moi et non pas au couvent. Allons, où sont ces anneaux?…»

Il avait, en effet, durant ce discours, dégagé un coffret de cuir, dont la fermeture avait dû être assez compliquée pour qu'une fois faussée elle eût défié les pauvres ouvriers de ce trou perdu. Le couvercle levé, nous pûmes voir que l'intérieur contenait un assez grand nombre de menus objets soigneusement recouverts d'enveloppes de papier toutes étiquetées. La forme ronde de la plupart de ces plis indiquait suffisamment que la collection de feu dom Pio Schedone se composait surtout de médailles. Je constatai avec étonnement que le travail des boucles d'oreilles étrusques était très fin. Je pris au hasard un des petits paquets ronds, et je lus sur son papier: Julii Cæsarius aureus. Je crus reconnaître, en examinant la pièce d'or, qu'elle était absolument authentique. Je la tendis à Philippe qui me fit remarquer la tête de Marc-Antoine sur le revers et qui me dit:

—«C'est une très belle monnaie, extrêmement rare…»

J'en pris une seconde, une troisième, et je tombai avec un étonnement encore plus grand sur un Brutus dont je me trouvais par hasard savoir la valeur. Voici comment. Ayant, l'année précédente, à faire mes cadeaux de 1er janvier, j'avais eu l'idée d'offrir, à quelques-unes des dames chez lesquelles j'avais dîné, de petites médailles pour les suspendre à leurs bracelets, et mon cher ami Gustave S***, un des plus distingués numismates de l'heure présente, avait bien voulu m'accompagner à cet effet chez un marchand spécial. Là j'avais beaucoup admiré cette pièce d'or qui porte d'un côté la tête de Brutus le Jeune et de l'autre celle de Brutus l'Ancien. Mon ami S*** n'avait pu s'empêcher de sourire de mon ignorance quand, ayant dit: «Je prendrais volontiers celle-là,» l'antiquaire me répondit: «Pour vous, monsieur, à cause de Monsieur, ce sera treize cents francs.» Et cette pièce, cotée de la sorte sur la place, elle était là, parmi soixante autres, dans le coffret de dom Pio. Je ne pus retenir une exclamation et je montrai la monnaie à Philippe en lui racontant ce que je savais de son prix.

—«Je m'en serais douté,» me dit-il, «car j'ai un peu étudié aussi la numismatique; et remarquez qu'elle est en parfait état et à fleur de coin…»

—«Mais vous avez là un trésor, mon Père,» dis-je à dom Griffi, qui m'avait écouté sans avoir trop l'air de prendre au sérieux mes paroles, et j'insistai, lui expliquant les raisons pour lesquelles je croyais pouvoir lui affirmer la valeur d'une au moins de ses pièces, et la compétence de mon compagnon.

—«C'est ce que me répétait dom Pio,» fit-il en changeant peu à peu d'expression. «Il avait ramassé ces monnaies de côté et d'autre, dans ses fouilles… Quand le pauvre Pio est mort, c'était le temps le plus dur, nous venions d'être frappés, et j'ai eu tant à faire que j'ai négligé de faire examiner sa collection par le professeur Marchetti que vous aurez vu à Pise. Je l'avais tout à fait oublié, et, sans le roi Gondoforus, je n'aurais jamais songé à les regarder seulement… C'est l'autre jour, en dérangeant ces bouquins, que je me suis souvenu d'avoir vu entre les mains de dom Pio une paire de boucles d'oreilles assez étranges. Je cherche dans le coffret, je les trouve, je vous en parle. Ma foi,» ajouta-t-il en se frottant joyeusement les mains, «je voudrais beaucoup que vous eussiez raison. Il y a une terrasse qui menace ruine près du donjon et le gouvernement me refuse de l'argent; avec quatre mille francs on en viendrait à bout; mais quatre mille francs!…» Et il hocha la tête avec incrédulité en montrant le coffret.

—«Mon Dieu,» lui répondis-je, «à votre place, je consulterais vraiment le professeur dont vous parlez, mon Père, car je trouve encore là un aureus de Domitien avec un temple à son revers, que je crois bien avoir vu aussi parmi les pièces rares…»

—«Rarissime,» dit Philippe, qui examina la monnaie de très près, «et ce Dide Julien, rarissime aussi, et cette Didia Clara… Ce sont de magnifiques échantillons. Il est probable qu'un paysan aura tout simplement trouvé près de Volterra quelque trésor d'une légion perdue à la suite d'une déroute et vendu le tout à dom Pio…»

—«Si c'était vrai,» dit l'abbé en se frottant de nouveau les mains, «ça prouverait une fois de plus que le cher cardinal a bien raison de répéter: Dio non manda mai bocca, che non mandi cibo[4]. J'ai tant prié pour cette terrasse! C'est là que les frères malades allaient prendre le soleil à leur convalescence. J'écrirai donc à M. Marchetti de venir me rendre visite aussitôt qu'il pourra. Ah! c'est un de mes amis, et qui se plaît tant à Monte-Chiaro!… Demain matin, à ma messe, je remercierai le Seigneur et je prierai aussi pour vous… Bon, j'allais oublier de prévenir Luigi qu'il doit être prêt à me la servir à six heures, à sept j'ai des rendez-vous…»

[ [4] «Dieu n'envoie jamais de bouche sans envoyer aussi de la nourriture.»

—«Savez-vous,» disais-je un peu plus tard à Philippe en lui souhaitant le bonsoir à mon tour, «que l'on comprend avec quelle facilité certaines circonstances prennent une apparence providentielle, quand on voit des aventures comme celle-là… Ce pauvre moine a besoin d'argent pour son couvent. Il prie Dieu de toutes ses forces, et deux étrangers lui découvrent qu'il le possède, cet argent, là, sous sa main…»

—«C'est la bêtise du hasard,» dit Philippe en haussant les épaules; «avez-vous jamais entendu raconter qu'un jeune homme de talent et auquel il ne manquerait qu'une petite somme pour être mis à même de montrer son talent, ait trouvé cette somme? Qu'un grand écrivain ait gagné un centime à une loterie? Tenez, j'ai connu des bourgeois riches et stupides, dans ma province, qui ont vu leurs obligations de la Ville de Paris sortir aux tirages et leur rapporter des deux cent mille francs. Un mien cousin m'en avait laissé une, à moi, de ces obligations-là. Je l'ai vendue, fort heureusement. En dix ans, vous croyez qu'elle est seulement sortie une fois! Pas même pour me rapporter six mille francs, deux mille francs, mille.—Et voilà ce frocard imbécile qui va les avoir, lui, ces six mille francs, plus peut-être, et il les emploiera,—à quoi? A consolider une terrasse pour des moines qui ne reviendront jamais… Chamfort disait que le monde est l'œuvre du diable devenu fou. S'il avait dit: devenu gâteux!»

—«En attendant,» fis-je avec une humeur jouée et comme si j'eusse parlé à un petit garçon malade, pour ne pas avoir à me fâcher contre ce qui n'était après tout qu'une plainte trop justifiée, «allez dormir et laissez-moi en faire autant.»

Comme le vent s'était levé,—un mélancolique vent d'automne qui tournait, doux et plaintif, autour du monastère, j'éprouvai une certaine difficulté à réaliser moi-même ce programme et à m'endormir dans le lit un peu dur des anciens abbés généraux. J'entendais Philippe Dubois aller et venir dans sa chambre, et je me demandais si, malgré son ironie, trop outrée pour n'être pas factice, il ne se sentait pas troublé, lui aussi, par le beau spectacle d'une vie si résignée, si pieuse, que notre hôte nous avait donné, tout ce soir. Les phrases du prêtre sur le caractère providentiel de certaines rencontres me revenaient. Est-il possible de réfléchir profondément, sincèrement à sa propre destinée et à celle de ses proches sans subir cette obscure intuition qu'un esprit plane en effet sur nous tous, qui nous mène, par des chemins quelquefois très détournés, vers des fins que nous ne comprenons pas? Mais surtout dans le châtiment de nos fautes, ce mystérieux esprit révèle sa présence reconnue par les moralistes de tous les temps, depuis les poètes grecs qui adoraient la Némésis, l'obscure équité universelle, jusqu'à Shakespeare et Balzac, les maîtres de l'art moderne. Leur œuvre n'est-elle pas dominée par cette vision d'une grande justice finale enveloppant l'existence humaine? Puis je me faisais des objections par cette triste habitude du pour et du contre que l'on ne dépouille pas avec tant de simplicité, quoi qu'en pensât notre hôte. Je songeais à cette autre loi de décroissance qui veut que tout meure des plus belles parmi les choses humaines, depuis un être moral comme est un couvent, jusqu'aux chefs-d'œuvre des arts. Les fresques de Benozzo venaient d'être retrouvées, après quatre cents ans, pour disparaître à nouveau dans quelques autres centaines d'années, mais détruites par l'invincible travail du Temps. Oui, tout meurt, et tout recommence… Dom Gabriele Griffi a parlé tout à l'heure des Basilidiens, de leurs théories subtiles et de l'orgueil qui est à la base de toutes les hérésies. Je me souvins de l'étonnante analogie qui éclata pour moi, lorsque j'étudiai les doctrines d'Alexandrie, entre ces paradoxes et nos maladies morales d'aujourd'hui. Mon jeune compagnon n'en était-il pas la preuve, lui qui m'avait énoncé, à propos des relations des écrivains et du public, exactement ce sophisme du mensonge par mépris cher aux Gnostiques? Et je l'entendais marcher toujours,—en proie à quelle agitation?—jusqu'à ce qu'à travers ces raisonnements contradictoires je finis par fermer les yeux, et quand je me réveillai le matin, ce fut pour voir au chevet de mon lit l'innocent Luigi, les bras chargés d'un plateau sur lequel était préparé du café au lait, et presque aussitôt le moine entrait dans ma chambre:

—«Ah! bravo,» me dit-il, avec son bon rire, «vous avez pu bien reposer, et vous avez fait mentir le proverbe: Chi dorme non piglia pesci[5]. Car un paysan vous a apporté des truites toutes fraîches pour votre déjeuner… Quant au seigneur Filippo, il est déjà à courir la montagne. Quand je suis revenu de la messe, à six heures et demie, je l'ai vu qui grimpait du côté du village, leste comme un chat… Quand vous serez levé, nous irons revoir les Benozzo au grand jour… Le seigneur Filippo sera revenu, sans doute… Vous verrez aussi la bibliothèque du couvent… Ah! si vous saviez comme elle était riche avant la première suppression, celle de Napoléon Ier… Mais patience, puisqu'il paraît que nous allons déjà ravoir notre terrasse. Multa renascentur…»

[ [5] «Qui dort ne prend pas de poissons.»

Une heure plus tard, j'étais levé, j'avais bu, sans trop faire la grimace, le café à base de chicorée passé par Luigi; le Père et moi nous rendions de nouveau visite au roi indien Gondoforus et au sourire de la Vierge. Dom Griffi eut le temps de me montrer les réfectoires, le grand et le petit, les bibliothèques, les chapelles, le vivier, les citernes, l'étroit jardin où il élevait des cyprès minuscules, en attendant de les planter. Philippe était toujours absent. S'était-il égaré, ou bien éprouvait-il pour la conversation et la société du Père une de ces antipathies dont les nerveux comme lui subissent les irrésistibles atteintes? Je me serais posé ces questions avec une certaine indifférence, je l'avoue, tant son continuel persiflage m'avait agacé, si, vers les onze heures, et à notre retour de la visite à travers le couvent, je n'avais été littéralement frappé d'épouvante par un petit fait très inattendu et que je provoquai sans en avoir le moindre pressentiment. Dom Griffi venait de s'excuser. Il était obligé de me laisser seul jusqu'au déjeuner. Je n'avais pas de livres avec moi. Ma correspondance était, par extraordinaire, au courant. «Si je revoyais ces médailles d'hier?» pensai-je, et voici que je demande le coffret au Père, qui me l'apporte lui-même. Installé paisiblement dans ma chambre, je déploie les papiers, les uns après les autres, admirant ici un profil d'empereur lauré, là une Victoire. Je ne sais pourquoi la fantaisie me prend de revoir l'aureus de César avec la tête d'Antoine. Je cherche cette pièce parmi les autres. J'ai de la peine à la trouver. Je prends les médailles une par une, et je ne vois plus le nom du dictateur écrit sur aucune des enveloppes. «Nous les avons mal remises,» me dis-je, et j'ai la patience de les défaire toutes. Pas de médaille de César. Pas de médaille de Brutus non plus. Je ne crois pas avoir éprouvé dans ma vie une angoisse comparable à celle qui me serra le cœur quand je constatai cette absence de deux monnaies qui valaient certainement près de deux mille francs, et qui étaient là, encore hier au soir. Je les avais tenues dans ma main. J'en avais regardé le détail comme à la loupe. J'en avais moi-même indiqué le prix approximatif au Père, et elles avaient disparu. J'eus l'espérance qu'il les avait mises de côté, sur cette indication, pour les expédier à Pise aussitôt, et faire contrôler plus vite leur authenticité, et je courus à sa cellule, au risque de le déranger. Il m'eût été impossible de ne pas vérifier sur-le-champ cette hypothèse. Dom Griffi était occupé, avec un grand pendard de paysan roux, à recouvrer quelque créance, car le paysan tenait à la main un portefeuille de cuir des poches duquel sa main calleuse tirait, avec le plus comique regret, des coupures de cinq et de dix francs. L'abbé vit à ma figure que j'avais une nouvelle importante à lui annoncer:

—«Votre ami n'est pas malade?…» me demanda-t-il vivement.

—«Non,» lui répondis-je. «Mais je voudrais me permettre de vous poser une question, mon Père. Avez-vous retiré du coffret de dom Pio quelques-unes des pièces d'or que nous avons maniées hier?»

—«Aucune,» fit le bonhomme ingénument, «le coffret est demeuré là, tel que nous l'avions laissé.»

—«Ah! mon Dieu!» m'écriai-je avec terreur, «c'est qu'il en manque au moins deux, et des plus importantes, le César et le Brutus…»

Je n'eus pas plutôt prononcé cette phrase que j'en sentis la terrible portée. Personne, jusqu'à notre arrivée, n'avait soupçonné ce que représentait d'argent la collection de dom Pio. Ce César et ce Brutus étaient justement, parmi les monnaies, celles que nous avions le plus remarquées. Elles avaient été dérobées. Ce n'était pas Luigi qui avait pu les choisir ainsi entre les autres, ni un des paysans pareils au rustre que je voyais en ce moment compter de nouveau avec son doigt calleux ses malpropres petits billets de banque. D'autre part, je ne pouvais pas être soupçonné. J'étais au lit au moment où le Père disait sa messe et où sa chambre était vide. Depuis, nous ne nous étions plus quittés. L'éclair d'une atroce évidence me fit dire tout haut:

—«Non, non, ce n'est pas possible…»

Je venais de voir Philippe tenté, aussitôt après notre conversation d'hier, par le voisinage si proche de ce petit trésor. Le bruit de ses pas, la veille, très tard dans la nuit, me résonna dans la mémoire et s'expliqua pour moi d'une manière affreuse. Il m'avait tant parlé, durant la route, de son besoin d'une petite somme qui lui servît à débuter à Paris. Il avait vu cette somme à sa portée. Il avait lutté, lutté…,—et puis, il avait cédé. Il avait accompli ce vol si facile et deux fois infâme, puisque le pauvre vieux moine était notre hôte. Il lui avait suffi de se lever un peu avant l'heure de la messe. Il était sorti de sa chambre. Il s'était glissé jusqu'à celle du Père. Il avait pris les deux médailles qu'il savait les plus précieuses, sans doute d'autres encore. Puis il s'était en allé dans la campagne, afin de donner un prétexte d'une part à sa disparition matinale et aussi pour dompter le trouble dont il devait être bouleversé. Entre les paradoxes les plus hardis d'immoralité intellectuelle et une action honteuse comme celle-là, il y a un abîme. Je me sentis, devant cette accablante probabilité, saisi d'une telle émotion que les jambes me manquèrent et je dus m'asseoir tandis que dom Griffi disait à son paysan avec sa douceur habituelle:

—«Va m'attendre dans le corridor, Peppe. Je t'appellerai.»

Puis quand nous fûmes tous les deux seuls:

—«Voyons, mon enfant,» commença-t-il d'une voix que je ne lui connaissais pas encore, celle non plus de l'hôte amical, mais du prêtre, et en me prenant les mains. «Regardez-moi bien en face. Vous sentez que je sais que ce n'est pas vous, n'est-ce pas? Ne me dites rien, ne m'expliquez rien, et faites-moi une promesse…»

—«De forcer ce malheureux à vous rendre ces pièces… Ah! mon Père, quand je devrais les lui arracher de mes mains ou le livrer moi-même aux gendarmes…»

—«Vous ne m'avez pas deviné,» reprit-il en secouant la tête, «et je veux au contraire que vous me promettiez sur l'honneur de ne pas prononcer un mot qui laisse soupçonner que vous avez découvert la disparition de ces médailles… Pas un mot, entendez-vous, et pas un geste… C'est mon droit de vous le demander, n'est-il pas vrai?…»

—«Je ne comprends pas,» l'interrompis-je.

—«Pazienza,» dit-il en employant son mot favori, «promettez-moi seulement et laissez-moi finir avec ce terrible Peppe… Ah! ces gens-là me feront mourir avant que je n'aie pu revoir les frères ici… Ils disputent, cinq francs par cinq francs, le paiement de leurs fermages; mais, vous savez, fermer les yeux et se recommander à Dieu… J'ai votre promesse?»

—«Vous l'avez,» répondis-je, vaincu par une espèce d'autorité qui émanait de toute sa personne en ce moment.

—«Et voulez-vous me rapporter le coffret tout de suite?»

—«Je vais vous le chercher, mon Père…»

Malgré la parole donnée, j'eus une peine infinie à me contenir quand, une demi-heure après cet entretien, je me retrouvai avec Philippe Dubois, enfin revenu de sa promenade. Je dois reconnaître, à son honneur, que son visage traduisait, à cette minute, une anxiété intérieure qui eût achevé de me convaincre si j'avais gardé le moindre doute sur sa culpabilité. Il devait cependant se croire assuré du secret, car c'était un bien étrange hasard que mon second examen du coffret, et, moi excepté, qui pouvait constater l'absence des médailles dérobées? Nous les avions mentionnées trop vite pour que dom Griffi eût eu le temps d'en retenir les noms. Aussi ce n'était pas la crainte d'une découverte de ce vol qui mettait sur ce front intelligent et dans ces yeux, si vifs encore la veille, cette sombre expression d'inquiétude. Je devinai que le remords et la honte le déchiraient, tout simplement. Il était si jeune, malgré son masque de cynisme, si voisin, malgré sa corruption intellectuelle, du chaud foyer de sa famille, si nourri encore de loyauté provinciale! Il remarqua bien la tristesse de mon regard, mais s'il l'attribua d'abord à la véritable cause, le silence que j'observai, d'après ma promesse, dut le rassurer.

—«J'ai fait une magnifique promenade,» me dit-il sans que je lui demandasse aucun détail sur l'emploi de sa matinée; «seulement, je me suis égaré, et j'arrive trop tard pour visiter le couvent… Je ne le regrette pas, car j'aurais peur de gâter ma sensation d'hier en revoyant ces fresques au grand jour. A quelle heure repartons-nous?»

—«Vers les deux heures et demie,» lui dis-je.

—«Alors,» fit-il, «si vous me permettez, je vais boucler ma valise.»

Il passa dans sa chambre sous ce prétexte. Je l'entendais qui allait et qui venait de nouveau comme cette nuit. Ma présence lui était, malgré tout, insupportable. Que serait-ce quand il reverrait l'abbé?… J'appréhendais, avec une inquiétude qui allait jusqu'à la douleur, l'instant où, tous les trois assis derechef à la vieille table des novices, nous devrions causer, sachant, le prêtre et moi, ce que nous savions, et lui avec ce poids sur le cœur. Une curiosité se mélangeait à cette inquiétude. En me demandant le silence absolu auprès de Philippe, dom Griffi avait certainement son plan. Allait-il essayer de confesser le jeune homme sans trop l'humilier, en tête-à-tête? Ou bien, dans la divine bonté que révélaient ses yeux de vrai croyant, s'était-il décidé à pardonner en silence, comptant que le reste du trésor de dom Pio suffirait à payer la réparation de la fameuse terrasse? Toujours est-il que l'heure du déjeuner arriva,—toutes les heures arrivent,—et dom Gabriele vint nous appeler, avec sa même voix gaie et cordiale:

—«Hé bien! seigneur Filippo,» dit-il, «vous avez pris faim, dans votre promenade?…»

—«Non, mon Père,» répondit Philippe à qui le Père avait saisi les deux mains affectueusement et que cette chaude étreinte paraissait gêner, «j'ai peur d'avoir eu un peu froid.»

—«Alors vous boirez un peu de mon vino santo,» reprit le moine, «vous savez pourquoi nous l'appelons ainsi? Nous suspendons des raisins à sécher jusqu'au jour de Pâques, et alors nous les pressons. Il y a un proverbe toscan qui dit: Nell' uva sono tre vinaccioli, dans le raisin il y a trois pépins; uno di sanità, uno di letizia, e uno di ubriachezza, un de santé, un de gaieté, un d'ivresse. Mais, dans mon vino santo, il ne reste que les deux premiers.»

Et ce fut ainsi de sa part une suite de phrases doucement enjouées tout le long du repas, qui se composait cette fois des truites promises, de châtaignes grillées, d'œufs en omelette qualifiés de frits, et de grives,—de ces grives gorgées de raisins et de genièvre, qui font le régal d'automne dans ce coin béni d'Italie.

—«Je n'ai jamais pu toucher à un de ces petits oiseaux,» nous dit le Père, «je les vois voler de trop près ici. Mais nos paysans les chassent à la glu. Les avez-vous vus passer avec une chouette apprivoisée? Ils disposent le long de la vigne des bâtons enduits de cette glu. Puis ils posent la chouette à terre, attachée à un autre bâton. Elle volète çà et là. Les oiseaux s'approchent par curiosité. Ils touchent aux baguettes, et les voilà pris. Je me suis toujours étonné qu'un poète n'ait pas fait une fable avec ce joli tableau…»

Mais d'allusion aux pièces disparues, pas un mot. Pas un mot non plus qui marquât une différence entre ses dispositions à mon égard et à l'égard de mon compagnon,—peut-être un peu plus de câlinerie cependant pour lui, que je voyais comme brisé par cette sympathie presque affectueuse de notre hôte si indignement trahi. Vingt fois je distinguai des larmes sur le bord des yeux de ce garçon, qui n'était évidemment pas né pour le mal. Vingt fois je fus sur le point de lui dire: «Allons, demande pardon à ce saint prêtre, et que ce soit fini…» Puis Philippe fronçait les sourcils, ses narines se crispaient. Le feu de l'orgueil séchait ses prunelles, et la conversation continuait, ou plutôt les monologues de dom Griffi, qui comparait maintenant son Monte-Chiaro au Monte-Oliveto, et il parlait avec tendresse de son ami qui est aussi le mien, le cher abbé de N***, préposé à une besogne de garde toute pareille. Puis il nous racontait toutes sortes d'anecdotes sur le couvent, les unes infiniment intéressantes,—une visite, par exemple, du connétable de Bourbon en marche sur Rome, et commandant en secret au prieur une messe pour le lendemain de sa mort;—d'autres, enfantines et relatives à des légendes naïves… Ce ne fut qu'après ce repas et une fois remontés dans notre salon, que je compris son intention et quelle idée lui avait suggérée une connaissance de cœur humain, qu'un confesseur peut seul avoir. Nous ayant quittés quelques minutes, il rentra, tenant à la main la cassette de dom Pio. Je regardais Philippe. Il était devenu livide. Mais le visage ridé de notre hôte n'annonçait cependant aucune sévère interrogation:

—«Vous m'avez enseigné le prix de ces médailles,» nous dit-il simplement en posant le coffret sur la table. «Il y en a bien trop pour ce que j'ai à faire reconstruire. Permettez-moi de vous demander d'en choisir pour vous, chacun deux ou trois, que vous garderez en souvenir du vieux moine, qui a prié pour vous deux ce matin…»

Il m'avait regardé, en prononçant ces quelques mots, d'un regard où je pus lire le rappel de ma promesse. Il était sorti, que nous étions là, Philippe Dubois et moi-même, immobiles. Je tremblais qu'il ne devinât, que je savais son secret. La sublime indulgence de dom Griffi, destinée à produire un repentir presque foudroyant par l'excès de la honte, ne pouvait avoir son plein effet sur cette âme en détresse que si l'amour-propre blessé n'y mêlait pas son fiel.

—«Que c'est bon, un bon prêtre!…» dis-je simplement pour rompre le silence. Philippe ne répondit rien. Il s'était vivement retourné contre la fenêtre et il regardait le vert paysage que nous avions admiré le soir en entrant, plongé dans une rêverie profonde. J'avais ouvert le coffret, et pris au hasard une des médailles pour obéir à notre hôte, puis je passai dans ma chambre. Mon cœur battit, je venais d'entendre le jeune homme qui sortait en courant, et ses pas qui se dirigeaient vite, vite, vers la cellule du vieux moine. L'orgueilleux était vaincu. Il allait rendre les pièces volées et avouer sa faute. En quels termes parla-t-il à celui qu'il avait d'abord comparé si insolemment à feu Hyacinthe, et que lui répondit ce dernier? Je ne le saurai jamais. Seulement, lorsque nous fûmes remontés tous deux en voiture et que Pasquale eut dit à sa jument: «Allons, Zara, cherche tes jambes…,» je me retournai pour revoir le couvent que nous quittions et saluer l'abbé, venu jusqu'au seuil, et je reconnus, dans le regard que mon compagnon jetait de son côté sur le simple moine, l'aube d'une autre âme.—Non, l'ère des miracles n'est pas close, mais il y faut des saints,—et ils sont trop rares.

Pérouse, novembre 1890.

II
Monsieur Legrimaudet

A FRANCIS MAGNARD.

I
SA VIE

J'ai pu étudier, depuis mon entrée dans ce pays bizarre qui s'appelle le Monde des Lettres, bien des figures originales, bien des existences de paradoxe, à faire trouver tout simple le Z. Marcas de Balzac et tout simple aussi ce neveu de Rameau, croqué sur le vif par le plus hardi prosateur du dix-huitième siècle. Je ne crois pas avoir connu de personnage aussi étrange qu'un parasite professionnel, ennemi justement du grand Diderot, mais ennemi personnel et fielleux comme le pire des rivaux, M. Jean Legrimaudet. Il est mort aujourd'hui, et son livre de calomnies contre les Encyclopédistes, qui obtint un succès de réaction vers 1855, est bien oublié. Bien oubliés ses deux volumes contre Victor Hugo, répertoire de racontars fantastiques, d'anecdotes aussi sottes et fausses que scandaleuses. Je ne sais qui disait de lui plaisamment: «Legrimaudet! On est préservé de sa diffamation par son style…,» et, de fait, la phraséologie de ce cacographe, sa rhétorique vague et prétentieuse, la badauderie de son information toujours puérile et inexacte, les naïves iniquités d'un soi-disant catholicisme qui consiste à mettre hors la loi humaine tout adversaire suspect de libre pensée, rien, en un mot, dans les quelques livres qu'il a laissés, ne donne la moindre idée de l'originalité animale, si l'on peut dire, du pamphlétaire lui-même. Par un singulier caprice du hasard, chaque nouveau tournant d'année,—je dirai tout à l'heure pourquoi,—me rend présente à nouveau cette physionomie disparue d'un authentique Diogène et que j'ai pu voir de mes yeux, écouter de mes oreilles. Et voici que la tentation m'est venue d'esquisser en deux études le portrait de ce solitaire qui vivait plus abandonné dans Paris que Robinson dans son île. Je raconterai d'abord l'anecdote qui, pour moi, rattache bizarrement ce souvenir à cette fin du mois de décembre. Peut-être les curieux d'excentricités consulteront-ils avec intérêt ces deux «crayons d'après nature.» Peut-être aussi quelque lecteur, soucieux de conclusions pratiques, trouvera-t-il dans ce simple récit une preuve de plus à l'appui du grand précepte de l'Évangile, si profond, si méconnu: «Vous ne jugerez pas.» Il m'a semblé souvent que la plus haute moralité d'une œuvre d'art, j'entends d'une œuvre littéraire, consistait à redoubler en nous le sentiment du mystère caché au fond de tout être humain, du plus lamentable et du plus comique comme du plus sublime. «L'âme d'autrui,» disait Tourguéniev, «c'est une forêt obscure…» Ah! la belle parole! et qui l'aurait vivante en soi s'épargnerait tant de ces injustices quotidiennes, tant de ces meurtrissures du cœur des autres qui ne sont jamais que des ignorances!


Quand je rencontrai Legrimaudet pour la première fois, c'était en 1874, vers la fin de l'automne, chez mon plus ancien camarade de jeunesse, André Mareuil, qui fut, pendant une époque, chroniqueur à la mode,—et depuis!… Mais en ces temps-là il remplissait les modestes fonctions de simple employé à la Bibliothèque nationale. Dès lors il professait une espèce de goût enfantin pour ce qu'il croyait être la vie élégante. Avec ses dix-huit cents francs d'appointements, il habitait près du parc Monceau, sous les combles d'une grande diablesse de maison neuve. Je vis, ce jour-là, installé au coin du feu, dans le petit cabinet de travail de mon ami, un homme d'environ soixante ans, d'aspect minable et qui appuyait aux chenets deux pieds monstrueux de gibbosités, deux horribles pieds, déformés par les oignons et les engelures comme ceux d'un goutteux, et suppliciés dans des bottines évidemment achetées d'occasion ou données par quelque bienfaiteur peu généreux. La tête du personnage aurait fait dire au Philistin le plus ignorant des choses de l'art: «C'est un Daumier,» tant elle reproduisait le type favori de ce tragique dessinateur. Des cheveux grisonnants, verdâtres par place, encadraient une face terreuse, une face grise et flétrie où clignotaient entre des paupières rougies de petits yeux vairons d'une malice presque sauvage. Une bouche flétrie, une barbe sale, des rides pareilles à des raies noires s'harmonisaient à la misère du chapeau à haute forme que l'inconnu tenait sur ses genoux et qui montrait une soie délavée par d'innombrables averses. Cet homme portait un habit de soirée, échoué sur ses épaules—après quels hasards?… Un habit? Non, un souffle d'habit, un tissu arachnéen, dont chaque fil était usé, dont la trame semblait devoir se déchirer au moindre geste, et qui croisait sur un gilet de tricot jadis marron. Une cravate bleue nouée autour d'un col de chemise effiloché, un pantalon en guenille, achevaient de lui donner cet aspect de délabrement auquel se reconnaît dans notre société le réfractaire définitif et inguérissable, le vaincu de la vie qui s'est résigné à subsister d'aumônes; et cependant il garde, même dans sa détresse, une je ne sais quelle tenue bourgeoise qui le distingue encore de l'ouvrier déchu. Quoique je fusse très jeune alors et mal renseigné sur les variétés de cette vaste espèce: les mendiants de lettres, je n'hésitai pas à reconnaître, dans l'hôte singulier qui chauffait ses loques au foyer de Mareuil, un parasite de bas étage. Mon ami ne me le nomma pas tout d'abord; il jouissait visiblement de la curiosité que m'inspirait le pittoresque inconnu qui, lui, ne semblait pas s'apercevoir de mon existence. Il avait, répandu sur toute sa personne, un air d'insolence outrageante, comme une carrure dans l'ignominie, qui déconcertait la pitié. J'ai su depuis qu'il lui échappait de dire en parlant de son frac:

—«Je suis l'homme de France qui porte le mieux l'habit. Voilà quinze ans que je n'ai pas quitté celui-ci…»

Et il était de bonne foi! Toute son attitude révélait d'ailleurs son terrible orgueil, condensé en un mépris pour ce qui l'entourait dont j'eus le témoignage dès cette première entrevue. Tout en causant, André et moi, nous en étions venus à parler du Journal de Lestoile que mon ami lisait alors, et il m'en montrait un curieux exemplaire, avec annotations marginales du temps, emprunté à sa Bibliothèque. L'inconnu, qui n'avait pas ouvert la bouche depuis un quart d'heure, sinon pour cracher bruyamment dans le foyer, demanda tout d'un coup à Mareuil:

—«Voulez-vous me laisser regarder ce livre?»

Il le prit de sa main décharnée, à la maigreur de laquelle on devinait le dépérissement de tout son pauvre corps, feuilleta quelques pages, et, rendant le volume à André:

—«Savez-vous, monsieur,» fit-il, «que c'est un mauvais métier que celui de bibliothécaire? Ils sont trop tentés. Ils finissent tous par voler les ouvrages qui leur sont confiés. Adieu, monsieur.»

Il se levait, en effet, pour prendre congé sur cette extraordinaire impertinence. Je vis que Mareuil réprimait la plus violente envie de rire.

—«Attendez,» dit-il, «je veux vous présenter l'un à l'autre.» Et il me nomma. Puis, avec solennité:—«Monsieur Jean Legrimaudet, l'ennemi personnel de Diderot et de Hugo, l'auteur de l'Histoire de l'ivrognerie en littérature

—«Monsieur est homme de lettres?» demanda Legrimaudet.

—«Poète,» répondit Mareuil.

—«Ah! monsieur est poète» (il prononçait poâte). «Faites-moi une ode, alors, monsieur, faites-moi une ode. Savez-vous comment M. Veuillot appelle le poète, monsieur? Un moineau lascif. Et quand il a publié ses vers, moi j'ai fait sur lui cette épigramme:

Veuillot,

Tardif

Moineau

Lascif…

Je suis donc votre confrère en Apollon. Monsieur et cher confrère, adieu…»


Et il sortit sur cette bouffonnerie, débitée avec une voix âcre, qui ne permettait pas de savoir s'il était sérieux ou plaisant, s'il divaguait de bonne foi ou si son affectation de plaisanterie,—et quelle plaisanterie!—cachait une intention de bas persiflage. Il n'eut pas plutôt passé le seuil de la porte que Mareuil s'abandonna enfin à son fou rire, tandis que je lui demandais:

—«Qu'est-ce que c'est que cet homme-là? Il ressemble vraiment trop à ses livres!… Et pourquoi reçois-tu des drôles pareils?»

—«Pour un drôle,» dit André, «c'en est un. Mais que veux-tu? J'ai pour lui un goût malsain. Il me divertit, et puis chacun a sa marotte en ce bas monde. La mienne, c'est de vouloir lui faire dire merci. Ça t'étonne? Mais je te jure que je suis sérieux. Voilà deux ans que j'y travaille. Il n'y a pas moyen. J'ai fait pour lui vingt-cinq démarches. Je lui ai payé son terme. Je l'ai habillé. Je lui ai envoyé du vin quand il était malade, un médecin, fourni des remèdes… Jamais, tu m'entends, jamais autre chose qu'une insolence comme celle de tout à l'heure. Tu connais notre grand ami d'Altaï et tu sais que sa faiblesse est de cacher son âge. Hé bien! Il a nourri Legrimaudet pendant vingt ans. Devine ce que celui-ci a imaginé l'année dernière? Il écrivit à la mairie de la ville natale du pauvre d'Altaï pour avoir l'acte de naissance de son ancien bienfaiteur. Ci trois ou quatre francs, et il en est à deux sous près. Il s'est procuré des lettres en cuivre découpé, comme les enfants en ont pour leurs jeux, et nous avons été cent dans Paris à recevoir une carte sur laquelle M. Legrimaudet avait imprimé:—2 novembre 1810. Naissance du jeune monsieur d'Altaï.—C'est un rien, mais exquis. Ah! je crois que c'est le scélérat complet, sans crime, entendons-nous! On devrait créer pour lui un titre: Grand Ingrat de France… Et c'est si naturel. Depuis son Hugo, il se croit un célèbre écrivain persécuté… Vrai! Je te jure que c'est un homme!»


Je me souviens que je ne répondis pas un mot à cette sortie de mon camarade. Il professait dès cette époque un dandysme de misanthropie que j'ai encore aujourd'hui beaucoup de peine à comprendre. L'infamie humaine l'égayait d'une gaieté que je jugeais affreuse et qui se conciliait en lui avec les plus rares délicatesses d'amitié. En lisant, depuis, la correspondance de Gustave Flaubert, j'y ai rencontré un sentiment identique, l'aveu d'une féroce allégresse devant la vilenie morale. Y a-t-il là un simple phénomène d'énervement, la souffrance d'une sensibilité froissée, mais qui, ne voulant pas s'avouer froissée, dissimule sa blessure sous une ironie d'une nature spéciale? Est-ce la triste satisfaction d'un pessimisme qui se complaît à vérifier ses doctrines au spectacle de la bassesse où peut descendre cet animal prétentieux qui est l'homme? Ou bien reste-t-il dans certains civilisés, enseveli au fond d'eux-mêmes, un sentiment analogue à ce goût du monstre qui se manifeste dans certains cultes primitifs, goût presque cruel et qui, plus près de nous, explique seul la présence autour des rois de nains difformes comme ceux dont Velasquez a immortalisé la laideur au musée du Prado? Quand je grondais André sur cette disposition d'esprit, que je ne pouvais m'empêcher de trouver un peu avilissante, en lui disant: «Il faut s'indigner,» il me répondait un: «Oui, Prudhomme,» qui me désarmait. Je ne lui reprochai donc pas son Legrimaudet. Je pensai en moi-même que mon paradoxal ami avait une fois de plus bien mal placé sa fantaisie en s'engouant d'un grotesque et d'un misérable, et, malgré la silhouette si caractérisée de ce gueux de lettres, j'aurais sans doute perdu jusqu'à son souvenir, si le hasard ne m'avait mis de nouveau en présence du Grand Ingrat de France, comme disait baroquement Mareuil, dans des circonstances que, cette fois, je ne pouvais pas aussi vite oublier.


Quinze jours s'étaient écoulés depuis cette visite chez André. On était dans la dernière moitié de novembre. Il faisait une de ces après-midi froides, claires et sèches, où les plus paresseux aiment à marcher sur le pavé si net et à respirer sous le ciel si bleu. Je revenais d'un pied leste par une des rues qui avoisinent la vieille Sorbonne où je suivais en ces temps-là une conférence de philologie grecque à l'École des Hautes Études, et je m'arrêtai devant l'étalage d'un bouquiniste en plein vent à feuilleter quelques livres. Ai-je besoin de dire que ma vocation d'helléniste n'était guère sérieuse, et que je ne cherchais pas, dans les casiers ouverts aux passants, les ouvrages de Sophocle ou de Démosthène? Mes trouvailles à moi étaient des volumes édités par des libraires du romantisme. L'estampille d'Urbain Canel m'était plus précieuse que celle d'Elzévir. J'ai récolté ainsi, dans cette glane le long des ruelles du quartier Latin, quelques livres qui me rappellent aujourd'hui mes plus naïves, mes plus douces joies de ces années d'apprentissage: la Jacquerie, de Mérimée, sortie des presses d'Honoré Balzac, imprimeur rue Visconti;—l'Anglais mangeur d'opium, par A. D. M., la première plaquette qu'ait donnée Musset avant les Contes d'Espagne;—un Rouge et Noir, de Beyle, publié par Levavasseur, avec un changement continu du titre, page à page et qui suit le texte de cette page. Par ce beau jour froid de novembre ma chasse aux premières éditions m'intéressait sans doute moins qu'à l'ordinaire, car je me laissai aller à examiner, au lieu du casier placé devant moi, l'intérieur de la boutique où les livres d'occasion s'entassaient par piles croulantes, puis, à droite et à gauche, mes voisins et confrères en bibliomanie. Ils étaient là quatre ou cinq, tous pauvrement et décemment mis, surveillés par un gardien de l'étalage dans lequel je reconnus avec stupeur le parasite d'André Mareuil, le mendiant qui n'avait jamais dit merci, M. Jean Legrimaudet lui-même! Je ne me trompais pas. Quand la ligne générale du personnage eût permis l'erreur, chaque détail m'eût convaincu que je ne rêvais pas, que c'était bien lui en train de surveiller la boutique, lui avec son chapeau roussâtre sur ses cheveux d'un blanc vert, lui avec ses pieds chaussés de bottines éculées et montueuses, lui avec sa cravate bleue nouée autour de son col de chemise en guenillon, lui avec son visage étique et insulteur, terreux et amer, inexpressif et rogue, lui enfin dans cet habit presque transparent d'usure, boutonné sur ce tricot fané. Les mains enfoncées dans les manches trop longues de ce frac comme dans un manchon, il allait et venait devant l'étalage. De temps à autre, ces deux mains crevassées sortaient du drap élimé pour reprendre quelque volume à un de ces humbles lecteurs comme il en foisonne autour de ces boutiques en plein vent, qui hument un livre au passage comme les affamés reniflent un repas à travers les soupiraux d'un restaurant. Durant cette opération de police, la face décolorée de M. Legrimaudet semblait plus arrogante encore. Pas un mot ne tombait de sa bouche dégoûtée, et il recommençait sa lente promenade. Certes, je n'étais pas suspect d'une sympathie analogue à celle de Mareuil pour le détestable pamphlétaire, pour le calomniateur d'un grand mort et d'un grand vivant, de Diderot et de Hugo. Je ne pus cependant me défendre d'un serrement de cœur à le voir, exerçant ce métier de misère, lui, l'auteur de sept à huit volumes, un homme de lettres, après tout. Et, d'autre part, comment l'exerçait-il sans que son protecteur Mareuil en sût rien? Il continuait d'aller et de venir sans daigner me reconnaître, sans même me regarder, avec une espèce d'impassibilité dans l'extrême détresse qui me rappela une anecdote, racontée par l'abbé de Pradt, je crois, sur un soldat de la garde impériale. Après la retraite de Russie, l'abbé voit ce grenadier appuyé sur son fusil, dans la cour de l'ambassade, à Varsovie, et en train de dormir debout. Il le réveille doucement et lui dit: «Il faut aller vous coucher, mon brave…»—«Ah!» répond l'autre, «on m'a trop fait lever.» Et il se rendort, toujours debout. L'immobile visage de Legrimaudet reflétait une endurance égale, toutes proportions gardées, à celle du vétéran de l'empereur. Mais comment se trouvait-il là, dans ce poste de surveillant d'un bouquiniste? L'avait-il accepté, ce poste, depuis peu de jours, afin de ne plus mendier? Dissimulait-il cette fonction à ses bienfaiteurs afin de cumuler ce maigre profit et leurs aumônes?… J'eus bientôt l'explication de ce mystère, en voyant s'approcher de Legrimaudet un autre vieillard, cossu celui-là, le corps protégé par un pardessus en peau de bique, les mains prises dans des moufles attachées à son cou par un solide cordon, le chef coiffé d'une casquette à oreillettes, les pieds à l'aise dans des chaussons de laine et des galoches. Son teint rouge et les veines dessinées en bleu sur sa trogne témoignaient de libations fréquentes et de copieux repas. Aux premiers mots prononcés par ce nouveau venu, je compris que j'avais devant moi le véritable propriétaire de la boutique, suppléé par la complaisance de l'autre pour une petite heure.

—«Voilà! monsieur Legrimaudet,» dit-il gaiement, «je ne vous ai pas trop fait languir?»

—«Donnez-moi l'ouvrage dont j'ai besoin,» répliqua le vieil écrivain sans daigner répondre à la demi-excuse du libraire. «Par ces mois d'hiver la nuit tombe vite, et je n'ai pas trop de temps pour mes études… Je me couche à six heures… Ce n'est pas comme vous…»

—«Oh! moi,» dit le bouquiniste, «une petite partie de rems avec des amis, une fois les volets bouclés et le dîner mangé… Et puis à onze heures, bonsoir, plus personne… Tenez, voici vos deux volumes.»

—«Allons, adieu,» reprit Legrimaudet en prenant les livres. «Soignez-vous, monsieur, soignez-vous… Votre frère est mort d'une attaque. C'est dans la famille, ces choses-là, et cette vie de café, à votre âge, hum! il faut vous en défier. Adieu, monsieur.»


Remarqua-t-il que je m'étais approché, pendant cet entretien, et me reconnut-il alors seulement? Ou bien, ayant attendu mon salut, tandis qu'il gardait les livres, éprouvait-il le besoin de me décocher quelqu'une de ces épigrammes goguenardes dont la cocasserie s'empoisonnait de fiel. Il n'avait pas plutôt pris congé du libraire qu'il s'avançait vers moi, et, me tirant un grand coup de chapeau:

—«Salut! monsieur le poète,» fit-il; «comment se porte votre Muse? Et votre ami M. Mareuil, est-il toujours aussi triste? Je ne sais pas ce qu'ont ces jeunes gens d'aujourd'hui à être là mornes comme des bonnets de nuit. Moi, monsieur, à votre âge, mais j'étais fou de gaieté… C'est l'ode à ma louange que vous avez là?» dit-il, en avisant un cahier que je tenais sous mon bras.

—«Non,» répondis-je naïvement, «c'est le cahier des notes prises à mon cours de la Sorbonne.»

—«Alors, vous êtes étudiant là-bas?… Dites-moi, monsieur l'étudiant, avez-vous toujours le même recteur que l'année passée?»

—«Toujours,» lui répondis-je. «Vous le connaissez?»

—«C'est un âne,» dit-il simplement. «Voulez-vous que je vous le prouve?»

—«Je l'ai toujours entendu vanter, au contraire, comme un savant très distingué.»

—«Distingué, monsieur, distingué!… Vous allez en juger.»—Et je lui emboîtai le pas, entraîné par une invincible curiosité, tandis qu'il continuait:—«Vous savez, monsieur, quel bruit a fait dans le monde mon Ménage et finances de Victor Hugo. Ah! j'ai vécu là deux ans d'ivresse. Je ne pouvais pas ouvrir un journal sans y lire mon nom.» C'était vrai, mais il oubliait d'ajouter que d'ordinaire ce nom s'accolait de quelque épithète, telle que drôle, cuistre, vermine, abjecte canaille, maître-chanteur, galfâtre et autres aménités. «Monsieur, j'ai une malle pleine de ces articles. Quand je suis seul chez moi, il m'arrive d'en relire quelques-uns. Je peux mesurer ma gloire aux injures de mes envieux. J'ai des lettres, monsieur, des plus hauts personnages. Un grand fonctionnaire du Japon m'a complimenté. L'évêque d'Orléans m'a remercié de mon dernier livre en m'adressant ses dévoués hommages, ce qu'aucun évêque n'avait fait pour aucun laïque… Hé bien! monsieur, je reçois, l'an dernier, une lettre de votre recteur qui me convoque à son cabinet pour affaire me concernant. Je me consulte: «Que peut-il me vouloir? Ce sera pour la croix, sans doute. Avec mes opinions, puis-je l'accepter de la République? Bah! Je la porterai en voyage…» Enfin, je me décide, et je vais à ce rendez-vous. J'arrive dans cette Sorbonne où vous prenez vos cours. On me fait attendre. Les professeurs ne savent pas ce que valent nos heures, à nous autres écrivains. On m'introduit. Savez-vous ce qu'il me dit, votre recteur distingué: «Monsieur Legrimaudet, vous avez demandé un secours au ministère de l'instruction publique comme homme de lettres, avez-vous publié quelques ouvrages?»

—«Qu'avez-vous répondu?» lui dis-je, comme il se taisait; et il épiait dans mes yeux l'éclair d'indignation que devait y allumer cette méconnaissance de son génie.

—«Je me suis levé,» reprit-il, «et je lui ai dit: «Monsieur le recteur, vous ne lisez donc pas les livres de votre bibliothèque? Tous les miens y sont, allez les lire. Ça vous instruira…» Et je suis parti.»

—«Et votre secours?» lui demandai-je.

—«Monsieur, cet ignorant me l'a naturellement fait refuser. Mais j'y suis habitué. C'est l'envie. N'ayez pas de talent, monsieur. Soyez comme votre ami, M. Mareuil. C'est un médiocre, il réussit déjà. Il n'offusque personne. Moi, monsieur, il y a cinq mois, tous mes Mécènes étaient absents. Je n'avais pas un centime. J'ai dû acheter pour deux sous de pommes de terre frites à crédit. C'est dur, quand on est illustre, de faire de si petits crédits…»

Il jeta cette phrase d'un ton si passionné, que je ne pensai pas à en sourire, d'autant que, sous cette incroyable folie d'orgueil, j'apercevais un de ces abîmes de misère devant lesquels tous les dégoûts s'effacent et toutes les moqueries, et, presque étourdiment, je l'interrogeai, en continuant à le suivre. Nous remontions la rue Soufflot, et le Panthéon dressait devant nous son dôme et l'inscription de sa façade que Legrimaudet regardait d'un étrange regard. Je commençais à trouver Mareuil moins inexplicable de s'intéresser à ce réfractaire qui, dans sa pensée, jugeait évidemment que la patrie manquerait à sa mission si, une fois mort, on ne lui réservait pas une place dans ce temple destiné aux grands hommes, et je lui dis:

—«Mais vous êtes donc seul au monde? Vous n'avez pas de famille? Pas un parent? De quel pays êtes-vous?»

—«Vous êtes bien superficiel, monsieur,» répondit-il solennellement; «et de quel pays voulez-vous que je sois, sinon de celui de Bossuet? Monsieur, je suis de Dijon. Mon père était boulanger comme le père du général Drouot. A dix ans, j'étonnais la ville par la précocité de mon intelligence. J'entrai au petit séminaire d'abord, puis au grand. J'ai trop bien prêché, monsieur, j'ai excité la jalousie de l'évêque, et j'ai dû quitter avant la fin. Sans cela, j'aurais le chapeau maintenant… Mais je ne le regrette pas. Je n'aurais pas écrit mon Diderot avec cette verve, si je n'étais pas venu à Paris.»

—«Vous y êtes arrivé aussitôt après votre sortie du séminaire? Il y a longtemps?» l'interrompis-je.

—«Très longtemps,» répliqua-t-il évasivement. «Je fus admis d'abord comme clerc dans une étude d'avoué, grâce à un de mes cousins qui est mort.—Pauvre tête, mais bon cœur!…—Cette cléricature m'a été très utile pour mon Hugo, monsieur. J'ai appris là les affaires et j'ai été tout préparé à mettre au net les comptes du soi-disant poète avec ses éditeurs. J'aurais pu rester dans la basoche. J'y excellais. Mais le talent d'écrire ne pardonne pas. La plume me démangeait. Quand mon père est mort, j'ai eu quinze mille francs; je me suis lancé dans les lettres. J'ai débuté par une Histoire des Grands Hommes. Je cherchais encore ma voie. Puis j'ai attaqué mon Diderot. C'était à l'époque du coup d'État. Je l'ai publié, monsieur. Malgré la politique, il a fait un bruit! C'est alors que l'envie a commencé de s'acharner sur moi. Elle ne m'a plus lâché. On m'a fermé tous les journaux et tous les libraires. Mon parti m'a trahi. On veut me faire taire, monsieur, et on a choisi un moyen sûr: la faim…»

—«Vous n'avez pas pensé à prendre quelque place pour travailler à côté?»

—«Une place? Et mon temps, monsieur? Je n'en ai déjà pas assez pour composer. D'ailleurs, je n'ai pas peur de l'avenir. Ce n'est qu'une question de patience.»

—«Vous avez quelque héritage à recueillir?» repris-je, étonné du ton mystérieux avec lequel ce loqueteux à cheveux blancs parlait de l'avenir. L'avenir, c'était l'hôpital, la table de dissection, et au mieux la fosse commune! Mais un indicible éclair de chimérique espérance éclairait sa physionomie hargneuse. L'infâme cédait la place à l'illuminé.

—«Monsieur,» me dit-il, «coupez-moi de vos cheveux, je vous ferai tirer votre horoscope. Je connais une somnambule qui a prédit son succès à l'empereur Napoléon III. Il est allé la consulter déguisé en jockey. Je le sais. C'est moi qui endormais cette femme en 1855. Je suis un magnétiseur extraordinaire. Elle me donnait le déjeuner et j'y allais de midi à trois heures. Nous nous sommes brouillés à cette époque, parce qu'elle me déconseillait de publier mon Hugo. Elle avait raison, monsieur, pour ma tranquillité. Elle m'a prédit que je mourrai riche et sénateur. Aussi, je peux emprunter sans honte. Tout est noté. Tout sera rendu. Votre ami M. Mareuil a son compte chez moi. Oui, tout, je payerai tout, à un centime près… Sinon,» ajouta-t-il d'une voix sourde, «je renie Dieu, et je meurs damné…»

Nous avions quitté la place du Panthéon et nous arrivions sur le trottoir à l'angle de la rue de la Vieille-Estrapade quand M. Legrimaudet s'arrêta pour proférer cette phrase. Il faut croire qu'il y a dans l'orgueil avoué, avéré, poussé à son paroxysme, une force de fascination, car ce cri, où éclatait de la manière la plus extravagante la confiance indomptable de ce misérable dans sa destinée de gloire, me saisit à cette minute par je ne sais quelle sinistre poésie. Les appels des écoliers en train de jouer dans le préau d'un collège voisin troublaient seuls le silence de ce coin provincial de Paris,—ce Paris où mon compagnon avait su se construire une si étrange demeure d'illusions et d'infamie. Sans doute il éprouvait le besoin de penser tout haut, car, reprenant sa marche et m'entraînant du côté de la rue Tournefort, puis par un lacis de ruelles que je ne connaissais pas, il continuait:

—«Monsieur, il y a cinq mois, à l'époque de cette détresse,—la plus dure que j'aie traversée,—j'ai failli désespérer. J'ai voulu me tuer. J'ai pensé au moyen. Je me serais pendu à la statue du chef des Encyclopédistes, de Voltaire, monsieur, pour déshonorer mon parti. Juste en ce moment j'ai fait un héritage. Une veuve qui avait été ma voisine autrefois m'a donné toute la défroque de son mari. Les marchands d'habits sont des voleurs. Mais de ces hardes j'ai tiré tout de même assez d'argent pour attendre. On réimprime mon Hugo. C'est une affaire superbe, malgré la cabale. Monsieur, je ne suis pourtant pas bien exigeant. Avec cinq cents francs par an je suis riche. Ça vous étonne, parce que vous ne savez pas vivre. Comptons. J'ai une très bonne chambre pour quinze francs par mois, dans un hôtel de la rue de la Clef, tout près d'ici. C'est une maison d'ouvriers. Voilà qui m'est bien égal. On ne m'y connaît que sous le nom de M. Jean. Je me réserve de faire savoir plus tard, quand je serai riche, à quelle habitation un Legrimaudet fut réduit par l'envie de ses contemporains. J'ai une cheminée, qui m'est très utile pour ma cuisine. Voilà pourquoi je conserve cette chambre malgré son grand défaut. Par les temps de neige, comme la fenêtre est en tabatière, et que je ne peux l'ouvrir pour la nettoyer, il fait noir toute la journée; mais c'est quelque chose que de manger chaud, et puis le quartier est rempli de rôtisseurs, à cause des ouvriers. Le matin, monsieur, si vous me voyiez passer quand je vais aux provisions, tenant sous mon bras la boîte en fer-blanc qui me sert à mes emplettes, j'ai l'air de porter un pâté de six francs. Par exemple, il faut savoir acheter, et connaître les adresses et les jours. Ainsi, monsieur, rue du Pot-de-Fer-Saint-Marcel, il y a un traiteur. Le mercredi, c'est le patron qui sert lui-même, et il est généreux,—comme un voleur. Pour sept sous j'ai là une portion qui me dure deux jours. Le samedi, à cause de la paye, la viande rôtie abonde. Mais on doit choisir ses fournisseurs. En allant rue du faubourg Saint-Jacques, un peu haut, à une adresse que je vous donnerai, et si vous avez soin d'arriver avant neuf heures, vous aurez une tranche de bœuf saignant!… Ces matins-là, je déjeune mieux que M. Hugo, malgré ses millions mal gagnés et son avarice. Deux sous de pain, et me voilà lesté pour le travail. A dix heures, si je n'ai pas eu de courses forcées, j'arrive à la Bibliothèque; j'en ai pour jusqu'à quatre heures à lire et à prendre mes notes. Je lis beaucoup. J'ai lu tout Bayle l'année dernière. Il est bien surfait. Vers cinq heures je rentre, et je me fais ma soupe au vin ou mon lait-thé. Ce n'est que du lait et du thé, mais j'aime ce jeu de mots. C'est mon léthé, à moi, puisque je vais dormir. Dans la belle saison, je retourne d'abord à la bibliothèque Sainte-Geneviève. En hiver, je me couche tout de suite à cause du froid. Les nuits sont longues. Je me réveille vers deux heures. Ce quartier est plein de couvents. C'est très commode. On n'a pas besoin de montre. J'allume ma pipe et je fume dans mon lit, sans lumière. Ce sont là mes heures d'inspiration. J'ai trouvé ainsi le plan de mon prochain livre, pour lequel j'avais besoin de ces deux volumes.»

—«Et peut-on en savoir le sujet?» lui demandai-je.

—«Non, monsieur, je connais trop la vie littéraire pour raconter un sujet à qui que ce soit avant d'avoir publié l'ouvrage.»


Ce discours, pris et repris à travers les cent embarras de ces étroits passages, nous avait conduits jusqu'au paquet de maisons qui avoisinent Sainte-Pélagie, et je pus lire sur une plaque le nom de la rue de la Clef. Je ne suis pas retourné dans ce quartier depuis bien des années. J'ignore s'il foisonne, comme alors, en pensions bourgeoises d'aspect sinistre, et en boutiques d'Auvergnats remplies de ces détritus informes dont les enfants du Cantal savent encore tirer des gros sous. La présence dans cette rue d'une population de revendeurs avait décidé un de leurs compatriotes à installer l'hôtel meublé devant lequel Legrimaudet m'arrêta. Il portait sur sa façade l'inscription suivante: «Hôtel de l'Écu et de Saint-Flour réunis,» et le débit de vins qui occupait la moitié du rez-de-chaussée étalait cette autre enseigne, dépourvue de sens pour tout autre que pour un compatriote de Vercingétorix et de Pascal: «Vins de Coran et de Chanturgue.» De l'autre côté, une boutique de blanchisserie déployait les fraîcheurs douteuses d'un pauvre linge bleuâtre, et l'entrée béait, garnie d'une porte à claire-voie peinte en vert. Un escalier humide se dessinait au bout d'un couloir, et, à en juger par la façade jaune, qui suintait la saleté, par les fenêtres sans volets, par le tassement de toute la bâtisse comme affaissée sur elle-même, les chambres de ce coupe-gorge devaient être des tanières à forçats. Que c'était bien la demeure naturelle d'un Legrimaudet, le taudis fatal de ce galérien du livre diffamateur! Il se taisait depuis l'angle de sa rue et ne paraissait pas se rappeler ma présence. Je l'avais vu, à peine arrivé devant cette maison borgne, fouiller soigneusement dans les poches de son habit et en tirer quelque chose que je reconnus être un gâteau enveloppé dans du papier. Il prit ce gâteau entre ses mains, et, avec un sourire que je n'aurais jamais attendu de cette bouche venimeuse, il s'approcha d'un enfant, de six ans peut-être, qui jouait devant la blanchisserie,—ah! le chétif garçonnet, tout pâlot, tout maigriot, et qui serrait le cœur à le voir sautiller comme un insecte malade! Il boitait et, pour courir, manœuvrait une mince béquille assez adroitement:

—«Bonjour, Henri,» disait Legrimaudet; «comment ça va-t-il aujourd'hui? Je t'ai apporté un bon gâteau.»

L'enfant regarda le vieil écrivain avec un air de cruelle répugnance. Il prit le gâteau et le flaira. Les doigts maladroits du bonhomme avaient laissé leur trace sur le sucre glacé.

—«Il est presque aussi sale que toi,» dit-il, et il recommença de courir avec ses deux compagnons de jeu, en mordant à même la friandise, et sans faire plus attention à Legrimaudet qui, revenant vers moi et me montrant l'hôtel, me dit, d'une voix plus mordante encore et avec un clignement d'yeux plus menaçant:

—«Voilà où m'a mené tout ce qu'on a écrit pour et contre moi; je suis Monsieur Beaucoup de bruit pour rien tourmenté par faute d'argent;» puis, après un instant de calme, et me tendant la main d'un geste humble et morose: «Vous n'auriez pas une pièce blanche, pour la petite chapelle?» Puis, comme je lui glissais vingt sous pris dans mon porte-monnaie bien mal garni d'étudiant: «Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de ça?» répondit-il en enfouissant avec un inexprimable mépris cette trop faible aumône dans la poche de son tricot, et, ce singulier remerciement une fois lancé, il poussa la porte à claire-voie qui fit entendre un grêle tintement, et il s'enfonça sans se retourner dans le corridor aux murs détrempés.


Je suis très certain de n'avoir pas altéré dix mots de cette conversation, que je consignai le soir même dans mon journal de cette époque. Dès la minute où je quittai M. Legrimaudet,—essayez donc de nier après cela qu'il y ait un destin dans la physionomie des noms!—j'eus le sentiment que je venais de voir dans sa vérité, comme je le disais en commençant ce récit, un personnage unique, un exemplaire d'humanité enragée et souffrante sans comparaison possible avec aucun autre. Oui, j'avais pu regarder dans son fond l'âme d'un damné social, toute en misère, en orgueil, en haine et en démence, une âme de grotesque en même temps et d'avorté définitif. Et dans cette âme de laideur une délicatesse survivait, cette pitié pour cet enfant estropié, et cet enfant, ingrat à son tour, méprisait ce grand méprisant. Cette suprême, cette seule sensibilité de ce malheureux était méconnue. Qui sait pourtant s'il n'y avait pas là, dans cette dernière tendresse de ce cœur gangrené, la trace d'un salut possible? Un de ces sublimes guérisseurs des consciences troublées, comme nous imaginons que serait un vrai prêtre, trouverait là sans doute matière à ne pas désespérer de cet homme. Cet entretien m'avait si profondément saisi, et ces questions se rattachaient d'une manière si étroite aux idées philosophiques qui passionnaient alors ma jeunesse, que je ne pus m'empêcher de raconter à André Mareuil cette découverte d'un bon sentiment chez l'homme qui n'avait jamais dit merci. Mon camarade se mit à rire méchamment:

—«Allons donc,» fit-il, «tu as mal vu, ou c'est que Legrimaudet tape la blanchisseuse d'une pièce ou deux, de temps à autre. Je t'en prie, ne me le diminue pas. Il est plus complet que tu ne peux même l'imaginer. Je suis tout de même content de savoir qu'il t'a outragé, sitôt ses vingt sous demandés et reçus. Il ressemble à ces instruments de métal qu'on voit dans les foires. On met deux sous dans une petite fente, il vient un caramel. Chez lui, c'est un affront et plus immanquable encore.»

—«Mettons que je suis un naïf, et n'en parlons plus,» répondis-je sans insister davantage.

Je blâmais à part moi la gouaillerie de Mareuil, et cependant cette gouaillerie m'intimidait. J'étais à l'âge où les jeunes gens rougissent volontiers de leurs meilleurs instincts. Ils ont l'impression confuse d'être dupes au jeu de la vie s'ils s'abandonnent à la naïveté de leurs premières croyances. Ils recherchent alors parmi leurs amis, ceux dont le précoce cynisme les fait le plus souffrir, et ils n'osent donner libre cours à ces élans du cœur dont on ne reconnaît le prix que plus tard, quand ils ont cédé la place à l'égoïsme atone et calculateur. La loi du développement de notre personne veut que nous traversions cette crise singulière dont l'extrême acuité se marque par la fanfaronnade de vices si familière à la vingt-deuxième année. Je ne me sentis pas la force de dire à Mareuil que j'étais sûr, très sûr de la sincérité de son infâme parasite dans ce mouvement de pitié affectueuse envers le petit boiteux. Je n'osai pas ajouter que son devoir à lui, André, eût été de montrer au pauvre homme, non pas cette charité ironique et moqueuse, mais un peu de sympathie émue. Nous cessâmes de parler, en effet, de M. Legrimaudet ce jour-là. Puis d'autres jours, et d'autres jours encore,—en grand nombre,—passèrent sans que nous pussions reprendre cette conversation-là ou une autre. Le hasard voulut que, très peu de semaines après cette longue causerie avec le cynique habitant de la rue de la Clef, je quittasse Paris pendant plusieurs mois. J'allai pour la première fois en Italie et en Grèce. Quand je revins, Mareuil était lancé dans un tourbillon d'existence qui rendit nos relations presque impossibles. Il avait quitté la Bibliothèque, et ses premiers rêves de littérature désintéressée s'étaient transformés en un désir plus pratique de battre monnaie tout de suite avec son réel talent d'écrire. Il avait donc accepté le poste de rédacteur parlementaire dans un journal du soir. Nous nous rencontrions maintenant, comme on se rencontre à Paris, une fois tous les trois mois: «Bonjour.—Tu vas bien?—Il faudra prendre un rendez-vous pour dîner ensemble un de ces jours.» On est de bonne foi, et pourtant on ne le prend jamais, ce rendez-vous, si bien que l'on se trouve être demeuré des quatre et des cinq ans dans la même ville sans avoir passé une couple d'heures avec un ami que l'on aime encore de tout son cœur. Quoique je n'eusse, depuis cette fameuse après-midi, jamais revu M. Legrimaudet, cette figure énigmatique m'était demeurée présente jusqu'à l'obsession, et à chacune de ces causeries avec André je ne manquais guère de le questionner sur le vieil écrivain. J'étais sûr d'amener sur les lèvres de mon ancien camarade son rire de jadis, rien qu'à prononcer le nom de son parasite favori, et c'était chaque fois quelque anecdote caractéristique et qui précisait quelque trait de l'étrange personnage.

—«M. Legrimaudet? Toujours aussi ingrat. Je continue à ne pas pouvoir lui arracher un merci. L'autre semaine, je pars pour la campagne. Je laisse l'ordre à ma bonne de le nipper des pieds à la tête: chapeau, bottines, pantalon, jaquette, chemise. Il m'écrit. Je tremble en ouvrant sa lettre. Allait-il enfin se démentir et me remercier de ce cadeau inattendu? Il me chargeait d'une commission auprès d'un directeur de journal, et sa seule allusion à mon présent d'habits était la suscription de la fin de sa lettre: Tout à vous, sauf les chaussettes… Ma bonne avait oublié de lui en donner, et il me le rappelait avec sa sévérité habituelle.»

Ou encore:

—«M. Legrimaudet? Toujours aussi goguenard. A mon retour d'Angleterre, il vient me voir. «Vous n'avez pas une pièce blanche pour la petite chapelle?» Tu connais la formule. Je donne la pièce blanche. «Monsieur,» répond-il en l'empochant, «vous êtes revenu d'Angleterre beaucoup mieux élevé. Les voyages vous profitent. Adieu.»

Ou encore:

—«M. Legrimaudet? Toujours aussi prodigieux d'orgueil chimérique. Il a touché, voici huit jours, un peu d'argent d'un mauvais pamphlet sur les maladies des libres penseurs. Quel sujet pour lui!—Sais-tu ce qu'il a fait de cet argent? Ce malheureux, ce grabataire, cet affamé s'est acheté une bague d'évêque,—tu as bien entendu, une bague d'évêque avec une améthyste énorme. Il la porte à la main, cette main que tu te rappelles! «Monsieur,» m'a-t-il dit, «je les suis toutes depuis des années. Il y en a vingt-trois chez les brocanteurs de mon quartier. C'est la plus belle…» Hein! le séminaire, c'est comme l'Université, crois-tu qu'on les chasse jamais de son sang?…»

Ou encore:

—«M. Legrimaudet? Toujours aussi famélique et des mots de pauvre!—Des phrases où il passe des sensualités de mendiant qui ne s'est pas assis à un bon repas depuis sa jeunesse: «L'été a été bon,» m'a-t-il dit. «A cause du choléra, les fruits étaient pour rien. Je m'en suis régalé. Ils valaient de la viande.»

Ou encore:

—«M. Legrimaudet? Il s'émancipe. Ce vertueux justicier de l'obscène Diderot tourne à l'égrillard. Il m'a parlé de ses amours à propos d'une capeline en laine bleue que lui a tricotée une voisine charitable. «Le sexe aime les gens célèbres,» m'a-t-il dit d'un air fat, et dans son style… «Ainsi, monsieur, quand j'étais jeune, avec trois sous de café, je ne rencontrais pas de cruelles. M. Paul de Kock m'a peint sans me connaître dans son Gustave.» Puis il m'a tiré de sa poche un article de journal où l'on rapportait ce que coûterait en hommes la prochaine guerre. «Je m'en réjouis,» a-t-il conclu d'un air scélérat, «ça me fera plus de femmes.» Et de nouveau, la petite pièce pour la petite chapelle, et de nouveau un affront… Je te le répète, il est absolu.»


J'en étais là de mes renseignements sur l'individu, quand je me trouvai, six ans après le jour où j'avais fait connaissance avec lui, assis avec André Mareuil à une table de souper, le 31 décembre 1880. Me rappelai-je la date à cause de l'anecdote, ou l'anecdote à cause de la date? Je ne sais pas. J'étais moi-même entré dans la presse, et j'écrivais des feuilletons de théâtre dans un journal aujourd'hui disparu. André Mareuil, qui, de rédacteur parlementaire, était devenu chroniqueur, puis critique, tenait le même emploi dans une feuille à la mode. Nous nous étions «accrochés» de nouveau, comme on dit, et nous fraternisions de notre mieux dans l'entr'acte des vaudevilles à couplets grivois et des drames à scènes retentissantes. Nous avions donc fait la partie de souper cette nuit-là, d'après l'ironique coutume qui transforme en une occasion d'orgie ces diverses fêtes de la fin d'année. Mais notre orgie à nous devait être surtout une causerie, les coudes sur la nappe, dans un coin de restaurant, avec une demi-douzaine de natives et un perdreau froid,—une longue et gaie causerie, comme dans l'ancien temps. Nous en étions au milieu de ce frugal repas, passablement égayés par les allées et venues des autres convives qui débarquaient dans ce restaurant de nuit. Nous nous amusions à les observer du coin de l'œil, et lui, le moqueur incorrigible, les caricaturait d'un mot. Tout d'un coup, il se frappe la tête comme un homme qui s'aperçoit d'une distraction impardonnable. Il demande son pardessus au garçon, en tire son portefeuille, et de ce portefeuille extrait une lettre, tout en disant:

—«Et moi qui oubliais de te parler de Lui!»

—«Je parie que je devine,» lui dis-je, «rien qu'au son de ta voix. Il s'agit du sieur Legrimaudet?»

—«C'est toi qui l'as nommé,» reprit-il en bouffonnant. «Hé bien! je te fais toutes mes excuses. Tu avais raison. La perfection n'est pas de ce monde. Le drôle m'a dit merci, ce matin! Entends-tu? Merci,»—il épela le mot: «m, e, r: mer, c, i: ci, merci!—pour la première et la dernière fois! Mais d'abord, lis cette lettre,»—et il me tendit un morceau de papier,—de ce papier dit écolier, en style de collège, sur lequel se développait, écrite en caractères énormes, presque enfantins, l'épître suivante:

«Paris, 23 décembre.

«Jeune, beau et fortuné chroniqueur,

«J'ai su par un avocat que vous étiez revenu de province. Je vous croyais encore parti, quand le jeune avocat Barré-Desminières, un de mes Mécènes, m'a dit vous avoir été présenté cette semaine. Vous lui avez plu. Vous a-t-il plu? Vous avez le même goût pour la toilette.

«Salut à vos succès incroyables! J'irai vous voir demain, veille de Noël. Serez-vous aussi invisible que vos confrères en journalisme? Jeune et inconnu, j'ai fait ma visite d'admiration à Chateaubriand, Lamartine, Lacordaire, Berryer, Paul de Kock, Montalembert. J'ai été reçu immédiatement et fort bien. J'aurais dû voir les princes de la presse. Ils vivaient inaccessibles et introuvables à cause de Clichy. Il paraît que le créancier continue à épouvanter ces messieurs. Ils n'ont plus peur cependant d'être envoyés en prison sur la plainte de ceux qu'ils ont floués, comme autrefois où une dette de deux cents francs suffisait. Demandez plutôt à votre cher ami M. d'Altaï.

«Le paletot d'octobre que m'a donné le modèle des serviteuses,—j'aime ce vieux mot,—me mareuilise très bien. Il a été aimable, cet avocat. Il m'a remis deux magnifiques paires de chaussures. Je les ai placées sur une forme que m'a faite, à la mesure de mon pied, un cordonnier de la rue. Saint Crépin protège le triomphateur de l'impie Diderot. Si elles avaient des ailes, je les appellerais les chaussures de Mercure. Je les prendrai demain pour aller vous demander mon cadeau de jour de l'an.

«La pièce blanche d'habitude ne me suffira pas. Je compte sur un louis qui sera sans doute ma dernière demande. Il est question pour moi au ministère d'une pension qui me distinguerait de la cohue des inconnus à qui l'on donne cent francs. Ce louis m'est très nécessaire, et tout de suite. Je vous dirai le pourquoi.

«Encore salut. Êtes-vous toujours aussi morose, vous qui avez tous les trésors de la vie? Le talent est gai. Regardez-moi.

«Jean Legrimaudet.»

—«En effet, c'est un document,» dis-je en rendant la lettre à Mareuil; «et quel était le pourquoi du louis?»

—«C'est ici que tu vas triompher,» repartit Mareuil avec un geste de découragement. «Te rappelles-tu m'avoir parlé d'un petit garçon boiteux auquel M. Legrimaudet donnait des gâteaux? Tu prétendais que ce misérable avait dans le cœur un coin de pitié pour cet infirme…»

—«Et tu te moquais de moi,» fis-je en riant.

—«J'avais tort,» reprit André d'un ton découragé, «j'avais grand tort. Je voyais Legrimaudet plus grand que nature. C'était du romantisme, comme dit notre ami Zola. La vie est plus médiocre. Le pourquoi du louis, c'était ce petit garçon boiteux. Ce matin, vers les dix heures, je vois arriver M. Legrimaudet, et il me raconte, après m'avoir débité ses impertinences ordinaires, que cet enfant est malade, très malade. Il ajoute qu'il voudrait, lui, Legrimaudet, faire la surprise de belles étrennes à ce pauvre petit. Il m'explique comment il s'intéresse à ce jeune Henri. La mère, une blanchisseuse établie au rez-de-chaussée, lui soigne son linge pour rien depuis des années. L'enfant est très intelligent, et si vif! C'est si triste de le voir couché dans son lit, blanc comme ses draps, avec des yeux qui vont mourir. Enfin, je ne reconnaissais plus mon Legrimaudet dans cet attendrissement subit. Une idée diabolique me vient. Il faut te dire que j'ai joué hier au cercle. C'était Casal qui tenait la banque, et une guigne! Bref, j'ai gagné à la ponte une cinquantaine de louis. Mon homme me paraissait sincère. C'était le cas ou jamais de sonder la profondeur de son ingratitude. Je prends dans mon portefeuille un billet de cent francs et je le lui mets dans la main en lui disant: «Voyons, messire Legrimaudet, faisons-le à nous deux, ce cadeau à votre petit malade. Voilà votre louis et quatre de plus. Achetez-lui un jouet comme il n'en a jamais rêvé…» Tu ne peux pas imaginer la mine de l'animal pendant que je lui tenais ce discours. C'était dans ses yeux, sur sa bouche, dans toutes les rides crasseuses de l'affreux parchemin qui lui sert de visage, une lutte étonnante entre le saisissement de plaisir que lui causait mon offre, d'une part, et, de l'autre, la haine féroce que je lui inspire depuis des années…»

—«Soyons franc,» l'interrompis-je, «tu la mérites. Avoue qu'il y a quelque chose de presque atroce dans l'ironie de ta charité pour lui.»

—«Oui, belle âme,» continua Mareuil; «enfin, spectacle inouï, invraisemblable, incroyable, j'ai vu de mes yeux la reconnaissance l'emporter sur cette haine dans ce cœur que je croyais plus fort! Oh! Ce fut court et simple! Ses prunelles exprimèrent une espèce d'effort indicible. Son visage grimaça. Sa bouche édentée s'ouvrit, et j'en entendis sortir un merci, qui lui écorchait la gorge, en même temps qu'il me prenait la main… Je te le répète, une seconde! Et il partit en disant: «Je vais de ce pas chez le marchand.»

—«C'est toi que j'aurais voulu voir pendant ce temps-là,» repris-je en riant à mon tour. J'étais à la fois touché de ce que mon ami me racontait et un peu irrité contre lui qui affectait, même devant moi, de railler sa propre émotion. Car je le sentais remué, lui aussi, par cette aventure. Mais il n'en eût pas convenu pour un empire.

—«Moi,» fit-il, «je devais avoir la figure du baron dans On ne badine pas, quand Blasius lui annonce que Perdican s'amuse à jouer aux ricochets avec les filles du village… «Allons nous enfermer dans notre cabinet pour penser à ces choses…» Mons. Legrimaudet n'eut pas plutôt passé le seuil de ma porte que je me trouvai stupide d'avoir cru à cette fantastique histoire… Cet enfant malade, ce louis demandé pour ce jouet du premier de l'an, cette blanchisseuse philanthrope…—Mareuil, mon ami, me dis-je, vous n'êtes qu'un niais.—Sur quoi je passe mon pardessus, je coiffe mon chapeau, et me voici dans la rue à la poursuite de M. Legrimaudet. J'allais bien voir s'il m'avait menti en prétendant aller de ce pas chez le marchand. Je n'eus pas de peine à l'apercevoir qui traînait sa patte à l'extrémité de ma rue. Il tourne à gauche. Je tourne à gauche. Il descend le boulevard Haussmann. Je le descends derrière lui. Un quart d'heure plus tard, je voyais mon homme entrer dans un magasin de jouets de la rue de Rivoli… Positivement, il y entrait. J'eus là un moment de pure joie à contempler la tête effarée du commis en présence de ce haillonneux qui demandait un objet de cinq louis. Le commis va parler au patron, qui vient lui-même parler à Legrimaudet, puis qui retourne en causer avec sa femme. Je me prépare à entrer à mon tour afin de justifier le pauvre diable, si on l'accuse d'avoir volé le billet bleu qu'il tient à la main et que le commis, le patron et la patronne regardent l'un après l'autre à contre-jour avec la plus insultante défiance. A la fin, on se décide à lui montrer des boîtes de soldats de plomb,—tu sais, de ces boîtes comme nous en avons tous rêvé, avec canons qui se tirent, cavaliers qui se séparent de leurs chevaux, voitures qui s'ouvrent, tentes qui se démontent? Il choisit, on lui empaquette sa boîte, et il sort, ce fardeau sous le bras, après avoir laissé son billet, tout son billet, et le marchand ne lui a pas rendu un sou de monnaie. Ce qui prouve que ce sportulaire, cet affamé, ce lamentable a bien donné ses cent francs, tous ses cent francs, sans que personne pût le vérifier, pour apporter ce cadeau absurde à ce petit garçon malade,—et cet enfant l'aura peut-être reçu, d'après ce que tu m'as conté autrefois, sans lui dire merci.»

—«Malheureux Legrimaudet!» ne pus-je m'empêcher de dire.

—«Hé bien! moi,» conclut Mareuil avec une indignation comique, «j'ai envie de le consigner à ma porte maintenant… Qu'est-ce que tu veux? Voilà huit ans qu'il me trompe. J'ai cru nourrir le parfait ingrat, le monstre littéraire dans toute sa splendeur. Je le voyais en marbre, en airain, en ce que tu voudras…, d'un seul bloc… Et puis, ce côté petit-manteau bleu!… Non, vrai, ça me le gâte!»

II
SA MORT

Des mois et des mois avaient passé depuis ce soir du 31 décembre, où nous soupions si gaiement, André Mareuil et moi, pour nous reposer de notre corvée de critiques dramatiques incompétents, et s'il y avait un personnage que je fusse assuré de ne plus jamais rencontrer, c'était bien cet étrange et contradictoire Jean Legrimaudet. Voici pourquoi: André, le seul homme qui pût servir de lien entre nous, s'était marié dans des conditions un peu délicates, et il avait fini par quitter presque définitivement Paris. Ayant pris comme maîtresse la jolie et fine Christine Anroux, il en avait eu un enfant, et cette paternité avait affolé ce sceptique, au point de lui faire épouser la mère, ce qui n'était pas bien raisonnable. Mais, après tout, ce pouvait être un joli sentiment de générosité qui ne lui eût nui auprès d'aucun de nous, si Christine avait été une brave femme d'écrivain, sans autre ambition que d'aider son bohémien de mari à mieux travailler. Hélas! elle était précisément le contraire. Mareuil ne l'avait pas épousée depuis trois mois, que nous observâmes, nous tous qui goûtions en lui le Parisien fringant et froufroutant, le railleur léger, le dilettante humoriste, une étrange modification dans sa manière. Il s'essayait au portrait politique, lui, André, l'auteur inédit de L'Art de Rompre et le conteur de ce chef-d'œuvre immoral: Le Jupon d'Hortense! Ce brin de plume, trempé autrefois dans une encre de si petite vertu, s'appliquait à quoi? à nous dessiner les profils d'apprentis ministres, arrivés au pouvoir par la sottise des électeurs et en train de s'y maintenir par de basses roueries entre les centres et l'extrême gauche! Et le malheureux gardait son talent d'écrire au cours de cette ingrate besogne, qu'il ne pouvait pas justifier, comme son courrier parlementaire d'autrefois, par le besoin d'argent. Il la remplaça bientôt par une pire. Il quitta la feuille du boulevard, où il chroniquait depuis des années, pour commencer dans un journal grave une suite d'Études sociales, et, par une bizarrerie qui me fut, pour ma part, plus inexplicable encore, il releva, pour signer ces articles d'un radicalisme aux apparences à la fois scientifiques et gouvernementales, un titre très mince et peu élégant, qu'il avait autrefois laissé tomber par antipathie pour son père: Mareuil des Herbiers! Je me souviens que peu de jours après l'apparition de cette signature presque ridicule au bas d'une colonne de prose plus déplorable encore de tendances,—et le joli style pourtant, si aigu, si vif, si vraiment français!—j'avais chez moi à déjeuner mon pauvre Claude Larcher, sur le point de partir pour notre chère Auvergne, où il est mort. C'est même la dernière fois que j'aie vu ce meilleur ami de mon enfance et de ma jeunesse, qui avait été l'ami aussi d'André. Nous en vînmes tout naturellement à parler des Études sociales et de leur auteur.

—«Quelle diable d'idée a-t-il eue là?» dis-je à un moment. «Aller sortir le des Herbiers dont il s'est tant moqué du vivant de son père, de son bâtard, comme il l'appelait pour le renier, à la manière de Beyle? Et cela, quand il est en train de tourner au rouge ponceau! Tu as lu son apologie de la persécution religieuse? Il se fait républicain et il ramasse sa particule le même jour? Ça n'a pas de sens.»

—«Patience,» répondit Claude, «il y a de la Christine là-dessous. Je ne sais pas quelle cuisine cette sorcière mijote. Mais ce des Herbiers n'est qu'un commencement…»

—«Le commencement de quoi?» fis-je en haussant les épaules.

—«Mais,» dit Claude, «d'un secrétariat d'ambassade, d'une maîtrise des requêtes au conseil d'État, d'une trésorerie générale, d'une préfecture…» Et comme je l'interrompais par des: «oh! oh!» il continua, en proie à l'irritation nerveuse qui le prenait dans ces derniers temps au moindre prétexte. «Et pourquoi pas? Je te trouve étonnant encore! Avec cela qu'il ne ferait pas honneur à toutes ces places. N'a-t-il pas dans son petit doigt plus de talent que tous les titulaires réunis de ces belles fonctions qui t'en imposent toujours, ma parole d'honneur?…»

—«Va pour le talent,» repris-je, afin de lui couper sa tirade. J'appréhendais le morceau sur la supériorité de l'homme de lettres, que je connais trop. Je le débite aussi de temps à autre devant la scandaleuse sottise de certaines fortunes, et à quoi bon? «Mais la tenue?…»

—«La tenue! La tenue! Et la surveillance de Christine? Tu la comptes pour rien?—André!… Elle a une manière de prononcer ces deux syllabes… C'est d'un froid, d'un froid à geler le mercure du thermomètre qu'il a dans son cabinet de travail maintenant… Elle ne veut pas qu'il se congestionne. Et elle vient vérifier le degré,—et, par la même occasion, avec quel ami André s'attarde. Croirais-tu qu'elle l'a brouillé avec moi en lui racontant que je lui avais fait la cour? Elle s'est défiée. Comme elle a eu tort! Je l'adorais, moi, leur idylle… Lorsqu'on apportait Bébé, comme elle dit, et qu'elle lui faisait faire risette à Papa, me vois-tu, moi, entre eux, quand je me souvenais des soupers avec elle, Gladys et Casal, d'une part, et de nos dévotions, avec André, à l'autel de la Vénus commode? Non. C'était à payer ma place. Mais voilà, je vais tout droit lui citer un mot de ce Casal justement l'autre jour, qui m'a tant fait rire. J'avais déjeuné chez lui, avec lord Herbert Bohun, et nous étions au fumoir, où Casal me montrait des photographies de leur dernier voyage dans les Montagnes Rocheuses. Il se trompe d'album et en ouvre un où je reconnais plusieurs de ses anciennes maîtresses… «Ça,» dit-il en tournant rapidement les feuillets, «c'est une collection de portraits de femmes dont la plupart se détestent.»

—«Le fait est qu'aller citer ce propos chez Madame Mareuil!»

—«Ma foi,» dit Claude ingénument, «je l'avais oublié. Elle a si peu l'air d'être la même femme que j'en arrive à ne plus la reconnaître. Toujours est-il qu'elle riposta et me parla avec aigreur de mon dernier recueil de nouvelles. «Vous ne pourrez donc jamais écrire une page où il y ait du sentiment,» disait-elle, «quelque chose qui fasse du bien, qui rafraîchisse.»—«Je ne tiens pas l'article pruneaux,» lui répondis-je.»

—«Et Mareuil, là dedans?»

—«Des Herbiers? Un peu penaud, comme tu penses, de ces mots amers, et depuis, il détourne la tête quand il m'aperçoit. A peine un bonjour, bonsoir, quand nous nous heurtons nez à nez, comme il nous est arrivé l'autre jour chez notre tailleur. Enfin, pour nous deux, c'est la brouille… C'est égal, quand Mme des Herbiers sera conseillère d'ambassade, ou maîtresse des requêtes, ou trésorière générale, ce sera considérable, très considérable!…»

J'étais trop habitué aux exagérations de Claude pour attacher la moindre importance à son pronostic, qui se trouva cependant vérifié, à ma grande stupeur, je l'avoue. D'abord, je jugeais absolument impossible cette transformation du plus fantaisiste de nos amis en un fonctionnaire respectable. Et puis, il y avait le passé de Christine Anroux. J'avais tort deux fois, et Claude avait raison pour André, et surtout pour Christine. Ce qui fait la force des femmes, c'est qu'elles osent tout entreprendre, persuadées qu'elles sont, avec justesse, de la puissance invincible des petits moyens et de l'universel oubli. Ce n'était rien, ce des Herbiers. C'était l'abolition de tout le bagage littéraire de Mareuil, passablement compromettant, et puis c'était aussi une petite barrière de plus contre l'enquête rétrospective. Ah! elle le conseilla supérieurement. Suivez les étapes: il fallait éviter le ridicule de cet ennoblissement, ou réennoblissement tardif. Comme on devait s'y attendre, un chroniqueur du boulevard qui n'aimait pas Mareuil se moqua de cette prétention nouvelle, et, par une sanglante et grossière allusion au passé de la pauvre Christine, il déclara qu'André aurait dû signer «des Herbages.» Mareuil envoie ses témoins au personnage, et il a la bonne chance de lui camper une balle dans le côté gauche, qui faillit débarrasser la presse d'un des plus infâmes sycophantes de la corporation. Il profite du mouvement de sympathie soulevée par cette exécution d'un confrère aussi redouté que haï, pour publier son acte de naissance à lui-même et démontrer, pièces en mains, son droit à la particule, et il abdique du coup le Mareuil, car l'article où il «demandait la parole pour un fait personnel,» suivant la formule, se terminait par le Des Herbiers tout court, et ce fut ainsi les jours qui suivirent. Sur quoi sa collaboration aux journaux doctrinaires de gauche se fonce encore. Il se présente comme candidat ministériel dans un département de l'Ouest, d'où il est originaire. Il échoue, mais le voilà passé politicien, et quand, sept petits mois après cette élection manquée, l'Officiel enregistra la nomination de M. des Herbiers à une des préfectures du centre, il ne se trouva personne pour s'étonner de cette aventure, qui me valut la dernière dépêche que j'aie reçue de Claude et que je copie sous sa forme ironique, en ne supprimant que l'adresse, et en respectant la signature, où se trouve un mauvais jeu de mots sur le titre d'un beau livre dont Claude raffolait. «Ai-je eu raison? Prie lire dernier mouvement administratif et si possible me réconcilier avec préfète pour qui professe admiration définitive. Amitiés.—Frère Ivre.» Qu'a dû penser de cette rédaction le receveur du bureau de Saint-Amand-Tallende (Puy-de-Dôme) près Saint-Saturnin, d'où elle est datée?—Et il eut raison après sa mort, ce charmant et absurde ami, car je tiens de source autorisée que M. des Herbiers est un des préfets le mieux notés et que Mme des Herbiers a réconcilié la préfecture et l'évêché. Elle a trouvé sa voie et lui la sienne! Ce qui prouve, entre parenthèses, que les unions les plus déraisonnables sont quelquefois les plus sages. S'il n'avait épousé la jolie petite Anroux dans une heure de folie paradoxale, que ferait André, je vous prie? Des dettes et des chroniques, les unes payant les autres, et de la mauvaise hygiène, au lieu qu'il est rajeuni, un peu engraissé, pas trop, décoré, assez sceptique à la fois et assez disert pour présider avec bonne grâce au «grand ralliement des conservateurs à la forme républicaine, etc…,» qui constitue le programme de son ministre. Il n'y a qu'une chose qui m'intrigue: aux temps de sa vie galante, Christine, qui ne savait pas l'orthographe, se faisait écrire ses lettres d'amour par une personne extraordinaire dont elle était affublée, une ancienne élève de Saint-Denis, devenue secrétaire pour grandes cocottes peu éduquées. L'a-t-elle gardée? Et est-ce la même qui écrit les lettres à l'évêque?


Si j'ai rappelé ce détour un peu étrange de la destinée du préfet actuel de… (cherchez dans l'Annuaire), ce n'est pas, comme on pense bien, pour le simple plaisir de railler doucement un ancien camarade, tombé de la bohème dans les honneurs. Ce n'est pas non plus pour critiquer le recrutement du personnel administratif de la troisième République. L'événement est là qui, dans l'espèce, donne raison au choix du ministre. Je me suis laissé aller à me souvenir, la plume à la main, alors que je ne voulais qu'expliquer pourquoi je ne m'attendais guère à retrouver sur ma route l'ancien parasite de mon ancien ami. Car l'entrée de Mareuil dans sa nouvelle carrière supprimait les occasions naturelles de nous voir, et nous ne les provoquâmes ni l'un ni l'autre, ce en quoi nous fûmes et sommes très sages. Entre deux compagnons de jeunesse devenus absolument dissemblables sous l'influence de la vie, le rappel de l'intimité passée n'est jamais qu'un principe de souffrance. Tandis donc qu'il reposait tranquillement sa barque dans son havre officiel, je m'appliquais, moi, à diriger de mon mieux la mienne sur les vagues remuées de ce dangereux océan littéraire qui justifie à tout le moins cette vieille métaphore par son inconstance et la nécessité de l'effort quotidien. Pour parler plus prosaïquement, je continuais à écrire des volumes après des volumes, à subir des articles plus ou moins hostiles, à vérifier les vieilles remarques des moralistes sur les haines furieuses que soulève le moindre succès, à m'y résigner ou à m'en attrister, suivant l'humeur. Après tout, c'est un sort heureux, entre les divers sorts de ce monde d'épreuve, que celui d'un homme qui exerce un métier conforme aux goûts profonds de sa première jeunesse. Il a de mauvaises heures, ce métier, celles par exemple où l'on est calomnié par un confrère envers lequel on n'eut que de gracieux procédés. Il en a de bonnes, de délicieuses même, celles où l'on sent venir à soi quelque chaude effusion de sympathie jeune, et c'est à une de ces bonnes heures-là que je dois d'avoir retrouvé la trace de l'énigmatique Legrimaudet. Il s'en est fallu de bien peu qu'il ne fût trop tard; mais il était dit que cette figure d'un damné de lettres plutôt silhouettée que dessinée dans ma mémoire par nos deux entrevues et les confidences d'André, s'y graverait en traits ineffaçables avant de disparaître pour toujours.

J'avais donc reçu, l'année dernière, en décembre, une de ces lettres d'inconnus qui caressent invinciblement l'amour-propre d'un auteur, même lorsque l'expérience lui a démontré que ces sortes de missives servent de prologue habituel à d'autres lettres moins désintéressées. Celle-là, signée du nom de Juste Dolomieu, me demandait simplement de vouloir bien lire un assez copieux manuscrit qui s'appelait de ce titre un peu juvénile: La Mort du Siècle. J'ouvris ce cahier avec défiance, et je le fermai avec une curiosité presque émue. C'était un roman où l'auteur avait essayé d'incarner, dans trois ou quatre personnages, les tendances contradictoires de notre âge: le socialisme et le dilettantisme, l'esprit cosmopolite et celui d'analyse, le découragement pessimiste et le réveil de la mysticité. Cette simple indication me dispenserait d'ajouter qu'un tel ouvrage manquait des qualités indispensables, malgré tout, à cet art du roman qui ne saurait se réduire à la dissertation pure. Mais si le drame était absent de cette œuvre incohérente, et absente la couleur de la vie, l'éloquence y abondait, ainsi que la passion intellectuelle et que la pensée. Le jeune homme qui avait composé ces pages ne deviendrait sans doute pas un romancier. A coup sûr, il serait un écrivain. Je n'en doutai plus lorsque je vis ce garçon lui-même qui saisit aussitôt ma sympathie par une des plus captivantes physionomies de grand artiste jeune que j'eusse rencontrées. Mince et presque frêle, cet enfant de vingt-trois ans peut-être avait une manière de pencher la tête en avant qui attestait les longues séances à la table de travail, comme ses joues pâlies attestaient la nourriture insuffisante, et ses vêtements propres, mais râpés jusqu'à la corde, une pauvreté soigneuse. Ses dents blanches, que découvrait son sourire naïf, et le bel éclat de ses yeux bleus annonçaient en revanche un fond inattaqué de sève vitale. Ses cheveux longs étaient d'une finesse presque féminine et les modestes manches de son tricot de laine laissaient passer des mains jolies et bien tenues. Quand il parlait, son front éclatait d'idées, et sa voix, un peu basse, plaisait par un charme analogue à celui de son regard et de son écriture dont j'avais tant aimé l'élégance nerveuse. Enfin, pour employer un terme devenu banal par l'abus, mais qui exprime seul une indéfinissable nuance, si jamais visage mérita l'adjectif d'intéressant, c'était celui-là, et ce premier entretien me prouva bien vite qu'une âme d'élite se cachait derrière ces apparences de délicatesse. Après avoir discuté avec moi, sans présomption et sans flatterie, les critiques formulées dans la lettre que je lui avais adressée sur son roman, il conclut avec une grâce de modestie fière qui me ravit.—Elle me changeait du ton habituel à messieurs les nouveaux venus d'aujourd'hui, et puis j'avais eu, très peu de temps auparavant, une si douloureuse impression de ce que la férocité de l'ambition précoce peut produire de ravage dans un cœur de vingt-cinq ans, au cours d'un récent voyage que j'ai raconté déjà.—(Voir Un Saint.)—De rencontrer un vrai jeune homme de lettres me faisait tant de bien!—Il disait donc:

—«D'ailleurs ce n'est là qu'un livre d'étude. C'est mon second, et je ne compte imprimer que le huitième ou le neuvième, si j'en suis content ou moins mécontent. Ai-je raison?…»

—«Mon Dieu!» répliquai-je, «il est assez malaisé de donner un conseil précis à ce sujet. Certains génies se sont formés au contact du public, ainsi Hugo et Balzac. D'autres s'y sont déformés tout de suite. Et puis il y a une première condition qui semble tout à fait secondaire en pareille matière, et cependant elle domine et a dominé de tout temps une destinée d'homme de lettres. Vous entendez bien que je veux parler de l'argent. Laissez-moi vous poser une question un peu indiscrète. Quel métier avez-vous à côté de votre travail d'écrivain?»

Le costume de Juste Dolomieu trahissait, comme je l'ai dit, une pauvreté décente qui justifiait ma demande, aussi ne fus-je pas médiocrement étonné de sa réponse:

—«Mais aucun. Ma vie est assurée pour cinq années.»

—«Je comprends,» fis-je, «votre famille consent à vous servir une pension pour ce temps-là.»

—«Hélas!» reprit-il avec une expression de grande tristesse, «je n'ai plus de famille. J'ai perdu mon père il y a trois ans et ma mère l'an passé…»

—«Pardonnez-moi,» repris-je, «d'avoir touché à ces souvenirs. Mais,» insistai-je, «c'était la traduction la plus naturelle de votre phrase sur vos cinq années assurées…»

—«Oh!» dit-il, «ce n'est pas cinq années, c'est toute ma vie que j'aurais devant moi, si mon pauvre père était là!… Nous ne sommes pas de Paris, monsieur, vous avez dû vous en apercevoir tout de suite.» Il avait bien des mouvements un peu gauches qui pouvaient passer pour du provincialisme, mais ils s'expliquaient aussi par la timidité de la jeunesse. «J'ai fait mes études,» continua-t-il, «au lycée d'Amiens. Mon père était notaire à Beaucamps-le-Vieux, une bourgade toute voisine d'Aumale et de Tréport. Comment l'idée m'est-elle venue d'être homme de lettres? Je ne pourrais pas vous le dire. Je sais seulement que je l'ai toujours eue depuis ma onzième ou douzième année. Monsieur, mon père était si bon, si intelligent. Il ne s'opposait pas à ma vocation. Il voulait que je vécusse à la campagne, chez nous, voilà tout. Il avait beaucoup d'instruction, beaucoup de culture. Il avait réfléchi beaucoup, et il ne croyait qu'à la littérature locale. J'avais projeté, d'après ses conseils, une suite de romans où j'aurais appliqué à l'histoire de ma province le procédé que M. Zola a employé pour son tableau des diverses classes sociales: suivre une famille Gallo-Romaine à travers les âges. J'avais devant moi des milieux si nouveaux à peindre, je veux dire si renouvelés, car la Science nous permet aujourd'hui de reconstruire le moyen-âge, le seizième siècle et le dix-septième, pour ne citer que trois époques, comme nos aînés ne le pouvaient pas. Et quelle ampleur que celle de ce cadre qui permettait un livre sur les croisades, un sur la guerre de cent ans, un sur l'invasion de l'Italie, puis sur les guerres de la Révolution, celles de l'Empire! Enfin, c'était un travail qui eût représenté la formation, couches par couches, de l'Ame du nord de la France… Ne me croyez pas orgueilleux si je vous parle ainsi. En vous exposant ce projet qui me fut suggéré par mon père, je voulais vous montrer quel conseiller j'ai perdu en le perdant… Ce fut une tragédie bien simple, mais navrante. La fuite d'un banquier d'Aumale et le désastre financier qui en résulta pour tout le pays forcèrent mon pauvre père à vendre son étude précipitamment. Il serait trop long de vous expliquer comment il avait engagé sa signature par excès de bonté. Enfin, nous étions ruinés. Il en mourut de chagrin, et ma mère le suivit bientôt. Il ne fallait plus songer aux longs loisirs que supposait l'exécution du vaste plan caressé dans nos causeries d'autrefois. D'autre part, le séjour de Beaucamps m'était devenu trop pénible. Je réalisai les débris de ce qui avait été une petite fortune de campagne et je me résolus à venir ici. J'avais devant mes yeux l'exemple du d'Arthez de Balzac, l'exemple de Balzac lui-même. Je me suis donné ces cinq ans pour apprendre mon métier de romancier et produire un ouvrage qui me permette de vivre de ma plume en m'ouvrant l'entrée des feuilletons des journaux. Mon calcul est simple: il faut bien qu'ils s'alimentent, ces feuilletons, et il est impossible que les directeurs ne préfèrent pas des romans travaillés aux romans qu'ils publient et qui sont si peu soignés. D'autre part, si j'ai vraiment quelque chose là, je ferai mon œuvre à travers cette besogne, comme nos maîtres.»

Ce petit discours avait été débité sur un ton à la fois énergique et tranquille qui me plut beaucoup. Le projet qu'il m'avait tracé d'une suite de romans sur l'histoire de sa province aurait pu donner prétexte au déploiement d'une prétention extravagante. Un charme de naïveté s'en dégageait au contraire. L'image de ce père intéressé jusqu'à la passion par l'avenir littéraire de son fils et songeant à diriger sa vocation sans la contrarier, me touchait profondément. Le culte dont le fils entourait cette chère mémoire ne me remuait pas moins. Enfin, je trouvais une raison d'estimer le caractère de ce jeune homme aussi haut que je faisais déjà son précoce talent d'écrire dans l'acceptation courageuse du métier. Mais ce courage s'accompagnait-il d'une connaissance exacte des difficultés contre lesquelles il allait se heurter? Et je lui demandai, après l'avoir complimenté sur la sagesse de ce projet:

—«Me permettez-vous, maintenant, comme à votre aîné, de pousser l'indiscrétion plus loin encore? Vous venez d'arriver à Paris, me dites-vous?»

—«J'y suis depuis cinq mois,» répondit-il.

—«Hé bien! en ces cinq mois, combien avez-vous déjà dépensé d'argent?»

—«Cinq cents francs,» fit-il simplement.

—«Cinq cents francs pour cinq mois?» m'écriai-je, «mais c'est impossible.»

—«C'est bien vrai, cependant,» reprit-il avec un sourire où il y avait presque une enfantine gaieté. «Je paie ma chambre quinze francs par mois et trois francs de service. Je mange à la portion dans une petite crèmerie fréquentée par des ouvriers et où mon dîner ne me coûte pas vingt sous. Je prends le repas du matin chez moi avec un peu de charcuterie, du pain, du fromage, et une tasse de café que je me prépare moi-même, je n'en ai pas pour quinze sous. J'ai du linge et des habits pour plusieurs années. Le soir, je travaille à la bibliothèque Sainte-Geneviève et je me lève avec le jour. J'économise ainsi la lumière. Contre le froid, j'ai une petite chaufferette comme les bonnes femmes de chez moi. Or mon budget est établi sur le pied de cent vingt francs par mois. Mille cinq cents francs par an pour ces cinq ans… Je suis donc en avance de ce moment de plus de cent francs.»

—«Mais si par hasard une des valeurs qui composent votre petite réserve diminuait? Si on vous les volait? Dans quelle société les avez-vous déposées?»

—«Dans aucune,» dit-il avec un air avisé. «J'avais l'exemple de mon pauvre père. Je me suis fait fabriquer par le charron de Beaucamps, avant de partir, une ceinture de cuir comme en portaient autrefois les voyageurs, garnie de petites poches tout autour. J'y ai serré mon argent, et je la garde à même la peau, sous mes vêtements.»

—«Et vous avez pu dénicher cette chambre à quinze francs, rue Princesse, si près du faubourg Saint-Germain?» C'était l'adresse qu'il m'avait mise sur la feuille de garde de son manuscrit. Cette rue débouche parallèlement à la rue Bonaparte dans le paquet de vieilles maisons ramassé entre Saint-Sulpice et Saint-Germain-des-Prés. Je me trouvais la connaître, y ayant eu autrefois mon relieur. Si étroite qu'elle soit et peu digne de son nom aristocratique, je ne la voyais pas dans mon souvenir assez misérable pour fournir des logements de cette exiguïté de prix. Juste Dolomieu eut de nouveau son joli sourire de triomphe.

—«Ah!» s'écria-t-il, «ça n'a pas été facile. Je voulais me loger dans le quartier Latin pour être plus près des deux bibliothèques, celle de la Sorbonne et celle de Sainte-Geneviève. Je n'ai rien trouvé. Les logements meublés y sont devenus inabordables depuis que l'institution des bourses de licence a encore multiplié le nombre des étudiants qui peuvent payer leur chambre des quarante, des cinquante francs sans presque s'en apercevoir. Pour trente francs, vous n'avez qu'une soupente, au lieu que ma thébaïde de la rue Princesse est relativement spacieuse, quoique juchée un peu haut. Mais j'ai une échappée de vue sur la vieille abbaye de Saint-Germain-des-Prés, et chaque soir je peux me répéter les vers de Baudelaire:

Et, voisin des clochers, écouter en rêvant

Leurs hymnes solennels emportés par le vent.

«Il m'a déjà porté bonheur, ce petit logis, car j'y ai composé tout le roman que vous avez lu. Trois cents pages en cinq mois. C'est quelque chose. Et puis, ces hôtels de troisième ordre, à Paris, sont pleins de mystères, et maintenant que j'ai achevé la besogne que je m'étais fixée pour cette fin d'année, je vais me mettre en observation. A tout instant je heurte dans l'escalier des femmes élégantes qui sont venues à quelque rendez-vous. Et puis, j'ai pour voisin un vieux monsieur qui m'intrigue!… Imaginez-vous un personnage de Dickens, tout petit, tout blanc, et toujours en habit. Il avait commencé de causer avec moi, mais depuis qu'il sait que je m'occupe de littérature, il m'évite. Il a sans doute peur que je ne le mette dans quelque livre, le pauvre bonhomme! Je n'ai pas besoin de vous dire que j'aurais soin, si je l'utilisais, de le démarquer au point de le rendre méconnaissable. Oui, le pauvre homme! Ah! qu'il est pauvre! Mais il a dû se trouver autrefois dans une meilleure position, et appartenir à une famille mieux qu'aisée. Il possède des bijoux qui ne peuvent être arrivés à quelqu'un comme lui que par héritage. Ainsi, pas plus tard que l'autre semaine, j'entends des voix qui disputaient sur notre carré. J'ouvre ma porte et je le reconnais qui pressait le garçon de lui rendre un petit objet. C'était une bague d'évêque en or, avec une énorme améthyste. Ce garçon l'avait prise au vieillard, et il lui disait: «Et vous, rendez-moi les dix francs que vous me devez depuis un mois, ou je la porte au mont-de-piété,» et le vieux répondait:—«Rendez la bague. Vous savez bien que je n'ai pas touché l'argent que j'attendais. C'est pour dans huit jours, rendez la bague.»—«Mes dix francs, ou plus de bague,» reprenait l'autre, avec une mauvaise figure d'Hercule roux. Si vous aviez vu le désespoir de M. Jean,—c'est le nom de mon voisin,—l'espèce de rage désolée qui crispait sa misérable face, vous auriez fait comme j'ai fait…»

—«Vous avez donné les dix francs au garçon et vous avez remis la bague au pauvre diable.»

—«Naturellement,» dit-il.

—«Et M. Jean vous a immédiatement insulté avec cet accent…» Et je contrefis de mon mieux l'inimitable voix du sire Legrimaudet que je venais de deviner à ces trois signes encore plus inimitables que cette voix: son éternel habit, l'incognito de son prénom et cette bague d'évêque, achetée sur ses économies de meurt-de-faim par un dernier ressouvenir du séminaire.

—«Vous le connaissez donc?» répondit Jules Dolomieu. «En effet, comme je lui disais: «Vous me rendrez cela, mon voisin, quand vous pourrez.»—«Monsieur,» a-t-il repris, «dans une maison comme celle-ci il n'est pas difficile de gagner de l'argent quand on est jeune. Ce garçon en a beaucoup. Vous aussi, sans doute. Ces dames ne sont pas gâtées…» Je n'ai compris qu'après son départ qu'il me soupçonnait de recevoir de l'argent d'une de ces femmes élégantes qui viennent souvent.»

—«C'est lui!» m'écriai-je. «C'est bien lui!… Je reconnais la manière du Maître. De petits yeux vairons, n'est-ce pas? Une bouche affreuse,—et amère? Une jambe qui traîne en marchant, avec un énorme oignon au pied gauche?… Des cheveux d'un gris vert comme ceux des portraits anciens?» Et voyant que Juste répondait par un geste affirmatif à chacune de mes questions. «Il n'y a pas de doute,» fis-je, «c'est M. Jean Legrimaudet.» Quand j'eus prononcé avec une emphase intentionnelle ce nom célèbre dans les fastes de la littérature diffamatoire, je pus lire sur le visage transparent de mon jeune visiteur un dégoût indigné que n'effaça pas même l'anecdote du jouet de cent francs donné au petit garçon malade. Cette indignation, je la lui enviai. Moi aussi je l'avais éprouvée autrefois à ma première rencontre avec le bas pamphlétaire. Dieu! Qu'elle était loin de moi! C'est toujours cette vérité si éloquemment, si mélancoliquement formulée par le philosophe antique: nous mourons humiliés par la vie. Elle ne nous laisse aucun des nobles sentiments qui seuls la rendaient supportable.—Pourquoi la vivre, alors?—Vingt années d'existence parisienne ne permettent plus guère à un homme de lettres qui les a subies qu'un seul étonnement: celui de ne pas rencontrer les pires rancunes de la haine jalouse chez nos compagnons de jeunesse demeurés un peu en arrière, chez nos obligés la calomnie, chez nos cadets la fureur de la précoce envie, et chez nos maîtres les plus chers souvent cette même envie quand les hasards de la vogue nous mettent en concurrence avec eux. Ah! Cette affreuse passion d'envie, cette maladie commune à tous, mais qui semble propre à la gent artiste, tant elle rencontre un terrain approprié dans ces cœurs amoureux de gloire, comment garder en soi la force de s'indigner contre elle, après avoir tant constaté qu'elle ne se connaît pas elle-même? C'est la pire des tristesses, celle-là. Il est rare que l'envieux s'avoue son horrible vice. Le plus souvent il cherche à l'antipathie furieuse qu'il éprouve pour l'objet de sa funeste passion des motifs honorables. Il n'a pas de peine à découvrir les communes faiblesses humaines chez celui qu'il envie. Il les enfle de toute la rage qui le tourmente. Il ne voit plus qu'elles et il en arrive à prendre sa sincérité de haine pour une conviction, sa brutalité pour une franchise, et ses calomnies pour un devoir. Je ne suis pas sûr qu'un Legrimaudet ne s'imagine pas faire œuvre d'honnête homme en insultant avec cette âcreté de bile tant d'écrivains illustres. J'essayai vainement d'expliquer ces raisons de mon indulgence à mon intransigeant interlocuteur. Il avait l'âge des belles révoltes, et moi, je l'avais passé. Quand il m'eut quitté, je me souvins que je ne pus reprendre le travail interrompu de la matinée. J'admirais une fois de plus les étranges rencontres du hasard et l'intensité des antithèses auxquels il semble se complaire. En réunissant ainsi Juste Dolomieu et Jean Legrimaudet sur un même palier d'hôtel borgne, ne semblait-il pas avoir voulu symboliser à mon regard les deux pôles extrêmes de la vie littéraire, l'artiste à l'aurore du talent et de la vie, d'une part, et, de l'autre, le vaincu de la plume à sa dernière étape dans la sinistre déroute de toutes ses espérances? L'un et l'autre m'avaient exposé une même misère de budget, un même effort de lutte contre la destinée, une même résolution de ne pas se rendre. Le jeune homme si fier d'aujourd'hui finirait-il comme le vieillard? Ce vieillard avait-il eu, à vingt-deux ans, lorsqu'il débarquait de Dijon à Paris pour écrire son Histoire des Grands Hommes, quelques-unes des fiertés du jeune romancier? «Quel dommage,» songeai-je, «que Mareuil ne soit plus Mareuil! A quelles méditations nous serions-nous livrés ensemble?»—C'était son mot favori à une époque pour se moquer de Claude Larcher en train d'écrire sa Physiologie de l'Amour, sous cette forme naïvement renouvelée de Brillat et de Balzac!—J'imaginais les sarcasmes auxquels ce rieur d'André se fût abandonné, dans sa verve d'avant l'habit brodé. Puis je me demandais, avec un renouveau de curiosité, à la suite de quelles aventures le Grand Ingrat de France avait déserté son asile de la rue de la Clef. Pour ces grabataires aux abois qui vivent d'une incertaine aumône, la question du gîte est cruellement importante. Un coin où ils soient connus, où ils puissent, au besoin, obtenir un crédit de quelques jours, de quelques semaines, mais c'est le salut, par ces mois d'hiver surtout dont nous ne soupçonnons pas les meurtrières rigueurs, nous tous qui, depuis octobre jusqu'à mai, avons des bûches blanches de cendre dans notre cheminée et le loisir de tisonner en suivant notre rêve. Mais un Legrimaudet, c'est, à Paris, une bête dans son bois. Il lui faut son terrier d'abord, le trou dans lequel se tapir par les nuits glacées où la mort le guette, la hideuse mort au coin d'un quai ou sur le banc d'un boulevard désert. D'ailleurs une affection vraie, la seule de ce douloureux et sinistre cœur, le retenait dans la maison devant laquelle j'avais vu jouer sur le trottoir le petit garçon boiteux. Cet enfant était-il mort, comme Legrimaudet avait paru le craindre lors de sa conversation avec André à la veille du jour de l'an,—de ce jour de l'an déjà si lointain que nous avions fêté, mon ami et moi, avec une gaieté à jamais perdue? Toutes ces questions se posaient devant mon esprit, pêle-mêle, et elles aboutirent, huit jours environ après cette première conversation avec Juste Dolomieu, à une visite rue Princesse qui me secoue encore d'un frisson lorsque j'y songe. Mais l'esquisse que j'ai commencée de ce maudit ne serait pas complète sans le récit de cette nouvelle rencontre et de l'événement qui en résulta.


Je la retrouvai, la petite rue, aussi étroite, aussi pauvre, aussi laborieuse que je me la rappelais, avec ses humbles boutiques et sa population hâve, ses enfants pâlots, ses ouvrières mal nourries, enfin toujours aussi «petite rue» du vieux Paris. Je n'eus pas de peine à découvrir l'hôtel qui avait l'honneur de loger à la fois en ce moment deux exemplaires assez notables de l'espèce gendelettre. Il était le seul de la rue et tout à fait conforme à ce que j'avais imaginé d'après les indications de Juste Dolomieu, sauf qu'il ne portait aucune autre enseigne que le nom du propriétaire écrit sur une lanterne dressée au-dessus de la porte: «Maison meublée—Isidore Cordabœuf, propriétaire.» La bâtisse devait dater de bien loin, car elle était comme affaissée sur un de ses côtés, et les mots: «Maison meublée,» peints de nouveau en grandes lettres noires, marquaient encore cette ligne d'affaissement. La porte, à claire-voie, et dans le style de l'hôtel de Saint-Flour, était à demi ouverte; je la poussai, et je me trouvai dans un corridor sur le mur duquel je pus lire: «Bureau au premier.» L'escalier avait été revêtu d'un tapis aujourd'hui si usé, si flétri, si rapiécé, qu'il était impossible de discerner sa couleur primitive. Malgré la sordidité suspecte de cette entrée, je ne m'attendais guère au spectacle que m'offrit ce bureau où se trouvaient en ce moment deux femmes en train de jouer au bezigue chinois entre des chopes sur une table encore servie, quoique l'aiguille de la pendule marquât près de trois heures. «Quatre-vingts de patrons,» disait l'une des deux femmes, la plus grosse, en abattant quatre rois, dont les couleurs disparaissaient sous la crasse. Elle étalait une poitrine digne d'une néréide de Rubens, qui ballottait à chaque mouvement dans une sorte de robe de chambre en flanelle bleue, et tout en jouant elle fumait une cigarette mal roulée avec une bouche outrageusement passée au rouge. Un pied de rouge s'épaississait aussi sur ses joues. Le crayon noir lui avait mangé les cils, et les bandeaux plaqués de ses cheveux noirs luisaient de pommade, tandis que ses mains qui tenaient les cartes montraient des bagues de pacotille assez nombreuses pour recouvrir presque toutes leurs arrière-phalanges. Sa partenaire, elle, portait une robe de ville très claire et très fanfreluchée et que je jugeai redoutable à promener avec soi dans la rue d'après la simple inspection des manches, soutachées jusqu'à l'épaule et fantastiquement bouffantes;—et du même goût, un chapeau de feutre blanc à énormes plumes reposait sur la commode entre des bouteilles de liqueurs. Celle-là était blonde, avec un teint comme vidé de son sang, ce teint fané, fripé, délavé, de la créature qui a traversé d'innombrables fêtes. Elle fumait aussi, renvoyant la fumée par ses minces narines qui se fronçaient nerveusement, et ses yeux luisaient d'un bleu si clair, si froid et si faux! Elle fut la première à me dévisager, de son masque impassible où chaque trait était marqué en une ride comme tracée avec la pointe aiguë d'un couteau. L'autre eut, au contraire, pour m'accueillir, un sourire mielleux de cette bouche rouge, et avec sa voix la plus adoucie, elle répondit à ma demande:—«M. Dolomieu est-il chez lui?»—«Le numéro 47? Non, monsieur, sa clef est à son clou. Il est sorti. Mais, si vous voulez l'attendre, il ne peut pas tarder…»

L'obséquiosité de cette douteuse matrone, la toilette bizarre et le crapuleux visage de sa compagne me fixèrent du coup sur la catégorie d'auberges à laquelle appartenait la maison. Je m'en étais bien un peu douté, pour tout dire, quand Dolomieu m'avait parlé de visiteuses élégantes et surtout quand il m'avait rapporté la boutade de Legrimaudet contre les beaux jeunes gens et leurs ressources assurées. Mais ni alors, ni en ce moment même, je ne soupçonnais la spéculation particulière au sieur Cordabœuf, et l'industrie officielle de cet homme au nom truculent. Je ne devais pas rester longtemps sur cette ignorance, comme on va voir.

—«Je n'ai pas trop le temps d'attendre,» répondis-je à la grosse femme. «Mais si M. Jean est chez lui, je monterai…»

—«Ah! vous connaissez M. Jean,» reprit vivement mon interlocutrice. «Quel dommage que Monsieur ne soit pas là pour vous en parler! C'est que nous sommes un peu inquiets de lui, et si nous pouvions savoir l'adresse de sa famille…»

—«Je ne la connais pas plus que vous,» dis-je. «Mais il est donc malade?»

—«S'il ne part pas d'ici les pieds en avant,» fit à son tour la femme blonde, «il aura de la chance.»—Dieu! quelle voix, et sortant toute rauque d'une mince poitrine évidemment cassée d'alcool, et comme elle était bien celle qui devait annoncer l'agonie d'un Legrimaudet! J'en eus le cœur serré et j'insistai:

—«Et qu'a-t-il donc?»

—«La misère,» dit la fille, répondant de cette même voix terrible, et elle souffla une bouffée de sa cigarette de caporal en haussant ses maigres épaules, tandis que l'autre reprenait, insinuante:

—«Vous devez comprendre, monsieur, que s'il arrivait un malheur…»

—«Et que dit le médecin?» fis-je en l'interrompant.

—«Le médecin?» répondit-elle. «Ah bien! Oui! Il ne laisse seulement pas le garçon entrer dans sa chambre plus d'une fois par jour. Et c'est une odeur, là dedans, depuis une semaine qu'il est dans cet état!… Si j'étais Monsieur, moi, je l'aurais expédié à l'hôpital, et sans traîner.»

—«Il est plus malin que toi, le père Cordabœuf,» reprit la fille blonde. «Les types comme Jean, vois-tu, ça cache quelquefois des billets de mille dans la doublure de ses habits et ça se laisse mourir de faim. Le patron veut y voir, si l'autre tourne l'œil…»

—«Tu n'as pas raison de parler ainsi, Rosette,» répliqua la matrone. «Si Madame était là, oui, ce serait possible. Monsieur, lui, est bien comme ça, un j'te casse tout et j'te bouscule! Mais le fond, c'est tout cœur. La preuve, c'est que M. Jean lui doit quatre mois et qu'il ne le tourmente pas…»

—«Je vais toujours monter,» dis-je; «s'il ne m'ouvre pas, je redescendrai. Voilà tout. Quel est son numéro?»

—«49, à côté de M. Dolomieu, au quatrième, à droite…» Et, sans plus s'inquiéter de moi, elle rangea de nouveau les cartes posées devant elle. Je l'entendis qui reprenait: «Quatre-vingts de monarques…,» et je m'engageai derechef dans l'escalier au tapis immonde. Deux ou trois portes s'ouvrirent sur mon passage, dans l'entre-bâillement desquelles j'aperçus d'autres visages de femmes aussi maquillés que celui de la gérante, petit détail qui continua de m'édifier sur les mœurs de ce bouge. Il fallait l'innocence et le somnambulisme littéraire de Juste Dolomieu pour ne s'en être pas aperçu, ce soi-disant hôtel était simplement une de ces maisons interlopes auxquelles il ne manque guère qu'un numéro de taille pour être qualifiées d'un nom plus cru. Et c'était là, dans ce repaire de prostitution clandestine, que ce jeune homme caressait ses premiers rêves d'art, là que M. Legrimaudet allait peut-être mourir, en reniant Dieu, comme il me l'avait prophétisé autrefois. Il avait, certes, fait un sinistre métier de parasite et de sycophante, mais l'agonie ici et dans ces conditions, c'était vraiment trop. Je ne sais pourquoi, dans cette cage d'escalier toute sombre malgré le jour bleu du dehors, une phrase de Michelet me revint à la mémoire. Il est vrai de dire que j'en ai toujours tant aimé l'étrange pitié. L'historien vient de raconter le Neuf Thermidor, et la chute du cuistre sanguinaire dans lequel s'est manifestée à son plus haut degré la scélératesse imbécile de la Terreur. Tout d'un coup: «Robespierre,» dit-il, «avait bu, du fiel, tout ce qu'en contient le monde…» On a beau haïr ce bourreau d'André Chénier et de tant d'autres, quand on songe à lui, en effet, dans cette heure où le peuple l'insulte comme il l'acclamait, avec la même lâcheté, où ses infâmes courtisans l'abandonnent, où il souffre dans sa chair, ayant la mâchoire fracassée, dans son orgueil, se voyant vaincu et à jamais, dans ses idées, sentant s'écrouler l'absurde échafaudage de ses projets politiques,—oui, quand on se le représente étendu sur cette table, parmi ces outrages et dans cette ruine, la pitié vient, et l'on répète avec Michelet: «… Tout ce qu'en contient le monde!…» Qu'est-ce donc lorsqu'il s'agit, non pas d'un des pires tyrans de l'histoire, mais d'un pauvre diable de parasite, hébété d'orgueil et coupable de quelques mauvais bouquins, aussitôt oubliés qu'imprimés, comme il arrive à tous les livres de personnalités. Quelle coupe de fiel la destinée lui avait versée aussi, à celui-là! En réfléchissant de la sorte, j'étais arrivé à ce quatrième étage, où le tapis finissait tout d'un coup. Le carreau sinistre et disjoint n'avait pas été passé au rouge depuis des années. Le corridor sur lequel donnaient les portes des chambres, tournait sur lui-même, car la maison, avec ses deux ailes en arrière, enserrait une cour. Une cour? non, un puits d'humidité et de puanteur que j'apercevais par les fenêtres auxquelles manquaient des vitres. Évidemment le propriétaire avait renoncé à tirer parti de ces combles où il devait reléguer ses domestiques et les malheureux, comme mon jeune ami et comme Legrimaudet, à qui l'extrême bon marché du loyer devait tout faire accepter. Je regarde: 42, 43, 45…, voici la chambre de l'émule naïf de d'Arthez; 49, voici l'antre du monstre. Je frappe. On ne répond pas. Je frappe encore, et deux coups si nets, qu'ils auraient réveillé le plus dur dormeur. Même silence. Deux nouveaux coups. Enfin, j'entends une voix, que je reconnais, gémir plutôt que crier un furieux: «Qui est là?» Le passionné désir que j'avais de revoir Legrimaudet me suggéra la réponse évidemment la plus propre à forcer cette porte fermée:

—«Un ami de M. André Mareuil,» fis-je en appuyant sur ce nom, que je répétai: «de M. Mareuil…»

—«Attendez, je vais ouvrir,» reprit la voix après une minute. Sans doute Legrimaudet avait délibéré en lui-même s'il accueillerait ou non le messager de son ancien protecteur. Puis il s'était décidé à se départir de sa consigne habituelle, «vraisemblablement,» pensai-je, «parce qu'il s'attend à quelque secours en argent et en nature.» Je me trompais sur le motif, et je crois aujourd'hui qu'il céda, même dans sa suprême détresse, au désir, presque au besoin physique d'outrager encore André dans son représentant. Il avait dû tant le haïr, et rien n'avait bougé dans cette âme, énergique, à sa manière, comme celle d'un héros ou d'un martyr. Je pus m'en convaincre au regard qu'il me jeta lorsqu'il eut, en effet, tiré le verrou de sa porte et que je me trouvai devant lui. Il était en chemise, si l'on peut donner ce nom à la malpropre loque de flanelle trouée qui drapait son corps; et combien ce corps était desséché, les deux misérables jambes flageolantes de fièvre qui sortaient nues de cette loque le disaient assez. Jamais peintre primitif, affolé de mysticité douloureuse, n'a donné à ses Christs des membres aussi émaciés, aussi dépouillés de chair et presque de muscles. Les cheveux devenus plus blancs encadraient de leurs mèches désordonnées cette face, plus ridée qu'autrefois, plus parcheminée, toujours terreuse avec des plaques rouges, et j'y lus distinctement la Mort dans la décomposition des traits hagards. Il me regardait avec l'espèce d'étonnement hargneux auquel je m'attendais, et, sans lui donner le temps de réfléchir davantage, je le poussai vers son lit:

—«Allons,» disais-je, «vous allez prendre froid; recouchez-vous.» Il m'obéit, et, avec des gémissements qui trahissaient sa souffrance, il remonta sur le grabat où il avait amoncelé toutes ses hardes,—un véritable tas de haillons par-dessus lesquels l'habit, le célèbre habit déployait sa forme démodée et son tissu plus arachnéen qu'autrefois. Était-ce le même et s'était-il conservé ainsi par un miracle de la déesse Misère, ou bien Legrimaudet croyait-il de sa dignité de troquer contre un frac de représentation tous les vêtements que lui octroyaient ses Mécènes? Il a emporté ce secret dans sa tombe, le terrible homme, de même que celui de la provenance des objets qui meublaient sa tanière. Sa malle d'abord, celle où il entassait les articles publiés pour ou contre lui depuis son Diderot, où l'avait-il eue? Pour quelles raisons conservait-il sur sa commode ce trousseau de clefs rouillées, ce buste en plâtre d'Homère, cet étui à couteaux ouvert et dégarni, un carton à chapeaux? Dans une assiette ébréchée des bouts de cigare traînaient, ramassés sur le trottoir de la rue. La forme faite à son pied par le cordonnier charitable se montrait à côté, montueuse et grossière, et il y avait encore deux pains entiers dont il ne restait que la croûte, la mie ayant été enlevée à coups d'ongles malpropres. Des bouteilles vides, des boîtes à sardines vides aussi, des livres, des pipes, se voyaient encore de-ci de-là, et parmi ce fouillis j'aperçus, posée à plat, sur la commode, une béquille d'enfant! Cette relique du petit garçon boiteux, de ce seul être que le pamphlétaire eût aimé, m'attendrit plus que je ne peux dire, et je me sentis disposé à recevoir avec indulgence le jet de sépia que le malade ne manquerait de me darder. Son œil aigu me dévisageait du fond du lit. Il cherchait à démêler mes traits par delà les années. Cette observation me laissa le loisir de finir l'inventaire du mobilier, qui se composait d'une table à écrire chargée de papiers, d'un tapis plus déchiré que celui de l'escalier, de trois chaises et d'une table de nuit avec un pot à eau égueulé près d'un verre. Pas de cheminée. Un trou rond, ménagé dans le carreau supérieur de la fenêtre et bouché d'un papier huilé, attestait l'établissement d'un poêle, aux temps somptueux d'un prédécesseur de M. Legrimaudet. Tout d'un coup, je vis à sa lippe qu'il me reconnaissait, ce qui ne m'étonna guère. Les mendiants, obligés de scruter le visage de leurs tributaires avec une perspicacité d'où dépend toute leur subsistance, ont cette étonnante mémoire des physionomies qui se retrouve à l'autre terme de l'univers social, chez les princes, dont elle est le métier. Cela lui permit de faire d'une pierre deux coups, comme on dit, et de m'associer dans l'outrage destiné à André dès sa première phrase:

—«Mais, monsieur,» commença-t-il, «vous êtes le poète.» Il prononça poâte comme à son ordinaire. «Faites-vous toujours des vers? Avez-vous composé un épithalame pour le mariage du nouveau M. Mareuil des Herbiers? Il paraît, monsieur, qu'on avait sa femme autrefois pour cinq francs. Moi, monsieur, j'ai pris pour devise: pas d'argent, pas de cuisse… C'est dommage. Il avait du bon, cet ancien ami. Et pourquoi n'est-il pas venu lui-même prendre de mes nouvelles?… Sa femme le lui aura défendu. Monsieur, ces créatures craignent les observateurs. Elles aiment mieux les naïfs. Vous devez être bien avec elle.»

Une quinte de toux déchirante interrompit ce discours où je retrouvai, malgré l'éraillement de la voix épuisée, la spontanéité d'insulte presque géniale et qu'André admirait tant. Ah! c'était bien toujours le Grand Ingrat de France, et qui, même à son lit de mort, ne désarmait pas. Pour la première fois, je compris vraiment l'étrange et diabolique fascination dont j'avais vu mon camarade possédé. Que répondre, sinon, comme je fis, une phrase quelconque:

—«Mareuil n'est pas à Paris,» dis-je, «il est dans sa préfecture; sans cela…»

—«Il réside donc,» interrompit le malade; «c'est étonnant, lui qui aimait tant voyager. Ça le formait un peu, monsieur, il était revenu d'Angleterre beaucoup mieux élevé. Je le lui ai dit, à l'époque…» Ici nouvelle quinte de toux, puis de la même bouche arrogante: «Si ce n'est pas de sa part que vous venez, monsieur le poâte, qui vous envoie? Quelque éditeur, peut-être. Monsieur, je vous avertis que je serai dur pour les conditions. Il y a assez longtemps qu'on me fait attendre…»

Ainsi ses illusions de gloire ne l'avaient pas encore quitté! Fallait-il rire, fallait-il pleurer de cet orgueil insensé? Après tout, il en avait vécu. Lorsque je songe à lui maintenant, il me semble que ce mot, dans cet endroit et à cette minute, est un des plus significatifs qu'il ait prononcés. Il était de bonne foi quand il parlait de son propre génie et de son triomphe définitif. Il l'attendait, ce triomphe, avec la certitude de l'astronome qui attend l'étoile annoncée par ses calculs. Il fallait cependant lui expliquer ma présence, ne fût-ce que pour ne pas le mettre dans une colère qui lui eût été fatale. Je pris le parti de lui raconter simplement la vérité:

—«Non,» lui dis-je, «personne ne m'a envoyé chez vous. C'est un simple hasard qui m'envoie. J'ai reçu la visite de votre jeune voisin, M. Juste Dolomieu, je suis venu la lui rendre, et, comme j'ai su que vous étiez un peu malade, je suis monté…»

—«Ah!» gémit-il avec un accent d'amour-propre blessé qui me prouva combien je venais d'être imprudent. «Ce monsieur vous a dit qu'il était mon voisin. Il sait donc mon nom. Je lui donnerai une leçon, monsieur. Je lui apprendrai à s'occuper de ses affaires au lieu d'aller répéter où j'habite. Il n'est pas fier, d'ailleurs. Car moi, monsieur, si je loge ici, c'est la pauvreté où m'ont réduit mes envieux. Mais lui, à son âge, et quand on peut gagner de l'argent par son travail, faut-il être déjà perdu pour rester dans cette maison et s'y faire entretenir!»

—«Le fait est,» repris-je, «que l'endroit n'a pas très bon air…»

—«Pas bon air, monsieur,» s'écria-t-il. «Mais votre ami ne vous a donc pas dit que c'est tout simplement la succursale d'une maison publique établie dans la rue des Canettes, tout à côté?… Oui, monsieur, le patron a eu cette idée fructueuse de prendre cet hôtel, il y a cinq ans, pour ses pensionnaires qui sont en promenade. Vous comprenez, monsieur, il y a des hommes auxquels il répugne de coucher là-bas, dans le lit de tout le monde. La fille leur parle alors d'un petit hôtel qu'elle connaît, bien tranquille, tenu par de braves gens. L'imbécile paie la sortie. Dix francs, monsieur. Et qui vont à qui? A Cordabœuf. On arrive ici, et c'est cinq francs pour la chambre, et c'est des dix et des quinze pour les consommations, le champagne, les cigarettes, un petit souper. Pour qui tout cet argent encore? Pour Cordabœuf. Si vous saviez, monsieur, quand on s'appelle Legrimaudet, ce que c'est que de devoir à une pareille canaille! Les femmes valent mieux que lui. Il y en a toujours une pour demander un paquet de tabac à quelque amant et me le donner… Une fois même, monsieur, une nuit que j'avais très froid, une que son homme avait quittée de bonne heure est venue me chercher pour me demander si je voulais coucher dans son lit, à cause du feu. Seulement, monsieur, elle était fatiguée. Nous avons été sages. Ah! J'ai bien dormi cette nuit-là, réchauffé par la chaleur de ce jeune corps!… A propos, monsieur, pourquoi les femmes d'aujourd'hui sont-elles si indifférentes qu'elles vous refusent toutes le baiser de la bouche?…»

—«Mais,» lui répondis-je, terrassé par cette épouvantable confidence d'une charité triste à faire pleurer, «comment êtes-vous venu vous loger dans ce mauvais lieu?…»

—«J'ai soif,» fit-il. «Voulez-vous me passer le pot à eau?» Puis, lorsque je lui eus rempli un verre et qu'il l'eut vidé: «Monsieur, on voit bien que vous n'avez jamais connu la misère. On n'a pas de talent sans ça, rappelez-vous ce que je vous dis. Mais, pour moi, l'épreuve dure trop. C'est mon garçon de l'hôtel de Saint-Flour qui m'a décidé. Douze francs au lieu de quinze. C'était une grosse économie, et puis la blanchisseuse était partie, à cause de la mort de son fils, un enfant si intelligent, monsieur. Je comptais faire son éducation. Il m'aurait vengé des envieux. N'en parlons pas. Les propriétaires allaient vendre et retourner dans leur pays. Bref, j'ai déménagé… Les premiers temps, ça marchait encore, à cause de mon garçon qui me racontait des histoires de femmes.—Monsieur, il y a un sénateur qui vient ici tous les samedis avec une fausse barbe, et un journaliste qui m'a attaqué autrefois. Je l'ai reconnu. Je lui prépare une note dans la préface de la nouvelle édition de mon Hugo. Je n'attends que d'être rétabli pour rentrer en campagne. Et puis, mon garçon a été renvoyé. On en a pris un autre qui me déteste. Entre nous, je crois que ce journaliste m'a reconnu aussi et qu'il paye pour qu'on me chasse à force de mauvais procédés. Non, monsieur, je ne leur céderai pas.—Ah!…» conclut-il en montrant sa poitrine de sa main tremblante où je vis luire l'améthyste de sa bague d'évêque, «comme j'ai chaud là!… A boire, à boire encore!…»

—«Voyons,» lui dis-je, «vous ne pouvez continuer à boire cette eau froide qui vous fera du mal. Permettez-moi de vous envoyer du lait?»

—«J'en ai plus qu'il ne m'en faut,» répondit-il; «une des femmes m'en monte, depuis que je suis malade, tous les soirs à cinq heures.»

—«Voulez-vous que je vous fasse tenir une couverture, alors?» insistai-je.

—«Non, monsieur, j'étouffe déjà dans mon lit.»

—«Vous ne refuserez pas du moins,» repris-je, «une pièce blanche pour la petite chapelle?»

—«J'ai de l'argent, monsieur,» répliqua-t-il avec une colère croissante. «Le tiroir de ma table de nuit en est plein. Mon éditeur m'a payé d'avance la réédition de mon Hugo la veille où j'ai attrapé ce petit rhume.» Il toussa de nouveau à rendre son âme. «Il me devait bien cela,» continua-t-il; «sur la précédente il m'a assez volé!…»

—«Alors,» lui dis-je, «demain je vous enverrai mon médecin, pour en finir plus vite avec ce bobo?…»

—«Un médecin!» s'écria-t-il. «Non, monsieur, je ne recevrai pas de médecin. Ce sont tous des charlatans. Si j'en désirais un, sachez que Mlle Gransart m'aurait donné le sien, et, si je voulais, elle serait ici elle-même à me soigner… Ce dimanche-ci aura été le premier où je ne sois pas allé déjeuner chez elle à Passy, depuis vingt-cinq ans. Son père m'appréciait, monsieur. C'était un homme de goût, quoique un pédant. Il était conservateur au Louvre. Il m'a été très utile pour mon Diderot. Il ne savait pas écrire, mais c'était un bon rat de bibliothèque. Il est mort à quatre-vingts ans, voici trois mois, d'une chute qu'il a faite en descendant seul de l'omnibus. Je lui disais: «Vous vous écoutez, monsieur Gransart, donnez-vous de l'exercice; marchez comme moi.» C'était un vieil égoïste, il préférait dépenser son argent en voitures au lieu d'économiser pour sa fille qu'il aurait laissée plus riche. Et elle le méritait, monsieur, car c'est une sainte. J'en peux parler. Je la connais, je vous répète, depuis vingt-cinq ans. Vous devinez que je lui ai toujours caché mon adresse. Je ne veux pas qu'elle vienne jamais me voir ici. Elle doit m'avoir attendu ce dimanche dernier et être inquiète. Je suis son meilleur ami. J'y allais tous les jours les premiers temps qui ont suivi la mort de son père. Elle m'a toujours reçu avec une bonté d'ange. Les femmes comprennent le talent malheureux. Elles sont moins envieuses que les hommes.»

Quoique cette dernière petite phrase fût tout à fait Legrimaudesque,—comme disait volontiers André,—le reste du discours relatif à Mlle Gransart révélait des sentiments si extraordinaires chez l'infortuné, que cela seul m'avait donné une envie démesurée de connaître cette vieille fille. L'âge où était mort le père et les vingt-cinq ans de parasitisme avoués par Legrimaudet la classaient dans cette catégorie où se rencontrent les plus intéressants exemplaires des caractères féminins. Devait-elle être en effet une sainte créature pour avoir su dompter ce chien enragé qui mordait toutes les mains par lesquelles il était nourri! Cette curiosité ne m'aurait cependant pas décidé à la démarche que je tentai, aussitôt sorti du bouge de la rue Princesse, si je n'avais jugé urgente l'intervention de cette unique amie du mourant. Car il était bien malade et il fallait, à tout prix, le faire transporter ailleurs, pour tenter de lui adoucir au moins ses derniers jours. J'avais trop vu de quel geste il recevait les offres de service pour renouveler les miennes, et je ne voyais personne qui pût mieux réussir. L'autorité de Mlle Gransart serait-elle plus forte? En tout cas, il était de mon devoir d'essayer. Je saurais sans doute l'adresse de la vieille fille chez le concierge du Louvre. Me voici donc hélant un fiacre devant Saint-Germain-des-Prés, et, tandis que la voiture descendait la longue rue des Saints-Pères, pour gagner la Seine, je me rappelle être tombé dans une mélancolie plus profonde. Le cœur étrange de ce terrible homme s'éclairait pour moi jusque dans son plus intime repli, et c'était justement son geste de refus à mon assistance qui me le faisait apercevoir ainsi tout entier. Oui, l'orgueil l'avait perdu, mais d'abord le plus noble orgueil, celui du littérateur qui se croit élu pour une besogne de gloire. Sous l'influence de cette illusion déraisonnable, de cette fierté folle de son talent,—et qui s'appelle chez un véritable grand homme une sublime constance,—il s'était soustrait au métier. Sans métier, il avait eu faim. Acculé à ce dilemme tragique: mourir ou mendier, il avait mendié, et de tendre la main lui avait déchiré, chaque fois, toute l'âme! Sa littérature avait suivi. Les diverses pièces de cette machine à haine m'apparaissaient jouant les unes sur les autres avec une logique effrayante. Car s'expliquer avec cette précision la genèse du mal, c'est toujours risquer d'aboutir au doute sur la Providence, et quand on est parvenu, après des années de lutte, à retrouver, sous les arides analyses de la science, la foi dans l'interprétation consolante de l'Inconnaissable, on a si peur de la perdre, cette foi et cette espérance, si peur de ne plus prononcer avec la même certitude la seule oraison qui permette de vivre: «Notre Père qui êtes aux cieux…» Qu'il est troublant alors de se rencontrer devant un problème de laideur morale et de douleur physique aussi cruellement posé que celui-là! Il faut croire qu'il y a un sens mystérieux à ce douloureux univers, croire que les angoissantes ténèbres de la vie s'éclaireront un jour, après la mort. Mais comme on est tenté de nouveau par l'horrible nihilisme en présence de certains naufrages d'âme et de destinée! Ces réflexions philosophiques me poursuivirent, plus anxieuses encore, dans le long trajet que j'eus à faire du Louvre où l'on me donna bien l'adresse de Mlle Gransart jusqu'à la rue Boulainvilliers, à Passy, où elle demeurait. A mesure que j'approchais et le long des silencieuses avenues de ce paisible quartier, je voyais se multiplier les petites maisons, isolées dans leur jardinet, asiles de félicité bourgeoise qui contrastaient ironiquement avec l'atroce endroit où agonisait le protégé de la vieille fille; puis je pensais à cette dernière, aux procédés de délicatesse qu'elle avait dû employer vis-à-vis du monstre pour tant l'obliger sans jamais le blesser. Je me demandais quelle image cet esprit innocent se formait du plus venimeux réfractaire de notre âge. J'allais bientôt être renseigné, car j'approchais du numéro désigné par le concierge du Louvre. Le fiacre s'arrêta. Ce n'était pas tout à fait le petit hôtel avec sa marge de gazon tel que ceux dont je venais de comparer l'élégance confortable à l'infâme gîte de Legrimaudet,—mais une maison plus modeste, à quatre étages, de celles qui supposent chez leurs locataires la sécurité de six, de sept, de dix, de douze mille francs de rente au plus. Le portier, tailleur de son état, comme l'indiquait une petite affiche écrite à la main, travaillait, quand je frappai au carreau de la loge, au raccommodage d'une redingote qui appartenait sans doute à quelque autre ami plus aisé de la vieille fille. Au ton avec lequel il prononça son nom pour répondre à ma question: «Mlle Gransart est-elle chez elle?…» je voulus reconnaître la preuve d'un respect infini, presque d'une vénération:

—«Mlle Gransart est sortie,» me dit-il, «et comme c'est le jour où Mademoiselle va chez son frère, aux Batignolles, elle ne rentrera pas avant dix heures…»

—«Et elle n'a laissé personne à la maison?»

—«Non, monsieur. Mlle Annette accompagne toujours Mademoiselle, quand Mademoiselle dîne dehors…»

—«Voulez-vous me donner de quoi lui écrire un mot?» demandai-je, tant j'étais persuadé de la gravité des circonstances et que la bienfaitrice du malade devait être prévenue aussitôt. Ce ne fut donc pas un mot, ce fut une vraie lettre que je griffonnai ainsi, sur les deux feuilles de papier écolier que le portier-tailleur finit par découvrir dans ses placards, tout en grommelant: «Si ma femme était là! Elle sait où sont les affaires du petit. Mais elle est allée justement le prendre à sa classe…» Dans cette lettre, j'expliquais à Mlle Gransart la situation de M. Legrimaudet, dont je lui donnais l'adresse, sans révéler, bien entendu, la variété d'hôtel garni qu'habitait le misérable. Je lui disais, en termes qui durent être émus, car je l'étais moi-même au plus haut degré, qu'elle seule pouvait avoir assez d'influence sur le malade pour le décider à un transfert dans quelque maison de santé. Je lui indiquais, en outre, mon adresse à moi et celle des deux ou trois hospices payants et décents que je connaissais. Enfin, je mettais mes modestes ressources à la disposition de cette bonne œuvre. Hélas! je ne rapporte tous ces détails que pour arriver à un aveu qui n'est guère en rapport avec la chaleur de cette missive. Mais je tiens à le faire, quand ce ne serait que pour caractériser la sorte de charité dont ce pauvre Legrimaudet avait toujours vécu. Ah! Cette charité parisienne qu'aucune croyance ne soutient et qui n'est qu'un mouvement de la chair et du sang, comme elle a tôt fait de s'interrompre quand l'objet de notre émotion n'est plus sous nos yeux! Quoi d'étonnant si la sensibilité suraiguë des pauvres a tôt fait, elle aussi, de mesurer le peu de profondeur de cette pitié dont nous sommes si honteusement fiers? Ils discernent ce qu'il entre d'égoïste hypocrisie dans nos attendrissements superficiels et momentanés, et ils sont ingrats parce qu'ils sont perspicaces, avec une dureté qui ne prouve sans doute pas la noblesse de leur cœur, et que cependant nous méritons. Je devais dîner en ville et aller au théâtre le soir de cette après-midi, employée du moins utilement. Je m'absorbai si bien dans cette double distraction, que l'image de M. Legrimaudet s'effaça presque de ma pensée, et le lendemain j'oubliai d'aller demander de ses nouvelles. Le surlendemain de même, en proie à ces inutiles et multiples occupations auxquelles les meilleurs de nous sacrifient sans cesse le soin de ce que les moralistes chrétiens appellent si justement le Salut, ce travail sérieux et continu sur notre être intime. Bref, j'avais laissé passer quatre fois vingt-quatre heures, sans plus m'inquiéter du malade de l'hôtel Cordabœuf. Aussi fus-je saisi d'une espèce de honte bien voisine du remords quand, revenant du théâtre encore dans la nuit de ce quatrième jour, je trouvai parmi mon courrier la lettre suivante, que je transcris sans en changer une syllabe, car certains compliments immérités sont quelquefois la plus dure des satires, et, d'autre part, ce petit document peut servir à montrer combien le vieux proverbe a raison qui dit que toute chose est pure pour les purs.

«Passy, 25 mai.

«Monsieur,

«Vous avez montré un si touchant intérêt à ce digne et malheureux M. Legrimaudet, que je m'excuse de n'avoir pas renseigné plus tôt votre sollicitude sur ce cher ami, que nous avons eu, hélas! la douleur de perdre hier, à la maison des Frères Saint-Jean-de-Dieu, rue Oudinot, où je l'avais fait transporter l'avant-veille, d'après vos bonnes indications. La misère et l'injustice avaient depuis longtemps miné cette nature qui cachait sous des dehors parfois irrités une touchante fidélité à ses anciennes amitiés, et une foi profonde. Aussi Dieu a-t-il fait à notre ami la grâce de conserver sa connaissance et de mourir en bon et fervent chrétien. Je crois correspondre à vos désirs en vous prévenant que le service funèbre sera célébré à l'église Saint-François-Xavier, demain matin à neuf heures. Le corps sera transporté ensuite au cimetière Montparnasse.

«Recevez, monsieur, mes compliments empressés,

«Éveline Gransart.

«P.-S.—J'oubliais de vous remercier de votre offre généreuse dont M. Legrimaudet aurait été certainement si touché. Je me réservais de la lui communiquer aussitôt qu'il pourrait supporter une émotion.»

Je me souviens. Je demeurai longtemps à lire et relire cette lettre, au lieu de me mettre au lit. N'évoquait-elle pas pour moi tout un drame comme la vie seule en compose, avec des personnages venus de toutes les provinces du monde des âmes? Mareuil et sa paradoxale gouaillerie, Juste Dolomieu et sa ferveur de brave artiste jeune, le petit Henri et son enfantine férocité, m'apparaissaient tour à tour, puis les pensionnaires de l'honorable Cordabœuf, enfin la noble inconnue à la charité véritable de laquelle Jean Legrimaudet avait dû de ne pas réaliser le funeste projet de son blasphème final. Et moi-même, avec mon indifférence tour à tour attristée et distraite, un bon mouvement m'avait fait contribuer à cette rédemption de la dernière heure, puisque Mlle Gransart n'avait été prévenue que par moi de la maladie de son protégé. Allons, je réparerai du moins mon oubli de ces quatre jours en me levant de bonne heure le lendemain et en assistant au convoi du malheureux. D'ailleurs, n'y aurais-je pas assisté, même sans cette idée d'un devoir à remplir, rien que pour voir de près la mystérieuse vieille fille qui avait trouvé dans son cœur de quoi plaindre et aimer un Legrimaudet? Dès ce lendemain donc, j'étais à l'église, accompagné de Juste Dolomieu que j'avais envoyé chercher par mon domestique avec un mot, pour qu'il y eût du moins deux hommes de lettres à l'enterrement de cet écrivain qui s'en allait dans une telle misère. Je dois dire que mon jeune ami s'était prêté de bonne grâce, et malgré ses répugnances vis-à-vis du pamphlétaire, à cette corvée d'humanité. Nous étions donc là, debout, les bras croisés, à suivre dans une des chapelles de cette église, la plus laide, certes, de ce Paris où il en est de si laides, l'office des morts dépêché par un prêtre pressé, devant le triste cercueil. Il y avait à quelques pas de nous, agenouillées, deux femmes, dont l'une était visiblement la servante de l'autre, et cette autre, tout en noir, montrait en priant un visage doux et mortifié, d'une piété si sincère que sa laideur un peu commune en était transfigurée. Les yeux bleus de Mlle Gransart étaient si frais, si tendrement frais et purs, ils révélaient une telle candeur d'innocence, qu'une femme ne pouvait plus être laide avec ces prunelles-là. Mais, faut-il l'avouer? c'était Mlle Gransart que j'étais venu regarder, et je n'avais d'attention que pour un cinquième personnage qui occupait une chaise à côté d'elle: un homme d'environ quarante ans, la face rasée, la joue fleurie, l'œil autoritaire, la bouche importante, un homme considérable enfin, bien en point, avec des épaules d'athlète moulées dans une redingote d'un drap solide, la vraie redingote classique du propriétaire. Sa large main gantée de noir tenait un petit paroissien, sans doute celui d'une des femmes de sa maison,—ou de ses maisons,—car j'avais reconnu Cordabœuf au geste tout à la fois réservé, recueilli et protecteur qu'il avait fait à Juste Dolomieu, son locataire. Nous étions debout, comme je l'ai dit, ce dernier et moi, les bras croisés, qui gardions une attitude, respectueuse mais peu édifiante, de libres penseurs égarés dans une église. Cordabœuf, lui, ne perdait pas une ligne des prières qu'il lisait dans le paroissien, et il suivait avec une ponctualité irréprochable les moindres mouvements de sa voisine. Mlle Gransart s'agenouillait, il s'agenouillait. Elle se signait, il se signait. Elle baissait la tête, il baissait la tête, montrant entre son col très blanc et la racine de son épaisse chevelure une nuque de boucher, rouge et puissante. L'ironie, cette fois, dépassait la mesure. Il était écrit pourtant que M. Legrimaudet s'acheminerait vers son dernier gîte dans une ironie encore plus étrange, car, la messe une fois dite, et quand Mlle Gransart, après avoir suivi le cercueil la première, se fut retournée vers nous pour nous saluer d'une légère inclinaison de tête, je pus voir Cordabœuf arrondir son bras et l'offrir à la sainte fille qui accepta cet appui pour gagner sa voiture où elle monta, suivie de sa bonne. Le corbillard de la dernière classe s'ébranlait, escorté de ce fiacre, et comme nous nous préparions, Juste et moi, à prendre notre voiture à notre tour, afin d'accompagner aussi le convoi, l'étonnant personnage s'avança vers nous:

—«Vous allez jusque là-bas, messieurs?» nous dit-il; «je regrette de ne pouvoir en faire autant! Vous savez, les affaires… Ce n'est pas pour me plaindre, car cette bonne demoiselle a tout payé, mais c'est ça qui a fait mourir le vieux, tout de même, de quitter sa chambre… Il était si tranquille chez nous, et gai, et boute-en-train! Les femmes l'aimaient bien… Tous les matins en descendant il avait toujours à nous pousser quelque petite blague…»


Telle fut l'oraison funèbre de M. Jean Legrimaudet venu de Dijon pour rivaliser avec la gloire de Bossuet, auteur de plusieurs volumes, à qui la somnambule avait prédit qu'il mourrait millionnaire, sénateur, officier de la Légion d'honneur et célèbre, et qui l'avait cru.—Pauvre monstre!

Paris, décembre 1889.—Palerme, janvier 1891.

III
Maurice Olivier

A MON BEAU-FRÈRE GERVAIS DESMANÈCHES.