BONHEURS CONTEMPORAINS
V
LES DÉSASTRES (suite).—LES JALOUSIES
§ III.—Les jalousies de tête.
Condamneriez-vous Othello, si vous étiez juré?—Moi, certainement, parce que le crime passionnel, considéré du point de vue de la défense sociale, me paraît plus redoutable que tout autre. Mais si j'étais son ami, peut-être le serais-je davantage encore après son crime, parce que je croirais plus que jamais en sa sincérité, surtout s'il avait essayé sérieusement de se tuer lui-même après....—Quel original, alors!—C'est surtout que je le plaindrais. Autant dire que les jaloux des sens me paraissent des maniaques, capables des folies les plus dangereuses, mais aussi des malheureux qui ne sont ni méprisables ni ridicules. Quant aux jaloux du cœur, ce sont les martyrs de la religion d'amour. Qui ne les envierait d'aimer jusqu'à l'agonie? Maintenant vont défiler les grotesques de la bande, les jaloux qui ne désirent pas la femme dont ils sont jaloux, qui ne l'aiment pas de cœur; mais la vanité ou la sottise les pousse à tourmenter cette pauvre femme, et à se tourmenter eux-mêmes sans l'excuse d'une sincérité de passion, sans la grâce d'une sincérité de tendresse. Au premier abord cela paraît insensé qu'il y ait de par le monde des hommes qui se fassent tout à la fois bourreaux et victimes, qui s'engagent dans des aventures de drame quelquefois, de chagrin toujours, simplement parce qu'ils se montent la tête, à froid et à vide. Et cependant rien de plus fréquent, et pour ne pas discuter cette thèse dans le vague, je choisis aussitôt quelques échantillons de ce que j'appelle les jaloux de tête, pour faire pendant aux maîtresses du même genre, et voici par quelles raisons diverses cette maladie singulière peut naître:
1° Par amour-propre simple.—C'est ici le cas le plus fréquent; il se produit surtout dans les ruptures et au lendemain des ruptures. Cette jalousie-là consiste à ne pas pouvoir supporter qu'une femme abandonnée par vous continue sa vie. Vous avez accablé une maîtresse de mauvais procédés. Vous avez répété à tous vos amis, à tous vos camarades, voire à de simples connaissances: «Quelle corvée! mon Dieu! quelle corvée!... Qui me débarrassera de ce crampon?...» Ou encore: «Ne souhaitez pas d'être aimé, allez, ce n'est pas amusant!...» Ou encore: «Si je la quittais, elle en ferait une maladie; c'est ce qui me retient....» Et puis votre égoïsme l'a emporté, vous avez quitté la pauvre femme. Elle a beaucoup pleuré. Elle a été malade. Pourtant elle a commis l'infamie de ne pas mourir. Vous apprenez qu'elle reçoit les visites d'un consolateur, qu'elle devient moins triste, qu'elle se remet, qu'elle est heureuse, et voilà que vous ne parlez plus d'elle qu'avec une âcreté de langage qui n'a d'égale que la fatuité de votre pitié hypocrite quand vous vous lamentiez sur l'excès de ses sentiments. Cette jalousie par amour-propre simple confine à celle que nous avons étudiée dans la Méditation XI; elle s'en distingue par ce trait que le jaloux de tête n'est pas tourmenté par des visions physiques. L'irritation ne le mène pas au désir. Il méprise la femme qui a cessé de le pleurer,—et il la méprise ingénument,—parce que l'idée de la douleur qu'il causait lui constituait une délicieuse flatterie d'amour-propre, et il la hait d'en être privé.
—«Je n'aurais jamais cru ça d'elle,» me disait un camarade, qui venait d'apprendre qu'une ancienne maîtresse à lui s'était mise en ménage avec un de nos amis communs, «moi qui ai hésité trois mois à la lâcher!...»
—«Ah! les femmes!...» lui dis-je sans lui laisser voir que son exclamation me semblait d'un comique à réveiller un mort.
—«Je commence à croire que tu as raison,» me répondit-il avec un air profond, «et que la meilleure ne vaut pas cher....»
Notez que le camarade qui me débitait cette colossale sottise était une façon d'homme à bonnes fortunes, lequel continuait, quoique marié, à courir les diverses sous-préfectures du département de la Haute-Noce (à inscrire sur la carte du Tendre à côté des départements déjà signalés dans la Méditation VIII). Il est assez curieux, en effet, de constater que cette vanité grotesque de l'homme qui ne veut pas être remplacé se rencontre surtout chez l'homme qui a beaucoup remplacé. Petit trait de psychologie masculine à joindre à cet autre, que le mépris pour le sexe féminin abonde spécialement chez ceux qui ont commis le plus de coquineries galantes, bouffon détour du cœur qui peut se résumer paradoxalement ainsi:
LVII
Ce que certains hommes pardonnent le moins à une femme, c'est qu'elle se console d'avoir été trahie par eux.
2° Par amour-propre composé.—J'ai entendu un homme d'Etat, intelligent,—aussi fait-il une merveilleuse carrière politique devant le suffrage universel et vient-il d'échouer aux élections de son Conseil général après avoir été tour à tour éliminé des ministères et de la Chambre,—discuter entre intimes une loi sur le duel. «Il n'y a,» disait ce sage, qu'un article à inscrire dans cette loi: Les comptes rendus des rencontres sont rigoureusement interdits....» Hé bien! celui que j'appelle le jaloux par amour-propre composé est le frère du duelliste qui va sur le terrain pour la galerie, cette invisible galerie constituée, suivant le cas, par les vagues lecteurs d'un journal, par quelques membres d'une coterie, d'autres fois par les quatre habitués d'un café. Vous souvenez-vous de ces deux étudiants qui faillirent se tuer dans un combat, en chambre, au fleuret démoucheté, parce que la maîtresse d'un d'entre eux avait parlé familièrement à l'autre «en plein restaurant»? Un des témoins déposa gravement en ces termes à l'audience, et il nomma le restaurant, qui était,—ô innocence!—connu dans le quartier Latin sous le nom significatif de Vacherie! Le jaloux par amour-propre composé est donc celui dont la jalousie commence à la pensée de ce que l'on dit. Cet on si fuyant et si vain, toujours mal renseigné et encore plus indifférent, que de sacrifices lui avons-nous faits, tous tant que nous sommes! Et moi, le premier, aurais-je eu contre ma maîtresse cette implacable rancune, si je n'avais songé au foyer de la Comédie et aux discours que pouvaient, que devaient tenir sur mon compte tel et tel pensionnaires dont je n'aurais pas voulu pour jouer une panne dans une saynète en un acte? Cette jalousie par amour-propre composé est certainement la plus misérable de toutes. N'empêche que c'est elle qui pousse l'amant aux plus terribles éclats. On pourrait presque affirmer qu'elle représente le moyen le plus sûr, pour une femme, de savoir si elle n'est pas aimée. Au regard du véritable amoureux, en effet, le public n'existe pas. S'il songe au ridicule, c'est pour se réjouir que ce ridicule lui permette de montrer à celle qu'il aime la profondeur de sa passion. Et nous arrivons aux deux nouveaux aphorismes:
LVIII
Pour un amant qui aime avec tout son cœur, une infidélité connue de sa maîtresse offre encore cette douceur qu'il peut lui prouver son amour en lui pardonnant.
LIX
L'amant pour qui la galerie existe ne voit dans sa maîtresse qu'une occasion d'étonner cette galerie. C'est le moment pour cette femme d'avoir vraiment peur.
3° Par suggestion.—On a tant abusé de ce mot depuis quelques années, qu'un écrivain qui se respecte éprouve quelque pudeur à l'employer,—Eppùre si muove, disait le vieux Florentin.—Il existe un certain nombre d'êtres de reflets et qui vont quêtant, si l'on peut dire, les idées, les goûts, les émotions qu'ils devraient avoir. Vous les connaissez, ces miroirs ambulants dans la littérature et dans l'art. C'est le Monsieur qui veut à tout prix être dans le mouvement. Il applaudit aujourd'hui aux pièces dégoûtées et pessimistes, comme il eût applaudi, voici cinquante ans, aux pièces romantiques. Il aime pêle-mêle Degas et Wagner, les poètes anglais et les romanciers russes, parce qu'il sait qu'il faut penser ainsi, et il est sincère, comme il le sera plus tard dans son dégoût pour ces mêmes artistes. Une affirmation très décidée de tel ou tel personnage suffira. En politique, cette suggestion se fait plus visible encore, parce qu'elle peut s'étendre d'un individu à toute une foule. Napoléon a suggestionné la France; il lui a persuadé qu'elle avait envie de conquérir l'Europe, et cette folle de nation l'a cru! Dans un ordre d'idées tout simple, tout modeste, tout bourgeois, celui qui nous occupe, où il semble bien que chacun devrait penser et sentir par lui-même, rien de plus commun que la suggestion. La preuve en est dans ce besoin de confidence qui tourmente tant de soi-disant amoureux, quoique ce soit une vérité, connue comme le carré de l'hypoténuse, que faire une confidence à un ami, c'est: 1° la faire à deux, à trois, à dix, puisque votre ami n'a pas plus de raison de garder votre secret que vous-même; 2° vous aliéner cet ami, qui sera certainement un peu envieux de vous; 3° vous préparer bon nombre de chances d'être trompé, si votre maîtresse et cet ami arrivent à se connaître et à se parler.—Osons le dire, neuf fois sur dix, ce n'est point parce que l'on aime que l'on fait ces imprudentes confidences. C'est parce que on a fait ces confidences que l'on aime, ou que l'on croit aimer, et on commence de subir la suggestion de l'ami choisi. «Que penserais-tu à ma place?... Que dois-je croire?...» lui demande-t-on, ce qui équivaut à lui demander: «Que dois-je sentir?...» Il se rencontre des camarades qui répliquent à ces étranges questions par des conseils de sentiments délicats et tendres. Ce sont ceux qui vous aiment vraiment et qui vous souhaitent heureux.—La plupart du temps, l'ami nourrit, sans même s'en douter, le secret désir que votre bonheur tourne mal. Et entre parenthèses, c'est ici l'occasion de remarquer le profond bon sens avec lequel les femmes pratiquent d'instinct l'aphorisme suivant:
LX
Une maîtresse voit dans l'ami intime de son amant presque toujours son pire ennemi,—à moins qu'elle n'y trouve un nouvel amant.
Et alors s'ouvre la série des conseils perfides qui transforment le confident en un Yago de bonne foi. «Moi, je ne supporterais pas cela....» Avec cette petite phrase, dite d'un certain ton, le confident fait sortir de votre tête l'Arnolphe extravagant qui reposait là, comme les diablotins que l'on donne aux enfants reposent dans leur boîte, et vous vous mettez à faire le jaloux que vous n'êtes pas, et, ce faisant, à le devenir. D'autres fois c'est la femme elle-même qui vous suggère d'être jaloux de celui-ci ou de celui-là, pour que vous négligiez de l'être du rival qui a seul de l'importance à ses yeux, à elle. Ces espèces de jalousies factices, qui ont fourni matière à tant de comédies, sont bien voisines des jalousies d'amour-propre. Elles s'en distinguent par ce trait que le jaloux de cette espèce ne pense pas à la moquerie possible de son confident. C'est un jaloux à la suite, voilà tout, et qui emboîte le pas aux conseils d'un autre, par esprit d'imitation. Qui l'étudierait et le définirait bien, cet esprit, expliquerait tant d'existences humaines, particulièrement dans ce Paris où il est si malaisé d'être personnel, que les trois quarts des bipèdes couchés à Montmartre, à Montparnasse ou au Père-Lachaise mériteraient pour épitaphe: «Ci-gît X..., Y..., Z... , mort le.... C'est la première fois qu'il n'a pris l'avis de personne.»—On avait déjà trouvé cette autre à un politicien intrigant: «C'est ici la première place qu'il n'ait pas sollicitée.»
4° Par snobisme.—Nos ancêtres, qui n'avaient pas le mot, avaient si bien la chose, que la liste des maris ou des amants trompés par les rois, et qui s'en sont réjouis, est, à la liste de ceux qui s'en sont fâchés, dans les proportions de trois cents à un. Et je jurerais sur les mânes réunis de Stendhal et de Benjamin Constant, ces deux grands prêtres de la Sainte Analyse, que cette joie était presque toujours désintéressée. La vanité du Snob est si totale, elle envahit si complètement le champ rétréci de son âme! Je me rappelle ce mot du jeune Figon, le fils d'un marchand d'habits devenu riche et qui jouait au grand seigneur. Il s'était établi par chic, et pour succéder à des princes, l'amant sérieux de la célèbre Gladys Harvey. Elle venait de le quitter pour un employé de nouveautés dont elle s'engoua au point de renoncer à son luxe, à son hôtel, à ses chevaux,—enfin une de ces invraisemblables toquades comme il s'en rencontre une par génération dans le demi-monde.
—«Si seulement,» gémissait Figon, «ç'avait été quelqu'un du Cercle!...»
C'était le jaloux par Snobisme dans toute sa candeur. A ce degré de simplicité grandiose, cette jalousie est exceptionnelle, comme toutes les supériorités. Mais rappelez vos souvenirs de vie galante, et dites si vous n'avez pas connu bon nombre de vos compagnons qui toléraient avec la plus singulière indifférence, presque avec plaisir, auprès de leur maîtresse, les assiduités de tel ou tel personnage notable à un titre quelconque, au lieu qu'ils professaient des exclusions féroces pour celui dont la présence n'eût pas flatté leur amour-propre. Expliquez ces faits comme vous voudrez, et je passe au jaloux de tête, qui est le contraire de celui-là, je veux dire le jaloux
5° Par envie.—Un des types les plus saisissants que je connaisse de cette jalousie envieuse a été donné, lors d'un procès célèbre, par ce Fenayrou dont j'ai déjà parlé et qui tua si tragiquement le malheureux Aubert. Dans la haine furieuse et tardive que le premier de ces deux hommes avait vouée à l'autre, il entrait une part de jalousie physique et une part aussi de cette envie professionnelle qui remue les pires fanges de l'être. Fenayrou avait échoué dans son commerce de pharmacie. Les affaires de l'ancien amant de sa femme prospéraient au contraire, et chaque jour davantage. Il dut se produire alors dans l'âme du mari jadis outragé un de ces précipités moraux dont le dosage reste presque impossible et que je formulerais à peu près ainsi:—il devint jaloux de l'autre avec toute la force de son envie....—Au cours de mon existence d'artiste, j'ai observé le même phénomène à l'occasion d'une femme très rusée qui avait été la maîtresse d'un des plus délicats d'entre les musiciens de cette époque. Il faut croire que cette femme portait dans le cœur une pédale de piano et qu'elle aimait volontiers en musique, car, ayant rompu avec le jeune maëstro, elle eut une aventure avec un des confrères de ce premier amant. Ce second maëstro avait eu un ballet joué à l'Opéra, tandis que l'autre tournait de plus en plus à l'opérette et au «flon flon». Entre les deux, la dame avait donné place à un aimable boursier. Je me trouvais à dîner un jour, chez elle, avec les trois hommes, et je ne crois pas avoir vu souvent un spectacle plus bouffon que l'extrême amabilité des deux musiciens pour le boursier et leur aigreur l'un à l'égard de l'autre. J'oubliais de dire que les trois histoires ayant été à peu près publiques, comme la dame, ils savaient tous trois à quoi s'en tenir. Le boursier, qui avait son grain de Snobisme, se montrait visiblement enchanté de la compagnie. Il eût dit volontiers merci à ses collègues de la pédale; et chacun de ces deux artistes était enchanté que l'autre eût été obligé de partager avec l'homme de finance. Mais quand ils se regardaient, les deux croque-notes se croquaient du regard, s'en dévoraient plutôt. Il y avait entre eux, non pas la femme, puisqu'ils la pardonnaient au troisième, mais la fatale, la furieuse passion qui fait qu'à certains hommes, et quelquefois de grande valeur, le succès, ou simplement le talent d'un confrère procure l'impression d'un calcul qui se retourne dans leur foie. Et le plus piquant fut que, les connaissant tous doux, je reçus leurs confidences.
—«Ce que je ne pardonnerai jamais à X..., dont j'adore le talent,» me dit l'un d'eux, «c'est d'avoir été bien avec Madeleine.»
—«Vous savez le cas que je fais d'Y...,» me dit l'autre, «mais après l'histoire de Madeleine, vous comprenez que toute amitié est finie entre nous.»
Et tous les deux étaient de bonne foi!
6° Par littérature.—Cette anecdote sur deux compositeurs très habiles pour qui j'ai écrit quelques mauvais vers m'amène à une autre jalousie assez commune parmi les jeunes gens nourris de romans et parmi les écrivains qui veulent «faire vécu», comme on dit à l'heure actuelle.—Pauvre langue française, sur quel chevalet achèverons-nous de te déformer?—Ces bons jeunes gens et ces honnêtes Trissotins abordent l'amour avec un programme dans la tête, qu'il s'agit pour eux de réaliser. Etre heureux, tranquillement, avec une aimable maîtresse; aller avec elle à la campagne quand le ciel est joli, s'asseoir à ses pieds, se sentir le cœur content, comme dit la chanson, à la bonne et vieille manière, de ce qu'elle est jeune et caressante, de ce qu'il y a des fleurs dans l'herbe, des oiseaux dans les branches, de l'eau mouvante parmi les prairies, du printemps épars dans l'air et de la volupté flottante dans ses yeux,—voilà qui ne ressemble guère au susdit programme. On n'est pas pour rien né dans un âge de décadence, de complexité, d'analyse à outrance, de dédoublement et de joies morbides! Ceux dont on a lu les livres, qu'ils s'appelassent Baudelaire, Poe, Flaubert, ont peut-être soupiré toute leur vie après la santé perdue du corps et du cœur, après la simplicité de l'âme, après la joie douce et pure. La fatalité d'un sort cruel a fait d'eux des malades involontaires. La cuistrerie sentimentale du jeune homme moderne ou du preneur de notes fait de ces deux personnages les plus volontaires des malades, et les plus cocasses.—Hélas! J'ai connu moi-même tant d'heures stupides où je cabotinais avec des chagrins pourtant trop réels, où je pratiquais la coquetterie de mes rancunes, où j'étais presque fier, pour tout dire, d'avoir été trahi si indignement, que j'ai presque mauvaise grâce à railler ces candidats au Dalilaïsme, et leur passionné désir de rencontrer une femme bien scélérate,—pour le raconter. On les voit alors s'attacher aux pires drôlesses, par choix. Ils arrosent la fleur de la jalousie dans leur cœur comme la grisette de jadis arrosait ses volubilis. J'en ai connu un qui, me détaillant ainsi les perfidies dont il avait été la victime, s'écriait d'un air de triomphe, après avoir dénombré ses heureux rivaux, ainsi que le vieil Homère fait ses guerriers:—«A la fin il y en avait un nouveau tous les jours!...» D'habitude ces jalousies-là se terminent par de la prose ou des vers,—avec néologismes, sensitivités, mourances, et dans l'entre-temps une généreuse indignation sous forme de basses insultes pour les confrères en vogue, bref, cette froide rhétorique de névrose volontaire qui finira par nous ramener au style télégraphique, tant est écœurante cette monotone parodie de style. Mais il arrive aussi que ces amoureux qui ont de «l'écriture artiste» plein le cœur poussent le cabotinage jusqu'au drame. Quelle pitié alors que de rencontrer dans les faits divers d'un journal une de ces tragédies où il n'y a de vrai que le sang versé, et, comme dit l'autre: «tout le reste est littérature!»
7° Par méchanceté.—C'est la plus sincère des jalousies de tête et pourtant la plus méprisable. La méchanceté dans l'amour—dont le marquis de Sade a donné la théorie la plus complète—représente un phénomène trop constant pour qu'il soit besoin d'en expliquer la cause, déjà indiquée par l'auteur du présent livre dans la Méditation I. Mais le divin marquis—ainsi que l'appellent ses fidèles—n'a étudié que le cas extrême de cette méchanceté. Son Dolmancé incarne une espèce de Néron philosophe qui dogmatise parmi les appareils de supplice mêlés à un décor de plaisir. Ses rêves sanguinaires, d'une complication à la fois tragique et imbécile, épouvanteraient les jaloux dont je veux parler. Ces derniers ne vont pas sur ce chemin de la cruauté jusqu'à la petite maison de la Philosophie dans le boudoir, où l'on torture le corps dont on abuse. Ils se contentent de tourmenter l'âme. Leur joie lâche et cruelle se borne à vouloir des pleurs dans les yeux qui les aiment, et ils se font jaloux pour avoir le droit de faire verser ces larmes. Comprennent-ils même toujours leur cœur et l'instinct pervers, caché dans ce martyre du soupçon qu'ils infligent à leur maîtresse? Ces jaloux par méchanceté ne laissent point passer l'occasion d'une défiance qui leur permette un reproche. Leur maîtresse a parlé avec amitié d'un homme qu'elle a rencontré autrefois,—cet homme a été son amant. Elle en a parlé avec antipathie,—il a été son amant. Elle n'en parle pas,—il a été son amant. Elle reçoit un monsieur avec un visible plaisir,—il lui fait la cour. Elle déclare ne pas vouloir recevoir cet autre,—elle cache une intrigue. Enfin, c'est pour la pauvre femme une flagellation continue d'outrageantes phrases, de dures enquêtes, d'atroces reproches. Et elle soupire, en parlant de cet amant détestable, un plaintif: «Que lui ai-je fait?...» sans se douter que cette jalousie a pour cause la monstrueuse infirmité propre à certains êtres: ne pouvoir aimer que ce qui souffre, et qui souffre par eux....
Il serait aisé de multiplier les subdivisions et de nuancer à l'infini cette analyse. Ces notes suffiront pour permettre de conclure, comme à la fin de la Méditation VII, consacrée à la Cérébrale, que, dans toutes les circonstances où la tête domine le cœur et les sens, l'amour disparaît pour laisser la place à l'égoïsme, et à un égoïsme d'autant plus détestable qu'il est souvent masqué de sentimentalité, gangrené de vanité, pourri de cabotinage.—Seulement, et c'est là ce qui rend de telles études un peu puériles, même quand elles sont justes, cet état cérébral, une fois constaté, dure-t-il avec constance? N'y a-t-il pas des moments où le jaloux de tête se transforme en un jaloux des sens et en un jaloux du cœur? La nature humaine, si fragile, si instable dans ce qu'elle a de meilleur, est-elle plus solide, plus fixe dans ce qu'elle a de pire?... Evidemment non. Il reste cependant que l'on peut demander à un homme de ne pas croire qu'il lui suffise de dire: «Je suis jaloux,» pour avoir tous les droits de supplicier la femme qu'il aime. Ces trois méditations sur les jalousies ont été écrites dans l'intention de démontrer cette vérité: s'il y a des jalousies qui prouvent l'amour, il y en a qui prouvent précisément le contraire de l'amour. Ni ces pauvres pages ni des comédies comme l'Ami des femmes ou la Visite de noces n'empêcheront d'ailleurs les femmes, tant que le monde ira son train, de considérer la jalousie comme une preuve irréfutable de tendresse, les jurés imbéciles d'acquitter les assassins qui se poseront en bourreaux passionnels, et la badaude opinion de s'extasier devant les Othellos de contrebande, aussi bien que devant les vrais, ce qui me permet de conclure assez mélancoliquement:
LXI
En amour, les actions ne montrent pas le fond du cœur. Le cabotinage sentimental a fait commettre plus de meurtres et de suicides que la passion vraie. D'autre part, les paroles ne prouvent rien non plus. Ici donc, comme en religion, il n'y a qu'une sagesse: croire,—et cette sagesse est une folie.