DE LA RUPTURE

III

APRÈS (suite).—DE QUELQUES VENGEANCES

Décidément ce diable d'André Mareuil, avant d'avoir abdiqué, en se mariant de la sorte, fut un profond philosophe. L'un n'empêche pas l'autre. La Fontaine n'a-t-il pas fait une de ses jolies fables avec l'histoire de l'astrologue qui se laisse tomber dans le puits? En feuilletant mes notes, c'est toujours des conversations avec lui que je rencontre, et la plupart se rapportant à ce fameux traité sur l'Art de rompe qu'il écrira peut-être, maintenant qu'il est enchaîné pour la vie. Certains poètes sont ainsi et ne sentent bien la douceur des choses que par réaction. Ces dilettantes célèbrent l'amour pur avec d'autant plus de ferveur au sortir d'un mauvais lieu; ils goûtent les simples félicités de la famille plus vivement dans l'atmosphère d'un café de Bohémiens; ils aiment leur maîtresse avec une tendresse plus passionnée quand ils la trompent. Ah! cette théorie de la vie de réactions, comme elle nous fut chère autrefois, à André, à Simon, à Maurice Barrès, à moi-même et à quelques autres! Il serait piquant que Mareuil s'avisât de l'appliquer aujourd'hui. Mais, à l'époque des notes que je vais transcrire, il se bornait à étudier par le menu des problèmes galants, celui-ci, par exemple:—étant donnée une femme, découvrir à l'avance si elle est capable d'une vengeance et de quelle vengeance, pour le lendemain de la rupture.

—«En amour,» disait-il, «c'est comme en escrime; il faut connaître d'abord le jeu de l'adversaire, quand on a la prétention, que nous avons, d'être des tireurs de tête.... Hé bien! moi, je me vante, après une demi-heure de conversation, de savoir si la personne dont je m'encaprice sera, oui ou non, de celles qui nous font conjuguer le verbe j'ai aimé avec les variantes: «J'ai reçu un coup de pistolet, tu as été vitriolé, il a été diffamé, nous avons été déshonorés.» Continue, mon Claude; il y a de l'écho dans ton passé....»

Il me débitait son paradoxe en déjeunant à une table de ce même café D—— où il m'avait, l'autre matin, initié aux mystères de ce qu'il appelle plaisamment: le lâchage-paratonnerre. Et comme je haussais les épaules, il continua:

—«Tu ne me crois pas, soit.... Regarde cette femme qui parle haut.... Là-bas, jolie, grande, un peu forte.... Tu la verras mieux dans la glace. Si elle s'aperçoit que nous l'étudions, nous sommes perdus. Elle posera, et, bonsoir, plus personne. Vois-tu comme le geste suit la pensée chez elle, comme elle touche à ce dont elle parle, comme elle dessine les objets en l'air, avec sa main, pour les montrer?... Ça a dix ans de Paris et c'est aussi Méridional qu'au premier jour. Tu la vois bien, et comme elle tourne la tête?...»

—«Parfaitement,» fis-je, après avoir regardé du côté qu'il m'indiquait. «C'est une drôlesse pas très bien élevée, voilà tout.»

—«C'est le type de la femme au revolver,» reprit André avec autorité. «Je ne la connais pas, mais je te parierais les droits d'auteur de l'Art de rompre contre ta prochaine main au baccara, d'abord qu'à chaque nouvel amant elle s'imagine que c'est son premier amour, ensuite qu'à chaque rupture elle subit vingt-quatre heures d'absolue folie, vingt-quatre heures durant lesquelles elle ne roule que des idées de mort et de suicide.»

—«Entends comme elle rit,» lui dis-je pour le taquiner.

—«Mais oui, elle rit de tout son cœur, comme elle souffre de tout son cœur et comme elle te pistolerait, et elle avec, de tout son cœur si elle t'aimait,—es-tu content de cette allusion à ton vieux L'Estoile?—si elle t'aimait et si tu la quittait;—comme elle te soignerait ensuite de tout son cœur si tu en réchappais et elle aussi. Tiens! elle riait. Regarde-la se fâcher....»

L'inconnue venait en effet, à la suite d'une maladresse de garçon qui avait répandu un verre de vin sur la nappe, de froncer les sourcils d'une manière très dure. Ses yeux s'étaient faits brillants, et la pâleur de l'impatience décolorait si profondément son visage, que je ne pus me retenir de répondre à André:

—«Ce n'est pas trop mal diagnostiqué. Et que conseilles-tu à tes clients avec une femme comme celle-là?...»

—«C'est la brune irascible,» reprit-il. «Je la conseille, avant tout, le moins que je peux. C'est la fausse bonne enfant qui a des exigences insupportables pour des amoureux aussi compliqués que nous nous piquons de l'être. Mais, enfin, tout arrive.... Admets que tu l'aimes. Alors, si mon moyen, tu sais, celui de se faire lâcher le premier, ne réussit pas, c'est très simple.... Quand tu veux rompre avec cette femme-là, prends simplement le train sans tambour ni trompette, et laisse passer les vingt-quatre heures du revolver. Pendant ces vingt-quatre heures, elle crie, elle tempête, elle achète du laudanum, elle s'empoisonne, elle se manque.—Elle double toujours la dose, là comme ailleurs.—Et quand tu reviens, tu es remplacé....»

—«Par un autre candidat au vitriol,» interrompis-je en plaisantant.


—«Ne dis donc pas de choses médiocres,» reprit André en m'arrêtant net. «La femme qui se venge par le revolver ne se venge jamais, entends-tu, par le vitriol. C'est comme les fous. Celui qui doit se suicider par la pendaison n'est pas le même que celui qui doit se suicider par la noyade. Est-ce que tu ne sais pas cela, que les maniaques de mort volontaire choisissent chacun leur genre de mort, toujours spécial?»

—«Tu es vraiment très gai, ce matin,» lui dis-je. «Mais montre-moi donc, parmi les jeunes personnes en train de déjeuner ici, la prédestinée au vitriol.»

—«Elle n'y est pas,» me répondit-il le plus gravement du monde après avoir dévisagé toutes les dames, françaises ou non, en train de déguster des fraises de bois,—nous étions au mois de juin,—ou de déchiqueter une caille à la gelée. «La femme qui se venge au vitriol, vois-tu, c'est la blonde féline et pâle, ou la brune fantomatique, enfin l'être d'apparence idéale, mais qui vit de ses nerfs et qui nous aime avec ses nerfs. Il y a du serpent en elle, quelque chose qui vous enlace en vous trahissant, et, remarque-le bien, je n'appelle pas seulement vitriol cette liqueur corrosive qui s'achète chez le droguiste, et qui vous défigure un amant ou une rivale en quelques secondes et pour la vie. Le vitriol, c'est la vengeance sourde et qui s'embusque dans un angle de mur; c'est la lettre anonyme écrite par une maîtresse délaissée au mari de celle à qui l'amant volage fait la cour; c'est l'écho inspiré dans un journal où les nouvelles amours de l'inconstant sont dénoncées avec initiales et indications concluantes; c'est la jolie petite calomnie qui fait son chemin piano, piano.... La femme au vitriol a, par exemple, aimé un médecin? Elle insinue que ce médecin abuse de ses malades. Elle a aimé un avocat? Elle laisse entendre qu'il manque au secret professionnel. Un écrivain? Elle l'accuse de vénalité ou de chantage. Et c'est dit avec des tendresses dans la voix, des regrets d'avoir à mal parler d'un ancien ami, «avec lequel il ne s'est rien passé....» Et elle en donne la raison. Le malheureux avait la chasteté d'Abélard, par force. Ou bien il aimait mieux frayer avec un sexe plus pareil au sien. Ou bien il était affligé du mal dont Voltaire accuse si plaisamment Christophe Colomb. Ou bien il souffrait de quelque infirmité répugnante, d'une mauvaise haleine, d'un eczéma mal placé, que sais-je?—Elles ont un art, ces vitrioleuses du discours, pour vous brûler votre réputation, égal à celui que leurs sœurs du trottoir déploient à vous brûler votre visage....»

—«Et à quoi les reconnais-tu, celles-là?» interrogeai-je.

—«Avant tout, au cabotinage,» répondit André. «Si la femme au revolver,—et j'entends par là non seulement le coup de pistolet, mais les scènes tragiques et intolérables dont je t'épargne la nomenclature,—si cette femme-là, j'insiste, se décèle, au premier coup d'œul, par ce que les pédants, tes maîtres, appellent l'excès d'impulsion,—la vitrioleuse se distingue par une vanité forcenée qui lui fait attacher une importance désordonnée à sa petite personne.... As-tu suivi les procès de ces dernières années? Quand il s'agit d'une basse vengeance, très misérable, très scélérate, très lâche, presque toujours l'héroïne est une femme qui a eu des déceptions d'amour-propre ulcérantes et mesquines: une actrice qui n'a pas réussi à se faire applaudir, une institutrice qui n'a pas réussi à se faire imprimer, une fille à demi galante qui n'a pas réussi à se faire épouser. Et l'amant que l'on vitriolise d'une manière ou d'une autre n'est que la revanche de ces existences manquées. Ce qui n'empêche pas les braves jurés, quand c'est du véritable vitriol qu'il s'agit, de croire au crime passionnel et d'acquitter la cabotine, raide comme fer, en flétrissant sa victime. Ils sont étonnants, les jurés, dans ces occasions-là, et, pour citer la vieille et toujours vraie légende, c'est ça qui donne une crâne idée de l'homme!...»

—«Ton remède, maintenant?» lui demandai-je.

—«Il n'y en a qu'un,» répliqua-t-il carrément, «le seul qui convienne quand on veut lutter contre un être lâche: lui faire peur. Nous autres, gens de nuance, nous ne savons pas assez l'effet que produit sur les femmes la déclamation. Nous n'osons pas leur dire que, si elles nous trompent, nous les tuerons. Nous nous trouverions grotesques de leur montrer un Purdey nouveau modèle ou un couteau rapporté du Maroc en leur laissant entendre que nous avons souvent pensé à pratiquer sur elles le fameux: «Tue-la» du Maître.... Nous avons tort. Sois bien persuadé, d'abord qu'elles croient toutes à la sincérité de ces vantardises, ensuite qu'elles en sont flattées et reconnaissantes, enfin qu'au moment de se venger de toi par une de ces crasses—comme elles disent—dont elles ont le secret, elles n'oseront pas, s'il leur vient l'idée que tu es bien capable de te venger d'elles, brutalement, toi, à ton tour. C'est tout le secret, cette audace dans le mensonge, des succès prodigieux de certains faquins dont tu ne voudrais pas pour cirer tes souliers jaunes, mais qui roulent de gros yeux, frappent du poing les tables, démantibulent les meubles, parlent d'étrangler leur maîtresse et d'assommer leurs rivaux, comme toi et moi de mettre une lettre à la poste. Ils peuvent aimer la vitrioleuse, ces gaillards-là. La vipère pour eux se fera couleuvre, et douce, et craintive.»

—«Il y a du vrai dans ton paradoxe,» lui répondis-je. «Te rappelles-tu la petite Ernestine qui jouait un rôlet dans ma première pièce? Je ne connaissais pas encore Colette, et je ne pratiquais pas le sage précepte qui dit qu'un auteur dramatique ne doit pas plus être l'amant d'une actrice qu'un architecte ne doit trinquer avec le maçon.... Je trinquais avec le maçon, et c'était même fort agréable.... Je fais, dans l'entre-deux de ces trinquettes, un petit voyage en province, et le maçon, lui, trinque avec un autre pendant ce temps-là. Je reviens. On me raconte cette histoire. J'arrive chez Ernestine et je cherche à savoir la vérité. Elle finit par m'avouer qu'elle est une infâme, et des sanglots, et des larmes, et des cheveux épars, et des «mais je n'aime que toi!...»—Tu sais que personne n'a moins d'amour que moi, quand je n'en ai pas. Je la relève, car elle était tombée à genoux.... Et, la poussant vers le lit: «Tu m'as trompé avec lui. Trompe-le avec moi, maintenant,» lui dis-je. Et la voilà qui sèche ses larmes, rattache ses cheveux, et, d'une voix sifflante: «Vous n'avez pas de cœur, vous ne m'avez jamais aimée....» Il n'y a pas de misères qu'elle ne m'ait faites. Mais, puisque tu es en veine de professer, peux-tu me dire si c'est dans le revolver ou le vitriol que tu ranges la vengeance que Colette a tirée de moi?»

—«Laquelle?» fit-il.


—«Voici: quand je l'ai quittés, je venais d'avoir, avec le directeur du Théâtre-Français, une conversation où cet aimable homme m'avait accablé de reproches sur ma paresse. Il m'avait demandé d'écrire une comédie nouvelle. Je lui avais dit mon sujet. Je m'étais donc mis au travail....»

—«Lentement,» interrompit André.

—«Lentement, mais sûrement. Sais-tu ce que Colette a imaginé? Elle savait que je travaillais à une comédie. Elle savait que Jacques Molan en préparait une aussi. Et elle savait une troisième chose, par le théâtre, c'est que l'œuvre nouvelle d'un des fournisseurs habituels de la maison, que l'on répétait alors, ne tiendrait pas l'affiche quinze jours. Ah! elle est intelligente.... Elle imagine de se réconcilier avec Molan, qu'elle détestait et avec qui je m'étais brouillé à cause d'un article écrit contre elle!... Elle lui dit la situation et lui promet de jouer dans sa pièce, si cette pièce est finie à temps. Jacques, prévenu, travaille d'arrache-plume et voilà que j'apprends par les journaux que sa comédie est reçue, et déjà à l'étude, tandis que la mienne n'en était encore qu'au second acte sur le papier....»

—«Elle peut avoir eu tout simplement envie du rôle, cette fille....» fit Mareuil.

—«Ah! que tu la connais mal! Et puis j'ai mes documents, et la peine qu'elle s'est donnée pour me démolir dans le comité, et le fauteuil qu'elle a eu l'ironie de m'envoyer pour la première! Et j'y suis allé.... D'abord, quoique brouillés, j'aime beaucoup le talent de Jacques....»

—«Comme on se connaît!...» reprit Mareuil.

—«Mais oui!» insistai-je, «et la preuve, c'est que j'ai applaudi cette Adèle.... Et puis je trouvais cela plus crâne, d'accepter ce billet et de ne pas avoir l'air de deviner la vengeance. Car c'en était une de mettre tout son talent à faire réussir cette pièce qui reculait la mienne de plus d'un an. C'en était une que de commander aux trois ou quatre soireux qui vont prendre le mot d'ordre chez elle des chroniques où on laissait entendre que j'avais lu ma pièce à quelques artistes qui m'avaient déconseillé de la présenter.... Mais passons.... Je détruisais tout ce petit échafaudage de méchanceté par ma simple présence à cette première. Je fus assez content de mon calme dans le péristyle et durant le premier acte. Mais dans la grande scène du second, tu te souviens, celle où son amant l'accable de reproches, devine ce qu'elle avait inventé? De donner à Molan quatre ou cinq des meilleurs «mots» de ma pièce à moi. Je ne pouvais pas douter. Il n'y avait qu'elle à qui je l'eusse montrée.... Alors, je n'ai pas pu rester!...»

—«Ce n'était pas mal calculé,» fit André; «et d'abord que le simple fait d'avoir compris que tu enviais Jacques et d'avoir compté sur cette envie....»

—«Moi, j'envie Jacques?...»

—«Mais oui, mais oui, comme tu peux envier. Tu n'imprimerais, parbleu, pas une fausse lettre de lui où il t'ait refusé de l'argent pour enterrer ton père. Tu ne fabriquerais pas un roman à clef pour insinuer sur lui une infamie. Ce n'est pas ton genre. Mais sa Adèle était tombée, tu aurais eu tout de même cinq jolies petites minutes d'une abominable satisfaction. Et la preuve, c'est que tu viens de me servir, sans t'en douter, la plus amusante confession de Vadius parlant de Trissotin....»

—«Je ne crois pas,» fis-je en riant. «Mais où veux-tu en venir?»

—«Que ta Colette n'a procédé dans cette vengeance ni par le vitriol, ni par le revolver. C'est une empoisonneuse....»

—«J'ai dit quelque chose comme cela dans un sonnet que j'ai fait sur elle:

Elle m'a, jour par jour, empoisonné le cœur,
Et voici que j'y sens grandir l'affreuse fleur,
Aux pétales glacés comme ses yeux: la haine....

«Pourquoi ris-tu? Mes vers ne te plaisent pas?»

—«Mais si ... mais si.... Seulement je réfléchis, en moi-même, qu'un homme de lettres est vraiment un drôle de corps.... As-tu pensé à dresser jamais la liste de ce que tu as déjà touché d'argent pour la copie où tu as utilisé ta douleur?»

—«Quel point de vue!»

—«C'est pourtant le vrai. Et tu te plains qu'elle t'ait trompé, ingrat!... Enfin, revenons à nos moutons, ou, si tu veux, pour flatter ta manie, à nos tigresses. J'appelle donc empoisonneuse la femme qui se venge froidement, longuement, d'une vengeance qui nous touche au vif de la sensibilité, et pour le plaisir de nous voir souffrir. C'est très différent de la revolverienne, toute d'impulsion, et de la vitrioleuse, dans laquelle se déchaîne encore la fougue des nerfs détraqués.... L'empoisonneuse est, avant tout, réfléchie et observatrice. La première fois que tu l'as rencontrée, elle t'a regardé d'un certain regard qui descendait jusqu'au fond de toi. Elle te connaît dans ton fort et dans ton faible. Elle sait l'ami que tu préfères et dans lequel elle peut t'atteindre.»

—«C'est vrai,» fis-je, «Colette m'a tant fait souffrir en devenant la maîtresse du petit Vincy!»

—«Tu vois, et pas de moi, qui t'eusse été presque égal, ni de Molan, tandis qu'elle a choisi, pour lui jouer sa pièce au lieu de la tienne, ce camarade de ta jeunesse, celui dont tu ne peux pas ne pas être jaloux. Tu tiques encore, ô psychologue!... Et, remarque-le, cette vengeance savante a ceci de supérieur qu'elle agit en effet, comme le poison, longuement, lentement.... Une autre femme de cette espèce avait imaginé d'infliger à un de mes amis un autre supplice: elle lui avait montré durant leurs amours la passion la plus effrénée, et elle savait que mon ami était, d'abord, un vaniteux. Tu les connais, ces hypocrites égoïstes qui se lamentent sur les maux qu'ils causent, avec une si risible fatuité? Il la quitte. Cette femme au désespoir eut l'énergie de commencer une étonnante comédie d'indifférence à l'endroit du traître. La première fois qu'ils causèrent ensemble, elle lui raconta, avec des yeux clairs comme ce ciel, une bouche fraîche comme ces fraises et un sourire à frapper cette carafe, qu'elle ne l'avait jamais aimé, qu'elle voulait se faire épouser simplement, que c'était une partie perdue et qu'elle préférait ne pas lui laisser ce remords.... Mon ami essaya de douter. Il était atteint au plus saignant de son amour-propre, cet homme.... Il voulait bien avoir lâché une amante à l'agonie, mais non pas une personne qui se moquait de lui depuis des années.... La petite ne se démentit pas un instant, et même quand elle le vit à ses pieds, implorant une heure de l'ancienne tendresse, toujours ces yeux clairs, toujours ce rire impassible sur cette bouche heureuse. Il lui a fallu, à lui, deux ans pour se consoler. Voilà ce que j'appelle bien travailler.»

—«Et le remède, étonnant docteur?»

—«Le remède? Il est plus difficile d'application, celui-là. Il faut être allé un peu à l'école chez Machiavel. Il consiste à savoir d'avance que l'on serre sur son cœur une femme capable de trouver la place malade de ce cœur, et à lui cacher cette place. Si tu avais dissimulé avec Colette, elle n'aurait pas deviné que tu aimais d'une amitié profonde ce petit nigaud de Vincy. Elle n'aurait pas soupçonné que les grands succès de Jacques Molan, coïncidant avec tes échecs, t'ont rendu odieux cet homme. Il fallait que l'empoisonneuse ignorât ce sentiment-là. Voilà tout. Et elle le connaissait, tandis que toi-même, tu en es encore à l'apprendre....»

—«Ça devient trop compliqué d'aimer ainsi,» m'écriai-je.

—«Pas plus compliqué que de vivre,» dit ce moraliste en veston, en lavant le bout de ses doigts avec le citron de son bol.


...Nous discutâmes encore une partie de l'après-midi sur les vengeances féminines que Mareuil m'énumérait si complaisamment. Il m'en cita de toute espèce, prodiguant axiomes, anecdotes, théories, paradoxes. Il n'en oublia, parmi ces vengeances, qu'une seule, celle que Christine Anroux exerça sur lui et dont j'ai déjà parlé: Elle consista—ayant su dans les premiers temps de leur liaison qu'il parlait d'elle cruellement—à se faire prendre comme maîtresse, puis épouser. Elle y mit un art infini et lui servit un semblant d'amour à duper Valmont lui-même, et je dis:

LXXXVII

On ne prévoit jamais toutes les ruses d'une femme. Le plus sage est donc de n'en prévoir aucune. A quoi bon se gâter sa sensation d'elle, pour rien?

LXXXVIII

La plus cruelle vengeance d'une femme est quelquefois de nous rester fidèle.

LXXXIX

Dire à sa maîtresse le nom de l'ami que l'on aime le plus, c'est trop risquer de les perdre et l'un et l'autre.

XC

Puisqu'il faut finir par être dupe, soyons-le en restant magnanimes. C'est la seule vengeance contre les vengeances.


MÉDITATION XVIII