CONCLUSION

Me voici en effet, arrivé, avec les derniers moments du règne de Louis-Philippe, à la fin même du mal dont j'ai tenté de raconter l'histoire, et par conséquent au terme de cette trop longue nosographie.

Est-ce à dire que l'affection qui en a fait l'objet ait tout à coup disparu au point de ne laisser aucune trace? La vie intellectuelle ou morale des nations ne connaît guère d'aussi brusques accidents. En général, les modifications qu'elle subit, préparées par quelques signes précurseurs, sont suivies par des manifestations tardives qui renaissent quelque temps encore, à des intervalles de plus en plus éloignés, jusqu'à ce que le mouvement acquis s'arrête définitivement, et qu'une nouvelle manière d'être ait remplacé celle qui n'est plus.

Cette période de transition n'a pas manqué à la maladie du siècle. Elle s'est révélée, chez nous, par un certain nombre d'œuvres dans lesquelles on retrouvait quelque chose des anciennes rêveries, des anciennes tristesses, des anciens ennuis. La plupart de ces œuvres portent un caractère bâtard et ne valent pas qu'on s'y arrête. Cependant, on peut en distinguer quelques-unes. Outre les Destinées d'Alfred de Vigny, dont j'ai déjà parlé ailleurs, on peut citer quelques vers désespérés d'Henri Murger; quelques pages de Gérard de Nerval; un roman de M. E. Lataye, la Conquête d'une âme, où l'on retrouve des mélancolies et des faiblesses qui rappellent l'Arthur de Guttinguer; la Mélancolie de M. H. Cazalis, poésies qui chantent les douleurs de l'homme et celles de la nature; le Voyage de Martin à la recherche de la vie, par M. Louis Rambaud, récit de quelques aventures, entremêlé de dialogues pleins de scepticisme et de découragement; et un poëme de M. Durandeau, intitulé Bartholoméo ou le Doute, dans lequel l'auteur promène son héros à travers toutes les déceptions et les épreuves de la vie. Il faut aussi mentionner les poésies de Mme Ackermann qui, ainsi que l'a dit Th. Gauthier: «appartient à cette école de grands désespérés: Chateaubriand, Lord Byron, Leopardi, à ces génies éternellement tristes, et souffrant du mal de vivre, qui ont pris pour inspiratrice la mélancolie.» Toutefois, la tristesse de Mme Ackermann se distingue de celle des autres mélancoliques, en ce qu'elle repose moins sur ses impressions intimes que sur des pensées philosophiques et sur une opinion pessimiste du monde.

Et le pessimisme lui-même ne se ranimait-il, pas en même temps, en Allemagne avec une violence qu'on était loin d'attendre? On sait qu'après avoir sommeillé près de cinquante ans, cette doctrine s'est brusquement réveillée dans la Philosophie de l'Inconscient, et a provoqué d'innombrables adhésions. Je n'ai pas à rechercher ici en quoi l'ouvrage de M. de Hartmann diffère, au point de vue de la théorie pure, de ceux du même genre qui l'ont précédé, ni en quoi il s'en rapproche; j'indiquerai seulement combien Hartmann distance ses maîtres dans la conclusion de son système. Leopardi, quoiqu'il ne désirât rien tant que le néant, n'avait pas conseillé le suicide. Schopenhauer ne proposait comme moyen d'arriver à la destruction d'un monde infortuné que l'abolition volontaire de la famille, et la ferme résolution de la part de l'espèce humaine de mettre un terme à sa reproduction. M. Hartmann a trouvé mieux; il offre à l'univers un instrument tout-puissant de libération: il demande que, par une conjuration universelle, les habitants du globe entier se donnent la mort au même instant. Il est convaincu que l'anéantissement de toutes les vies humaines amènera tôt ou tard la suppression même du monde. Sans doute, pour arriver au degré de civilisation perfectionnée qu'exige l'exécution simultanée d'un tel projet sur toute la surface de la terre, il faut que la science fasse encore de grands pas; mais on peut prévoir le jour où nos successeurs jouiront de cette bienheureuse application des lumières. Tel est l'espoir de M. de Hartmann. A côté d'un tel professeur, cette académie même «des co-mourants», dont j'ai signalé l'existence en Grèce dans l'antiquité, n'est plus qu'une école enfantine, et ses enseignements pâlissent auprès de cet essai grandiose de suicide cosmique. Et cependant, peut-être le pessimisme allemand est-il plus inoffensif que ne l'était le pessimisme d'Alexandrie. Nous savons trop que chez les Allemands le désespoir reste volontiers dans le domaine de la spéculation, et n'exclut nullement l'ambition des biens de ce monde. Leur pessimisme n'est donc pas une preuve absolue de la persistance du mal du siècle, et je n'ai ni à insister sur cette doctrine chez M. de Hartmann, ni à parcourir les nuances et les variétés qu'elle a présentées chez ses récents disciples, tantôt moins sombres que leur maître, tantôt renchérissant encore sur l'amertume au moins apparente de ses leçons. Je n'ai pas davantage à parler de quelques travaux dans lesquels la mélancolie, ou, comme disent les Allemands, der Weltschmerz, n'a été appréciée par eux qu'au point de vue critique, et qui n'accusent chez leurs auteurs aucune trace de cette disposition même.

Mais quel que fût alors l'état des choses en Allemagne, chez nous, dans les dernières années, l'expression de la mélancolie individuelle restait presque sans écho dans les âmes; elle soulevait même certaines protestations. Sainte-Beuve, qui s'y connaissait, et qui pouvait dire en parlant des mélancoliques: quorum pars magna fui, a été le premier à constater ce mouvement de réaction. «Le monde, disait-il, commence à être rebattu de l'éternelle chanson. Il a écouté non point patiemment, mais passionnément tous les grands plaintifs, depuis Job? jusqu'à Childe Harold. Cela lui suffit, le reste lui paraît faible. Les pleureurs à la suite ont tort.» La jeunesse elle-même, qui s'était si longtemps montrée avide d'émotions douloureuses, était repue des faux désespoirs et des vaines sentimentalités. Un critique, M. Étienne, le déclarait dans une étude sur Byron. Un poète le proclamait à son tour. Parlant des jeunes hommes de son temps, M. Sully Prudhomme écrivait ces vers:

Leur fierté répudie

Du doute irréfléchi le désespoir aisé;

Ils sentent que le rire est une comédie,

Que la mélancolie est un cercueil usé.

Le rêve dégoûté commence à leur déplaire.

Enfin, on allait jusqu'à prendre pour sujet de roman la critique du type naguère si choyé, et l'Éducation sentimentale de M. Flaubert n'était que la satire indirecte de la génération rêveuse qui avait longtemps occupé la scène. Reconnaissons le donc, une transformation graduelle, mais profonde, s'est de nos jours opérée dans notre état moral.

Les événements l'expliquent dans une certaine mesure. D'un côté, les anciennes causes de mélancolie, se rattachant à de funestes souvenirs historiques, déjà entièrement effacées en 1830, devaient encore moins subsister après 1848. D'un autre côté, les régimes qui se sont succédé dans notre pays depuis cette date, n'ont pas troublé, autant que l'avaient fait jadis les gouvernements dont ils reproduisaient les formes et les dénominations, les conditions de la vie sociale. Toutefois, leur établissement n'a pas rallié toutes les sympathies. L'un d'eux s'est d'ailleurs presque toujours appuyé sur un système de compression qui pouvait blesser bien des convictions. L'autre, dans la double épreuve que nous en avons faite, nous a donné le spectacle de doctrines menaçantes et de crises redoutables. Mais, en général, ces choses n'ont pas ébranlé gravement les âmes, et si elles ont provoqué plus d'une de ces tristesses «sans remède, parce qu'on ne voudrait pas en guérir,» elles ont peu touché la plus grande partie de la nation, décidée à résister à ces influences douloureuses, ou, plus souvent, renfermée dans une paresseuse indifférence. Sans doute encore, la mélancolie aurait pu continuer à s'entretenir à l'aide des ressources qu'elle avait dès longtemps accumulées. Dans toutes les périodes précédentes, la France s'était inspirée des œuvres nationales ou étrangères pour en produire de nouvelles d'une nature analogue; mais elle commençait à se fatiguer de ce procédé. Tout a une fin; chacun sentait que les habitudes mélancoliques avaient assez vécu; il fallait en finir avec elles; et leur durée, qui avait pu être d'abord la raison de leur persistance, devenait le motif de leur condamnation. Dans de telles circonstances, le siècle devait se guérir et s'est, en effet, guéri de son mal invétéré.

Il semblerait qu'il n'y eût qu'à l'en applaudir et qu'on dût se réjouir sans arrière-pensée de la disparition d'un désordre qui avait été si long et souvent si cruel. Mais, avant de céder à ce sentiment, il faut considérer quel a été l'état du malade après sa guérison.

Oui, le siècle a perdu ce goût immodéré de la solitude qui avait marqué ses commencements; mais les relations des hommes entre eux, en se multipliant, ont-elles pris un caractère plus cordial? Le siècle a répudié les vaines rêveries et les tristesses vagues; mais au profit de quelles réalités et de quels engouements! Si ses aspirations ne sont plus en désaccord avec ses facultés, est-ce parce qu'il a élevé ses facultés? n'est-ce pas plutôt parce qu'il a abaissé ses aspirations? D'ailleurs, il est encore sceptique, et cette fois sans regrets et sans intermittences. Il ne s'ennuie plus, d'accord; mais on peut trouver qu'il s'amuse trop. Il s'est repris aux choses de la vie, soit; mais il s'y est repris avec excès. Enfin depuis que le désespoir n'y exerce plus ses ravages, la passion immodérée des jouissances n'y fait-elle aucune victime? Il est donc permis de se demander si les tendances actuelles sont préférables à celles qu'elles ont remplacées.

Plusieurs inclinent à se prononcer en faveur de ces dernières. «Il y avait,—a dit M. Saint-Marc Girardin, qui n'est cependant pas suspect de trop de tendresse pour la fausse mélancolie,—il y avait dans les tristesses prétentieuses d'il y a trente ans, un reflet du spiritualisme que la société avait appris à l'école du malheur; il y a dans la jovialité qui a repris faveur, un reflet du matérialisme moderne.» Et dans une métaphore qui continue celle qui s'est souvent et forcément présentée à nous dans le cours de ce travail, parlant du siècle comme d'une personne atteinte d'une affection dont elle finit par guérir, Mme Sand a écrit ces lignes: «Les pères de famille se sont beaucoup plaints de la maladie du romantisme; mais ceux d'aujourd'hui devraient peut-être la regretter. Peut-être valait-elle mieux que la réaction qui l'a suivie, que cette soif d'argent, de plaisirs sans idéal et d'ambition sans frein, qui ne me paraît pas caractériser bien noblement la santé du siècle Pour moi, je ne voudrais pas, en haine d'un matérialisme que je réprouve, en venir à une réhabilitation du faux spiritualisme, qui serait le démenti de toute cette étude, et je serais disposé à mettre sur le même rang ces deux systèmes si opposés en apparence.

Au fond, ces deux erreurs ne sont, en effet, que les deux faces d'une médaille unique, les deux aspects d'un seul vice: l'égoïsme. L'égoïsme, il apparaît avec la dernière évidence dans le matérialisme pratique; il se retrouve aussi, presque toujours, derrière l'habitude d'une certaine mélancolie; seulement, il s'y dissimule sous des dehors plus ou moins séduisants, et sait prendre plus d'un masque honnête. Qu'on y prenne garde, n'est-ce pas trop souvent l'égoïsme qui inspire l'éloignement des hommes et le besoin de la solitude? Se complaire dans des rêveries sans objet, dans d'oisives contemplations, dans l'analyse et la description minutieuse de ses moindres impressions, n'est-ce pas se rechercher soi-même? L'amour de soi n'est-il pas le secret et l'origine de l'indifférence qu'on éprouve pour tout le reste? La perte prématurée des illusions fécondes, l'épuisement de la volonté, la ruine des croyances, ne sont-ils pas quelquefois le résultat d'une vie qui n'a rien su refuser aux exigences des passions? Enfin le suicide, cette lâcheté par laquelle l'homme se dérobe à son devoir, n'est-il pas le dernier mot de l'égoïsme? Donc, à tout prendre, mélancolie et matérialisme remontent d'ordinaire à un même principe et méritent une même flétrissure. C'est aussi par les mêmes moyens qu'ils doivent être combattus. Or, ces moyens sont indiqués par la logique des choses.

Le mal ne peut être vaincu que par son contraire, l'égoïsme que par l'abnégation. Opposer à l'orgueilleux isolement l'habitude de la solidarité, au célibat corrupteur le mariage et la vie de famille, l'action à la rêverie, le bon sens pratique aux subtilités d'un scepticisme énervant, l'instinct naturel du cœur à l'indifférence réfléchie, enfin la fermeté aux défaillances, et la lutte à la désertion, voilà le contre-poison de la mélancolie malsaine; telle est la vérité qui découle de toutes les pages de ce travail, de tous les exemples qu'il rapporte. J'ignore ce que l'avenir tient en réserve; mais si, par un de ces retours qui ne sont pas rares dans les choses humaines, le mal qui nous a décimés longtemps devait s'abattre de nouveau sur la société, c'est encore par le même remède qu'on en triompherait. Quant à sa contre-partie actuelle, le matérialisme, comment pourrait-on l'anéantir, ou même le réduire, sinon en s'efforçant de sacrifier au bien général les appétits envahissants et de soumettre l'exigence des passions à l'autorité du devoir?

Ce progrès moral, dont personne n'est incapable, chacun de nous doit tendre à le réaliser. Nos plus chers intérêts nous y poussent: c'est en se pénétrant d'un esprit de mutuel dévouement que le monde s'approchera le plus vite de la solution de ce problème du bonheur qu'il agite avec une fiévreuse mobilité. Mais la récompense nous dût-elle manquer, il ne nous en faudrait pas moins rester attachés à ce sentiment généreux, et remplir jusqu'au bout l'obligation d'union fraternelle que la Providence impose à l'humanité!

FIN

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