MON GRAND REMORDS

Pour Elle seule.

J'aimais beaucoup ma petite chambre dans le chalet de ma tante, à Gérardmer. Par la croisée je voyais le lac et les bois. A chacun des meubles disparates, fauteuil Voltaire, chauffeuse, bergère garnie d'une housse, chaise cannée, un souvenir se rattachait pour moi, indéfini et attendrissant. Dans ma première jeunesse, aussitôt les vacances venues, j'accourais. Je prenais le chemin de fer jusqu'à Saint-Dié, puis le courrier, une diligence jadis peinte en bleu, que tiraient trois chevaux attelés avec des cordes. Le plancher du coupé garni de paille connaissait les battements d'impatience de mes pieds chaussés de souliers à clous, tandis que le conducteur s'arrêtait à l'auberge de la Truite-Dorée, sur la route. Je le voyais, lui et ses amis de l'impériale, s'asseoir à table, racler de la lame du couteau le «Géromé» dans sa boîte, beurrer un chanteau de pain avec cette pâte blanche et grasse que piquaient des grains d'anis, puis arroser le tout d'une topette de vin gris. Et des courses commençaient, au ras de la montagne, qui lançaient la colossale voiture au grand galop sur les pentes boisées de sapins. Il fallait bien rattraper le retard de la Truite-Dorée. Et nous n'avons jamais versé!

A peine débarqué, ma tante me conduisait à la petite chambre et, après un silence:

—«Comment trouves-tu le papier, mon Jacques?» faisait-elle.

—«Ce n'est donc pas le même?…» et j'ouvrais mes yeux pour admirer les bouquets roses ou les fleurs bleues, tandis que ma tante, dont l'innocente manie consistait à combiner infatigablement des emménagements nouveaux de son chalet, riait toute une minute en montrant ses longues dents jaunies de buveuse de thé. Avec quelle religion elle préparait elle-même sa tasse du matin, celle d'après-dîner et celle d'après souper, dosant les feuilles séchées au moyen d'un verre à liqueur de vermeil dédoré! Elle riait, puis m'offrait sa joue en s'écriant: «A-t-il, Dieu, peu de tête! Donnez-vous donc la peine de penser à eux, ils ne s'en apercevront seulement pas.» Sur quoi mon oncle m'attirait à part:

—«Ta tata est folle avec ses papiers…,» et il m'entraînait au grenier où des quantités de rouleaux poussiéreux gisaient soigneusement empilés, comme des rondins dans un bûcher.

—«Cent vingt-quatre espèces!» exclamait-il. Ah! c'étaient un oncle et une tante à les mettre dans un roman, si je n'avais pas eu toujours un naïf respect pour des souvenirs de cette intimité douce! Et leur existence solitaire au bord de ce lac silencieux achevait de les revêtir, pour mon imagination, d'un caractère chimérique de créatures en dehors de l'humanité. Lorsque ma tante tricotait auprès de moi, dans son fauteuil en tapisserie, elle posait ses pieds, dont elle ôtait parfois la pantoufle, pour frictionner du plat de sa main un rhumatisme persistant, sur le barreau de ma chaise à moi,—une chaise en paille très basse et dans le dossier de laquelle était sculptée la façade de la cathédrale de Strasbourg. Je l'ai reconnue quand je suis allé depuis en pèlerinage dans cette antique cité d'où mon oncle était originaire. C'était dans la salle d'en bas, qui servait à toutes fins. Nous y mangions, nous y tenions salon, nous y prolongions notre veillée, habitude des hivers rigoureux qu'expliquait la présence du haut poêle en blanche faïence fendillée. En été, la porte-fenêtre s'ouvrait sur le jardin mi-potager, mi-fleuri. Là, je faisais la lecture à ma tante. Dans l'entre-deux des phrases du livre je regardais ses lunettes posées sur son nez carré, les tire-bouchons grisonnants de ses cheveux, le ruban jaune de son bonnet, les bagues de ses mains en train de parfaire un bas de laine bleue que mon oncle porterait l'hiver, dans un sabot à l'épreuve de la neige. Une de ces bagues avait un chaton en forme de cœur, et je me rappelais qu'un jour ma vieille tante m'avait conté une vague et douce histoire de sa jeunesse, qu'un capitaine Renard avait dû l'épouser, puis qu'au dernier moment on avait découvert que ce capitaine «entretenait une liaison!» Mes idées se mettaient à s'enfuir, à propos de ce terme énigmatique, loin de la tranquille salle dont le buffet bien rangé révélait à lui seul la confortable sécurité. Ma langue fourchait. Les lignes de l'exemplaire d'Ivanhoë se brouillaient étrangement et je lisais: «Lady Rowena qui entretenait une liaison…» Ma tante levait les yeux vers moi. Je me sentais rougir jusqu'au bout de mes oreilles qui s'écartaient si comiquement de ma tête tondue de collégien, et je continuais de lire avec une effrayante rapidité.

Je songeais à mon oncle que ma tante avait épousé sur le tard. «Ah! ce n'était pas mon idéal…,» faisait-elle quelquefois en souriant du même air dont elle me chantait dans mon enfance:

«Il le faut, disait un guerrier

A la belle et tendre Imogine…»

et le fait est que mon oncle n'était pas beau. Son nez infini, son ventre bedonnant, son pied surtout, très court et très cambré, lui dessinaient une silhouette de personnage de caricature. Dans les heures d'hésitation, lesquelles étaient fréquentes chez cet homme demeuré naïf malgré ses soixante ans, ce pied s'avançait et se cambrait davantage, ce nez et ce ventre bedonnant se mettaient sur une ligne droite. C'était pour se justifier le plus souvent auprès de ma tante de s'être attardé à boire un verre d'eau-de-vie de quetsch avec un de ses voisins, et cette justification commençait d'habitude par cette phrase, prononcée à l'alsacienne, sans liaisons et d'une façon plus traînante encore que de coutume: «Quand on est avec son ami…,» et, derechef, les lignes de l'exemplaire illustré d'Ivanhoë se brouillaient étrangement, et je mettais dans la bouche de Cédric le Saxon la formule du bonhomme: «Quand on est avec son ami…» Ma tante derechef levait les yeux. Mes oreilles cette fois tintaient d'émotion. Je savais trop qu'elle avait compris ma coupable moquerie. Je disais: «Non, je me trompe…,» et je mangeais mes syllabes en recommençant la phrase malencontreuse.

C'était le tour de la grande horloge. Posée à terre, dans sa gaine de bois bruni et sculpté, cette horloge vénérable, sur le cadran de laquelle j'épelais le nom à demi effacé de «…mann, horloger à Épinal», remuait son balancier de cuivre, suspendu au bout d'une tige d'acier cannelé, avec la monotonie la plus rythmique. Et ce bruit monotone, invinciblement, finissait par se résoudre en un discours, et ce discours, par une étrangeté inconcevable, devenait précisément celui que ma tante débitait à sa cuisinière, quand il s'agissait de partir pour le marché. «Alors, vous m'achèterez…,» disait-elle, et sa phrase s'interrompait sur une onomatopée gutturale où se traduisait son anxiété de ménagère, puis elle parlait et c'était «du veau,» ou «un gigot,» ou quelque autre mets aussi vulgaire sur lequel se fixait sa phrase et son goût. Voici que l'horloge, comme si une âme de bourgeoise habitait les ressorts agencés jadis par Schumann, Lehmann, Riemann?—combien ce nom m'avait inquiété de fois!—se prenait à tictaquer un nom de plat de ménage, elle aussi: «Du veau!… Du veau!…» me criait-elle à travers le silence de la salle, si bien que je lisais distinctement: «Vous m'achèterez!… Vous m'achèterez!…» Ma tante alors piquait son aiguille à tricoter dans ses cheveux gris, et, de sa main devenue libre, elle caressait ma tête tondue en murmurant: «A-t-il, Dieu, peu de tête pour être si grandet!»

Et vraiment, je crois que ma tante avait raison, et que ma pauvre tête me manquait souvent. Sans cela, eussé-je passé des heures dans ma petite chambre du premier, un livre ouvert sur mes genoux, mais ne le lisant pas, et l'âme comme dispersée dans le paysage que je regardais interminablement. Le petit lac bleuissait entre les arbres du jardin. Par derrière lui, une montagne dressait sa masse noire de sapins, et par derrière cette montagne, une seconde se profilait, violette celle-là et baignée de soleil. Deux ou trois barques glissaient sur l'eau frissonnante dont la nuance bleue se fonçait comme le saphir, pâlissait comme l'opale, miroitait comme l'acier, suivant l'heure du jour et la couleur du ciel. Le soir, un enchantement commençait. Des brumes traînaient sur ce lac, se déchiquetant aux pointes des branches des sapins et se brisant au soleil qui se couchait. Elles devenaient, pour moi, ces brumes changeantes, des formes impalpables de sylphes et de fées. Des êtres d'une matérialité vague et prête à se fondre en vapeur me paraissaient sortir des cavernes profondes de ce lac enchanté. Petit à petit les formes se précisaient, les contours devenaient reconnaissables, et depuis que j'avais doublé le cap de la dix-huitième année, la fée ou le sylphe avait d'ordinaire la figure fine, les yeux bleu de roi et les cheveux blonds de Mme de Jardres, laquelle possédait justement le chalet sis en face du nôtre. En me penchant bien, sous un certain angle, je pouvais la voir, lisant ou travaillant sur son balcon de bois découpé à jour. Je connaissais cette jeune femme pour l'avoir rencontrée souvent à la promenade et lui avoir été présenté par mon oncle, c'était dans le premier mois de ma dix-huitième année, en septembre.

—«Aimez-vous la musique?» avait-elle dit de sa voix gaie en me regardant bien en face, comme c'était son habitude.

—«Beaucoup, madame.»

—«Hé bien! venez quelquefois le soir, ma belle-sœur Germaine et moi nous jouons du piano, nous chantons, on boit une tasse de thé, puis, à dix heures et demie, bonsoir, plus personne! C'est promis?…» et elle m'avait tendu sa main gantée, ce qui n'avait pas été sans troubler un peu mes idées de provincial sur les convenances féminines. C'était la première Parisienne que je voyais de ma vie, et l'élégance de sa robe de campagne, faite d'une étoffe anglaise à carreaux contrariés, et coupée avec une complication singulière, son sourire qui découvrait des dents éclatantes, son chapeau de paille démesurément avancé sur son front, de telle manière que l'ombre noyait sa figure, et ces gants sans boutons qui montaient à moitié de son bras avec une profusion de bracelets d'or, et sa grâce en maniant l'extrémité de son ombrelle-canne, et ses pieds chaussés, par-dessus la bottine, de guêtres pareilles à l'étoffe de la robe,—bref, le peu de tête que me reconnaissait encore ma tante, s'en alla tout à fait après la troisième et dernière visite au chalet de Jardres.

Cependant je restai trois longues années sans revenir à Gérardmer, par suite d'une brouille de ma tante et de mon père à mon sujet. Elle voulait que je fusse médecin et me voir établi auprès d'elle. Mon père me réservait sa place au barreau de Nancy. J'obéis à mon père, je fis mon droit à Paris, parce que c'était ne rien faire, ou presque, et je commençai d'écrire, mais en cachette. Hélas! elles ne sont pas propices au cœur, ces années d'apprentissage, qui consistent à mélanger les pires affectations du vice à d'enfantines allures de carabin. Je fumai énormément de cigares, je laissai pousser mes moustaches, je me prétendis blasé avant d'avoir vécu, et lorsque ma tante, résignée et réconciliée, me pria de revenir passer mes vacances de quatrième année dans ma petite chambre de son chalet,—tendue d'un papier vert d'eau, cette fois,—j'arrivai avec les idées les plus conquérantes, parfaitement décidé à faire une cour sérieuse et suivie à la belle Mme de Jardres, si elle était encore là. Et elle y était, mais les meubles de ma chambre étaient là aussi, toujours les mêmes: les mêmes pelotes à épingles, le même portrait du duc d'Orléans, la même bibliothèque-étagère, suspendue à un ruban de soie bleue, et voici que, sous l'influence de ces objets familiers, mon assurance d'habitué des cafés du quartier Latin s'en alla pièce par pièce, voici que mon âme d'enfant, hésitante, timide et vagabonde, recommença de songer en moi, surtout lorsque je me fus assis sur la chaise basse et que je sentis contre mon dos la cathédrale sculptée. Mon oncle fumait gravement sa pipe en jouant au piquet avec le cousin Doridant. Le poêle de faïence fendillée était toujours à sa place, le buffet aussi. Ma tante tricotait un bas de laine. «Ah!» fit-elle en retrouvant dans mon regard ma distraction d'autrefois, «il n'a jamais eu beaucoup de tête,» et l'horloge machinalement répétait: «Beaucoup de tête! beaucoup de tête!»


Mon cousin Doridant était un singulier homme, petit, si pâle, si mince, et avec des cheveux si blancs quoiqu'il eût à peine quarante-deux ans. Il semblait que la nature eût économisé en le fabriquant, et le son assourdi de sa voix ajoutait à cette impression de parcimonie.

—«Bonjour, cousin Jacques,» me disait-il en me tendant sa main fluette; «et vous travaillez toujours beaucoup?…» Puis, sans attendre ma réponse: «Très bien! Très bien!» sifflait-il en humant une prise de tabac qu'il avait cueillie au fond de sa tabatière à queue de rat. Il la cueillait, en effet, cette prise, comme une fleur, tant ses doigts mettaient de délicatesse à serrer juste ce qu'il fallait de poudre noire. Et comme il la humait d'une narine savante, sans qu'un seul grain en fût jamais perdu! Il gardait sur sa tête une casquette en drap sombre dont le bourrelet pouvait se rabattre à volonté, ainsi que l'indiquaient deux cordons, noués par-dessus la visière, avec une précision parfaite. Doridant avait neuf cents francs de rente et il en vivait. Il habitait une chambre dans le village, où il faisait sa cuisine, menuisait ses meubles, raccommodait ses habits, en un mot, le campement complet d'un Robinson campagnard. En été, sa pêche; toute l'année, ce qu'il gagnait de sous à mon oncle, au jeu de piquet, augmentaient bien son revenu d'une centaine de francs. Il n'était pas rare que je le rencontrasse dans la campagne, ou vers le soir ou vers le très grand matin, tenant une poignée de bois mort qu'il rapportait chez lui, en vertu du grand principe éloquemment formulé par l'assassin qui, trouvant un sou seulement dans la bourse de sa victime, s'écriait: «Cent comme ça, ça fait cent sous.» Mais cette stricte et redoutable entente du détail infiniment petit, cette diplomatie supérieure du doit et avoir, éclataient au jeu en des traits d'une minutie infatigable. Mon oncle, l'ancien avoué, ne se croyait pas obligé de se contenir devant Doridant, qui avait été son clerc pendant tant d'années. Il criait, il soufflait, il frappait la table, il tripotait son écart, et dans les moments de déveine, il jurait: «Sac à papier! Il n'y a donc pas de Providence!…» à l'épouvante de sa femme, qui le regardait avec le même étonnement que si elle n'eût pas entendu cet inoffensif blasphème dix fois par jour depuis qu'il y avait, dans la maison, une table à jeu et des cartes à coins dorés. Le visage en lame de couteau du cousin Doridant demeurait cruellement pâle, ses yeux bruns se détachaient sur ce teint flétri avec l'éclat immobile des yeux d'une ancienne peinture, et ils gardaient bien la tranquillité impénétrable du regard d'un portrait. Les manches de serge verte qu'il mettait pour jouer, par une habitude de bureau et afin de préserver son inusable veste en drap gris de fer, serraient ses poignets trop minces; et ses doigts maniaient les cartes avec une dextérité qui leur donnait le caractère d'un mécanisme impersonnel. Ils enlevaient les cartes de l'écart, ces doigts de magicien, avec une décision souveraine, et les rangeaient sur le tapis sans que celles de dessous dépassassent d'une ligne celles de dessus. A côté de ce premier paquet, les levées se dressaient, les unes après les autres, avec la rigueur d'une figure de géométrie, et ce joueur impeccable avait, aux annonces de mon oncle, une façon de répondre: «qui valent?…» ou: «ça ne vaut pas,» ou: «c'est bon,» d'une telle prudence que ces simples syllabes m'inspiraient l'idée d'un pouvoir surnaturel et d'une sorte de sorcellerie.

Auprès de cette table de piquet, par la belle après-midi du mois d'août, ma tante n'est pas la seule assise. Une autre figure de femme apparaît auprès d'elle: un col plat encadre un menu visage de jeune fille. Celle-là n'a guère plus de dix-huit ans. Une clarté réfléchie s'approfondit dans ses yeux modestes. Ses cheveux bruns sont simplement noués derrière sa tête, qui se penche sur l'ouvrage plus qu'il ne faudrait, parce qu'elle est un peu myope. Ses doigts poussent l'aiguille, ses dents coupent le fil sans que la bouche dise un mot, et tandis que je lis tout bas, non plus du Walter Scott, mais un volume de Balzac, tandis que Doridant répond: «qui valent?…» tandis que ma tante compte les mailles de son bas et mon oncle les cartes de son «point,» il me semble que, par moment, un regard curieux pèse sur moi, celui de Mlle Annette, la fille de l'amie de ma tante, venue de Remiremont pour un mois: «une fille charmante…,» a dit ma tante. «Une fille charmante…,» répète l'horloge que je m'amuse à faire parler à volonté, cette fois. Mais que m'importe ce regard curieux d'Annette? Je songe, moi, que les vitres du chalet de Jardres sont nettoyées, que les jardiniers ont ratissé les allées, que les deux bateaux ont été tirés du hangar et remis à l'eau dans l'embarcadère, que le «village-cart» et le poney de Madame sont arrivés par le train: «Ah! vive l'amour dans le luxe, parce que lui-même est un luxe peut-être!» dit le héros du roman que je lis et dans lequel je retrouve toutes mes sensations de jeune homme, avec cette différence qu'il possède une peau de chagrin au moyen de laquelle il satisfait tous ses désirs, au lieu que moi… Décidément, je n'ai plus du tout ma tête.


Si Mme Henriette de Jardres n'avait pas été la femme d'un des plus élégants parmi les conseillers d'État de l'Empire, elle n'aurait pas été lassée du monde jusqu'au dégoût, et elle n'aurait pas préféré à sa villa de Deauville la solitude de ce coin des Vosges. Si elle avait eu le pied moins joli, elle n'aurait pas chaussé des souliers vernis dont les cordons se dénouaient si souvent qu'il lui fallait, le long des promenades, prier Mlle Annette de les rattacher, et les bas de soie vert-pâle à coins vert-sombre qui moulaient la fine attache de ce pied, n'auraient pas apparu au bord de sa robe. Et si je n'avais pas considéré, avec une attention d'autant plus absorbée qu'elle était plus hypocrite, ces menus détails et vingt autres encore, j'aurais peut-être remarqué combien il passait de tristesse dans les yeux d'Annette à chacun des mouvements de mes yeux à moi vers Mme Henriette. Mais les journées de ce mois d'août tendaient le ciel d'un si clair azur, les soirées prolongeaient sur le petit lac de si troublantes agonies de lumière, j'avais toujours eu si peu de tête, et le relent de mon enfance passée traînait si langoureusement dans ma chambre que ma sensibilité romanesque s'exaspéra et que je devins éperdument amoureux de la belle Parisienne.

Pour l'instant, elle se trouvait seule à sa maison, avec ses deux enfants, son petit garçon Lucien et sa petite fille Marie: elle, toute blonde, et dans ses yeux le regard et sur sa bouche le sourire de sa mère; lui, tout brun, avec un profil décidé, presque dur. Quelque chose du bec de l'oiseau de proie se dessinait dans la ligne de son nez, où mon républicanisme naïf d'alors voulait voir un signe d'hérédité.—Le conseiller d'État n'avait-il pas pris part au coup d'État du Deux Décembre?—Quand leur mère partait à la promenade dans la minuscule charrette à deux roues, vernissée et lustrée, qu'elle conduisait elle-même, le poney corse trottait lestement sur le chemin qui fait comme une marge au joli lac. Le valet de pied s'asseyait, en livrée de ville et les bras croisés, sur le siège de derrière, tournant le dos au cheval et regardant la route avec un flegme imperturbable. L'un des deux enfants montait à côté de la mère, l'autre à côté du domestique. Si la charrette passait devant le chalet de ma tante, et que je fusse accoudé à ma fenêtre,—j'y étais toujours,—la mère m'envoyait un salut avec le bout de son fouet, les enfants un baiser avec le bout de leurs doigts gantés. Même le valet de pied, avec sa face rasée, sa lèvre supérieure éternellement abaissée et sa cocarde au coin de son chapeau, me semblait moins un être qu'un objet sympathique, comme le harnais à incrustations d'argent du poney, comme le moyeu en argent des roues de la voiture, comme le drap bleu des coussins, comme l'éclat jaune du bois flambant neuf, et je me jurais d'avouer mon amour à cette personne dont l'élégance se sauvait de la banalité par une délicieuse bonhomie…—la première fois que nous serions seuls!

Seuls? Hélas! nous ne l'étions jamais. Quel charme cette belle et coquette grande dame pouvait-elle bien goûter dans la compagnie de cette provinciale et gauche Annette? Toujours est-il qu'elle ne sortait jamais à pied sans la venir prendre à la maison. Et comment Annette ne comprenait-elle pas que sa place eût été bien plutôt à côté de ma tante qui demeurait sans compagnie des heures entières, pendant que nous courions la montagne avec Mme de Jardres, et que l'oncle visitait ses prés? «Allez, ma fille. Va, mon neveu,» disait la bonne dame, «et amusez-vous bien! Vous ne vous amuserez pas plus jeunes,» et nous partions, mes deux amies et moi, le long des routes qui avoisinent Gérardmer. Ces routes sont entaillées à mi-côte et en pleines forêts. D'un côté la montagne se dresse, hérissée d'arbres centenaires qui enchevêtrent, dans une épaisseur d'obscurité fraîche, leurs grandes branches chargées de végétations parasites, et les rochers que ces arbres déchirent de leurs racines dégouttent l'eau par toutes leurs fissures. De l'autre côté, la vallée se creuse à pic, foisonnante aussi de branches de sapins et de rochers âpres, et tout au fond, l'eau d'un lac paisible frémit doucement. C'est le lac de Gérardmer, celui de Longemer, celui de Retournemer. Par delà cette eau sommeillante le versant de la vallée se relève avec brusquerie, les sapins étagent leur verdure noire égayée par places de la verdure pâle du bouleau à tige blanche. De l'air bleu s'insinue dans tous les replis de cette vallée, adoucissant l'eau, veloutant les mousses, détachant les aiguilles des sapins qui vibrent, éclairant les cloches des digitales roses qui palpitent, amollissant la courbe déjà si molle de ces collines dont les feuillages dissimulent l'arête trop sèche. Le fin sourire des yeux de Mme Henriette s'associait si bien au charme de ce paysage que je perdais toute capacité d'étudier son caractère, rien qu'à la voir marcher dans ce décor d'une idylle demi-mondaine et demi-sauvage. La simple action de toucher sa main lorsque nous franchissions quelque ruisselet semé de pierres et qu'il me fallait la soutenir, me tournait le cœur sens dessus dessous, si bien que j'oubliais de rendre le même service à Mlle Annette.

—«Mais à quoi songez-vous donc, monsieur Jacques?» disait Mme de Jardres en riant gaiement. «Il faut lui pardonner, ma chère. Vraiment, je crois qu'il n'a pas sa tête…» Et elle riait plus haut encore, d'un rire qui tintait dans le silence de la forêt. J'avais dix phrases à répondre pour une, mais le tintement clair de ce rire désarçonnait mes plus hardies résolutions, et, à peine rentré, je m'enfermais dans ma chambre. Je devenais de plus en plus triste. Le cousin Doridant prenait un air narquois en me regardant par-dessous la visière de sa casquette. L'oncle me versait des verres de vin gris à table. Il me disait: «Il faut qu'un jeune homme soit gai, à ton âge…,» en mettant un accent circonflexe du plus pur dialecte strasbourgeois sur chaque voyelle. Ma tante avait de longs entretiens avec Annette, qui se terminaient toujours par une sortie de sa part. Je restais seul avec la jeune fille, et nous causions d'objets parfaitement insignifiants, de l'avenir de la journée, d'une promenade faite ou à faire, de Paris dont elle me demandait curieusement des nouvelles, de Mme de Jardres jamais, et c'étaient, au milieu de cette causerie, des mutismes interminables coupés pour mon oreille par la voix de cette bavarde horloge qui maintenant répétait: «Henriette de Jardres! Henriette de Jardres!…» et je roulais dans d'infinies songeries.


Ce fut un soir. Toujours sous le prétexte qu'un jeune homme doit être gai, mon oncle m'avait versé tant et tant de verres de ce vin gris de Lorraine, que ma mélancolie n'eut plus de bornes. Je sortis et je m'assis sur un banc dans le jardin, derrière la maison. Il faisait nuit noire et sans clair de lune. J'entendis une voix qui me disait:

—«Vous souffrez, monsieur Jacques?…» Mlle Annette venait de s'asseoir auprès de moi. Je vois encore les étoiles de cette nuit-là, et surtout le chariot de la grande ourse qui se trouvait placé sur l'horizon, assez bas pour qu'il eût l'air de cheminer sur la crête de la montagne; et voilà que doucement, oh! bien doucement, comme de l'eau tombe goutte par goutte par la fêlure d'un vase, je laisse mon secret s'en aller par le coin fêlé de mon cœur, et je raconte ma passion déraisonnable. Petit à petit, je m'imagine que je suis auprès de Mme de Jardres, je prends une main que je sens brûlante dans la mienne, je prononce des phrases d'une folie tendre, je vois une figure se pencher comme sous le poids de l'émotion, j'embrasse une joue que je sens trempée de larmes en prononçant le nom de la belle dame dont je suis fou. Puis un cri me réveille, Mlle Annette s'est enfuie. Qu'ai-je fait, et comment oser la revoir?

Cette audace me fut épargnée. A neuf heures du matin, quand je descendis, suivant mon habitude de paresseux, je trouvai ma tante avec une figure que je ne lui avais jamais vue. Elle avait oublié de tirebouchonner ses cheveux gris, et son serre-tête de nuit tenait la place du bonnet à rubans jaunes: «Partie! Elle est partie ce matin pour Remiremont, par le courrier de cinq heures!…» Et mon oncle: «Partie sans nous dire adieu, avec un mot seulement pour annoncer qu'elle écrira.»

—«Voyons, que lui as-tu dit?…» fait ma tante en me tirant à part.

—«Ce que je lui ai dit? Mais rien, ma tante, je n'ai pas causé avec elle de la journée!» Et sur ce mensonge, je quitte la maison, mes pieds me dirigent vers le chalet de Jardres, et je rencontre sur la route Mme Henriette, au bras d'un homme, qu'à première vue je reconnais, à sa ressemblance avec le petit garçon qui courait devant avec sa sœur. Mme de Jardres me présente à son mari. L'air de certitude répandu sur le visage de l'homme d'État commence de m'intimider. Une question de sa femme à propos d'Annette achève de me troubler, et je réponds machinalement qu'elle est partie.

—«Ah! vous l'avez laissée partir,» fait vivement Mme de Jardres. «Pauvre petite!»

—«Mais qu'ont-ils donc tous à la plaindre?» me demandais-je.

La lettre promise arriva, expliquant qu'Annette entrait au couvent. Les de Jardres quittèrent Gérardmer huit jours après, et moi je ne retourne plus jamais auprès de ma tante. J'aurais trop peur que l'horloge ne se mît à répéter le nom de la personne à laquelle je pense avec le plus profond remords. Ce nom n'est pas «Henriette,» et si ce remords est une fatuité, c'est une nuance bien spéciale de ce mauvais sentiment d'homme vaniteux, car c'est de la fatuité tendre et triste, toute faite de la navrante impression d'avoir méconnu la chose la plus rare de ce triste monde:—Un vrai sentiment!


… Quand Mme de Sauve eut lu ces pages, elle resta longtemps à songer. Toutes les émotions qu'elle avait éprouvées plusieurs années auparavant lui revinrent à la pensée et aussi la suite de scènes douloureuses par lesquelles elle était arrivée à découvrir l'égoïsme atroce de cet homme de lettres qui paraissait à ce point préoccupé des finesses du cœur. Si elle s'était doutée, alors et même maintenant, que l'oncle et la tante de Jacques étaient deux campagnards dont il rougissait,—qu'à l'époque de la jeunesse de Jacques, Mme de Jardres n'avait pas encore son chalet dans les Vosges,—enfin que la soi-disant malheureuse Annette était une cousine, en effet, que le drôle avait séduite sans l'ombre d'aucun scrupule! Mais quoi! Elle en savait bien assez, et elle se rappela quelle joie de délivrance elle avait éprouvée après avoir rompu avec ce romancier-cabotin au cœur encore plus dur que son imagination n'était tendre. Avec quelle joie plus vive encore elle s'était attachée à ce si jeune, à ce si délicat Hubert qui devait, hélas! penser d'elle à cette heure ce qu'elle-même elle pensait de Jacques. Et elle se prit à fondre en larmes devant cette cruelle évidence que la vie du cœur oscille toujours entre celui qu'on martyrise et celui qui vous martyrise. Ou victime ou bourreau? Est-ce donc là une loi qui ne souffre pas d'exception? «Et cependant…,» disait-elle en secouant sa tête lasse, «vivre sans aimer, est-ce vivre?»

Palerme, février 1891.

VII
Un Humble

A ROGER GALICHON.

La lourde voiture du tramway qui unit la gare Montparnasse à l'Arc de l'Étoile va s'ébranler. Il ne reste plus de libre à l'intérieur, par cette aigre et froide après-midi de février, que l'avant-dernière place du fond, à gauche,—place étroite, à peine visible entre une énorme bourgeoise qui tient un sac de cuir noir sur ses gros genoux, et un vieillard décoré de la rosette, sans doute un ancien officier, dont le visage brouillé de bile, les yeux d'un bleu dur, la bouche amère, disent assez le mauvais coucheur, celui qui doit inévitablement prononcer le premier la phrase: «On ne part donc pas?…» Et juste à la seconde où il vient de lancer ces mots d'une voix âcre, la voiture, qui remuait déjà, s'arrête de nouveau. Un homme court et corpulent, plutôt porté que poussé par le conducteur, se précipite. D'une main il s'aide aux courroies du plafond, de l'autre il retient une serviette d'avocat bourrée de livres et verdie par l'usure. Entre les genoux qu'il heurte, les pieds qu'il froisse, les parapluies qu'il déplace, il roule jusqu'au vieillard et jusqu'à la bourgeoise. Avec un «excusez» auquel on ne daigne pas répondre, il prend place entre ces deux redoutables voisins. Le premier lui donne un coup de coude tout sec et dur, la seconde le déborde de ses formes. «Pardon,» dit le nouveau venu à gauche, «pardon,» dit-il à droite, et la voiture glisse au trot de ses deux chevaux gris de fer, sur ce boulevard d'artistes, de petits rentiers et d'ouvriers, qui étale dans ses innombrables, boutiques de bric-à-brac un millier de gravures et de bustes représentant le premier Empereur.—Oh! la cruelle ironie des fins de gloires!

Cependant l'homme à la serviette s'est installé tant bien que mal, et il l'a ouverte, cette serviette à son dernier période d'emploi. Il en a extrait une trentaine de feuilles de papier pliées par le milieu et sur le côté. De la poche de son pardessus grossièrement bordé de galon aux manches et tout gras au col, il a tiré un crayon, posé un peu en arrière son chapeau haut de forme, un chapeau de satin aussi fatigué de ressorts qu'élimé d'étoffe. Il porte des cheveux trop longs, une barbe inculte. Ses lourdes bottines sont tachées de boue, son pantalon gondole aux genoux, sa cravate noire se fripe autour d'un faux col en papier qui joue mal la toile. Les taches d'une de ses mains décèlent l'usage récent du porte-plume, et quand il tourne une par une les feuilles sur lesquelles son crayon trace des signes cabalistiques, les regards des curieux du tramway peuvent lire les mots: Institution Vanaboste, Version latine. L'homme à la serviette est un professeur et de la variété la plus mélancolique dans la docte espèce, un professeur libre.


Il n'a que cinquante-deux ans, le professeur libre. Vous lui en donneriez soixante, tant il porte sur toute sa personne les traces de sa vie toute faite d'un continuel, d'un irrésistible épuisement. Jugez un peu. Il s'est levé à cinq heures, ce matin,—sans bruit, pour ne pas réveiller sa femme. Il a fait sa toilette à l'aveugle, avec l'unique pot à eau, l'unique savon et l'unique peigne du ménage. Avant six heures il s'était rendu à pied de l'avenue des Gobelins, où il habite, par économie, jusqu'à une pension de la rue de la Vieille-Estrapade. De ces six heures à sept heures et demie, il a fait répéter leurs leçons et leurs devoirs à quelques élèves qui suivent le cours du lycée Louis-le-Grand. A huit heures il s'asseyait dans une des chaires de l'Institution Vanaboste, récemment transférée, depuis qu'elle a grandi, dans un ancien hôtel de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, «entre cour et jardin,» disent les prospectus, qui négligent d'ajouter que ce jardin consiste en un carré de terre grand comme un mouchoir, où poussent trois acacias malades et où le soleil ne pénètre jamais, tant les maisons avoisinantes surplombent. Le professeur a pris pour tout déjeuner, entre ces deux séances, un croissant d'un sou grignoté en courant le long des murs tristes du Panthéon. Vers dix heures il rentrera chez lui. Quatre élèves à servir, deux par deux, jusqu'à midi et demi. Il est trois heures, et il a eu le temps, depuis son déjeuner, de donner un autre cours à l'école Sainte-Cécile, un pensionnat de jeunes filles où son âge le fait admettre. Encore cinq leçons, trois avant le dîner, deux après, et sa journée sera finie.

La voiture va, s'arrête, reprend, se ralentit, s'arrête, reprend encore. Le crayon du professeur continue, lui, à courir dans les marges des copies, d'y tracer les cs qui signifient contre-sens, les ffr, qui signifient fautes de français, les fs, qui signifient faux sens, et les fo,—les très nombreux fo,—qui signifient fautes d'orthographe. Et tout en corrigeant ces copies, le vieux forçat de l'enseignement libre pense au cachet qu'il va gagner. Son ancien collègue de la pension Vanaboste, Claude Larcher, l'écrivain aujourd'hui connu, lui a procuré une leçon chez une dame russe de passage à Paris, une heure quatre fois la semaine, auprès d'un petit garçon un peu trop pâle, très doux, qui doit seulement lire et écrire sous la dictée, et on donne trente francs pour cette heure! Jamais le professeur libre n'a été payé comme cela, et il caresse un rêve: profiter de l'occasion pour mettre quelque argent de côté et réaliser enfin son désir de ses vingt-sept années de mariage, quinze jours au bord de la mer avec sa femme. Il n'a jamais pu. Ses charges sont si lourdes, et il a toujours peiné. A dix-neuf ans, refusé à l'École normale, il se faisait maître d'étude pour préparer sa licence. Licencié, il épousait la fille d'un de ses collègues, et, tout de suite, c'était le mobilier à payer, c'était le premier enfant à élever, puis le second, puis le troisième, puis le quatrième. Aujourd'hui ses deux filles aînées sont mariées, l'une à un commerçant, l'autre à un avocat, deux anciens élèves. Comme on n'a pas eu de dot à leur donner, le père leur assure à chacune, par contrat, mille francs par an,—ci, deux mille francs.—Des deux garçons, l'un est sorti de Saint-Cyr cette année, et le père lui sert aussi mille francs par an. C'est la mère qui l'a décidé à cette pension, pour qu'il n'y ait pas d'injustice. Il a quelque part une vieille tante de province qui mourrait de faim sans les trois cents francs qu'il lui envoie, et il a recueilli chez lui la mère de sa femme. Tout cela compte, et le professeur n'est guère payé en moyenne que quatre francs le cachet,—trois quelquefois, quelquefois cinq, moins souvent six et sept rarement, très rarement. La leçon du Russe, c'est l'aubaine inespérée, d'autant plus que la correspondance du tramway de Montparnasse lui permet de se rendre chez son élève et d'en revenir pour soixante centimes sans perdre trop de temps, grâce au système des rails qui, en évitant les secousses, permet d'écrire. Aussi a-t-il un bon sourire, l'excellent père «H2O,» comme l'appellent les Vanaboste, qui se moquent de son incurie personnelle en lui appliquant la formule chimique de l'eau. Il se soucie peu que ses deux voisins le serrent à qui mieux mieux, que les autres voyageurs le regardent avec dédain ou moquerie, lui, son chapeau, sa serviette et ses copies. Il voit en pensée un petit coin de plage normande,—d'après des dessins de journaux illustrés, n'ayant jamais quitté Paris. Il voit l'Océan, il voit la «maman,»—c'est sa femme,—assise sur les coquillages au bord des flots, purpureum mare, comme dit son cher Virgile… Et quand la voiture du tramway s'arrête à l'Arc, après avoir franchi la Seine et monté au pas la rude et longue avenue Marceau, c'est d'une allure guillerette qu'il sautille jusqu'à la porte de l'hôtel, loué tout meublé, rue du Bel-Respiro, où habite la grande dame russe, mère du petit André. Il en oublie d'essuyer ses semelles sous la marquise, et le portier en livrée qui vient de l'annoncer, comme les fournisseurs, par deux coups de cloche, dit à un valet de pied attardé dans la loge:

—«Ça gagne de l'argent comme ça veut, sans rien faire, et ça ne se payerait seulement pas un fiacre pour arriver propre… Vieux grigou, va!»

Ah! le brave homme!

Toblach, juin 1888.

VIII
Deux petits Garçons

A HENRY LAURENT.

I
LE FRÈRE DE M. VIPLE

Une des impressions les plus saisissantes de mon enfance fut le séjour dans la cité provinciale où je grandissais alors, des soldats autrichiens faits prisonniers au cours de la campagne de 1859. Nous n'étions pas gâtés par les voyageurs, dans cette sombre ville de Clermont en Auvergne où le chemin de fer arrivait depuis quelques années à peine; ils se réduisaient à de rares malades, en route pour Royat encore sauvage, ou pour le Mont-Dore et la Bourboule difficilement accessibles. L'entrée de ces ennemis vaincus, avec leurs blancs uniformes salis par l'usure, avec leur physionomie de race étrangère, fut un événement pour toute la population, et en particulier pour les garçonnets de mon âge,—j'avais sept ans alors,—et avec quelle curiosité naïvement cruelle nous nous approchions des nouveaux venus, tandis qu'ils se promenaient sur cette terrasse de la Poterne célébrée par Chateaubriand, d'où l'on voit la ligne admirable des montagnes depuis le plateau des Côtes jusqu'à la masse boisée de Grave-Noire. Je ne sais pas quels rêves confus de vie guerrière s'agitent dans les cerveaux des enfants qui font courir leurs cerceaux en 1889 sur cette place, aujourd'hui très changée.—Où sont les chaînes attachées à de grosses bornes de pierre qui la fermaient du côté de la cathédrale? Où le talus sauvage qui dévalait à son pied et servait de forteresse aux galopins, objet de ma secrète envie?—Ils sont, ces garçons d'à présent, les fils d'un peuple sur qui pèse l'ombre d'une grande défaite, et nous étions, nous, des enfants encore voisins de l'épopée impériale. Les vieux qui passaient leurs mains de soixante-dix ans sur nos têtes bouclées avaient vu défiler les aigles victorieuses à leur retour de l'Europe, et la légende de la gloire napoléonienne était si forte, qu'elle se traduisait dans nos imaginations par les plus touchantes et les plus comiques chimères. Nous étions persuadés, par exemple, mes quatre meilleurs amis, Émile C***, Arthur B***, Joseph C*** et Claude L***, et moi-même, qu'un petit garçon français était plus fort que deux petits garçons de n'importe quel pays. Notre étonnement fut grand de comparer les braves et vigoureux soldats autrichiens aux soldats de notre pays qui passaient sur les mêmes trottoirs et sous les mêmes arbres. Nous demeurions stupéfiés qu'ils eussent la même taille, la même apparence de muscles. Telle était la forme puérile que revêtait notre foi dans la supériorité de notre race. Onze ans après, nous devions payer trop cher d'autres illusions et plus graves, mais fondées sur une foi presque aussi naïvement pareille.


Si je me rappelle ce séjour, d'ailleurs assez bref, que firent dans notre ville ces prisonniers aux uniformes pour nous singuliers, c'est qu'il s'y rattache un autre souvenir, celui d'une anecdote restée longtemps mystérieuse dans ma pensée et à laquelle je songe avec le même intérêt passionné, chaque fois que j'entends quelque discussion sur le caractère des enfants. Il faut ajouter que le personnage qui me la conta est demeuré dans ma mémoire comme un des types les plus originaux que j'aie rencontrés dans cette ville de province, où j'ouvrais déjà mes yeux fureteurs à toutes les originalités des visages, et aux moindres bizarreries des habitudes. C'était un vieil ami de ma famille, ancien universitaire et retraité comme inspecteur, qui répondait au nom presque fantastique de M. Optat Viple, et l'homme était aussi fantastique que son nom. Je le revois, par delà ces trente ans écoulés, comme s'il allait sortir du cimetière pour suivre de nouveau le Cours Sablon, sa promenade favorite, à l'heure du soleil: très grand, très sec, son chapeau à la main, avec un crâne pointu et chauve, des lunettes sur un nez infini, sa redingote serrée autour de sa longue taille, été comme hiver, et, hiver comme été, ses pieds pris dans des bottes à double semelle qu'il ne quittait même pas au logis de peur de s'enrhumer. Il s'était gracieusement chargé de m'enseigner les premiers éléments du latin et du grec, pour le plaisir d'appliquer une méthode à lui, et j'allais chaque jour vers neuf heures travailler dans son cabinet, avant son dîner qu'il prenait invariablement à dix, pour souper,—comme on disait dans le pays,—à cinq et demie.

Pas une fois, depuis la mort de sa femme, l'inspecteur en retraite n'avait manqué à cette règle de ses deux repas, dosés par lui d'après les conseils hygiéniques d'un médecin de ses amis, de qui il tenait l'horreur de l'alcool, du tabac et du café. Une bouteille de vin,—du vrai vin de Chanturge qu'il tirait de sa propre vigne,—suffisait à sa consommation d'une semaine. Mais dix bibliothèques n'auraient pas suffi à sa fringale de lecture. Je n'ai jamais connu d'homme à ce point possédé par la manie de la lettre imprimée. Tout lui était bon, depuis les journaux de la contrée jusqu'aux revues locales, et depuis les plus beaux auteurs latins jusqu'aux pires romans contemporains, le tout sans cesse coupé par une reprise quotidienne d'un Voltaire, édition de Kehl, qui remplissait deux énormes rayons de sa bibliothèque. M. Optat Viple était,—j'ai à peine besoin de le dire après ce détail,—outrageusement irréligieux et jacobin, à peu près au même degré que son ami, le vieux M. Gaspard Larcher, et ces deux braves mécréants ne s'abordaient guère sans que l'un dît à l'autre:

—«Homme noir, d'où sortez-vous?…» Sur quoi ils riaient tous deux avec la même juvénile bonne humeur. Pour M. Viple, la chose s'expliquait d'elle-même: un de ses très proches parents, le frère de sa mère, avait siégé à la Convention et voté la mort du Roi. Comment conciliait-il le républicanisme et l'horreur que lui inspirait le régime actuel avec une admiration de mameluck pour le premier Bonaparte? C'était, cela, un des mystères du bonhomme qui avait l'innocente manie de célébrer la Nature dans le style de Rousseau, à propos de cette sauvage et chère Auvergne qu'il avait parcourue à pied dans tous les sens. Il prononçait ce nom: Jean-Jacques, avec un tremblement dans la voix. Quand j'y songe, ce n'était guère raisonnable de me confier à ce Voltairien, quoiqu'il ne se permît pas de contredire en rien l'enseignement religieux qu'on me donnait alors. Mais il me parlait avec exaltation, tout jeune que je fusse, des encyclopédistes et des révolutionnaires. Professeur à Langres à sa sortie de l'École normale, il avait connu là un parent de Diderot. Tous les noms des écrivains du XVIIIe siècle défilaient dans les interminables conversations qu'il avait avec moi quand il venait me chercher pour la promenade. Car, dans les beaux jours, il me prenait à la maison et on le laissait m'emmener le long des routes, toutes jonchées des scories des anciens volcans. Nous passions là des heures, moi à le questionner sur mille choses enfantines ou sérieuses, lui à me répondre avec une bonté jamais lassée, tandis qu'au lointain les dômes profilaient leurs masses découpées en forme de cônes entiers ou tronqués, et les vignes verdoyaient autour de nous, avec leurs raisins tout petits et verts ou tout gros et noirs suivant la saison, et les ruisseaux couraient entre les saules, et les invisibles oiseaux chantaient.—O mélancolie des printemps d'autrefois!


Je me rappelle, comme si cette conversation datait d'hier, le jour où mon vieil ami me raconta l'anecdote à laquelle j'ai fait allusion tout à l'heure. Comme le temps paraissait incertain, nous étions sortis pour aller aux Bughes, une sorte de carrefour planté d'arbres, très voisin de la ville et que l'on gagnait par le faubourg Saint-Allyre. Nous allions croiser sur la Poterne un groupe de ces prisonniers autrichiens en uniforme blanc. M. Viple me fit brusquement prendre, afin de les éviter, la rue détournée, qui descend près de Notre-Dame-du-Port, l'antique basilique romane à la sombre crypte. Il demeura silencieux assez longtemps. Je regardais son visage tout en rides, sur lequel mordait la pointe arrondie de son col, et je lui demandai tout d'un coup:

—«Monsieur Viple, vous n'avez donc pas envie de les voir de près, ces Autrichiens?»

—«Non, mon enfant,» fit-il avec un regard que je ne lui connaissais guère, comme plein de l'ombre d'un noir souvenir, «la dernière fois que j'ai vu leur uniforme, c'était trop triste…»

—«Et quand donc, ça?» insistai-je.

—«A l'invasion,» dit-il. Puis, comme calculant dans sa tête: «Il y a de cela quarante-cinq ans…»

—«Ils sont venus jusqu'à Issoire?» interrogeai-je, sachant qu'il était de cette ville.

—«Jusqu'à Issoire,» répondit-il; et comme nous descendions ensemble maintenant sur la route qui mène vers la gare, il ajouta, me montrant l'autre route, parallèle, et qui porte précisément le nom de route d'Issoire:—«Ils sont arrivés à Clermont d'abord, puis tout droit chez nous. Ah! notre maison a bien failli être brûlée alors… C'est vrai. Nous ne les attendions pas. Nous savions bien que l'empereur avait été battu, mais nous ne pouvions pas croire que ce fût fini. Ce diable d'homme avait si longtemps gagné la partie. Et puis nous l'aimions, mon père l'aimait. Il l'avait vu une fois, qui passait une revue à Paris dans le Carrousel, après la campagne d'Austerlitz. Qu'il nous a parlé souvent de cet œil bleu qu'avait Bonaparte et qui vous forçait de crier: «Vive l'empereur!» rien qu'en vous regardant. Et puis, vois-tu, cet empereur-là, ce n'était pas comme celui-ci. C'était un homme de la Révolution, un jacobin au fond et qui n'avait pas peur des hommes noirs. Suffit… Suffit…»

—«Mais pourquoi les Autrichiens voulaient-ils brûler la maison?» repris-je avec la persistance d'un petit garçon qui pressent une histoire et n'entend pas la laisser échapper.

—«Ces envahisseurs arrivèrent donc chez nous un soir,» continua le vieillard qui semblait m'avoir oublié et suivre seulement les visions qui affluaient dans le champ de sa mémoire.—«Ils n'étaient pas très nombreux: un simple détachement de cavaliers que commandait un grand officier au visage insolent, très jeune, avec des moustaches blondes très longues, qui flottaient presque au vent… Nous avions passé la journée entière dans la plus affreuse anxiété. Nous les savions à Clermont. Viendraient-ils? Ne viendraient-ils pas? Comment les recevrions-nous? Il y avait eu conseil chez mon père, qui était à cette époque le maire de la ville. Ma foi! s'il n'avait pas été malade, il était homme à se mettre à la tête d'une troupe déterminée, et à barricader les rues. Qui sait? si tous les villages en avaient fait autant, les alliés auraient eu le sort de nos grognards en Espagne. Il n'y a qu'une politique pour un peuple envahi, chouannerie ou guérilla, une chasse à l'ennemi tête par tête. Oui, nous aurions pu nous défendre. Nous avions des vivres, et tous les paysans dans notre pays gardent un fusil accroché au clou derrière la cheminée… Mais le pauvre homme était au lit, grelottant les fièvres qu'il avait prises à guetter des oiseaux sur les marais de Courpières. Bref, les conseils de sagesse avaient prévalu… Une sonnerie de trompettes éclate: c'étaient les ennemis. Ah! petit, puisses-tu ne jamais savoir ce que c'est que d'entendre des clairons sonner une marche étrangère de cette façon-là… Il passait une telle superbe dans cette sonnerie, un tel mépris pour nous et tant de haine! Je me souviens. Je l'entendais dans la chambre de mon père, le front contre la fenêtre et regardant l'officier cavalcader à la tête des siens; et quand je me retournai, je vis le vieil homme qui pleurait…»

—«Alors ça devrait vous faire plaisir, monsieur Viple, de voir que ceux-ci sont vaincus maintenant…»

—«Plaisir? plaisir?… Je n'ai pas trop confiance dans cet empereur-ci… Mais suffit, suffit.»—C'était le mot du vieux jacobin quand il ne voulait rien me dire qui, répété par moi, pût déplaire à ma famille; et il reprenait déjà son récit:—«Il n'y avait pas un quart d'heure que les Autrichiens étaient dans la ville que l'on frappait bruyamment à notre porte. Le bel officier à longues moustaches venait s'installer chez le maire en compagnie de deux autres, et ordre m'était donné de déménager ma chambre. Je me vois encore pestant contre eux, et cachant un pistolet que j'avais chargé pour faire la défense, dans une espèce de petite soupente qui me servait de chiffonnier. J'étais furieux de la quitter, cette chambre, qui était la plus jolie de la maison,—elle donnait sur une petite terrasse où j'ai tant joué,—et l'on descendait de cette terrasse dans le jardin par un petit escalier de pierre tout verdoyant d'herbe sauvage. Au-dessous s'étendait la salle de billard, et au-dessus une espèce de mansarde où l'on me relégua pour le temps que les officiers devaient passer dans la maison. Ils commandèrent aussitôt le dîner. Ils étaient fatigués de l'étape, et il fallut que tout le monde mît la main à la pâte pour que le repas fût prêt à temps. Eux trois, et six personnes avec eux, cela faisait neuf et c'était beaucoup. Enfin nous vînmes à bout de composer ce repas, que ma mère voulut succulent.—«Il faut les adoucir,» disait la pauvre femme, qui me força d'aller au vivier prendre des truites pour eux, de ces belles et fraîches truites que j'aimais tant à sentir toutes frémissantes entre mes doigts serrés. Je dus descendre à la cave et leur chercher du champagne, quatre des bouteilles que mon père débouchait autrefois à l'annonce d'une victoire de l'empereur. La provision était presque épuisée! Je ne peux pas te dire ma tristesse de préparer ainsi une fête pour eux avec ces choses qui étaient à nous, dans notre maison que commençait de remplir le tapage de leur violente gaieté, et ce tapage allait grandissant, grandissant, parmi les rires et le choc des verres, à mesure que le repas avançait. Et c'étaient des toasts, dans une langue que je ne comprenais pas. Car j'écoutais tout, assis dans la cuisine où il avait été arrêté que nous mangerions, au coin de la haute cheminée. A quoi buvaient-ils? Sans doute à nos défaites, à la mort de notre pauvre empereur! Je n'avais pas plus de douze ans alors, mais je te jure que l'on ne peut pas souffrir d'indignation et de colère plus que je ne souffrais assis sur ma petite chaise, en face de ma mère. En bonne maîtresse de maison, elle était surtout préoccupée du bris des verres et des assiettes:—«Il ne leur manque rien?» disait-elle anxieusement au domestique.—«Ils veulent ceci, ils veulent cela,» répondait ce brave Michel,—et on leur donnait cela, on leur donnait ceci, jusqu'à une minute où Michel entra, la figure bouleversée, et dit simplement:—«Ils veulent du café!»

—«C'était pourtant bien facile de leur en préparer,» l'interrompis-je.

—«Tu crois,» répliqua M. Viple, «tu ne sais pas, mon pauvre enfant, ce que représentaient de rareté en ce temps-là le café et le sucre. On t'a raconté que l'empereur avait eu l'idée du blocus continental, n'est-ce pas, afin d'empêcher tout commerce de l'Europe avec l'Angleterre?… Oui, c'était une idée, une grande idée, quoiqu'elle n'ait pas abouti. Enfin!… Elle eut ce résultat immédiat pour nous autres, petits bourgeois, de diminuer, de supprimer presque un certain nombre de denrées qui nous venaient de l'étranger. Aussi, quand le domestique rapporta cette réponse à ma mère, la malheureuse femme demeura terrassée:—«Du café!» s'écria-t-elle, «mais nous n'en avons pas un grain à la maison. Va le leur dire.»—Deux minutes après le domestique revint, plus pâle encore:—«Ils sont ivres, madame,» dit-il, «et ils prétendent qu'ils auront du café ou qu'ils casseront tout.»—«Ah! mon Dieu,» fit ma mère en tordant ses mains, «et moi qui ai laissé mon service de Sèvres sur le buffet!»—Cependant le vacarme augmentait dans la salle à manger. Les officiers, auprès de qui le domestique était retourné, frappaient maintenant le plancher de leurs sabres, et criaient à faire frémir les vitres. Trois fois ce bon Michel alla essayer de leur faire entendre raison, trois fois il nous revint, chassé par des bordées d'outrages. Ils hurlaient: «Du café…, du café!…» et ces mots si simples, prononcés à l'allemande, prenaient comme un rauque accent de cruauté. Enfin le tumulte devint si fort qu'il monta jusqu'à la chambre de mon père, et voici qu'à la porte de la cuisine nous le vîmes apparaître, grand et les yeux brillants, qui serrait autour de lui une robe de chambre en drap brun, avec un foulard noué autour de sa tête: «Que se passe-t-il?…» Je remarquai comme ses lèvres tremblaient en posant cette question. Était-ce de fièvre? Était-ce de colère? On le lui explique.—«Je vais leur parler,» répond-il, et il marche vers la salle à manger. Je le suivais. Je verrai toute ma vie cette scène: les officiers autrichiens en uniforme, leurs faces allumées par la boisson, des morceaux d'assiettes cassées, des bouteilles jetées çà et là par terre, la nappe tachée, et une vapeur de tabac autour de ces impudents vainqueurs. Oui, toute ma vie j'entendrai mon père leur dire:—«Messieurs, je n'ai pas ce que vous me demandez, je vous en donne ma parole d'honneur, et je me suis levé de mon lit de malade pour venir vous demander de respecter le foyer où je vous ai reçus comme des hôtes…»—Il n'avait pas fini que l'homme aux longues moustaches, dont les yeux bleus luisaient d'un mauvais regard, se lève, et prenant un verre de champagne qui était devant lui, il s'avance vers nous:—«Hé bien!» dit-il avec un assez pur accent, et qui témoignait d'une éducation supérieure à celle de ses compagnons, «nous vous croirons, monsieur, si vous voulez nous faire le plaisir de porter la santé de notre maître qui vient sauver votre pays… Monsieur, à la santé de notre empereur.» Je regardai mon père avec angoisse, et, moi qui le connaissais, je vis qu'il était dans une crise d'effroyable fureur. Il prit le verre, puis, avec une voix retentissante, levant ce verre du côté d'un portrait de Napoléon, que ces barbares n'avaient pas remarqué, il dit:—«En effet, messieurs, vive l'empereur!…»—L'officier aux longues moustaches avait suivi la direction des yeux de mon père. Il aperçut le portrait, une simple gravure; il en fit voler le cadre en éclats d'un coup de fourreau de sabre, et, remplissant de nouveau le verre que mon père avait pris, il dit brutalement:—«Allons, crie: Vive l'empereur d'Autriche! et plus vite que ça.»—Mon père reprit le verre, le souleva de nouveau, et dit:—«Vive l'empereur!…»—«Ah! chien de Français!» hurla l'officier, et empoignant la chaise qui était auprès de lui, il en asséna un coup dans la poitrine du malade qui tomba en arrière la tête contre l'angle de la porte, tandis que nous poussions tous, ma mère, les domestiques et moi, des cris d'horreur…»

—«Et il était mort?» interrogeai-je.

—«Nous le crûmes,» répondit M. Viple, «sur le moment, quand nous vîmes le sang tremper de rouge le foulard blanc de sa tête. Mais non… Seulement il mit six mois à se remettre.»

—«Et qu'avez-vous fait, vous, monsieur Viple?» continuai-je.

—«Moi,» dit-il comme hésitant, «rien, vraiment rien…, mais mon frère…»

—«Vous aviez donc un frère? Vous ne m'en avez jamais parlé?»

—«Oui, que j'ai perdu tout jeune et qui avait presque mon âge, à peine un an de plus… Quand il se fut couché dans sa mansarde,—la même que la mienne,—nous avions la même chambre et on nous avait exilés ensemble,—il se mit à penser, penser… Les petits garçons de ce temps-là, vois-tu, voulaient tous devenir soldats, ils entendaient tant parler de combats, de dangers, de coups de canon, de coups de fusil, qu'ils n'avaient pas peur de grand'chose. Celui-là pensait donc à la cruelle journée, à l'arrivée des ennemis, à leur entrée dans la maison, aux préparatifs du dîner, à son père frappé, à l'empereur insulté. Il voyait l'officier étranger dormant dans son lit, à lui, le fils de ce vieillard lâchement blessé, et voilà qu'une idée de vengeance se mit à grandir, grandir dans sa petite tête… Il connaissait la vieille maison comme tu connais la tienne, dans tous ses recoins. Elle avait été construite en plusieurs fois; et la fenêtre en tabatière de la chambre mansardée, où couchait l'enfant, donnait sur un toit en pente douce qui, à deux mètres plus bas, avait un rebord. En marchant le long de ce rebord, on arrivait à un mur vêtu de lierre. Dans ce mur étaient scellés des barreaux de fer qui faisaient comme une échelle pour aller jusqu'au haut d'une cheminée dans un sens, et dans l'autre ces barreaux rejoignaient un second rebord de toit, grâce auquel on pouvait arriver en deux pas sur la terrasse dont je t'ai parlé. C'était celle qui attenait à la chambre où couchait l'officier… Voilà mon frère se levant, s'habillant en hâte, se glissant comme un chat sur la pente du toit, puis sur le rebord, puis descendant par les échelons de fer, puis sautant sur la terrasse et s'approchant de la fenêtre… C'était une nuit très chaude d'été. L'officier avait seulement fermé les volets sans fermer la fenêtre. Mon frère s'en rendit compte tout de suite en passant sa petite main à travers un cœur découpé dans le bois du volet. Il allongea le bras sans rencontrer la vitre. Il y avait près de ce cœur une petite ficelle qui servait à ouvrir le battant du volet. Il eut le courage de la tirer…—«Le pire qu'il puisse m'arriver,» songeait-il, «c'est d'être surpris… Hé bien! je dirai que j'avais oublié quelque chose dans ma chambre…»—C'était une excuse insensée. Mais l'enfant avait son idée… Le volet s'ouvre en grinçant, personne ne bouge. L'officier dormait profondément, alourdi sans doute par le vin et les liqueurs. Son ronflement remplissait la pièce d'une espèce de râle régulier. Avec des précautions de voleur, mon frère se glisse sur le parquet jusqu'au chiffonnier où il m'avait vu cacher le pistolet. Il le prend. Tu penses si à chacun de ses mouvements son cœur battait vite. Il resta un quart d'heure peut-être, accroupi par terre, étreignant son arme sans savoir ce qu'il allait faire. La lune qui entrait de biais par la fenêtre éclairait un peu la chambre, juste assez pour qu'après un certain temps on distinguât les formes vagues des objets. L'officier dormait toujours d'un sommeil que ce même râle monotone révélait si calme, si entier… L'image de son père se présente à l'enfant. Il revoit la scène, le vieillard soulevant vers le portrait son verre de champagne, et puis la chaise lancée, et la chute du corps, et le sang. L'enfant se lève, il rampe jusqu'au lit. Il distingue presque les traits du dormeur, il arme le pistolet…—Que ces petits bruits deviennent énormes dans ces minutes-là!—Il dirige le canon dans le coin de l'oreille, là, au bas des cheveux, et il tire…»

—«Et alors?» fis-je, comme il s'interrompait.

—«Alors,» reprit le vieillard, «comme un fou, il court à la fenêtre, franchit la balustrade de la terrasse, se glisse de nouveau sur le rebord du toit, grimpe le long de l'échelle, puis sur l'autre toit. Il entre dans sa chambre, rabat la fenêtre à tabatière, cache le pistolet sous son matelas, et se recouche en faisant semblant de dormir, tandis qu'un tumulte soudain emplissait la maison, témoignant que le coup de pistolet avait éveillé les gens et qu'on cherchait sans doute le meurtrier.»

—«Et l'a-t-on trouvé?»

—«Jamais… Toutes les perquisitions, toutes les menaces, rien n'y a fait… On a voulu nous brûler, arrêter nos domestiques l'un après l'autre. Mais il y avait un alibi pour tout le monde, heureusement,—mon frère y compris. Et d'ailleurs, comment aurait-on pensé à un enfant? Et puis, l'officier mort était, par bonheur pour nous, détesté également de ses soldats et de ses chefs…»

—«Ah! il était mort, lui… Ça, par exemple, c'était juste!» m'écriai-je.

—«N'est-ce pas? Tu trouves que c'était juste,» interrogea le vieil inspecteur, et ses yeux brillaient d'un éclat de fièvre à ce lointain et toujours présent souvenir…

—«Et votre frère?» insistai-je… «Qu'est-il devenu?»

—«Je t'ai déjà dit que je l'ai perdu tout jeune,» répondit-il.


… Passant par Issoire, il y a quelques années, je me rencontrai chez une de mes parentes éloignées, avec une vieille dame de quatre-vingts ans qui était un peu la cousine de mon vieil ami l'inspecteur. Nous en parlâmes longuement, et à une minute je lui demandai:

—«Est-ce que vous avez connu son frère?»

—«Quel frère?» dit-elle.

—«Celui qui est mort tout jeune.»

—«Vous faites erreur,» reprit-elle. «Optat était fils unique, je le sais bien. J'ai été élevée avec lui.»

Je comprends aujourd'hui pourquoi M. Viple ne voulait pas passer sur la place où se trouvaient les prisonniers autrichiens. C'était lui l'enfant qui avait vengé son père outragé, lui le vieil universitaire, qui depuis lors n'avait peut-être jamais touché une arme. Quels étranges mystères se cachent parfois dans les plus paisibles et les plus humbles destinées!

Paris, avril 1889.

II
MARCEL

(EXTRAIT DU JOURNAL DE FRANÇOIS VERNANTES)

J'ai déjà donné ailleurs, sous le titre de Madame Bressuire (voir la première série des Pastels), un fragment choisi parmi les papiers que m'a légués mon aimable ami, feu François Vernantes. Quelques personnes ayant été intéressées par ces pages, je crois répondre à leur désir en détachant d'un autre cahier un souvenir d'enfance de ce même ami. Elles y retrouveront ce goût de raffiner sur ses propres émotions qui n'a guère réussi à ce malheureux homme. J'ai expliqué pourquoi, dans les quelques lignes où j'ai raconté sa courte biographie et que je ne rappellerai pas davantage ici, ce petit préambule n'ayant d'autre prétention que de mettre sous son vrai jour de confidence personnelle ce court récit dont tout l'intérêt, s'il en a un, réside dans l'étude, trop rarement essayée, d'une nuance de sensibilité d'enfant.


Paris, septembre 187…

… C'est une étrange chose, et malgré tout inexplicable, que la place occupée dans la mémoire de notre cœur par certaines amitiés d'enfance qui durèrent une saison à peine et contre lesquelles rien ne prévaut,—ni les séparations de la vie, ni les passions nouvelles et les plus sincères, ni même de retrouver si autres, si différents d'eux-mêmes et de notre souvenir ceux qui nous furent tellement chers dans ces années lointaines. Ils ont changé, eux, mais non pas la tendresse qu'ils surent nous inspirer autrefois, et elle demeure empreinte dans un pli mystérieux de notre être intime, au point que nous continuons de les aimer dans ce qu'ils étaient et qu'ils ne sont plus, dans ce que nous étions et que nous avons cessé d'être,—pareils à ces soldats mutilés, qui souffrent encore au bras qu'on leur a coupé. Peut-être l'enfance, avec son désintéressement et son ingénuité, avec la candeur de ses puissances affectives qui n'ont pas subi l'âcre empoisonnement des sens, avec sa force d'illusion et son ignorance de l'avenir, est-elle à l'amitié ce que la première puberté est à l'amour. Plus avancé dans la vie, on a des amis dont on sait mieux pourquoi on les aime, comme on a des maîtresses auxquelles on s'attache avec le sérieux presque tragique de l'âge mûr. Mais il y a du passé derrière ces amitiés et derrière ces amours, de ce passé qui nous contraint à comparer, à regretter parfois,—même dans le bonheur. Notre âme, dépouillée de son élasticité native, ne marche plus sur les nouvelles routes avec cet élan qui n'imagine pas un terme aux beaux chemins. Elle en a tant suivi, de ces sentiers du sentiment qui semblaient si longs et qui furent si courts, qui promettaient la joie et qui conduisirent à la douleur! Et elle recommence pourtant d'aller. Oui, elle recommence. Autrefois, elle commençait simplement. Il n'y a qu'une syllabe de différence entre ces deux mots, et c'est un infini qui les sépare.


Ces réflexions, je m'en rends trop compte, n'offrent rien de très original,—mais qu'y a-t-il d'original à être fils, frère, amant ou père, à vieillir et à se sentir vieillir, enfin, à être homme dans ce que notre humanité comporte d'éternellement simple, triste et tendre? Je les consigne pourtant,—per sfogarmi, comme disait mon cher Stendhal,—au retour d'un petit voyage dans une vieille ville de l'Ile-de-France, où je me promettais d'aller, depuis combien de temps! Et j'y ai passé six semaines seulement, en 1855… Elle est située, cette ville grise et solitaire, au bord d'une grande forêt. Une rivière la traverse et deux canaux. Pourquoi écrire son nom, même ici? Tout inconnues que doivent rester ces pages, elles peuvent tomber sous des yeux indifférents, et de penser à une curiosité possible me dégoûterait de les noircir. J'avais gardé, de cette cité en décadence et des journées de vacances qu'il me fut donné d'y vivre, un délicieux souvenir d'eaux paresseuses et transparentes, épanchées sur des lits d'herbes vertes à peine courbées. Ce nom, dont je m'interdis de tracer les lettres, évoquait pour moi, quand je le rencontrais dans un journal, sur un indicateur de chemins de fer, au hasard d'un livre, des profils de maisons anciennes avec des toits bruns, et, surplombant le canal ou la rivière, d'antiques balcons de bois brunâtre garnis de fleurs. Je revoyais la roue noire d'un moulin, en train de tourner d'un mouvement doux, et, à chaque fois, ses palettes secouaient une pluie de gouttes, brillantes comme des diamants. La tour à demi détruite du château, les débris des remparts couronnés de jardins, le clocher à jour de l'église et sa flèche inachevée, que j'ai souvent contemplé en pensée ces détails, et le paysage à l'entour, avec sa couleur d'été,—c'est le seul mot qui rende pour moi l'impression que m'ont laissée les champs de blé à demi moissonnés, la luxuriance des herbes et des feuillages, l'haleine chaude qui sortait de la terre et le lumineux apaisement qui tombait du ciel! C'est encore là un effet de cette virginité de sensation propre à l'enfance. J'ai traversé depuis tant de contrées, passé tant d'étés à fuir Paris au bord de la mer, sur les montagnes, dans des coins isolés d'Angleterre ou d'Italie. Pourtant, l'été, c'est toujours, quand j'y songe, ces six semaines de séjour dans la vieille ville si française, près des canaux, de la rivière et de la forêt,—premières semaines d'une libre vie pour un enfant emprisonné jusque-là dans un appartement de la rue Saint-Honoré,—semaines enchantées par la rencontre d'une de ces amitiés d'adolescence que l'on n'oublie plus. Et voilà pourquoi je débarquais l'autre jour sur le quai de la gare, dans cette ville perdue, pour y retrouver et le paysage d'autrefois et l'ami que j'y avais laissé, s'il vivait encore,—et ma jeune âme!


Il convient d'ajouter que cette amitié de ces six semaines, presque aussitôt interrompue que nouée, fut marquée par un drame intime, dont les scènes diverses me reviennent en ce moment avec un détail si précis qu'aucun de mes souvenirs d'hier ne l'est davantage. Au fond, c'est pour me raconter à moi-même ce petit drame que j'ai pris la plume, bien plus que pour philosopher sur la mémoire du cœur, sa puissance et ses déceptions. Il faut profiter, à partir de trente ans, des heures de souvenirs vivants pour en fixer les images, si vite redevenues vagues et flottantes. Et vivant, il l'est à un tel degré durant cette minute, le souvenir de Marcel,—c'était le nom de mon petit ami de 1855.—Je m'aperçois, comme on voit son double dans les contes de sorcellerie, marchant avec le cousin chez lequel on m'envoyait passer les vacances, vers la maison où j'allais rencontrer ce premier véritable ami que j'aie eu. Pourquoi mon père et ma mère s'étaient-ils décidés à se séparer de moi au lieu de m'emmener aux eaux avec eux? C'est une question que je ne me posais même pas alors et que je résous aujourd'hui, je dois l'avouer, par la plus intéressée des combinaisons bourgeoises. Mon cousin n'était pas marié, il avait servi dans la marine avec un grade qui ne justifiait pas le sobriquet d'«amiral» dont on le décorait dans ma famille, mais assez élevé cependant pour contenter toute son ambition, et sa retraite du service coïncidant avec un bel héritage, donnaient beaucoup à faire à l'imagination de mes parents.

—«A moins qu'il ne jette son argent dans la rivière,» avais-je entendu dire cent fois autour de moi, «il doit en avoir un fier magot! Notre oncle lui a laissé vingt mille francs de rente. Sa pension, sa croix… Dans cette petite ville de province il ne dépense pas six mille francs par an et il y a quinze ans qu'il mène cette vie-là.»

On se taisait d'ordinaire après ces phrases. Je ne doute pas aujourd'hui que l'espérance de m'assurer une bonne place sur le testament du cousin Henry n'ait contribué pour beaucoup à mon envoi chez lui. Et, de son côté, je comprends qu'il voulut payer en une fois par cette hospitalité les prévenances dont le comblaient les miens. Il descendait toujours chez nous lors de ses voyages à Paris. Cet ancien marin aux prunelles grises, d'un regard si fin entre des paupières plissées, n'était pas sans avoir deviné le secret calcul de mes parents. J'imagine qu'il le leur pardonnait, comme je pardonne à ceux de mes cousins qui cultivent en moi, dans le personnage de quarante ans, touché au foie et décidément célibataire, un codicille probable dans mon testament. Puissent-ils, eux, me pardonner, plus tard, de les avoir frustrés, comme je fais si volontiers pour l'amiral, qui a disposé de ses huit cent mille francs en faveur d'un hôpital maritime. J'aurais cet argent aujourd'hui. A quoi bon, et de quoi me servirait-il? En revanche, il ne m'aurait sans doute pas invité dans sa maison du bord de l'eau, et je n'aurais pas connu Marcel. Une liasse d'obligations vaudra-t-elle jamais le souvenir d'un chaud enthousiasme de cœur?

Je l'éprouvai, cet enthousiasme, dès cette première après-midi où je fus conduit par mon cousin à la maison de Mme Amélie. C'est ainsi que l'amiral appelait la grand'mère de mon nouveau camarade. Qu'elle était ombreuse, l'allée d'acacias que nous suivions pour y arriver, et comme le feuillage se faisait intense sur le bleu du ciel de ce jour-là! Je respire encore l'arôme sucré des fleurs qui tremblaient en grappes toutes roses ou blanches dans ce feuillage, les dernières, de la saison. Mon cousin Henry m'expliquait, tout en marchant, l'histoire de Marcel et de sa grand'mère. Le petit n'avait plus qu'elle au monde, il était orphelin depuis six mois. Mais ce que l'amiral n'ajoutait pas, c'était d'abord que lui-même avait voulu épouser autrefois Mme Amélie. Sans doute il lui gardait ce romanesque dévouement qu'inspirent de très honnêtes femmes sur le tard de leur vie à ceux qui les ont aimées toutes jeunes. Ils leur restent si reconnaissants de ce qu'elles ont, par une existence irréprochable, respecté l'Idéal qu'ils s'étaient formé d'elles. Il est si dur de voir s'avilir celle dont on a rêvé à vingt-cinq ans de se faire une compagne de toute sa destinée!—Il ne me racontait pas non plus, le cousin Henry, que Mme Amélie et son mari, mort depuis quelques années à peine, s'étaient brouillés à ne jamais le revoir avec leur fils unique à l'époque de son mariage. Ce garçon avait donné leur nom et le sien, contre leur volonté, à une créature, rencontrée à Paris, et qui était justement la mère de Marcel. Des divers personnages autour desquels s'était jouée cette tragédie domestique, le petit-fils et la grand'mère survivaient seuls. La sévérité de la veuve isolée contre cet indigne mariage n'avait pu tenir devant l'idée d'abandonner à des étrangers l'enfant dans les veines duquel il coulait un peu de son sang. Mais il y coulait aussi du sang de l'autre, de cette fille qu'elle et son mari avaient tant maudite, et j'allais assister, sans me rendre compte de la cause, aux terribles effets de cette rancune d'après la mort,—de tous les mauvais sentiments du cœur, le plus inexpiable, le plus dur. A ceux qui ne sont plus, nous devons cet oubli des offenses, qui est la grande piété humaine, la communion dans la misère de notre pauvre nature! Et Mme Amélie était pieuse de toutes manières; mais dix ans de souffrances endurées pesaient sur elle, et cela ne pouvait pas plus s'effacer que les rides de son mince visage jauni où brillaient deux yeux bruns d'un si vif éclat. Les bandeaux gris dont s'encadrait ce front creusé aux tempes, la nerveuse crispation de sa bouche triste, la maigreur de ses doigts que des mitaines de dentelle noire faisaient paraître plus desséchés encore et plus décolorés, la minceur ascétique de sa taille, la sévérité de ses vêtements de deuil, tout contribuait à transformer cette digne et respectable veuve d'un simple notaire en une apparition de mélancolie. Je me rappelle le frisson d'effroi qui me saisit à la voir s'avancer vers nous sur la terrasse de la maison où elle logeait. Des tilleuls aux branches émondées et taillées en couvert arrondissaient au-dessus de cette austère figure un dôme de feuillages remplis de soleil. La maison apparaissait, toute basse et revêtue d'une vigne en espalier. Il y avait un contraste à la fois et une harmonie entre cette veuve douloureuse et ce cadre d'apaisement: un contraste, car elle symbolisait trop bien les troubles de l'âme dans ce décor d'heureuse nature; une harmonie, car une atmosphère claustrale émanait de ces charmilles immobiles et de cette façade close, d'où sortit, à l'appel de la vieille dame, criant par trois fois: «Marcel!» un garçon de mon âge, mais si chétif et si pâle lui-même, avec une gracilité si souffreteuse de ses pauvres membres, qu'il paraissait mon cadet de plusieurs années. Ses beaux yeux, trop grands et d'un bleu comme noyé, lançaient un regard qui disait la précoce expérience de la douleur morale. Il n'avait de blanc sur lui que le linge de son col et de ses manchettes. Je le vois s'avancer vers nous sans courir, à la voix de sa grand'mère, et j'entends cette dernière lui dire d'un accent dur:

—«Où étiez-vous donc?»

—«Je lisais dans le salon,» répondit l'enfant.

—«Vous savez bien que je vous ai défendu de lire après votre déjeuner. Vous vous faites du mal. Voilà M. Henry; vous ne lui dites pas bonjour?»

—«Bonjour, monsieur,» fit l'enfant.

—«Et voilà son cousin, François Vernantes, avec qui vous allez jouer.»

—«Oui, madame,» fit encore l'enfant.

Elle lui disait vous—et elle était sa grand'mère!—Il l'appelait madame!… Tout en cheminant avec mon nouveau camarade du côté du jardin, qu'il m'avait aussitôt et fort gracieusement offert de me montrer, je me souviens que je m'abîmai en réflexions sur cette circonstance, pour moi inexplicable. J'étais si gâté par mes deux bonnes mamans, si habitué à rencontrer chez elles la divine indulgence d'une affection sans une gronderie! Ma curiosité fut si fort éveillée que je n'y tins pas, et après une demi-heure durant laquelle nous avions tour à tour frayé connaissance avec les rosiers du rond-point et les lapins de la basse-cour, avec l'allée des arbres à fruits et les marches disposées près du canal pour y laver le linge, avec les aboiements du chien de garde enchaîné et le roucoulement des pigeons dans le colombier, je demandai brusquement à Marcel:

—«Mme Amélie était bien fâchée tout à l'heure?»

—«Elle est toujours comme cela,» répondit-il.

—«Elle vous dit toujours vous?» lui demandai-je.

—«Toujours,» reprit-il.

—«Et vous, Madame?…»

—«Oui,» fit-il.

—«C'est drôle…,» insistai-je.

Tout d'un coup, et tandis que je prononçais cette enfantine remarque, je vis avec stupeur le front de Marcel se plisser, ses lèvres trembler, un flot de sang empourprer ses joues. Deux grosses larmes jaillirent de ses yeux:

—«Ah!» me dit-il avec un sanglot, «pourquoi êtes-vous méchant, vous aussi? Pourquoi me parlez-vous de cela?… Je ne veux plus que vous restiez avec moi. Allez-vous-en! Allez-vous-en!…»

Je me souviens. Nous étions, lorsque la bouche frémissante de mon petit compagnon me lança ces phrases de colère, dans le fond du jardin, au pied d'un épicéa gigantesque, à la base duquel s'étalait un tapis de fines aiguilles séchées. Il en tombait cette chaude odeur de résine que je n'ai jamais respirée depuis sans que cette étrange scène me redevînt présente, et l'irraisonné, le naïf élan de pitié par lequel je me pris à pleurer à mon tour. Et je tenais les mains de Marcel, je le suppliais de ne pas m'en vouloir, je lui jurais que j'avais parlé sans intention, je lui promettais de ne pas recommencer. Encore à présent, et quand je cherche à comprendre, avec mon expérience d'homme fait, ce qui se passa en moi à cette seconde, je ne trouve qu'une explication à cette violence soudaine de ma sympathie pour le petit-fils de Mme Amélie. Évidemment il se produisit dans mon cœur de onze ans un coup de foudre d'amitié,—comme des coups de foudre d'amour éclatent dans des cœurs de vingt ans. Ce fut une frénésie de pure affection qui déborda sans doute en phrases d'une sincérité touchante, car le pauvre enfant cessa de sangloter. Un sourire de douceur revint à ses lèvres fines. Son visage aux traits minces s'anima d'un rayon de reconnaissance. Il avait si mal à toute l'âme, cet orphelin aux yeux trop profonds, que cet élan de généreuse affection lui fut une douceur infinie! Il me parla, lui aussi, avec une sympathie émue, et juste une demi-heure après qu'il s'était déchaîné si furieusement contre moi, nous étions assis de nouveau sous le grand arbre, moi à lui dire:

—«Voulez-vous être mon ami?…»

Et lui à répondre:

—«Je veux bien, mais vous n'en aurez pas d'autre…»

Nous nous embrassâmes pour le sceller, ce pacte d'amitié subite, et aussitôt, avec l'incroyable rapidité de sensation propre à cet âge trop vibrant, nous voilà tous deux, à fixer des arrangements pour l'avenir. Nous convînmes de nous tutoyer, de n'avoir pas de secrets entre nous, de nous défendre à chaque occasion, de nous voir tous les jours et de ne voir que nous, pendant les vacances. Enfin ce fut une de ces subites entrées dans une idylle de fraternité élective, comme nous en avons tous connu dans cette nouveauté de tout notre cœur… Dieu! Qu'il est cruel et qu'il est juste, ce mot d'un célèbre écrivain, quand il parle de son âme déveloutée de cinquante ans! De cinquante ans? C'est à quinze ans, nous autres enfants du milieu du siècle, et grâce à de coupables lectures, que le velours de notre être intime commença de se faner pour ne plus repousser jamais. Comme l'usure chez moi est arrivée vite!


J'ai parlé de fraternité. Je n'avais, en effet, pas de frère. Aussi donnai-je presque tout de suite ce beau titre à mon ami, et avec ce titre la part d'affection que j'eusse vouée à un frère, mais plus jeune et plus petit, et qu'il fallût envelopper d'une chaude tendresse protectrice. Ce fils d'un père et d'une mère morts si jeunes, apportait aux exercices physiques qui constituent pour des garçons le fond de tous les jeux, des muscles trop délicats et comme une indigence de vie corporelle. Durant les six heureuses semaines où l'on nous laissa errer l'un et l'autre, comme deux inoffensifs animaux en liberté, entre le jardin de Mme Amélie et le parc de mon cousin l'amiral, c'était moi toujours qui mettais mon orgueil à lui épargner tout effort trop rude; moi qui soulevais les lourdes pierres quand il s'agissait de construire une digue dans quelque ruisselet; moi qui maniais les rames quand nous glissions en bateau sur le canal, malgré les défenses répétées du cousin et de la grand'mère; moi qui grimpais aux arbres pour cueillir des fruits ou détacher un nid abandonné; moi qui escaladais les rochers pour rapporter une touffe de fleurs sauvages. Je triomphais de ma vigueur, et dans les chimères d'aventures lointaines que nous ébauchions d'après de mauvais livres de voyages reçus en prix, c'était moi encore qui devais subvenir, par mon industrie, aux besoins de la communauté:

—«Nous vivrons de ma chasse,» disais-je à Marcel.

—«Quel bonheur!» répondait-il. «Quand ce temps arrivera-t-il? Je souffre tant ici.»

Et c'était vrai que cet enfant trop frêle souffrait, dans cette maison et auprès de sa grand'mère, d'une de ces souffrances subtiles dont la première jeunesse semble incapable. A mon humble avis, elle en est au contraire plus capable que les autres âges, lorsque son effrénée puissance d'imagination se tourne en torture. Durant les interminables causeries qui marquaient l'intervalle de nos jeux, Marcel retrouvait sur moi sa supériorité, qui résidait dans cet art prématuré de sentir, auquel l'avait initié sa délicatesse morbide. Que d'heures nous avons passées, étendus à l'ombre d'un plongeon, ou tapis sur les marches de l'escalier de pierre qui descendait au canal et regardant l'eau paresseuse, lui, à me raconter ses misères, et moi, à les écouter! Elles procédaient toutes d'un attachement passionné qu'il gardait à sa mère, morte quand il avait neuf ans, juste quatorze mois avant son père. Il me disait la chambre de la malade,—elle avait succombé à une consomption de poitrine,—ses longues séances, à lui, d'un silencieux amusement dans cette chambre fermée, pour ne pas la réveiller quand elle sommeillait. Il me l'évoquait si pâle, ne sortant plus de son lit, et toussant, toussant toujours. Il disait les larmes de son père, et comment il avait surpris, lui, Marcel, une conversation entre les bonnes, qui prétendaient savoir du médecin que la mourante n'en avait plus que pour huit jours. Il se décrivait, le front appuyé aux carreaux, et regardant la rue,—une des rues de ce Paris que je connaissais aussi, bruyantes d'ordinaire et bien vivantes; mais il y avait une jonchée de paille sur les pavés pour que les voitures, en passant, ne troublassent pas le repos de la malheureuse. Avec quelle tristesse il me faisait assister ensuite à sa veillée devant le lit de la morte, et aux détails du funèbre convoi! J'ai lu depuis par centaines des récits analogues, avec mon goût passionné des mémoires intimes et des correspondances. Aucun ne m'a touché comme les simples phrases que trouvait mon petit ami pour me peindre cette agonie, dont ses yeux bleus fixaient dans l'espace les mélancoliques images. Puis c'étaient les dîners d'après la mort, en tête-à-tête avec le père qui soudain se prenait à pleurer en le regardant et qui, parfois, venait l'embrasser dans la nuit avec ces mots: «Ah! pauvre, pauvre Marcel!»

—«Oui,» disait cet étrange enfant, «pauvre Marcel! Quand papa aussi fut mort et que ma grand'mère est venue, tu ne sais pas comme je tremblais? Si souvent j'avais entendu maman parler d'elle et répéter que jamais grand'mère ne m'aimerait.—Elle me déteste tant!—disait-elle. Pourquoi? Si tu avais connu maman, et comme elle était belle, même très malade, avec ses cheveux d'or si longs, si longs, et ses yeux si bleus, si bleus, tu n'aurais jamais pensé qu'on pût la haïr… Hé bien! c'est vrai, ma grand'mère la déteste même maintenant, et moi aussi, parce que je lui ressemble… Vois-tu, dès le premier jour, et quand elle a dit:—Enlevez ces portraits!—au domestique, en montrant les photographies de ma pauvre maman sur une table, j'ai compris cela… Et à cause de ce mot, jamais je ne pourrai lui dire merci, de bon cœur, jamais je n'ai pu… Elle est bonne pour moi, je le sais, très, très bonne. Mais, quand elle me regarde, lorsque nous sommes seuls, je sens qu'elle voit maman, et j'ai froid. Ah! Comme j'ai froid!… Et j'ai envie de me sauver, d'aller à Paris, voir le cimetière où ils l'ont mise… Mon père n'est pas avec elle, ils l'ont porté ici.—C'est ma grand'mère qui l'a voulu, et je suis sûr qu'il revient la nuit pour le lui reprocher, car elle ne peut pas reposer… Elle vient dans ma chambre. Elle croit que je dors. J'ai si peur! Je ferme mes yeux. Je sais qu'elle me regarde et je pense qu'elle va entendre mon cœur battre, tant il fait un bruit!… Si tu pouvais voir le jardin qu'il y a sur le tombeau de maman, et les belles roses. Nous y allions deux fois la semaine avec mon père. C'est sur une colline, dans le cimetière du Père-Lachaise. L'as-tu visité?—Oh! que je voudrais y retourner!…»


Il me faut être bien assuré que mon souvenir est exact pour croire que réellement Marcel parlait et sentait ainsi, et il me faut faire appel à toutes mes connaissances sur l'esprit de superstition propre à la jeunesse pour comprendre que de pareilles causeries, renouvelées sans cesse, aient abouti, vers la fin de mon séjour, au projet que nous conçûmes, Marcel et moi. Ou plutôt il le conçut tout seul en m'y associant, comme Oreste associe Pylade, dans la mythologie dont nous étions pleins, à sa résolution d'enlever Iphigénie. La fête de Mme Amélie approchait. Mon petit ami me confia, quelques jours avant cette date, qu'il avait tant, tant prié Dieu de l'aider, et qu'une inspiration lui était venue à la suite d'une de ces prières.—Dois-je ajouter que nous venions tous les deux de faire notre première communion et notre ferveur religieuse était si intense que notre chimère d'aller vivre de notre chasse en Amérique alternait avec celle d'entrer dans un même couvent, sitôt devenus hommes?—Cette inspiration d'en haut ressemblait terriblement à une escapade de gamin en congé, car il ne s'agissait de rien moins que de fuir de la maison, mais pour un but qui n'avait aucun caractère de gaminerie. Nous devions aller à Paris, visiter le cimetière du Père-Lachaise et de façon à être revenus le matin de la fête.

—«Et alors,» ajoutait Marcel, «je rapporterai à ma grand'mère un bouquet de roses cueillies là-bas sur la tombe de maman. Je lui dirai que c'est elle qui le lui envoie et qui lui demande de me rendre ses portraits et de m'aimer.»

—«Oui, je t'accompagnerai,» lui dis-je sans discuter l'efficacité de ce romanesque procédé qui m'enthousiasma. Marcel avait-il davantage discuté ma résolution de le suivre? Et nous voilà tous les deux à calculer le moyen pratique de nous sauver hors de la vieille ville pour gagner Paris. Il y avait vingt lieues à franchir. En ce temps-là le service était fait par une diligence jaune attelée de quatre chevaux. Nous la voyions filer dans la poussière chaque matin avec son impériale garnie de paysans en blouse bleue et les bourgeois de son coupé ou de son intérieur. Nous ne songeâmes pas à prendre cette antique patache, d'abord parce que le conducteur connaissait nos parents, et puis nous ne possédions pas à nous deux plus de quatre francs. Nous étions des petits garçons trop honnêtes pour penser, ne fût-ce qu'une minute, à nous procurer de l'argent par des moyens illicites. Je soumis donc à Marcel, toutes réflexions faites, un raisonnement qui nous parut irréfutable.

—«Nous mettons une heure à faire une lieue, n'est-ce pas? Nous avons essayé l'autre jour. Il nous faut donc vingt heures pour faire vingt lieues. Par conséquent, si nous partons le soir à neuf heures, nous serons à Paris le lendemain dans l'après-midi. Tu fais ton bouquet. Nous allons coucher chez nous. Il n'y a que ma vieille bonne Augustine qui ne nous chassera pas. Nous repartons, bien reposés, à deux heures, après avoir déjeuné, et nous sommes ici pour le matin de la fête de ta grand'mère…»


Je ne crois pas avoir, de ma vie, éprouvé une exaltation comparable à celle qui soulevait mon jeune courage par cette nuit de septembre, chaude et douce, où je me glissai hors de mon lit, puis de la maison, puis du parc de l'amiral, pour rejoindre mon complice. Je le trouvai assis sur une borne kilométrique, choisie comme point de rendez-vous. Nous nous prîmes la main sans parler et nous partîmes. La lune éclairait le vaste paysage de cet éclat presque surnaturel qui découpe avec relief les sombres contours des objets. En toute autre circonstance, mon compagnon et moi-même, nous n'aurions pas été très rassurés de cheminer seuls ainsi à travers la grande forêt qu'il fallait traverser et qu'un vent très doux, mais ininterrompu, remplissait d'un murmure de mystère. Les voituriers attardés et les piétons que nous croisions, nous eussent paru des brigands prêts à nous attaquer. Même en plein jour, nous n'étions ni l'un ni l'autre très braves en présence d'un chien rencontré dans la rue, et nous en vîmes plus de dix qui couraient, le nez à terre, cherchant pâture. Mais il s'agissait bien de fantômes, de voleurs ou de bêtes méchantes. Nous ne voyions que notre but, et pendant les premières heures, c'est-à-dire jusque vers l'aube, nous tînmes fidèlement notre programme, au point que, dans la première lueur blafarde du jour, je pus lire sur un poteau indicateur que soixante kilomètres seulement nous séparaient de Paris. Ce ne fut pas, en effet, une rencontre dangereuse qui nous arrêta sur cette route grise dont le long ruban se déroulait maintenant devant nos regards. Nous avions compté sans l'immense fatigue dont cette nuit sans sommeil et cette marche forcée devaient nous accabler tous les deux. Encore quatre kilomètres, et nous étions contraints de nous asseoir sur un tas de foin. Encore quatre autres, et nos jambes de onze ans nous refusaient le service. Je nous vois, affaissés de nouveau l'un auprès de l'autre, et Marcel sanglotant de désespoir. Mais à quoi bon raconter les ridicules déboires de cette épopée qui se termina, comme la célèbre première sortie de l'ingénieux hidalgo, le chevalier à la Triste Figure, et de son fidèle écuyer, par un retour vers la vieille ville,—et vers le châtiment,—dans une des voitures envoyées à notre recherche dès le matin par l'amiral quand notre absence avait été découverte? Comme ils nous effrayaient maintenant, ces inconnus de la route qui nous laissaient si calmes, cette nuit! Il nous semblait qu'ils savaient notre histoire, et comment donner la vraie raison de notre fuite, nous que ce tilbury de louage, conduit par un cocher narquois, ramenait comme des voleurs? Cette émotion pourtant n'était rien, comparée à l'attente de notre entrevue avec Mme Amélie et avec mon cousin. Lorsque je fus, moi, en face de ce dernier et que je l'entendis me dire:

—«M'expliqueras-tu ta conduite, avant que je te renvoie à ton père?…» je devins lâche, si lâche que, pour la première et heureusement la dernière fois de ma vie, cette lâcheté me conduisit à la trahison. Oui, je trahis mon ami. Je lui avais juré solennellement de ne jamais révéler à personne ses confidences sur ses relations avec sa grand'mère. Je les révélai pourtant, et nos conversations sur la morte et sur le mort, et le secret de notre départ, et notre projet de retour après la visite au cimetière. Le visage de mon juge,—ce rude et bronzé visage où il tenait vingt-cinq ans de mer,—exprimait, en m'écoutant, un étonnement ému qui m'encouragea à le supplier:

—«Que Mme Amélie pardonne à Marcel,» implorais-je, «dites-lui que j'ai tout fait, trouvez un prétexte, je vous en conjure, mon cousin, et qu'elle ne sache rien de tout cela! J'ai promis à Marcel, et elle lui en voudrait davantage encore… Et moi, punissez-moi autant que vous voudrez, mais ne me renvoyez pas à Paris. Ne me séparez pas de lui maintenant. Laissez-moi finir mes vacances avec lui. Il n'a que moi…»

—«Je ferai ce que bon me semblera,» dit l'amiral d'une voix adoucie où je voulus saisir une promesse d'indulgence. Aussi, quand je fus retiré dans ma chambre, et couché dans mon lit, après un repas auquel mon appétit de marcheur fatigué fit honneur malgré mon angoisse, je m'endormis plus apaisé. Mais quel réveil lorsque au lendemain matin les premiers rais de lumière, filtrant par l'interstice des rideaux, me rappelèrent à la conscience de ma double faute: celle envers mon cousin, dont j'avais fui la maison,—et l'autre, la plus grave, envers mon ami dont j'avais vendu le secret! Mon imagination, qui, dans la vie, m'a toujours infligé la pire vue des événements, avait, quand je me retrouvai vers les dix heures en face de l'amiral, épuisé tous les possibles. Oui, j'avais tout prévu, excepté toutefois ce qui m'attendait.

—«Allons,» me dit mon cousin Henry après avoir, suivant son habitude, caressé de sa main cordée de muscles ma tête tondue, «tu vas courir chez Mme Amélie prendre des nouvelles de Marcel.»

—«Il est malade?» m'écriai-je.

—«Ce n'est rien,» répondit-il, «un peu de lassitude. Il y a de quoi, garnement… Vas-y vite, il t'espère…»

Et de notre escapade, pas un traître mot. De la punition à subir, pas un mot non plus. J'eus l'explication de ce mystère quand j'entrai dans la chambre de mon petit ami, au chevet duquel était assise Mme Amélie, mais une Mme Amélie transfigurée, avec un sourire de pitié sur ses lèvres pâles, avec une lueur d'attendrissement dans ses yeux bruns, avec une douceur dans le geste par lequel elle flattait les joues de l'enfant, et elle lui disait:

—«Tu te sens mieux?»

—«Oui, grand'mère,» répondit-il.

Et il regardait, avec extase, un portrait placé sur le drap de son lit, un de ces portraits au daguerréotype, comme nous en retrouvons tous parmi nos reliques de famille, qui brillent et s'effacent à la fois dans le plein jour. Une expression de joie indicible et de piété illuminait cette physionomie souffrante. Tous les deux, la grand'mère et le petit-fils étaient si occupés, elle à toucher ces pauvres joues amaigries, lui à contempler le portrait, qu'ils ne m'avaient pas entendu entrer. Mais avais-je besoin de leurs confidences pour deviner que l'amiral avait tout raconté de mon récit à la grand'mère, que dans ce cœur de vieille femme la vue des muettes douleurs de cet enfant jugé jusque-là si ingrat l'avait emporté sur la haine impie envers la morte, et ce petit portrait au daguerréotype, posé sur le drap, c'était l'image de cette morte et le gage de la réconciliation suprême.


… Et voilà quels souvenirs j'allais chercher après tant d'années dans cette vieille ville de l'Ile-de-France dont pas une pierre n'a changé. Le petit fleuve roule toujours son eau claire où tournent les poissons noirs entre les berges gazonnées. Les deux canaux s'en vont toujours aussi paisibles entre les chemins de halage, et les chalands, avec leur maison de bois intime et basse dont les fenêtres garnies de géraniums nous faisaient tant rêver, les descendent toujours, ces canaux monotones, de leur même mouvement sans hâte. J'ai pu, dès la gare,—la seule nouvelle construction de cette cité perdue, mais heureusement hors des murs,—revoir la tour du château, le clocher à jour de l'église, et puis c'est le pont et c'est la maison du cousin, et c'est l'autre maison, celle de Mme Amélie. A qui sont ces demeures aujourd'hui? De celle où l'amiral abrita ses dernières années, je suis sûr qu'elle a passé en des mains étrangères. L'excellent homme mourut quatre mois après mon départ de chez lui, douloureux départ qui nous fit verser tant de larmes, à Marcel et à moi, et échanger tant de promesses d'une correspondance qui n'a pas duré un an! Je ne l'ai jamais revu, mon ami de ces six semaines; et les mois ont passé, puis les années, sans que j'aie reçu de lui ou que je lui aie donné un signe d'existence. Vit-il encore? Est-ce lui qui habite la maison de Mme Amélie dont je vois les volets toujours peints en gris par delà le couvert de tilleuls toujours bien taillés? Et s'il vit, qu'est-il devenu? Que reste-t-il en lui de son âme romanesque de onze ans qui me l'a rendu si profondément cher dès la première heure? J'ai tant changé, moi, depuis cette époque,—tant changé en noir, en triste, en moindre, pour tout avouer.—Au lieu de tirer la sonnette à la grille fermée, je me suis assis sur un banc au bord du canal d'où je voyais la terrasse, notre terrasse d'autrefois, l'eau couler,—comme a coulé la vie,—en courbant à peine les herbes, notre eau et nos herbes! Et puis, je suis parti sans avoir cherché à savoir ni si Marcel est encore de ce monde, ni s'il habite là, ni rien de sa personne d'aujourd'hui. A quoi bon rencontrer là où j'ai laissé un charmant enfant, quelque bourgeois de province rongé de manies? A quoi bon me démontrer que le plus délicat des poètes a trop raison lorsqu'il dit:

Je redoute l'adieu moqueur

Que font les hommes de mon âge

Aux premiers rêves de leur cœur?

C'est une triste loi, mais bien vraie, qu'en amitié comme en amour, il ne faut pas se souvenir à deux quand on veut se souvenir tendrement!

Nemours, juillet 1890.

IX
Corsègues

A FRÉDÉRIC DE ROBERTO.

SOUVENIR DE NOËL

Il existe à Paris, et surtout dans un certain monde, des traditions de plaisir auxquelles nous nous obstinons tous, vous comme moi, même quand ces traditions nous représentent presque avec certitude la pire des corvées: celle de l'amusement avorté. C'est ainsi que je me trouvais cette nuit-là, qui était celle de Noël, réveillonner en nombreuse compagnie dans un salon d'un restaurant à la mode. Je désignerai assez l'endroit aux connaisseurs en géographie boulevardière, quand j'aurai dit qu'un petit groupe de monarchistes intransigeants s'y réunit d'habitude. Aussi le propriétaire du restaurant ne cède-t-il que rarement et aux personnes de sa clientèle préférée cette pièce, d'ailleurs étroite, et tour à tour étouffante ou glacée, que préside un buste de monseigneur le comte de Chambord placé en permanence sur la cheminée. Durant la nuit dont je parle et qui ne remonte pas à beaucoup d'années, ce marbre, sculpté à l'effigie mélancolique du plus pur et du plus inefficace des princes, contemplait un spectacle moins pur mais aussi mélancolique, certes, que lui:—un souper triste! Nous avions tous été priés par une excellente fille, la petite Marguerite Percy, qui gagne aujourd'hui ses quarante mille francs par mois, à courir les théâtres des États-Unis. Elle se contentait alors d'être au Palais-Royal la plus gamine des divettes, une vraie comédienne, capable de jouer tous les rôles et tous avec un je ne sais quoi très à elle, et les tendres et les moqueurs et les spirituels et les bouffons. Elle venait de remporter un de ces triomphes, comme on en remporte à Paris, aussitôt oubliés mais retentissants comme un scandale, en mimant, dans une Revue de fin d'année, l'Armée du Salut. Vous la rappelez-vous avec son visage où il y a du gavroche et du songe triste, avec l'ombre d'un grand chapeau fermé sur ce visage, et sa robe blanche de souple étoffe qui moulait son corps d'éphèbe, et sur cette robe blanche l'effet des gants noirs et ses fines jambes prises dans leurs bas noirs et la sveltesse de ses pieds dans leurs souliers vernis,—et cette gigue qu'elle dansait avec une espèce de furie froide? C'était bien la plus délicieuse parodie de l'Anglaise que l'on ait jamais vue. Il y avait foule dans la petite loge où elle rentrait au sortir de ce frénétique exercice, morte de fatigue, trempée de sueur, le cœur défaillant, pâle sous son rouge à effrayer. Mais la vanité de la comédienne la soutenait et elle répondait par un sourire aux compliments, par une malice aux épigrammes. Voilà pourquoi elle avait, dans les derniers huit jours, prié à ce réveillon non pas vingt personnes, mais cinquante, cent peut-être, elle n'en savait plus rien elle-même, à peu près toutes celles qui étaient venues dans cette loge depuis le jour où elle avait dit à son amant:

—«Veux-tu, mon vieux Gustave? Si nous faisions une fête avec les camarades, pour Noël, on mangerait du boudin blanc, ça porte bonheur pour toute l'année, et on rirait!»

L'a-t-elle prononcée de fois durant la semaine, cette dernière phrase! Les camarades! C'est d'abord pour elle la rivale, la petite comédienne des Variétés, des Bouffes ou des Nouveautés, qui n'a pu y tenir et qui s'est échappée de son théâtre, entre le un où elle joue et le quatre où elle reparaît, pour venir voir Percy danser son pas:

—«Étonnante, Margot, tu es étonnante… Tu sais, moi, je suis franche, je ne t'aimais pas dans la pièce d'avant… Mais cette fois, ça y est, et en plein…»

—«Tu es gentille, toi,» répond Marguerite, d'un air moitié figue et moitié raisin. Puis un coup de griffe pour ne pas être en retard: «Est-ce que c'est vrai qu'Alfred se marie?»—Alfred est l'ancien amant, toujours aimé, de la petite actrice.—Puis un remords de cette question méchante: «Qu'est-ce que tu fais de ton soir de Noël? Viens donc réveillonner avec nous. On mangera du boudin blanc et on rira avec les camarades!…»

Les camarades? C'est encore le clubman, plus ou moins lié avec Gustave, qui débarque dans la loge, le bouquet à la boutonnière, astiqué, lustré, cosmétiqué, mais le chapeau en arrière et roulant un peu pour avoir bu à dîner une bouteille de léoville en trop. C'est le journaliste auquel on sourit pour obtenir un nouvel «écho» très aimable. C'est un écrivain auquel on voudrait beaucoup extorquer un rôle. C'est un ancien «caprice.» C'est un véritable ami, de ceux qui demeurent, comment? pourquoi? dévoués à ces bohémiennes sans leur avoir jamais baisé le bout du doigt. Et c'est la connaissance de hasard comme moi. Et c'est l'amant possible de demain, quand Gustave n'aura plus assez d'argent pour suffire à la maison.—«Il faut bien qu'on vive, n'est-ce pas?…» Et à tous, elle débite la même phrase modulée avec d'autres nuances, ici gaiement, là coquettement, «… le soir de Noël…, du boudin blanc… On rira…» Sur les cinquante qui ont promis, vingt ont eu la naïveté ou la faiblesse de tenir. On mange bien du boudin blanc, mais de rire, c'est une autre affaire! Les bougies électriques qui simulent d'étranges pistils, dans les calices de cristal du lustre, éclairent d'un jour dur les physionomies rongées de ces forçats de Paris, pressés autour de cette table où les fleurs trop ouvertes vont se faner, où les bouteilles d'eau minérale montrent leur étiquette pharmaceutique à côté des carafes de tisane frappée.—Truffe et Vichy, c'est la vraie devise du «fêtard» moderne.—Marguerite Percy, elle, est de la couleur de la nappe. Elle a joué deux fois depuis vingt-quatre heures, en matinée d'abord, puis le soir, et joué, comme elle joue, avec tous ses nerfs. Elle tient bon pourtant, mais on dirait qu'il ne lui coule plus une goutte de sang dans les veines, tant elle reste pâle, même en se versant verres de champagne sur verres de champagne. Gustave Verdet, qui lui fait face, mordille sa moustache noire, défrisée d'un côté, avec l'air d'un homme qui a subi, avant le souper, un gros coup de perte au poker. Cinq ou six petites grues d'actrices, venues dans l'espérance d'une rencontre fructueuse, ne cachent guère leur déception: elles n'ont autour d'elles que des vétérans de la presse ou des coulisses, ou des messieurs aussi peu lancés dans la fête que le père Ebstein, le changeur, pourquoi diable est-il ici, celui-là?—Noirot, le médecin de Marguerite, pourquoi encore?—Machault, l'escrimeur, pourquoi toujours?… C'est autour de ce repas des silences glacés où partent des rires faux, presque un souper de théâtre, tant c'est lugubre, jusqu'à ce qu'un des convives, le musicien Rochette, a l'idée délicieuse de se mettre au piano et d'entonner une chanson:

«Dans l' courant d' la s'main' prochaine,

Si le temps est beau,

Nous partirons pour Fontaine-

bleau…»

Le bruit de la musique supprime du moins les inutiles efforts vers une conversation générale, et elle permet aux apartés de naître. Le souper s'anime un peu, tous commençant de causer à mi voix de leurs affaires particulières. On n'entend plus la voix fatiguée de Marguerite interpeller tour à tour les convives. «Dis donc, Machault, raconte-nous donc ton duel avec Figon, c'était si drôle.—Dites donc, père Ebstein, racontez-nous l'histoire de l'Alsacien qui avait mal à l'estomac, c'est à mourir.» Et puis, l'interpellé s'exécute et personne ne rit… Avec l'accompagnement tour à tour tintamarresque et sentimental du piano et de la voix qui chante, les soupeurs fatigués se raniment. D'autres femmes arrivent, des comédiennes qui réveillonnaient, elles aussi, dans un autre salon. Ayant appris que Percy est là, elles ont quitté une table où elles s'ennuyaient sans doute autant que nous. Il n'est pas jusqu'à la fumée des cigarettes et des cigares enfin allumés qui ne contribue à réchauffer la fin de cette fête si mal commencée, en ouatant d'une atmosphère bleuâtre et transparente la clarté crue de l'électricité. Malheureusement, il est plus d'une heure, et les gens qui ont à travailler le lendemain matin,—j'en suis, hélas!—profitent du petit tumulte produit par l'entrée des nouvelles venues pour s'esquiver sans être aperçus de Marguerite. Au vestiaire, et tandis que j'attends mon pardessus, je me heurte au docteur Noirot qui s'échappe aussi, et, comme nous descendons l'escalier de compagnie, je ne peux me retenir de soulager ma mauvaise humeur:

—«Ah! docteur,» lui dis-je, «penser que c'est vous la cause de cet absurde souper! Était-il assez raté, l'était-il!»

—«Moi la cause?» demanda-t-il, étonné.

—«Mais oui. Mais oui… Voyons, vous êtes le médecin de la petite Percy, et vous lui permettez de passer les nuits, et vous vous faites son complice en venant souper à côté d'elle, avec la mine qu'elle a! C'était une morte ce soir, positivement une morte…»

—«C'est vrai,» répondit Noirot en hochant la tête. «Je n'étais guère à ma place, mais elle avait l'air de tant y tenir! Elle me l'a demandé si gentiment; et puis, elle est malade, c'est encore vrai, mais si on changeait quoi que ce soit à son existence actuelle, savez-vous le résultat? Elle mourrait du coup. Ces habitudes parisiennes, c'est comme la morphine. Cela tue à la longue, mais supprimez-les, et crac! C'est la fin… Être malade, c'est toujours une façon de vivre.»

—«Je vous vois venir,» repris-je en riant, «vous êtes le médecin qui conseille l'eau-de-vie à l'ivrogne, le tabac au fumeur, les femmes au débauché…»

—«Pas tout à fait,» répondit-il sérieusement, «mais presque… Le proverbe n'a pas si tort: une habitude est ce qui ressemble le plus à une nature… Il en vaudrait mieux de bonnes. Les mauvaises sont encore une force qui soutient la bête.»

—«Au moins, vous êtes un original, vous,» lui dis-je. «J'ai mis du temps à m'en apercevoir, mais aujourd'hui j'aime beaucoup à causer avec vous.»

Nous étions sur le boulevard, comme je lui servais ce maladroit compliment, exprimé, pour comble de gaucherie, avec une brusquerie équivoque. Ni ma phrase ni mon ton ne parurent lui plaire, car, à la lumière du bec de gaz sous lequel nous nous préparions à prendre congé l'un de l'autre, je vis un froissement de susceptibilité courir sur son visage: ses sourcils trop fournis se contractèrent un peu, sa bouche rasée aux lèvres longues se serra, et ses yeux d'un gris si vif me fixèrent. Ce ne fut qu'un passage, mais, pour ne pas quitter cet homme que j'estime vraiment de toutes manières sur une aussi déplaisante impression, je lui pris le bras, et, marchant avec lui, le long des boutiques maintenant fermées, dont le 1er janvier tout proche garnissait le boulevard:

—«Oui,» insistai-je, «vous êtes un original. Voyons, un médecin qui n'a jamais voulu être décoré, qui n'essaie les remèdes nouveaux que lorsqu'il en est sûr, qui soigne des comédiennes sans jamais accepter un coupon de loges, ni toucher ses honoraires en nature, et qui ose proférer devant un profane les théories que vous venez d'énoncer!…—C'est-à-dire que vous êtes une bonne fortune pour un romancier… Vous n'y échapperez pas, je vous le promets…» Et, par un retour involontaire sur la fête manquée de laquelle nous sortions: «Savez-vous, docteur, que c'est là ce qui nous manque aujourd'hui, des êtres vraiment personnels à peindre, des individus qui soient des individus, de petits univers à part?… On trouve encore du tempérament de-ci de-là, de la grosse fougue instinctive qui se prend pour de la nature. Mais des caractères qui aient une saveur intense, c'est comme du bordeaux authentique, on n'en fait plus… Tout se banalise, jusqu'à la débauche. Les viveurs, tous les mêmes. Les filles, toutes les mêmes. Les amours d'aujourd'hui, tous les mêmes. Voyez les joujoux que l'on vendra demain dans ces baraques. La veille du jour de l'an, vingt mille petits Parisiens s'amuseront avec le même pantin… Ce monde contemporain, quelle usine à médiocrités!…»

—«Vous avez eu tort de manger du foie gras,» répondit le docteur avec flegme: «Vous ne le digérez pas… Au lieu de rentrer chez vous en voiture, voulez-vous que nous marchions, puisque nous sommes à peu près voisins?… Cela vous permettra de dormir sans trop de cauchemars… D'ailleurs vous venez de toucher là, chez moi, une corde sensible… J'ai le regret d'être d'un avis absolument contraire au vôtre et de croire que les passions fortes sont tout aussi fortes, davantage peut-être, j'irai jusque-là, dans nos races soi-disant épuisées, les caractères tranchés aussi tranchés, les personnalités vives aussi vives et les tragédies privées aussi fréquentes qu'aux temps préconisés par votre romantisme et celui de vos amis. Seulement, il y a plus de tenue et plus de silence sur tout ce qui s'étalait autrefois au grand jour… Si vous saviez combien vous en coudoyez de ces drames vivants auprès desquels vos drames imaginés sont des enfantillages, et vous ne les soupçonnez pas!…»


Quand un homme qui n'est pas de la profession laisse tomber une phrase pareille, gare à l'anecdote et au «sujet de roman!» Il se ménage d'ordinaire son petit récit, lequel est, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, d'une redoutable insignifiance. Mais avec son masque de sorcier à lunettes, tout en os, en maxillaires, en menton et en nez, le docteur Noirot m'a paru depuis longtemps un de ces physiologistes qui savent voir l'animal humain tel qu'il est. Je lui ai dû, à diverses reprises, des notes précieuses, et je l'encourageai au «document.»

—«Vous n'êtes pas le premier médecin à qui j'entends tenir un pareil discours,» insinuai-je, «puis, quand il s'agit de vous détailler un de ces drames extraordinaires, plus personne…»

—«Et le secret professionnel?» dit Noirot. «Pourtant,» ajouta-t-il après une pose dont je ne devinai pas si elle était sincère et s'il réfléchissait, ou jouée et s'il amorçait ma curiosité, «il y en a un, parmi ces drames de la vie réelle, que j'ai l'envie de vous conter. C'est sans doute l'anniversaire qui veut cela. Je n'ai que cette histoire dans la tête depuis quelques heures. C'est un peu pour ne pas y penser que j'étais venu à ce souper. Et voilà que je vous en parle. Vous souriez de cette logique… Vous sourirez moins tout à l'heure… N'avez-vous jamais rencontré de par le monde un certain baron de Corsègues?»

—«Comment donc?» répondis-je, «un petit, l'air mauvais, couleur de cigare, toujours rageur, un pilier de tripot avec cela… Nous avons même failli nous brouiller parce qu'à une partie au cercle, où je me trouvais auprès de lui, je me permis de plaisanter à haute voix. Il prétendit que j'avais porté la guigne au tableau. Nous échangeâmes quelques mots aigres, et puis Machault justement m'expliqua qu'il était devenu tout à fait braque depuis une atroce aventure: une jeune femme qu'il adorait, dont la sortie de bal avait pris feu et qui fut brûlée toute vive… Je suis renseigné, vous voyez…»

—«En effet,» reprit le docteur avec ironie; «et vous n'avez rien déchiffré d'autre dans le personnage, ô psychologue!… Peut-être savez-vous aussi que Corsègues est mort l'an dernier d'une maladie de foie? Et voilà enterré un des hommes les plus sinistrement passionnés que j'aie connus et dont je suis sûr, vous entendez, sûr, comme vous êtes là, qu'il avait deux meurtres sur la conscience, pas un de moins.»

—«Vous n'allez pas me raconter qu'il avait mis le feu lui-même à la robe de bal de sa femme,» m'écriai-je.

—«Vous en jugerez,» dit Noirot, sans répondre directement à ma question. «Il y a de cela quinze années. C'est long, quinze années de clientèle à Paris, et l'on en voit des misères!… Pourtant, je n'oublierai jamais comme j'eus le cœur serré lorsque, par une nuit toute pareille à celle-ci, un domestique vint de l'hôtel Corsègues pour m'emmener tout de suite et qu'il me raconta le terrible accident. La jeune baronne avait donné ce soir-là une fête intime à ses deux petites filles et à leurs amies. Vers onze heures, et son monde parti, elle avait distraitement passé près de l'arbre de Noël, dressé au milieu du grand salon, afin d'éteindre une des bougies. Sa robe de dentelles s'était enflammée à une des bougies qui descendaient jusqu'à terre. En une minute, le feu l'avait enveloppée et maintenant elle était à l'agonie. Oui, voilà ce que me raconta cet homme dans le coupé qui nous emportait. Je l'avais fait monter avec moi pour avoir tous ces détails, que vous auriez pu lire dans les journaux de l'époque, et sur lesquels, à cet instant, il ne me vint pas un doute.—«Et les enfants?» demandai-je.—«Ils dorment,» répondit le domestique.—«Et M. de Corsègues?»—«Monsieur ne quitte pas la chambre de Madame. Il est debout à la cheminée. Il ne dit pas un mot. Je ne serais pas étonné s'il devenait fou…» Pour vous faire comprendre quelles émotions soulevaient en moi ces quelques phrases, il faut vous avertir que j'avais toujours été un peu amoureux de la baronne Alice,—c'était son nom,—depuis le jour où le docteur Chargebras, mon maître, m'avait envoyé chez eux, comme tout jeune médecin… Quand je dis amoureux! Ce sentiment d'un ex-interne à peine sorti de la salle de garde avait surtout consisté dans une admiration intimidée pour cette grande dame aux yeux d'un bleu si clair dans un visage si fin, et joli, et des mains comme fragiles, et une grâce même dans cette demi-familiarité des indispositions, si peu propice à la grâce! Et puis, je l'avais plainte, la pauvre femme, d'être mariée à ce mari. Non qu'il fût mauvais pour elle; au contraire, il semblait l'aimer… Vous me comprendrez, trop l'aimer, et c'était justement le genre d'hommes qu'il ne faut pas unir à ce genre de femmes. Lui, vous l'avez connu, brun, velu comme un ours, l'haleine âcre, un fauve. Elle, vous allez rire de mon vieux mot: une sensitive. Je ne sais pas, entre parenthèses, de comparaison plus scientifiquement exacte que celle de cette plante qui frémit au moindre contact avec ces créatures si nerveuses et qu'un geste brusque, un son de voix dur, une brutalité quelconque remuent des pieds à la tête. Les paupières battent, les lèvres tressaillent, une pâleur subite décolore le visage. Le mari ne le remarque même pas, mais nous autres médecins, nous savons qu'en ce moment toute la circulation de la pauvre femme est arrêtée, que son cœur lui fait mal, que sa gorge se serre à l'étouffer, et il a suffi de cette interpellation du même mari: «Ah! docteur, vous arrivez bien… Vous allez me gronder cette malade-là…»

—«C'est délicieux à fréquenter, des femmes de cette espèce,» dis-je en riant…

—«Ah! si vous aviez connu la baronne Alice!» reprit Noirot. «Si vous l'aviez vue marcher légère dans la chambre d'une de ses petites filles quand l'enfant était malade, et si vous l'aviez retrouvée, comme je la retrouvai, par la nuit de Noël dont je vous parle, tordant son pauvre corps dans les souffrances de la plus atroce des agonies! Cette chambre, où les moindres détails attestaient le raffinement d'une existence comblée, étalait maintenant le désordre des heures de panique. Les lambeaux de la toilette que la mourante avait portée dans la soirée gisaient çà et là, arrachés par des mains affolées, et une odeur d'étoffe brûlée me saisit à la gorge aussitôt entré. Plus rien des pudeurs coquettes dont la femme élégante entourait ses moindres bobos. Le corset coupé avec des ciseaux traînait dans un coin, les bas de soie déchirés dans un autre. On l'avait enveloppée de linges pour étouffer l'incendie, puis aussitôt dévêtue au milieu des cris terribles que l'atrocité des brûlures dont elle était couverte avait dû lui arracher. Ses heures étaient comptées. On ne pouvait plus que lui adoucir sa mort!… Tandis que je vaquais à ce devoir avec l'espèce de tremblement intérieur qui nous remue plus souvent que vous ne le croiriez, devant certaines extrémités de douleur humaine, je fus saisi d'une seconde impression, très différente de la première, mais peut-être aussi tragique. Je sentis que le drame matériel et visible, ce drame d'agonie où j'étais acteur, se doublait d'un autre, et que cette femme si effroyablement atteinte dans sa chair, était la victime d'une épouvantable crise intérieure. C'est l'a b c du diagnostic, de discerner dans un malade la force de réaction morale. Mme de Corsègues était secrètement en proie à une lutte de sentiments si violente que même l'angoisse physique la plus affreuse qui soit n'en triomphait pas. Quelle lutte? Quels sentiments? Que son mari s'y trouvât mêlé, je n'en pouvais douter à voir l'expression de ses regards, lorsqu'elle rencontrait les yeux du baron qui, debout contre la cheminée, et tel que l'avait décrit le domestique, semblait immobilisé dans une attitude de sombre attente. Il m'avait dit à peine deux mots quand j'étais arrivé, et d'une voix si sourde qu'elle n'avait plus d'accent. Il continuait de se taire, les bras croisés, la face comme durcie et serrée. Non, ce n'était pas l'homme que j'avais vu à mes autres visites, lorsqu'il me faisait venir pour une simple migraine de la jeune femme, toujours brusque, toujours quinteux, mais montrant une sollicitude bonasse et grondeuse, et si inquiet qu'il en était gênant. Il voulait, il exigeait que je lui expliquasse l'effet des moindres remèdes. La foudroyante soudaineté de la catastrophe l'avait-elle en effet bouleversé au point de lui donner un de ces accès de stupeur, espèce de coma momentané qui s'observe dans certaines crises? J'ai ainsi entendu un de mes amis,—vous l'avez bien connu, ce pauvre Chazel, le grand mathématicien,—qui avait perdu en trois jours une femme idolâtrée, ne prononcer qu'une phrase, toujours la même: «On enterre Hélène demain matin… C'est extraordinaire…» Mais non, les prunelles de Corsègues, ces prunelles si noires dans ce teint bistré que vous vous rappelez, brillaient d'un sauvage éclat qui, à de certaines secondes, ressemblait à du défi, à du triomphe! La baronne avait demandé un prêtre qui tardait à venir; par instants elle le nommait encore. A la première de ces demandes, Corsègues avait rompu le silence dont il était comme enveloppé pour me dire, de sa même voix sourde: «Il a fait répondre qu'il venait…» Et il n'avait pas bougé, lui que je savais pratiquant, presque dévot. Cela me parut prodigieux qu'il vît sa femme si mal et qu'il ne se souciât pas davantage de lui assurer les derniers secours… Cependant, l'agitation de la mourante augmentait à mesure que les narcotiques dont j'avais fait usage pour la calmer commençaient leur œuvre. Elle luttait contre eux, je le sentais. Je sentais aussi qu'elle voulait parler, qu'elle avait besoin de crier une certaine phrase et je l'entendais qui retombait sur son lit en disant: «Je ne peux pas…» Ce que je vous raconte aujourd'hui dans ce détail, je ne le saisis pas ainsi dans cette sinistre veillée. J'étais trop occupé par des soins immédiats pour que ma sensation aboutît à un raisonnement très net. Les narcotiques, d'ailleurs, gagnaient du terrain. L'anxiété affolée de cette âme cédait comme la douleur du corps, et la pauvre femme s'assoupissait peu à peu. Je vous passe la description de ses dernières heures, durant lesquelles elle ne reprit pas connaissance. Je lui évitai du moins le retour des tortures auxquelles je l'avais trouvée en proie. J'aimerais mon métier, voyez-vous, quand il n'aurait pour lui que cela, d'adoucir l'horreur du suprême passage, dans les circonstances désespérées…»

—«Je comprends,» lui dis-je. Comme de raison, ce que j'apercevais surtout dans son histoire, c'était l'acte, cet acte féroce qu'il avait prêtée au baron, et je l'y ramenais pour qu'il ne s'en écartât pas, sous l'influence d'une crise de sentimentalisme professionnel, «dans son délire, elle a dénoncé son mari qui l'avait brûlée par vengeance…»

—«Vous n'y êtes pas,» reprit Noirot. «Lorsque je quittai l'hôtel, cette nuit-là, et que je passai dans le grand salon devant l'arbre de Noël, maintenant éteint, auquel la robe de la malheureuse femme avait pris feu, pas un seul mot ne s'était échappé de sa bouche qui pût me mettre sur la voie de la vérité. Je ne la soupçonnais même pas, cette vérité. Je me disais: «Ce ménage allait mal. Elle aimait sans doute quelqu'un. Elle avait un amant, le baron le savait et le supportait à cause des petites filles. Il s'est vengé en empêchant qu'elle ne revît cet homme avant de mourir ou qu'elle ne lui fît tenir un adieu.» Puis, je repoussais même cette idée. Bien qu'un ancien carabin ne doive guère nourrir de préjugés sur la vertu des femmes, j'avais trop profondément respecté Mme de Corsègues, pour admettre ainsi, sans preuves, qu'elle se fût donnée à quelqu'un. Que voulez-vous? Précisément, parce que nous ne nous payons pas de phrases, nous autres, et que ce grand mot: l'Amour, nous représente l'acte physiologique dans sa simplicité animale, nous éprouvons devant ce que vous appelez, vous, du nom magnifique de passion, de ces dégoûts qui vous étonnent. Mais ce que j'ai pensé ou senti à la suite de cette cruelle agonie, n'intéresse pas la suite de mon histoire. Soyez patient. J'y arrive… Pas beaucoup de temps après la mort tragique de Mme de Corsègues, je commençai de voir venir assez assidûment à mes consultations un client qui m'avait été envoyé par le baron lui-même, six ou sept mois auparavant. Il n'eut pas besoin de me rappeler ce détail. Son nom m'avait frappé, par un air de rareté. Vous savez, on dit: «Tiens, un nom de héros de roman…,» et puis, neuf fois sur dix, on se trouve en présence d'un gros et lourd garçon, qui vous fait penser à une bouchère qui porterait comme prénom Yseult!…»

—«J'ai bien connu,» l'interrompis-je, «chez un sculpteur, une bonne à tout faire qui s'appelait Yolande Rosemonde, et une patronne de brasserie, à Montmartre, qui répondait au nom de Paule Meure…»

—«Mon client était moins poétiquement baptisé,» reprit le docteur. «Il s'appelait Pierre de Créance, et, quoiqu'il ne portât pas de titre, il appartenait à une assez vieille famille dont Montluc parle dans ses mémoires. C'est lui-même qui me raconta cela, je ne me souviens plus dans quelle occasion, au cours des causeries que nous commençâmes aussitôt d'avoir ensemble. Voici comment. M. de Créance arriva donc un jour, dans mon cabinet, le dernier de toute ma consultation. Je vous le répète, il n'y avait pas deux semaines que Mme de Corsègues était morte. Il ne me fallut pas un grand effort pour reconnaître que sa visite était presque inutile. Il venait m'interroger sur des troubles nerveux que je jugeai imaginaires d'abord, puis simulés quand je le vis traîner un peu une fois la consultation finie… J'étais un peu pressé cette après-midi-là, et je me rappelle mon impatience devant son obstination à rester, jusqu'au moment où il prononça le nom de la baronne Alice. Dans l'éclair d'une intuition irrésistible, je compris alors qu'il n'était venu que pour cela, poussé par quel sentiment? Toutes les imaginations qui m'avaient traversé la tête depuis ma veillée au chevet de la mourante, me saisirent de nouveau devant la curiosité de ce jeune homme. Je le regardais tandis qu'il me parlait de cette tragédie où je m'étais trouvé mêlé, un peu comme les chœurs de théâtre,—mais mêlé tout de même. Avec sa nature si évidemment fine et un peu appauvrie, avec ses manières délicates, sa voix douce, avec le charme féminin qui émanait de tout son être, avec ses yeux bleus dans un visage au teint fragile, à la barbe rare, il aurait presque pu être un frère, un cousin au moins de la pauvre morte. C'était physiquement le mâle de cette femelle, une créature qu'elle devait aimer d'instinct, comme elle devait d'instinct haïr Corsègues. A des systèmes nerveux comme avait été le sien, il faut plus de caresse que de force, plus de tendresse que de désir, enfin, un mari ou un amant doit être un peu un ami, presque une amie. Mme de Corsègues avait-elle eu un roman avec M. de Créance? Ce roman avait-il été innocent ou coupable? La première visite du jeune homme et surtout celles qui suivirent n'étaient explicables que s'il l'avait, lui, aimée? Mais je me heurtai tout de suite à un fait qui ne me permettait pas de mettre ensemble mes diverses hypothèses. J'avais diagnostiqué, dans la chambre de l'agonisante, un mystère de vengeance entre elle et son mari. Puis ce que je savais des éléments de divorce cachés dans l'animalité de ce ménage, m'avait conduit à supposer un amour défendu chez la jeune femme et la connaissance de cet amour chez le mari. M. de Créance venait de m'apparaître comme le troisième personnage de ce drame,—et tel que mon induction l'eût supposé si j'avais dû dépeindre l'amant de Mme de Corsègues. Je comprenais qu'il avait besoin, oui, besoin, comme on a faim et comme on a soif, de savoir jusqu'aux plus petites circonstances de cette mort affreuse. Mais s'il y avait eu un véritable drame, s'il avait été, lui, soit l'amant, soit l'ami passionnément aimé de la morte, et si le mari l'avait su, comment continuait-il, une fois la femme morte, d'être le familier de la maison, l'ami intime du mari? Je le constatais à chacun de nos entretiens. Car je vous répète que, tantôt sous un prétexte et tantôt sous un autre, il arrivait sans cesse à mes consultations. Sans cesse aussi il essayait de m'attirer, par quelque politesse que mon existence de travail ne me permettait guère d'accepter: c'était une invitation à dîner, une loge au théâtre, des gracieusetés à ma vieille mère qui vivait encore, enfin tout le manège d'un homme qui rêve de s'introduire dans l'amitié d'un autre, et vous pensez bien que je n'avais pas la naïveté de croire ces gentillesses d'attentions désintéressées…»

—«Vous aviez peut-être tort,» lui dis-je; «un homme qui a aimé une femme et qui l'a perdue, est quelquefois sincère dans ses effusions pour ceux qui la lui rappellent. Et ç'aurait pu être là une explication encore pour l'amitié qui unissait ce Pierre de Créance à Corsègues. Un de mes confrères, le plus sensitif des humoristes, Henri Lavedan, a fait une nouvelle délicieuse avec ce culte de deux hommes pour la même morte. Cela s'appelle, je crois, les Inconsolables…»

—«Soit,» dit le docteur, «mais un de ces deux inconsolables-là n'était pas Corsègues. J'ai su depuis que cette face noire ne mentait pas. Il y avait du Maure dans son affaire. Son grand-père, officier de l'Empereur, avait épousé une Andalouse, d'une famille originaire de Grenade, et l'atavisme, voyez-vous, n'est pas un mensonge, quoique les romanciers en aient abusé au point que vous-même vous n'oseriez plus vous en servir. La nature aura toujours ceci de supérieur à l'art qu'elle ne raffine pas sur les moyens et qu'elle emploie les mêmes indéfiniment… Un matin donc, je reçois un mot de M. de Créance qui me disait qu'étant très souffrant il me priait de passer chez lui le plus tôt possible. L'écriture très tremblée du billet me donna une appréhension. Je m'intéressais à ce jeune homme. Son amitié pour moi, quoiqu'elle eût un mobile tout autre que moi-même, m'avait touché. Il avait su être gracieux pour ma pauvre maman. J'aimais aussi le culte discret et douloureux que je sentais si vivant en lui pour la baronne Alice. Mettez qu'il y eût, par-dessus le marché, dans mon cas, un intérêt d'observateur. Il me représentait ma seule chance d'avoir le fin mot de cette sinistre énigme. Bref, je commence mes visites par lui. J'arrive et je le trouve couché dans son lit, et pâle, pâle! Vous parliez de la pâleur de la petite Percy, tout à l'heure. Vous n'avez pas vu ce visage! Nous ne fûmes pas plutôt seuls qu'il rejeta son drap sans rien me dire. Il avait là, entre les deux côtes, une affreuse blessure. Il avait reçu une balle tirée dans la direction du cœur et qui l'aurait tué sur place si, par bonheur, ou par malheur, un tout petit détail ne l'avait sauvé, qui ne ferait pas bien dans un livre, mais c'est ainsi. Le jeune homme portait des bretelles anglaises d'un cuir assez épais qui avait légèrement détourné le coup. L'hémorragie avait dû être extrêmement abondante, car le pauvre garçon avait à peine la force de me parler. On a beau avoir été, pendant la guerre, aide-major dans une ambulance, comme les camarades, et servi de médecin dans quelques duels, dont un suivi de mort, celui de Paul Durieu,—je vous le raconterai un autre jour,—on ne peut pas voir sans émotion une plaie comme celle-là, et sans une demande que vous devinez: «Qu'est-il arrivé? Expliquez-moi…» Le jeune homme mit son doigt sur sa bouche par un mouvement qui lui fut très pénible, car sa bouche se contracta plus douloureusement encore. Ses yeux se tournèrent vers la porte, pour m'indiquer qu'il avait peur d'être écouté: «Plus près… Venez plus près…,» dit-il, et c'est là, penché sur son lit, que je l'entendis me parler d'une voix qui n'était presque qu'un souffle: «Pour tout le monde, je dois être simplement malade… Pour mon valet de chambre, j'ai été blessé en duel… Pouvez-vous me donner votre parole que si je vous dis la vérité, à vous, vous ne dénoncerez personne?…»—«S'il y a assassinat, c'est impossible,» lui dis-je.—«Ah!» fit-il, avec un râle que j'entends encore, «impossible… Je mourrai donc sans avoir pu confier l'enfant au seul homme qui l'aurait défendue…» Vous pensez si cette étrange phrase, prononcée d'un accent de douleur, me remua jusqu'aux entrailles. Je voulus, en ce moment, donner un dérivatif à l'état d'exaltation où je le voyais et procéder au pansement de sa blessure. Il eut l'énergie de me repousser: «Non,» gémissait-il, «laissez-moi mourir…» Il fallut tout essayer pour le sauver; je lui donnai cette parole qu'il m'avait demandée…—Tenez,» ajouta le docteur, «permettez-moi cette parenthèse. Voilà un des cas de conscience de notre métier. Qu'auriez-vous fait à ma place?»

—«Comme vous,» lui dis-je. «Mais c'est ensuite que la difficulté morale aurait commencé pour moi. Doit-on tenir une parole ainsi donnée, quand il s'agit d'un crime? Et si c'est Corsègues qui, après avoir brûlé sa femme, avait encore voulu tuer le jeune homme. Franchement, cette bête sauvage de jaloux méritait les assises…»

—«Oui,» répondit le docteur avec un accent qui me prouva combien, en me racontant cette histoire, sous un prétexte plus ou moins philosophique, il avait surtout cédé au besoin de soulager d'anciennes et toujours douloureuses anxiétés de conscience. «Oui,» répéta-t-il, «Corsègues méritait les assises. Mais les enfants? Pensez qu'il y avait deux filles, deux petites filles que j'avais vues hautes comme cela. Pensez que leurs jolis yeux bleus, de la couleur de ceux de la mère, m'avaient regardé tour à tour avec tristesse, avec sympathie, avec malice, quand elles étaient malades, convalescentes ou guéries. Pensez que je les savais si frêles de santé, si peu capables de vivre parmi des soins mercenaires. Et cette bête sauvage les aimait à la passion, comme un barbare qu'il était sous sa redingote de civilisé. Que de fois il m'avait répondu lorsque je lui reprochais de trop les gâter: «Je suis jaloux de ceux qui les épouseront, je veux qu'elles regrettent toujours la maison…» Si vous vous les étiez représentées comme moi, couchées dans leur lit de bois de rose, si vous aviez vu en pensée leur chambre à coucher tendue d'une étoffe de nuance bleu-pâle, qui était déjà une chambre à coucher de jeunes filles avec mille brimborions épars et les pièces d'argent de leur toilette qui attestaient cette gâterie,—enfin, si vous les aviez senties si heureuses, je vous le jure, vous auriez tenu votre parole à ce bonheur-là, comme j'ai tenu la mienne… Songez aux révélations irréparables que de parler seulement faisait éclater sur ces deux pauvres têtes innocentes: oui, Pierre de Créance avait été l'amant de leur mère. Oui, mes divinations avaient eu raison, une tragédie effrayante se jouait au chevet du lit de la baronne mourante. Corsègues avait acquis la preuve de la trahison de sa femme, comment? Par une lettre surprise? Par une dénonciation de domestique ou d'envieux? Par un hasard? Par un espionnage? L'amant l'ignorait lui-même. Tant il y a que, décidé à se venger et ne voulant à aucun prix que les enfants soupçonnassent la vérité, cet homme à face d'Arabe avait imaginé cette infernale combinaison: au sortir de cette fête de Noël, et après s'être montré à tous, à l'amant lui-même, qui y avait assisté, père joyeux, époux attentif, hôte empressé, il avait en quelques mots écrasé sa femme devant l'évidence de sa faute, puis, avec sa force de torero,—c'était un de ces corps noués de muscles sur des os où il n'y a pas un kilo de chair,—il l'avait saisie et portée vers cet arbre de Noël jusqu'à ce que la robe de dentelles de la malheureuse fût tout en flammes, et puis il lui avait dit: «Dénoncez-moi, maintenant, que vos filles sachent qui vous êtes…»

—«Mais comment Créance a-t-il su cette scène, car ce n'est que de lui que vous la tenez?» interrogeai-je, empoigné par ce récit, pour employer ce mot si banal, mais si juste, au point de ne pouvoir supporter le silence où le docteur était tombé tout d'un coup. Il ne cherchait point à piquer mon attention par cette suspension, je le sentis. Mais l'image de la baronne Alice, comme il l'appelait avec une tendresse cachée, venait sans doute de s'emparer de lui et elle lui faisait un peu de mal.

—«Comment?» répondit-il. «Ne devinez-vous pas que la vengeance de Corsègues n'était pas complète tant qu'il ne l'avait pas dite à l'amant de sa femme. Voilà le mot du problème auquel je m'étais heurté naïvement, niaisement: pourquoi ces deux hommes se fréquentent-ils? Je manquais de la donnée première. On n'imagine pas des férocités de cet ordre chez un personnage que l'on voit aller et venir dans les rues, vêtu comme vous et comme moi, parlant de la politique, des valeurs étrangères, de la pièce en vogue, du froid ou du chaud qu'il fait, comme vous et moi. On a tort, je vous le répète, il n'y a ni comme vous ni comme moi qui tiennent. Il y a des passions aussi violentes, aussi effrénées, aussi implacables, qu'aux temps où les grands singes des cavernes dont nous descendons se faisaient sauter la cervelle les uns aux autres à coups de troncs d'arbres pour les beaux yeux d'une guenuche en train de manger des noix de coco en haut d'un arbre, pendant ce temps-là…»

—«Oh! docteur, vous redevenez par trop docteur…,» fis-je en riant.

—«Enfin,» reprit-il sans me répondre, «les six mois qui suivirent la mort de sa femme furent soigneusement employés par Corsègues à bien convaincre le pauvre Créance de son parfait aveuglement. Il avait son idée, le sombre personnage. L'hiver avait passé, puis le printemps. On était au milieu de l'été. Le veuf était venu prendre l'autre pour dîner ensemble à la campagne dans un coin quelconque. La nuit était divinement belle. Il propose à son compagnon de revenir à pied. Il fallait traverser tout le bois de Boulogne pour rentrer. Et là, dans une allée perdue, il saisit à la gorge ce garçon sans défense, et, acculé contre un tronc d'arbre, il le força d'entendre le récit de tout ce que je viens de vous dire avant de lui tirer en pleine poitrine le coup de pistolet qui devait l'étendre raide mort et faire croire à une agression de rôdeurs. Et voulez-vous savoir ce que c'est que la race tout de même, le pouvoir d'un sang de gentilhomme transmis par des ancêtres qui ont été des soldats? Ce frêle Pierre de Créance, ce jeune homme qui n'était qu'un souffle, trouva l'énergie, n'étant pas mort sur le coup et revenu à lui, de se relever, de gagner une allée où il put héler un fiacre, et il se fit conduire à son appartement, où il raconta cette histoire de duel, pour que même l'ombre d'un soupçon ne pût atteindre son assassin et à travers cet assassin la morte qu'il avait aimée.»

—«Permettez,» lui dis-je, «pourquoi vous a-t-il parlé, alors?»

—«Pourquoi?» fit Noirot. «Parce que la seconde des petites filles était la sienne, et il voulait lui léguer un protecteur au cas où le mari étendrait la cruauté de sa vengeance jusqu'à l'enfant? Il est mort tranquille sur ma promesse que j'ouvrirais les yeux et qu'au moindre signe, j'agirais… Et je suis resté le médecin de cet assassin quand je savais ce double crime, et je suis retourné dans cette maison, et c'est moi qui étais là quand il a passé.—Dieu, souffrait-il!—Mais je n'ai pas eu à m'acquitter de la mission que m'avait donnée le jeune homme. Jamais Corsègues n'a soupçonné le secret de la naissance de cette enfant; il la préférait à l'autre. Quelle ironie!»

—«Mais,» fis-je à mon tour, «peut-être l'a-t-il soupçonné, ce secret, et a-t-il considéré sa bonté pour cette fille qui n'était pas la sienne comme une expiation. Car, enfin, il avait bel et bien commis deux crimes, comme vous dites, et si la vengeance d'une heure d'affolement a son excuse, cette vengeance-là, si féroce et si calculée, est une scélératesse tout simplement.»

—«Lui, des remords!» reprit Noirot. «S'il avait pensé que la fille fût de Créance, il aurait plutôt coupé cette petite en morceaux que de lui pardonner… Je vous répète qu'il ne s'est pas défié. Par quelle contradiction singulière?… Je n'en sais rien. Vous le regretterez peut-être pour la beauté du drame, mais, tel qu'il est, ce drame, direz-vous encore que les docteurs vous promettent toujours des récits tragiques et qu'ils ne tiennent pas leur engagement?…»

Palerme, décembre 1890.